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Full text of "Mélanges Paul Fabre. Études d'histoire du Moyen Age"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

Univers ity  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/mlangespaulfabOOpari 


MELANGES 


PAUL    FABRE 


J 


MAÇON,    PROTAT    FRliRES,    IMPRIMEURS. 


CyCidioy  ^AA^^t>%(AÙd><Aœ,^e^  ,^^C4>ù£ùtn^ 


MÉLANGES 


PAUL   FABRE 


ÉTUDES     D'HISTOIRE    DU    MOYEN    AGE 


PARIS 
ALPHONSE     PIC  A  no     ET     FILS.     ÉDITEURS 

Libraires   des  Archives  Xnlion.i/es  et  île  la,   Société  île   l'Ecole  des  (Ihnrtes 

82,  RUR    bonapartp:.   S2 


!I02 


LISTE    DES    COLLABOBATEURS    ET     SOUSCRIPTEURS 

A IX 

MÉLANGES     PAUL     1 A13RE 


Ministère  de  rinstriiction  publique    France). 
Bibliothèque    des  Archives  nationales,  à  Paris. 

—  de  l'Institut  de  France,  à  Paris. 

—  de  la  Société  des  Lois,  à  Paris. 

—  de  l'Université  de  Paris. 

—  de  l'Institut  catholi([ue  de  Paris. 

—  de  la  Société  des  Bollandistes,  à  Bruxelles. 

—  de  l'Université  de  Liège, 
de  la  Ville  de  Genève. 

—  de  la  Ville  d'Einsiedeln. 

—  des  Archives  de  l'Etat,  à  Neuchàtel. 

—  de  l'Institut  social,  à  Turin. 

—  de  Brera,  à  Milan. 

—  de  l'Université  de  Lemberg. 

—  de  l'Université  de  Tiibingen. 

—  de  l'Université  de  Giessen. 

—  de  l'Université  d'Iéna. 

—  de  la  Yale  University,  New  Haven   Connecticut). 

MM. 

Angellier,  maître  de  conférences  à  l'Ecole  normale  supérieure,  Paris. 

Artur,  professeur  à  la  Faculté  de  Droit  de  Rennes. 

AsHER  et  C'",  libraires  à  Berlin  (3  ex.). 

Audiat,  professeur  au  collège  Stanislas,  Paris. 

AuvRAY  (Lucien),  bibliothécaire  à  la  Bil^liothèque  nationale,  Paris. 

Balzani  (C'<^  Ugo),  Rome. 

Batiffol  (Mgr),  recteur  de  l'Université  catholique  de  Toulouse. 

Baudhillart  (R.  P.),  professeur  à  ITnstitut  catholique,  Paris. 

Berger  (Samuel),  professeur  à  la  Faculté  de  Théologie  protestante,  Paris. 

Berges,  libraire  à  Lille. 

Berlière  (Dom  Ursmer  ,  à  Maredsous. 

Bernés,  professeur  au  Lycée  Lakanal.  Paris. 

Mélanges  PhuI  Fahre.  A 


VI  L1STI-:    Di:S    COLLABORATEUUS    ET    SOISCRIPTELRS 

Beutaux,  maitre  do  conférences  à  l'Universilé  de  Lyon. 

BiocHE,  professeur  au  lycée  Louis-le-Grand,  Paris. 

Blanchet  (J.),  à  Mantes. 

Blonhe-vu  (M"^),  à  Lille. 

Blondei,  I Georges),  professeur  à  l'Ecole  des  Hautes  Eludes  commerciales, 

Paris. 
Blonoel  (Maurice),  professeur  ii  rUiiivcrsité  d"Aix-en-Provence. 
BoccA  frères,  libraires  à  Turin. 

Boudinhon  (Abbé),  professeur  à  l'Institut  catholique,  Paris. 
BouQuiLLON,  professeur  à  lUniversité  de  Washington. 
Bourgeois  (Emile),  maître  de  conférences   à  rÉcole  normale    supérieure, 

Paris. 
BocRGUiN,  professeur  à  la  Faculté  de  Droit,  Paris. 
BiîESSLAu,  professeur  à  l'Université  de  Strashourfr. 
Brockhaus,  libraire  à  Leipzig  (2  ex.). 

Brunhes  (J.),  professeur  à  l'Université  de  Fril)ourg   Suisse  . 
Calisse  (G.)  professeur  de  Droit  à  l'Université  de  Pise. 
Cartellieri  (A.  !,  professeur  à  ELniversité  de  Ileidelberg. 
Calchie,  professeur  à  l'Université  de  Louvain. 

CriALANDON,  ancien  membre  de  l'Ecole  Française  de  Rome,  à  Paris. 
Châtelain,  directeur-adjoint  à  l'Ecole  des  Hautes  Études,  Paris. 
Chevrillon  (André),  à  Paris. 

Clément  (H.),  professeur  au  lycée  Janson-de-Sailly,  Paris. 
CoNs,  recteur  de  l'Académie  de  Poitiers. 
Coi  LON,  archiviste  aux  Archives  nationales,  Paris. 
Daumet,  archiviste  aux  Ai'chives  nationales,  Paris. 

Delarohde  (C*  h. -F.),  sous-chef  de  section  aux  Archives  nationales,  Paris. 
Delbos,  professeur  au  lycée  Henri  IV,  Paris. 
Deleiiayë  (R.  P.),  de  la  Société  des  Bollandistes,  Bruxelles. 
Delisle   Léopold),  do  l'Institut,  administrateur  général  de  la  Bibliothèque 

nationale,  Paris. 
Diehl,  chargé  de  cours  à  l'Université  de  Paris. 
Digard  (Georges),  professeur  à  l'Institut  catholique,  Paris. 
DiGARD  (M™''  A.),  Versailles. 
Doizé  (J.  !,  à  Lyon. 

Dlchesne  (Mgr),  de  l'Institut,  Directeur  de  l'Ecole  Française  à  Rome. 
DuFOURCQ,  chargé  de  coursa  l'Université  de  Bordeaux. 
Dlhem,  professeur  à  l'Université  de  Bordeaux. 
Dulac  (M"«),  à  Montbrison. 
DuLAu,  libraire  à  Londres  (3  ex.). 
Enlart  (C),  bibliothécaire  à  l'Ecole  des  Beaux-Arts. 
Esmein,  professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris. 
Fabrk  (E.),  avoué  à  Douai. 
Ferrajoli  (M'*  Filippo),  à  Rome. 
Fougères,  maître  de  conférences  à  l'Université  de  Paris. 


LISTK    DKS    COI.r.AliOKATKLRS     KT   SOrSCHU'TIXRS  VU 

FouHMKu  (Paul\  professeur  à  rUniversilé  de  Cirenoble. 

FusTEL  DE  CouLANGES  (M"''),  à  Massy. 

Gascard,  professeur  au  lycée  de  Marseille. 

Gay  (J.),  i)rofcsseur  au  lycée  du  Mans. 

Gekfroy  (M™*^  ,  à  Paris. 

GovAi  ,  ancien  membre  de  lEcole  Française  de  Rome,  à  Paris. 

Ghandjean,  secrétaire-rédacteur  au  Sénat. 

Graiert    R.),  professeur  à  l'Université  de  Munich. 

GsELL,  professeur  à  l'Université  d'Alger. 

GuiRAiD  (J.),  professeur  à  l'Université  de  Besançon. 

Herder,  libraire  à  Vienne, 

Hi.xojosA  I  E.  dei,  professeur  à  l'École  supérieure  de  Diplomatique,  Madrid. 

Hi;GEL  (B°°  de),  à  Londres. 

HuvELix,  professeur  à  l'Université  de  Lyon. 

Hyverxat  (Abbé),  professeur  à  l'Université  de  Washington. 

Lmbarï  de  la  Tour,  professeur  à  l'Université  de  Bordeaux. 

Join-Lambekt,  ancien  membre  de  lEcole  Française  de  Home,  à  Paris. 

JoRDAx  (E.),  chargé  de  cours  à  l'Université  de  Rennes. 

JuLLiAN,  professeur  à  l'Université  de  Bordeaux. 

Juster  (Aug.),  à  Paris. 

Kirsch  (Mgr),  professeur  à  l'Université  de  Fribourg  (Suisse). 

KuRTH  (G.),  professeur  à  l'Université  de  Liège. 

Lacour-Gayet,  professeur  au  lycée  Saint-Louis,  Paris. 

Lanczy  (J.),  professeur  à  l'Université  de  Budapest. 

Lapoïre  (R.  p.),  Bruxelles. 

Lépini.  iM™«  L.),  à  Paris. 

Leprieur,  conservateur-adjoint  au  Musée  du  Louvre. 

Lesne  (Abbé\  professeur  à  la  Faculté  libre  de  Lille. 

Likhatschefk  (N.  de),  à  Saint-Pétersbourg. 

Lucas  (P.-L.),  professeur  à  l'Université  de  Dijon. 

Madelin  (Louis),  ancien  membre  de  l'École  Française  de  Rome,  à  Paris. 

Magnien  (M™«  p.),  à  Lyon. 

Manteyer  (dei,  ancien  membre  de  l'École  Française  de  Rome,  à  Manteyer. 

Maumus,  à  Mirande. 

MicHON,  conservateur-adjoint  au  Musée  du  Louvre. 

MiROT  (L.),  archiviste  aux  Archives  nationales,  Paris, 

Monceaux,  professeur  au  lycée  Henri  IV,  Paris. 

MoNOD  (Aug.),  professeur  au  lycée  Montaigne,  Paris. 

MoNOD  (Gabriel),  de  l'Institut,  maitre  de  conférences  à  l'École  normale  supé- 
rieure, Paris. 

MoRiN  (Dom  Germain),  à  Maredsous. 

MiJNTz  (E.),  de  l'Institut,  conservateur  de  la  Bibliothèque  de  l'École  des 
Beaux-Arts. 

NoLHAC  (P.  dei,  conservateur  du  Musée  de  Versailles. 

NovATi,  professeur  à  l'Université  de  Milan. 


VIU  LISTE   DES    COLLABORATEURS    ET    SOUSCRIPTEURS 

Ollé-Lapiune    J.),  attaclié  d'ambassade  à  Tanger. 

Omont  (Heari),  de  l'Institut,  conservateur  du  dép'  des  Mss.  à  la  Biblio- 
thèque nationale,  Paris. 

Ottenthal  (E.  von),  professeur  à  l'Université  d'Innsbruck. 

Paris  (P.),  professeur  à  l'Université  de  Bordeaux. 

Pariset,  professeur  à  l'Université  de  Nancy. 

Parker,  libraire  à  O.vford. 

Pasolini  (C"^),  sénateur  du  royaume  d'Italie.  Rome. 

Peeters  (Ch.),  libraire  à  Louvain  (2  ex.). 

Pératé  (André),  conservateur-adjoint  du  Musée  de  Versailles. 

Pératé  (Aug.),  à  Tours. 

Pératé  (D""  Jules),  à  Paris. 

Pératé  (D""  Paul),  à  Paris. 

Pératé  (Abbé),  à  Paris. 

Perrot  (G.),  de  l'Institut,  Directeur  de  l'Kcole  normale  supérieure,  Paris. 

Pfister,  professeur  à  l'Université  de  Nancy. 

Picard    Josse),  libraire  à  .\bbeville. 

Plésent,  professeur  au  lycée  Louis  le  Grand,  Paris. 

Plicot  iDO,  à  La  Fère-Champenoise. 

PouPARDix,  ancien  membre  de  l'École  Française  de  Rome,  à  Paris. 

Prou  (^ Maurice  ,  professeur  à  l'Ecole  des  Chartes. 

Puech  (Aimé),  maître  de  conférences  à  rL'niversité  de  Paris. 

Quirielle  (P.  de),  au  château  de  Say    Loire  . 

Rampal  CAug.),  avocat,  h  Marseille. 

Rauh,  maître  de  conférences  à  l'Ecole  normale  supérieure,  Paris. 

Régnier,  à  Evreux. 

Reinach  (Salomon),  de  l'inslilut,  conservateur-adjoint  du  Musée  de  Saint- 
Germain-en-Laye. 

Richard  (Louis  ,  ancien  élève  de  l'École  des  Chartes,  à  Romagnieu  (Isère). 

Rohrscheid,  libraire  à  Bonn. 

Roux,  à  Paris. 

Sache,  économe  de  l'institut  Pasteur,  à  Pai'is. 

Schleicher,  libraire,  à  Paris. 

Souleyre  fAug.),  ingénieur  des  Ponts  et  Cliaussées,  à  Constantine. 

Stechert,  libraire,  à  Paris. 

Tardif  (Joseph,  avocat  à  la  Cour  d'appel,  Paris. 

Tout,  professeur  à  l'Université  de  Manchester. 

Treuttel  et  Wurtz,  libraires  à  Strasbourg    3  ex.). 

Urquehart,  professeur  à  l'Université  d'Oxfor.d. 

Valois  (Noël),  de  l'Institut,  Paris. 

Vidal  de  la  -Blaciie,  professeur  à  l'Université  de  Paris. 

"Welter,  libraire  à  Paris. 

Wordsworth  (Mgr  John),  évèque  de  Salisbury. 

Zeiller  (J.),  agrégé  d'histoire,  Paris. 


LISTE    DES    COLI-AROHATEIRS    ET    SOUSCRIPTEURS  IX 

Notre  ami  Samuel  Berger  est  mort  avant  d'avoir  pu  corriger  les  épreuves 
de  son  article,  qui  a  été  reproduit  fidèlement  d'après  le  manuscrit.  M.  le  pro- 
fesseur Calisse  nous  avait  envoyé,  dès  1900,  une  importante  élude  sur  Un 
fie f  du  Sainl-Sièf/e  à  Civitavecchia,  que  nous  avons  dû,  à  notre  vif  regret, 
renoncer  à  insérer,  pour  ne  pas  faire  double  emploi  avec  des  recherches 
analogues  publiées  en  Italie,  au  cours  de  la  préparation  de  notre  volume. 
Enfin  le  beau  travail  du  R.  P.  Lapôtre  sur  La  «  Caena  »  de  Jean  Diacre,  qui 
était  également  destiné  aux  Mélanges  Paul  Fabre,  n'a  pu  en  faire  partie  à 
cause  de  ses  dimensions  trop  considérables;  il  a  commencé  à  paraîti'e  dans 
les  Mélanges  de  l'École  de  Rome  (1901).  Nous  avons  tenu  à  faire  figurer 
dans  la  liste  des  collaborateurs  les  noms  de  M.  Calisse  et  du  R.  P.  Lapôtre, 
et  nous  leur  renouvelons  ici,  avec  nos  excuses,  nos  très  affectueux  remer- 
ciements. —  A.  P. 


L'OEUVl^E     HISTOÙIQUE 

I>E 

PAUL    FABRE 


Au  moment  où  Paul  Fabre  entrait  à  l'École  Normale, 
l'apparition  du  premier  volume  de  VHistoire  des  Institu- 
tions politiques  de  la  France  donnait  aux  études  médié- 
vales le  plus  vif  essor.  A  la  belle  synthèse  qui  avait  fait  le 
charme  et  parfois  le  scandale  de  ses  premiers  lecteurs,  Fus- 
tel  de  Goulanges  commençait  à  joindre  des  travaux  de  péné- 
trante analyse  :  les  monographies,  les  volumes  se  succé- 
daient, continuant  les  glorieuses  traditions  de  Pardessus  et 
de  Guérard,  rappelant  la  complexité  des  éléments  dont  se 
compose  la  vie  des  sociétés,  établissant  Timportance  du 
régime  de  la  propriété  foncière  dans  Thistoire  des  institu- 
tions, montrant  la  nécessité  du  commerce  intime  avec  les 
textes  pour  l'intelligence  de  la  réalité  historique,  la  valeur  du 
détail  concret  pour  la  conquête  des  idées  générales.  Comme 
on  pouvait  l'attendre  d'une  nature  où  rien  n'était  super- 
ficiel, où  l'élévation  le  disputait  à  l'ardeur,  Paul  Fabre 
fut  séduit  par  cette  façon  de  comprendre  l'histoire.  Il 
s'y  attacha  d'une  prise  vigoureuse,  et  le  séjour  qu'il  fit  à 
l'École  de  Rome  donna  à  la  vocation  qui  le  possédait 
dès  lors  son  emploi  définitif  en  même  temps  que  son  der- 
nier achèvement. 

Depuis  longtemps,  comme  en  témoignent  ses  mémoires 
d'École  Normale  sur  le  pape  Nicolas  P^"  et  sur  Salvien,  les 
études  dhistoire  ecclésiastique  l'attiraient.  A  Rome,  cet 
attrait    ne  pouvait  qu'augmenter.   Il  pensa   d'abord  à  pro- 


XII  PRÉFACE 

fiter  des  publications  de  ses  collègues  sur  les  registres 
du  Vatican  pour  étudier  Tadminislration  de  l'Etat  pontifi- 
cal au  xiii*'  siècle;  puis,  sur  le  conseil  de  Fustel  de  Cou- 
langes,  il  résolut  de  remonter  plus  haut  et  de  commencer, 
par  les  lettres  de  saint  (irégoire,  Tétude  des  temporalités  du 
Saint-Siège.  L'inspiration  était  heureuse.  Sur  le  sol  romain 
où  la  transition  entre  l'antiquité  et  le  moyen  âge  apparaît 
insensible,  où  le  présent  éclaire  encore  si  souvent  le 
passé,  Paul  Fabre  prit  un  intérêt  passionné  à  scruter  les 
registres  du  grand  pape  du  vii*^"  siècle,  à  les  éclairer  par  les 
textes  de  droit,  par  les  découvertes  de  Tépigraphie,  par  les 
débris  trop  rares  des  Archives  du  haut  moyen  âge.  Il  ne 
lui  suffit  pas  de  définir  avec  précision  ce  qu'étaient  les 
patrimoines  de  l'Église  Romaine,  de  distinguer  avec  une 
méthode  rigoureuse  les  éléments  dont  ils  se  sont  successi- 
ment  composés,  de  décrire  les  régimes  d'exploitation  aux- 
quels ils  étaient  soumis  et  la  condition  des  colons  qui  les 
habitaient.  De  ces  recherches,  dont  l'étude  des  institutions 
et  du  droit  semblait  devoir  seule  profiter,  il  s'éleva  à  des 
horizons  plus  larges  et  les  vicissitudes  de  ces  patrimoines 
lui  fournirent  des  vues  d'historien  sur  les  origines  de  l'Etat 
pontifical. 

Jusqu'à  répo({ue  carolingienne  les  patrimoines  sont  res- 
tés ce  qu'ils  avaient  été  dès  le  début  :  de  simples  domaines 
privés,  soumis  aux  charges  communes,  relevant  de  l'auto- 
rité publique  ;  et  cependant  on  a  raison  d'y  rattacher  la 
souveraineté  temporelle  des  papes.  Dès  le  temps  de  saint 
Grégoire,  quand  ils  sont  encore  dispersés  dans  toutes 
les  provinces  de  l'Empire,  ils  servent  déjà  à  secourir  la 
détresse  de  la  population  romaine.  Plus  tard,  à  mesure  que 
l'invasion  lombarde  s'étend  sur  les  provinces  d'Italie,  ils 
gagnent  en  cohésion  et  en  indépendance  ce  qu'ils  perdent 
en  extension,  ils  tendent  à  former  des  territoires  continus 
oii  le  pape  possède  «  des  droits  de  propriété  presque  équi- 
valents, aux  yeux  des  populations,  à  des  droits  de  souve- 


PRÉFACE  XIII 

raineté  -.  Viennent  les  troubles  soulevés  par  la  querelle 
iconoclaste,  la  confiscation  par  Léon  llsaurien  des  patri- 
moines de  Sicile  déterminera  une  évolution  que  commandent 
d'impérieuses  nécessités.  A  ce  moment  les  Lombards  res- 
serrent le  cercle  d'investissement  dont  ils  entourent  le 
Duché  Romain  ;  à  l'intérieur  de  ce  Duché,  les  représentants  de 
VExercifus  Rnnianus.  c'est-à-dire  les  membres  du  patri- 
ciat  local,  titulaires  des  charges  de  l'administration  byzan- 
tine et  concessionnaires  demphytéoses  établies  sur  les 
patrimoines  ecclésiastiques,  cherchent  à  accaparer  la  dignité 
pontificale,  comme  devaient  plus  tard  le  faire  les  Théophy- 
lacte,le5Crescentii,  les  comtes  de  ïusculum.  Pourfaire  face  à 
ces  périls,  qui  le  menaçaient  dans  sa  double  qualité  de  défen- 
seur de  la  nationalité  romaine  et  de  dépositaire  de  l'auto- 
rité apostolique,  le  Saint-Siège,  qui  se  voit  réduit  aux  seuls 
patrimoines  de  l'Italie  centrale,  inaugure  une  nouvelle  forme 
d'exploitation  de  ses  domaines  en  établissant  dans  la  ban- 
lieue romaine  une  série  de  domus  cultse.  Ces  colonies  agri- 
coles, dépendant  étroitement  de  l'Église  Romaine,  réparent 
les  brèches  que  la  pratique  de  l'emphytéose  a  faites  à  la 
fortune  et  à  l'influence  du  clergé  dans  le  Duché  Romain. 
Elles  assurent  au  Saint-Siège  la  dotation  des  services  publics 
auxquels  il  doit  pourvoir,  le  recrutement  des  forces  qui 
doivent  lui  maintenir  la  prédominance  sur  le  patriciat 
local  :  elles  forment  le  fondement  durable  de  la  souverai- 
neté qui  s'établit  à  Rome,  sous  les  auspices  des  Francs, 
pour  la  protection  des  patrimoines  contre  les  progrès  des 
Lombards,  pour  la  défense  du  prestige  pontifical  contre  les 
atteintes  de  l'aristocratie  laïque.  Ainsi,  tandis  que  certains 
historiens  cherchaient  au  pouvoir  temporel  du  Saint-Siège 
une  origine  toute  religieuse  dans  la  défense  de  l'orthodoxie 
contre  l'hérésie  iconoclaste,  que  d'autres  attribuaient  sa 
fondation  à  la  seule  conquête  des  Francs,  complices  d'une 
trahison  envers  la  souveraineté  byzantine,  Paul  Fabre  y 
montrait  un  épisode  de   l'évolution  féodale   de   l'Occident, 


XIV  PREFACE 


l'aboutissement  logique  des  vicissitudes  politiques  de  llla- 
lie  et  des  transformation?  sociales  du  Duché  Romain. 

C'étaient  là  des  résultats  nouveaux,  importants,  et  qui 
pouvaient  sulïire  aux  légitimes  ambitions  d  un  chercheur, 
Paul  Fahre  cependant  ne  s'y  arrêta  pas.  Ce  qui  l'avait  con- 
duit à  ces  belles  conquêtes,  ce  n'était  pas  seulement  la 
préoccupation  des  idées  générales,  naturelle  à  un  esprit 
pénétré  de  la  culture  classique,  c'était  le  sens  très  vif 
qui!  avait  du  réel  en  histoire,  la  puissance  de  l'analyse, 
le  don  de  voir  juste  et  loin.  Ces  précieuses  qualités  lui 
avaient  fait  trouver  une  solution  originale  à  un  des  plus  inté- 
ressants problèmes  de  l'histoire  du  haut  moyen  âge.  elles 
l'amenèrent  à  de  nouvelles  découvertes.  Après  avoir  mis 
en  lumière  le  rôle  important  qu  il  faut  attribuer  aux  patri- 
moines de  l'Eglise  Romaine  dans  l'établissement  du  pou- 
voir temporel  du  Saint-Siège,  il  allait  étudier  l'extension 
inattendue  que  devait  prendre  au  moyen  âge  le  domaine  de 
la  papauté,  sous  la  forme  du  cens  apostolique,  et  mon- 
trer la  part  qui  revient  aux  divers  usages  que  l'on  fit 
de   ce  cens    dans   le    développement  du  pouvoir  pontifical. 


II 


Par  une  rencontre  significative,  ce  nouveau  champ 
d'études  fut  ouvert  à  Paul  Fabre  par  les  recherches  que  lui 
imposa  son  travail  sur  les  patrimoines  de  l'Eglise  Romaine. 
Pour  se  rendre  compte  de  la  façon  dont  étaient  adminis- 
trées avant  Charlemagne  les  propriétés  du  Saint-Siège,  il 
ne  lui  suffit  pas  d'étudier  les  registres  de  saint  Grégoire, 
les  inscriptions  et  \e<  papyri  trop  rares  qui  avaient  échappé 
à  la  destruction  des  documents  du  haut  moyen  âge  :  il  dut 
recourir  à  des  compilations  du  xi*^  et  du  xii^  siècle  où 
avaient  été  recueillis,  au  milieu  de  titres  d'un  caractère  tout 


PRÉFACE  XV 

différent,  des  fragments  d'actes  anciens  des  Archives  pontifi- 
cales concernant  la  gestion  des  patrimoines.  Parmi  les  com- 
pilations où  se  trouvaient  conservésces  précieux  fragments,  il 
en  était  une  qui  attira  aussitôt  son  attention  :  c'était  le  recueil 
connu  sous  le  nom  de  Liber  censuum  de  l'Eglise  romaine, 
composé  en  1192  par  le  chanoine  Cencius,  alors  camé- 
rier  du  pape  Célestin  III  et  qui  devait  succéder  à  Inno- 
cent III  sous  le  nom  d'Honorius  III.  Ce  recueil  se  compo- 
sait de  deux  parties  :  Tune,  celle  où  se  trouvaient  les  frag- 
ments relatifs  aux  patrimoines,  provenant  d'un  dépouille- 
ment des  Archives  pontificales  à  l'époque  de  Grégoire  VII, 
formait  une  sorte  de  cartulaire  réunissant  dans  un  grand 
désordre  les  pièces  les  plus  diverses  sur  les  droits,  les  pré- 
rogatives et  les  prétentions  du  Saint-Siège  ;  l'autre,  dont 
celle-ci  n'était  qu'un  appendice  et  qui  avait  donné  son  nom 
à  tout  l'ouvrage ,  consistait  en  un  pouillé  de  l' Eglise 
romaine  :  elle  comprenait  la  liste  des  cens  que  devait  perce- 
voir le  camérier  du  Saint-Siège  dans  les  différents  diocèses 
du  monde  chrétien.  Ainsi  qu'en  témoignaient  les  historiens, 
ainsi  que  l'attestaient  les  anciens  inventaires,  ce  recueil 
avait  eu  dès  Eahord  un  caractère  officiel  et  n'avait  jamais 
quitté  les  Archives  pontificales;  de  nos  jours  même  le 
palais  du  Vatican  en  possédait  cinq  exemplaires,  trois  con- 
servés aux  Archives,  deux  autres  à  la  Bihliothèque,  et 
cependant  cette  source  si  précieuse  pour  l'histoire  pontifi- 
cale était  aussi  mal  connue  que  l'avait  été  le  Liber  ponlifi- 
calis  jusqu'au  magistral  travail  que  venait  de  lui  consa- 
crer l'abhé  Duchesne.  Baronius  en  avait  imprimé  la  pré- 
face et  s'en  était  beaucoup  servi  dans  ses  Annales  eccle- 
siastici  ;  Muratori  l'avait  publié  en  partie  dans  la 
soixante-sixième  dissertation  des  Anliquitates  Italise^  en 
prenant  soin  d'avertir  que  le  manuscrit  dont  il  faisait  usage 
énumérait  des  monastères  du  xiii*'  siècle  qui  n'avaient  pas 
pu  figurer  dans  la  rédaction  primitive.  Un  peu  plus  tard, 
en  1760,  Genni  s'était  heureusement  avisé  d'en  rapprocher 


XVI  PRÉFACE 

les  .Gesta  pniiperis  scholaris  Alhini,  compilés  par  le  car- 
dinal Albiniis  quelques  années  avant  Cencius.  Mais  rien 
de  plus  n'avait  été  fait.  Dans  la  préface  au  Codex  diploma- 
ticus  qu'il  consacrail  au  domaine  temporel  du  Saint-Siège, 
Theiner  parlait  avec  dédain  de  «  l'informe  compilation  du 
camérier  Cencius  »  ;  les  problèmes  de  critique  que  soulevait  le 
Liber  censiium  n'avaient  pas  encore  été  sérieusement  trai- 
tés. Paul  Fabre,  qui  dès  ce  moment  se  rendait  compte  de 
l'importance  historique  de  ce  recueil,  résolut  de  les  aborder, 
et  Fétude  qu'il  publia  en  1882  dans  les  Mélanges  de  l'École 
de  Rome  Sur  un  manuscrif  du  Liber  censuum  de  Cencius 
camerarius,  montra  bientôt  qu'il  les  avait  résolus. 

Des  deux  principaux  manuscrits  qui  se  trouvaient 
au  ^  atican,  l'un  étant  conservé  aux  Archives,  l'autre 
à  la  Bibliothèque,  c'était  le  premier,  où  1  on  croyait  retrou- 
ver lexemplaire  mentionné  dans  les  inventaires  du  moyen 
âge,  qui  s'était  imposé  à  l'attention  des  érudits.  L'exa- 
men du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  —  oîi  il  n'était 
entré  qu  au  xviii^  siècle  après  avoir  disparu  des  Archives 
—  mit  hors  de  doute  qu'on  faisait  fausse  route  en  lui 
préférant  l'exemplaire  des  Archives.  Le  seul  exemplaire 
qui  lui  fût  comparable  et  qui  dût  en  être  rapproché, 
si  l'on  voulait  trouver  un  fil  conducteur,  était  un  manus- 
crit conservé  à  la  Bibliothèque  Hiccardienne  de  Florence. 
En  comparant  ces  deux  manuscrits  qui  méritaient  tous 
deux  d'être  considérés  comme  originaux,  —  1  un  commen- 
çait à  le  devenir  au  moment  où  l'autre  cessait  de  l'être,  — - 
on  pouvait  saisir  le  mode  de  formation  et  suivre  la  composi- 
tion progressive  du  recueil.  Lorsqu'il  avait  été  rédigé,  sous 
le  pontificat  de  Gélestin  III,  le  camérier  Cencius  avait  pris 
ses  précautions  pour  qu'on  pût  s'en  servir  «  jusqu'à  la  fin 
du  monde  ».  Dans  le  tableau  des  différents  diocèses  de  la 
Chrétienté  entre  lesquels  étaient  répartis  les  établissements 
devant  un  cens  au  Saint-Siège,  il  avait  partout  ménagé  des 
blancs  pour  que    l'on  pût  y  inscrire  les   nouveaux  cens  à 


PRÉFACE  XVU 

mesure  qu'ils  s'établiraient.  De  même,  dans  le  recueil  de 
pièces  qui  complétait  le  Liber  censuum^  il  avait  distribué 
les  documents  de  teneur  analogue  sur  différents  cahiers, 
dont  les  dernières  feuilles  laissées  Ijlanches  devaient  rece- 
voir la  copie  des  actes  qu'on  jugerait  utile  d'y  ajouter. 
C'étaient  ces  additions  successives  qui  expliquaient  l'appa- 
rent désordre  des  manuscrits  de  la  Vaticane  et  de  la 
Riccardienne,  et  cette  découverte  permettait  du  même  coup 
de  suivre  à  travers  ces  cahiers  le  développement  des  tem- 
poralités du  Saint-Siège. 

En  même  temps  que  Paul  Fabre  déterminait  ainsi  le 
mode  de  composition  du  recueil,  il  en  indiquait  les  sources 
principales.  Comme  il  le  disait  dans  une  note  où  appa- 
raît la  justesse  de  son  sens  historique  :  «  le  Liher  cen- 
suum  n'est  pas  la  première  compilation  de  ce  genre  faite  à 
la  cour  de  Rome.  Dès  le  temps  du  pape  Gélase  I  (492-496j, 
l'Église  Romaine  avait  son  Polyptyque.  //  semble  toutefois 
que  la  revendicatinn  des  droits  du  Saint-Siège  faite  par 
Grégoire  VII  au  XI»  siècle  ait  multiplié  les  œuvres  de  ce 
genre  :  avec  le  cardinal  Deusdedit  les  chartes  et  privilèges  qui 
établissent  le  pouvoir  temporel  du  Saint-Siège  prennent  place 
dans  les  collections  de  canons  à  côté  des  décrets  de  conciles 
et  des  lettres  des  papes  qui  établissent  sa  suprématie  spiri- 
tuelle; et  on  voit  successivement  paraître  dans  le  cours  du 
xii'^  siècle  le  Liber  Politicus  du  chanoine  Benoît  et  la  col- 
lection de  canons  du  cardinal  Albinus,  (îesta  pauperis 
scholaris  Alhini,  dont  les  deux  derniers  livres  sont  entière- 
ment consacrés  aux  possessions  et  revenus  de  l'Église 
Romaine.  Ce  sont  là  les  prédécesseurs  immédiats  de  Cen- 
cius  :  il  leur  a  beaucoup  emprunté  ».  De  ces  prédécesseurs 
le  chanoine  Benoît,  contemporain  de  Grégoire  VII,  était 
celui  dont  la  part  contributive  au  recueil  de  Cencius 
restait  la  plus  difficile  à  déterminer.  Le  dixième  livre 
des  Gesta  du  cardinal  Albinus,  qu'on  retrouve  presque 
tout  entier  dans  le  Liber  censuum,  s'annonce  bien  comme 


XVUl  PHKFACK 


contenant   des    extraits    du     Polyptyque    composé     par    le 
prêtre    Benoit,    mais  où  finissent  ces   extraits?  Quels  sont 
les  documents  qu'ils  nous  ont  conservés?  Quel  rôle  a  joué 
le  chanoine  Benoît  dans  la  transmission   des  textes  insérés 
par   Albinus   qu'on    retrouve   dans  d'autres   sources?    Les 
manuscrits  quon  possédait  du   chanoine  Benoît   étaient   si 
fragmentaires  qu'il  avait  été  jusqu'alors  impossible  de  fixer 
ces    ditî'érents   points.    Le   problème   paraissait  donc   inso- 
luble,  lorsque    Paul  Fabre  découvrit  à  la  bibliothèque  de 
Cambrai  un   manuscrit  un  peu  plus  complet  qui  lui  permit 
de  Télucider.    \  côté    d'autres   documents,  tels  que    cette 
chanson  de  la  mi -carême  en  grec  si  curieuse  pour  l'histoire 
de  Piome  au  x^  siècle,  ce  manuscrit  contenait  enfin  quelques- 
unes    des    pièces    insérées    dans    les     Gesta    d'AlJjinus   et, 
comme  la  disposition  qu'elles  avaient  reçue  dans  la  compila- 
tion de  Benoît  se   retrouvait  exactement  dans  celle  d'Albi- 
nus,  on  pouvait  en  conclure  que  l'une  dépendait  de  l'autre 
et   que    le    Polyptyque     de    Benoît    était   bien    le    premier 
embryon  des  Gesta  Alhini  comme    du  Liber   censuum.  Il 
devenait  en   même  temps  possible  d'établir  par  quelle  voie 
était  entré,    dans  l'œuvre  de  Cencius,  le  précieux  chapitre 
contenant  le    dépouillement    des  Archives   pontificales    au 
temps  de   Grégoire  YII,  qui  se    trouve   aussi  dans  la   col- 
lection de    Deusdedit.    C'est  le  chanoine  Benoît  qui  l'en  a 
extrait    et  qui  l'a  inséré  dans  son    œuvre   à  côté   d'autres 
documents  qu'on  est  un  peu  étonné  d  y  rencontrer,  tels  que 
YOrdo  Romanus^  les  Mirahilia  Urhis,  la  description  géo- 
graphique  de  l'Italie    tirée   d'Hugues  de    Fleury.   Grâce   à 
cette    heureuse    découverte,    Paul    Fabre,    qui    avait   aussi 
résolu  le  problème   soulevé  par    l'insertion    des    1  tes  des 
fripes  dans  les  manuscrits  du  Liber  censuum,  pouvait  con- 
firmer et  compléter  les  conclusions  du  mémoire  qu'Enrico 
Stevenson  avait  consacré  à  la  collection  de    Deusdedit  au 
lendemain  de  l'article  des  Mélanges,  et    dès  lors  tous   les 
éléments   nécessaires  à    la   critique   des    sources    du  Liber 


PU  i:  FACE 


censuum  se  troiivaieiiL  réunis.  Cependant  il  ne  s'en  servit 
pas  immédialemenl  :  avant  d'en  tirer  un  des  chapitres  les 
plus  intéressants  de  son  Elude  sur  le  Liber  censuum^  il 
voulut  mettre  à  la  disposition  du  public  l'œuvre  même  qu'il 
se  proposait  d'étudier  et,  dès  1889,  il  publia  le  premier  fasci- 
cule de  son  édition  du  Liher  censuum  de  l'Eglise  Romaine. 


III 


Dans  le  commentaire  qui  accompagnait  la  liste  des  cens 
parue  en  partie  dans  ce  premier  fascicule,  il  fallait  avant  tout 
donnerdes  indications  précises  sur  les  établissements  des  dif- 
férents pays  dont  les  noms  y  figuraient  et  des  éclaircissements 
sur  les  monnaies  dans  lesquelles  ces  cens  étaient  acquittés. 
Pour  remplir  cette  tâche  Paul  Fabre  ne  se  contenta  pas  des 
ouvrages  imprimés.  Avec  une  sagacité  dont  témoignent  ses 
Notes  sur  les  Archives  du  château  Saint-Ange,  il  entreprit 
des  recherches  dans  les  Archives  pontificales.  Les  comptes 
qu'il  recueillit  sur  La  perception  du  cens  apostolique  dans 
r Italie  centrale  en  I'291  et  sur  La  perception  du  cens  apos- 
tolique en  France  en  i ''29 1-1*293,  la  table  de  concordance 
entre  les  monnaies  anciennes  et  nouvelles   à  l'usage   de  la 

D 

Chambre  apostolique,  dressée  par  Jean  de  Cabrespine, 
nonce  d'Innocent  \l  en  Honorie  et  en  Poloane,  d'autres 
documents  encore  lui  fournirent  les  matériaux  dont  il  avait 
besoin,  et  les  notes  qu'il  en  tira  apportent  une  contribution 
de  tout  premier  ordre  à  la  numismatique  et  à  la  statistique 
ecclésiastique  du  moyen  âge.  A  notre  avis  cependant,  ce 
qui  fait  le  véritable  prix  de  ce  commentaire  doit  être  cher- 
ché ailleurs.  La  première  année  de  son  séjour  à  Rome, 
Paul  r'abre  avait  pu])lié  une  Etude  sur  le  Patrimoine  de 
r  Eglise  dans  les  Alpes  Cottiennes,  où  se  trouve  résolue  une 
controverse   entre  Waitz  et  M.    Mommsen  sur  les  sources 


XX  PRÉFACE 

(le  Paul  Diacre.  A  celte  occasion,  les  catalogues  des  pro- 
vinces romaines  de  l'époque  classique  ,  les  documents 
médiévaux  sur  la  géographie  de  l'Occident  lui  étaient  deve- 
nus familiers,  et  l'intérêt  qu'offrait  l'étude  de  ces  monu- 
ments lavait  frappé.  Ainsi  préparé,  il  sut  analyser,  comme 
il  méritait  de  l'être,  le  Provincial  on  liste  des  diocèses  qui 
avait  servi  de  cadre  à  Cencius  pour  l'insertion  des  cens.  Il 
le  rapprocha  de  celui  dont  s'était  servi  le  cardinal  Albinus, 
en  distingua  les  divers  éléments  et  en  suivit  les  remanie- 
ments à  travers  les  différents  manuscrits  du  Liber  cen- 
siium.  Les  résultats  qu'il  obtint  sont  considérables  :  ce  qui 
se  dégage  de  ces  observations,  aussi  patientes  qu'ingé- 
nieuses, sur  les  vicissitudes  des  provinces  ecclésiastiques, 
sur  les  groupements  successifs  de  certains  évêchés,  sur 
le  rattachement  à  Rome  de  certains  sièges,  c'est  un  véri- 
table tableau  de  l'action  du  Saint-Siège,  au  xi^  et  au  xii^ 
siècle,  comme  dispensateur  de  la  juridiction  ecclésiastique 
et  régulateur  du  ministère  pastoral.  Pour  l'Italie  méridio- 
nale alors  disputée  entre  les  Normands,  les  Lombards  et  les 
Byzantins,  pour  1  Italie  du  Nord  oîi  se  survivent  les  vieilles 
prétentions  de  Milan  et  de  Ravenne,  où  apparaissent  les  riva- 
lités de  Gênes  et  de  Pise,  pour  la  côte  orientale  de  PAdria- 
tique  où  les  Slaves  cherchent  à  s'organiser,  pour  la  Pologne 
et  pour  la  Hongrie,  ces  notes  concises,  lumineuses,  con- 
tiennent de  véritables  pages  d'histoire  dont  Mgr  Duchesne 
a  pieusement  voulu  se  faire  le  continuateur.  Les  relations 
de  1  Église  et  de  lEtat  y  sont  envisagées  d  un  point  de  vue 
trop  souvent  négligé,  le  rôle  du  Saint-Siège  dans  la  forma- 
tion de  l'Europe  s  y  affirme  en  traits  saisissants,  et  l'on  est 
étonné  que  le  labeur  de  ce  magistral  commentaire  n'ait  pas 
détourné  l'auteur  de  ce  qu'il  considérait  comme  l'objet  propre 
de  son  œuvre  scientifique. 


PUKKACI-;  XXI 


IV 


Au  jugemcnl  de  Paul  Fabre,  en  efl'et,  si  l'œuvre  de  Cen- 
cius  méritait  «  d'être  étudiée  dans  ses  caractères  extérieurs  », 
il  était  encore  plus  important  «  de  se  rendre  compte  de  la 
vraie  portée  du  livre  ».  Le  contraste  est  frappant  entre  ce 
que  devait  être  dans  le  Polyptyque  de  Gélase  l'état 
des  revenus  pontificaux  et  cette  liste  de  cens  que  le  camérier 
a  enregistrés  côte  à  côte  comme  des  «  faits  de  même  ordre 
sous  une  commune  rubrique  ».  De  ces  cens,  la  plupart 
dune  valeur  insignifiante,  les  uns  sont  acquittés  par 
des  monastères,  les  autres  par  des  rois,  par  des  villes, 
par  de  simples  seigneurs.  Que  reprësentent-ils  donc  ? 
Quels  sont  les  droits  qu'ils  servent  à  reconnaître,  les 
conventions  dont  ils  perpétuent  le  souvenir?  Le  titre  juri- 
dique qui  prend  cette  teneur  a-t-il  toujours  eu  la  même 
«  cause  »  au  sens  technique  du  mot?  X'a-t-il  pas  subi  cer- 
taines transformations  ?  Sous  quelles  influences  se  sont-elles 
opérées  et  quels  en  ont  été  les  résultats?  Pour  se  poser  ces 
questions  il  fallait  être  doué  du  sens  historique  le  plus 
ferme;  pour  les  résoudre  il  était  besoin  du  travail  d'érudi- 
tion le  plus  délicat.  Ce  n'était  pas  assez  de  retrouver  dans 
les  collections  de  textes  des  différents  pays  les  actes  insti- 
tuant les  cens  qui  figuraient  sur  la  liste  du  camérier  Cen- 
cius,  il  fallait  discuter  l'aulhenticilé  de  ces  actes,  analyser 
leurs  dispositions,  critiquer  leur  véritable  portée  et,  pour 
cela,  «  les  rapprocher  les  uns  des  autres  »,  «  les  éclairer  les 
uns  par  les  autres  ».  Toutes  ces  opérations  difficiles,  minu- 
tieuses, furent  entreprises  et  menées  à  bien  avec  une  admi- 
rable méthode.  Que  tous  les  résultats  qu'elles  ont  donnés 
soient  définitifs,  qu'il  soit  inq^ossible  de  les  réviser  en  ce 
qui  concerne  l'authenticité  ou  l'interprétation  de  certains 
actes,    Paul    Fabre    ne    le    croyait     pas  ;    mais,    de    toute 

Mélanyes  Puni  Fnhre.  B 


XXII  PREFACE 


évidence,  il  a  aUeiiil  le  Jjul  quil  Se  proposait  :  d'après 
une  eliarmanle  jihrase  de  Thomassin  rappelée  dans  sa  pré- 
face, il  a  évité  de  se  «  former  à  plaisir  des  idées  claires  et 
distinctes  d'un  pays  inconnu  avant  que  d'y  avoir  été  ».  Il 
en  est  revenu  avec  un  relevé  dont  les  grandes  lignes 
semblent  définitives,  et  a  les  hypothèses  qu'il  s'est  permis 
d'émettre  pour  rendre  compte  des  faits  successivement 
constatés  et  précisés  »  augmentent  les  services  qu'il  avait 
déjà  rendus  à  l'iiistoire  pontificale. 

A  l'origine,  le  Saint-Siège  n'a  connu  qu'une  espèce  de 
cens  :  c'était  la  redevance  due  par  des  particuliers  ou  des 
monastères  à  raison  de  terres  dont  le  domaine  utile  leur 
était  accordé.  Ces  cens  correspondaient  à  des  concessions 
emphytéotiques,  dont  on  peut  suivre  la  trace  en  ce  qui 
concerne  «  les  débris  des  anciens  patrimoines  ou  les 
apports  de  libéralités  nouvelles  jusqu'au  xiii*^  siècle  ».  Mais, 
à  un  moment  donné,  le  a  cens  apostolique  »  s'est  adapté  à 
de  nouveaux  besoins.  A  côté  de  la  propriété  pleine  et  entière 
des  patrimoines,  dont  il  était  le  signe  récognitif,  on  en  voit 
"  se  constituer  une  autre  aussi  solide  et  aussi  ferme  quant 
au  fond,  mais  différente  de  la  première  en  ce  qu'elle  ne 
comporte  que  le  domaine  éminent  et  qu'elle  exclut  pour  le 
propriétaire  la  libre  disposition  du  domaine  utile  ».  Il  est 
arrivé  en  effet,  au  cours  de  la  décadence  de  l'Empire  caro- 
lingien, que  la  mainbour  royale  ne  suffit  plus  à  maintenir 
dans  leur  intégrité  les  fondations  monastiques,  comme  elle 
l'avait  fait  jusque  là,  en  servant  de  support  à  la  propriété 
qui  leur  appartenait  comme  personnes  morales  et  en 
garantissant  la  liberté  des  élections  qui  devaient  désigner 
leur  abbé.  Au  milieu  des  guerres  civiles  qui  se  déchaî- 
naient, en  présence  des  convoitises  et  des  défaillances  que 
multipliait  le  malheur  des  temps,  les  fidèles  qui  voulaient 
établir  de  nouveaux  monastères  cherchaient  à  les  remettre 
dans  des  mains  plus  puissantes  et  plus  sûres.  Les  rois  eux- 
mêmes,  en  demandant  à  l'autorité  apostolique,  dès  l'époque 


PREKACK  XX III 


mérovingienne,  de  confirmer  leurs  propres  cliarLes  d'immu- 
nité et  de  mainboiir,  avaient  indiqué  où  chercher  un  recours 
devenu  nécessaire.  A  la  fin  du  siècle  précédent,  «  alors 
que  le  pape  Adrien  I*^^  faisait  grande  figure  dans  Tllalie 
centrale,  le  fondateur  d'un  monastère  dans  la  ïuscie  Lom- 
barde »  s'était  adressé  au  Saint-Siège  «  pour  mettre  son 
institution  à  l'abri  des  convoitises,  de  la  même  façon  que 
certains  fondateurs  de  monastères  au  delà  des  monts 
s'adressaient  au  même  moment  à  la  royauté  franque  »,  et, 
conformément  aux  vieux  usages  romains^  on  avait  institué 
un  signe  visible  de  la  propriété  qui  appartenait  à  l'Apôtre 
en  fixant,  comme  dans  un  contrat  d'emphytéose,  un  canon 
récognitif,  c'est-à-dire  un  cens.  Gérard  de  lloussillon  trans- 
porta cette  pratique  en  France,  Quand  ce  célèbre  comte, 
alors  gardien  du  royaume  de  Bourgogne,  veut  instituer  le 
monastère  de  Yézelay  sur  les  terres  qu'il  possède  dans  le 
royaume  de  Charles  le  Chauve,  il  offre  sa  fondation  à 
rx\pôtre  ;  Nicolas  P^"  accepte  cette  donation  et,  quelques 
années  après,  le  roi  de  France  consent  à  «  confirmer  par 
un  ordre  de  son  autorité  royale  ce  que  le  Saint-Siège  a  éta- 
bli ».  Dans  la  dernière  période  du  ix*^  siècle,  on  trouve  plu- 
sieurs monastères  offerts  à  l'Apôtre,  comme  celui  de 
Yézelay,  et,  au  x^  siècle,  la  fondation  de  Cluny  dans  les 
mêmes  conditions  donne  à  cette  pratique  une  consécration 
définitive.  En  Allemagne,  sous  les  Othon,  une  certaine 
réaction  se  fait  sentir;  au  lieu  d'être  un  signe  récognitif  du 
domaine  éminent,  le  cens  ne  semble  plus  se  référer  qu'à 
un  devoir  de  protection,  mais  on  revient  bientôt  à  la  règle 
commune  et,  à  partir  du  xi^  siècle,  le  cens  implique  toujours 
le  transfert  du  domaine  éminent.  u  L'avènement  de  Gré- 
goire VII  ne  modifie  pas  sensiblement  le  cours  des  choses  »  ; 
cependant,  comme  il  s'agit  alors  de  protéger  les  fondations 
monastiques  contre  l'ingérence  des  laïcs  dans  le  choix  de 
l'abbé,  plus  encore  que  d'assurer  la  propriété  de  leurs  biens, 
la  rédaction  des  actes  pontificaux   insiste  sur  les  avantages 


XXIV  PREFACE 


que  Irouvent  les  monastères  à  être  dans  la  propriété  du 
Saint-Siège.  Sous  Urbain  II  apparaît  une  nouvelle  formule 
qui  résume  ces  avantages  par  le  mot  de  libertas  ou  fran- 
chise, et  cette  innovation,  introduite  au  moment  où  la  crise 
des  investitures  développe  la  pratique  de  l'exemption  spiri- 
tuelle, prépare  au  cens  apostolique  une  nouvelle  fortune. 

Comme  en  témoignent  les  privilèges  de  Bobbio,  de  Fulda 
et  de  Saint-Martin  de  Tours.  FatTranchissement  de  l'auto- 
rité de  l'ordinaire,  l'exemption  spirituelle,  dont  le  Liber 
Diurnus  insère  déjà  la  formule,  pouvait  être  accordée  aux 
établissements  monastiques:  elle  lavait  été  à  des  monastères 
censiers,  tantôt  au  moment  même  où  ils  étaient  offerts  au 
Saint-Siège,  tantôt,  comme  pour  Cluny,  fort  longtemps 
après  leur  fondation.  -<  Dans  la  grande  lutte  entreprise  pour 
rappeler  l'Eglise  à  elle-même,  c'est  parmi  les  moines  que 
le  Saint-Siège  trouva  ses  principaux  auxiliaires,  tandis  qu'il 
rencontrait  trop  souvent  les  évêques  parmi  ses  ennemis  les 
plus  acharnés.  Il  fallait  dès  lors  prévoir  le  cas  où  les 
forces  vives  de  la  réforme  se  trouveraient  canoniquement 
captives  des  adversaires  de  ce  grand  mouvement,  et 
le  j)ape  ne  pouvait  permettre  que  ceux  qui  travaillaient 
avec  lui  à  l'œuvre  de  rénovation  pussent  se  trouver  dans  la 
dépendance  de  prélats  simoniaques  et  d'évêques  excommu- 
niés ».  L'exemption,  d'abord  expressément  subordonnée  à 
la  condition  de  l'irrégularité  de  1  ordinaire,  lit  chaque  jour 
des  progrès;  par  suite  des  schismes  provoqués  par  les  empe- 
reurs, la  nécessité  s  en  multiplia  pour  les  monastères  cen- 
siers du  Saint-Siège,  que  leur  qualité  même  désignait  aux 
entreprises  les  plus  violentes;  peu  à  peu  «  la  coutume  »  fît 
son  œuvre;  la  superposition  des  deux  franchises  fut  oubliée 
et  l'interprétation  à  donner  au  cens  se  modifia  à  mesure  (jue 
s'effaçait  le  souvenir  des  périls  que  devait  prévenir  la  fran- 
chise temporelle.  ^  ainement  au  xii^  siècle  les  papes  cher- 
chèrent-ils. sur  !e  conseil  de  saint  Bernard,  à  enraver  toute 
extension  abusive  et  à   distinguer  entre   les   privilèges  dont 


PREFACE  XXV 


le  cens  était  le  signe  clans  chaque  cas  particulier  :  la  confu- 
sion entretenue  par  les  intéressés  devint  bientôt  inextri- 
cable, l'esprit  d'intrigue  des  censiers  triompha  de  la  bonne 
volonté  des  papes.  Malgré  cette  curieuse  évolution,  le  sens 
primitif  de  l'institution  n'était  pas  encore  elï'acé  à  l'époque 
du  camérier  (]encius  ;  l'idée  de  propriété  restait  attachée 
aux  cens  dus  par  les  établissements  ecclésiastiques  comme 
à  ceux  que  payaient  les  laïcs. 

L'analyse  à  laquelle  Paul  Fabre  soumet  ces  derniers  n'est 
pas  moins  instructive.  Ici  encore,  quelques-uns  des  censiers 
du  Saint-Siège  sont  simplement  des  titulaires  de  conces- 
sions emphytéotiques.  Mais,  déjà  sous  Silvestre  II,  on  voit 
aussi  le  cens  s'adapter  à  un  contrat  nouveau,  relevant  du 
droit  public  plus  que  du  droit  privé.  Lorsque  le  premier 
pape  français  entreprit  de  substituer  dans  l'Etat  pontifical 
la  pratique  de  l'inféodation  à  celle  de  l'emphytéose,  «  on 
voit  dans  l'acte  même  où  apparaît  cette  innovation,  que 
les  vieilles  habitudes  romaines  survivaient  à  cette  importa- 
tion étrangère  »  :  parmi  les  obligations  du  nouveau  vassal 
((  le  cens  récognitif  du  domaine  subsistait  à  côté  du  service 
féodal  ».  Cela  ne  devait  pas  être  sans  conséquences.  Quelques 
années  auparavant,  sous  le  pape  Jean  XV,  ainsi  que  Paul 
Fabre  le  montrera  dans  son  Etude  sur  la  I^ologne  et  le 
Saint-Siège  du  X^  au  XIIl^  siècle,  le  premier  prince  chré- 
tien de  la  Pologne  avait  fait  présent  de  son  Etat  à  saint 
Pierre  par  une  résolution  qui  est  <(  à  la  fois  un  acte  de 
suprême  déférence  envers  l'Apôtre  et  un  acte  de  légitime 
sauvegarde  ».  Un  peu  plus  tard,,  sous  Alexandre  II,  le 
comle  d'L  rgel  offrit  à  saint  Pierre  deux  châteaux  o  sous  un 
cens  de  quatre  onces  d'or  ».  A  une  époque  oii  les  Nor- 
mands et  leurs  émules  arrachaient  aux  Infidèles  leurs  con- 
quêtes de  Sicile  et  d'Espagne,  où  dans  le  monde  slave  et 
Scandinave,  «  les  Etats  naissants  et  les  dynasties  nouvelles  » 
se  multipliaient,  la  pratique  de  ces  offrandes  à  saint  Pierre 
devait  se   développer.  L'influence  qu'elle  exerça  fut  grande 


XXVI  PRÉFACE 

et.se  ressentit  de  la  forme  censière  qu'avait  prise  à  Rome 
rinféodalion.  On  le  vit  en  ce  qui  concernait  le  denier  de 
saint  Pierre.  Chaque  année  une  redevance  devait  être 
envoyée  à  Rome  par  lAngleterre.  Cette  redevance  repré- 
sentait-elle la  dotation  de  la  Schola  Saxonum  de  Rome,  ou 
n'avait-elle  été  établie  que  plus  tard  par  une  libéralité  du 
roi  Ethehvulf?  Ce  qu"il  y  a  de  certain,  c'est  qu'Alexandre  II 
prit  grand  soin  de  la  réclamer  après  la  conquête  des  Nor- 
mands. Grégoire  VII  pria  de  même  Guillaume  le  Conqué- 
rant de  veiller  à  ce  qu'elle  fût  recouvrée,  et  quelques 
années  après  il  lui  fit  demander  par  un  légat  d^y  joindre  le 
serment  de  fidélité  qu'elle  semblait  devoir  comporter.  Guil- 
laume refusa  de  prêter  un  hommage,  auquel,  disait-il,  il  ne 
s'était  pas  engagé.  Mais,  si  la  prétention  du  pape  échoua, 
si  vers  le  même  temps  la  revendication  qu'il  fit  en  France 
du  denier  de  saint  Pierre  n'eut  pas  plus  de  succès,  ces 
épisodes  montrent  l'intérêt  qui  s'attache  à  suivre  la  notion 
du  cens  apostolique  à  travers  les  vicissitudes  de  son  his- 
toire ;  «  elle  nous  en  dit  très  long  sur  les  sentiments,  les 
idées  et  les  besoins  des  générations  qui  se  sont  succédé 
durant  les  quatre  siècles  au  cours  desquels  elle  s'est  élabo- 
rée ». 


Peu  de  temps  après  avoir  composé  cette  belle  Étude  sur 
le  Liber  censuum  de  l  Eglise  Romaine,  Paul  Fabre  vit  se 
réaliser  par  son  mariage  avec  Mademoiselle  A.  Fustel  de 
Coulanges  un  de  ses  vœux  les  plu§  chers.  On  sait  combien 
son  bonheur  dura  peu.  L'incurable  douleur  que  lui  causa 
la  mort  de  sa  femme  et  les  soins  que  nécessitait  l'ébranle- 
ment de  sa  santé  interrompirent  pour  un  temps  son  fécond 
labeur.  Il  eut  cependant  l'énergie,  au  lendemain  même  du 
coup  qui  venait   de  le  frapper  et    au  moment  où   il  allait 


PKEFACE  XXVII 

demander  à  Rome  un  peu  de  repos,  de  remplir  l'engage- 
ment qu'il  avait  pris  de  faire  connaître  la  Bibliothèque 
Vaticane  dans  l'œuvre  collective  intitulée  Le  Vaticin,  les 
papes  et  lu  civilisation.  Dans  les  chapitres  où  il  résumait 
les  belles  recherches  que  venaient  d'achever  J.-B.  de  Rossi, 
Garini,  le  P.  Ehrlé  et  celles  qu'il  avait  faites  lui-même,  en 
collaboration  avec  M.  Muntz,  il  montra  comment  la  Biblio- 
thèque Apostolique  avait  été  au  cours  des  siècles  «  un  des 
organes  essentiels  de  l'action  du  Saint-Siège  »,  quels  ser- 
vices elle  avait  rendus  à  la  fixation  du  dogme  dans  les  pre- 
miers conciles,  à  la  propagation  du  culte  chrétien  chez  les 
barbares,  à  la  renaissance  de  l'antiquité  classique,  à  la 
défense  de  l'Église  contre  la  Réforme.  Il  le  fit  avec  ce  souci 
du  détail  précis  dont  il  savait  si  bien  animer  ses  vues  géné- 
rales. «  Il  y  mit  aussi,  comme  Fa  dit  M.  Goyau,  l'ineffaçable 
fraîcheur  de  ses  émotions  de  savant  et  parla  de  la  Bibliothèque 
Vaticane  avec  le  langage  dont  on  commémore  les  endroits 
amis.  »  Ge  touchant  sentiment  se  dissimule  squs  la  rigueur 
érudite  dans  l'article  sur  La  Bihliolhèque  de  Sixte  IV,  qui 
ajoute  une  page  définitive  à  l'histoire  de  ce  grand  dépôt;  il  y 
perce  cependant  encore  dans  le  soin  qu'il  met  à  décrire  l'asile 
réservé  par  le  pape  à  sa  «  libreria  »,  et,  en  voyant  la  piété 
qu'il  apporte  à  cette  reconstitution,  on  songe  aux  ardentes 
causeries  oîi  il  évoquait  dans  quelques-uns  de  ses  monu- 
ments cette  Rome  des  papes  devenue  la  consolatrice  de  sa 
douleur  après  avoir  été  l'initiatrice  de  son  œuvre  scienti- 
fique. Peu  à  peu,  sous  l'influence  bienfaisante  de  ce  nouveau 
séjour  au  Palais  Farnèse,  aux  côtés  de  Mgr  Duchesne, 
les  forces  lui  revinrent.  En  1897,  il  put  rentrer  en  France 
et  accepter  de  l'affectueuse  bienveillance  de  MM.  Perrot  et 
Monod  la  suppléance  de  la  maîtrise  de  conférences  pour 
l'histoire  du  moyen  âge  à  l'Ecole  Normale.  Ge  que  fut  Paul 
Fabre  dans  cette  chaire,  tous  ceux  qui  l'ont  alors  connu 
n'ont  pas  besoin  du  témoignage  de  ses  auditeurs  pour  se  le 
représenter.  Quand  on  lit  ses  livres,  on  est  frappé  de  l'accent 


XXVIII  piiKiAri: 


nouveau  qu'y  prenneul  le^  (jualités  de  style  de  son  maître, 
Fiïstel  de  (boulanges.  Chez  lui  la  netteté  du  contour,  la  pro- 
priété toute  étymologique  des  termes,  la  sobriété  expressive 
apparaissent  avec  moins  de  force  sans  doute,  mais  nuancées 
de  ce  naturel,  de  cette  grâce  délicate,  de  cette  vie  pénétrante 
et  douce  qu'on  retrouvait  dans  son  regard  et  dans  toute  sa 
personne.  Ces  dons  se  révélaient  encore  mieux  dans  l'excita- 
tion de  renseignement  oral  :  ils  avaient  déjà  frappé  les 
étudiants  qu'il  avait  eus  pour  auditeurs  à  la  Faculté  de  Douai 
et  de  Lille,  à  1  Ecole  Xorinale  ils  apparurent  avec  un  nouvel 
éclat.  Le  cours  qu'il  consacra  à  l'histoire  de  France  de 
Clovis  à  Louis  le  Pieux  se  fil  remarquer  par  la  façon  dont 
il  sut  dégager  les  questions  essentielles  pour  la  connais- 
sance de  cette  période.  Mais  l'originalité  de  son  enseigne- 
ment s'afïirma  surtout  par  les  quelques  leçons  quil  fît,  dès 
la  pi-emière  année,  sur  le  développement  du  pouvoir  ponti- 
fical et  par  le  cours  qu'il  donnait  sur  le  même  sujet  quand 
la  mort  le  frappa.  Dans  ce  domaine  de  l'histoire,  le  trésor 
de  connaissances,  d'observations,  de  réflexions  que  Paul 
Fabre  avait  acquis  par  lui-même  s'était  encore  enrichi  par 
sa  familiarité  avec  l'auteur  de  l  Elude  .sur  le  Liber  Pontifi- 
calis  et  des  Autonomies  ecclésiastiques.  L'histoire  de  la 
société  ecclésiastique  lui  apparaissait  sans  effort  et  par  le 
mouvement  naturel  de  sa  pensée,  dans  l'enchaînement  des 
multiples  causes  qui  avaient  agi  sur  elle,  dans  les  vicissi- 
tudes qu'avaient  subies  ses  institutions,  dans  les  rapports 
qui  l'unissaient  aux  transformations  politiques  et  sociales 
du  milieu  oii  elle  subsishut.  Au  témoignage  de  ceux  qui  ont 
recueilli  ses  leçons  sur  la  querelle  des  Investitures,  c'était 
avec  une  admiral)le  souplesse  qu'il  savait  faire  succéder  à  un 
pathétique  portrait  de  Grégoire  A  II  une  analyse  serrée  de 
la  théorie  du  cardinal  Humbert  sur  l'investiture,  restituera 
la  scène  de  Ganossa  son  véritable  caractère  et  exposer  les  con- 
troverses suscitées  par  leslettres  àHerinann  de  Metz,  marquer 
la  place  des  conciles  de  Glermont  et  de  Troyes  dans  l'histoire 


PREFACE  XXIX 


du  xii*^  ^^i^cle  et  suivre  dans  Placide  de  Nonantula,  dans  Yves 
de  Chartres,  dans  Geoffroy  de  A  endôme,  le  mouvement  d'idées 
qui  devait  aboutir  au  concordat  de  Worms,  Ailleurs, 
dans  des  notes  trop  brèves  snr  Frédéric  Barberousse,  on 
apprend  à  connaître  le  véritable  sens  des  prétentions  de 
l'Empereur  en  Italie,  à  discerner  le  lien  qui  unit  aux  con- 
troverses de  l'époque  des  investitures  la  théorie  des  Regalift 
proclamée  à  Roncaglia,  à  saisir  le  rôle  que  cette  dernière 
a  joué  dans  les  démêlés  avec  le  Saint-Siège.  Il  est  probable 
que  Paul  Fabre  n'aurait  pas  donné  une  forme  définitive  à 
ces  recherches.  Mais  il  les  aurait  mises  à  profit  dans  un 
mémoire  où  il  voulait  développer  un  des  aperçus  de  son  pre- 
mier article  et  montrer rintluence  qu'ont  exercée  les  événe- 
ments sur  les  essais  successifs  et  sur  la  rédaction  définitive  du 
carlulaire  contenu  dans  le  Liber  censuum.  Ces  documents, 
ces  titres,  si  longtemps  négligés,  ont  servi  d'armes  au  Saint- 
Siège  dans  les  luttes  qui  agitaient  alors  la  Chrétienté  :  ils  nous 
font  connaître  ses  préoccupations  et  ses  moyens  d'action. 
Les  circonstances  mêmes  où  Cencius  a  réordonné  le  Liber 
censuum  méritent  d  attirer  l'attention  et  il  est  intéressant 
de  constater  que  ce  travail  a  été  fait  au  lendemain  du  couron- 
nement d'Henri  \\,  à  la  veille  des  négociations  que  ce  même 
Cencius  allait  mener  avec  l'ambitieux  héritier  de  Frédéric 
Barberousse.  Paul  Fabre,  à  son  habitude,  mûrissait  lente- 
ment ces  précieuses  observations.  L'essai  où  il  les  aurait 
résumées  eût  sans  aucun  doute  éclairé  d  une  lumière  nou- 
velle la  lutte  du  Sacerdoce  et  de  l'Empire  ;  mais,  hélas!  ce 
projet  n'a  pas  été  réalisé  et  la  mort  a  frappé  l'ouvrier  au 
moment  même  où  la  force  lui  revenait  de  reprendre  sa  tâche. 
Telle  qu'il  l'avait  dès  lors  remi^lie,  cette  tâche  lui  vaudra 
une  durable  gratitude.  A  une  époque  où  la  recherche  oiseuse 
de  l'inédit  fait  autant  de  victimes  que  le  goût  des  géné- 
ralisations superficielles,  Paul  Fabre  a  eu  le  mérite  de 
découvrir,  au  vrai  sens  du  mot,  un  des  monuments  les  plus 
précieux  pour  l'étude  de  la  papauté  au   moyen  âge,    de   le 


XXX  PREFACE 


critiquer  magistralement,  d'en  tirer  parti  pour  introduire 
dans  l'histoire  pontificale  «  la  science  des  polyptyques  et 
des  cartulaires.  »  Les  travaux  qu'il  lui  a  consacrés,  dans 
les  domaines  les  plus  divers  de  la  science  historique, 
sont  des  modèles  de  méthode  rigoureuse,  d'ingénieuse 
sagacité,  d'élégante  et  souple  érudition  ;  ils  prendront  place 
parmi  les  livres  éducateurs  qui  éveillent  les  intelligences  et 
leur  révèlent  les  véritables  disciplines.  L'action  de  PaulFabre 
ne  s'est  d'ailleurs  pas  bornée  à  ses  ouvrages.  Chez  les  jeunes 
gens  qui  ont  pu  suivre  ses  leçons,  son  enseignement  a  laissé 
un  levain  fécond  ;  chez  tous  ceux  qui  l'ont  connu,  qui  ont 
pu  s'approcher  de  cette  âme  charmante  et  forte,  son  souve- 
nir restera  un  appui  pour  l'effort  vers  les  grandes  et  saintes 
choses  qu'il  aimait. 

Georges    Digard. 


NOTE     BIOGRAPHIQUE 


7  1 


PAUL    FABRE 


Né    le    3    décembre    1859,    à     Saint-Etienne    (Loire), 
f  le  20  février  1899.  à  Versailles. 


1879  1882.  Elève  de  l'Ecole  normale  supérieure;  agrégé  d'his- 
toire et  de  géographie. 

1882-1886.  Membre  de  l'École  Française  de  Rome. 

1886-1894.  Maître  de  conférences  d'histoire  à  la  Faculté  des 
Lettres  de  Douai,  puis  de  Lille  ;  professeur  d'his- 
toire de  l'Art  à  l'École  des  Beaux-Arts  de  Lille. 

1895.  Professeur  d'histoire  du  moyen  âge  à  la  Faculté  des 
Lettres  de  Lille  (création  nouvelle  ) . 

1893-1897.  Mis  à  la  disposition  de  M.  le  Directeur  de  l'École 
Française  de  Rome  et  chargé  par  lui  du  service 
de  la  Bibliothèque. 

1897-1898.  Maître  de  conférences  suppléant  à  l'École  normale 
supérieure  ;  bibliothécaire  adjoint  à  l'Institut  de 
France. 


1.  Une  notice  biographique  étendue,  par  MM.  Aimé  Puech  et  Georges  Goyau, 
a  été  publiée  clans  l'Annuaire  de  Y  Association  amicale  des  anciens  élèves  de 
l'Ecole  Xormale  supérieure,  année  1900,  p.  120-135  (Paris,  librairie  Cerf}. 


LISTE     DES     PUBLICATIONS 


PAUL    lABRE 


1883 

1.  —  Etude  sur  un  manuscrit  dl    Liber  C.ensuinn   de  Cencius 
Camerarius. 

[Mélanges  (rarchécAogie  et  dliisto'we  publiés  par  V Ecole  fran- 
çaise de  Rome.  t.  III.  p.  328-372.) 

1884 

2.  —  Le   Patrimoini:    de    l'E(;lise    Romaine    dans    les  Alpes 
Cottiennes.  Etude  de  Géographie  historique. 

[Mélanges  de  l'École  de  Borne,  t.  IV,  p.  383-i2I.) 

1885 

3.  —  Note  sur  un  manuscrit  de  la  chronique  de  Jordanus. 
[Mélanges  de  F  Ecole  de  Bonie,  t.  V.  p.  20o-302.) 

1886 

4.  —  Les  Vies  des  papes  dans  les  manuscrits  du  Liber  Censuum. 
[Mélanges  de  V École  de  Rome,  t.  VI,  p.  147-161.) 

I 

1887 

5.  —  Un  Registre    caméral  du   cardinal  Alrornoz   en  1364. 
[Mélanges  de  l'École  de  Rome,  t.  VII,  p.  131-19o.) 

6.  —  Un  nouveau  Catalogue  des  Eglises  de  Rome. 
[Ibid.,  p.  432-458. j 


LISTi:   DES    PLIJLICATIONS    DE    PAUL    FAHRE  XXXIII 

7.  —  La  ]!iBLioiuÈ<jiK  i)L  Vatican  au  xv'=  sièclI':  d'après  des 
DOCUMKMS  iNÉDUis.  (kiiitribulioiis  pour  servir  à  l'histoiro  de  1  hu- 
manisme (en  collaboration  avec  M.  Eugène  Alûntz). 

1  vol.  8°,  Paris,  Thorin,  p.   i-viii  ;  l-'^SO. 

1889 

8.  —  Lu  Liber  Censunm  di:  l'Eglise  Romaine.  Texte  et  com- 
mentaire. 

Easc.  I,  p.  1-144,  gr.  in-4  (Bibliothèque  des  Ecoles  fran- 
çaises de  Rome  et  d'Athènes);  Paris,  Thorin.  —  Le  fasc.  11, 
p,  14o-288,  a  paru  en  11)01,  par  les  soins  de  Mg-r  Duchesne. 

9.  —  Le  Polyptyque  du  Chanoine  Benoit.  Etude  sur  un  m.v>"u- 

SCRIT  DE    LA    BlRLIOTIlÈOUE  DE    CaMIîRAI. 

{Travaux  et  Mémoires  des  Facultés  de  Lille,  tome  1,  fasc.  3, 
p.  1-36.) 

10.  —  ReGISTRUM  UURLE   PATRIMONII   REATI  PeTRI  IN  TuSCIA,    1327- 

135i. 

{Mélanges  de  l'École  de  nome,  p.  299-320.) 

1890 

11.  La  PERCEPTION  DU  CENS  APOSTOLKjUE  DANS  l'ItALIE  CEN- 
TRALE   EN     1291. 

(Mélanges  de  l'Ecole  de  Rome,  p.   369-383.) 

12.  —  Le  Polyptyoui:  du  chanoine  Benoit  a  la  \'allicelliane. 
[Ihid.,  p.  384-388.) 

1891 

13.  —  Sur  un  nouveau  manuscrit  du  chroniqueur  Ricobaldo  de 
Ferrare. 

{Comptes  rendus  des  séances  de  l'Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-Lettres,  oct.  1891.) 

1892 

14.  —  Etude  sur  le  Liber  C'ensuum  de  l'Eglise  romaine. 

1  vol.  in-8,  Paris,  Thorin,  p.  i-vii  :  1-233  (Fascicule  LXIP  de 
la  Bibliothèque  des  Ecoles  françaises  de  Rome  et  d'Athènes). 


XXXIV  LISTE    DKS    PL"  HIJCATIONS    DE    PALL    FAliRE 

il).  —  De  PATKiMOMis  Roman J-:  ecclesle  lsqle  ad  .etatem  Caro- 

LINORUM. 

1  vol.  in-8,  Lille.  Danel  ;  p.  1-112. 

16.  —  Les  Décimes  écclésl\stiques  dans  le  koyau.me   d'Arles 
DE  1273  à  1283. 

{Anjiales  du  Midi,  p .  37 1  -380 . ) 

17.  —  Recherches  sur  le  Denier  de  Saint  Ph-.rre  en  Angleterre 
au  moyen  age. 

[Mélanges  J.-B.  de  Rossi,  in-8,  p.  1-26.) 

1893 

18.  —  Notes  sur  les  Archives  du  Château  Salnt-Ange. 
[Mélanges  de  VEcole  de  Rome,  p.  3-20.) 

19.  — Une  Charte  pour  Fonte-Avellana  en  1192. 
[Ihid.,  p.  247-252.) 

20.  —  Une  vhxe  de  Paul  Dlvcre. 
{IJAd..  p.  391-396.) 

21.  —  EiNE  Nachricht  ërer  dh-:  Bevolkerungszifeer  Englands 

ZU    ZeUFEN  HeINRICHS  II. 

[Zeitsclirift   fiir  Social-  und  WirtJischaflsgeschicJitc,   p.  149- 
153.) 

22.  —  Les  Fausses  Décrétales  de  Catanzaro. 

[Revue  des  questions  historiques,  t.  LUI,   p.  519-522  ;  t.  LiV, 
p.  596-599). 

23.  —  Note  sur  quelques  manuscrits  de  la  reine   Christine. 
[Bibliothèque  de  VEcole  des  Chartes,  p.  786-789.) 

24.  — Une  HYPOTHÈSE  surlesTertiatores  de  la  terre  de  Labour. 

[Nouvelle    Revue    historique    du    droit    français  et    étranger^ 

p.  701-707.) 

1894 

25.  — Massa  d"Akno,  Massa  di  Bagno,  Massa  Trararia.  Etude 
de  géographie  historique. 

[Archivio  délia  Societa  Romana  di  Storia  patria,  p.  1-22.) 


liste  des  pl'lilications  ue  paul  fabre  xxxv 

26.  —  Les  offrandes  dans  la  Basilique  Vaticane  en  1283. 
[Mélanges  de  l'Ecole  de  Borne,  p.  225-240.) 


1895 


27.  —  La  Buîliotiièque  Vaticane. 

1  vol.  in- i  illustré,  Firmin-Didot,  p.  1-112. 

Forme  la  troisième  partie  de  l'ouvrage  intitulé  Le  Vatican,  les 
papes  et  la  civilisation,  par  MM.  Goyau,  Pératé  et  Fabre.  — 
Dans  la  réédition  de  cet  ouvrag-e,  faite  en  1901  (2  vol.  in- 12,  sans 
illustrations),  La  Bibliothèque  Vaticane  forme  la  seconde  partie 
du  t.  II,  p.  167-277. 

28.  —  Un  Vidiinus  de  CoNUAb,  AKciiEvÈnLE  d'Athènes  au  xiii'' 

SIÈCLE. 

[Mélanges  de  V Ecole  de  Borne,  p.  71-76.) 

29.  —  Notes  sur  l'itinéraire  de  Calixte  II  de  1121   a    1123. 
[Ihid.,  p.  191-201). 

30.  —  La  Vaticane  de  Sixte  IV. 
[Ihid.,  p.  4."M-i84). 

31.  nolvelle  note    sur  quelques  manuscrits  de   la   reine 

Christine. 

[Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  p.  228-229.) 

32.  —  Beitrjîgezur  Gescihciite  DES  Peterspfennigs  vom  11.  bis 
zuM  13.  Jahrhundert. 

[Zeitschrift  fur  Social-  und  Wirthschaftsgeschichte,  p.  437- 
462). 

1896 

33.  —  Les  Carolingiens  et  le  Saint-Siège  jusqu'au  rétablis- 
sement DE  l'Empire  en  Occident. 

Forme  le  chapitre  II  du  livre  deuxième  de  l'ouvrag-e  intitulé 
La  France  chrétienne  dans  l'histoire  (Firmin-Didot,  éd.  iii-8, 
1896,  p.  61-76;  éd.  in-12,  s.  d  ,  p.  37-73). 


XXXVI  LISTE    DES    PUBLICATlu:ys    DE    PAUL    FAHRE 

•  Si.    —  Les  colons  de   l'Église    romaine   au  vi*  siècle.  Étude 
dune  letti'e  de  saint  Grégoire  le  Grand. 

[Revue  d' histoire  et  de  littérature  religieuses,  p.  74-9o.) 

35.  —  La  Pologne  et  le  Saint-Siège  du  x^  au  xiii''  siècle. 
[Mélanges  G.  Monod,  p.  163-177.) 

1897 

36.  —  La  perception  du  cens  apostolique  en  France  en  1291- 
1293. 

[Mélanges  de  l'Ecole  de  Home,  p.  221-279.) 

37.  —  Un  domaine  rural  en  Sicile  au  vi''  siècle. 
[La  Quinzaine,  n°  54,  15  janvier  1897,  p.  198-208.) 

1899 

38.  —  La  perception  du  cens  aposiolique  en  Allemagne,  en 
1291. 

{Bévue  Numismatique,  4'=  série,  t.  III,  p.  532-535). 


Comptes  rendus  critiques  dans  la  Revue  historique,  le  Bulletin 
Critique,  la  Bévue  de  l'histoire  des  Beligions. 


MELANGES   PAUL    FABRE 

ÉTUDES  D'HISTOIRE  DU  MOYEN  AGE 


LES    ÉVÊCHÉS    DE    CALABRE' 


Le  Bruttium,  au  temps  de  saint  Grégoire  le  Grand,  comptait 
une  douzaine  de  sièges  épiscopaux.  Huit  d'entre  eux  correspon- 
daient à  des  municipalités  du  temps  de  l'empire  :  à  l'extré- 
mité de  la  péninsule,  ceux  de  Regium  lulium  (Reggio)  et  de  Locri 
(Locres,  Gerace)  ;  près  de  l'isthme  entre  l'Aspromonte  et  la 
Sila,  ceux  de  Viho  Valentia  (Monteleone,  Mileto),  de  Tempsa 
(Nicastro)  et  de  Scyllaceum  (Squillace)  ;  sur  la  mer  Ionienne, 
au-dessous  de  la  Sila,  celui  de  Croto  (Grotone);  enfin  dans  la 
vallée  du  Crati.  en  haut,  celui  de  Consentia  (Gosenza),  au 
bas,  celui  de  Thurii  (  Rossano).  Ges  évéchés,  qui  existent  encore -, 
paraissent  avoir  été  plus  anciens  que  les  autres. 

Au  temps  de  saint  Grégoire  on  trouve  un  évêque  à  Tauriana, 
station  de  la  voie  Popillia,  sur  la  mer  Tyrrhénienne,  à  quelques 
lieues  de  Reggio  ;  un  autre  à  Nicotera,  dans  un  domaine  agri- 
cole  ou  massa,  un  peu  plus  loin  sur  la  même  côte.  Il  est  aussi 


1.  Le  sujet  traité  ici  a  été  l'objet  d'études  fort  intéressantes  de  la  part  de 
M.  G.  Minasi,  chanoine  de  Reggio,  dans  son  livre  intitulé  Le chiese  diCala- 
hria,  Naples,  1896,  et  de  M.  Jules  Gay,  dans  un  article  de  la  Revue  d'his- 
toire et  de  littérature  religieuses,  T.  V,  p.  233. 

2.  Avec  quelques  transformations,  comme  il  sera  expliqué  par  la  suite. 
Mélanges  Paul  Fabre.  i 


2  L.    DL'CIIESNE 

([uestion  d'un  évèque  de  Carina,  localité  inconnue  maintenant, 
mais  qui  devait  se  trouver  aux  environs  de  Reg'gio.  et  d'une 
ecdesia  Myriensis.  ou  Meriensis,  de  site  ég-alement  indéterminé. 
Cette  dernière  église  ne  semble  pas  avoir  survécu  à  l'invasion 
lombarde.  Au  temps  de  saint  Grégoire,  en  o94  et  597  K  elle  était 
«    désolée   ».  On  n'en  retrouve  plus  aucune  trace  par  la  suite. 

Le  Bruttium  est  rarement  mentionné  dans  les  anciens  docu- 
ments chrétiens.  Les  apôtres  Pierre  et  Paul  et  bien  d'autres 
personnages  de  la  primitive  église  franchirent,  en  venant  d'Orient, 
le  détroit  sur  lequel  est  assise  la  ville  de  Reggio.  Le  navire  qui 
porta  saint  Paul  de  Syracuse  à  Pouzzoles  s'y  arrêta  un  jour 
durant  -.  Quant  à  des  particularités  sur  la  date  des  premières 
chrétientés  organisées  dans  le  Bruttium  et  sur  les  plus  anciens 
évêques,  il  est  inutile  d'en  demander  à  l'histoire.  La  légende 
elle-même  est  muette. 

Le  plus  ancien  document  relatif  aux  églises  'de  ce  pays  est 
une  lettre  -^  du  pape  Innocent  (402-417),  adressée  à  deux  évêques 
du  Bruttium.  Maximiis  et  Severus.  pour  leur  déclarer  que  les 
prêtres  qui  ont  eu  des  enfants  après  leur  ordination  doivent  être 
déposés.  Le  pape  s'étonne  d'être  obligé  de  rappeler  la  loi  ecclé- 
siastique. Les  sièges  des  deux  évêques  ne  sont  pas  indiqués. 

Au  concile  de  Rome  de  465  figura  un  évêque  de  Squillace, 
appelé  Gaudentius.  Jean,  évêque  de  Vibo,  assista,  sous  le  pape 
Symmaque,  au  concile  de  499  :  à  celui  de  501.  on  trouve  Hilaire. 
évèque  de  Tempsa.  C'est  tout  ce  que  nous  fournissent  les  con- 
ciles romains  antérieurs  à  saint  Grégoire. 

Les  lettres  des  papes  sont  plus  instructives.  Une  décrétale  de 
Gélase  fut  expédiée  en  i94  aux  évêques  de  Lucanie,  du  Brut- 
tium et  de  Sicile.  Le  pape  y  rappelle  divers  points  de  légis- 
lation ecclésiastique'.  Peu  après,  la  situation  de  l'église  de 
Squillace  lui  causa  les  plus  graves  sollicitudes.  Deux  évêques  y 
furent  assassinés  l'un  après  l'autre..  Parmi  les  complices  du  pre- 
mier assassin  figurait  un  certain  Célestin.  (pii  fut   excommunié 

1.  Reg.  V,  9;  VII,  35. 

2.  Act.  XXVIII,  12. 

3.  J.  31.U. 
i.  J.  636. 


LES    ÉVKCHÉS    DE    CALAMItE  3 

pour  un  an,  par  le  synode  romain  *,  peine  assez  légère,  à  moins 
cpie  la  complicité  nait  été  bien  faible. 

Deux  ans  plus  tard,  en  496,  nouveau  meurtre  d'évêque,  dans 
la  même  ville.  Les  circonstances  sont  inconnues.  On  sait  seu- 
lement que,  dans  cette  affaire,  la  conduite  de  l'archidiacre  Asellus 
laissa  beaucoup  à  désirer.  Au  lieu  de  sauvegarder  l'église  et 
Févèché.  il  laissa  se  produire  une  bagarre  dans  laquelle  périt 
le  principal  témoin.  Ihomme  de  confiance  du  prélat  assassiné. 
De  cette  façon  il  devint  impossible  de  découvrir  les  complices  et 
l'on  ne  put  évaluer  le  patrimoine  de  1  église,  d'autant  plus  que 
le  registre  de  l'évêque  avait  été  lacéré.  Asellus,  au  lieu  d'écrire 
au  pape  pour  lui  apprendre  la  mort  de  l'évêque,  s'était  empressé 
de  se  faire  élever  à  la  place  de  celui-ci.  Gélase  ordonna  à  l'évêque 
de  Vibo,  Jean,  de  destituer  en  son  nom  cet  archidiacre  ;  puis  il 
donna  commission  à  l'évêque  Jean  ainsi  qu'à  son  collègue  Maio- 
ricus,  probablement  l'évêque  de  Tempsa,  delà  gouverner  comme 
une  de  leurs  paroisses  ~. 

11  est  possible  que  ces  troubles  aient  eu.  au  moins  en  partie, 
leurs  causes  dans  le  changement  de  régime  politique  que  l'Italie 
traversait  alors.  Un  certain  Félix,  à  la  famille  duquel  s'intéres- 
sait l'évêque  de  Vibo.  était  à  Rome  l'objet  de  poursuites  pour 
forfaiture  et  concussion  •^.  Il  se  réfugia  dans  la  basilica  harha- 
roriini'*.  Le  pape  permit  de  l'en  extraire,  après  lui  avoir  promis 
qu'on  ne  sévirait  pas  contre  lui  s'il  réussissait,  comme  il  s'en 
faisait  fort,  à  prouver  son  innocence.  Il  n'v  parvint  pas  et  fut 
obligé  de  s'avouer  coupable.  On  le  mit  en  prison.  Sa  femme  et 
sa  fille  se  transportèrent  à  Rome.  De  tout  cela,  Gélase  informa 
l'évêque  de  Vibo,  avec  lequel  il  parait  avoir  eu  des  relations 
assez  suivies. 

1.  Peut-être  celui  du  H  mors  494,  où  fut  promulguée  la  décrétale.  La 
condamnation  est  de  494  ou  495.  La  lettre  J.  708,  où  il  est  question  de  cette 
afîaire,  ne  dit  pas  que  l'évêque  assassiné  fût  celui  de  Squillace  ;  mais  la 
conjecture  de  Thiel  (  Epp.  RR.  PP.,  t.  I,  p.  4.52,  note  1)  à  ce  propos  est 
assez  vraisemblable.  La  lettre  est  adressée  Cassiodoro  (var.  Philippo  et 
Cassiodoro).  Il  est  fort  possible  que  ce  Cassiodore  soit  le  père  de  l'illustre 
sénateur,  qui  gouverna  vers  ce  temps  la  province  de  Lucanie  et  Bruttium. 
Du  reste  les  Cassiodore  étaient  la  famille  la  plus  influente  de  Squillace. 

2.  J.  724,  725. 

3.  Contra  fîdem  et  utilitateni  dominicain. 

4.  La  basilica  barharoruni  ne  peut  être  une  église  arienne  ;  car  le  pape 
n'aurait  pas  été  qualifié  pour  y  exercer  le  droit  d'asile. 


4  L.     DUCHESNt; 

•  Il  eul  occasion  de  laider  dans  une  affaire  de  biens  ecclésias- 
ti(jues  ;  une  famille  du  pays,  les  Dionijsii,  avait  envahi  le  patri- 
moine de  l'église  de  Vibo  ;  en  dépit  de  toutes  les  protestations, 
ils  persistaient  dans  leur  usurpation.  Excommuniés  pour  ce  fait, 
ils  trouvèrent  un  prêtre  facile,  appelé  Célestin,  peut-être  le 
même  que  celui  dont  il  a  été  question  plus  haut,  qui  prit  sur  lui 
de  les  admettre  aux  saints  mystères.  Gélase.  informé,  maintint 
la  sentence  épiscopale  ^  et  ordonna  de  déposer  immédiatement  le 
prêtre  rebelle.  Ces  décisions  furent  notifiées  aux  évêques  Jean 
de  Vibo,  Majoricus  (de  Tempsa  ?j  et  Serenus.  C'est  précisément 
de  celui-ci  que  relevait  le  prêtre  Célestin.  Je  serais  porté  à  voir 
en  lui,  à  cause  du  voisinag-e,  un  évêque  de  Locres  ou  de 
Reg^gio  "~. 

A  la  génération  suivante  appartiennent  les  fondations  monas- 
tiques de  l'illustre  Cassiodore  et  sa  retraite  dans  sa  villa  de 
Vivaria,  près  de  Squillace.  Cassiodore,  dans  ses  divers  écrits,  ne 
parle  jamais  des  évêques  du  Bruttium.  On  ne  trouve  non  plus 
aucun  renseignement  de  ce  genre  dans  les  lettres  du  pape  Pelage  P'' 
au  sous-diacre  Melleus  '^  Ce  Melleus  était  recteur  du  patrimoine 
de  l'église  romaine  en  ces  contrées  ;  c'est  la  première  fois  que 
ce  patrimoine  est  mentionné.  L'évêque  de  Squillace,  Zaccheus, 
avait  suivi  le  pape  Vigile  à  Constantinople  ;  nous  trouvons  sa 
signature  au  bas  d'une  pièce  de  ce  temps,  le  Constitutum  de  353^. 

Les  lettres  de  saint  Grégoire  nous  représentent  les  églises  du 
Bruttium  dans  un  triste  état  de  désolation.  Le  diocèse  de  Carina, 
près  de  Reggio,  n'est  plus  guère  qu'un  désert  :  il  n'y  reste  que 
quelques  fidèles  et  un  nombre  de  clercs  insuffisant.  Le  pape 
profite  de  la  mort  de  l'évêque  pour  annexer  son  ressort  au  dio- 
cèse de  Reggio  (o9o)  ^.  L'évêque  de  Myria  ou  Meria.  Seve- 
rinus,   a   dû   se  réfugier   à  Squillace   avec    son  clergé  ;   il  y  est 

\.  Le  système  que  jadople  ici  suppose  que  les  lettres  du  pape  Gélase  se 
suivent  dans  Tordre  chronologique  adopté  par  P.  Ewald  (  Neues  Archiv, 
t.V,  p.  526,  et  Jaffé,  2^  éd.  ).  Le  Célestin  dont  il  a  été  question  plus  haut 
aspirait  à  Voffkiuin  allaris. 

2.  J.  733. 

3.  J.  957,  987,  1022,  1023. 

4.  J.  935. 

5.  VI,  9  (595}. 


LES    ÉVÈCHÉS    DE    CALABRE  5 

mort  et,  malgré  les  efforts  du  pape,  on  ne  parvient  pas  à  recons- 
tituer cette  ég-lise  '.  Lévêque  de  Tauriana,  Paulin,  vivait  à  Mes- 
sine, retiré  dans  un  monastère  :  on  le  transféra  à  Lipari  2.  Son  clergé 
était  dispersé  ;  on  trouve,  quelques  années  plus  tard,  un  de  ses 
prêtres  dans  les  environs  de  Catane '.  En  o9()  les  Lombards  d'Ari- 
chis  s'emparèrent  de  Crotone  ;  ceux  des  habitants  qui  avaient 
quelque  fortune  furent  emmenés  captifs  et  mis  à  rançon  ''.  Cet 
événement,  toutefois,  semble  avoir  été  suivi  d'une  période  de 
tranquillité  relative.  Les  évêchés  se  remettent  à  fonctionner 
régulièrement.  Celui  de  Carina  se  reconstitue  :  en  602  il  avait 
de  nouveau  un  titulaire  spécial.  Paulin  revient  à  Tauriana. 
Thurii  et  Cosenza,  chefs-lieux  des  diocèses  les  plus  avancés  vers 
le  nord,  ne  semblent  pas  avoir  été  atteints.  Du  reste  les  rapports 
sont  devenus  assez  pacifiques  pour  que  le  pape  écrive  au  duc 
Arichis  et  sollicite  son  concours  pour  un  transport  de  bois  de 
charpente.  Les  lettres  qu'il  écrit  à  ce  sujet  ■'  supposent  que,  dans 
les  forêts  situées  au-dessus  de  Vibo  et  de  Tempsa  s,  on  pouvait 
rencontrer  des  agents  du  duc  lombard,  régulièrement  établis, 
pourvus  d'attelages  et  de  charretiers.  Il  nous  serait  très  difficile 
de  tracer  une  frontière  entre  le  territoire  romain  et  le  territoire 
lombard.  Rien  ne  prouve,  du  reste,  que  les  limites  soient  demeu- 
rées longtemps  les  mêmes,  surtout  en  cette  période  de  conquête 
et  de  premier  établissement. 

Le  patrimoine  de  l'église  romaine  en  Bruttium,  dont  il  a  déjà 
été  question,  était  administré  par  des  recteurs  en  résidence  à 
Reggio,  d'abord  le  notaire  Pierre  (o9 1-594)  ^,  puis  le  sous-diacre 
Sabinus  (o99)^.  Outre  les  intérêts  temporels  dont  ils  étaient  char- 
gés, ils  avaient  souvent  à  remplir  des  commissions  d'ordre  spi- 
rituel, pour  maintenir  la  discipline  dans  les  évêchés  et  les 
monastères. 


1.  V,  9  (594);  VII,  35(597). 

2.  I,  38,  39  (591);  II,  51,  19(592). 

3.  VII,  38  (597). 
k  VII,  23  (597). 

5.  IX,  124-127. 

6.  L'évèque  Stephaniis  mentionné  IX,  127,  ne   peut  être  que  l'évèque  de 
Tempsa.  C'est  aussi  l'opinion  de  Minasi,  Le  chiese  di  CalaLria,  p.  105. 

7.  II,  3  ;  V,  9. 

8.  IX,  110,  120,  124-127,  129,  134;  X,  2. 


H  L.     DLCHES.NL 

A  Luclus  Mvail  succédé,  sur  le  siège  de  Reggio, 
appelé  Bonifatius.  homme  charitable,  mais  porté  à  s'en  targuer  ^. 
On  le  trouve  souvent  en  procès,  avec  des  particuliers  2,  avec  des 
fonctionnaires  ^  avec  ses  clercs  '*.  Ceux-ci  le  dénoncèrent  au  pape, 
qui  se  vit  obligé  de  constituer  un  tribunal  de  cinq  évèques  pour 
juger  le  différend.  Ce  clergé, du  reste,  laissait  beaucoup  à  désirer''; 
le  pape  s'en  était  plaint  à  lévèque  ;  le  recteur  eut  à  poursuivre 
la  répression  de  scandales  énormes  donnés  par  un  prêtre  de 
Reggio  ^'.  Si  l'on  avait  dû  confier  le  siège  de  Lipari  à  Paulin  de 
Tauriana.  c'est  parce  que  lévèque,  Agathon,  s'était  mis  dans  le 
cas  d  être  canoniquement  déposé  '.  Proculus,  évêque  de  Nico- 
tera,  sans  se  compromettre  aussi  gravement,  avait  été  nïis  en 
pénitence  à  Rome,  pendant  trois  ans  au  moins  '^.  Palumbus, 
évêque  de  Cosenza,  était  un  administrateur  déplorable-'.  Lévèque 
de  Squillace,  Jean,  était  en  querelle  avec  les  moines  de  Vivaria**^. 
Des  autres  on  ne  sait  ni  bien  ni  mal.  Il  n'était  pas  très  facile  en 
ce  pays  de  trouver  des  évêques  convenables.  Le  siège  de  Locres 
étant  devenu  vacant,  en  597;  par  la  mort  de  Tévêque  Dulcinus. 
les  Locriens  envoyèrent  à  Rome  un  candidat  que  le  pape  ne  put 
accepter.  11  fallut  aller  relancer,  sur  une  terre  où  il  vivait,  aux 
environs  de  Catane.  un  prêtre  de  Tauriana.  appelé  Marcien.  qui 
parut  satisfaire  aux  conditions  voulues  '^ 

n  y  avait  encore  des  monastères.  Saint  Grégoire  mentionne 
celui  de  Saint-Michel  de  Tropea  '-,  localité  qui  devint  plus  tard 
épiscopale,  et  celui  de  Saint-André  iuxta  Valcanum,  situé  sans 
doute  aux  environs  de  Reggio,  car  le  pape  donna  à  un  abbé  de 
cette  ville  la  commission  de  le  réformer  ^^,  ce  dont  il  paraît  avoir 
eu  grand  besoin.  Il   semble  aussi  que  tout  ne  se    soit   pas   très 

1.  III,  4. 

2.  III,  43,  affaire  de  Stéphanie. 

3.  IX,  61,  affaire  de  Grégoire  ex-préfet. 

4.  IX,  120. 

5.  IV,  b. 

6.  X,  2. 

7.  m,  53. 

8.  VI,  38;  IX  120. 

9.  IX,  122. 

10.  VIII,  32. 

M.  VII,  38;  IX,  T.". 

12.  II,  3. 

13.  V,  5.^. 


LES    ÉVÊCHÉS    DK    CAI.AIÎKE  7 

bien  passé  dans  le  célèl)ro  monastère  de  Cassiodoi-i-,  à  S(|uillace. 
Les  moines  accusaient  leur  évèque  d'entreprendre  sur  leur  tem- 
porel et  le  pape  les  soutenait  en  ceci  ',  mais  il  n'omettait  ])as  de 
recommander  cette  communauté  à  la  vigilance  spirituelle  de 
l'évêque. 

Le  duc  Arichis.  qui  g-ouYerna  jusqu'en  641  le  duché  de 
Bénévent,  ne  paraît  pas  avoir  entravé  le  développement  ecclé- 
siastique dans  le  Bruttium.  Le  vn''  siècle  fut,  pour  ce  pays  comme 
pour  la  Sicile,  une  période  de  transformation.  Les  invasions 
sarrasines  dans  les  provinces  orientales  de  l'Empire  paraissent 
avoir  déterminé  une  émigration  puissante,  qui  se  porta  vers  le 
sud  de  ritalie  et  en  renouvela  la  population  et  la  langue.  De 
latins  qu'ils  étaient  jusc{u"alors,  les  Calabrais  devinrent  grecs.  Au 
concile  romain  de  649,  nous  trouvons  représentés,  sauf  ceux  de 
Gosenza,  de  Nicotera  et  de  Myria,  tous  les  sièges  épiscopaux  dont 
il  est  question  dans  les  lettres  de  saint  Grégoire.  L'évèché  de 
Myria  semble  avoir  disparu  ;  en  revanche  on  voit  apparaître  un 
évêque  de  Tropea,  dont  le  siège,  comme  celui  de  Nicotera,  ne 
correspond  pas  à  une  cité  antique,  mais  à  un  grand  établis- 
sement agricole.  Dix  évêques  du  Bruttium,  sur  douze,  firent  en  649 
le  voyage  de  Rome.  G'est  beaucoup  si  l'on  songe  aux  temps 
anciens  où  il  n'en  venait  qu'un  seul  et  encore  pas  toujours.  La 
sécurité  des  communications,  par  mer^  probablement,  devait 
être  absolue. 

Ils  furent  à  peine  moins  nombreux  à  un  autre  concile  romain, 
tenu  en  680.  On  relève  dans  les  signatures  les  noms  de  huit 
évêques  de  ce  pays.  Ges  signatures  indiquent  la  ville  et  la  pro- 
vince ;  on  y  voit  que  l'antique  appellation  de  Bruttium  commen- 
çait à  céder  la  place  à  la  dénomination  de  Galabre,  qui  a  pré- 
valu. Les  évêques  de  T'/iur//,  Tauriana,  Tropea,  se  disent  de  la 
province  de  Galabre;  ceux  de  Crotone,  Squillace,  Tempsa,  de  la 
province  de  Bruttium  ;  pour  l'évêque  de  Locres,  la  province  n'est 
pas  marquée;  pour  celui  de  Cosenza,  elle  ne  l'est  pas  non  plus 
dans  le  texte  grec,  et,  des  deux  versions  latines  que  nous  en 
avons,  l'une  porte  Bruttium.  l'autre  Galabre  -. 


i.  VIII,  32;  cf.  30. 

2.  On    a    eu  tort   (Sprunner,   Minasi)    de  fonder  sur   ces  diversités  une 


0  L.    DUr.HESNE 

Deux  évèques  de  ce  pays,  Abundantius  de  Tempsa  et  Jean 
de  Rei^gio,  furent  délégués  par  le  concile  de  680.  avec  l'évêque 
de  Porto,  pour  représenter  l'épiscopat  occidental  au  sixième  con- 
cile œcuménique  (68 i).  Il  est  à  croire  qu'ils  parlaient  g-rec  et 
que  c'est  pour  cette  raison  qu'on  les  avait  choisis.  Abundantius 
avait  assisté  au  concile  romain. 

Cet  évéque  est  qualifié  évéque  de  Tempsa  dans  les  signa- 
tures des  deux  conciles.  Cependant  les  procès-verbaux  du  con- 
cile de  Constantinople  l'indiquent,  à  chaque  session,  comme 
episcopus  Paterncnsis  et  le  Liber  Ponfificalis,  dans  la  vie  du 
pape  Agathon,  le  qualifie  de  la  même  manière.  Cette  double 
dénomination  pose  un  petit  problème.  Peut-être  le  siège  de 
Tempsa  avait-il  été  transféré  à  Paternum,  sur  la  côte  ionienne, 
entre  Thurii  et  Crotone,  à  l'abri  de  la  Sila. 

Cinquante  ans  environ  après  ce  concile,  la  question  des 
images  mit  en  conflit  le  Saint-Siège  et  l'empire  byzantin  ;  bien- 
tôt après,  le  pape  ayant  constitué  sa  principauté  temporelle 
sous  la  protection  des  rois  francs,  la  brouille  s'accentua.  Les 
patrimoines  pontificaux,  en  Sicile  et  dans  les  parties  de  l'Italie 
méridionale  où  commandaient  les  fonctionnaires  byzantins, 
furent  confisqués  au  profit  du  domaine  impérial.  Les  évêques 
de  ces  pays,  grecs  d'origine  ou  tout  au  moins  de  langue,  furent 
attirés  dans  l'orbite  patriarcale  de  Constantinople.  Ils  ne  vinrent 
plus  à  Rome  pour  se  faire  consacrer  ni  pour  assister  aux  con- 
ciles. En  revanche  ils  fréquentaient  volontiers  les  synodes 
bvzantins.  Au  VL  concile  œcuménique  l'évêque  de  Tempsa  avait 
toujours  été  nommé  avant  celui  de  Reggio.  Il  n'en  est  plus  de  même 
au  VII"^  concile,  tenu  k  Xicée,  en  787.  A  cette  assemblée  prirent 
part  huit  évêques  du  Brultium,  ceux  de  Reggio,  Vibo,  Tauriana, 
Locres  (déjà  désignée  par  le  nom  Sancta  Cyriaca),  Crotone, 
Carina,  Tropea,  Xicotera.  Ils  se  présentent  à  toutes  les  sessions 
avec  les  évêques  de  Sicile  dans  un  ordre  invariable,  l'évêque  de 
Reggio  toujours  en  tête.  Ce  groupe  siciliano-calabrais  occupe 
une  place  remarquable.  Il  n'est  pas  confondu  parmi  les  simples 


répartition  de  la  presqu'île  entre  les  Lombards  et  les  Grecs,  le  terme  Brut- 
tium  étant  présenté  comme  correspondant  au  territoire  lombard,  le  terme 
Calabre  au  territoire  "rec. 


LES    ÉVÊCHÉS    DE    CALABRE  9 

sufTrag-ants,  ni  même  parmi  les  autocéphales,  mais  intercalé 
entre  les  métropolitains  et  les  autocéphales  '.  Il  est  clair  que, 
quels  que  soient  ses  rapports  de  fait  avec  Rome  et  Constanti- 
nople,  l'épiscopat  de  Sicile  et  de  Calabre  n'a  point  encore  sa 
place  définitive  dans  les  cadres  officiels  du   patriarcat  byzantin. 

Au  VHP  concile  œcuménique  réuni  à  Constantinople,  en 
869-870,  contre  Photius,  assistèrent  cinq  évèques  calabrais,  ceux 
de  Grotone,  Sancta  Gyriaca,  Squillace,  Re^^io,  Tauriana.  Le  pre- 
mier figure  dans  les  actes  dès  la  première  session,  comme  ayant  été 
du  nombre  des  partisans  d'Ig-nace,  persécutés  pour  leur  fidélité. 
Les  autres  n'arrivèrent  ([ue  plus  tard,  au  commencement  de 
l'année  870.  Deux  d'entre  eux,  Léon  de  Reg-gio  et  Demetrius  de 
Squillace  figurèrent,  neuf  ans  plus  tard,  au  concile  de  879,  où 
Photius  fut  réhabilité. 

De  l'examen  des  signatures  de  870  et  de  879  il  n'y  a  rien  à 
tirer  sur  la  classification  des  évéchés  de  Calabre  dans  l'ensemble 
de  la  hiérarchie  byzantine. 

Un  document  plus  instructif  et  plus  précis,  c'est  la  Diatyposis 
de  Léon  le  Sage,  notice  officielle  des  sièges  épiscopaux  -,  consti- 
tuée à  Gonstantinople  vers  l'année  900.  Elle  présente,  pour  la 
Calabre,  deux  provinces  métropolitaines,  celle  de  Reggio  (n°  31  ) 
et  celle  de  Santa-Severina  fn"  48). 


AA. 

Tw  'Pr^YÎw  KaXa6p{aç. 

Reggio. 

X. 

s  Riêo'ivriÇ. 

Vibo. 

ii 

.  2   Taup'.âvY;;. 

Tauriana. 

Y 

0   Aoy.ptîcç. 

Locri  (Gerace). 

0 

z    'Ps'jff'.avou. 

Thurii  (Rossano) 

s 

h  — y.uXaxîoj. 

Squillace. 

Ç 

b  Tpoxaîo'j. 

Tropea. 

c 

5   'A[ji,avT(aç. 

Amantea. 

'^i 

5     KpOTWVTjÇ. 

Grotone. 

1.  Dans  les  conciles  grecs  les  patriarches  siégeaient  à  la  place  d'honneur; 
venaient  ensuite  les  métropolitains,  les  archevêques  et  les  évêques.  Par 
archevêques  ou  autocéphales  on  entendait  les  titulaires  de  certains  sièges 
épiscopaux  qui  relevaient  directement  du  patriarche,  sans  être  soumis  au 
métropolitain  de  leur  province. 

2.  Je  me  réfère  à  l'édition  de  M.  H.  Gelzer,  Georgii  Cyprii  descriptio 
orbis  romani,  Leipzig,  1890,  p.  57  et  suiv. 


10  L.     DL'CHESNE 

0'   c    K:;7Tav-:(ar.  Gosenza. 


^r'^ 


Xicotera. 


'.y.    z   B'.ffO'jv'.âvoj.  Bisif/nano. 

ly  :  Nîsy.âî'cpc'j.  Tempsa  (Nicastro). 

MH.    Tr,  XY^.  — £-.r,c{vY;  Tf,:   Ka/.aêp'^ac. 

X    ;   Ejsjxtwv.  Umbriatico. 

3'   :   'Ay.3p£v-'aç.  Cerenzia. 

y'   :    KaAA'.-éASd);.  Gallipoli. 

o'   c  ToJv  'A-^7jXojv.  Isola. 

La  province  de  Santa-Severina  était  alors  de  fondation  toute 
nouvelle.  Dans  le  massif  de  la  Sila.  en  arrière  de  Grotone,  dont 
le  diocèse  comprenait  sans  doute  cette  rég^ion  montag-neuse, 
l'autorité  byzantine  créa  trois  sièges  épiscopaux.  à  Santa- 
Severina,  Umbriatico  (EjpjxTwv)  et  Gerenzia  ;  un  quatrième  fut 
installé  sur  la  côte,  à  Isola.  Ges  quatre  évèchés  furent  groupés  en 
province  métropolitaine  dont  S.-Severina  devint  le  chef-lieu.  A 
ces  groupes  se  rattacha  Gallipoli.  dans  la  terre  d'Otrante  ^.  Plus 
tard  un  cinquième  évêché.  celui  de  Belcastro  '  IlaAa-.îy.âcTTps'j), 
à  10.  de  S.-Severina,  vint  s'ajouter  au  nouveau  ressort.  Il  figure 
dans  les  dernières  rédactions  de  la  Notice  byzantine  -. 

Quant  à  la  province  de  Reggio,  elle  comprend  tous  les  évèchés 
du  temps  de  saint  Grégoire,  sauf  Garina  et  Myria,  qui  dispa- 
raissent définitivement.  L'antique  évêché  de  Thurii  revit  en  celui 
de  Rossano.  Tropea,  fondé  après  saint  Grégoire,  s'est  conservé. 
L'évêché  de  Tempsa  n'est  pas  nommé.  On  a  vu  que,  dès  avant  la  fin 
du  viii^  siècle,  il  semble  avoir  été  assez  désolé  pour  qu'on  en  eût 
transféré  le  siège  à  Paternum.  sur  la  côte  ionienne.  A  sa  place, 
dans  la  contrée  où  s'élevait  l'antique  Tempsa,  nous  trouvons  les 
deux  évèchés  d'Amantea  et  de  Nicastro.  La  première  de  ces 
localités,  située  sur  la  côte  tyrrhénienne,  est  mentionnée  dans  le 
Géographe  de  Ravenne  (vu"  s.  j,  l'autre  n'a  pas  d'attestation  anté- 
rieure à  la  Diatypose  (Néa  Tay.T'.xij.  Il  n'en  est  peut-être  pas  de 
même  de  celle  de  Bisignano,  où  nous  trouvons  aussi  un  évêché 


1.  Otrante  était  alors  autocéphale  ;  quand  elle  devint  métropole,  son  res- 
sort, aux  temps  h\-zantins,  ne  comprit  jamais  Gallipoli. 

2.  Parthey,  3,  fo. 


LES  ÉVÊCHÉS  DE  CALAHRE  11 

nouveau.  Uu  évêque  Andenimus  Bisuntianus  assista  au  concile 
romain  de  743.  Peut-être  était-ce  un  évêque  de  Bisignano.  Cepen- 
dant une  autre  hypothèse  demeure  possible  ^  L'évêché  de  Bisi- 
gnano  a  peut-être  été  fondé  sur  le  territoire  de  l'ancienne  cité  de 
Thurii,  auquel  cas  il  représenterait,  avec  Rossano,  un  partage 
analogue  à  celui  que  je  supposais  avoir  eu  lieu  pour  Tempsa. 

Comme  nous  ne  connaissons  pas,  avant  le  milieu  du  ix*"  siècle, 
la  délimitation  entre  le  duché  de  Bénévent  et  la  Calabre  byzantine, 
il  est  difficile  de  dire  quelle  a  été  sur  ces  fondations  nouvelles 
l'influence  des  vicissitudes  politiques.  Je  me  bornerai  à  noter 
que,  sauf  celui  de  Crotone,  les  évêques  qui  assistèrent  aux  con- 
ciles byzantins  en  787,  8(i9  et  870  avaient  tous  leurs  sièges  au 
sud  de  l'isthme  scylacien.  Il  semblerait  que  les  anciens  diocèses 
de  Tempsa,  Cosenza,  Thurii,  les  plus  rapprochés  des  Lombards, 
fussent  tombés  en  leur  pouvoir.  L'évêque  de  Cosenza  assista  en 
743  à  un  concile  romain.  En  851  Cosenza  et  Cassano  étaient 
chefs-lieux  de  gastaldats  lombards  ;  ils  figurent  comme  tels  dans 
l'acte  de  partage  "^  de  la  principauté  de  Bénévent.  Plus  tard,  les 
Sarrasins  s'étant  établis  en  Calabre  sans  distinguer  entre  le  ter- 
ritoire lombard  et  les  possessions  byzantines,  les  armées  de  l'em- 
pereur grec  vinrent  les  déloger  et,  par  la  mèiiie  occasion,  éten- 
dirent de  ce  côté  le  domaine  de  leur  souverain.  Tropea,  Amantea 
et  S.-Severina  tombèrent  entre  leurs  mains  en  884  3.  C'est  sans 
doute  alors  ou  peu  après  que  Cosenza  redevint  byzantine.  Il  en 
fut  de  même  de  Cassano  ;  il  y  fut  fondé  un  évêché,  qui  figure 
dans  les  recensions  postérieures  de  la  Diatypose.  C'est  à  la  suite 
de  ces  événements,  corrélatifs  eux-mêmes  à  un  vaste  dessein  de 
reconquête  de  l'Italie  méridionale,  que  les  diocèses  de  l'ancien 
Bruttium  furent  organisés  comme  le  montre  ce  document. 

D'autres  évêchés  furent  fondés  au  x"  et  au  xT  siècle  :  celui  de 
Malvito.  déjà  mentionné  en  994,  dans  le  voisinage  de  Bisignano, 
celui  de  Martirano,   au  X.  de  Nicastro.  qui  apparait  en  10o8  ', 


1.  Archivio  Romano  di  storia  pafria,  t.  XV,  p.  489. 

2.  .V.  G.  Lerj.  IV,  p.  122. 

.3.  M.  G.  Script.  Lanff.,  p.  256,  4")?  ;  Iheoph.  conl.,  V.  71. 
4.  J.4386. 


12  L.    DUCHESNE 

ceilx  de  Bova  et  dOppido  aux  environs  de  Regg^io.  Ces  deux  der- 
niers, qu'ils  soient  de  fondation  byzantine,  comme  je  le  crois, 
ou d  origine  normande,  comme  d'autres  le  pensent  '.  demeurèrent 
toujours  dans  l'obédience  de  Reg-gio.  Quant  aux  deux  autres 
et,  en  général,  aux  évêchés  du  nord  de  la  Calabre,  leur  situa- 
tion provinciale  dut  varier  suivant  les  vicissitudes  de  la  frontière 
entre  Byzantins  et  Lombards.  La  bulle  du  pape  Jean  XV  -,  qui 
délimite  la  province  de  Salerne.  récemment  créée,  nous  donne 
l'état  des  choses  en  994-.  A  Salerne  ressortissaient  alors  trois 
évêchés  calabrais,  Bisignano,  Malvito  et  Cosenza.  Le  premier 
et  le  troisième  figurent  aussi  sur  les  listes  byzantines.  Quant  à 
Malvito,  qui  apparaît  pour  la  première  fois  dans  cette  pièce, 
il  est  probable  que  cet  évèché  était  de  fondation  lombarde, 
car  Reggio  ne  le  compta  jamais  parmi  ses  sutTragants. 

L'histoire  ecclésiastique  de  ce  pays,  au  x*"  siècle  et  jusqu'à  la 
conquête  normande,  est  des  plus  obscures.  Le  nord  de  la  pro- 
vince de  Reggio  a  dû  changer  plusieurs  fois  de  maîtres  et  les 
relations  ecclésiastiques  s  en  ressentirent.  En  IO06,  nous  trouvons 
à  Cosenza  un  «  archevêque  »  Pierre.  Sa  mort  est  enregistrée  à 
cette  date  dans  la  chronique  de  Lupus  Protospatha.  Cet  auteur  a- 
t-il  fait  erreur  en  qualifiant  d'archevêque  un  prélat  dont  le 
siège  ne  devint  métropolitain  que  plus  tard  ?  La  métropole  exis- 
tait-elle déjà  avant  l'année  IO06?  On  dit  que  Robert  Guiscard 
aurait  pu  en  déterminer  la  fondation.  Mais  ceci  est  grandement 
invraisemblable.  Au  moment  où  mourut  r«  archevêque  » 
Pierre,  c'est  à  peine  si  Robert,  qui  menait  depuis  cinq  ou  six 
ans  la  vie  d'un  chef  de  brigands  à  Scribla  et  à  S. -Marco, 
s'était  rendu  maître  de  Cosenza.  Il  n'avait  guère  été  en  situation 
de  fonder  des  métropoles.  De  tous  les  chefs  normands  d'alors 
c'est  celui  qui  était  le  plus  dépourvu  d'assiette  et  de  respectabi- 
lité. On  ne  s'imagine  pas  les  papes  Léon  IX  et  Victor  II  traitant 
avec  lui  de  provinces  ecclésiastiques.  Du  reste,  un  document  de 
1058  '^  postérieur  de  deux  ans  à  la  mort  de  l'archevêque 
Pierre,  nous  montre  le   pape  Etienne  IX  confirmant  encore  une 

1.  C'est  l'avis  de  M.  Minasi,  Le  chiese  di  Calahria.  p.  31").  et  de  M.  Gay, 
/.  c,  p.  258. 

2.  J.  3852. 

3.  J.  4386. 


LES    EVECIlliS    DE    CALAlfRE 


13 


fois   le  métropolitain  de   Salerne   dans  ses  droits  sur  ses  sufîra- 
fi^ants,  parmi  lesquels  fig-ure  Tévêque  de  Cosenza. 

Ainsi  l'archevêché  de  Cosenza  n'était  pas  connu  ou  reconnu  à 
Rome  en  1058.  Si  donc  Lupus  Protospatha  s'est  exprimé  correc- 
tement —  et  rien  ne  nous  autorise  à  penser  le  contraire  — il  faut 
admettre  que  ce  titre  d'archevêque  a  une  origine  et  une  sig-nifî- 
cation  byzantines.  L'évèque  de  Cosenza  aura  été,  de  par  le 
patriarcat  de  Constantinople,  exempté  de  la  juridiction  métro- 
politaine de  Regg-io  et  déclaré  autocéphale.  La  même  situation 
semble  bien  avoir  été  faite  aux  évêques  de  Conza  et  d'Acerenza. 

L'état  des  choses  fut  sensiblement  modifié  par  la  conquête 
normande,  tant  au  point  de  vue  du  nombre  des  sièges,  que  pour 
leur  groupement  en  provinces  ecclésiastiques.  Les  provinciaux 
de  l'Eglise  romaine  nous  renseignent  sur  ces  changements.  Les 
plus  anciens  sont  ceux  d'Albinus  et  de  Cencius,  à  la  fin  du 
xii*^  siècle.  Toutefois  il  faut  tenir  compte  d'un  document  de  la 
première  moitié  de  ce  même  siècle,  inséré  par  Cencius  dans  son 
Liber  censuum,  la  table  des  évêchés  relevant  du  Saint-Siège, 
Nomina  episcopatuum  pertinentium  ad  sanclam  sedem  *.  Ce 
n'est  pas  un  provincial  proprement  dit  ;  les  évêchés  n'y  sont  pas 
répartis  en  provinces  ecclésiastiques.  Ceux  qui  relèvent  d'une 
métropole  sont  exclus  ;  on  n'y  a  admis  que  les  métropoles  et  les 
sièges  exempts,  relevant  immédiatement  du  pape.  Malheureu- 
sement ces  deux  catégories  ne  sont  pas  distinguées  l'une  de 
l'autre,  de  sorte  qu'on  ne  voit  pas  toujours  si  un  siège  est  sim- 
plement exempt  ou  s'il  est  métropolitain.  Pour  la  Calabre  nous 
trouvons  les  sièges  de  Cassano,  Bisignano,  Rossano,  Santa- 
Severina,  Cosenza,  Malventus  {sic),  Nicastro,  Très  Tabernae, 
Squillace,  Reggio,  Mileto.  De  ces  onze  sièges,  deux,  ceux  de 
Reggio  et  de  S.-Severina,  étaient  depuis  longtemps  des  métro- 
poles. C'est  peut-être  aussi  le  cas  de  Cosenza  et  de  Rossano. 
Cosenza  et  Martirano,  qui  furent  autrefois  et  jusqu'en  1038,  des 
suffragants  de  Salerne,  ne  figurent  plus  comme  tels  dans  la  bulle 
d'Urbain  II,  du  20  juillet  1098  -,  où  sont  définis  les  privi- 
lèges de  Salerne.  Martirano,  n'étant  pas  nommé  dans  notre  docu- 

1.  Muralori,  Antiq.,  t.  V,  p.  899.  Ce  documenl  sera  très  prochainement 
publié  dans  la  continuation  du  Liber  censuum. 

2.  J.  o70T. 


14  L.     DLCHESNE 

nient,  doit  avoir  été.  lors  de  sa  rédaction,  un  évèché  suffrug'Hnt. 
Mais  sullVag-ant  de  qui?  De  Reg-g'io?  Cela  se  comprendrait  ditli- 
cilement.  11  est  plus  naturel  d'admettre  quil  relevait  déjà, 
comme  il  releva  plus  tard,  de  Cosenza.  Cosenza  tigure  donc  ici 
comme  métropole.  Quant  à  Rossano.  plusieurs  documents  latins 
du  XII''  siècle  rangent  le  titulaire  de  ce  siège  parmi  les  archic- 
piscopi  latins,  cest-à-dire  parmi  les  métropolitains,  sans  que 
pourtant  on  lui  ait  assigné  jamais  aucun  sutîragant.  Dans  une 
pièce  grecque  de  1091  il  prend  le  titre  à'içy.t-'.T/.o-o:  '.  En 
somme  ce  doit  être  un  autocéphale  grec,  transformé,  comme 
à  Cosenza,  en  un  métropolitain  latin. 

Les  sept  autres  évèchés  de  notre  liste  étaient,  vers  l'année  1 1  40. 
des  évèchés  exempts.  Parmi  eux  figurent  deux  sièges  nouveaux, 
celui  de  Très  Tabernae  et  celui  de  Mileto.  Le  diocèse  de  Mileto 
avait  été  constitué  par  Grégoire  VII  avec  les  deux  anciens  dio- 
cèses de  Vibo  et  de  Tauriana.  Il  fut  toujours  considéré  comme 
relevant  directement  du  Saint-Siège.  Quant  à  Févêché  de  Très 
Tabernae.  il  fut  fondé  en  1121  (J.  6890  ;  cf.  6937.  6938.  6942)  ^ 
Dans  le  courant  du  xii*^  siècle  on  le  transféra  à  Catanzaro.  mais  il 
perdit  son  exemption  ;  les  provinciaux  d'Albinus  et  de  Cencius  le 
marquent  parmi  les  suffragants  de  Reggio. 

L'évéché  de  Malvito  fut  transféré,  lui  aussi:  il  fut  installé  à 
S.  Marco  Argentano.  et  cela  sans  cesser  de  relever  immédia- 
tement du  Saint-Siège.  Bisignano  conserva  aussi  son  exemp- 
tion. Mais  les  autres  la  perdirent  bientôt.  Albinus  range  encore 
Squillace  parmi  les  évèchés  immédiats  :  mais  déjà  chez  lui  Cas- 
sano,  Nicastro  et  Catanzaro  sont  rangés  parmi  les  suffragants 
de  Reggio.  Cencius.  peu  d'années  après,  y  classe  également 
Squillace. 

En  somme,  par  rapport  à  la  notice  byzantine  de  la  fin  du 
neuvième  siècle,  les  modifications  constatées  trois  siècles  plus 
tard  s'expriment  ainsi  qu'il  suit  : 


1.  Trinchera,  S'j///a6us   rjr.  mpmbr.,  n"  o2. 

2.  On  a  contesté  ces  documents,  mais  ils  résistent  à  la  critique  (Revue 
des  questions  historiques,  t.  LI,  p.  23o  ;  LUI.  p.  !il9;  LIV,  p.  596),  et  notre 
liste  leur  donne  un  appui  sérieux. 


LES   EVÈCHKS    DE    CALARRE 


lo 


6. 

7. 

8. 

9. 
10. 
1 1. 
1-2. 


Rejj^gio  .  .  .  Démembré  pour  former  les  deux  diocèses  nouveaux 
de  Bova  et  d"()ppido. 

Vibo  )     Réunis     pour    former     le    diocèse    de    Mileto,     sous 

Tauriana  )         Grégoire  VII. 

Locres. ...     S**  Cyriaca,  Gerace. 

Rossano...  Démembré  à  Tépoque  by/antine  |)our  former  le  dio- 
cèse de  Gassano. 

Squillace. .  Démembré  pour  former  le  diocèse  de  Tavcrna- 
Gatanzaro. 

Tropea  .  .  .      Gonservé. 

Amantea..      Supprimé,  peut-èlre  remplacé  par  Martirano. 

Grotone...      Gonservé. 

Gosenza  .  .  id. 

Nicotera.  .      Supprimé,  probaiilemcnt  annexé  à  Tropea. 

Bisigfnano.      Gonservé. 

Nicastro.  .  id. 


Actuellement  les  deux  seules  provinces  ecclésiastiques  sont 
les  deux  d'orig-ine  gTecc|ue,  celles  de  Reggio  et  de  S.-Severina. 
L'archevêque  de  Reggio  a  pour  suffragants  les  évêquesde  Bova, 
Oppido,  Gerace,  Squillace,  Nicotera-Tropea,  Catanzaro,  Nicas- 
tro,  Grotone  et  Gassano.  La  situation  n'a  pas  changé  depuis  la 
fin  du  xir  siècle  •.  Quanta  la  province  de  S.-Severina,  on  a  vu 
plus  haut  que  les  notices  grecques  lui  assignaient  trois,  puis 
quatre  suffragants  calabrais:  un  cinquième  vint  s'y  adjoindre, 
l'évêque  de  Strongoli,  sur  la  côte,  qui  apparaît  au  déclin  du 
XI i"  siècle.  Mais  de  ces  cinq  suffragants  il  n'en  reste  plus  qu'un 
seul,  l'évècpie  de  Cerenzia  ;  encore  son  siège  a-t-il  été  trans- 
porté, depuis  le  xiv^  siècle,  à  la  localité  maritime  de  Gariati.  Les 
autres  n'ont  duré  que  jusqu'à  la  Révolution  et  le  concordat 
de  1818  les  a  définitivement  supprimés. 

Outre  ces  deux  provinces  métropolitaines,  la  Calabre  compte 
encore  quatre  sièges  exempts,  relevant  immédiatement  du  pape  : 
ceux  de  Rossano  et  de  Gosenza,  qui  ont  le  titre  archiépiscopal, 
mais  le  titre  seulement,  car  l'évêché  de  Martirano,  jadis  sulïra- 
gant  de  Gosenza,  a  été  supprimé  en  1818  ;  puis  celui  de  Mileto  et 
celui  de  San-Marco  et  Bisignano,  ces  deux  derniers  sièges  n'en 
faisant  plus  qu'un  depuis  1818. 


1.   (Cependant  les  deux  diocèses  de  Nicotera  et    de  Tropea  ont  été  dis- 
joints en  1392  ;  mais  depuis  1818,  ils  sont  de  nouveau  réunis. 


'J6  L.    DLCHESNE 

Ainsi  la  Calabre  possède  actuellement  seize  diocèses.  Il  est  à 
croire  que  ce  nombre  se  réduira  encore,  car  certains  d'entre  eux 
sont  vraiment  bien  peu  considérables.  Les  évèques  de  Bova  et  de 
Crotone  n'ont  guère  que  dix  à  douze  mille  fidèles,  celui  d'Oppido 
vino^t  mille,  ceux  de  S.-Severina  et  de  Cariati,  toute  une  pro- 
vince ecclésiastique,  environ  soixante-dix  mille  k  eux  deux. 

L.  Dlchesne. 


SUH    UK 

PASSAGE    DE    PAUL    OROSE 


L'examen  des  textes  du  moyen  âge  formés  par  la  tran- 
scription ou  la  compilation  de  sources  plus  anciennes  fournil  aux 
critiques  des  preuves  innombrables  de  la  défiance  (jue  doivent 
inspirer  tous  les  textes  de  seconde  et  de  troisième  main,  sur- 
tout lorsque,  non  contents  de  transcrire  un  document,  ils  en 
combinent  plusieurs.  L'histoire  dun  passag^e  de  Paul  Orose  nous 
olFre  un  exemple  remarquable  de  ce  genre  de  déformation. 

A  la  fin  de  Tannée  406,  après  l'échec  de  l'invasion  de 
Radagaise  en  Italie,  des  hordes  nombreuses  de  ^'andales, 
d'Alains  et  de  Suèves,  qui  entraînèrent  avec  elles  d'autres  peu- 
plades et  un  certain  nombre  de  Burg-undions,  se  frayèrent  un 
chemin  vers  le  Rhin  à  la  hauteur  de  Mayence  en  écrasant  les 
Francs  établis  sur  sa  rive  droite,  alors  alliés  des  Romains.  Elles 
passèrent  le  Rhin  et  traversèrent  la  Gaule  en  la  ravageant  jus- 
qu'aux Pyrénées.  Pendant  deux  ans  elles  errèrent  çà  et  là  en 
Gaule;  mais,  en  409,  Didymus  et  Vérinianus,  deux  nobles 
Romains  qui  avaient  organisé  la  résistance  sur  la  frontière 
pyrénéenne,  ayant  été  tués  par  des  troupes  barbares  à  la  solde  des 
tyrans  Constantin  et  Constans,  l'Espagne  fut  envahie  et  les 
hordes  germaines  s'y  installèrent. 

Saint  Jérôme,  dans  une  lettre  à  Agerochia,  décrit  les  ravages 
exercés  par  cette  invasion  dans  le  nord-est  de  la  Gaule  et  énu- 
mère  une  série  de  peuplades  qui  y  auraient  pris  part  :  Quades, 
Vandales,  Sarmates,  Alains,  Gépides,  Hérules,  Saxons,  Burgun- 
dions,  Alamans  et  Pannoniens.  Il  fait  remonter  la  responsabi- 
lité de  l'invasion  au  crime  d'un  seinibarharus  prodifor.  sans  le 
nommer.  Cette  allusion  nous  est  expliquée  par  les  deux  passages 
Mélanges  Paul  Fubre.  2 


IS  G.     MONUD 

OÙ  Paul  Orose  nous  parle  de  ces  événements.  Au  chapitre  38  du 
livre  \'Il  de  ses  Historiariini  advcrsiis  paganos  lihri  septem,  il 
raconte  que  Stilicon.  désireux  de  faire  arriver  à  l'empire  son  fds 
Eucherius,  précipita  sur  les  Gaules  des  hordes  innombrables  de 
barbares  «  g-entes  copiis  viribusque  intolerabiles  »,  parmi  les- 
quelles il  cite  les  Alains,  les  Suèves,  les  Vandales  et  les  Bur- 
«^undions  '.  Au  chapitre  40.  après  avoir  parlé  de  la  prise  de 
Home,  il  revient  à  1  invasion  de  406-407  et  à  ses  suites  :  «  Inle- 
rea  antc  hiennium  Ronianae  inriiptionis  excitatae  per  Stiliconem 
(/entes  Alanorum.  ut  diri,  Suehorum ^  Vandalorum  multaeque 
ciim  /lis  aliae  Franeos  proterunf.  Rhenum  franseunt,  Gallias 
invadunl,  directoque  impeiu  Pyrenaeum  usque  perveniunt,  cuius 
ohice  ad  tempus  repiilsae,  per  circurniacentes  provincias  refun- 
duntur.  » 

L  ouvrage  d  Orose  a  été  pendant  plusieurs  siècles  le  manuel 
d'histoire  profane  où  ont  puisé  tous  les  chroniqueurs,  aussi  ne 
doit-on  pas  s'étonner  de  voir  le  renseignement  fourni  par  lui 
répété  sous  une  forme  abrégée  par  les  chroniques  de  Prosper, 
du  Comte  Marcellin,  de  Cassiodore.  de  Jordams.  non  sans  incer- 
titude quant  à  la  date.  Orose  ayant  donné  la  vague  indication  : 
«  ante  hiennium  Bomanae  inruptionis'^.  »  La  chronique  du  faux 
Sllpice  Sévère,  après  avoir  rapporté  en  409  l'invasion  de  l'Es- 
pagne par  les  Alains,  les  Vandales  et  les  Suèves.  ajoute  à  Tannée 
410  :  ('  Ante  hiennium inruptionis Romanae  excitatae gentes ah Sti- 

1.  La  chronique  impériale  de  379-4r>5  (publiée  clans  Migne,  li,  p.  859- 
866  comme  chronicon  sub  Tirnnitt  Prosperi  nomine  vulgafum)  attribue  aussi 
à  Stilicon  l'invasion  de  407.  Elle  ne  reproduit  pas  les  termes  d'Orose.  mais 
elle  résume  son  récit  :  «  Diversarum  gentium  rabies  Gallias  dilacerare 
exorsa,  immissu  quam  maxime  Stiliconis.  indigne  ferentis  filio  suo  regnum 
negatum.  »  Je  crois  avec  Ch.  Hodgkin,  Ifali/  and  Jif-r  Invaders,  II,  219,  et 
1,  739,  et  contrairement  à  Topinion  de  M.  Bury,  History  of  the  laler 
Roman  Empire,  I,  1,  p.  111  et  de  Ranke,  W'eltgeschichte  IV,  I,  253,  que 
l'accusation  portée  contre  Stilicon  est  peu  vraisemblable. 

2.  Prosper  a  placé  linvasion  des  Gaules  par  les  Vandales  et  les  Alains 
à  sa  vraie  date,  à  la  fin  de  406  :  «  Arcadio  VI  et  Probo  Coss.  Vandali 
et  Alani  Gallias,  traiecto  Rheno,  pridie  Kal.  lanuarias  ingressi.  »  Le  passage 
de  la  chronique  du  comte  Marcellin  relatif  aux  mêmes  événements  paraît 
bien  dériver  des  ch.  38  et  40  d'Orose,  mais  il  n'en  a  pas  transcrit  les 
termes  iind.  VI,  Basso  cl  Philippo  coss.).  Jordanisau  ch.  22  de  son  H is- 
loria  Gotlinrum  et  dans  son  De  regnoruni  succcssione  a  suivi  le  comte 
Marcellin. 


SUR    LN    l'ASSAÛH    DK    l'Ai  I,    ORIISK  10 

liconc  et  (ilio  cuis  Eu  cher  ico  »,  attribuant  à  cet  enfant  un  rôle  qu  il 
ne  pouvait  jouer. 

Les  auteurs  d'histoires  plus  développées  ont  reproduit  avec 
plus  ou  moins  d'exactitude  le  passage  d'Orose.  Isidore  de  Séville. 
dans  son  Historia  Vandalorurn,  à  l'ère  444,  le  copie,  mais  il  y 
introduit  une  erreur  en  croyant  lecorrig^er  :  «  Ante  hienniuminrup- 
tionis Ro/nanae  iirhis  excilatac  per  Stiliconem  (jentes  Alanoruin, 
Suevoruni  et  Wandalorum.,  transiecfo  Rheno  Gallias  irrii- 
unt,  Francos  proterunt,  directoque  iinpetu  ad  Pyrenaeurn 
usque  pcrveniunt .  »  Isidore  s'est  imaginé  qu  Orose  s'était  trompé 
en  plaçant  l'écrasement  des  Francs  avant  le  passage  du  Rhin  ;  pour 
Isidore,  écrivain  du  vu®  siècle,  les  Francs  sont  une  nation  qui 
occupe  principalement  la  rive  gauche  du  Rhin.  Aussi  croit-il, 
bien  à  tort,  devoir  transporter  les  mots  :  «  Francos  proterunl  » 
après  les  mots  «  Gallias  invadunt  i.  » 

Bède  le  Vénérable,  au  viii*' siècle,  dans  son  Historia  ecclesias- 
tica  Anglorum  (I,  ii),  copie  Orose  sans  en  altérer  le  texte  ni  le 
sens  :  «  Ante  biennium  Romanae  inruptionis...  cum  gentes  Alano- 
rum,  Suevoruni,  Vandalorurn,  rnultaeque  cum  his  aliae,  protri- 
tis  Francis,  transita  Rheno,  totas  per  Gallias  saevirent...  »  Mais 
Paul  Dl\cre  dans  son  Historia  Romana,  à  la  fin  de  son  1.  xiii, 
en  transcrivant  le  passage  d'Orose,  commet  la  même  faute 
qu'Isidore  et  met  les  envahisseurs  aux  prises  avec  les  Francs  en 
Gaule  même  :  «  Ante  biennium  Romanae  irruptionis  gentes  copiis 
viribusque  intolerabiles,  hoc  est  Alanorum,  Suevoruni,  Vanda- 
lorurn, Burgundionuni,  multasque  cum  his  alias  gentes,  ultra  in 
arma  suscitavit  (Stilico),  et  mox  Rhenum  fluviiim  transeunt, 
Francosque  fugare  Gallia  volunt,  directoque  impetu  Pyrenaeurn 
usque  perveniunt. 

i.  Isidore  a  introduit  dans  la  dernière  partie  de  la  phrase  d'Orose  une 
modification  qui  contient  peut-être  une  erreur.  Orose  en  effet  semble  dire 
que  ce  qui  a  arrêté  les  barbares  aux  Pyrénées,  c'est  l'obstacle  naturel 
qu'elles  opposaient  aux  envahisseurs.  Il  parle  au  paragraphe  suivant  de  la 
résistance  opposée  par  Didymus  et  Verinianus  aux  judices  envoyés  en 
Espagne  par  le  tyran  Constantin.  Isidore  dit  :  cuiiis  obice  per  Didi/miim  et 
Verinianum...  occupato  ah  Hispania  tribus  annis  repulsi,  per  circum- 
iacentes  Galliae  provincias  vagahanlur.  Il  est  vrai  que  l'interprétation 
d'Isidore  peut  être  vraie,  puisqu'Orose  dit  plus  loin  que  Didymus  et 
Verinianus  tulari  privatn  praesidio  Pyrenaei  Alpes  moliebantur  et  que 
l'Espagne  fut  ouverte  aux  barbares  quand  ils  eurent  été  tués  par  Constans 
(Isidore  dit  Constantius),  fds  de  Constantin. 


20  (i.    MO.NOD 

Frécllf  de  LisiEux,  au  ch.  \l  de  sa  Chronique  Universelle, 
composée  pour  1  instruction  de  Charles  le  Chauve ,  copie  fidèle- 
ment la  phrase  dOrose,  mais  en  supprimant  les  mots  <(  Francos 
proterunt  »,  sans  doute  par  ég-ard  pour  lamour-propre  de  la 
famille    royale    qui    règ-ne  sur   les    Francs. 

Nous  arrivons  maintenant  à  un  groupe  de  chroniqueurs  qui  ont 
altéré  le  texte  d'Orose  d'une  manière  beaucoup  plus  grave. 

Grégoire  de  Tours  dans  le  ch.  9  du  livre  II  de  Y Historia 
Francorum  nous  fournit  des  extraits  de  l'histoire  de  Renatus 
Profuturus  Frigeridus,  relatifs  à  la  g-uerre  des  Francs  avec  les 
Vandales  en  406,  et  aux  expéditions  des  Francs  en  Gaule  comme 
auxiliaires  de  Constantin,  puis  de  Jovin  en  411.  Il  termine  ses 
extraits  par  une  phrase  sur  Castinus,  comte  des  domestiques, 
qui  fut  envoyé  en  Gaule  probablement  par  Honorius.  à  une  date 
incertaine,  mais  certainement  postérieure  à  411,  pour  combattre 
les  Francs  •  :  «  Castinus.  domesticorum  cornes,  expeditionein  Fran- 
cos suscepta,  ad  Gallias  mittitur  ».  Arrêtant  là  ses  extraits  de 
Frigeridus,  Grégoire  de  Tours  ajoute  :  <(  Horosius  in  vii°  ope- 
ris  sui  libro  commémorât:  Sfilico,  congregatis  gentihus,  Fran- 
cos protcref,  Rhenuni  transit,  Gallias  pervagafur  et  ad  Pyrineus 
usque  perlahitur.  »  Comme  Grégoire  ne  s'intéresse  qu'à  la 
mention,  faite  par  Orose,  des  Francs,  il  omet  les  noms  des 
nations  barbares  soulevées  par  Stilicon,  et  il  fait  de  celui-ci 
le   chef   même    des  hordes   qui  envahissent  la  Gaule. 

L'abréviateur  des  six  premiers  livres  de  Grégoire  de  Tours  à 
qui  on  doit  YHistoria  Epitomata  contenue  dans  la  compilation 
du  vu*'  siècle  dite  de  Frédégaire,  compose  une  phrase  unique 
avec  les  deux  phrases  de  Grégoire  relatives  à  Castinus  et  à 
Stilicon  et  écrit  :  Castinus,  domesticorum  cornes,  expedicionem 
accepit  contra  Francos,  eosque  proterit,  Renuni    transit,  ■Gallias 

1.  Frigeridus  place  ce  fait  après  rélévation  d'Asterius  au  patriciat.  Nous 
savons  qu'Asterius  était  gouverneur  de  l'Espagne  en  420  et  que  Castinus 
était  maître  de  la  milice  en  422  (Hodgkin,  Italy  and  lier  Invaders,  1,  893  et 
II,  224).  Castinus,  lors  de  Texpédition  contre  les  Francs,  n'est  que  comte 
des  domestiques.  Weismann,  dans  son  ouvrage  De  Francorum  primordiis 
que  je  ne  connais  que  par  une  citation  de  Richter,  Annales  des  frœnkischen 
Beiches,  I,  p.  p.  18,  place  cette  campagne  en  421.  Elle  a  sans  doute  été  pro- 
voquée par  l'invasion  des  Franks,  entre  413  et  420,  où  Trêves  fut  plusieurs 
fois  pillée.  Si  Asterius  n'a  reçu  qu'en  420  le  titre  de  patrice,  la  date  de  421 
peut  être  considérée  comme  probable. 


SLK    UN    PASSAGE    DE    PAUL    OROSE  21 

pervagatui\  usqiic  ad  Paerincos  montis  pervenif.  ».  C'est  mainte- 
nant Castinus,  et  non  plus  Stilicon  qui,  après  avoir  écrasé  les 
Francs,  ravag-e  les  Gaules  jusqu'aux  Pyrénées  '. 

Un  troisième  compilateur  composa  dans  les  premières  années  du 
IX*'  siècle  une  chronique  universelle  sétendant  de  la  création  du 
monde  à  741.  Il  prit  pour  base  de  son  travail  la  Chronique  des 
six  âges  du  monde  que  Bède  avait  mise  à  la  suite  de  son  De 
ratione  iemporum,  mais  il  la  compléta  avec  d'autres  sources  et 
en  particulier  avec  Paul  Orose,  la  Chronique  de  Frédég-aire,  et 
les  Gesta  reguni  Francorum-.  Cette  abondance  de  documents 
porta  malheur  au  compilateur.  Après  avoir  assez  exactement 
résumé,  à  propos  du  règ-ne  d'Honorius,  ce  que  disait  Orose  au 
ch.  38  au  sujet  de  l'invasion  provoquée  par  Stilicon,  il  revint 
sur  cette  invasion  lorsqu'il  voulut  raconter  les  origines  de  la 
puissance  des  Francs,  et  il  aboutit  à  la  curieuse  combinaison  que 
A'oici  : 

Interea  ante  biennium  Rome  inrupcionis  excilatas  per  Stilicone 
gentes  (cela  est  pris  textuellement  à  Orose,  Romanae  devenant 
Rome  et  excitatae  excitatas), 

Castinus  domesticoruin  comis  expedicionem  accepil  contra 
Francos  eosqueproterit  (ici  l'auteur  copie  VHistoria  Fpitomata), 
Renum  transeunt,  Gallias  invadunt,  Pyrennium  usque  per- 
veniunt{Le  compilateur  revient  ici  au  texte  d'Orose  ;  mais  comme 
les  Francs  deviennent  le  sujet  de  transeunf,  invadunf,  perve- 
niunf,  il  s'en  suit  que  c'est  eux  et  non  plus  les  Alains  et  les 
Vandales  qui  envahissent  la  Gaule). 

Quelques  années  après  la  composition  de  cette  Chronique 
universelle,  l'auteur  d'une  nouvelle  chronique  connue  sous  le 
nom  d'Annales  de  Moissac,  la  transcrivait,  mais  changeait  dans 
la  phrase  citée  plus  haut  :    «  Francos  proierit   »  en   «    Francos 

1.  Pétigny  dans  ses  Eludes  sur  l'Histoire...  de  l'Epoque  mérovingienne, 
t.  II,  p.  4,  a  signalé  cette  déformation. 

2.  Une  partie  de  cette  chronique  universelle  a  été  publiée  i)Our  la  pre- 
mière fois  par  Waitz  dans  les  Monuinenla  Gerinaniae  au  t.  XIll  des 
Scriplores,  d'après  des  manuscrits  de  Leyde  et  de  Munich.  Un  autre 
manuscrit  du  même  ouvrage  a  élé  découvert  depuis  à  la  Bibliothèque  de 
Besançon,  n°  186.  Cf.  Bihl.  de  l'Ecole  des  Charles,  septembre-octobre  1895. 
art.  de  L.  Delisle,  Sur  un  ms.  interpolé  de  la  Chronique  de  Bède  conservé 
à  Besançon. 


^2  (i.    MONOD 

proieyit  ».  Cest  dès  lors  grâce  a  la  connivence  de  Castinus  que 
les  Francs  envahissent  la  Gaule. 

Supposons  maintenant  que  nous  n'ayons  conservé  ni  Paul 
Orose,  ni  Isidore  de  Séville,  ni  Bède,  ni  Paul  Diacre,  ni  Fréculf, 
ni  Grégoire  de  Tours,  et  que  nous  devions  écrire  l'histoire  des 
événements  de  407  avec  YHistoria  Epitomata  et\a.  Chronique  de 
Moissac,  on  voit  à  quelles  erreurs  nous  serions  condamnés, 
quelles  vaines  discussions  s'élèveraient  entre  les  critiques  pour 
savoir  lequel  des  deux  textes  a  dit  vrai,  ou  bien  pour  les  conci- 
lier. Bien  que  l'ensemble  de  nos  documents  nous  permette 
d'éviter  ces  erreurs  grossières,  les  déformations  du  texte  dOrose 
n'ont  pas  manqué  de  dévoyer  certains  historiens.  Wietersheim 
dans  sa  Gcschichfe  der  Vœlkerwanderung  (vu,  2(j9-270)  s'ap- 
puie sur  Y Hisioria  Epitomata  pour  prétendre  que  Castinus,  après 
avoir  battu  les  Francs,  passa  le  Rhin  et  ravagea  la  Gaule  jus- 
qu'aux Pyrénées.  G.  Bornhak,  dans  Geschichte  der  Franken  unter 
den  Meroivingern  (Greifswald,  1863),  t.  I,  p.  175,  a  bizarrement 
prétendu  corriger  Orose  par  Grégoire  de  Tours,  qui  a  copié  Orose 
de  travers.  Il  a  mêlé  le  pillage  de  Trêves  par  les  Francs  en  413  (?) 
avec  la  campagne  de  Castinus  et  avec  une  prétendue  campagne 
de  Stilicon.  ^^  Les  Francs,  dit-il,  firent  deux  invasions  dans  la 
province  romaine  de  Germanie,  et,  dans  la  seconde,  ils  pillèrent  et 
brûlèrent  Trêves.  Le  général  romain  Castinus  marcha  d'abord 
contre  eux,  puis  Stilicon,  qui  les  battit  en  Germanie,  passa  le 
Rhin  et  traversa  la  Gaule  jusqu'aux  Pyrénées.  »  Il  renvoie  en 
note  à  Grégoire  ii,  9,  et  ajoute  comiquement  :  «  Le  récit  d'Orose 
VII,  40.  ne  s'accorde  pas  complètement  avec  celui  de  Grégoire, 
car  il  attribue  cette  campagne,  sans  doute  en  confondant  des 
faits  d'une  date  très  rapprochée,  aux  Vandales  qui  étaient  déjà 
établis  en  Espagne.    » 

Les  vicissitudes  du  texte  d" Orose  à  travers  les  copistes  du 
moyen  âge  et  les  commentaires  des  historiens  modernes  nous 
fournissent,  comme  on  le  voit,  une  jolie  leçon  de  critique  de  textes 
et  de  sage  scepticisme  historique. 

Gabriel  Monod. 


DE    LA 

NATIONALITÉ    DES     COMTES     EHANCS 


AU    VI*^    SIECLE 


Les  sources  du  xi"  siècle,  qui,  dans  l'espèce,  se  réduisent  à 
peu  près  exclusivement  à  Grégoire  de  Tours  et  à  Fortunat  de 
Poitiers,  nous  ont  conservé  les  noms  de  cinquante-quatre  comtes 
qui  ont  gouverné  des  villes  de  la  Gaule  sous  l'autorité  des  rois 
mérovingiens.  Il  }•  a^ait  quelque  intérêt  à  en  dresser  la  liste, 
parce  qu'on  en  peut  tirer  quelques  conclusions  qui  ont  jusqu'à 
présent  échappé  aux  historiens.  Je  la  donne  ci-dessous  dans 
Tordre  alphahétique,  avec  le  nom  de  la  ville  que  chacun  de  ces 
comtes  a  gouvernée  (quand  elle  est  connue),  et  l'indication  des 
sources  où  il  est  parlé  de  lui  K 

1  Alpinus.  comte  de  Tours  :  Grég.,  V  M.,   I,  24.  "25. 

2  Armentarius,  comte  de  Lyon  :  Grég.,  ^'  P..  \TIL  3. 

3  Audo,  comte  de  Paris  :  Grég.,  H  P.,  \ll,  15. 

4  Audovarius  :  Grég.,  H  F.,  W,  30. 

5  Austrovaldus,  comte  de  Toulouse  :  Grég.,  H  F.,\TIL  45;  IX,  7.3L 

6  Becco,   comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég.,  }irt.  S.  Jul.,  16. 

7  Britianus,  comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég,.  H  F.,  IV,  39. 

S  Berulfus,  comte,  phis  tard  duc  de  Tours  et  de  Poitiers  :  Fortu- 
nat, Carm.,  MI,  15 . 

9  Chramnulfus,  comte  d'Angoulème  :  Grég.,  H  F.,  VI,  8;  cf.  Glor. 
Conf.,  99  ;   le  nom  dans  Vita  Eparchii.  c.  9. 

1.  On  ne  doit  pas  chercher  dans  celte  liste  les  noms  des  comtes  qui  ont 
exercé  leurs  fonctions  en  Gaule  dans  d'autres  royaumes  que  celui  des  Francs. 
Tels  sont  le  comte  Gomacharius  dAgde,  alors  dans  le  royaume  des 
Ostrogoths  (v.  Grégoire  de  Tours,  Glor.  Marf.,  78),  tels  encore  plusieurs 
personnages  qui  paraissent  avoir  été  comtes  du  royaume  burgonde  anté- 
rieurement à  sa  conquête  par  les  Francs,  et  dont  il  sera  question  plus  loin. 


2i  GODEFROID    KLRTIl 

l'O  Conda  :  Fortunat,  Carm.,  \'II,  16,  19. 

11  Eborinus,  comte  de  Tours  :  Grég.,  V  M.,  III.  3i. 

12  Eleutherius,    comte,   plus    tard    évêque     de    Tournai    :     Fortunat, 

Vila  S.  Me  (lard  i,  II.  6. 
18   Ennodius,  comte  de   Poitiers,  plus  tard  duc  de  Tours  et  Poitiers   : 
Grég.,  H  F..  V.  -li. 

14  Eulalius,    comte  de   Clermont-P'errand     :   Grég..    H    F.,    \  III,    18, 

•21  ;  X,  8. 

15  Eunius  Mummolus,  comte  dAuxerre  :  Grég..  H  F.,  IV,  4'2. 

16  Eunomius,  comte  deTours  :  Grég..H  F.,  Y,  47,  49;  VII,  23. 

17  Evodius,  comte  de  Clermont-Ferrand  :   Vifa  S.  Dalmatii  (S   R  M., 

m.  p.  549 1. 

18  Firminus,   comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég.,  H  F.,   I\',   13,  30, 

35.   40. 

19  Gaiso,  comte  de  Tours  :  Grég.,  H  F.,  IX,  30. 

20  Galactorius,    comte   de   Bordeaux  :  Fortunat,  Carni.,  MI,   15;    X. 

19. 

21  Galienus,    comte   de    Tours    :    Fortunat,    Car  m.,    X,    12'';    Grég., 

HF.,  V,  49. 

22  Gallus.  comte  de  Chalon-sur-Saône  :  Grég.,  Glor.  Mari.,  53. 

23  Garacharius,  comte  de  Bordeaux  :  Grég..  H  F.,  \TII,  6. 

24  Georgius,  comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég.,  Glor.  Conf..  34. 

25  Gundegisilus,  comte  de  Saintes  :  Grég.,   H  F.,  ATII,  22. 

26  Gundovaidus,  comte  de  Meaux  :  Grég..  II  F.,  \TII,  18. 

27  Hilarius  :   Fortunat,  Carm.,  H  ,  12. 

28  Hortensius,  comte  de  Clermont-Ferrand    :  Grég.,   II   F.,   H,  35; 

\'P.,IV,  3. 

29  Innocentius,    comte    de    Gévaudan  :   Grég.,    II   F.,    \  I,    37,    38; 

X,  8. 

30  Justinus,  comte  de  Tours  :  Grég.,  Virt.  Mart.,  I.  40. 

31  Leudastes,  comte  deTours  :  Grég.,  H  F.,  \',  14,  47,  48. 

32  Macco,  comte  de  Poitiers  :  Grég.,  H  F.,   IX,  41  ;  X,  15,  16,  21. 

33  Maracharius,  comte  dAngouléme  :  Grég.,  H  F.,  \\  36. 

34  Xantinus,  comte  dAngouléme  :  Grég.,  H  F.,  V,  36. 

35  Nicasius,    comte     d'Autun  :  Fortunat,    \  il.    S.    Germani    Paris., 

86,  91  ;    Vita  Johannis  Reomaensis,  11. 

36  Nicetius,  comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég.,  H  F.,   \TII,  18. 

37  Nicetius.  comte  de  Dax  :  Grég.,  H  F.,  VII,  31  ;  VIII,  20. 

38  Nunnichius,  comte  de  Limoges  :  Grég.,  H  F.,  XI.  22. 

39  Ollo,  comte  de  Bourges  :  Grég.,  H  P\,  ATI,  38. 

40  Palladius,  comte  de  Gévaudan  ;  Grég.,  H  F.,  IV.  39. 

41  Papulus  :  Fortunat,  Carm.,  VI,  8. 

42  Peonius,  comte  dAuxerre  :  Grég.,  H  F.,  IX.  42. 

43  Romanus,  comte  de  Gévaudan  :  Grég.,  H  F.,  W .  39. 

44  Saluslius.  comte  de  Clermont-Ferrand  :  Grég..  II  F..  I\',  13. 


DE    LA    NATlONALmi    DES    COMTES    FRANCS  25 

45  Sicharius,  comte  de  lîourges  :  Grég.,  H  F.,  \'II,  13  '. 

i6  Sigoaldus  :  Fortunat,  Garni. ^  X,   16,  11. 

47  Syagrius  :  Frédégaire,  IV,  5. 

48  Terenciolus,  comte  de  Limog'es  :  Grég.,  H  P\,  VIII,  30. 

49  Theoduli'us,  comte  d'Angers  :  Grég.,  H  P\,  VIII,  18. 

50  Venerandus,  comte  de  Glermont-Fei'rand  :  Grog.,  V  P.,  II,  2. 

51  Waddo,  comte  de  Saintes  :  Grég.,  H  F.,  VI,  45, 

52  Wado,  comte  de  Cambrai  :   Vita  S.  Gaufferici,  c.  7,  (S  R  M..  III, 

p.  654). 

53  Willacharius,  comte    d'Orléans    (et    temporairement    de  Tours)    : 

Grég.,  H  F.,  VII,  13  ;X,  9. 

54  Werpinus,  comte  de  Meaux  :  Grég.,  H  F.,  VIII,  IS^. 

De  ces  cinquante-quatre  comtes,  il  en  est  huit  dont  nous  ne 
connaissons  pas  le  comté  :  ce  sont  Audovarius,  Berulfus,  Conda, 
Eleutherius,  Hilarius,  Papulus,  Sigoaldus  et  Syagrius.  Nous 
voyons  seulement  qu'Eleutherius  et  Berulfus  appartiennent  à  la 
Neustrie,  Audovarius  à  l'Aquitaine,  Syagrius  à  la  Burgondie, 
Conda,  Papulus,  Hilarius,  et  Sigoaldus  à  l'Austrasie.  Les  qua- 
rante-six autres  se  répartissent  sur  vingt  villes,  comme  on  le 
voit  par  ce  tableau  : 


1.  Grégoire  de  Tours  ne  donne  pas  expressément  le  titre  de  comte  à 
Sicharius,  et  ne  dit  pas  davantage  qu'il  soit  comte  de  Bourges,  mais  cela 
résulte  de  tout  son  contexte.  Au  chap.  12  du  livre  IV  il  nous  apprend  que 
le  roj  Contran  envoie  .ses  comtes  pour  s'emparer  des  villes  de  l'ancien 
royaume  de  Charibert.  Tours  et  Poitiers  essayent  de  se  défendre,  mais  les 
milices  de  Bourges  marclient  contre  elles  et  alors  Tours  se  soumet  à  Con- 
tran. Au  chap.  13  Sicharius  se  dirige  contre  Poitiers  avec  Willacharius 
comte  d'Orléans,  qui  venait  de  recevoir  le  comté  de  Tours,  «  ut  scilicel  ab 
una  parte  Toronici,  ab  alla  Biturigi  commoti  cuncta  vastarent  ».  11  n'est 
donc  pas  douteux  que  Sicharius  soit  comte  de  Bourges. 

2.  Pour  n'inscrire  sur  cette  liste  que  des  noms  absolument  sûrs,  je  n'ai 
pas  voulu  y  comprendre  celui  de  saint  Priscus  de  Lyon,  qui,  avant  de 
devenir  évêque  de  cette  ville  en  573,  avait  été  (Jomesliqiie  du  roi  Contran 
et  peut-être  aussi  comte,  comme  le  laisse  entendre  son  épita|)he  d'ailleurs 
assez  obscure  : 

Induisit  prudcns  mixto  moderamine  causis 

Jurgia  componens  more  serenifici. 
Concomis  et  dijinus  regisque  demesticus  et  sic 

Promeruit  siimmo  mente  placere  Deo. 

I.E  Blant,  Inscriiil.  chrèl.,  I,  p.  61. 


26 


GODEFROID    KIKTH 


I.  —  AQUITAINE  (37  comtes) 

Ang-oulême 3  comtes    (Chramnulfus  ,    Maracharius  , 

Nantinus). 

Bordeaux 2     »  (Galactorius,  Gararicus). 

Bourges 2      »  (Ollo,  Sicharius). 

Clermont-Ferrand ,  .      10      »  (Becco,    Britianus,     Eulalius, 

Evodius,  Firminus,  Geor- 
gius,  Hortensius,  Nicetius, 
Salustius,  Venerandus). 

Dax 1     »  (Nicetius). 

Javolz  (Gévaudan)..        3     »  (Innocentius,Palladius,  Roma- 

nus). 

Limog-es 2     »  (Nunnichius,  Terenciolusj. 

Orléans 1      »  (Willacharius). 

Poitiers 2      »  (Ennodius,   Macco). 

Saintes 2      »  (Gundegiselus,  Waddo). 

Tours 7      »  (Alpinus.Eborinus,Gaiso,  Jus- 

tinus,Leudastes,  Eunomius, 
Galienus,  plus  \\  illacharius 
mentionné  k  Orléans  ). 

Toulouse \      »>  (Austrovaldus). 

—       1      »  (Audovarius). 

II.  —  RURGONDiE  (6  comtes) 

Autun 1  comte  (Nicasius). 

Auxerre 2  »  (Eunius,  Peonius). 

Chalon-sur-Saône...  1      »  (Gallus). 

Lyon 1  »  (  Armentarius). 

— 1  »  (Syagrius). 

III.  —   FRANCE  (fl  comtes) 

A.  —  Neustrie  (7). 

Angers 1   comte  (Theodulfus). 

Cambrai 1      »  (Wado). 

Meaux 2     »         (Gundovaldus,  Werpinus). 


DE    LA    NATIONALITÉ    DES    COMTES    FRANCS  27 

Paris.  ' 


1 
1 

»         (Audo). 

»          (Eleutherius). 

1 

»          (Berulfus). 

B. 

—  Auslrasie  (4). 

4 

comte  (Conda). 

1 

»          (Hilarius). 

1 
1 

»          (Papulus). 
»          (Sigoaldus). 

Comme  on  le  voit,  et  comme  il  fallait  s'y  attendre  étant  donné 
le  champ  d'observation  de  nos  témoins,  la  majorité  des  villes 
sur  lesquelles  nous  sommes  renseignés,  c'est-à-dire  12  sur  20, 
appartient  à  l'Aquitaine,  où  Grégoire  de  Tours  est  né,  où  lui- 
même  et  Fortunat  ont  été  évêques.  C'est  donc  principalement 
ce  pays,  c'est-à-dire  la  France  au  sud  de  la  Loire,  qui  sera  en 
question  dans  nos  recherches.  La  Burgondie  et  la  France  propre- 
ment dites  y  seront  intéressées  pour  une  part  beaucoup  moindre. 

Si  maintenant  nous  examinons  notre  liste  de  o4  noms  au 
point  de  vue  de  la  langue  à  laquelle  ils  appartiennent,  nous 
remarquons  qu'ils  se  partagent  en  latins  et  germaniques  de  la 
manière  suivante  : 


i .  Outre  ces  vingt  villes,  Grégoire  en  mentionne  encore  trois  autres  qui 
avaient  des  comtes  :  Vormand  (Gl.  Mai-t.  72)  Rouen  (H.  F.,  VI,  31,  p.  271]  et 
Chàteaudun.  On  sait  que  les  Mérovingiens  avaient  voulu  faire  de  cette  der- 
nière, détachée  de  Chartres,  une  civitas  ;  c'est  pour  cette  raison  qu'ils  y  mirent 
des  comtes  et  qu'ils  essayèrent  d'y  fonder  un  évêché.  (Greg.  H,  F.,  VII,  29j. 
Quant  à  un  comté  de  Brioude  admis  par  Fauriel,  Histoire  de  la  Gaule  méri- 
dionale, II,  p.  129,  par  Lehuërou,  Histoire  des  Insfiliitions  mérovingiennes, 
p.  324,  etpar  Krusch,  S/?  .V,  III,  p.  664,  j'ai  montré  ailleurs  [Revue d'Auvergne, 
sept  .-oct.  1900)  qu'il  n'a  pas  existé  à  cette  date.  Rien  donc  n'autorisait  Lehuërou 
à  écrire,  en  s'appuyant  sur  les  deux  cas  dont  nous  venons  de  nous  occuper  : 
«  II  y  en  avait  un  (un  comte;  non  seulement  dans  chaque  cité  comme  du 
temps  des  empereurs,  mais  encore  dans  un  grand  nombre  de  ces  divisions 
territoriales  de  moindre  étendue,  dont  la  réunion  formait  le  territoire  de  la 
cité,  et  que  Ton  nommait  des  pagi.  » 


28 


GODEFKOID    KLRTH 


NOMS    LATINS    (30). 

Alpinus. 

Armentarius. 

Britianus. 

Eleutherius. 

Ennodius. 

Eulalius. 

Eunius. 

Eunomius. 

Evodius. 

Firminus. 

Galactorius. 

Galienus. 

Gallus, 

Georgius. 

liilarius. 

Horlensius. 

Innocentius. 

Justinus. 

IS'icasius. 

Nicetius  de  Clermont. 

Nicetius  de  Dax. 

Nunnichius. 

Palladius. 

Papulus. 

Peonius. 

Romanus. 

Salustius. 


NOMS    GERMANIQUES   (24). 

Audo. 

Audovarius, 

Austrovaldus. 

Becco. 

Berulfus. 

Chramnulfus. 

Conda. 

Eborinus. 

Gaiso. 

Garacharius. 

Gundegiselus. 

Gundovaldus. 

Leudastes. 

Macco. 

Maracharius. 

Nantinus. 

Ollo. 

Sicharius. 

Sigoaldus. 

Theodulfus. 

Waddo. 

Wado. 

^^'illacharius. 

W'erpinus  * . 


Terenciolus. 
Venerandus. 


1.  Dans  ce  classement  il  y  avait  quelques  noms  douteux  que  j'ai  tous 
attribués  à  la  liste  germanique  pour  n'appuyer  mes  conclusions  que  sur 
des  données  irréfragables.  Ce  sont  :  1°  Becco  ;Fôrstemann,  Altdeulsches 
Namonhuch.  I,  col.  2'J6,  257.)  —  2°  Leudastes.  dont  le  suffixe,  selon  Foers- 
temann,  o.  c,  I,  col.,  491,  d'accord  avec  J.  Grimm,  Geschichte  tier  deul- 
schen  Sprache,  p.  541,  serait  identique  avec  le  vieux  suffixe  germanique 
gast  qu'on  retrouve  dans  des  noms  célèbres  comme  Arbogast  et  dans 
ceux  des  prudhommes  de  la  loi  salique  :  'VS'idogast,  Wisogast,  Salegast  et 
Aregast,  ainsi  que  plusieurs  autres.  Et  de  fait  nous  trouvons  dans 
les  noms  mérovingiens  la  forme  Arbogast  adoucie  en  Arboast.  D'autre 
part,  le  radical  Leiid  de  Leudastes  est  lui-même  un  vocable  ger- 
manique. Mais  est-il  certain  que  Leonastis,  nom  d'un  archidiacre  de 
Tours  (Grégoire  de  Tours,  H.  F.,  V,  6.'i,  Vidastis,  nom  d'un  particulier 
de  Tours  dont    les    relations  de  parenté  sont  romanes,   et     qui   porte   le 


DE    LA    NATIONALITI':    DKS    COMTES    FKANCS  29 

Et  voici  dans  quelles  proportions  ils  se  répartissent  sur  les 
trois  royaumes. 

Coinlc's  à  noms  latins  Comlcs  à  noms  jrcrmaniqucs 

Aquitaine 21  16 

Burgondie 6  0 

France 3  8 

"30"  2i 

Mais  quel  est  le  rapport  de  ces  noms  à  la  nationalité  de  ceux 
qui  les  portent  ? 

Je  me  suis  expliqué  au  long-,  sur  cette  question,  dans  mon 
étude  intitulée  :  La  France  et  les  Francs  clans  la  langue  politique 
du  moyen  àge^,  et  je  puis  me  borner  à  rappeler  ici  les  conclu- 
sions de  ce  travail. 

1.  Avant  lépoque  d'Auguste,  on  doit  considérer  comme 
Germain  quiconque  porte  un  nom  g-ermanique,  et  comme  Romain 
quiconque  porte  un  nom  romain. 

2.  A  partir  de  l'époque  d'Aug-uste.  il  faut  cesser  de  conclure 
du  nom  à  la  nationalité  en  ce  qui  concerne  les  porteurs  de  noms 
romains.  S'il  reste  vrai  que  quiconque  porte  un  nom  germanique 
doit  être  pris  pour  un  Germain,  nous  constatons  que  beaucoup 
de  Germains,  en  particulier  ceux  qui  prennent  du  service  dans 
les  armées  impériales,  cachent  sous  un  nom  romain  leur  origine 
barbare  -. 

3.  Vers  le  commencement  du  iv*"  siècle,  cette  prédilection  des 
barbares  pour  les  noms  romains  vient  à  s'allaiblir.  Ils  semblent 

surnom  d'.4yus  (Grégoire  de  Tours,  //.  F.,  VI,  13  et  VII,  3.),  Leuhaatea, 
nom  d'un  abbé  du  diocèse  de  Tours  (Grégoire  de  Tours,  //.  F.,  IV,  II.), 
Vinaslis,  nom  d'un  aveugle  venu  à  Tours  de  rec/ione  sua  pour  implorer  sa 
guérison  au  tombeau  de  saint  Martin  (Grégoire  de  Tours,  Virl.  Martin., 
Il,  23)  soient  des  noms  composés  avec  le  suûxe  (/as/  altéré  dès  cette  époque 
en  —  as/?  Le  nom  du  père  de  Leudastes,  que  Grégoire,  //.  F.,  V.  48. 
appelle  Leuchadius  fLeocadiusi  et  qui  est  un  serf,  est  dans  tous  les  cas  un 
nom  romain,  et  cela  suffit  pour  nous  autoriser  à  affirmer  son  origine 
romaine,  au  moins  du  côté  paternel.  —  3°  Macco.  V.  Foerstemann,  o.  c, 
I,  col.  884,  sous  rnag-.  —  4°  Ollo.  V.  Foerstemann,  o.  c,  I,  col.  181,  sous 
au/-.  —  5°  Nantinus.Y.  Foerstemann,  o.  c.  I,  col.  949-932. 

i.  Revue  des  Questions  historiques,  t.  LVII. 

2.  Par  exemple  CiviIis,Maximin,  Bonitus,SiIvanus,  Magnentius,  son  frère 
Decentius. 


30  (iODEFROID    K[RTH 

dédaig'ner  de  se  laisser  naturaliser,  même  alors  quils  servent 
l'empire,  et  ils  arborent  fièrement  leurs  noms  germaniques  au 
milieu  des  armées  impériales  ^  Nous  voyons  durer  cette  affecta- 
tion dorgaieil  national  pendant  toute  la  période  des  invasions,  et 
même  assez  longtemps  après. 

4.  A  partir  de  la  conquête  de  la  Gaule  par  Clovis.  ce  sont. 
pour  la  première  fois  dans  1" histoire,  les  provinciaux  de  la 
Gaule  qui  aiTectent  de  prendre  des  noms  germaniques,  et  qui 
sem]>lent  vouloir  se  faire  naturaliser  barbares.  Ce  phénomène, 
qui  s'explique  en  grande  partie  par  la  popularité  des  conquérants 
francs,  est  particulier  à  ce  peuple,  nous  ne  le  retrouvons  pas 
chez  les  peuples  ariens  de  la  Gaule,  où  l'opposition  entre  les  deux 
races  garde  toute  son  acuité  et  continue  de  se  caractériser  par 
l'opposition  des  vocabulaires  onomastiques. 

Ces  propositions  —  pour  la  démonstration  desquelles  je  ren- 
voie au  travail  cité  plus  haut  —  impliquent,  en  ce  qui  concerne 
notre  liste  de  comtes  francs,  la  conclusion  suivante  : 

Tous  ceux  des  comtes  francs  qui  portent  un  nom  romain  sont 
de  nationalité  gallo-romaine:  aucun  d'eux  ne  peut  être  considéré 
comme  ayant  une  origine  barbare,  (^e  sont  des  fonctionnaires 
royaux  recrutés  pjarmi  la  population  indigène  ''. 

Quant  à  ceux  qui  [jortent  un  nom  germanique ,  il  n'est  pas 
possible  de  déterminer  leur  nationalité  sur  la  foi  de  ce  seul  indice. 
Les  uns  sont  d'origine  barbare  sans  doute.,  les  autres  de  race 
gallo-romaine.  Déterminer  la  proportion  des  uns  et  des  autres  est 
a/faire  de  recherches  spéciales  sur  la  base  d  autres  indications. 

Les  éléments  me  manquent,  par  malheur,  pour  pousser  plus 
avant  et  pour  établir  avec  plus  de  précision  l'état  civil  de  nos  vingt- 
quatre  comtes  à  noms  germaniques.  Tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est 
que  Becco,  comte  de  Clermont.  est  très  probablement  un  barbare. 


1.  Par  exemple  Lanioi4;aisus,  Malarich,  Mellohaudes,  Arbogastes.  Bauot, 
Edobincus,  Nevitta,  Dagalaifus. 

2.  Ce  point  étant  capjital,  je  crois  utile'  de  reproduire  ici  les  principales 
références  bibliographiques  de  cette  assertion  ;  ce  sont,  outre  mon  propre 
travail.  Valois,  Rer.  Francic.,\U,  p.  .391  ;  Loebell,  Grerjorvon  Tours,  p.  76; 

Hoth,  Geachic/ite  fies  Bene/icialwesens,  p.  iOO. 


DE  LA  NATIO.NALII  t;  DES  COMTES  FRANCS  31 

et  qu'il  fut  préposé  au  gouvernement  de  cette  ville  à  l'époque  où 
le  roi  Thierry  I  venait  de  réprimer  avec  la  plus  sauvage  énergie 
la  tentative  qu'on  avait  faite  de  soustraire  l'Auvergne  à  son 
joug.  En  pareilles  circonstances,  la  prudence  conseillait  de  con- 
fier le  pays  à  un  barbare,  sur  lequel  on  pouvait  comj)ter,  et  non 
plus  à  un  indigène  '.  Leudastes,  par  contre,  me  semble  plutôt  un 
gallo-romain  :  c'est  un  serf,  et  son  père  porte  le  nom  romain  de 
Leocadius  ~.  Pour  les  autres,  je  n'essayerai  pas  même  de  conjec- 
turer :  ce  serait  deviner  et  non  chercher.  Admettons,  pour 
rester  dans  la  vraisemblance,  qu'une  moitié  est  de  race 
germanique  et  l'autre  gallo-romaine,  et  nous  arrivons  aux 
résultats  numériques  suivants  : 

30  -f-  12       =42  gallo-romains. 
24  —    12       ==  12  barbares. 
Jî 

Il  est  assurément  bien  intéressant  de  constater  que  dès  le  lende- 
main de  la  conquête  de  l'Aquitaine,  les  rois  francs  confièrent  le 
gouvernement  de  ce  pays,  non  pas  à  des  gens  de  leur  race  comme 
on  le  dit  toujours,  mais  aux  grandes  familles  indigènes.  Mais  ce 
résultat  mérite  d'être  un  peu  plus  précisé,  et  nous  avons  à  faire 
remarquer  tout  d'abord  qu  à  en  juger  par  nos  textes,  toutes  les 
provinces  ne  furent  pas  traitées  de  la  même  manière.  Il  en  est 
deux  sur  lesquelles  nous  sommes  un  peu  plus  renseignés  que 
sur  les  autres  :  c'est  l'Auvergne  et  la  Touraine.  L'Auvergne,  pays 
de  vieille  et  puissante  aristocratie,  n'a  pas  connu  d'autres  gou- 
verneurs que  les  membres  de  ses  grandes  familles  :  à  part  une 
courte  période  d'état  de  siège  qui  n'a  pas  duré  plus  de  deux  ans, 
tous  ses  comtes  connus  au  vi*'  siècle  appartiennent  à  la  noblesse 
indigène.  Bien  plus,  il  apparaît  fort  clairement  qu'il  y  a  en 
Auvergne  trois  ou  quatre  très  grandes  familles  qui  se  disputent 
en  quelque  sorte  les  fonctions  comtales.  Outre  celle  de  Sidoine 
Apollinaire  et  celle  de  Grégoire  de  Tours,  qui  ont  chacune  un 
représentant  parmi  les  dix  dignitaires  de  notre  liste,  il  y  celle 

1.  Voyez  mon  étude  intitulée  :  Les  ducs  et  les  comtes  d'Auvergne  au 
VI^  siècle,  dans  la  Revue  d'Auvergne,  sept.-oct.  1900. 

2.  V.  ci-dessus,  p.  28,  note. 


.32  (iODEFROlD    KLRTH 

d'IIortensius,  représentée  par  deux  comtes  (Hortensius  lui-même, 
et  Salustius).  et  celle  de  Britianus,  qui  en  fournit  également 
deux  (Britianus  et  Firminus'i .  sans  compter  Palladius  ,  fils  de 
Britianus.  qui  gouverna  le  Gévaudan.  Si  nous  étions  un  peu  plus 
informés,  nous  arriverions  peut-être  à  faire  rentrer  dans  lune  ou 
dans  l'autre  de  ces  familles  tous  les  autres  comtes  d'/Vuvergne  ; 
quoi  qu'il  en  soit,  voilà  quatre  familles  qui  donnent  à  elles  seules 
six  comtes  d'Auvergne  sur  dix  connus. 

Les  choses  ne  se  présentent  pas  avec  la  même  netteté  en 
Touraine.  Nous  ne  savons  pas  si  ce  pays  possédait  une  aristo- 
cratie aussi  prépondérante  que  l'Auvergne.  Nous  voyons  cepen- 
dant que,  sur  ses  sept  comtes  (ou  huit  en  y  comprenant  Wil- 
lacharius),  quatre  portent  un  nom  romain  et  sont  par  conséquent, 
en  vertu  de  notre  critérium^  de  race  gallo-romaine.  Un  cinquième, 
bien  que  portant  un  nom  barbare,  appartient  à  la  même  race  : 
c'est  Leudastes,  fils  de  Leocadius.  Il  ne  reste  donc  que  trois 
comtes  pour  lesquels  on  peut  à  la  rigueur  revendiquer  une  ori- 
gine barbare  :  Eborinus,  Gaiso  et  Willacharius.  Et  encore  est- 
on  bien  loin  de  pouvoir  l'affirmer. 

Nos  comtes  de  Tours  ont-ils  été  des  indigènes?  Il  semble 
bien  qu'on  puisse  l'affirmer  de  deux  d'entre  eux  :  Galienus, 
ami  de  Grégoire  de  Tours,  et  Eunomius.  qui  fut  choisi  par  la 
population  elle-même.  Leudastes,  par  contre,  est  étranger  au 
pavs.  et  peut-être  aussi  Gaiso.  son  prédécesseur,  que  Chari- 
bert  plaça  à  la  tête  du  pays  après  en  avoir  hérité  de  son  frère 
Clotaire.  Ce  double  choix  prouve  chez  Charibert  peu  de  confiance 
dans  les  indigènes,  et  tout  son  règne  semble  trahir  un  homme  plus 
violent  qu'adroit.  Par  contre.  Chilpéric,  à  deux  reprises,  aban- 
donna le  choix  du  comte  à  la  population  elle-même  :  ménage- 
ment habile  envers  un  peuple  à  peine  soumis  et  qu'il  s'agissait  de 
s'attacher  par  un  lien  plus  solide  que  celui  de  la  peur.  On  serait 
tenté  de  croire  que  les  autres  comtes  de  Touraine  dont  on  ne 
nous  signale  pas  la  provenance  étaient  également  des  indigènes. 
Et  dans  ce  cas,  il  y  a  quelque  probabilité  en  faveur  de  leur 
origine  aristocratique.  Un  homme  de  petite  naissance  pouvait 
bien,  comme  Leudastes,  être  mis  à  la  tête  d'un  pays  où  il  arrivait 
en  étranger,  mais  on  ne  se  figure  pas  bien  le   prestige  qu'aurait 


DE    LA    .NATIONALITÉ    DES    COMTES    FRANCS  33 

possédé  un  comte  que  ses  administrés  auraient  pu  voir  travailler 
sous  le  fouet  ou  livré  à  quelque  occupation  servile. 

A  part  l'Auverg-ne  et  la  Touraine,  les  autres  provinces  ne 
nous  fournissent  guère  d'indication.  Nous  voyons,  il  est  vrai, 
que  les  trois  comtes  de  Gévaudan  sont  romains,  et  que  l'un 
d'eux  appartient  à  l'aristocratie  arverne  ;  nous  voyons  d'autre 
part  que  trois  comtes  de  lAngoumois  portent  des  noms  germa- 
niques. Si  cela  sufTit  pour  autoriser  un  raisonnement,  je  dirai 
que  le  Gévaudan,  contigu  à  l'Auvergne,  était  comme  elle  fonciè- 
rement romain  et  aristocratique  ;  tandis  qu'Angoulême,  qui,  du 
haut  de  son  promontoire  escarpé,  avait  résisté  la  dernière  à 
Clovis  —  il  fallut,  selon  la  légende,  un  miracle  pour  avoir  rai- 
son d'elle  —  était  peut-être  trop  peu  ralliée  au  régime  franc  pour 
qu'on  osât  y  nommer  des  comtes  indigènes.  Mais  ce  ne  sont  là 
que  des  conjectures  qu'une  connaissance  plus  complète  des  faits 
dissiperait  peut-être,  et  j  ai  hâte  d'abandonner  ce  terrain. 

Il  semble  qu'on  puisse  être  un  peu  plus  affîrmatif  en  ce  qui 
concerne  la  Burgondie.  Les  six  comtes  que  nous  rencontrons 
dans  ce  pays  sont  tous  romains  ;  aucun  n'appartient  à  la  race 
burgonde  ou  franque.  Pourquoi?  Peut-être  parce  que  les  rois 
francs,  au  lendemain  de  la  conquête,  ont  eu  intérêt  à  appeler 
aux  fonctions  comtales  les  Gallo-Romains  dont  ils  étaient  sûrs, 
et  à  en  écarter  les  Burgondes,  qui  avaient  combattu  contre  eux. 
Delà  sorte,  au  surplus,  ils  maintenaient  l'ancienne  hostilité  qui, 
en  Burgondie  comme  dans  tous  les  royaumes  ariens,  sévissait 
entre  les  indigènes  catholiques  et  les  conquérants  hétérodoxes. 
Il  y  avait  dans  cette  politique  un  double  profit  pour  eux,  et  il  n'y 
a  pas  de  doute  qu'elle  ait  été  réellement  suivie.  Je  dois  cepen- 
dant observer  que  dès  le  temps  des  rois  burgondes,  plusieurs 
dignitaires  de  ce  pays  sont  également  des  Gallo-Romains  ;  tels 
sont  saint  Grégoire  de  Langres  qui,  avant  de  devenir  évêque  en 
506  ou  507,  avait  été  comte  d'Autun  pendant  quarante  ans  '  ; 
Namatius,  évêque  de  Vienne,  qui,  mort  en  522,  avait  rempli  les 
fonctions  de  patrice  avant  son  épiscopat  -;  Pantagatus,  dont  l'in- 
scription funéraire  est  à  Vaison  ^. 

i.  Grégoire  de  Tours,  V.  F.,  VII,  1. 

2.  Le  Blant,  Inscriptions  chrétiennes  de  la  Gaule,  II,  p.  06. 

3.  Id..  ibid.,  II.  p.  218. 

Mélanges  fntil  Fuhre.  3 


34  GODEFROID    KLRTH 

Quant  au  royaume  des  Francs  proprement  dit,  il  nest  pas 
étonnant  que  nous  y  trouvions  une  plus  forte  proportion  de 
comtes  à  noms  g'ermaniques.  Le  mélang-e  des  noms,  dans  ce 
pays,  n  était  que  1  indice  du  mélange  des  races  qui  y  vivaient 
sur  le  pied  de  la  plus  absolue  éj^alit^.  Il  n'en  est  pas  moins  inté- 
ressant de  voir  un  comte  de  race  romaine.  Eleuthère,  devenir 
Tévêque  de  la  ville  qui  avait  été  le  berceau  de  la  monarchie 
franque.  Un  tel  choix  est  en  quelque  sorte  symptomatique  ;  il 
achève  le  tableau  de  la  condition  politique  faite,  sous  le  gou- 
vernement des  rois  mérovingiens,  à  la  population  indigène  et 
en  particulier  à  son  aristocratie.  Dès  le  premier  jour,  le  conqué- 
rant franc  sest  confié  à  ces  peuples  qu'il  venait  de  mettre  sous 
son  autorité,  et  les  a  appelés  au  partage  de  ses  plus  hautes  attri- 
butions politiques.  Cela  suffit  pour  montrer,  dune  part,  sa 
popularité  en  Aquitaine  et  en  Bourgogne  à  partir  de  la  première 
heure,  et,  d'autre  part,  la  parfaite  égalité  qui  régnait  entre  les 
barbares  et  les  indigènes  dans  1  empire  franc  '. 

Godefroid  Kurth. 

1.  Depuis  que  ces  lignes  sont  écrites,  j  ai  continué  mes  recherches  sur 
les  populations  de  la  Gaule  et  sur  leurs  gou%erneursdans  les  quatre  mono- 
graphies suivantes  :  1°  Les  comtes  d'Auverr/ne  au  VI^  siècle  Bulletin  de 
l'Académie  Royile  de  Belgique,  novembre  1899).  —  2o  Les  nationalités  en 
Auvergne  au  VI^  siècle  (même  recueil,  avril  1900.  Réimprimé  dans  la 
Revue  d'Auvergne,  novembre-décembre  1900. j  —  3°  Les  ducs  et  les  comtes 
d'Auvergne  au  VI^  siècle  (Revue  d'Auvergne,  septembre-octobre  1900).  C'est 
le  remaniement  et  le  développement  de  1.  —  4"  Les  ducs  et  les  comtes 
de  Touraine  au  VI"  siècle  (Bulletin  de  l'Académie  Royale  de  Belgique, 
décembre  1900  . 


FRAGMENTS  DE  GREGOIRE  LE  GRAND 

EN  SEMI-ONCIALE 


L'œuvre  considérable  du  pape  saint  Grég-oire  le  Grand  semble 
avoir  joui  d'une  grande  popularité  pendant  la  période  mérovin- 
gienne. On  ne  peut  pas  faire  des  recherches  paléographiques  sur 
récriture  onciale,  la  semi-onciale  ou  la  minuscule  mérovingienne 
sans  rencontrer  des  textes  de  cet  auteur  échappés  aux  ravages 
du  temps.  A  Londres^,  à  Saint-Gall -,  à  Saint-Paul  en  Carin- 
thie^,  à  Saint-Pétersbourg  4,  on  conserve  des  manuscrits  ou  frag- 
ments de  manuscrits  de  saint  Grégoire,  bien  précieux  pour 
l'étude  de  la  minuscule  des  temps  mérovingiens.  Nous  avons  de 
bons  spécimens  de  l'écriture  onciale  des  vu^  et  viu*^  siècles  dans 
le  Liber  pastoralis  de  Troyes  (n**  504),  et  dans  celui  de  Paris 
(lat.  9o61,  d'origine  irlandaise)  ;  des  Moralia  in  Job  (lib.  23-27) 
dans  le  manuscrit  de  Paris  ^,  lat.  2206;  un  quaternion  des 
Homélies  (formant  le  dix-septième  cahier  d'un  manuscrit  perdu) 
est  conservé  à  Rome  à  la  Bibliothèque  Victor-Emmanuel,  dans 
le  manuscrit  n°  1372  (olim  S.  Croce)  ^  ;  enfin  quatre  feuillets  des 


1.  Cf.  Catalogue  of  ancien l  manuscripts  in  the  Brilish  Muséum.  Latin, 
pi.  29  et  33  (Moralia). 

2.  Bibl.  du  chapitre,  n»  214  (Dialogi,  II,  28  sq.). 

3.  Bibl.  des  Bénédictins,  ms.  XXV,  d.  65  (Dialogi,  IV,  27  sq.). 

4.  Bibl.  Impériale,  Q-OTA-  1-  14,  autrefois  à  Saint-Germain-des-Prés 
n°  161,  puis  789.  Voy.  Gillert,  Neues  Archiv,  V,  p.  250  [Homel.  in  Ezech., 
lib.  I). 

5.  Cf.  Nouv.  traité  de  diplomatique ,  111,  173,  n.  1. 

6.  M.  Giorgi,  dans  le  savant  Catalogue  manuscrit  qu'il  a  rédigé  pour  la 
Bibliothèque  Victor-Emmanuel,  attribue  ce  cahier  au  vii«  siècle,  alors  que 
Reifferscheid  (Biblioth.  patrum  Italica ,  I,  144)  le  disait  du  viii'  ou 
IX*  siècle.  Je  le  crois  du  viii^. 


36  EMILE    CHATELAIN 

.Homélies  sur  EzéchieL  en  onciale  de  la  même  époque,  se 
trouvent  k  la  Bibliothèque  de  l'Université  de  Turin  K 

Je  me  propose  d'attirer  l'attention  sur  vingt-deux  pages  d'un 
manuscrit  qui  contenait  les  Homeliae  in  Ezechielem,  et  dont 
l'écriture  en  grosse  semi-onciale ,  analogue  au  Cassien  d'Autun, 
peut  remonterau  vu''  siècle,  cest-à-dire  à  une  date  peu  postérieure 
à  la  composition  même  de  ces  Homélies  par  saint  Grégoire. 

Dans  son  Inventaire  des  manuscrits  de  Sainf-Germain-des- 
Prés  (1868),  M.  Léopold  Delisle  a  révélé  que  les  feuillets  de 
garde  des  manuscrits  latins  12207,  12238  et  12243  contiennent 
des  fragments  de  matière  théologique  en  écriture  semi-onciale. 
En  examinant  lesdits  fragments  pour  une  étude  que  j'ai  entre- 
prise sur  ce  genre  d  écriture .  j'ai  reconnu  que  les  feuillets  placés 
au  commencement  et  à  la  fin  du  premier  manuscrit,  comme  ceux 
qui  se  trouvent  k  la  fin  des  deux  autres,  proviennent  d'un  seul  et 
même  exemplaire  de  saint  Grégoire  dépecé  k  l'époque  carolin- 
gienne pour  protéger  d'autres  volumes.  Le  fait  le  plus  curieux, 
c'est  que  les  Bénédictins,  qui  ont  employé  pour  leur  grande  édi- 
tion de  saint  Grégoire  (Paris.  1703)  divers  manuscrits  de  Saint- 
Germain-des-Prés,  ne  semblent  pas  avoir  connu  l'existence  de 
nos  fragments  ".  Du  reste,  ce  n'est  guère  que  de  nos  jours  qu'on 
a  pris  soin  de  mentionner,  dans  les  Catalogues  de  manuscrits,  la 
présence  des  feuillets  de  garde,  dont  le  contenu  est  souvent  plus 
important  que   le   corps  même  du  manuscrit  décrit  3.  Ces  frag- 

1.  Ms.  V .  IV,  I.  fragment  10.  On  y  compte  vingt  lignes  à  la  page,  qui 
mesure  vingt-deux  centimètres  de  liant,  et  vingt  de  large.  Cf.  Reiffer- 
scheid,  /.  c,  II,  p.  123. 

2.  Le  plus  ancien  manuscrit  qu'ils  citent  pour  les  Homélies  sur  Ézéchiel 
est  le  German.  161  (le  même  cité  plus  tard  sous  le  n"  789,  dans  le  Xouv. 
traité  de  diplom.,  III,  iOl,  213,  243,  432,  en  écriture  mérovingienne,  pro- 
venant de  Corbie),  transféré  aujourd'hui  à  Saint-Pétersbourg.  Voyez  ci- 
dessus.  Les  Bénédictins  parlent  encore  de  trois  autres  mss.  de  Saint- 
Germain  'peut-être  les  n°'  I22o0-I22o2  de  la  Bibliothèque  nationale). 

3.  C'est  ainsi  que  M.  L.  Delisle  retrouvait  naguère  dans  le  feuillet  final 
du  ms.  13368  (olim  S.-Germ.  633,  puis  131),  rapproché  du  fol.  1  de  N.  a. 
1.  2199  et  des  fol.  32-33  du  ms.  169  d'Orléans,  un  beau  fragment  en  semi- 
onciale  du  vi^  siècle  de  saint  Augustin ,  Contra  duas  epistolas  Pelaqiorum 
(Bulletin  de  la  Soc.  de  VOrléanais,  1885,  p.  313  sq.),  dont  on  peut  voir  un 
fac-similé  dans  les  Mémoires  de  l'Acad.  des  Inscr.,  XXXII,  l^«  p.,  reproduit 
partiellement  dans  Reusens,  Eléments  de  paléographie  (Louvain,  1899), 
pi.  IV. 


FRAGMENTS    Dl-J    GUÉGOIRE    LE    GRAMi  'M 

ments  ont  parfois  une  g-rande  valeur  au  point  do  vue  paléoj^ra- 
phique,  et  ils  nous  permettent  d'ajouter  quelques  anneaux  k  la 
chaîne  si  fragmentaire  de  l'histoire  des  écritures  usitées  avant 
Charlemagne. 

Voici  Tordre  dans  lequel  il  faut  lire  les  feuillets  de  notre  vieux 
manuscrit  dont  les  pag^es.  composées  de  vingt-six  lig^nes,  mesu- 
raient environ  ().2()  de  haut  et  0,16  de  large  (l'écriture  seule  cou- 
vrant 0,196  sur  0,1  18;. 


1"  Ms.  latin   12207. 

Fol.    146  v°,  col.   h  :  «  lemporalia   non  cogitans  sed  aeterna.   Quia 

propter  homines  homo  ».  Homel.  in  Ezechielem,  I,  ni,  13  (Migne, 

Patr.  Lai.,  t.  LXXVI,  col.  812  a). 

Fol.  146  r",  col.  n  :  «  fieret  Humana  corda  ad  conteniplandam  uerbi 

excellentiam  penna  contemplationis  uolanl  quorum  pennae  iunctae 

sunt  alte[rius]  ».  1,  ni,  14-15  (Migne,  col.  812  b-ci. 

Manquent  trois  doubles  feuillets  ou  12  pages  qui  formaient  le  milieu 
d'un  quaternion. 

Fol.  146  r°,  col.  h  :  «  Animalia  signari  unusquisque  perfectus 
potest  etenim  laeta  a  sinistris  uero  ».  I,  iv,  2  (Migne,  col.  816  a). 

Fol.  146  v'',  col.  a  :  «  tristia  habemus.  L'nde  et  sinislrum contris- 

tati,  homo  ergo  et  leo  ».  1,  iv,  3  (Migne,  col.  816  b-c). 

Les  12  pages  suivantes  forment  les  trois  quarts  d'un  même  quater- 
nion. 

Fol.  A  r°,  col.  h  :  «  eis  a  dextris  est.  Quia  redemptoris  nostri  eos 
incarnatio  vivificat in  prin  ».  I,  iv,  3  (Migne,  col.  816  c). 

Fol.  A  v°,   col.  a  :  «  cipio  non  intellegit  occupari  ad  ques  ».  I, 

IV,  3  (Migne,  col.  8r6  d-817  a]. 

Manque  un  feuillet  ou  2  pages. 

Fol.  B  r°,  col.  b  :   «  duae  uero  tegebant  paenitentia  ab  omni  ». 

I,  IV,  5  (Migne,  col.  817  c-d). 

Fol.  B  v",  col.  a  :  «  potentis  Dei  oculis  eorum  mala  ponilur.  Et 

hoc  unde  ope  ».  I,  iv,  5  (Migne,  col.  818  a). 

Fol.  145  v°,  col.  h  :  «  ritur  desuper  ducitur.  Quando  ergo  abdicamus 

mala Libet,  fratres  carissimi  gentium  vocare  et  qualiter  ».  I,  iv.  5 

(Migne,  col.  818  b). 

Fol.  145  r°,  col.  a  :  «  Sanctum  illud  animal  alis  quattuor  innitalur 

aspicere.   Ex  quibus verbis  quid  aliud  quam   diiritia    ».    I,  iv,   6 

(Migne,  col.  818  c). 


38  ÉMILK    CHATELAIN 

.Fol.  145  r",  col.  h  :  «  nostrae  mentis  accusalur Gur  duae  quae 

extensae  sunt  ».  I,  iv,  6-7  (Migne,  col.  818  d-819  a). 

Fol.  145  v",  col.  a  :  «  dicuntur  esse  coniunctae  et  duae  quae  corpus 

contegunt  diuersum     est    quod     déplorant    ».    I,    iv,    7    (Migne, 

col.  819  a). 

Fol.  B  V",  col.  h   :   "  sequitur.  Kt  unumquodque  eorum  utrum 

surgat  an  defluat  ».  I,  iv,  8    Migne,  col.  819  b). 

Fol.  B  r°,  col.  a  :  «  Quisquis  uero  uitae  suae  custodiam  neglegit 

Et  scimus  quia  uehe  ».  I,  iv,  8  (Migne,  col.  819  c-d). 

Manque  un  feuillet  ou  "2  pages. 

Fol.    A    v°,   col.    h   :   c    est  ante  nos  ponere  ut   pinnata  et  non 

ponunt  pessima  quae  commit  ».  1,  iv,  9    Migne,  col.  820  b). 

Fol.  A  r",  col.  a  :  «  tunt.  Hi  videlicet  coram  facie  sua  non  ambulant 
homicidaest.  Considérât  ».  I,  iv,  10  (Migne,  col.  820  c-d). 

Manquent  trois  feuillets,  qui  permettraient  le  raccord  avec  le  fragment 
suivant. 

2°  Ms.  latin  12243. 

Fol.  235  r°,  col.  A  :  «  et  tamen  faciat  secunda  qui  enim  perse- 

uerauerit  usque  in  finem  hic  saluus  erit  ».  I,  v,  3  (  Migne  col.  822  c). 

Fol.   235  v°,   col.  a    :    <i    et   sicut  per  Salomonem  dicitur  iustorum 

semita locutionis  exemplo  operis  accipit   ut  accendatur  ».  I,  v,  5 

(Migne,  col.  822  d). 

Fol.  235    v",  col.  A   :   u   in  amore  veritatis  peccatorum tenebras 

corruant;  lampades  ».  I,  v,  5  (Migne,  col.  823  a-b). 

Fol.  235  r°,  col.  a  :  «  fiunt;  hoc  uero  inter  carbones  et  lampades 

exempla  uirtutum  praerogant  ».  I,  v,  5  (Migne,  col.  823  b). 

3°  Ms.  latin   12238. 

Fol.  128  r°  :   «  considerationem  litterae  leniter  tangendo contra 

mentem  praeualent  ».  I,  xii,  15  (Migne,  col.  924  b). 

Fol.  128  v"  :    (■  quae   inopinata   non    ueniunt docentium    atque 

audientium  ».  I,  xn,  15-16  i  Migne,  col.  924  c). 

J'ajouterai  quelques  passages  dans  lesquels  le  texte  des  frag- 
ments en  semi-onciale  semble  préférable  à  celui  des  autres 
manuscrits  ou  des  éditions. 

Hom.  1,  IV,  3  :  «  Neque  enim  sine  mira  ratione  est  cur  duo  illa 
a  dextris  et  unum  hoc  esse  a  sinistris  dicitur  ».  Notre  fragment 
confirme  ici  le  texte  des  vieilles   éditions,  indûment  abandonné 


FBA(;MKNIS    de    (iRÉlWJlliE    m:    (iHAM)  ^59 

par  les  Bénédictins  qui  mentionnent  la  leyon  sine  inintlidiic  du 
Codex  Germanensis,  et  la  variante  sine  admiratione  de  manu- 
scrits moins  anciens,  qu'ils  n'auraient  pas  dû  adopter. 

Hom.  I,  IV,  6  :  «  Unde  et  beatus  Job.  qui  perfecta  quidem 
hominibus  dixerat,  Dei  tamen  vocem  audiens,  seque  ipsum  de 
sua  perfecta  locutione  reprehendens  ».  Les  éditions  ont  une  faute 
évidente  «  de  sua  ipsa  perfecta  »,  provenant  d'une  digraphie 
erronée. 

Hom.  I,  IV,  8.  Une  glose  passée  dans  les  textes  imprimés,  ne  se 
trouve  pas  dans  nos  précieux  fragments  :  «  Goram  facie  sua 
ambulabat.  Ipsa  itaque  repetita  videtur  esse  sententia.  Sed  quia 
«  coram  »  in  praesenti  dicimus  [id  est,  signifîcat  in  praesenti], 
possumus  subtilius  inquirendo  discernere  quod  aliud  sit  ante 
faciem  ambulare,  atque  aliud  in  praesenti  ». 

Hom.  I,  V.  7.  L'auteur  expose  que  les  saints  ressemblent  les 
uns  à  des  charbons,  les  autres  à  des  lampes.  Les  premiers, 
menant  une  vie  cachée,  «  etsi  per  fervorem  .spiritus  ardorem 
habent,  tamen  exempli  famem  non  habent;  nec  in  alienis  cordi- 
bus  tenebras  peccatorum  vincunt,  quia  vitam  suam  omnino  sciri 
refugiunt  ».  Ge  texte,  étant  celui  de  la  plus  ancienne  source, 
signifie  que  les  saints  de  cette  sorte  n'ont  pas  la  soif  de  l'exemple, 
du  prosélytisme,  tandis  que  les  autres  «jure  lampades  appellan- 
tur,  quia  et  per  ardorem  desiderii  et  per  flammam  verbi  a  pec- 
catorum cordibus  erroris  tenebras  expellunt  ».  Au  lieu  de 
famem^,  les  autres  manuscrits  et  les  éditions  donnent  le  mot 
flammam  qui  semble  provenir  dune  correction  arbitraire  d'un 
reviseur,  désireux  de  rendre  la  phrase  plus  symétrique. 

Hom.    L    xii,   27  :  (c  Gum    modo  ad   transmigrationem  juxta 

fluvium  Chobar  pergere,  modo  in  campum  egredi »  La  leçon 

générale  est  ad,  qui  semble  une  faute  de  copiste,  causée  par  le 
voisinage  de  la  même  préposition. 

L'orthographe  employée  dans  ces  vieux  feuillets  mériterait 
aussi  plus  d'une  remarque.  Mais  en  voilà  assez  pour  montrer  que 
les  futurs  éditeurs  de  saint  Grégoire  ne  sauraient  se  dispenser 
de  les  consulter. 

Emile  Châtelain. 


SAIXT  CASSIODORE 


Bien  que  Cassiodore.  le  g-raiid  ministre  de  Théodoric.  ait  été 
un  des  initiateurs  de  la  vie  monastique  en  Occident,  que  ses 
ouvrantes  aient  joui  d'une  grande  réputation  sans  que  jamais  le 
moindre  soujjçon  ait  plané  sur  son  orthodoxie,  il  n"a  point  eu  les 
honneurs  du  martyrolog^e.  On  n'en  peut  (h)uter  pourtant  :  la 
mémoire  du  fondateur  de  ^'ivaria  est  restée  longtemps  en  béné- 
diction auprès  de  ses  fils  spirituels;  et  il  serait  ditïicile  d'expli- 
quer pourquoi  on  ne  lui  a  pas  dressé  d'autels  dans  le  beau  pays 
de  Calabre.  où  il  sanctifia  ses  derniers  jours,  sans  les  malheurs  et 
la  confusion  de  cette  époque  troublée. 

Il  y  a  pourtant  un  Cassiodore  dans  la  liste  des  saints,  et  on 
ne  peut  s'empêcher  de  trouver  que  ce  nom  caractéristique  fait 
assez  étrange  fig'ure  dans  un  g-roupe  de  martyrs  du  temps  des 
Antonins. 

Le  P.  Stilting-  a  consacré  im  article  à  ces  martyrs  dans  les  Acfa 
Sancforum,  à  la  date  du  14  septembre  '.  et  s'est  appliqué  surtout 
à  faire  ressortir  le  caractère  fabuleux  des  documents  qui  les 
concernent.  Le  groupe  des  saints  Senator,  \'iator.  Cassiodorus 
et  Dominata,  mérite  de  nous  arrêter  quelques  instants  encore. 
Nous  n  avons  aucun  espoir  de  révéler  des  faits  ig'norés  qui 
puissent  fixer  leurs  noms  dans  l'histoire.  Mais  la  formation  et 
le  développement  de  leur  lég-ende  ne  sont  pas  absolument  dénués 
d'intérêt,  et  nous  parviendrons  au  moins  à  enrichir  l'histoire 
posthume  du  grand  Cassiodore,  d'uh  trait  qui  n'a  pas  été  signalé. 
que  nous  sachions. 

Je  ne  m'occuperai  pas  du  culte  rendu  à  ces  martyrs  dans  les 
toni]is  moflcrnes.  l'ghelli  affirme  que  leurs  corps  sont  conservés 

1.  Acta  .S.S.,  sept.,  t.  IV,  p.  :U9-3jO. 


SAINT    CASSIODORE  41 

à  la  cathédrale  de  San  Marco  Argentano  '.  De  San  Marco  on 
nous  a  fait  savoir,  il  y  a  quelques  années,  qu'on  n'y  possède  plus 
que  quelques-unes  de  leurs  reliques  de  moindre  importance. 
Les  corps  auraient  été  enlevés  par  Robert  Guiscard  ou  par  son 
fils  Rogner,  et  transportés  à  Venosa.  C'est  là  ((u'on  prétend  les 
conserver,  dans  Tég-lise  de  la  Trinité.  On  les  y  aurait  retrouvés 
en  1603  et  en  1688  "-.  Il  serait  long  de  contrôler  toutes  ces  asser- 
tions, et  nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  ici  des  traditions 
actuelles  des  ég-lises  de  Ca labre. 

Les  anciens  martyrologes  ne  connaissent  pas  nos  martyrs. 
Quelques  compilations  He  date  récente  les  enregistrent;  ainsi, 
par  exemple,  les  exemplaires  de  Bruxelles  et  de  Florence  du 
martyrologe  d'Usuard  -^  Mais  il  est  certain  qu'ils  dépendent  ici 
des  Passions  dont  nous  allons  nous  occuper.  On  signale  dans 
quelques  synaxaires  d'origine  italo-grecque  le  groupe  '^v/i-.opo:, 
BaTcpcç,  Kx77'ooojpo'j  y,x\  ■:%:  [jLTjTpsç  aù-wv  Aotj,ivâ-:aç  à  la  date  du 
lo  ou  du  16  juillet  ^,  ou  au  10  septembre  \  Nous  aurons  ailleurs 
l'occasion  d'étudier  la  composition  de  ces  recueils.  Il  suffit  de  dire 
que  la  mention  des  martyrs  n'a  d'autre  origine  que  leur  Passion. 
Nous  pouvons  donc  écarter  ici  les  martyrologes  et  les  calendriers. 

Nous  ne  dirons  rien  non  plus  des  auteurs  modernes  que  l'on 
cite  parfois  dans  cette  question  ''K  Eux  aussi  ne  font  que  répéter 
ce  qu'ils  ont  appris  dans  la  légende.  S'il  faut  en  croire  Fiore", 
autorité  quelque  peu  suspecte,  hâtons-nous  de  le  dire,  Sirlet 
mettait  nos  martyrs  au  nombre  des  plus  anciens  de  l'Italie.  Il 
faudrait  dire  ak)rs  que  ce  savant  homme  ne  les  connaissait  que 


i.  Italia  Sacra,  t.  I,  p.  876. 

2.  G.  Crudo,  La  SS.  Trinita  di  Venosa,  Trani,  1890,  pp.  lOu-109,  379, 
390-91. 

3.  Acta  SS.,  loc.  cit.,  n"  I.  —  Ughelli,  Italia  Sacra,  t.  I.  p.  876,  a 
affirmé  que  leurs  noms  sont  inscrits  au  martyrologe  romain,  au  14  sep- 
tembre.  C'est  une  erreur,  déjà  relevée  par  Coleti. 

4.  ToscANi,  Ad  typica  graecorum...  animadvcrsiones,  Romae,  1864, 
p.  104. 

5.  Dmitrievskij,  Typica,  Kiev,  1895,  p.  219. 

6.  Voir  Acta  SS.,  loc.  cit.,  n»  2.  Crudo,  op.  cit.,  p.  105-108.  en  note.  Sur 
la  chronique  inédite  de  G.  Cknna,  où  il  est  également  question  de  nos 
martyrs,  voir  le  travail  récent  de  G.  Pinti,  dans  ]a  liasxefjiia  Pugliese,  1899, 
n»*  11,  12;  1900,  n°*  1  et  suivants. 

7.  Calahria  illustrata,  t.  1,  p.  104. 


42  HIPP.    DELEHAYE 

par  le  titre  de  leurs  Actes.  Je  le  crois  incapable  d'avoir  pris  au 
sérieux  l'étrange  histoire  que  nous  résumerons  tantôt. 

Il  existe  trois  textes  relativement  anciens  de  la  Passion  des 
quatre  martyrs,  deux  grecs  et  un  latin.  Tous  les  trois  sont 
inédits.  —  et  dignes  de  Tétre.  Mais  nous  sommes  bien  obligé 
d'indiquer  les  rapports  de  ces  trois  versions  d'une  même  légende. 

Nous  avons  en  premier  lieu  le  texte  grec,  qui  commence  par 
ces  mots  :  Ev  toCç  7.a'.p;?ç  Avtwvioj  t:j  ^jXt.'/Am:  ç»  y.M';[j.lq  [J-i\'Xç 
T(T)v  ^^p'.TT'.avwv.  Une  copie  faite  à  Home,  au  xvii'"  siècle,  e.r  codice 
pontificio  Ale.randri  VII,  se  trouve  à  la  bibliothèque  des  Bollan- 
distes.  Le  manuscrit  d'Alexandre  VII  n'est  pas  difficile  à  retrouver. 
C'est  un  ménologe  de  la  bibliothèque  Chigi,  coté  R.  ^  I.  39  ;  nous 
en  avons  publié  ailleurs  la  description  ' . 

Un  second  texte  grec  débute  ainsi  :  Avtwv-îj  -?,:  l*o);.>.x{wv  xpyf,ç 
ZQ  TXYJTvTpov  TcsptçépovTOç.  Ou  pcut  le  lire  dans  une  assez  mauvaise 
copie  conservée  à  la  bibliothèque  royale  de  Bruxelles,  parmi  les 
papiers  des  anciens  Bollandistes  -.  Cette  copie  a  été  faite  sur  un 
manuscrit  de  S*. -Sauveur  de  Messine,  qui  est  probablement  le 
n"  29  de  la  bibliothèque  de  l'Université,  dans  lequel  nous  avons 
trouvé  le   même   texte, 

La  Passion  latine,  Temporihus  Antonini  imperaforis  Roînani 
saevissima  christianorum  persecufione  longe  lateque  exorta 
est  précédée  d'un  prologue  du  traducteur,  dont  il  sera  parlé  plus 
loin.  La  bibliothèque  des  Bollandistes  en  garde  une  copie 
ex  vetusto  ms.  Sanctorum  Passionaria  Neapolitani  monasterii 
Sanctae  Mariae  Montis  Olive ti.  Elle  nous  a  été  envoyée  de 
Xaples,^ comme  l'atteste  une  note  du  P.  Papebroch,  le  18  sep- 
tembre 1638,  par  le  P.  Antoine  Beatillo,  un  des  correspondants 
les  plus  assidus  de  nos  prédécesseurs,  au  xvii''  siècle. 

C'est  sur  la  première  Passion  grecque  qu'a  été  faite  la  traduc- 
tion, et  c'est  également  de  ce  texte  que  dépend  la  seconde 
Passion  grecque. 

Cette  dernière  est  une  véritable  «  métaphrase  »  reproduisant 
généralement,  avec  assez  de  fidélité  mais  en  d  autres  termes,  le 
récit  de  la    première  Passion.  Disons  tout  de   suite  que   Texis- 

1.  datalogus  cocld.  bagiof/ra])/iicnriint  (/raocortim  bibliofhecae  Chisianae 
de  Urbe  (Axalecta  Bollandiana,  t.  XVI,  1897  i,  p.  '.iO\). 

2.  Ms.  18906-12,  fol.  56v-69v. 


SAINT    CASSIODORE  43 

tence  de  cette  cUnihle  rédaction  grecque  nautorise  nullement  à 
prononcer  ici,  comme  on  serait  tenté  de  le  faire,  le  nom  de 
Syméon  Métaphraste.  Le  groupe  des  martyrs  de  Calabre  n'a 
probablement  pas  pénétré  dans  les  grands  recueils  hagiogra- 
phiques de  l'Église  grecque  orientale,  et  il  est  bien  certain  que  la 
collection  attribuée  au  grand  logothète  ne  renferme  pas  leurs 
Actes  '. 

Ne  nous  occupons  donc  que  du  texte  'Ev  toîç  y.xipzX:  Avtojv-vsu, 
et  résumons  le  récit  de  l'hagiographe. 

Le  drame  se  passe  durant  la  persécution  d'Antonin.  Senator, 
Viator  et  Cassiodore  étaient  trois  frères.  Leur  père  s'appelait 
Cassien,  et  était  premier  officier  (Trpwtoç  a-p(x-r,\i-r,z)  du  roi  de 
Sardaigne  Delcheme  {\éX'/e\ioz)\  leur  mère,  Dominata,  était  une 
chrétienne  de  noble  race,  originaire  de  Rome.  Cassien  ayant 
succombé  dans  une  guerre  contre  les  Gaulois.  Dominata  invite 
ses  enfants  à  l'accompagner  à  Rome,  et  les  exhorte  à  embrasser 
le  christianisme.  Ils  se  rendent  à  ses  exhortations,  et  on 
s'embarque. 

Mais  une  terrible  tempête  surprend  le  vaisseau,  qui  finit  par 
aborder  à  Gésarée.  L'évêque  Eusèbe  baptise  les  fils  de  Dominata, 
avec  un  grand  nombre  de  passagers. 

Gependant,  une  guerre  éclate  entre  les  villes  de  Gésarée  et  de 
Cartilage.  Senator  prend  le  commandement  des  troupes  de 
Gésarée,  marche  sur  la  ville  ennemie,  s'en  empare,  et  convertit 
la  majeure  partie  des  habitants.  Mais  quelques  méchants  vont 
les  accuser  auprès  de  l'empereur,  lui  et  ses  frères,  de  ne  pas 
croire  au  dieu  Geabis  [Téx^iç).  Aussitôt  arrive  à  Carthage  un 
préfet  nommé  Danobaos  (Aavôjiacç)  qui  fait  arrêter  les  trois 
frères,  leur  mère  Dominata,  un  serviteur  nommé  Florentins,  et 
soixante-trois  soldats  chrétiens.  Ces  derniers  sont  condanmés  à 
avoir  la  tête  tranchée.  On  embarque  les  autres  sur  un  vaisseau, 
sous  la  garde  de  Xicanor,  neveu  du  préfet,  et  de  quarante-deux 
soldats  qui  ont  reçu  Tordre  de  les  jeter  à  la  mer. 

Une  tempête  met  l'embarcation  en  danger.  Tout  l'équipage  se 
jette   aux  genoux    des   martyrs,    et    promet   d'embrasser  la  foi 

1.  Cf.  Lea  Ménnloyes  grecs  (Analecta  Boi.landiana,  t.  XVI,  1897, 
p.  319-21). 


44  HIPP.    DELEHAYE 

chrétienne.  Cependant,  Danohaos,  voulant  se  porter  au  secours 
de  son  neveu,  prend  la  mer  à  son  tour;  mais  il  est  aussitôt 
englouti  sous  les  flots. 

Après  dix  jours,  le  vaisseau  qui  porte  nos  martyrs  aborde 
heureusement  à  File  de  Lipari.  Xicanor  apprend  quon  n'est  pas 
loin  de  la  Calabre.  dont  son  père  Dothtalinos  est  duc.  Il  y  con- 
duit tous  ses  compagnons  de  voyage,  et  arrive  avec  eux  au  pied 
du  mont  Brixion,  en  Calabre,  près  des  sources  thermales  qui  sont 
non  loin  du  rivage.  Là  le  malheureux,  oubliant  toutes  ses  pro- 
messes, abandonne  ses  compagnons,  et  se  retire  avec  deux  soldats 
à  la  ville  de  Bibona,  résidence  de  son  père.  Pendant  qu'il  lui 
raconte  ses  aventures,  arrive  la  nouvelle  de  la  mort  de  Danobaos. 
Sur  le  champ,  Dothtalinos  fait  jeter  en  prison  Senator  et  ses 
compagnons,  ainsi  que  les  quarante  soldats  qui  ont  reçu  le 
baptême,  et  bientôt  il  leur  fait  trancher  la  tète,  aux  quatre  pre- 
miers sur  le  bord  de  la  mer,  aux  autres  à  l'endroit  même  des 
sources  thermales.  Peu  de  jours  après,  Dothtalinos  et  son  fils 
Nicanor  périssent  par  accident. 

Florentins,  le  serviteur  des  martyrs,  s'était  caché.  Il  alla  trou- 
ver l'évêque  de  Taormina  en  Sicile,  Alexandre.  Celui-ci  se  rendit 
aux  thermes  de  Calabre,  et  trouva  les  corps  des  quarante  martyrs. 
Une  église  fut  élevée  à  cet  endroit,  mais  les  reliques  furent  trans- 
portées à  Taormina.  Quant  aux  corps  de  sainte  Dominata  et  de 
ses  fils,  ils  avaient  été  cachés  par  un  prêtre  nommé  Epiphane, 
qui  bâtit  plus  tard  une  église  en  leur  honneur. 

L'auteur  de  cette  histoire  ne  serait  autre  que  Florentins  :  «  Et 
moi  Florentins,  dit-il,  serviteur  des  saints  martyrs,  lorsque  je 
fus  revenu  de  la  Sicile  en  Calabre,  je  restai  douze  ans  dans 
l'église  qui  leur  fut  dédiée  ;  et  quand  je  devins  vieux  et  impo- 
tent, je  me  retirai  à  Rome  où  je  revêtis  l'habit  monastique.  C'est 
là  que  j'écrivis  cette  Passion  que  j'envoyai  à  toute  la  Chrétienté  ». 

Malgré  la  suppression  d'un  grand  nombre  de  détails,  cette 
rapide  analyse  suffira  à  faire  juger  la  pièce,  et  à  la  classer  parmi 
les  romans  les  plus  absurdes  qui  déshonorent  la  littérature  hagio- 
graphique. On  se  demande  avec  stupeur  conmient  le  faussaire 
qui  se  cache   sous  le    nom  de    Florentins  a   pu   obtenir  quelque 


SAINT    CASSIODORE  4o 

créance.  Et  pourtant  son  récit  a  été  traduit  en  latin,  et  même 
retravaillé  en  grec  ! 

Il  ne  peut  être  question  de  discuter  la  chronologie  d'une  pièce 
pareille,  ni  d'attacher  la  moindre  importance  au  détail  des  aven- 
tures et  à  la  trame  du  récit.  Examinons  rapidement  le  petit 
nombre  de  traits  qui  n'échappent  pas  complètement  à  l'apprécia- 
tion. 

A  moins  de  supposer  que  l'hagiographe  n'ait  pris  plaisir  à 
mystifier  ses  lecteurs  trop  crédules,  il  faut  lui  reconnaître  une 
rare  ignorance  de  l'histoire  et  de  la  géographie.  Sans  parler  des 
noms  impossibles  de  Delcheme  et  de  Dothtalinos,  le  roi  de  Sar- 
daigne  et  le  duc  de  Calabre  contemporains  des  Antonins.  la 
guerre  entre  Césarée  et  Carthage  —  il  s'agit  bien  de  Césarée  de 
Palestine,  comme  le  montre  assez  le  souvenir  d'Eusèbe,  —  et 
bien  d'autres  traits  qu'il  ne  vaut  pas  la  peine  de  détailler,  tout 
cela  dépasse  de  bien  loin  les  limites  ordinaires  de  l'absurde  en 
hagiographie.  Les  pieux  romanciers  de  Byzance  n'atteignent  pas 
à  ce  degré  d'ineptie,  et,  s'ils  ne  reculent  pas  devant  les  invrai- 
semblances, leurs  récits  ne  présentent  généralement  pas  le  carac- 
tère puéril  qui  distingue  celui-ci.  Notre  auteur  ne  cesse  d'être 
incohérent  que  lorsqu'il  arrive  avec  ses  héros  aux  environs  de 
la  Grande-Grèce.  On  constate  qu'il  ne  parle  plus  de  choses  (ju'il 
ignore,  et  qu'il  ne  se  contente  pas  de  rassembler  des  réminis- 
cences incohérentes.  Le  passage  de  l'ile  de  Lipari  en  Calabre,  la 
ville  de  Bibona  (Monteleone  di  Calabria),  les  eaux  thermales,  la 
visite  de  l'évêque  de  Taormina,  la  retraite  de  Florentins  à  Rome, 
tout  cela  nous  transporte  dans  un  cadre  topographique  qui  n'est 
plus  de  pure  fantaisie.  La  Calabre  n'était  pas  étrangère  à  l'au- 
teur, et  c'est  vraisemblablement  dans  ce  pays  qu'il  écrit.  C'est  là 
encore  que  nous  ramènent  les  saints  qui  sont  l'objet  de  son  récit. 

Nous  l'avons  dit,  le  groupe  Senator,  Viator,  Cassiodorus  et 
Dominata  n'est  connu  que  par  cette  histoire.  La  forme  du  der- 
nier nom  Dominata  ^  est  contraire  aux  lois  de  l'onomastique 
latine.  S'il  n  a  pas  été  inventé,  ce  qui  est  moins  probable,  il  a  été 
mal  lu,   et  altéré.   Viator  est  un  consul  contemporain  du  grand 


1.   Dans  les  auteurs  récents,  le  nom  se  rencontre  défiguré  sous  la  forme 
Nominata  ou  Nominantia.  Cuudo,  op.  cit.,  p.  106,  107,  note. 


4b  HIPP.     DELEHAYE 

Gassiodore  :  Flavius  Viator.  dont  le  nom  a  servi  à  désigner  les 
trois  années  i9o-97  '.  Est-ce  aussi  le  nom  dun  martyr?  Nous 
n  avons  qu'un  seul  témoin  qui  laffirme  :  l'auteur  de  la  légende. 

Restent  les  deux  noms  de  Senator  et  île  Gassiodore.  Serait-ce 
le  hasard  qui  les  a  rapprochés,  pour  former  précisément  le  nom 
du  ministre  de  Théodoric,   Gassiodorus  Senator  ? 

On  le  sait,  le  nom  de  Gassiodore  est  fort  rare.  Il  appartient  à 
une  famille  bien  connue  établie  depuis  le  milieu  du  v^  siècle  au 
moins  '  dans  le  Bruttium  i  Galabria  Ulteriore  i,  et  ayant  son  princi- 
pal domaine  à  Scyllaceum  Squillace).  Un  martyr  nommé  Gassio- 
dore. ayant  un  frère  du  nom  de  Senator.  devait  appartenir  à  cette 
famille,  ou  du  moins  on  ne  pouvait  manquer  de  le  lui  attribuer. 
Le  grand  Gassiodore  n'aurait  ])as  ignoré  un  souvenir  aussi  glo- 
rieux, et  lui  qui  recommandait  à  ses  moines  la  lecture  de  la 
Passion  des  martyrs  -K  aurait  bien  laissé  dans  ses  écrits  quelque 
allusion  à  des  martyrs  de  sa  race  et  de  son  sang. 

La  conclusion  s'impose.  Le  groupe  des  mart^'rs  Dominata, 
Viator,  Senator,  Gassiodorus  n'a  jamais  existé  que  dans  l'imagi- 
nation de  l'hagiographe.  Viator  pourrait  bien  être  le  consul  de 
ce  nom.  Quant  aux  deux  personnages  qui  s'appellent  Senator  et 
Gas.siodorus,  ils  ne  sont  autre  chose  que  le  dédoublement  du 
célèbre  homme  d'état  Gassiodorus  Senator. 

Gomment  sont-ils  devenus  les  héros  d'une  légende  hagiogra- 
phique ?  Je  soupçonne  que  les  noms  de  Gassiodorus  Senator,  du 
consul  Viator  et  d'un  autre  dont  on  a  fait  Dominata,  se  sont 
trouvés  réunis  sur  une  inscription  découverte  aux  environs  d'une 
série  de  sépultures  d'où  l'on  a  cru  retirer  des  corps  saints. 
Les  inventions  de  reliques  suspectes  sont  si  fréquentes  au 
moven  âge.  qu'il  n  est  pas  téméraire  d'émettre  pareille  hypo- 
thèse. Quant  au  fait  d'une  légende  circonstanciée,  n'ayant  d'autre 
fondement  qu'une  inscription  mal  comprise  mise  en  relation  avec 
des  reliques  vraies  ou  supposées,  on  pourrait  en  citer  plus  d'un 
exemple.  Les  bévues  des  épigraphistes  du  moyen  âge  avaient 
souvent  des  conséquences  fort  graves.  De  nos  jours,  une  leçon 

1.  MoMMSEN,  Chronica  minora,  t.  III,  p.  o39-40. 

2.  Voir  MoMMSEN.  Cassiodori  Senatorift  rariae  (M.  G.  aiict.  antiq..  t.  XII), 
p.  vu. 

3.  Inslit.  divin.  UtL,  c.  XXXII. 


SAINT    CASSIODOKK  47 

erronée  va  parfois  grossir  indûment  les  lexiques  ;  en  ce  temps-là 
elle  pénétrait  dans  le  martyrologe,  et  créait   un  nouveau  culte. 

Rappelons,  par  exemple,  comment  une  série  de  fausses  lectures 
a  valu  à  l'église  d'Arrezo  un  sanctiis  Marcellus. ..  vicarius  gene- 
ralis  iustissimi  imperatoris  Theoclosi,  plus  douze  martyrs.  Nous 
devons  à  la  sagacité  de  M.  de  Rossi  l'explication  de  l'énigme. 
C'est  l'épitaphe  d'un  MARCELLVS  V(ir)  C(larissimus),  datée  du 
consulat  d'un  Théodose,  (jui  a  fourni  tous  les  éléments  de  cette 
petite  légende.  Vicarius  Generalis  est  une  des  nombreuses  inter- 
prétations de  la  sigle  V.  C.  qui  a  été  lue  ainsi  V(ictor)G(onstan- 
tinus),  Y(i)C(tor),  V(i)G(arius)  ;  et  les  M(artyres)  XII  provien- 
nent vraisemblablement  de  la  formule  [vixit  a]N(nos)  LIIII 
M(enses)  XII  '.  A  Trino,  en  Piémont,  im  fragment  d'inscription, 
ne  portant  que  les  lettres  ATILVS,  a  sutïi,  au  moyen  âge,  pour 
désigner  le  tombeau  dun  saint  Atilus  ;  et  comme  on  ne  savait 
rien  sur  son  histoire,  on  a  émis  la  supposition,  dont  on  a  fort 
abusé  dans  ce  pays,  qu'il  devait  être  un  des  soldats  de  la  légion 
Thébéenne.  L'idée  a  fait  fortune,  et  dans  l'église  de  Trino  on 
peut  voir  un  tableau  représentant  le  martyre  du  saint,  avec  cette 
inscription  qui  ne  laisse  rien  à  désirer  sous  le  rapport  de  la  pré- 
cision :  S.  Atilus  ex  legione  Thebaeorum  passus  est  Tridini 
circa  annum  306  ~.  Nous  avons  montré  ailleurs  que  la  double 
épithète  cligna  et  mérita  lue  sur  une  épitaphe,  donna  l'occasion 
de  créer  un  groupe  nouveau  de  martyres,  les  saintes  Digna  et 
Mérita,  dont  un  préfixe  romain  du  titre  de  Saint-Marcel,  nommé 
Benoit,  rédigea  les  Actes  '■^.  Ne  sufRt-il  pas  de  mentionner,  enfin, 
les  trois  mots/>ax  tecuni  Filumena,  qui,  combinés  avec  quelques 
signes  faussement  interprétés,  ont  fait  naître  en  Italie,  il  n'y  a 
pas  si  longtemps,  une  légende  qui  n'a  rien  à  envier  à  celles  du 
moyen  âge  ^  ? 

Ces  exemples  ne  prouvent  pas,  je  le  sais,  que  les  choses  se  sont 
passées  comme  nous  l'avons   dit  dans  le  cas  des  prétendus  mar- 


1.  Inscripliones  rhristianae,  t.  II,  p.  312. 

2.  C.  SiNCERO,  Trino,  i  suoi  tipografi  e  l'abbazia  di  Lucedio,  Torino,  1897, 
p.  13.  Cf.  Analecta  Bollandiana,  1897,  p.  334. 

3.  Les  saints  du  cimelière   de    ComniodiUe,  dans  Analecta  Bollandiana, 
t.  XVI  (1897),  p.  17-43. 

4.  Cf.  Analecta  Bollandiana,  t.  XVII  (1898),  p.  469. 


i8  HIPP.    DELEHAYE 

tyrs  calabrais.  Mais  ils  montrent  que  1  hypothèse  nest  nulle- 
ment invraisemblable,  et  on  peut  s'y  tenir  jusqu'à  ce  qu  on  ait 
trouvé  une  meilleure  explication. 

Aux  Actes  des  SS.  Senator  et  de  ses  compag-nons  se  rattache 
une  question  d'histoire  littéraire  qui  n'est  point  dépourvue 
d'intérêt.  Nous  avons  vu  que  la  Passion  grecque  'Ev  -zXq,  xatpoïç 
AvTwv'v^j  a  été  traduite  en  latin.  La  traduction  est  précédée 
dune  préface  que  nous  transcrivons  ici  : 

Incipit  prologus  in  passionem  sanctorum  marty- 

rum   Senatoris,  ^'iato^is,  Gassiodori    et    Doniinatae 

ma  Iris  eoruni. 

l.'opeojae  auctoritali  luae,\'iclor  papabeatissime,  quem 

summum    reclorem    ecclesiarumque    constat    esse    priiiei- 

pem,    non    litterarum  coniectione    eximia    nunc    declarare 

conamur  quam  pretiosa  sint  sanctorum  martyrum  Senatoris, 

Viatoris,    Gassiodori  et  Doniinatae  matris  eorum   corpora  ; 

sed    maxima    constrictione    partium    ac    sillabarum.   salva 

tamen  libertale,  luculentorum  actuum  sanctorum  martyrum 

tota   devotione,    Domino  auxiHante,  gesta   factaque   beni- 

vole  lucideque  nitemur  explanare. 

Igitur,  régnante  Antonino  imperatore  Romano,  prae- 
fati,  ut  in  eorum  passione  legitur,  pro  Ghristi  nomine 
passi  sunt  martyres  sancti  ;  quorum  nempe  passionis  vir- 
tutes  et  sacrae  fidei  constantiam  omnes  cathoHcae  fidei 
cultores  in  passione  perscrutari  condecet,  quam  ego 
Geroldus,  etsi  indignus  monachorum  eiusdem  loci  catervae 
socius,  secundum  ingenii  mei  parvitatem,  de  graeco  in 
latinum  transtuli  sermonem.  Sicut  enim,  beatissimo  papa 
Gregorio  testante,  unguenta  redolere  l'ragrantius  nesciunt 
nisi  commota ,  et  sicut  aromata  fragrantiam  suam  non- 
nisi  cum  incenduntur  expandunt,  ita  sancti  viri  omne, 
quod  virtutibus  redolent,  in  Iribulationibus  innotescunt. 
Quapropter,  verae  probationis  causa  exigente,  operae  pre- 
tium  est  novam  praesentari  translationem,  quatenus,  re 
comperla,  Ghristi  gloriosi  martyres  maiestatis  tuae  de- 
creto  et  Romanorum  auctoritate  senatorum  glorifîcentur 
apud  latinos,  ut  glorificati  sunt  pênes  graecos,  haec 
impétrantes,  vel  (/.  ut?)  festa  eorum  célébrantes  suis  partici- 
pentur  meritis.  His  ita  praemissis,  ne  aliqua  verborum  pro- 
lixitate  uti  videamur,  ad  sanctorum  passionis  martyrum 
agnitionem  revertamur. 

Incipit  Passio  eorumdem  sanctorum  martyrum  Ghristi. 
Temporibus  Antonini  imperatoris  Romani  etc. 


SAINT    CASSIODORE  49 

Le  traducteur  s'appelait  Geroldus.  Il  dédie  son  œuvre  à  un 
pape  Victor,  et  se  déclare  lui-même  indif/nus  monachorum  eiiis- 
dem  loci  catervae  socius.  Il  ne  peut  y  avoir  de  doute  sur  l'identité 
de  ce  pontife.  C'est  Victor  III,  ancien  abbé  du  Mont-Cassin,  sous 
le  nom  de  Didier,  élu  pape  le  2i  mai  108(3,  mort  le  16  septemljre 
1087  ;  l'auteur  de  la  traduction  était  moine  de  la  même  abbaye. 
La  traduction  de  Geroldus,  —  qui  se  trouve  datée  du  même  coup. 
■  —  est  le  second  ouvrag'e  que  nous  savons  avoir  été  dédié  k 
Victor  III.  L'autre  est  la  Collectio  Canoninn  de  Deusdedit  '. 

Geroldus  parle  d'une  traduction  nouvelle:  novain  praesentari 
translationeni,  et  plus  haut  il  avait  parlé  d'une  traduction  de  la 
Passion,  faite  par  lui.  On  pourrait  en  conclure  que  la  nova  transla- 
^/o  ne  suppose  pas  une  traduction  plus  ancienne  faite  par  un  autre, 
mais  un  premier  essai  qu'il  a  lui-même  soigneusement  retouché. 
Le  but  de  son  travail  est  de  répandre  chez  les  Latins  le  culte  des 
martyrs  de  Calabre  honorés  jusque-là  seulement  par  les  Grecs, 
et  de  le  faire  sanctionner  par  un  décret  pontifical,  et  par  l'au- 
torité des  sénateurs  de  Rome.  Cette  formule  est  à  noter  -. 

L'œuvre  de  Geroldus  est  à  classer  parmi  les  nombreuses  tra- 
ductions latines  entreprises  au  moyen  âge  dans  le  midi  de  l'Italie. 
Nous  nous  en  occuperons  peut-être  un  jour.  Quant  à  la  légende 
grecque  sur  laquelle  Geroldus  a  travaillé,  on  pourrait  se  deman- 
der si  elle  n'est  pas  elle-même  la  traduction  grecque  d'un  texte 
latin,  ou  si  elle  est  l'original,  dont  la  langue  aurait  subi  l'in- 
fluence du  milieu.  Cet  examen  nous  mènerait  bien  loin  ;  et  nous 
n'allons  pas  l'entreprendre  ici. 

II  serait  difficile  d'indiquer  avec  quelque  précision  la  date  de 
la  rédaction  du  texte  le  plus  ancien,  qui  est  pour  nous  le  premier 


1.  Cf.  DucHESNE,  Le  Liber  Ponli/iralls,  l.  II,   p.  292. 

2.  Dans  les  constitutions  synodales  de  son  diocèse  (1728),  révoque 
de  Venosa  Corsignani  parle  d'un  «  bref  apostolique  »  du  pape  Victor 
—  ce  serait  Victor  11  —  expédié  en  l'année  lO-o-j,  pour  recommander  aux 
habitants  de  Venosa  etdel'Apuliele  culte  de  nos  saints.  Voir  Crudo,  op.  cit., 
p.  107,  note.  On  ne  connaît  point  d'autre  trace  de  cette  lettre  pontificale, 
qui  n'a  pas  été  insentée  par  Corsignani.  Ceci  n'est  pas.  évidemment, 
une  preuve  d'authenticité.  On  saura  peut-être  un  jour  à  quel  document 
l'évèque  lait  allusion.  11  se  rattache  certainement  à  la  Passion  latine  qui 
nous  occupe. 

Mélangea  Paul  F.ihre.  4 


.")()  llirP.     DKLEHAVK 

texte  grec.  Les  deux  dates  extrêmes  sont,  me  semble-t-il,  le  vin'' 
et  le   XI*  siècle  K 

Les  martyrs  dont  nous  venons  de  nous  occuper  sont  représen- 
tés dans  la  littérature  hagiographique  par  un  ensemble  de  textes 
qui  peut  faire  illusion  au  premier  abord.  On  est  porté  à  supposer 
tout  naturellement  que.  pour  avoir  été  tant  célébrés,  ils  ont  été 
honorés  d'un  culte  très  étendu.  Vérification  faite,  on  trouve  qu'ils 
comptent  parmi  les  plus  obscurs  de  Lltalie,  et  de  n'importe  quel 
pays,  circonstance  qui  n'est  faite  que  pour  nous  réjouir,  dans 
l'espèce.  Retenons,  par  cet  exemple,  qu'il  n'y  a  aucune  corréla- 
tion nécessaire  entre  1  importance  du  culte  des  saints,  elles  textes 
littéraires  qui  les  concernent. 

Hipp.  Delehaye,  s.  J. 

1.  Il  serait  important  de  déterminer  à  quel  groupe  de  légendes  hagiogra- 
phiques appartient  la  Passion  de  nos  martyrs.  Les  éléments  nous 
mancjuent  en  ce  moment  pour  l'essayer  avec  succès.  Signalons  en  passant 
la  présence  do  rétrango  A'.vo|jxo;  6  f,y=[jLtov  dans  une  autre  Passion.  Voir 
F.  Savio,  La  leiji/eruln  dei  santi  Nazario  e  (lelso,  p.  34,  dans  le  recueil 
Amhrosiana,  Milano,  1897,  n°  Vil. 


L'INSCRIPTION  DE  CLEMATIIJS 

ET  LA  LEGENDE  DES  ONZE  MILLE  MEHGES 


Luii  des  Bollandistes  actuels  a  précisé  avec  beaucoup  de 
justesse  la  valeur  des  difTérentes  sources  que  nous  possédons  sur 
les  fameuses  saintes  de  Colo<j^ne.  Ursule  et  ses  compagnes. 
Selon  lui.  «  pour  reconstituer  solidement  l'histoire  véritable  des 
martyres,  il  faut  laisser  de  côté  le  Sernio  in  Natali  et  la  Passion 
Reynante  Domino,  qui  ont  trop  souvent  servi  de  point  de  départ; 
c'était  une  fausse  voie  qui  ne  pouvait  mener  que  dans  un  monde 
légendaire.  »  La  Passion  Régnante  Domino,  aussi  bien  que  la 
Passion  Fuit  tempore  pervetusto  dont  elle  dépend,  n'est  qu'  «  un 
roman  pieux  sans  valeur  aucune.  Elle  dérive,  en  somme,  d'une 
légende  galloise  relative  à  la  princesse  Ursule,  légende  dont  on 
a  une  version  tardive  dans  Geotfroy  de  Monmouth,  et  cjui  est 
combinée  ici  avec  le  Ser/no  in  Xatali,  mal  interprété  par  l'auteur  de 
la  Passion,  et  avec  les  opinions  reçues  de  son  temps  à  Cologne 
au  sujet  des  vierges  martyres.  »  Et  l'auteur  de  l'article 
que  je  cite  ajoute  :  «  L'inscription  de  Clematius  et  quelques 
données  des  livres  liturgiques  anciens,  voilà  les  seules 
bases  sur  lesquelles  on  peut  espérer  bâtir  un  édifice  solide. 
Malheureusement,  les  données  liturgiques  sont  bien  maigres,  et 
linscription  est,  dans  certaines  parties,  tout  à  fait  obscure  '.  » 

Il  n'est  que  trop  vrai,  les  données  liturgiques  sont  bien 
maigres  :  elles  se  réduisent,  en  effet,  à  plusieurs  noms  de 
femmes,  généralement  onze,  conservés  dans  quelques  anciens 
calendriers,  martyrologes  et  litanies  de  la  région  de  Cologne. 
Ces  noms  ont  été  soumis  à  un  examen  philologique  approfondi,  et 
confrontés  avec   le  Corpus  inscriptionum   lat inarum  :  ils  repré- 

I.  Analecla  Bolland..  t.  XVI.  1897,  p.  97  et  suiv. 


52  D.     GliUMAI.N     MOUl> 

seotent  vraiment  une  bonne  et  ancienne  tradition,  et  n'ont  pu 
être  inventés  à  l'époque  où  furent  copiés  les  documents  qui  nous 
les  ont  transmis,  au  viii''  ou  ix''  siècle  '.  D  ailleurs,  on  les  voit 
bientôt  s'effacer  de  plus  en  plus;  à  partir  du  xi''  siècle,  on  ne  se 
souvient  plus  ^-uère  que  d'Ursula  et  de  Pinnosa. 

(^uîinl  à  1  inscription  clématienne.  si  elle  n'a  pas  encore  été 
complètement  élucidée  jusqu'à  ce  jour,  ce  n'est  certes  pas  faute 
de  commentaires  et  de  dissertations  de  tout  genre  :  elle  a  fait 
couler  assez  d'encre,  notamment  dans  la  seconde  moitié  de  ce 
siècle.  Mais,  comme  il  arrive  d'ordinaire  en  ces  sortes  de  discus- 
sions auxquelles  la  passion  se  mêle  si  aisément,  chacun  ne  semble 
s'être  occupé  de  l'inscription  qu'en  vue  d'étayer  son  propre 
système  ou  d'ébranler  celui  des  autres  :  je  ne  pourrais  dire  s'il 
s'est  déjà  rencontré  quelqu'un  ([ui  pesât  mûrement  et  avec  toute 
1  impartialité  voulue  les  diverses  interprétations  proposées,  à  la 
seule  fm  de  savoir  laquelle  avait  le  plus  de  chance  d  être  celle  du 
Ixm  sens,  et  par  conséquent  celle  de  l'avenir. 

Ce  rôle  très  modeste,  dont  presque  tout  le  mérite  consiste  à 
être  venu  l'un  des  derniers,  je  voudrais  essayer  de  le  remplir  ici, 
à  la  mémoire  du  savant,  de  l'ami,  auquel  est  consacré  ce  recueil. 


L'inscription  de  Clematius.  incrustée  dans  la  muraille  du 
ch(t'ur  de  l'église  Sainte-Ursule,  à  Cologne,  mesure  0.70  cent, 
de  longueur  sur  0.39  cent,  de  hauteur.  En  voici  le  texte,  qui 
n'offre  aucune  difficulté  à  la  lecture  : 

DIVIMS  FLAMMEIS  VISIO.MIÎ  •  FREQVENTER 
ADMOMT.  ET  VIRTVTIS  MAGKAE  MAI 
lESTATlS  MARTYKU  CAELESTIVM  VIRGIN 
I.MMINENÏIVM  EX  PARTIR-  ORIEXTIS 
EXSIRITVS  PRO  VOTO  CLEMATIVS  •  V  •  C  •  DE 
PROPRIO    IN     LOCO     SVO    H  ANC    RASILICAM 


I.  Voirie  travail  de  .1.  Kliiikenberg,  Studien  zur  Geschichte  der  Kôlner 
Mnrierinnen  dans  les  "  Jahrbiicher  des  Vereins  von  Alterthunisfreunden  im 
Hheinlande  >■.  I.XXXXIII.  Bonn.  1892.  p.  133  suiv. 


l'inscription  de  clematiiis  53 

voto  (jvod  debebat  a  fvndamentis 
resïivit  si  qvis  avtem  svper  tantam 
.maiiestatem  hviivs  basilicae  vbi  sanc 
tae  virgines  pro  nomine  •  xpi  •  san 
(ivinem  svvm  fvdervntcorpvs  alicmivs 
deposverit  exceptis  virginib-  sciat  s k 
sempiternis  tartari   ignib-  pvniendvm 

L'authenticité  de  cette  inscription  n'a  jamais  été  sérieusement 
contestée  par  personne.  Le  jugement  de  tous  les  hommes  com- 
pétents qui  ont  eu  Loccasion  de  l'examiner  k  notre  époque  est 
conforme  à  celui  qu'en  a  porté  le  D""  Ritschl,  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Bonn  '  : 

«  Pour  ce  qui  est  de  l'inscription,  je  vous  donne  mon  avis  sur 
son  absolue  authenticité  avec  toute  l'assurance  qu'on  peut  avoir 
en  ces  sortes  de  choses.  Les  traits  de  l'écriture  sont,  depuis  le 
commencement  jusqu'à  la  fin,  du  style  antique  le  plus  pur  et  le 
plus  sévère,  même  à  un  deg-ré  bien  trop  élevé  pour  ne  penser 
tout  d'abord  qu'au  v**  siècle  que  vous  lui  supposez.  Ces  marques 
caractéristiques  si  parfaitement  rendues  jusque  dans  les  détails 
et  avec  tant  de  suite,  aucun  faussaire  moderne,  on  peut  l'affirmer 
hardiment,  n'aurait  été  capable  de  les  reproduire.  A  coup  sûr, 
il  se  serait  trahi  dans  la  forme  de  certaines  lettres,  par  exemple, 
de  M,  P.  Même  observation  relativement  à  quelques  particula- 
rités orthographiques  très  remarquables,  qui  reposent  sur  les 
meilleurs  principes  de  l'antiquité,  notamment  à  l'orthographe  des 

mots  MAIIESTAS,   IIVIIVS,   AMCVIIVS.     » 

Ritschl  avouait  ensuite  qu'il  avait  peine  à  comprendre  le  sens 
de  certains  passages  obscurs  ou  construits  d'une  manière  vicieuse. 
Cette  difficulté  s'est  manifestée  de  très  bonne  heure  :  c'est  ainsi 
que  les  anciens  livres  liturgiques  de  Cologne  contiennent  déjà 
l'interprétation  fautive  a  partihus  Orienfis  exhihitae,  au  lieu  de 
cxsibilus  -.  De  nos  jours,  on  n'est  pas  retombé  dans  des  erreurs 


1.  Lettre  au  D*^  Ennen,  reproduite  par  Kessel,  Si.  l'rftiila  und  ihre 
Gesellschaft.  Traduct.  franc,  par  G.  Beetemé,  p.  10. 

2.  ('  Quae  divino  nutu  a  partibus  orientis  exhibitac...  »  Kessel,  oiivr.  cité, 
p.  264.  L'auteur  du  Sormn  in  nululi.  n'^  7,  nvail  déjà  constaté  et  redressé 
cette  confusion. 


O  V  I).    CKIIMAIN     \loKIN 

du  nièine  genre;  mais  on  a  tant  et  si  bien  disserté.  éj)il(>gué, 
raffiné,  sur  chaque  membre  de  linscription.  que  les  passades  qui 
semblaient  clairs  par  eux-mêmes  ont  iini  par  en  devenir  obscurs. 
Force  nous  sera  donc  de  les  parcourir  presque  tous  successive- 
ment, en  examinant  la  valeur  des  commentaires  contradictoires 
dont  ils  ont  été  l'objet. 

DIMMS       FLAMMFIS      VISIOMBVS       FREQVENTER       ADMOMTVS]       Rien  , 

dans  ce  commencement,  qui  puisse  embarrasser,  au  point  de  vue 
de  la  construction  grammaticale.  Je  ferai  seulement  remarquer 
la  juxtaposition  des  deux  adjectifs  divinis  flarnmeis  :  l'auteur  de 
l'inscription  aurait-il  eu  présent  à  l'esprit  quelque  mot  grec 
composé,  tel  que  H-z\x\j.-i'7:  ? 

ET    VIRTVTIS     MAGNAE     MAIIESTATIS     MARTYRIl     CAELESTIVM     VfRGlNVM 

iMMi.NENTivM'  Voilà  peut-être  le  passage  le  plus  embrouillé, 
celui  dont  la  facture  est  encore  à  l'heure  présente  une  énigme 
pour  tous  les  philologues.  La  plupart  des  modernes  semblent 
disposés  à  admettre  qu'il  faut  substituer  virfufihus  à  virtiifis: 
qu'il  y  a  par  conséquent  une  faute,  imputable  soit  au  graveur 
soit  au  compositeur  lui-même.  Plusieurs,  entre  autres  le  bollan- 
diste  V.  De  Buck  ',  donneraient  volontiers  au  mot  virfiifibus 
restitué  de  la  sorte  le  sens  biblique  de  prodiges,  miracles. 
Klinkenberg  -  rejette  1  un  et  l'autre,  comme  contrastant  par  trop 
avec  la  correction  et  la  tournure  si  classique  de  l'ensemble. 
Kraus,  dans  son  livre  sur  les  anciennes  inscript  ions  chrétiennes  du 
pays  Rhénan,  trouve  au-si  qu'il  n'y  a  pas  à  songer  à  une  faute  de 
latin.  D'un  autre  côté,  on  ne  peut,  selon  lui.  expliquer  toute  cette 
série  de  génitifs,  qu'en  supposant  le  mot  r/ tombé  dexant  l'irfutis. 
Klinkenberg  '^  se  passerait  même  de  cela,  décidé  qu'il  est  à  faire 
dépendre  virfufift  de  e.rsibifiis.  par  analogie  avec  les  verbes 
arcessere.  postulare.  etc.  :  il  convient  toutefois  qu'il  n'existe 
aucun  autre  exemple  dune  pareille  construction  avec  le  verbe 
exhihere.  Le  même  savant  admet  qu'on  pourrait  voir  dans 
magnae  manes^a//^  un  génitif  de  qualité  se  rapportant  à  martijrii. 
(Juand  au  mot  imminenfiurn.  on  lavait  considéré  jusqu'à  ces 


1.  Act.  SS.,  Oct.,  t.  IX,  p.  211.  F, 

2.  Rec.  cit..  LXXXVIII,  p.  81. 

3.  lhi<l.,  p.  82. 


I.  IN.SCniPIIO.N     DK    Cl.K.MA'niS  .).) 

derniers  temps  comme  une  sorte  de  synonyme  de  ins/urc.  iirj/cre, 
presser,  insister  '  ;  à  présent,  beaucoup  préfèrent  s'attacher  au 
sens  premier,  supra  manere,  impendcrc.  apparaître,  planer  au- 
dessus  dun  site  déterminé.  La  diiférence,  au  fond,  nest  pas 
considérable  :  chacun  des  deux  sens  proposés  peut  se  soutenir 
au  point  de  vue  g-rammatical,  et.  dans  le  cas  présent,  lun 
suppose  l'autre  plus  ou  moins  nécessairement. 

La  grosse  difficulté,  celle  sur  laquelle  on  n'a  pu  donner 
encore  aucune  solution  quelque  peu  satisfaisante,  c'est  donc  cette 
étrang-e  suite  de  génitifs,  leur  dépendance  entre  eux  et  par 
rapport  au  reste  de  l'inscription.  Là-dessus,  impossible  de 
trouver  deux  auteui^s  d'accord. 

Dirai-je  ce  qu  il  m'en  semble?  Je  crois  d'abord  qu  il  n'y  a 
lieu  d'imaginer  ni  une  faute  du  graveur  i  r//7fz//.s  pour  virtutih. 
ou  tu'  virtutis),  ni  une  construction  tovit  à  fait  sans  exemple 
[virtiitis...  exsihitus)  :  il  faut  tâcher  d'expliquer  l'inscription 
telle  qu'elle  s'olfre  à  nous,  et  cela  sans  recourir  à  des  phénomènes 
philologiques  non  encore  attestés.  Or,  en  voici  un  bien  et  dûment 
certifié,  auquel  j'ai  été  amené  à  songer  par  la  tournure  déjà 
hellénique  des  deux  premiers  mots  Divinis  flaintneis  :  c'est 
l'emploi,  plus  fréquent  qu'on  ne  le  croirait,  du  génitif  absolu 
dans  les  traductions  latines  de  documents  grecs  exécutées  durant 
les  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne.  Ronsch  ~  en  cite 
quatorze  exemples,  dont  douze  empruntés  aux  anciennes  ver- 
sions bibliques  et  deux  au  traducteur  latin  d'Irénée.  J'ai  eu 
moi-même  l'occasion  d'en  signaler  deux  autres,  dans  la  traduction 
de  l'Epître  de  saint  Clément  ^.  11  n'est  pas  impossible  qu'il  faille 
expliquer  par  un  semblable  hellénisme  l'un  ou  l'autre  passage 
en  apparence  fautif  des  Traclatus  ou  homélies  exégétiques  de 
saint  Jérôme  •.  Pourquoi  ne  serait-ce  pas  également  ici  le  cas. 
vu  surtout  qu'il  y  a,  comme  on  le  verra  bientôt,  à  fout  le  moins 


1.  Voir  le  glossaire  de  Ducange,  au  mot  Imminere. 

2.  Itala  und  VuUjafa,  2''édit.,  p.  436. 

3.  AnecfJ.  MaredsoL,  t.  H,  p.  40,  1.  14,  «  zelo  incidenti  de  sacerdotal!,  et 
contendentium  tribuum  quae  eorum  esset...  >  ;  p.  4."),  1.  12,  «  Multarum 
igitur  portarum  patentiiim...  » 

4.  Ihid.,  t.  III,  part.  Il,  p.  41,  1.  il.  <i  Videntibus  quintjontis  viris  et 
omnibus  apostolis  et  cherubim  et  omnium  ang-elorum...  >>. 


56  D.    GERMAIN    MORIN 

une  certaine  vraisemblance  en  faveur  de  l'origine  orientale  de 
Clematius  ? 

Voici  donc  1  interprétation  que  je  proposerais  :  caelestiiim 
virffinuni  imniinentiiini  serait  un  génitif  absolu,  duquel  dépen- 
draient, comme  autant  de  qualificatifs,  les  autres  génitifs  qui 
précèdent.  Ceux-ci,  à  la  vérité,  semblent  bien  un  peu  nombreux  ; 
mais  l'application  du  même  principe,  à  savoir  que  l'inscription 
a  été  composée  en  latin  mais  pensée  en  grec,  va  nous  aider  à  les 
simplifier.  Par  exemple,  vi/^iufis  magnae  maiiesfatis  peut  très 
légitimement  se  réduire  à  quelque  chose  comme  [j.£Ya''^oSjvâ;j.sj 
jî[j.vdTY;Tîç.  Ce  dernier  substantif,  avec  l'adjectif  qui  le  renforce, 
serait  donc  un  génitif  de  qualité  se  rapportant  à  virginum,  tout 
comme  nous  disons  dans  le  Te  Deum  Patrem  immensae  maiestatis. 
Quant  à  martyrii,  il  servirait  à  préciser  de  quelle  majesté  il 
s'agit  :  celle  du  martyre.  En  grec,  on  aurait  dit  peut-être 
(7£[j,vGT-/;-oç  [^.apTup'.y.^ç  :  en  latin,  il  n'y  avait  pas  d'autre  moyen, 
p(nir  être  concis,  que  de  recourir  au  génitif  du  substantif, 
inaies f as  martyrii. 

De  la  sorte,  le  sens  général  du  passage  serait  k  peu  près  ceci  : 
((  et  des  vierges  célestes  à  la  majesté  imposante  du  martyre 
le  pressant  [ou  lui  apparaissant)  ».  On  le  voit,  une  fois  admise 
la  possibilité  de  l'hellénisme  en  question,  tout  devient  du  même 
coup  correct,  facile  et  naturel. 

EX  PARTiBVs  ORiE.NTis  ExsiBiïvsj  Ici.  Ce  n'est  plus  propre- 
ment le  texte  lui-même  qui  soulève  des  difficultés  ;  ce  sont 
bien  plutôt  les  .systèmes  préconçus  à  travers  lesquels  les 
savants  de  notre  temps  ont  l'un  après  l'autre  envisagé  l'in- 
scription. Toujours,  jusqu'à  ceux-ci,  on  avait  fait  dépendre  ex 
partihus  oricntis  de  cxsibitus  :  ceux-là  mêmes  qui  à  tort  appli- 
quaient aux  vierges  les  trois  premiers  mots  n'avaient  pas  ima- 
giné une  autre  construction,  seulement  ils  s'étaient  permis  de 
changer  arbitrairement  le  participe  exsibitus  en  exhibitae.  Aujour- 
d  hui,  on  semble  avoir  tout  à  fait  abandonné  cette  vieille  manière 
de  voir.  Klinkenberg  '  se  moque  sans  pitié  de  Floss  et  de 
quiconque  voudrait  encore  s'en  tenir  à  exsibitus  ex  partibus 
nrientis.   Mais  alors  surgit  la  question  :    De  quoi  dépendent  les 

\.  Bec.   cit..    LXXXVIII.    p.    83. 


L  INSCRIPTION    DE    CLEMATIUS  0/ 

trois  mots  qu'on  prétend  détacher  de  c.rsihitus  ?  De  virt/iniim, 
répondent  les  uns  :  ils  indiquent  le  pays  d'où  les  vierges  tiraient 
leur  origine  '.  Nullement,  répondent  Klinkenberg,  Le  Blant  '^,  etc, 
mais  bien  de  irnminentiuni  :  ils  marquent  que  l'apparition  a  été 
vue  du  côté  de  l'Orient  ^. 

Même  changement  d'impression  au  sujet  du  sens  à  donner 
au  mot  exsibitus.  On  l'avait  jusqu'ici  tout  bonnement 
interprété  «  s'étant  présenté  »  ;  il  paraît  que  c'était  par  trop 
simple.  Le  Blant  trouve  ce  participe  difïicile  à  expliquer  : 
il  tend  à  y  voir  un  synonyme  irrégulier  de  monifus.  Diintzer  '* 
opine  pour  le  sens  de  permoius.  ûnpulsus  :  sa  démonstration 
semble  même  décisive  à  Kraus,  qui  cite  à  l'appui  un  passage  de 
saint  Cyprien  •'.  Aeg.  Millier  adopte  pareillement  le  sens  de 
«  enhardi,  animé  »,  tandis  que  Klinkenberg,  comme  il  a  été  dit 
plus  haut,  préfère  attacher  au  mot  une  sorte  de  signification 
juridique,  appelant  comme  complément  les  génitifs  virtufis 
niagnae  madestatis,  etc. 

En  somme,  la  principale,  sinon  l'unique  raison  d'être  de  ces 
explications  plus  ou  moins  recherchées,  c'est  la  préoccupation, 
chez  les  uns  d'écarter  l'origine  orientale  de  Clematius,  chez  les 
autres  de  revendiquer  cette  origine  pour  les  martyres  elles- 
mêmes.  Autrement,  il  y  a  longtemps  qu'on  aurait  pu  s'entendre 
sur  les  points  suivants  :  1"  Le  sens  premier  et  naturel  de 
exhiheri  est  bien  se  sisfere,   comparaître,  se  présenter;  c'est  le 

1.  Aeg.  Millier.  Uas  Marterthum  flor  Ihobaischen  Jnngfi'auen  in  Kôln. 
Cologne,    189(). 

2.  Inscripdonii  chrétiennes  de  la  Gaule  antérieures  nu  VIII<-  siècle, 
n»  678.  B. 

3.  Dans  un  article  de  la  Civiltà  dont  il  sera  fait  mention  tout  à  l'heure, 
suggestion  plus  neuve  encore  :  ce  sont  les  ossements  des  Vierges  qui 
imminehant  ex  parlihus  orientis,  c'est-à-dire  reposaient  à  la  partie  orien- 
tale de  la  basilique.  Lauteur  fait  bien  d'ajouter  que  son  «  petit  essai  ne 
démontre  autre  chose,  sinon  que  facile  est  inventis  addere  »  ! 

4.  Die  Weiheinschrift  des  Clematius  in  der  Ursulakirche  zu  Kôln,  dans 
«  Jahrb.  des  Vereins  von  Alterthumsfreunden  im  Rheinlande  »,  t.  LV-LVI, 
187S,  p.  140. 

5.  Agon  caelestis  exhibitus.  Edit.  Hartel,  p.  492,  1.  18.  Je  ne  vois  pas  bien 
en  quoi  ce  texte  autorise  le  sens  adopté  par  M.  Kraus.  Le  martyr  Mappa- 
licus  avait  dit  au  proconsul  :  Videbis  cras  agonem.  De  fait,  continue  Cyprien, 
un  combat  tout  céleste  lui  fut  montré,  exhibé,  mis  sous  les  yeux.  Exhibitus 
exprime  la  réalisation  de  la  promesse  contenue  dans   videbis,  rien  de  plus. 


58  D,    GFRMAIN     MdP.I.N 

"sens  que  Sulpice  Sévère  et  Grégoire  de  Tours,  après  tant  d'autres, 
lui  donnaient  dans  des  phrases  telles  que  :  daernoniacum  ad 
se  exhiheri  iuhet  '  et  indicat  nutu  coniugi  ut  eurn  (=  se)  ad 
sancti  hasilicam  exhiheret  ~.  2°  Il  est  assez  légitime  de  supposer 
que  le  mot  exsihitus  est  ici  précédé  de  son  complément  er  par- 
tibus  Orientis,  tout  comme  dans  les  deux  premiers  membres 
admonitus  et  virginum  Imminontium  viennent  après  ce  qui  les- 
détermine  ou  qualifie  :  c'est  bien  le  mode  de  construction  le  plus 
harmonieux  et  le  plus  classique.  3°  Enfin,  le  mot  partes,  au 
pluriel,  dans  ex  partihus  Orientis,  sera  pris  par  tout  traducteur 
sans  prévention,  comme  indiquant  le  pays,  la  contrée  du  monde 
d"où  quelqu'un  est  venu,  plutôt  que  le  site,  le  côté  où  une  vision 
a  eu  lieu. 

Après  tout,  quel  intérêt  peut-on  bien  avoir  à  contester  si 
vivement  l'origine  orientale  de  Clematius  ?  Précisément  à  l'époque 
à  laquelle,  selon  les  juges  les  plus  compétents,  peut  remonter 
l'inscription,  c'est-à-dire  vers  le  milieu  du  iv"  siècle,  nous  voyons 
lévéque  de  Cologne.  Euphrates,  jouer  un  rnle  important  en 
Orient,  notamment  à  Antioche,  tandis  qu'un  Clematius.  ami  de 
Libanius,  part  d  "Antioche  dans  l'hiver  de  3oo  H  et  parait  sur  les 
bords  du  Rhin,  porteur  dune  lettre  à  Barbation.  La  correspon- 
dance de  Libanius,  aussi  bien  que  l'ouvrage  d'Ammien  Marcellin. 
attestent  l'existence,  vers  ce  même  temps,  de  plusieurs  autres 
grands  personnages  nommés  Clematius  :  il  n'y  a  vraiment  que 
l'embarras  du  choix  ^.  On  ne  voit  pas  ce  qu'il  y  aurait  de  si 
extraordinaire,  à  ce  qu'un  de  ces  Clematius,  se  trouvant  à 
Cologne  après  la  reprise  de  cette  ville  sur  les  Francs  par  Julien, 
ait  été  amené  à  reconstruire  une  des  basiliques  détruites  par  les 
barbares  durant  les  dix  mois  que  la  ville  était  demeurée  entre 
leurs   mains. 

EXSiBiTvs  PRO  voTO       Je   ne  mentionne    ici   ({ue  pour  mémoire 


1.  Sulp.Sev.   Vifa  S.  Martini,  c.  XVIII.  Edit.  Ilalm.  127,  13. 

2.  Greg.  Tur.  De  virt.  .S.  Mari.  3,  54.  Edit.  Arndt  et  Krusch,  p.  643,  24. 

3.  J.  Floss  a  groupé  les  textes  relatifs  à  ces  difTérents  Clematius  dans 
son  mémoire  intitulé  Die  Cleniafianisctie  Inachriff,  dans  <<  Annalen  des 
histor.  Vereins  fiir  den  Niederrhein  ■■  XXVI,  Cologne,  1874,  p.  177-190. 
Voir  aussi  le  commentaire  de  l'inscription  par  Kraus. 


l/lNSCRilTlf»N     or-:    CLTMATirS  o9 

la  suyuestion  d'un  anonvme  de  la  Civilh)  Caffollca  '.  d'après 
laquelle  ces  paroles  dénoteraient  roblation  faite  de  Glematius 
par  ses  parents  à  la  basilique  des  vierges  martyres  de  Cologne  : 
oblation  qui  l'obligeait,  quand  il  aurait  atteint  Tàge  mûr.  à  res- 
taurer cet  édifice.  Un  passage  très  clair  de  Prudence  •  ne  permet 
point  de  douter  que  de  tels  actes  de  donation  n'aient  réellement  eu 
lieu  à  Rome  au  début  du  v''  siècle  :  mais  on  ne  peut,  sans  solli- 
citer à  l'excès  le  texte  de  notre  inscription,  en  déduire  cfuelque 
chose  de  pareil  relativement  à  Glematius,  surtout  lorsqu'on  songe 
au  grand  nombre  de  documents  épigraphiques  où  ligure  cette 
même  expression  pro  voto. 

IN  Loco  svo]  D'après  le  même  anonyme  de  la  Civiltà,  suo  se 
rapporterait,  non  à  Glematius.  mais  bien  à  la  basilique.  A 
cause  de  la  vénération  des  iidèles  pour  le  lieu  du  martyre,  on 
préféra  y  édifier  le  nouveau  sanctuaire  sur  l'emplacement  même 
de  l'ancien,  plutôt  que  de  le  transférer  à  un  autre  endroit.  Ici 
encore,  je  suis  d'avis  qu'il  n'y  a  pas  d'inconvénient  à  s'en 
tenir  au  sentiment  commun  :  in  loco  suo  signifie  que  le  terrain 
sur  lequel  fut  reconstruite  la  basilique  était  la  propriété  de 
Glematius. 

KXCEPTis  viRGiNiBUs]  G'cst  le  dernier  des  passages  de  notre 
inscription  sur  lesquels  semble  s'être  exercée  de  préférence  l'in- 
géniosité des  modernes  interprètes.  On  s'est  demandé  quelles 
étaient  ces  vierges,  en  faveur  desquelles  le  fondateur  de  la  basi- 
lique faisait  une  exception.  D'après  Klinkenberg  -,  ce  seraient  les 
saintes  martyres  elles-mêmes.  Gette  manière  de  voir  est  assez  peu 
naturelle  :  je  croirais  plutôt  qu'il  s'agit  de  vierges  en  général. 
Gela  ne  veut  pas  dire  toutefois  que  toute  la  population  vierge  de 
(Pologne  ait  eu  droit  de  sépulture  dans  la  basilique  clématienne. 
Encore  moins  est-on  en  droit  de  conclure,  avec  le  P.  De  Buck  ^, 
qu  il  y  eut  dès  l'origine  une  communauté  de  moniales  attachée  au 
nouveau  sanctuaire.  Non*  mais  tout  simplement  :  si,  par  la 
suite,  on  inhumait  quelqu'un  dans  l'enceinte  de  l'édifice,  ce  ne 
pourraient  jamais    être   que    les  dépouilles  de  personnes  ayant 

1.  VU"  sér.,   t.  V,  1869,  p.  701  siiiv. 

2.  Peristeph.  II,  vers  .">21-.'j24. 

.3.  Rec.  cit.,  LXXXVIII,  p.  91  suiv. 
4.  Act.  SS.,  Oct.,  t.  IX,  p.  2H  et  214. 


60  D.    GERMAIN    MORIN 

g'ardé  la  virg-inité  K  et  cela  en  considérai 

qui,  en  ce  même  endroit,  avaient  versé  leur  san^  pour  le  Christ. 


^ardé  la  virg-inité  K  et  cela  en  considération  des  saintes  vierges 


Après  ces  courtes  notes  relatives  à  l'une  des  plus  célèbres  ins- 
criptions qui  soient  venues  jusqu  à  nous.  f"audra-t-il  hasarder 
quelque  aperçu  sommaire  sur  Thistoire  des  vierges  colonaises  et 
la  façon  dont  cette  histoire  s'est  transformée  en  la  légende  que 
tout  le  monde  connait  ?  C'est  peut-être  témérité,  mais  enfin  voici 
comment  se  présente  pour  le  moment  à  mon  esprit  cet  épisode 
si  intéressant  de  l'hagiographie  médiévale. 

Antérieurement  au  triomphe  de  1  Eglise,  probablement  au  début 
du  iv*"  siècle  ou  vers  la  fin  du  m®,  plusieurs  vierges  subirent  le 
martyre  sur  le  territoire  de  Cologne.  Les  noms  d'un  certain 
nombre  d'entre  elles  nous  ont  été  conservés  :  Martha,  Saula, 
Brittula,  Gregoria.  Saturnina,  Sambatia,  Pinnosa,  Ursula,  Sen- 
tia,  Palladia,  Saturia,  auxquels  il  faut  peut-être  ajouter  Clementia 
et  Grata.  A  l'époque  de  la  paix,  une  petite  basilique  ou  colla 
memoriae  fut  construite  au  nord  de  la  ^■ille.  sur  le  terrain  que  l'on 
croyait   arrosé    de   leur  sang  "-.  En  X'ù\.    les   Francs,    maîtres  de 

1.  On  a  retrouvé  récemment,  dans  un  pilier  de  l'église  Sainte-Ursule, 
lépitaphe  inédite  dune  petite  vierge  de  huit  ans,  nommée  précisément 
Ursula.  lA.  StefTens,  dans  «  Liter.  Handweiser  »  de  1896,  n"  643,  col.  1.34.) 
La  Vie  de  saint  Cunibert  parle  dune  colombe  qui,  pendant  une  messe 
célébrée  par  Tévêque  dans  la  basilique  des  saintes  Vierges,  alla  s'abattre 
iuxta  (umiihim  cuiusfiain  virginis.  On  voit  encore  dans  l'église  le  mausolée 
d'une  Viventia  qui  y  fut  inhumée,  et  qu'on  prétend  fdle  de  Pépin 
d'Héristal. 

2.  D'après  A.  Hauck.  Kirchengesch.  Deutschlands,  1.  26,  les  prétendues 
visions  de  Clematius  auraient  été  la  première  et  l'unique  attestation  de 
l'existence  des  vierges  martyres  :  avant  lui,  on  n'aurait  rien  su  d'elles  à 
Cologne.  Comment  d'ailleurs  aurait-on  si  tôt  laissé  tomber  en  ruines  leur 
basilique  ?  Et  le  docte  historien  allègue  la  vision  de  l'évêque  d'Octodurum, 
Théodore,  laquelle  fut,  d'après  lui,  le  fpndement  de  toute  la  légende  des 
martyres  d'Agaune.  Evidemment,  le  cas  n'est  pas  sans  exemple  dans  l'ha- 
giographie du  moyen  âge,  et.  pas  plus  que  le  P.  De  liuck,  je  ne  voudrais 
jurer  que  les  visions  de  Clematius  furent  réelles.  Mais,  de  là  à  tirer  les 
conclusions  radicales  formulées  par  le  D"^  Hauck,  il  y  a  une  distance  que 
l'historien  soucieux  de  son  devoir  ne  se  perinettra  pas  vite  de  franchir  sans 
preuves  positives  h  l'appui.  On  peut  voir,  du  reste,  de  quelle  façon 
Klinkenberg  apprécie  l'interprétation  mise  en  avant  par  Hauck  iHec.  cit., 
LXXXXIX,  p.  107.; 


l'inscription   I)i;  clkmaiius  61 

Cologne,  n'épargneront  pas  cet  édifice  sacré.  Mais  quelque  temps 
après,  l'empereur  Julien  ayant  reconquis  la  ville,  un  personnage 
de  grande  famille,  nommé  Clematius,  venu  des  contrées  de 
l'Orient,  résolut  de  le  reconstruire  à  ses  frais.  Des  visions  répé- 
tées qu'il  crut  avoir  l'amenèrent  à  exécuter  ce  pieux  dessein.  Il 
fit  l'acquisition  de  l'emplacement,  si  celui-ci  ne  lui  appartenait 
pas  déjà  auparavant,  et  reconstruisit  la  basili({ue.  dans  laquelle 
il  fit  mettre  une  inscription  commémorative  portant  qu'on  ne 
pourrait  y  enterrer  que  des  vierges. 

Il  est  fait  mention  de  la  «  basilique  des  saintes  Vierges  »  dans 
la  vie  de  saint  Cunibert.  qui  monta  sur  le  siège  de  Cologne  dans  la 
première  moitié  du  vii*^  siècle  '.  Jusqu'à  cette  époque,  rien  ne 
témoigne  encore  de  la  croyance  à  des  milliers  de  martyres,  ni  dans 
les  martyrologes  ni  dans  les  chroniques  de  l'époque  mérovin- 
gienne. Usuard  lui-même,  dans  la  seconde  moitié  du  ix*^  siècle,  ne 
connaît  à  Cologne  que  «  Martha  et  Saula  avec  plusieurs  autres.» 
Par  contre,  quelques  années  auparavant,  Wandelbert  de  Priim^ 
dans  son  Martyrologe  en  vers,  parle  positivement  d'un  massacre 
de  plusieurs  milliers  de  vierges.  De  même  l'auteur  du  Senno  in 
natali,  encore  un  peu  antérieur  peut-être  à  Wandelbert.  D'après 
ce  discours,  on  n'avait  pas  de  notions  précises  à  Cologne,  au 
début  du  ix«  siècle,  sur  la  véritable  histoire  des  martyres.  On 
croyait  seulement  que.  jointes  à  certain  nombre  de  femmes 
mariées  et  même  d'hommes,  leur  chiffre  pouvait  s'évaluer  à 
moins  de  douze  mille.  Elles  avaient  souffert  sous  la  persécution 
de  Dioclétien  et  de  Maximien.  Pinnosa  était  pour  lors  considérée 
comme  la  principale  d'entre  elles.  On  ne  s'accordait  pas  encore 
sur  leur  pays  d'origine  :  les  uns  les  faisaient  venir  d'Orient  et  les 
mettaient  en  relation  avec  les  soldats  de  la  Légion  Thébaine,  tan- 
dis que  d'autres  les  disaient  originaires  de  la  Grande-Bretagne. 
C'est  à  l'opinion  de  ces  derniers  que  l'auteur  du  discours  se  rallie, 
se  fondant  principalement  sur  la  tradition  anglo-saxonne  de  son 
temps,  et  sur  celle  des  Bataves.    A   en  croire  ces   derniers,  les 


1.  Je  crois  inutile  de  citer  tous  les  textes  auxquels  je  fais  allusion  dans 
ce  rapide  aperçu  :  ils  se  trouvent  partout,  notamment  dans  le  travail  du 
P.  De  Buck,  et  sont  familiers  à  quiconque  est  tant  soit  peu  au  courant  de 
la  question. 


62  D.     (iliHMAl.N      MdlilN 

Vierges  avaient  d'abord  séjourné  un  certain  temps  chez  eux,  dans 
l'île  formée  par  les  deux  bras  du  Rhin. 

A  partir  du  x*"  siècle,  la  formule  des  «  Onze  mille  vierges  '  » 
est  admise  sans  conteste  et  insérée,  avec  l'origine  bretonne  des 
martyres  et  la  prééminence  donnée  à  Ursula,  dans  les  deux  Pas- 
sions Fuit  et  Régnante.  Bientôt  viendra  1  ère  des  soi-disant  révé- 
lations et  des  fausses  inscriptions  :  alors,  ce  ne  sont  plus  seulement 
des  traditions  plus  ou  moins  vagues,  ou  même  de  simples 
légendes,  mais  une  débauche  inouïe  de  fictions  et  de  naïvetés  qui 
n'ont  rien  à  faire  avec  l'histoire. 

Comment  s'est  produite  la  transition  entre  le  souvenir  primitif 
du  martyre  de  quelques  Aierges  à  Cologne  et  les  récits  bien 
autrement  merveilleux  dont  l'auteur  du  Sermo  in  natali  peut  être 
considéré  comme  le  premier  témoin  ?  Peut-être  par  le  fait  qu'une 
partie  de  la  population  colonaise,  massacrée  à  l'époque  des  inva- 
sions, avait  été  inhumée  dans  le  terrain  adjacent  à  la  basilique 
des  saintes  Vierges  ;  peut-être  aussi  par  suite  de  l'influence  que 
les  missionnaires  anglo-saxons  exercèrent  en  Germanie  dans  le 
cours  du  viii*^  siècle.  A  ces  deux  éléments,  a  pu  s'en  ajouter  un 
autre  qui  n'est  pas  à  négliger,  d  autant  plus  que  l'anonyme  du 
Sermo  in  natali,  aussi  bien  que  Geoffroy  de  Monmouth  dans  sa 
version  de  la  légende  galloise,  semblent  y  attacher  une  certaine 
importance  :  c'est  le  prétendu  séjour  des  saintes  dans  l'île  des 
Bataves,  à  l'embouchure  du  Rhin.  C'est  même  là,  d'après  Geof- 
frov,  «  dans  les  îles  barbares  ».  qu'elles  auraient  été  massacrées. 

Ce  que  nous  savons  du  culte  et  des  reliques  des  martyres  de 
Cologne  paraît  difïicilement  conciliable  avec  cette  donnée.  Mais 
Rettberg  -  n'aurait-il  pas  deviné  juste,  en  soupçonnant  une  rela- 
tion quelconque  entre  le  développement  postérieur  de  l'histoire 
des  vierges  ursulines  et  l'épisode  rapporté  par  Procope.  De  bello 
Gothico,  IV,  20?  ■^.  Il  s'agit,  dans  ce  récit,  d'une  jeune  princesse 
bretonne,  fiancée  à  Radiger,  prince  des  Varniens  qui  habitaient  la 


1.  Le  plus  ancien  document  où  elle  figure,  à  ma  connaissance,  est  un 
calendrier  du  ix*^  siècle  qui  fait  partie  du  manuscrit  M.  12  Sup.  de  lAmbro- 
sienne  de  Milan.  On  y  lit  au  21  octobre  :  Sancfi  hilarionis  conf.  sancfa- 
riinique  uirginuni  XI  rnilia. 

2.  Deutschlands  Kirchenrjesch.,   I,  p.  122. 

.3.   Muratori,  Ber.  Italie,  script.,  l,  p.  .3o4  suiv. 


LINSOlîll'riO.N     DK    CI.E.MAIILS  i)3 

rive  septentrionale  du  Rliin.  Délaissée  par  son  prétendant,  la 
«  vierge  »>  veut  venger  elle-même  son  alTront  :  elle  arrive  à  l'em- 
bouchure du  Rhin,  à  la  tète  dune  flotte  de  quatre  cents  vaisseaux 
et  d"«  au  moins  dix  mille  guerriers  ».  Un  combat  s'engage  :  les 
Varniens  sont  battus,  Radiger  est  fait  prisonnier,  puis  gracié 
presque  aussitôt,  à  la  condition  de  revenir  à  ses  premières  amours. 
Cette  singulière  expédition  eut  lieu  dans  la  première  moitié  du 
VI*  siècle,  c'est-à-dire  justement  avant  l'époque  où  a  dû  germer  la 
saga  d'Ursule  ;  et  l'on  ne  peut  nier  qu'il  n'y  ait  de  curieuses  coïn- 
cidences entre  celle-ci  et  les  termes  dont  se  sert  1  historien 
Procope  ^. 

Quoi  qu'il  en  soit,  tous  les  érudits  sérieux,  les  Bollandistes  en 
tète,  sont  actuellement  d'accord  pour  rejeter  le  système  exposé 
avec  un  luxe  énorme  d'érudition  par  Victor  De  Buck  au  tome  IX 
des  Acta  SS.  d'octobre,  malgré  la  faveur  que  ce  système  a  trouvée 
à  Cologne  d'abord,  puis  à  Rome  même,  où  il  a  été  depuis  peu 
substitué  officiellement  à  la  légende  fabuleuse  de  Geoffroy  de 
Monmouth,  «  Il  faudrait  un  long  mémoire,  dit  M.  Anatole  de 
Barthélémy  -.  pour  réfuter  toutes  les  erreurs  contenues  dans  cette 
thèse...  Le  martyre  de  sainte  Ursule  et  de  ses  compagnes  a  été 
jusqu'ici  placé  au  iv*"  siècle  ;  je  ne  vois  pas  qu'il  y  ait  opportu- 
nité à  changer  cette  date.   »  Les  recherches  auquelles  je  me  suis 


1.  «  Varnis  imperaverat  Hermegisclus...  morlua  priori  coniuge,  unici 
parente  filii,  cui  nomen  Radiger.  Hune  pater  sibi  relictum  despondil 
puellae  virgini,  natione  Briitiae,  cuius  frater  tune  temporis  rex  Anglorum 
erat...  Hermegiscli  filius,  regno  Varnorum  suscepto...,  statim  repudiata 
sponsa,  cum  noverca  connubium  init.  Quae  cum  accepisset  sponsa  Radige- 
ris...,  virilein  induens  animuin,  bellum  parât.  Mox  igitur  coactis  navihus 
CD.  et  in  eas  impositis  hellatorum  mininmni  decem  niillibus,  exercitiim 
hune  duxit  ipsa  in  Varnos...  Posteaquam  appulere.  in  continentem,  dux 
iiirrjo  ad  ipaa  Rheni  ostia  ducto  et  communito  vallo...  Tum  castra  Varni 
metati  erant  non  procul  Oceani  littore,  atque  osliis  Rheni,  quo  cum  Angli 
ceieriter  pervenissent,  confecto  praelio,  Varni  magna  vi  profligantur... 
Virtjo  ad  se  reduces  aspere  accipit...  Radigerem  deprehenderunt,  vinc- 
lumque  obtulerunt  puellae...  » 

2.  La  campagne  d'Atfila,  dans  \s  «  Revue  des  Quesl.  Histor.  »,  t.  VIII, 
1870,  note  à  la  p.  390.  Quelques  pages  auparavant,  l'auteur  du  Mémoire 
montre  comment  les  événements  de  3oo  se  sont  confondus  dans  la  mémoire 
des  peuples  avec  l'invasion  des  Huns  en  451.  (jodefroid  Kurth,  dans  son 
Clovis,  note  à  la  p.  209,  n'hésite  pas  à  ({ualifier  le  travail  de  M.  de  Barthé- 
lémy d'  .1  excellente  étude  critique  ■>. 


64  D.     LiEKMAl.N     MOKl.N 

livré  de  mon  côté,  et  dont  j'ai  essayé  de  donner  la  substance  dans 
ces  ([uelques  paj^es,  ne  sont  pas  faites,  on  l'a  vu.  pour  modiiier 
en  quoi  que  ce  soit  le  jugement  formulé,  il  y  a  trente  ans,  par 
le  vénérable  académicien. 

Abbaye  de  Maredsous. 

D.  Germain  Morin. 


TROIS    DIPLOMES    CAUOLINCIIEXS 


Des  trois  diplômes  carolingiens  publiés  plus  loin  le  premier 
a  été  donné  par  Louis  le  Débonnaire  en  faveur  de  l'un  de  ses 
fidèles,  Ag-inulfe  (5  février  832)  ;  les  deux  autres,  d'une  rédac- 
tion presque  absolument  identique  ^  émanent  de  Louis  II  le 
Germanique  (26  mars  842)  et  de  Louis  III  le  Jeune  (15  mars 
877),  et  sont  des  privilèges  accordés  par  ces  deux  empereurs  à 
l'abbaye  de  Cornelimiinster  (ou  Kornelymûnster),  près  d'Aix-la- 
Chapelle,  au  diocèse  de  Cologne.  Le  premier  et  le  troisième  de 
ces  diplômes  ont  été  publiés  par  Dom  Martène,  en  1724,  dans 
son  Amplissima  collectio  -,  d'après  des  copies  qui  lui  avaient  été 
communiquées  par  Guillaume  de  Louvrex,  jurisconsulte  célèbre, 
né  à  Liège  en  1665  et  mort  en  1734  3;  ils  ont  depuis  été  plu- 
sieurs fois  réimprimés  d'après  le  texte  publié  par  Dom  Martène  ''. 
Le  second  diplôme,  le  premier  en  date  de  ceux  qui  sont  relatifs 


1.  A  l'exception  dos  ditlerences  qui  se  rencontrenl  forcément  dans  le 
dispositif  et  la  date  de  ces  deux  diplômes,  aux  lignes  3  et  4  de  chacun  d'eux, 
on  ne  trouve  que  la  seule  variante  suivante  dans  la  suscription  :  IIlii- 
dovvicvs  f/ratiaDei  rex  et  Hludovvicus  divina  f avertie  gratia  rex.  Vers  la  fin 
de  la  ligne  6,  que  actenim  du  premier  diplôme  a  été  remplacé  par  qualinus 
dans  le  second,  et  à  la  ligne  7,  le  inot  fratum,  pour  fralrum,  du  premier 
a  été  scrupuleusement  reproduit  par  le  second. 

2.Veterurn  scriptorum...  amplissima  collectio  (1724),  t.  I,  col.  88-89; 
'<  ex  ms.  domini  de  Louvrex.  » 

.3.  On  conserve  à  la  bibliothèque  de  la  ville  de  Liège  deux  manuscrits  de 
M.  de  Louvrex  :  un  Dictionarium  materiarum  Juris,  en  2  volumes  (n°  624, 
du  catalogue  imprimé  de  187o).  et  un  Recueil  de  mémoires  relatifs  à 
diverses  questions  concernant  la  principauté  de  Liège  in°  606  du  même 
catalogue).  Voir  aussi  P.  Namur,  Histoire  de  la  bibliothèque  publique  de 
Liège  (1842),  p.  16-17,  et  le  Catalogue  de  livres  très  curieux...  délaissés  par 
feu  Guillaume  de  Louvrex  (Liège,  1792,  in-8«  ;  1228  n°*j. 

4.  Il  suffira  de  renvoyer  à  Bôhmer,  Regesta  Imperii,  éd.  Miihlbacher, 
t.  I  (1889),  p.  322,  n"  868  (Louis  le  Débonnaire);  p.  523-524,  n»  1332 
(Louis  II  le  Germanique)  ;  et  p.  601,  n"  15H  (Louis  111  le  Jeune). 

Mélanges  Paul  Fnhre.  â 


()()  II.     O.MONI 

H  1  ;il)l)aye  bénédictine  de  (A)rneliniÏMisler,  a  été  imprimé,  sans 
doute  aussi  daprès  une  copie,  par  Lûnig,  dans  son  Spicile- 
(jiuin  ecclesiaticurn,  en   ITKJ  '. 

Les  originaux  de  ces  trois  diplômes  sont  conservés  aujourd'hui 
dans  une  collection  privée  et  Ton  doit  espérer  qu'ils  trouveront 
bientôt  un  asile  définitif  et  accessible  dans  quelque  dépôt  public. 
En  attendant  on  peut  donner  de  chacun  d'eux,  d'après  une  pho- 
tographie réduite  des  originaux,  un  texte  qui,  s'il  n'est  pas 
encore  définitif,  sera  au  moins  sensiblement  meilleur  que  celui 
qui  en  a  jusqu'ici  été  publié. 

Il  suffira  de  rappeler  que  l'abbaye  de  Gormelimûnster-,  appelée 
aussi  MoiiHsterium  ad  Indam^  ou  Inda  S.  Cornelii,  du  nom  de 
la  rivière  Inde  sur  laquelle  elle  était  située,  à  quelques  kilomètres 
au  sud-est  d'Aix-la-Chapelle,  a  été  fondée  par  Louis  le  Débon- 
naire, placée  sous  l'invocation  du  pape  S.  Corneille  et  qu'elle 
eut  pour  premier  abbé  S.  Benoît  d'Aniane  (-J*  821  ).  le  réforma- 
teur de  l'ordre  des  Bénédictins. 

H.   O.MOiNT 

I 

DIPLOMt:    DE    LOUIS    LE    DÉBONNAIRE    EN    FAVEUR    d'aGINULFE 

(o  février  832.) 

(Chrisme.)  In  noniine  Do//i/ni  Dei  et  salvatoris  nostvi  Ihesu  ^ 
Chvisti.  Hludovvicus^  divina  ordinante  providentia  impera/or 
augustus.  Imperialis  celsitudinis  moris  est  fideliter  sibi  famu- 
lantes^donis  multiplicibus  et  honoribus  ingentibus  honorare 
atqf/e  sublimare  ;  proinde  nos  morem  ^  parentum,  regum  vide- 
licet    praedecessorum    nos/rorum.     sequentes,    libuit    celsitudini 

1.  Spicilegiuni  ecclesiasticum  des  teutscheii  Reichs-Archiv  (1716),  t.  III, 
p.  723-726  ;  le  texte  même  du  diplôme  est  aux  pages  723-726. 

2.  Gallia  christiana,  t.  III,  p.  731.  Cf.  aussi  les  articles  de  M.  E.  Pauls 
sur  Cornelimunster,  aux  pages  109-113  du  tome  LXVI  (1879)  des  Jahrbûcher 
des  Vereins  von  Allersthiimsfreunden  ini  Rheinlande,  et  à  la  page  404  du 
tome  I  (1882)  de  la  Westdeutsche  Zeitschrift  fur  Geschichte  und  Kunst. 

3.  Jesu,  éd.  Martène. 

4.  Ludoicicus,  éd. 

3.  Le  mot  morein  a  été  ajouté,  de  première  main,  au-dessus  de  la  ligne 
dans  l'original. 


iHois   r)ii'i,oMi;s  (;AiuiLi.N(iii;.\s  H7 

nos^rae  quendam  '  lîdelem  nosfrum,  nomine  Aginultum,  de 
quihus^dam  rébus  proprietatis  no.s/rae  honorare  atque  in  ejus 
juris  potestatem  liberalitatis  nos/rae  gratiani  conferre.  Idcirco 
noverit  experientia  atque  industria  omnium  fidelium  no*/rorum 
tam  praesentium  quam  et  futurorum,  quia^  concessimus  eidem 
fideli  nostro  Ag-imnultb  -  res  nostras  sitas  in  pago  Asbanio  ^,  in 
villa  nuncupante  Liniaco,  id  est  mansos  quattuor  ^  inter  vesti- 
tos  et  absos.  cum  mancipiis,  terris  arabilibus,  pratis,  silvolis  ad 
eos  juste  pertinenti^  bus  vel  aspicientibus  ;  et  in  paoï'o  Brag'ban- 
tinse  '  in  villa  vocante  Isca,  mansos  septem  inter  vestitos  et  absos, 
cum  mancipiis,  terris  arabilibus,  pratis,  silvolis  ad  eos  juste  perti- 
nentibus  vel  aspicientibus  ;  et  in  pago  Namucense  '',6  in  villa 
nuncupante  Beis  ",  mansos  sex  cum  mancipiis,  terris  arabilibus, 
pratis,  silvolis  ad  eos  juste  pertinentibus  vel  aspicientibus  ;  et  in 
eodem  pago,  in  loco  qui  dicitur  Vulpilionis,  mansellum  absum 
unum  cum  terrulas  ^  ei"^  silvolis  ad  eum  aspicientibus.  Hos  •' 
itaque  memoratos  mansos  cum  mancipiis  et  omnibus  ad  se'o 
pertinentibus,  sicut  superius  diximus,  per  hanc  nostrae  auctori- 
tatis  conscriptionem  eidem  Ag'inulfo  ad  pro®prium  perpetualiter 
ad  habendum  tradimus  atque  concedimus,  et  de  nostro  jure  in 
jus  ac  potestatem  illius  more  sollemni  "  transferimus,  ita  videli- 
cet  ut  quicquid  ille  de  his  vel  in  his  pro  sua  commoditate  et 
uti^litate  facere  decreverit ,  liberam  et  firmissimam  in  omni- 
bus *-  habeat.  potestatem  faciendi.  Et  ut  haec  nostrae  conce- 
sionis  ^^  atque  larg^itionis  '^  auctoritas  inviolabilem   et    inconvul- 


1.  quemdam,  éd. 

2.  La  lettre  m  de  Aijunnulfo  semble  avoir  été   <,M-allée.  —  Ce  nom  a  été 
omis  dans  l'édition. 

3.  Alsbanio,  éd. 

4.  quatuor,  éd. 

o.  Bragbantensi,  éd. 
tj.  Xamucensi,  éd. 

7.  Beiss,   éd. 

8.  lerrulis,  éd. 

9.  Nos,  éd. 

10.  ad  eos,  éd. 

1  i .  solemni,  éd. 

12.  L'original  portait  oinonihus,  et  le  second  o  a  étéi^ratlé. 

13.  concessionis.  éd. 

14.  largitatis,  éd. 


68  11.    OMO.NJ 

sa'm  obtineat  firmi^^tatem.  manu  propria  noslra  subter  eam  fir- 
mavimus  et  anuli  nostri  impressione  sig'nari  jussinius. 

^^Signum  I  Monogramme,  i  Hludovvici'  serenissimi  imperatoris. 

-|- Hirminmaris  notarius  ad  vicem  Fridugisi  recognovi  et 
s[ubscripsij  -.  (Ruche,  avec  notes  tironiennes  '^  et  place  du  sceau 
avec  incision  en  X.  ) 

^^Daia  nonas  februarii  anno  Christo  propitio  xviiij  ^ 
impeiii  domni  Illudowici '^  piisimi  augusti ,  indictione  X. 
Actuni  A(piisgrani  palatio  reg  io '.  In  Dei  nomine  féliciter.  Amen. 

II 

DU'LMME     DL     LOLIS     H     l.L     (.EUMAMQLE     EN     FAVELR     DE    LABBAYE     DE 

CORNELIMÛNSTER. 

i20  mars  842.) 

Ckrisine.j  In  nomine  sa/ic/ae  et  individuae  Trinitatis.  IIlu- 
dovvicus  ^  gratia  Dei  rex  '' .  Si  igitur  locis  ^  sa/îc/orum  sacratis- 
sime  Deo  dicatis  ^  bénéficia  largimur  plurima  petitionibusque  ibi- 
dem Dco  juge  famulantibus  assensum  prebemus^  ,  ii  em  ^  nobis 
japut"'remunatorem  Do/^/num  repro[)iciatori  siquidem"  credimus 
et  interventione  sanc/orum  nos/ri  regni  nostrorumque  stabilita- 
tem  posse  acummulare  '-  non  ambigimus.  Quocirca  comperiat 
omnium  sa/«c/ae  Dei  ecclesiae  ^  nostrorumque  fidelium  presen- 
tium  sive  futurorum  sagacitas.  quia  ob  amorem  Dei  omnipoten- 
tis    et    emolumentum    animarum   genitoris   ac   genetricis  '•^,    seu 


1.  Luil'jirici,  éd. 

2.  Léd.  omet  :  et  s'  ubscripsi  . 

3.  La  photograptiie,  trop  réduite,  n'a  pas  penuis  de   déchiffrer  ees^  noies 
tironiennes,  non  plus  que  celles  du  second  diplôme. 

k  A7A',  éd! 

■>.   Ludowici,  éd. 

(j.   II.  Ludovicus,  éi\.  Li'ini^. 

7.  rex,  etc.,  éd. 

8.  loci,  éd. 

9.  sacratissiine  dedicalis,  éd. 
JO.   et  nohis  apud,  éd. 

11.  propitialoreni  liquido,  éd. 

12.  accumulare,  éd. 
1.3.  fjenitricis,  éd. 


TROIS    DIPLOMKS    CAROLINGIENS  69 

nosfvn  totius(jue  reg-ni  uosfr'i  stabilitate,  seu  ad  petitionem  lidelis 
nostri  AdaloniJ^i'*  abbatis,  largimur  res  proprietatis  nostrç 
monaslerio  Indensi,  constructum  in  ^  honorem  Dom/ni  et  salvato- 
ris  nos/ri  Ihc.su  Chr/.s/i,  unde  et  predictus  Adelongus^  rector  esse 
videtur,  villam  juris  uosfvi.  nuncupantem  Crasciniacum  '.  ^  cum 
omnibus  mancipiis  et  rébus  ibidem  aspicientibus.  Unde  et  hanc 
nos/ram  auctoritatem  iieri  jussimus,  per  quam  tirmamus  adque 
transfundimus  ^  suprataxatas  res  predicte  cellulç  sanc^i  Salva- 
toris  cum  om^nibus  appendiciis,  hoc  est  cum  mancipiis 
utriusque  sexus,  cum  terris,  silvis,  pratis,  aquis  aquarumve 
decursibus,  quatinus  •''  in  stipendiis  frat[r]uni  ibidem  Deo  famu- 
lantium  ceterisque  necessitatibus,  que  actenus  'J  fiscus  noster  ''' 
exegit,  "  amodo  aug-eatur  adque  a  rectoribus  ipsius  matris  eccle- 
siae  preordinetur  seu  exig-atur,  nullo  nosfro  judice  contradi- 
cente.  Et  ut  haec  auctoritaslargitionis  nos^rae  inconvulsa  valeat 
permanere.  manu  no.s/ra  subter  firmavimus  et  anulo  no.s/ro  eam 
svibter  jussimus  sig'illari. 

®  Sig-num  (Monogramme.)  Hludovvici  g-loriosissimi  régis. 

^  -|- Adalleodus  "^  diaconus  ad  vicem  Grimaldi  recog-novi  -'  et 
slubscripsil.  (Ruche,  avec  notes  tironiennes,  et  place  du  sceau, 
avec  incision  en  croix.  ) 

^®  Data  vij  k[a]l[endasj  '^  apr[i]l[is],  anno  Ghr[ist]o  propitio  ij 
regni  domni  Hludovvici  "  g-loriosissimi  reg^is,  indictione  v. 
Actum  Aquis  grani  palatio  regio.  In  Dei  nomine  féliciter.  Amen. 
[Amen,  répété  en  notes  tironiennes'^,) 

1.  constructo,  éd. 

2.  Adalongus,  éd. 

3.  Crastiniacum,  éd. 

4.  transfurlimiis,  corrigé  do  prcmirre  main  on  Iniiisfnndiiniis. 
.').   rfuafenus,  éd. 

6.  hartenus,  éd. 

I.  exigit,  éd. 

8.  Adalcrdus,  éd. 

9.  recognovit,  éd. 

10.  sepliinocalendarnm,  éd. 

II.  regni  Ludovici,  éd. 

12.  Ce  même  acte  a  été  publié,  sous  le  nom  de  Louis  III  et  attribué  à 
Tannée  878,  par  Lacomblet,  l'rknndcnhiich  fur  dio  Goschichtr  dca  Xieder- 
rfieins  (Diisseldorf,  1840,  in-4''),  p.  .'^7-38,  d'après  le  cartulaire,  du  xve  siècle, 
de  Cornelimiinster,  aujourd'hui  conservé  dans  la  bibliothèque  grand-ducale 
de  Darmstadt. 


II.     iiMnNC 


III 

DIPLOME    DE    I.l^ns    TU    LE     JEINE    E>    FAVEIR    DE    LARBAYE    DE 

(.OHNELIMINSTEH 

m 

i:i   iniirs  Hll. 

[Chrisme.)  In  nomine  sa/îc/ae  et  individuae  Trinitatis.  Hlo- 
dovvicus  '  divina  fa  vente  gratia  rex.  Si  ig'itur  locis  sancfovum 
sacratissime  Deo  dicatis  bénéficia  largimur  plurima  petitioni- 
busqt/e  ibide/??  Deo  ^  jug'e  faniulantibus  assensum  prebemus, 
\i  eni  nobis  aput  -  renmneratorem  Dominum  repropiciatori 
siquidem  credimus  -^  et  interventione  sancforum  nostri  regni  '' 
nostrorumque  stabilitatem posse  acummulare  'non  ^  ambig^imus. 
Quocirca  comperiat  omnium  sanc^ae  Dei  ecclesiae  nostrorumque 
fidelium  presentium  sive  futurorum  sag'acitas,  quia  ob  amorem 
Dei  omnipotentis  et  reverentiam  sanctoTxim.  eius,  "*  seu  am- 
monitionem  lidelis  no«^ri  Rodradi  abbatis,  largimur  res  proprie- 
tatis  nostre  monasterio  Indensi,  constructum  in  honore  sancfi 
Salvatoris,  unde  et  predictus  Rodradus  rector  esse  ^  videtur,  vil- 
lam  juris  no5/ri.  nuncupantem  Crasciniacum,  cum  omnibus 
mancipiis  et  rébus  ibidem  aspicientibus.  Unde  et  hanc  no.s/ram 
auctoritatem  fîeri  jussimus.  per  quam  tirmamus  ^  ùdque  *'  trans- 
fundimus  suprataxatas  res  predicte  cellulle  sancfi  Salvatoris. 
cum  omnibus  appendiciis  *,  hoc  est  cum  mancipiis  utriusque 
sexus.  cum  terris,  silvis.  pratis.  a([uis,  '  aquarumve  decursibus, 
quatinus  '^  in  stipendiis  tVat  r  un\  "  ibidem  D<'<)  famulantiu/zî  cete- 
risque  necessitatibus.  quatinus  fiscus  noster  exeg-it,amodo  augea- 
turadque'"a  rectoribus  ipsius  matris  ^  ecclesiae  preordinetur"  seu 

1.  Ludovicus,  éd.  Martène. 

2.  apiid,  éd. 

3.  repropifiari  Domino  liqui(h>  credimus,  éd. 
4..  regni  nostri,  éd. 

.  5.  accumulari,  éd. 
6.  atque,  éd. 
T.  appenditiis,  éd. 

8.  quatenus,  éd. 

9.  L'original  porte /"/'a////». 

10.  qupp  hactciius  /iaciisit.  c  a.  modo  a.  nique,  éd. 

11.  prceordinelur,  éd. 


TKOIS    lUl'I.OMKS    (;AKn|,iM;iK.\S  il 

exigatur.  nullo  no,s7ro  judice  '  contradicento.  l^'t  ut  liée  -'  auelo- 
ritas  largitionis  nos^rae  iticonvulsa  valeat  permanere  manu  nos- 
/ra  ®  subter  firmavimus  et  anulo  no5/ro  eam  subter  jussimus 
sig-illari. 

*®Signum  (Monogramme.)  domni  Ludovvici  serenissimi  reg-is  ; 

**^Hebarhai'd{7S'^  cancellarius  ad  vicem  Liutberti  archicappel- 
lani  ^  recognovi  et  sTubscripsi  ^  Ruche,  et  place  du  sceau,  avec 
incision  en  croix.) 

^^Data  idihus  xnarfii,  anno  primo  '•  regni  Illudovvici  "  serenis- 
simi régis  in  orientali  Francia,  indic//o/i<?  \.  Actum  Tribura,  in 
Dei  nomine  féliciter.    Amen. 


1.  Judicio,  éd. 

2.  hœc,  éd. 

3.  Geberhardus,  éd. 

4.  Luitberti  archicapellani,  éd. 

5.  L'éd.  omet  et  s  f//jsc/v'/).s/  . 

6.  /,éd. 

7.  Liidovici,  éd. 


L'ASSEMBLEE  DE  MERSEX 

847 


Longtemps,  les  historiens  et  les  jurisconsultes  ont  rattaché  les 
orig"ines  de  la  féodalité  k  des  textes  de  lois  précis,  empruntés  à  la 
lég-islation  de  Charles  le  Chauve.  L'idée  quon  se  faisait  autre- 
fois de  lintluence  de  la  royauté  sur  le  développement  des  ins- 
titutions^ la  faiblesse  de  caractère  et  d'esprit  qu'on  attribuait 
volontiers  au  petit-fils  de  Charlemag-ne,  ont  déterminé  cette  expli- 
cation qui  en  France  '  fait  encore  loi  souvent. 

J'ai  essayé  de  prouver  par  l'étude  des  articles  de  Kiersy-sur- 
Oise  qu'ils  n'étaient  point  une  Charte  constitutive  de  l'héré- 
dité des  offices  et  des  fiefs,  comme  on  l'a  dit  ;  que  ce  dernier  acte 
lés^islatif  de  Charles  le  Chauve  fut  une  mesure  de  circonstance, 
et  de  prudence,  non  de  faiblesse. 

Si  malaisé  qu'il  soit  de  détruire  une  erreur  consacrée  par  l'au- 
torité de  Montesquieu,  j'en  veux  relever  une  autre,  analog-ue, 
qui  a  eu  la  même  source  et  la  même  fortune.  Car,  c  est  une  autre 
erreur,  à  mon  sens,  que  de  chercher,  comme  Montesquieu  l'a 
fait  dans  \  Esprit  des  lois,  et  beaucoup  d'autres  après  lui  '-. 
l'origine  de  la  vassalité  dans  un  acte  législatif,  dans  un  article 
détaché  du  capitulaire  de  Mersen  de  847.  Certains  passages  de 
ce  ca))itulaire   ont  été  examinés,   ramenés  à  leur  véritable  por- 

1.  Emile  Bourgeois,  Le  Capitulaire  de  Kiersy-siir-Oise,  Paris,  1885, 
ch.  VI  :  L'Interprétation  traditionnelle.' 

2.  Montesquieu,  Esprit  des  Lois,  1.  XXXI,  ch.  XXV  :  «  Quelque  temps 
après  la  bataille  de  Fontenay,  les  trois  frères,  Lothaire,  Louis  et  Charles 
firent  un  traité  à  Mersen  dans  lequel  je  trouve  les  clauses  qui  durent  chan- 
ger tout  l'état  politique  des  Francs.  »  —  Voir  Duruy,  Histoire  de  l'Europe 
et  de  la  France,  nouvelle  édition,  1890,  p.  2.j7.  et  enfin,  tout  récemment, 
VHistoire  générale  de  Lavisse  et  Rambaud,  qui  reproduit  la  même  doctrine, 
1894,  t.  I,  407. 


L  ASSEMBLÉE    DE    MERSEN  73 

tée  dans  les  ouvrages  o-énéraux  de  Waitz  et  de  Fustel  de  Cou- 
lang-es  '.  Mais  rexamen  complet,  l'étude  spéciale  de  l'Assemblée 
de  Mersen  et  de  ses  décisions  mont  paru  nécessaires,  comme  le 
seul  moyen  de  dissiper  un  préjugé  séculaire,  nuisible  à  l'intelli- 
gence des  véritables  origines  du  régime  féodal  2. 


I 


Au  mois  de  février  847,  peut-être  le  28  3,  les  fils  de  Louis  le 
Débonnaire.  Lothaire,  Louis  le  Germanique  et  (Charles  le  Chauve, 
se  rencontraient  à  Mersen,  près  de  Maestricht,  pour  la  seconde 
fois  depuis  qu'à  Verdun,  en8i3,  ils  s'étaient  réconciliés  etmutuel- 
lement  engagés  à  ne  plus  recommencer  leurs  querelles.  Deux 
ans  auparavant,  ils  s'étaient  déjà  rencontrés  auprès  de  Thion- 
ville,  à  Juxz  (844)*.  Et  quand  ils  se  quittèrent  à  Mersen,  ils 
se  donnèrent  encore  rendez-vous  à  Paris  en  juin  847  ^. 

Quel  était  l'objet  et  la  portée  de  ces  rencontres?  Leur  fré- 
cpience  est  d'autant  plus  remarquable  que  le  partage  de  ^  erdun 
venait  à  peine  de  s'accomplir.  Depuis  que  par  le  partage  et  l'éga- 


1.  «  On  ne  peut  rien  prouver,  dit  Waitz  (2*'  édit.,  188o,  IV*  vol.,  p.  278), 
d'un  encouragement  Sjiécial  à  former  des  relations  de  vassalité.  Un  capitu- 
laire  de  Charles  le  Chauve,  celui  de  Mersen,  qu'on  a  entendu  ainsi,  ne 
contient  rien  de  semblable,  mais  le  droit  de  faire  ce  qui  avait  été  autorisé 
antérieurement  ».  —  Voir  Fustel  de  Coulanges  :  Les  Transformations  de  la 
Royauté  carolingienne,  p.  599,  611  ;  p.  640,  653. 

2.  Je  dois  signaler  l'examen  de  ce  capitulaire  et  les  rectifications  excel- 
lentes que  le  P.  Lapôtre  a  déjà  faites  dans  son  livre  sur  le  Pape  Jean  VIII 
(Paris,  Picard,  1895,  p.  285  à  289). 

3.  Les  manuscrits  disent  :  Anno  Incarnalionis  DCCCXLVIl  per  mensem 
Fehroarium  (Boretius,  II,  i,  p.  68.)  —  On  a  parfois  donné  comme  date  de  la 
réunion,  du  2  au  6  mars  847,  à  cause  d'une  lettre  de  Loup  de  Ferrières,  où 
l'on  trouve  :  «  Non  ignoraiis  reges  nostros  apud  Trajectum  hebdomada 
secunda  QuadragesiniPe  celebraturos  colloquium  (Epist.  59.  Édition 
Desdevises,  p.  134).  Ces  deux  textes  peuvent  se  concilier.  Le  mercredi 
des  Cendres  fut  cette  année-là  le  23  février.  Il  est  fort  possible  que  Loup 
appelle  la  première  semaine  du  Carême  du  mercredi  23  au  dimanche  27. 
La  seconde  aurait  alors  commencé  le  lundi  2S  février.  Cette  interprétation 
nous  donnerait  même  la  date  du  jour  de  l'Assemblée. 

4.  Ann.  Berlin,  édit.  de  la  Société  de  l'Hist.  de  France,  p.  59  ,et  Boretius 
(Capitulaires,  11.  112  . 

5.  Capit.  de  Mersen.  Adniintintio  Ludovici  ;  Adnuntiatio  Karoli  I  Bore- 
tius, p.  70-71). 


74  ÉMILK    R(l|  H(.i;()IS 

lité  proclamée  des  trois  frères  l'empire  carolingien  avait  perdu 
toute  unité  de  gouvernement  et  de  direction,  la  nécessité  de  le 
défendre  contre  les  ennemis  du  dehors,  Normands,  Sarrasins  et 
Bretons,  contre  l'anarchie  et  le  danger  des  querelles  intérieures 
au  dedans,  suggéra  Fidée  de  remplacer  la  puissance  centrale,  qui 
faisait  défaut,  par  l'effort  combiné  des  souverains  réunis  en  con- 
grès avec  leurs  fidèles,  par  l'accord  des  frères  qui  s'étaient  partagé 
les  sujets  et  les  terres  de  Louis  le  Débonnaire.  L'idée  s'était 
■peut-être  manifestée  à  Verdun  déjà.  Elle  s'exprima  en  tous  cas  à 
Thionville,  en  84 i,  et  très  fortement  à  Mersen,  en  847.  Liés  par 
le  sang,  les  rois  et  l'empereur  Lothaire  avaient  des  devoirs  les 
uns  envers  les  autres,  que  l'annaliste  Prudence  de  Troies, 
définit  en  quelques  mots  :  «  fraternitatis  caritatisque  jura  '  ».  Ils 
s'engagèrent  donc  à  Mersen  à  s'unir  comme  des  frères  y  étaient 
obligés  :  «  sicut  fratres  per  rectum  esse  debent  -  ».  Ces  formules 
d'accord,  ces  pactes  de  famille  ont  conduit  Faugeron,  le  pre- 
mier historien,  qui  ait  remarqué  l'existence  et  les  conditions  de 
ce  régime  ainsi  substitué  à  l'unité  impériale,  à  lui  donner  le  titre 
de  fraternité  '^ 

Il  m'a  paru  que  cette  entente  des  rois  avait  d  autre  fondement 
que  leur  parenté,  une  portée  plus  large  que  leurs  devoirs  et 
leurs  rapports  de  famille.  Ce  n'était  point  à  eux  seulement  que 
leurs  querelles  faisaient  tort,  ni  de  leur  part  seulement  que  la 
discorde  était  impie  et  funeste.  Leur  union  était  la  garantie  de 
la  paix,  et  devait  être  l'exemple  efïicace  de  la  concorde  générale 
dont  l'Empire  et  l'Eglise  aA  aient  besoin.  Le  terme  de  Concorde  que 
j  ai  proposé  pour  caractériser  ce  régime  de  congrès,  d'union  et 
d'entente,  a  été  généralement  adopté,  aussi  bien  que  ma  thèse 
sur  les  sources  religieuses  et  morales  dont  il  dérive  ^. 


1.  Annales  Berfiniennes,  p.  39. 

2.  Capit.  Mersen,  Adnuntialio  Klotarii  (p.  70). 

3.  Faugeron,  De  frnfernitafe  seu  conl'oquiis  infer  ftlios  et  nepotes  Kludo- 
wici  Pu. 

4.  Emile  Bourgeois,  Capit.  de  Kiersy,  ch.  VII  et  YIII  :  Le  régime  de  la  Con- 
corde. —  Consulter  :  Bayet,  Revue  tiistoriqne,  1886,  p. 179  à  183;  Dûmmler 
Gôttingiscfie  Gelefirte  Anzeiger  1'"'  septembre  1885}  ;  et  le  livre  récent  de 
M.  Parisot,  Le  Royaume  de  Lorraine  sous  les  Carolingiens  (Paris,  1899),  qui 
a  consacré  plusieurs  pages,  admirablement  documentées,  au  régime  de  la 
Concorde,  et  aux  réunions  des  fds  de  Louis  le  Débonnaire,  p.  32,  39;  enfin 


L  ASSKMBI.KK    l)K     MKRSILN  /  i) 

L"Assenil)li'H"  de  Mersen  (847  i  fui  un  des  premiers  ellorls  tentés 
par  rEg-lis«  pour  imposer  aux  rois  et  à  leurs  sujets  cet  accord  qui 
seul  pouvait  préserver  ses  biens,  particulièrement  exposés  aux 
incursions  des  Normands,  aux  brig-andag^es  et  aux  violences.  Ce 
ne  fut  pas  un  etTort  heureux. 

Si  Ion  examine  l'ensemble  des  articles  qui  nous  sont  parve- 
nus, on  le  trouve  composé,  comme  beaucoup  de  Gapitulaires. 
de  deux  parties  :  onze  articles,  mis  en  ordre,  et  trois  procla- 
mations (adnuntiationes),  une  de  chaque  roi. 

La  comparaison  entre  les  articles  et  les  proclamations  permet 
de  remarquer  entre  les  deux  parties  une  difîérence  de  forme  : 
dans  la  première,  on  parle  des  souverains  :  «  de  pace  et  concor- 
dia  trium  fratrum  et  regum  inter  se  ;  quod...  sint  uniti  ;  ut  ipsi 
mutuô  sibi  auxilientur  '  ».  Dans  la  seconde,  les  souverains 
prennent  la  parole,  et  ordonnent  (mandant,  volunt).  Cette 
différence  ne  constitue  pas  un  fait  unique  :  les  articles  de  l'as- 
semblée de  Thionville  nous  ont  été  conservés  sous  la  forme  d'une 
véritable  adresse  à  la  royauté  :  «  Après  cet  exorde  il  nous 
semble,  très  nobles  Seigneurs  -  ».  Ce  qui  est  plus  caractéris- 
tique ici.  c'est  de  ne  pas  trouver,  à  la  fin  des  onze  articles  qui 
n'émanent  pas  des  souverains,  la  mention  très  précise  inscrite 
par  eux  à  la  suite  par  exemple  de  la  deuxième  assemblée  de 
Mersen  :  «  Aiin  de  faire  observer  avec  laide  de  Dieu  les  articles 
précédents,  et  de  persuader  que  nous  les  observerons  sûrement, 
nous  les  avons  confirmés  et  signés  de  notre  propre  main  ^.  »  Il  est 
vrai  que  cette  confirmation  manque  également  aux  articles  de 
Thionville  '.Mais  Prudence  de  Troies  a  inscrit  dans  ses  Annales 
les  promesses  et  les  engagements  des  souverains.   Et  de  même 


Pouzet,   Le    Traité  dp    Verdun  (Bibfioth.  de  la  Fac.  des  Lettres    de    Lvon, 
VII,  1890,  p.  76  et  suiv.  . 

1.  Boretius,  II,  i,  68. 

2.  Boretius,  II,  i,  p.  113:  «  His  ila  praemissis,  nobilissimi  domini.  vit  cum 
pace  vestra  dicamus  quia...  » 

3.  Boretius,  II,  j,  p.  74  :  «  Et  ul  obnixius  suprasciipta  capitula  a  nobis 
auxillaiite  Domino  inviolabilité!-  observentur  ot  nos  illa  oliservaturos  cer- 
tius  credatur,  manibus  propriis  eadem  subter  firmavimus.  ■■ 

4.  Boretius,  II,  i,  p.  116. 


/b  EMILE    BOURGEOIS 

il  a  fait,  lorsqu'à  Mersen,  une  seconde  fois,  en  Soi,  les  souve- 
rains se  réunirent  et  contresig'nèrent,  «  propriorum  nominum 
monogrammatibus  ».  le  pacte  de  concorde  que  l'annaliste  a 
presque  tout  entier  transcrit  '. 

C  est  un  premier  indice  que  les  articles  conservés  de  rassem- 
blée de  847  n'ont  pas  été  proposés  par  les  rois,  ni  peut-être  accep- 
tés, ni  confirmés  par  eux.  Nous  n'avons  pas  g-ardé  d'ailleurs 
dans  les  manuscrits,  de  cette  réunion,  comme  de  celle  de  Kiersy. 
un  véritable  procès-verbal.  Mais  l'étude  des  articles  eux-mêmes 
nous  permettra  peut-être  de  le   restituer. 

L  article  P'"  du  Ca[)itulaire  de  Mersen  doit  se  traduire  ainsi  : 
«  De  la  paix  et  de  la  concorde  et  de  l'unanimité  des  trois  frères 
et  rois  entre  eux;  qu'ils  soient  unis  par  le  lien  d'une  atfection 
(caritas)  très  vraie  et  non  feinte  ;  et  que  personne  par  la  suite 
ne  puisse  entre  eux  semer  d'occasions  de  scandales.  »  C'est  le 
résumé  très  substantiel  de  l'article  1  du  capitulaire  de  Thionville  : 
«  Eiïorcez-vous  d'avoir  entre  vous  cette  charité,  très  nobles  sei- 
gneurs, qu'enseigne  l'Apôtre  :  «  de  corde  puro  et  conscientia  bona 
et  fide  non  ficta...  )>  Ne  l'ayez  pas  en  paroles  seulement  et  sur  la 
langue  ;  mais  écartez  à  tout  prix  toute  intrigue  funeste  aux  autres 
et  secrète ,  repoussez  toute  impulsion  déclarée  qui  vous  éloigne- 
rait de  la  charité.  Et  aussi  parmi  votre  peuple,  au  lieu  de  la  dis- 
corde qui  le  démembre,  œuvre  du  diable,  semez  cette  paix  que 
le  Christ,  montant  au  ciel,  a  laissé  par  un  grand  bienfait  à  ses 
fidèles  -.  » 


1.  Ann.  Berlin,  p.  59  :  «  Mense  octobri  pêne  Theodonis  villam  conveniunt, 
habitoque  diebus  aliquot  aniicabili  pernecessarioque  conloquio  iVj/cr  .se /"ra- 
ternitatis  ei  carifatis  Jura  in  posferum  non  violanda  confirmant  :  »  —  Ihid., 
p.  77  :  la  confirmation  de  Mersen  en  851.  —  11  est  assez  remarquable  qu'en 
retour  Prudence  ne  parle  point  de  la  première  assemblée  de  Mersen, 
celle  qui  nous  occupe. 

2.  Mersen,  art.  1  :  «  De  pace  et  concordia  atque  unanimitate  trium  fratrum 
et  regum  inter  se  et  quod  verissimo  et'non  ficto  caritatis  vinculo  sint  uniti 
et  ut  nuUus  deinceps  scandalorum  inter  eos  occasiones  serere  possit.  >■  — 
Thionville,  art.  1  :  «  Caritatem  illam  quam  apostolus  docuit  de  corde  puro  et 
conscientia  bona  et  fide  non  ficta  inter  vos  studete  habere...  quse  non  tan- 
tum  verbo  et  lingua,  sed  potius  remota  quolibet  modo  omni  occulta 
nocendi  machinatione,  aut,  quod  absit  aliéna  a  caritate  aperta  inpugna- 
tione...  Et  ita  in  populum  vobis  commendatum  pro  ista  quae,  hactenus 
opérante  per  membra  sua  diabolo,  versata  est  discordia,  pacem  illam  disse- 


l'assemblée  de  meuse-n  77 

L'article  2  réclame  des  princes  un  etfort  actif  :  «  Qu'ils  s'aident 
entre  eux  et  se  secourent  réciproquement  contre  les  ennemis  de 
Dieu,  de  la  Sainte  Eglise,  et  les  leurs,  selon  l'occasion  et  les 
circonstances  ».  C'est  le  même  etïort  qu'on  réclamait  d'eux 
à  Thionville  (art.  1)  :  «  Employez  vos  forces,  dès  qu'un  de  vos 
frères  en  aura  besoin,  à  lui  procurer  un  avis  sincère,  un 
prompt  secours,  à  l'aider,  parce  qu'il  est  écrit  :  «  Un  frère  aidé 
par  son  frère  est  comme  une  cité  bien  forte  »  '. 

L'article  3  est  un  appel  aux  souverains,  à  leur  puissance,  à 
leur  justice  :  <(  que  personne,  pour  quelque  passion  que  ce  soit, 
ne  trouble  les  lois  de  la  paix  dans  les  différents  royaumes  ;  et  si 
quelqu'un  l'a  osé,  qu'il  supporte  des  trois  rois  une  commune  ven- 
geance. »  Même  appel  dans  le  capitulaire  de  Thionville,  article  6  : 
«  Que  le  peuple  par  vos  soins  retrouve  les  jugements  chers 
à  la  dignité  royale,  et  la  justice  par  où  les  trônes  s'assurent  ; 
qu'à  la  A'oix  du  prêtre,  la  royauté  et  quiconque,  de  quelque  état  et 
condition,  fasse  pénitence  pour  les  rapines  et  toutes  les  erreurs, 
fruits  des  fâcheuses  discordes,  et  demande  son  pardon  à  Dieu  ■^.  » 

L'article  4  concerne  spécialement  les  Eglises  :  «  Que  les  Eglises 
du  Christ  reprennent  dans  tout  leur  royaume  leur  antique 
dignité  et  honneur;  quelles  recouvrent,  sans  aucune  diminution, 
tout  ce  quelles  ont  possédé  du  vivant  de  l'empereur  Louis,  par 
droit  légitime.  »  Article  6  du  capitulaire.de  Thionville,  et 
article  4  de  même  :  «  Que  l'ordre  ecclésiastique  par  votre  puis- 
sance et  le   ministère  des  agents  de   votre   puissance   recouvre 


minate  quam  Christus  in  cœlum  ascendens  fîdelibus   suis  munere  magno 
reliquit  dicens  :  etc..  » 

1.  Mersen,  art.  2.  :  "  Ut  ipsi  mutuo  auxilieutur  et  contra  Dei  sanctaeque 
Ecclesiœ  ac  suos  inimicos  secundum  oportunitateni  temporis  invicem 
adjuvent.  »  —  Thionville,  art.  1  :  «  Quocunque  quis  indiget  pro  viribus  con- 
silio  verô  et  prompto  auxilio  ab  altero  adjuvetur,  quoniam  scriptum  est  : 
Frater,  qui  adjuvatur  a  fratre,  civitas  firma  ». 

2.  Mersen,  art.  3  :  «Ut  nemo,  per  quanilibet  cupiditatem  leges  pacis  in 
cujuslibet  eoruni  regno  convellere  prœsumat  ;  quod  si  facere  prœsunipserit 
commuuem  ab  eis  ultionem  incurrat.  »  —  Thionville,  art.  0  :  "  Et  populi 
generalitas...  judicium  quod  honor  regius  diligit,  et  justitiam,  qua  tbronus 
firmatur,  per  dispositionem  vestram  suscipiat  seu  ammonitione  atque  con- 
silio  sacerdotale  vestro,  vestra  sul)limitas  et  quisque  in  quolibet  statu  vcl 
ordine  de  rapinis  et  ceteris  quge  discordiae  malo  accideruntprœteriler  erro- 
ribus  penitudinem  gerat  et  Domini  reconciliationem  expostulet.  » 


78  ÉMii.i;  lioriujLois 

son  autorité,  suivant  lantique  coutume.  Rendez  aux  Eglises 
leurs  biens,  conservez  et  confirmez  les  donations  royales  quelles 
ont  obtenues  '.  » 

Le  sens  de  ces  quatre  premiers  articles,  les  préoccupations 
qu'ils  révèlent,  leur  identité  presque  absolue  avec  les  articles  de 
Thiftnville  permettent  de  conclure  que  les  hommes  qui  les  for- 
mulaient étaient  des  évècjues  et  des  gens  d'Eglise,  à  Mersen, 
comme  à  luxz.  En  844  leur  langage  était  sans  doute  plus  clair, 
plus  hardi  :  «  11  est  certain,  disaient-ils  aux  souverains,  que  c'est 
la  faute  de  vos  querelles  .si  la  Sainte  Eglise,  rachetée  du  sang  du 
Christ,  restaurée  au  prix  de  tant  de  fatigues,  accrue  et  gouvernée 
par  vos  prédécesseurs,  s'en  va  vers  la  dislocation,  le  désordre  et  la 
ruine  -.  »  La  nature  et  la  portée  des  vœux  qu'ils  apportèrent  en  847 
à  Mersen  étaient  les  mêmes  :  c'était  le  même  souci  de  réconcilier 
les  princes,  le  même  programme  réglé  en  vue  de  la  défense,  de  la 
prospérité,  de  l'autorité  de  l'Eglise. 

Pour  confirmer  d'ailleurs  ces  conclusions,  prenons  les  cha- 
pitres suivants,  qui  n'ont  point  leur  équivalent  dans  les  chapitres 
de  Thionville,  mais  que  nous  retrouverons  aisément  dans  d'autres 
textes  dont  l'origine  ecclésiastique  est  plus  certaine  encore. 

L'article  5  prescrit  aux  souverains  de  conserver  à  leurs  fidèles, 
à  condition  que  ceux-ci  leur  demeurent  comme  par  le  passé 
fidèles,  les  droits  qu'ils  ont  eu  notoirement  au  temps  des  rois  pré- 
cédents, et  particulièrement  de  leur  grand-père  et  de  leur  père  '. 
En  apparence,  voilà  un  vœu  qui  concerne  les  rapports  des  fidèles 

1.  Mersen,  art.  4  :  «  Ut  ecclesia-  Christi  per  omne  eorum  regnum  pristi- 
nam  dignitatem  hoaoremque  retineant  et  quiquid  susperstite  domno 
Illudovvico  imperatore  jure  légitime  possederunt,  absque  ulla  diminutione 
recipiant.  >■  —  Thionville.  art.  4  :  «  Quantotius  res  ecclesiarum.  ut  sancta? 
menioriae  avus  et  pater  vester  eas  gubernandas  vobis  fautore  Deo  dimisc- 
runt,  redintegrate  et  praecepta  regalia  earumdem  ecclesarium  conservate 
ac  confirmate.  »  —  Art.  6  :  «  Ut  ordo  ecclesiasticus...  per  potestatem  ves- 
tram  et  per  ministeriura  ministrorum  dominationis  vestrae  secundum 
antiquam  consuetudinem  suum  vigorem  recipiat.  » 

2.  «  Ut  cuna  pace  vestra  dicamus  quia  constat  sanctam  Ecclesiam...  ves- 
tra  discordia  esse  discissam  et  pertubatam  atque  afïlictam,  videtur 
nobis...  etc..  »    Thionville,  art.  1). 

3.  Mersen.  art.  o  :  «  Ut  singulis  eorum  fidelibus  talis  lex  conservetur. 
qualem  temporibus  priorum  regum  et  prsecipue  avi  patrisque  eorum 
habuisse  noscuntur.  si  tamen  et  ipsi  pristinam  fidem  erga  ipsos  con- 
servent )'. 


L'ASSEMBLÉt;    DK    MEKSEiN  79 

et  des  rois  en  général,  plus  que  l'Eglise  particulièrement.  Mais, 
pour  atteindre  la  réalité,  il  faut  rapprocher  ce  vœu  d'une  déci- 
sion synodale  prise  au  concile  de  Meaux,  que  les  évèques 
avaient  tenté  d'imposer  à  Charles  le  Chauve  et  à  ses  grands  et  que 
ceux-ci  repoussèrent  à  Epernay,  en  juin  846  :  «  Il  nous  paraît  utile 
et  nécessaire  d'envoyer  des  Missi  sûrs  et  actifs  des  deux  ordres 
dans  tous  les  comtés,  pour  examiner  les  choses  qui  du  temps 
de  votre  aïeul  et  de  votre  père  ont  été  tenues  soit  spécialement 
en  service  royal,  soit  en  bénéfices  de  vassaux  royaux.  Qu'ils 
vous  en  soit  fait  rapport..  :  dès  que  vous  aurez  trouvé  que  les 
biens  pris  ou  reçus  lont  été  par  raison  et  intérêt,  suivant 
l'ordre  et  la  vérité,  laissez-les  en  l'état.  Sinon,  si  vous  décou- 
vrez des  faits  illogiques  ou  plutôt  des  fraudes,  corrigez-les,...  de 
crainte  que  vous  n'ayez  plus  de  quoi  payer  les  services  de  vos 
serviteurs...  et  que  les  Eglises  ne  viennent  à  supporter  des 
charges  dont  elles  doivent  être  exemptes  '.  »  Cet  article,  rédigé 
par  l'ordre  ecclésiastique,  réclamait  une  enquête  sur  les  infrac- 
tions faites  depuis  la  mort  de  Louis  le  Débonnaire  aux  biens  et 
aux  droits  des  Eglises.  11  reparaissait  six  mois  après  sous 
une  autre  forme  moins  précise.  Comme  tous  les  fidèles,  les 
évèques  réclamaient  leur  droit,  et  promettaient  en  échange, 
comme  ils  l'avaient  dit  à  Thionville,  en  844,  «  de  fournir  à 
l'Etat  un  secours  calculé  sur  les  ressources  de  leurs  Églises. 
et  les  besoins  de  leur  évêché,  comme  au  temps  des  empereurs 
précédents  ». 


^.  «  Videtur  nobis  utile  et  necessarium  ut  fidèles  et  strenuos  missos  ab 
utroque  ordine  per  singulos  coinitatus  regni  vestri  mittatis  qui  omnia 
diligente!"  inbrevient  qua?  tempore  avi  ac  patris  vestri  vel  in  regio 
specialiter  servitio,  vel  in  vassalorum  dominicorum  beneficiis  fuerunt.  Et 
quid.  vel  qualiter  aut  quantum  exinde  quisque  modo  retineat,  et  secun- 
dum  veritatem  renuntietur  vobis.  Et  ubi  inveneritis  quia  ratio  et  utilités, 
ac'ordo  seu  veritas  in  absumptis  vel  donationibus  habeantur,  in  statu  per- 
maneant.  Ubiautem  inrationabilitas  vel  potius  fraus  inventa^  fuerint,  una 
cum  consilio  fidelium  vestrorum  hoc  taliter  corrigite  ut  ratio  atque  utilitas 
seu  justitia  non  deserantur,  et  dignitas  vestrœ  magnificentia^  per  neces- 
sitatem  ita  vilis  non  fiât.  Quoniam  domestica  domus  vestra  aliter  obsequiis 
domesticorum  repleri  non  poterit  nisi  habueritis  unde  eis  meritis  respon- 
dere...  et  sic  démuni  respublica  vestra  de  suo  au/J'ragelur  sihi  et  Ecclpsiœ 
a  quitus  non  expedil  habeantur  imniunea  »  Concile  de  Meaux.  art.  xx  : 
Sirmond,  p.  49.) 


80  ÉMII.K    llOLlKiKnlS 

L  article  G  marquait  des  préoccupations  de  même  ordre  :  «  Que 
les  rapines  et  les  brigandages,  si  nombreux  qu'on  pouvait  les 
croire  jusqu'à  ce  jour  presque  légitimes,  soient  totalement  inter- 
dits; que  l'impunité  ne  soit  plus  à  l'avenir  comme  assurée  à  leurs 
auteurs  '.  »  Comme  le  précédent,  ce  vœu  intéresse  l'Empire  tout 
entier,  mais  il  intéresse  particulièrement  l'Eglise,  victime  pour 
ainsi  dire  dévouée  par  sa  faiblesse  et  ses  richesses  au  mal  qui 
est  le  plus  général,  au  brigandage,  m  devenu  comme  une  insti- 
tution ».  C'est  un  des  principaux  soucis  des  ecclésiastiques,  à 
Coulaines,  en  843  ;k  Thionville,  en  844  -;  aux  conciles  de  Beau- 
vais  et  de  Meaux,  à  Epernay,  de  se  défendre  contre  les  rapines  ^' 
C'est  la  plainte  que  l'on  retrouve  le  plus  souvent  dans  les 
Annales  de  Prudence,  dans  les  Lettres  de  Loup  de  Ferrières. 

L  article  7  indique  le  remède,  tel  que  les  conciles  le  propo- 
saient depuis  845  :  u  Constituez  dans  chaque  partie  du  royaume 
des  missi  bien  choisis,  capables  de  recueillir  les  plaintes,  de  con- 
naître les  misères  des  pauvres  et  les  intérêts  de  chacun  et  de 
les  régler  suivant  l'équité.  Et  si  les  coupables  s'enfuyaient  d'un 
royaume  dans  un  autre,  que  le  même  châtiment  les  y  attende  ^.  » 
On  remarquera  à  quel  point  les  mots  causœ  quoruncumque  étaient 
larges,  et  devaient  permettre  à  l'Eglise  d'obtenir  le  redresse- 
ment de  ses  griefs  particuliers. 

L'article  8  :  «  Que  personne  à  l'avenir  dans  tout  le  royaume  des 
princes  ne  se  permette  un  rapt  ;  ou  que  sinon  personne  n'échappe 
à  la  peine  légale.  »  Ce  crime  est  de  ceux  qu'en  ce  temps  de  pas- 
sions sauvages  1  Eglise  poursuit  le  plus  âprement  dans  ses 
synodes  :  rapts  de  nonnes  et  de  veuves,  qu'on  épouse  ou  qu'on 

1.  Mersen,  art.  6  :  «  Ut  rapinœ  et  deprœdationes  quse  quasi  jure  legitimo 
hactenus  factae  sunt  penitus  interdicantur,  et  nemo  se  impune  post  haec  eas 
prœsumere  posse  confidat.  » 

2.  Thionville,  art.  4  :  "  Unusquisque  vir  ecclesiasticus,  juxta  quanli- 
tatem  rerum  ecclesise  sibi  commissae...,  salvo  jure  quod  exinde  divinis 
dispensationibus  débet  impendi,  prpmpte  et  ex  aniuio  parare  et  inpigre, 
sicut  lempore  antecessorum  vestrorum  consueverat,  studebit  offerre.  » 

3.  (Conv.  iii  villa  Colonia.  Préface.  —  Thionville,  art.  6.  —  Concile  de 
Meaux,  art.  xx  ;  Sirmond,  p.  51.) 

4.  Mersen,  art.  7  :  «  Ut  in  singulis  partibus  regni  idonei  constituantur 
qui  querelas  pauperum  et  oppressiones  sive  quorumcunque  causas  exami- 
nare  et  secundum  legis  œquitatem  valeant  definire.  Et  si  ab  uno  ad  aliud 
regnum  hujusmodi  prœsumptores  confugerint,  ibi  similiter  opprimantur.  » 
—  Epernay  (De  justitiis,  art.  3;. 


l'assemblée  de  mersen  81 

n'épouse  pas,  rapts  de  fiancées  avec  ou  sans  le  consentement  des 
parents  ;  rapts  de  femmes  à  leurs  maris  ;  rapts  de  filles  à  leurs 
pères.  Il  y  avait  six  mois  à  peine  que  les  évèques  avaient  déjà  fait 
inscrire  les  mêmes  menaces  dans  les  articles  de  l'Assemblée 
d'Épernay  (846)  ^ 

L'article  0  n'est  guère  qu  une  répétition,  ou.  si  l'on  veut,  une 
extension  de  l'art.  1  à  toute  la  famille  impériale ,  qui  ne 
comptait  pas  seulement  les  trois  frères,  les  rois.  Ces  rois  avaient 
des  fils  dont  il  fallait  prévoir  l'avenir  :  «  Que  ces  fils  aient  a  leur 
mort  légitime  l'héritage  paternel,  selon  les  partages  réglés  présen- 
tement, et  que  celui  des  rois  qui  survivra  à  ses  frères,  laisse 
s'accomplir  cette  transmission,  dans  la  mesure  cependant  où  les 
neveux  eux-mêmes  demeureront  respectueux  de   leur  oncle  -  ». 

Enfin,  les  articles  10  et  11  stipulaient  des  mesures  de  négo- 
ciation ou  de  guerre  contre  le  duc  des  Bretons  Nomenoé  •'^,  avec 
qui  Charles  le  Chauve  venait  de  conclure,  en  juillet  846,  un  traité 
de  paix,  contre  les  Normands  qui  menaçaient  la  Bretagne, 
l'Aquitaine,  et  au  nord  le  pays  de  Dordrecht  et  le  Betaw. 

Ainsi,  par  leur  forme,  par  leur  matière,  dans  leur  lettre 
comme  dans  leur  esprit,  ces  neuf  articles  ont  l'aspect  de  propo- 
sitions soumises  par  ce  qu'on  appelait  l'ordre  ecclésiastique  '',  par 
les  évêques  et  les  abbés,  aux  trois  souverains  et  à  l'assemblée  de 
leurs  fidèles. 

Je  sais  bien  que  ce  droit  d'initiative  législative  exercé  par 
une  aristocratie  est  tout  à  fait  contraire  à  l'idée,  maintes  fois 
exprimée  par  Fustel  de  Coulanges,  du  pouvoir  absolu  de  la 
royauté  carolingienne  en  matière  de  lois.  Mais  dans  mon  livre 
sur  l'Assemblée  de  Kiersy,    qui   avait   provoqué    de  sa  part  de 


1.  Mersen,  art.  8.  :  «  Ut  nullus  in  omni  eoriim  regno  deinceps  raptum 
facere  prœsumat  aut  si  fecerit  legaliter  puniatur  »  {Concile  de  Meaux, 
art.  Lxviii,  Sirmond,  p.  61.  —  Epernat/,  chap.  viii  :  «  De  rapacibus  ». 

2.  3/e7'se/j,  art.  9  :  "  Ut  regum  filii  hai-reditatem  regni  secundum  definitas 
prœsenti  tempore  portiones  post  eos  retineant:  et  hoc,  quicunque  ex  his 
fratribus  superstes  fratribus  fiierit  consentiat,  si  tamen  ipsi  nepotes 
patruis  obedientes  esse  consenserint  ». 

3.  Mersen,  art.  10  :  «  Ut  legati  ad  ducem  Brittonum  mittantur  »  ; 
art.  11  :  Ut  similiter  ad  regem  Normannorum  legati  mittantur  »). 

4.  <c  Ordo  ecclesiasticus  ».  Thionville,  art.  6.  (Boretius,  p.  116),  — 
«  Uterqne  ordo  »  Concile  de  Meaux,  xx  ;  (Sirmond,  p.  49). 

Mélanties  Paul  Fuhre.  6 


82  ÉMlLi:   r.oi  UGKOIS 

vives  critiques',  dans  mes  réponses  à  ces  critiques  -  j'ai  dit 
et  maintenu  que  les  g-rands  avaient  part  à  la  confection  des  lois 
au  ix^  siècle.  J  ai  donné  mes  preuves.  En  voici  de  nouvelles.  Les 
articles  de  Thionville  g-ardent  encore  la  forme  sous  laquelle  les 
évécjues  les  proposèrent  et  les  hu-ent  i  relecta)  à  l'Assemblée  des 
rois  qui  y  mirent  leurs  sceaux,  et  des  grands  qui  les  approuvèrent  ■'. 
Il  est  un  autre  exemple,  plus  décisif,  parce  qu'il  est  contempo- 
rain de  la  réunion  de  Mersen  :  au  mois  de  juin  846,  l'aristo- 
cratie laïque  et  ecclésiastique  du  royaume  de  Charles  le  Chauve 
était  groupée  à  Epernay  autour  de  lui  :  les  évêques,  Wenilon  de 
Sens  et  ses  sutTragants.  Guntbold  de  Rouen.  Lrsmar  de  Tours, 
Plincmar  de  Reims,  Amale  de  Lyon,  avaient  apporté  un  corps 
de  propositions  emprunté  aux  décisions  synodales  de  Meaux, 
une  loi  sous  forme  de  conseil  :  «  ammonitio  ».  Les  grands  laïques 
la  rejetèrent,  obligèrent  le  roi  à  la  rejeter,  et  délibérant  alors 
sans  les  évêques  n  adoptèrent  que  dix-neuf  articles  sur  soixante 
douze  '*.  Ce  fut  un  grand  scandale  qui  eut  son  retentissement 
dans  le  monde  ecclésiastique,  et  son  écho  dans  les  Annales  de 
Prudence  :  jamais  le  respect  de  l'Eglise,  à  une  époque  chrétienne, 
n  avait  été  à  ce  point  mis  en  oubli  '.  Il  est  à  peu  près  certain 
qu'un  spectacle  analogue  se  revit  cjuelques  mois  plus  tard,  à 
Mersen. 

Si  les  articles  proposés  par  les  évêques  avaient  été  adoptés  au 
mois  de  février  847,  pourquoi,  avant  de  renvoyer  l'xVssemblée, 
Charles  le  Chauve  lui  aurait-il  adressé  ces  paroles,  qui  nous  ont 

1.  Fustel  de  Coulanges,  Les  Transformations  dp  la  roijauté  carolingienne, 
p.  454,  et  particulièrement  p.  479  à  49.3.  —  Nouvelles  recherches  :  Les 
articles  de  Kiersy-sur-Oise  (p.  42  etsuiv.). 

2.  Mélanges  Monod,   1898  :  L'assemblée  de  Kiersy-sur-Oise. 

.3.  Voir  le  préambule  de  Thionville  :  <<  Qua»  et  ipsi  principes  ante  se 
proceresque  eorum  capitula  relecta  aprobaverunt  <>  (Boretius,  p.  112.) 

4.  Capitula  excerpla  ex  his  guœ  anno  8i6  ediderunt  in  synodis  oblata  sunt 
principi  et  collecta  ad  relegenduin  in  Sparnaco  :  «  Quia  factione  quorumdam 
motus  est  animus  ipsius  Régis  conlra  episcopos,  dissidentibus  primoribus 
regni  ab  Episcoporum  ammonitione,  ex  omnibus  illis  capitulis  haec  tantum 
observanda  et  complacenda  sibi  collegerunt  et  Episcopis  scripto  tradide- 
runt,  dicentes  non  amplius  de  eorum  capitulis  acceptasse  et  ista  se  velle 
cum  Principe  observare  ». 

5.  Ann.  Berlin.  846  :  «  Episcoporum  pernecessaria  admonitio  de  causis 
ecclesiasticis  ita  flocci  pensa  est  ut  vix  unquam  reverentia  pontificali,  chris- 
tianorum  duntaxat  temporibus  sic  posthabita  legatur  »  (p.  63j. 


l'aSSIÎMBLÉE    de    MEHSE.\  83 

été  conservées  ?  «  Pour  examiner,  encore  et  avec  l'aide  de 
Dieu  conclure  et  réaliser  les  projets  dont  mes  frères  ont  fait 
part,  ceux  que  nous  pourrions  encore  former  pour  notre  commun 
profit,  nous  convoquons  tous  les  trois  une  assemblée  générale 
pour  le  2i  juin  à  Paris  *  ».  Cette  assemblée  ne  se  tint  pas;  mais 
le  fait  quelle  parut  nécessaire,  est  une  preuve  que  celle  de  Mersen 
navait  pas  abouti  -'.  C'en  est  une  autre,  que  ni  les  auteurs  du 
manuscrit  de  ce  capitulaire.  ni  l'annaliste,  n'aient  gardé  la 
moindre  trace  d'une  confirmation  des  grands  et  des  rois  ;  et  j  en 
fournirai  une  dernière,  a  posteriori  :  l'aristocratie,  réunie  en  S-jB 
à  Bonneuil,  trouva  bon  de  rappeler  dix  ans  plus  tard  à  Charles 
le  Chauve  les  engagements  qu'il  avait  pris  depuis  843.  Elle  cita 
les  articles  de  Coulaines,  ceux  de  Beauvais.  ceux  de  Thion- 
ville,  ceux  de  Verneuil,  ceux  d'Epernay,  ceux  de  Servais,  ceux 
de  Liège,  tous;  et  dans  cette  énumération  complète  et  intéressée 
les  grands  n'auraient  cité  qu'une  seule  assemblée  générale  de 
Mersen,  quand  il  yen  eut  deux,  en  847,  et  en  851  -^  ?  C'est  que  la 
seconde  seulement  aboutit  à  un  engagement  du  roi  qui  fût  valable 
et  bon  à  rappeler,  ayant  été  confirmé  de  sa  main  ;  «  manu  pro- 
pria ». 

Décidément,  on  n'a  pas  eu  la  main  heureuse  avec  ces  capitu- 
laires  qu'on  a  choisis  dans  la  législation  de  Charles  le  Chauve 
pour  en  faire  les  bases  du  régime  féodal  en  France.  Les  articles 
de  Mersen  ne  sont  que  des  propositions  d'évêques  négligées  ^  ; 
les  articles  de  Kiersy,  des  propositions  royales  que  les  grands 
refusèrent  de  discuter.  Ce  ne  sont  pas  là  des  lois,  de  celles  qui  se 
font  «  consensu  populi  et  constitutione  régis  »  ;  encore  moins 
des  chartes,  par   conséquent. 

Le  texte,  il  est  vrai,  sur  lequel  on  s'est  appuyé  particuliè- 
rement n'est  pas  compris  dans  les  onze  articles  que  nous  venons 
d'analyser.  Il  fait  partie  de  la  déclaration  que  Charles  le  Chauve 

1.  Mersen,  Adnunt.  Karoli  (Boretius,  p.  71). 

2.  C'est  l'hypotlièse  que  forme  également  M.  Parisot  iouvr.  cité,  p.  38 
et  39). 

3.  Ap.  Bonoilum  :  «  Illa  qu*  cum  fratribus  vestris  apud  Marsnam 
manu  propria  confirmastis  »,  immédiatement  avant  le  synode  de  Soissons 
(853j. 

4.  Boretius  la  indiqué  dans  son  édition,  p.  69  :  «  Non  tam  a  regihus 
statuta  quam  a  proceribus  vel  proposita  sunt  »,  dit-il. 


84  EMILE    BOURGEOIS 

a  lue  à  son  peuple  :  «  adnuntiatio  Karoli.  »  Nous  allons  donc  exa- 
miner ces  déclarations  des  souverains  à  Mersen. 

La  première  est  celle  de  Lothaire  1  aine.  Elle  est  la  plus 
brève,  et  ne  contient  pas  d'articles  comme  les  deux  autres. 
L'empereur  se  contente  d'affirmer  son  union  avec  ses  frères.  Il 
l'affirme  d'ailleurs  très  fortement,  et  à  deux  reprises  :  «  11  nous  a 
paru  bon  à  nous  et  à  nos  frères,  de  nous  unir,  comme  nous  venons 
de  le  faire,  d'avoir  entre  nous  les  rapports  qu'il  est  juste  que  des 
frères  aient  entre  eux.  C'est  leur  devoir.  Et  tenez  pour  certain  que 
grâce  à  Dieu  nous  sommes  liés,  et  que  nous  voulons  le  rester 
dans  l'avenir,  avec  l'aide  de  Dieu  ;  que  nous  sommes  prêts  au 
conseil  et  dans  une  action  commune  à  nous  prêter  un  mutuel 
concours,  comme  des  frères  le  doivent  faire  pour  obéir  à  Dieu,  pour 
leur  commun  profit,  toutes  les  fois  qu'il  nous  sera  possible  *.  » 
Il  faut  remarquer  que  cette  formule  d'explication  et  d'engage- 
ment pour  l'avenir  est  identique  à  celle  que  non  seulement 
Lothaire,  mais  les  deux  autres  princes  lurent  à  la  seconde 
assemblée  de  Mersen,  après  avoir  approuvé,  signé  et  proclamé  les 
articles  qu'elle  rédigea  -.  G  est  un  indice  sur  que  Lothaire  et  son 
entourage  acceptaient  en  847,  comme  en  851,  et  réalisaient  les 
vœux  de  1  Eglise  :  le  motif  qu'il  donne  au  début  de  sa  déclaration 
confirme  cette  interprétation.  Pour  lui,  l'objet  de  la  réunion, 
c'est  ('  d'accomplir  la  volonté  de  Dieu,  de  restaurer  la  sainte 
Eglise,  de  donner  la  paix  à  nous,  à  vous,  au  peuple  chrétien  ^  », 
la  recherche  et  l'établissement  d'un  régime  de  concorde,  solli- 
cité, recommandé  par  l'Eglise.  Dans  cette  phrase  unique.  l'Em- 
pereur   résume   les    propositions   des    évêques   dans   les   termes 

1.  «  Nobis  et  fratribus  nostris  visum  fuit  ut  ad Dei  voluntatem  quserendain, 
qualiter  sancta  ecclesia  recuperata  essp  possit...  et  pacem  iste  populus  chris- 
fianus  hahere  passif,  nos  simul  conjungerimus,  sicut  nunc  fecimus  et  sic 
sinius  inter  nos,  sicut  fratres  per  rectum  esse  debenf.  Et  pro  certo  illud 
sciatis  quia  gratias  Deo,  sic  sumus  et  sic  pernianere  adjuvante  Deo  inante 
volumus  et  in  consilio  et  auxilio  unusq'uisciue  ergo  alterum  parati  sumus 
adjutorium  ferre  sicut  patres  in  Dei  voluntate  et  communi  profectu  facere 
debent,  in  quibuscumque  potuerimus.  »  (Boretius,  p.  70.) 

2.  Voir  le  Conventus  ap.  Marsnam  II  :  Adnunt.  Klotarii  (Boretius,  p.  74). 

3.  Voiries  mots  en  italique  de  la  note  I,  et  comparer  les  Annales  Berlin., 
844  :  ('  fraternitatis  jura  inter  se  confirmant.  Omnes  discordiarum  satores 
cauturos  sollicitius  exsecraturosque  et  statum  ecclesiarum...  redinlegra- 
turos    se  promittunt  ». 


l'assemblée  de  mersen  85 

mêmes  où  l'annaliste  Prudence,  un  évêque.  résumait  les  décrets 
de  Thionville  :  ^  Après  quelques  jours  de  délibération,  les  frères 
jurent  mutuellement  de  ne  pas  porter  la  moindre  atteinte  ulté- 
rievire  à  leurs  droits  fondés  sur  la  fraternité  et  l'amitié.  Ils 
promettent  de  repousser,  de  condamner  avec  plus  de  soin  tous 
les  semeurs  de  discordes,  et  de  rétablir  les  Eglises  dans  leur 
état  '  ».  L'empereur,  à  Mersen  comme  à  Thionville,  en  8i7 
comme  en  8i4,  a  accepté  les  conseils,  ïamnionnifio  des  évêques. 
Il  le  dit  à  son  peuple,  aux  grands. 

Son  frère  Louis  a  tenu  un  langage  différent  :  le  premier  article  de 
son  adresse  ne  contient  pas  les  promesses,  les  engagements  d'union 
et  de  concorde  que  l'Eglise  réclamait,  et  qu'avait  pris  Lothaire. 
Il  est  à  la  fois  moins  général  et  plus  précis.  Il  se  rapporte  non  à 
il  la  famille  carolingienne,  mais  à  un  membre  de  cette  famille  : 
<(  Sachez  que  nos  frères  et  nous,  nous  envoyons  à  notre  neveu 
en  Aquitaine  des  Missi  à  tous  les  trois,  que  nous  lui  désignons 
tels  comtés  où  il  puisse  se  trouver  avec  les  siens  d  une  manière 
satisfaisante,  et  de  manière  à  ce  que  les  fidèles  de  notre  frère 
Charles  le  Chauve  en  Aquitaine  aient  la  paix,  en  attendant  que  ce 
même  neveu  vienne  à  notre  commun  plaid  ;  et  nous  l'y  invitons, 
acceptant  de  lui  garantir  une  telle  sécurité  qu'il  puisse  sans 
danger  venir,  demeurer,  s'en  retourner,  autant  que  Dieu  voudra 
veiller  sur  lui.  Et  s'il  a  bien  voulu  écouter  notre  avis,  avec  l'aide 
de  Dieu  et  vos  conseils  nous  nous  proposons  d'examiner  ce  qu'il  y 
aura  de  mieux  à  faire  à  l'avenir,  pour  le  commun  bien  et  profit. 
—  Sinon,  avec  l'aide  de  Dieu  et  votre  avis,  ayant  pris  les 
meilleures  décisions  possibles,  alors  nous  voulons  agir'  ».  C'est, 
on  le  voit,  un  armistice,  une  trêve  entre  deux  membres  de  la 
famille  carolingienne,  entre  Charles  et  son  neveu;  ce  n'est  plus  un 
accord  immédiat,  sans  conditions  de  cette  famille,  tel  que 
l'acceptait  Lothaire  :  cet  accord  est  subordonné  à  certaines 
démarches  de  Pépin;  il  est  remis  à  une  assemblée  ultérieure.  Il 
faut  remarquer  enfin  que  l'adresse  se  conclut  sur  une  menace  -. 

L'article  suivant   se   termine  aussi  par  des  menaces,  celles-ci 

1.  Adniintiatio  Kladnwici,  art.  I.  (Boretius,  p.  70.) 

2.  '<  Si  nostrum  consilium  audire  non  voluerit,  tune,  sicut  melius  cum  Dei 
adjutorio  et  vestro  coiisilio  invenire  potuerimus.  exinde  agere  loluntiis.  » 
\Ibid.). 


86  KMII.i:    liOlHGKdlS 

dirigées  contre  le  duc  des  Bretons  :  «  Nous  leur  envoyons  de 
même  des  ambassadeurs,  nous  les  exhortons  au  commun  profit 
et  à  la  paix.  Selon  qu'ils  entendront  ou  non  nos  exhortations, 
avec  l'aide  de  Dieu  et  A'otre  avis  nous  voulons  ensuite  au;ir  ». 
Même  article  pour  les  Normands,  à  qui  1  on  envoie  des  missi 
«    pour   les  porter  à  accepter  la  paix  '   ». 

L'art,  t  indique  les  mesures  de  concorde  prises  par  Lothaire, 
mais  dune  manière  plus  précise  que  ne  lavait  fait  celui-ci  ;  il 
faut  encore  le  noter  :  «  Notre  frère  Lothaire  a  député  à  ceux  de  ses 
sujets  qui  jusqu'ici  ont  été  hostiles  à  notre  frère  Charles,  et  leur 
mande  de  ne  plus  se  laisser  aller,  à  l'avenir,  s'ils  veulent  mériter 
sa  g-ràce  et  celle  de  Dieu,  à  faire  quelque  hostilité  que  ce  soit 
contre  le  roi  Charles  et  ses  fidèles  ».  Cela  nous  renseig-ne  sur  la 
nature  des  querelles  qui  séparaient  les  trois  frères  :  nous  aurons 
à  préciser  ce  premier  indice.  Mais  ce  qui  ressort  surtout  de  ces 
quatre  articles,  c'est  le  souci  de  Louis  le  Germanique  de  venir 
de  toute  façon  à  l'aide  de  son  frère  Charles.  Défendre  les  intérêts 
du  roi  de  la  France  occidentale  ;  amener  Pépin,  Lothaire,  les 
Bretons  k  le  ménager,  voilà  l'objet  précis  de  son  adresse  au 
peuple  de  la  France  orientale.  C'est  comme  un  rappel,  à  cinq 
ans  d'intervalle,  des  serments  de  Strasbourg  -.  L'Eglise  cependant 
n'est  point  oubliée  :  Louis  le  Germanique  a  entendu  son  appel; 
il  V  fait  droit,  sans  mettre,  comme  elle  le  souhaitait,  ses  intérêts 
au  premier  plan  : 

Art.  o.  «  Sachez  que  nous  voulons  que  les  biens  des  Eglises, 
dans  quelque  royaume  que  la  tète  de  ces  Eglises  se  trouve,  abbayes 
ou  évêchés,  soient  la  propriété  incontestée,  comme  au  temps  de 
notre  père,  des  recteurs  de  ces  Eglises.  » 

Art.  6.  «  Et  de  même  pour  les  évêchés  et  monastères,  partout 
où  dans  notre  commun  royaume,  leur  état  n'est  pas  ce  qu'il 
devrait  être,  nous  voulons  le  corriger  avec  l'aide  de  Dieu,  et  faire 
en  sorte  que  l'Eglise  de  Dieu,  ait  la  situation  honorable  tjui  lui 
est  due,  et  le  peuple  bonne  loi  et  justice  ■''.  » 

Maintien  des  biens  et  privilèges  ecclésiastiques,  et  promesses 

1.  Adnuntiatio  Karoli,  art.  2  et  3. 

2.  Krause  a  bien  marqué  ce  point  essentiel  dans  sa  préface  'Capitiilarin, 
t.  II,  art.  II,  p.  9  . 

.3.  Adnuntiatio  Klucioicici,  art.  ^  et  6. 


l'asskmmi.kk   dk  .mi;hsi:.\  S7 

de  réparer  les  torts  faits  à  ri<]glise  et  au  peuple,  dans  les  querelles 
pasées,  c'était  un  devoir  de  prince  chrétien,  auquel  Louis  le 
Germanique  ne  se  dérobait  pas  plus  que  son  frère  Lothaire. 
Mais  comme  prince,  il  avait  aussi  alors  d'autres  préoccupations, 
des  projets  politiques  commandés  par  les  circonstances,  que 
Lothaire,  ni  les  évèques,  ne  semblent  pas  avoir  partagés, 
puisqu'ils  n'en  parlent  pas.  Il  y  a  là,  entre  les  diverses  parties  du 
texte  de  Mersen  une  dilîérence  essentielle. 

Elle  se  marque  plus  encore  dans  l'adresse  de  Charles  le  Chauve. 
Lui  non  plus  n'oubliera  pas  l'Ej^lise,  ni  la  paix  qu'elle  réclame. 
Il  les  recommande  Tune  et  1  autre  à  ses  sujets  :  «  Nous  voulons 
qu'en  tout  lieu  oi^i  il  se  trouvera,  chacun  demeure  en  paix  :  par 
toutes  les  misères  et  les  rapines  jusqu'à  ce  jour  nous  avons  grave- 
ment oifensé  Dieu,  et  nous  sentons  aussi  le  besoin  que  nous  crée 
ces  offenses,  d'implorer  sa  miséricorde.  »  Mais  cet  ordre  et  ce 
remords  ne  sont  exprimés  pour  ainsi  dire  qu'en  passant,  ne  font 
pas  l'objet  d'un  article  unique  et  spécial.  L'article  1*'"  est  une 
convocation  à  la  prochaine  assemblée  de  Paris,  oîil'on  doit  prendre 
des  mesures  définitives  :  ce  que  recommande  Charles  le  Chauve 
n'a,  pour  le  moment,  qu'un  caractère  provisoire  :  «  ahhinc  inante  ». 
C'est  un  moyen  seulement  de  permettre  la  réunion  de  cette  nou- 
velle assemblée  *.  Ce  n  est  pas  la  concorde  que  souhaitait  l'Eglise  : 
une  trêve  seulement. 

Les  mesures  immédiates  qu'annonce  alors  le  roi,  sont  d  un  tout 
autre  ordre  :  elles  s'adressent  aux  fidèles  en  général,  dans  leurs 
rapports  avec  les  rois,  dans  leurs  rapports  entre  eux.  C'est  dans 
celles-là,  et  dans  la  première  surtout,  que  Montesquieu  et  toute 
une  école  à  sa  suite  ont  vu  une  ordonnance  de  Charles  le  ChauA^e 
sur  l'établissement  de  la  féodalité.  «  Il  dit  que  toute  homme 
libre  (dans  son  royaume )  pourrait  choisir  pour  seigneur  qui  il  vou- 


1.  AdnuntialioKaroli.  avt.  l  >  Boretius  p.  71  :  k  Sciatis  quia  dilecti  fatres 
nostri  et  nos  communiter  placitum  nostrum  ad  missam  sancti  Johannis 
apud  Parisium  comlictum  liubemus...  Et  volumus  ut  ahhinc  inante,  ubi- 
cunque  unusquisque  i'uerit,  cum  pace  consistât  et  ad  illud  placitum  cum 
pace  unusquisque  veniat;  quia  in  i^tis  miseriis  et  rapinis  usque  modo 
iniiUuni  Deuni  offendinius ;  unde  nohis  Del  misericordiam  deprecari  salis 
necessariumesse  cognoscimus  ».  Ce  sont  les  seuls  mots  où  l'on  peut  trouver 
une  réponse  très  (générale  aux  reproches  et  aux  plaintes  de  Tordre  ecclé- 
siastique. 


88  EMILE    BOIRGEOIS 

(Irait,  du  roi  ou  des  autres  seigneurs  (de  ses  fidèles).  »  J'ai  cité  la 
traduction  de  Montesquieu,  qui  est  en  somme  exacte  *.  Il  est 
exact  aussi  qu'à  l'époque  de  Charles  le  Chauve  le  prince  ne  lutte 
pas  contre  la  seig-neurie  et  la  vassalité  qui  sont  des  institutions 
féodales  déjà,  qu'il  les  accepte  et  les  permet  aux  hommes  libres. 
Mais  est-ce  une  nouveauté  qui  soit  propre  et  spéciale  à  son 
règne?  Fustel  de  Coulanges,  appuyé  sur  des  textes  de  l'époque 
de  Charlemagne,  a  pu  dire  qu'il  «  était  singulier  qu'un  si  grand 
progrès  de  la  féodalité  se  soit  accompli  dans  le  moment  même 
où  le  régime  monarchique  paraissait,  avec  le  grand  empereur  à 
son  apogée  ~.  » 

L'article  troisième  met  ce  fait  en  pleine  lumière  :  "  Du  temps 
de  nos  ancêtres,  c'était  une  coutume,  que  tout  homme  ne  quittât 
pas  sans  juste  motif  son  seigneur,  et  que  personne  ne  pût  se  sub- 
stituer à  ce  seigneur,  sauf  dans  certains  cas  prévus  par  cette 
coutume.  Nous  le  voulons  aussi  •'•  ».  Charles  le  Chauve  innove  si 
peu,  qu'à  l'appui  de  ses  ordres  il  invoque  les  règles  tradition- 
nelles, les  lois  de  ses  ancêtres,  une  loi  de  Pépin,  de  Mantoue 
(781  ;  une  autre  de  Pavie  (787j,  et  la  charte  de  80G,  dont  les 
termes  sont  identiques  '*. 

1.  Montesquieu,  Esprit  des  Lois,  liv.  XXXI,  chap.  XXV.  Voici  le  texte  de 
YAdnuntiatio  Karoli,  art.  2  :  «  Volumus  etiam  ut  unusquisque  liber  homo  in 
nostro  regno  seniorem,  qualem  voluerit,  in  nobis  et  in  nostris  fidelibus 
accipiat  ».  Le  texte  ne  dit  pas  :  «  Nous  voulons  que  tout  homme  libre 
>'eçoive  un  seigneur  »,  mais  :  «  Nous  voulons  qu'il  reçoive  le  seigneur  qu'il 
aura  voulu  ».  La  différence  des  deux  interprétations  est  capitale. 

2.  Fustel  de  Coulang-es,  Les  transformations  de  la  royauté  carolingienne, 
p.  604.  —  Il  est  vrai  que  le  même  auteur  fait  (p.  670;  une  distinction  entre  le 
gouvernement  de  Charlemagne  et  celui  de  son  petit-fils  Charles  le  Chauve  : 
'c  11  permet,  dit-il,  à  ceux  qui  étaient  hommes  libres  de  se  recommander. 
Charles  le  Chauve  alla  plus  loin  :  il  exigea  (p.  670).  »  Je  ne  vois  pas  dans  les 
textes  cités  par  Fustel  de  Coulanges  cette  distinction.  Waitz  me  parait 
l'avoir  très  solidement  réfutée  :  «  C'est  la  reconnaissance  publique  du 
droit  (jue  chacun  a,  comme  auparavant,  de  choisir  son  senior  comme  il 
veut.»  (2<=  édit.,  t.  IV,  p.  278j.  Il  cite  très  justement  un  article  du  capit.  de 
Kiersy  (873,  art.  6),  qui  prescrit  au  comte  d'exiger  des  vassaux  «  cujuscunque 
homo  sit  »  le  serment  de  fidélité;  c'est  une  prescription  identique  à  celle 
que  formulait  Charlemagne  en  802  (§  2j. 

3.  Mersen,  art.  3  :  «  Mandamus  etiam  ut  nullus  homo  seniorem  suum  sine 
justa  ratione  dimittat,  nec  aliquis  eum  reci{)iat,  nisi  sicut  tempore  antecesso- 
rum  nostrorum  consuetudo  fuit  ». 

4.  Boretius,  Capitulnria  (t.  I,  p.  191-199  .  —  Divisio  regnorum,  art.  8, 
p.  126j. 


l'assemblée  de  mersen  89 

Le  quatrième  article  est  le  complément  du  précédent.  Puis- 
qu'il est  des  cas  prévus  par  la  coutume  et  la  loi,  où  l'homme 
peut  être  autorisé  à  quitter  son  seigneur,  c  est  à  ce  seigneur  de 
son  côté  à  ne  s'y  pas  exposer  :  «  Nous  voulons  que  vous  sachiez 
que  notre  dessein  est  de  faire  justice  à  nos  fidèles,  et  de  ne  pas 
leur  faire  d'injustice.  »  Le  roi  donne  l'exemple,  mais  aussi  «  le 
conseil,  à  tous  ses  autres  fidèles,  de  faire  justice,  et  de  ne  pas 
faire  d'injustices  également  à  leurs  hommes  ».  On  peut  trouver 
dans  un  capitulaire  de  813  et  dans  un  autre  fragment,  l'énuméra- 
tion  des  crimes  et  des  injustices  qui  permettaient  au  vassal,  s'ils 
étaient  prouvés,  d'abandonner  le  seigneur  '. 

Ces  trois  articles  intimement  liés  ont  pour  objet  non  pas  la 
création,  mais  le  maintien  d'un  ordre  d'institutions  qui  a 
sans  doute  contribué  à  la  féodalité.  Ils  réglementent,  d'après 
la  coutume,  les  relations  personnelles  entre  les  hommes, 
aux  dépens  de  l'autorité  monarchique.  Cependant  Fustel  de 
Coulanges  a  déjà  fait  remarquer  que  Charlemagne  avait  cher- 
ché dans  cette  organisation  plus  directe,  plus  générale  du 
patronage  un  moyen  de  rattacher  la  foule  au  pouvoir  central,  de 
constituer  son  armée  et  ses  assemblées,  de  transmettre  et  de 
faire  exécuter  ses  ordres.  Il  a  cité  un  texte  de  cet  empereur,  très 
pi'obant  :  <(  Que  chacun,  dans  la  foule  du  peuple,  entraîne  ses  vas- 
saux, pour  que  ceux-ci  obéissent  mieux  à  nos  ordres  -.  »  Or  le  qua- 
trième et  dernier  article  de  Mersen  nous  paraît  confirmer  cette 
tradition  de  gouvernement,  et  donner  son  véritable  sens,  le 
même  sens,  à  toute  l'adresse  de  Charles  le  Chauve. 

((  Nous  voulons  que  l'homme  de  tous  nos  fidèles,  qu'il  soit 
dans  n'importe  lequel  des  trois  royaumes,  aille  avec  son  sei- 
gneur H   la   guerre  et  à  ses  autres    services;   sauf  le  cas,    Dieu 


1.  Morsen,  art.  4  :  «  Et  volumus  ut  sciatis  quia  nos  fideiibus  nostris  rectum 
consentire  volumus  et  conira  rationem  eis  facere  non  volumus  )>.  «  Et  simi- 
liter  vos  ac  ceteros  fidèles  nostros  admonemus  ut  vos  vestris  hominibus 
rectum  consentiatis  et  contra  rationem  illis  non  faciatis.  »  —  Sur  l'énumé- 
ration  des  injustices  (jui  peuvent  motiver  la  rupture  du  contrat,  voir 
Boretius,  Capit.,  t.  I,  p.  172  et  21  :i. 

2.  Fustel  de  Coulanges,  ourr.  cita  (p.  606-610).  Le  texte  principal  sur 
lequel  il  s'appuie,  et  que  nous  traduisons,  est  emprunté  à  un  capit.  de  810 
art.  17  (Boretius,  I,  p.  1.j3), 


no  ÉMiiJ-;  BOiRr.Kfds 

veuille  l'écarter  1  d'une  invasion  de  tout  le  royaume  (ju'on 
appelle  lantwer,  telle  quelle  forcerait  tout  le  peuple  de  ce 
rovaume  à  se  réunir  pour  la  repousser  '   ». 

Boretius  a  donné  de  ce  dernier  chapitre  un  commentaire  qui 
ne  me  paraît  pas  conforme  à  la  réalité  du  texte  et  des  choses.  Il 
montre,  dit-il,  «  le  système  militaire  de  la  France  occidentale 
comme  déjà  constitué  sous  une  forme  féodale.  La  milice  des 
vassaux  supporte  seule  les  charges  militaires;  c'est  seulement  en 
cas  d'invasion  du  territoire,  que  le  peuple  tout  entier  est  obligé  à 
sa  défense  '-».  L'éditeur  des  Capitulaires  n'a  point  fait  une  lec- 
ture assez  attentive  du  texte.  Il  y  a  un  membre  de  phrase  qu'il  a 
totalement  négligé  :  Charles  le  Chauve  appelle  à  lui  ses  fidèles 
et  leurs  hommes,  dans  quelque  royaume  qu'ils  se  trouvent.  Il  a 
des  fidèles  dans  les  royaumes  de  ses  frères  :  le  partage  territo- 
rial de  l'Empire  n'a  pas  plus  rompu  que  les  partages  antérieurs 
ces  liens  de  fidélité.  Charles  le  Chauve  alors  rappelle  les  obliga- 
tions militaires  ou  autres  qui  rattachent  à  son  service  des  hommes 
en  apparence  soustraits  a  son  autorité  par  le  partage.  Il* pré- 
voit seulement  le  cas  où  la  defensio  pafrise,  la  «  lantwer  »  crée- 
rait dans  son  royaume  ou  dans  les  royaumes  voisins,  à  ses  vas- 
saux et  k  leurs  hommes,  des  devoirs  contraires  à  ceux  que, 
comme  seigneur,  il  est  autorisé  à  exiger  de  ses  fidèles.  La 
défense  du  pays  demeure  ainsi  une  obligation  supérieure  au 
devoir  du  vassal  envers  son  seigneur.  Il  ne  s  agit  pas  d'ailleurs 
du  devoir  militaire  du  vassal  seulement,  mais  de   tous    les  ser- 


1.  Voici  ce  texte  capital,  Mrrsen,  art.  o  :  «  Et  volumus  ut  cujuscuncjue 
nostrum  homo,  incujuscunqiip  regno  sit,  cum  seniore  suo  in  hostem  vel  aliis 
suis  utililatibus  pergat  ».  —  A  rapproclier  du  texte  du  i'"'  capit.  de  8U8,  art.  I 
(Boretius,  I,  p.  137  :  "  Pergat  in  hostem  cum  seniore  suo  ».  La  diffé- 
rence entre  les  deux  est  l'addition  des  mots  soulignés.  L'Empire  en  808 
n'était  pas  divisé  en  trois  royaumes.  —  Suite  de  l'art.  5  :  «  Nisi  talis 
regni  invasio,  quam  lantweri  dicunt,  quod  absit,  accident,  ut  omnis 
populus  illius  regni  ad  eam  repellendam,  communiter  pergat  ».  Notre  tra- 
duction nous  parait  la  plus  précise  :  dans  cet  article,  comme  à  l'article  3,  et 
avec  la  clause  de  réserve  :  nisi,  la  royauté  formule  une  règle,  une  loi,  et  pré- 
voit une  exception.  Le  roi  ne  dit  pas  comme  on  le  lui  fait  dire  dans  VHisloire 
généralp  de  Lavisse  et  Ramhaud  :  «  L'obligation  envers  l'Etat  n'existe  \à\is  que 
pour  la  défense  de  la  patrie  ».  C'est  au  contraire  une  obligation  prescrite 
par  la  royauté,  la  principale,  d'aller  avec  son  seigneur  à  l'armée  ou  ailleurs. 

2.  Boretius,  ('.apitulnrien  Kritik,  Leipzig,  1874.  p.  128. — Voir  l'excellente 
critique  du  Père  Lapôtre,  Le  Pape  Jean  VIII,  p.   287. 


L  ASSKMBI.KK     1)1.    .MKKSKN 


Ul 


vices    ([u"iinplii[iu'    la  lidélilé   :   aliic   utiiitatos,  hi    présence    aux 
assemblées,  par  exemple  '. 

Comme  son  grand-père  Charlemagne,  Charles  le  Chauve  tient 
moins  à  gouverner  par  les  antiques  principes  de  l'autorité 
publique,  que  par  les  règles  du  patronage.  C'est  pour  ce  motif 
qu'en  ces  quatre  articles  il  rappelle  ces  règles  aux  fidèles  qui 
lui  sont  attachés  dans  son  royaume  ou  dans  les  autres.  Autour 
d'eux  il  groupe  la  foule,  dont  l'appui  lui  permettra  de  gouverner 
ou  d'agir.  Au  régime  rêvé  par  l'Eglise  pour  réaliser  la  paix,  il 
préfère,  en  prince  qui  connaît  ses  droits,  la  règle  de  gouver- 
nement que  lui  a  léguée  son  grand  ancêtre.  Il  a  visiblement 
d'autre  souci  alors  que  celui  de  restaurer  l'Eglise  dans  ses  privi- 
lèges et  ses  biens  :  il  fait  la  revue  de  ses  forces,  de  celles  sur 
lesquelles,  dans  son  royaume  ou  dans  les  royaumes  voisins,  au 
milieu  d'une  foule  que  depuis  cinquante  ans  l'autorité  princière 
n'atteint  plus,  les  coutumes  anciennes  du  patronage  lui  per- 
mettent encore  de  compter. 

En  résumé,  les  quatre  parties  du  texte  que  l'on  appelle  à  tort 
le  premier  capitulaire  de  Mersen,  ne  contiennent  rien  qui  jus- 
tifie les  conclusions  qu'on  en  a  si  longtemps,  par  un  véritable 
abus,  déduites.  Leur  véritable  intérêt  est  dans  les  dispositions 
qu'elles  permettent  de  noter  chez  leurs  auteurs  respectifs, 
l'Église  et  les  trois  frères,  à  une  date  donnée,  entre  les  mois  de 
février  et  de  juin   847. 

C'est,  je  l'accorde  bien  volontiers,  un  moindre  résultat  que 
de  pouvoir  fixer  par  un  grand  acte  la  naissance  de  la  féodalité. 
Mais  ce  résultat  est  plus  sûr,  plus  conforme  à  la  réalité  des 
faits,  à  l'évolution  des  sociétés.  L'une  des  plus  mauvaises  habi- 
tudes que  nous  ayions  reçues  de  nos  pères,  est  notre  tendance 
à  croire  que  les  transformations  des  mœurs  et  des  gouverne- 
ments s'opèrent  par  décrets.  Les  hommes,  princes  ou  assemblées, 
ont  moins  légiféré  pour  l'avenir  que  pour  le  présent,  et  particu- 
lièrement au  \yS  siècle,  où  les  conditions  du  présent  étaient  par- 
ticulièrement incertaines. 

1.  Hincniar,  De  Ordine  Palafii,  c.  28  :  <<  Tertius  ordo  erat...  in  vassallis 
qiios  umisquisquc,  prout  gubcrnare  et  sustenlarc  poterat,  studioso  liabere 
procurabant  »,  et  à  lappui  de  ce  texte  un  capit.  de  809.  art.  I  iBoretius, 
p.  298). 


92  KMii.r:  boirCiEois 


II 

• 
Dans  quelles   conditions   s'est  tenue   l'assemblée  de  Mersen  ? 

Voilà  ce  que  les  actes  de  SU  doivent  nous  aider  surtout  à  décou- 
vrir. En  premier  lieu,  ils  appellent  l'attention  sur  les  rapports  de 
Pépin  II  et  de  ses  oncles.  Remarquons  d  abord  que  ce  prince  n'as- 
sistait pas  à  la  réunion  des  autres  membres  de  la  famille  carolin- 
gienne. Et  cependant, en  8io.il  avait  fait  sa  paix,  àFleurv-sur-Loire. 
avec  Charles  le  Chauve  '.  Cette  paix  achevait  l'œuvre  du  traité 
de  Verdun.  En  843,  en  effet.  Pépin,  après  avoir  soutenu  Lothaire 
à  Fontanet.  avait  été  laissé  en  dehors  de  Taccord  de  ses  oncles 
conclu  à  ses  dépens.  Alors,  les  armes  à  la  main,  il  avait  essayé 
de  se  faire  la  part  qu'on  lui  refusait  :  tandis  que  Charles,  soumet- 
tant et  tuant  Bernard  de  Septimanie,  faisait  rentrer  dans  le  devoir 
les  populations  de  Toulouse  et  d'Albi,  à  Ang-oulème,  le  1 4  juin  844, 
Pépin  remporta  une  victoire  décisive  sur  l'armée  commandée 
par  le  frère  de  Louis  le  Débonnaire,  Hugue,  abbé  de  Saint-Quen- 
tin 2.  La  guerre  aurait  duré,  acharnée,  entre  Charles  qui  ne  pou- 
vait se  laisser  ainsi  dépouiller  et  son  neveu,  sans  l'intervention 
des  évêques  qui  réunirent  les  trois  frères  à  Thionville.  Obligé 
par  ses  frères  et  sans  doute  par  l'Eglise  à  la  paix,  Charles  le 
Chauve  avait  restitué  à  Pépin  la  plus  grande  partie  de  l'Aqui- 
taine :  il  ne  lui  était  resté  que  les  comtés  de  Poitiers,  de  Saintes 
et  d'Angoulême  :  tous  ses  fidèles  d'Aquitaine  avaient  été  déliés 
de  leurs  obligations,  et  s'étaient  donnés  l)ien  vite  à  son  rival,  à 
son  neveu  ^. 

Aussi  pourrait-on  s'étonner  que  Pépin  manquât,  deux  ans  après, 
à  la  réunion  de  Mersen,  si  Louis  le  Germanique  ne  nous  indiquait 
qu'il  y  avait  manqué  volontairement,  et  ne  l'appelait,  par  la 
menace  au  besoin.  Les  chroniques  ne  nous  disent  rien  sur  la 
façon  dont  Pépin  avait  observé  la  paix  de  845.  Son  absence  h 
Mersen,  où  il  avait  été   convoqué,  puisqu'on  remit  l'assemblée 

1.   Les  Annales  Bertiniennes  donnent  le  texte  du  traité  (p.  61). 

■2.  IIj.,  p.  .57  à  59. 

3.  IhuL,  p.  61  <'  Totius  Aquitanise  dominatum  ei  permisit,  prœter 
Pictavos,  Sanctonas,  et  Ecolimenses  :  unde  et  onines  Aquitani  qui  eatenus 
cum  Karolo  fuerant,  continue  sui  conversionem  effîcere  studuerunt  »  (845). 


l'assemblée  dl  mlrsln  93 

au  mois  de  juin  à  son  intention,  le  langage  de  Louis  le  Germa- 
nique sont  des  indices  certains  qu'il  avait  manqué  à  ses  engage- 
ments. Sans  doute,  les  comtés  qu'on  lui  attribuait  en  8t5  ne  lui 
avaient  pas  suffi,  puisque  Louis  le  Germanique  lui  rappela  qu'il 
eût  à  s'en  contenter.  Sans  doute  il  avait  attaqué  les  fidèles  de 
Charles  le  Chauve  dans  les  provinces  que  le  traité  de  8i4  avait 
encore  laissées  k  celui-ci  et  qu'il  convoitait  :  il  y  avait  déchaîné  la 
guerre  civile,  quand  il  avait  vu  son  oncle  Charles  battu  à  la  fin 
de  845  par  le  chef  des  Normands  Noménoé,  obligé  en  mai  846, 
pour  sauver  Nantes,  d'accepter  une  paix  humiliante  :  tout 
manquait  à  Charles  le  Chauve,  dit  l'annaliste  '.  Il  est  probable 
que  Pépin  en  profita  en  8iG. 

Une  autre  circonstance  lui  vint  en  aide  :  la  même  année,  un 
vassal  de  Charles  le  Chauve.  Gislebert,  qui  auparavant  tenait 
pour  Lothaire,  lui  avait  enlevé  sa  fille,  s'était  enfui  en  Aqui- 
taine pour  échapper  à  sa  colère,  et  l'épousa.  L'empereur,  impuis- 
sant, se  plaignit  k  Charles,  lui  fît  un  reproche  d'avoir  accueilli 
le  coupable.  Celui-ci,  d'accord  avec  Louis,  déclara  qu'il  n'était 
pour  rien  dans  le  crime,  mais  ne  le  punit  pas  (mars  846)  ^. 
Lothaire  ne  se  contenta  pas  de  cette  assurance.  Ce  fut  en  vain 
qu  au  mois  de  mai,  Louis  le  Germanique  essaya  encore  une  fois 
de  l'apaiser.  La  querelle  continuait  k  s  aigrir  :  des  sujets  de 
Lothaire  se  jetaient  sur  les  biens  des  fidèles  de  Charles,  par  ven- 
geance et  par  cupidité.  Les  domaines  de  l'église  de  Reims  furent 
pillés.  Gomme  cette  querelle  se  termina  en  849,  k  lentrevue  de 

1.  Annales  Berliniennes,  p.  63.  Karolus  «  deûcientibus  suis  rébus  sinistra 
fortuna  universis  >>,  fin  de  845-840.  —  Fauriel  [Histoire  de  la  Gaule  méri- 
dionale, IV,  283)  a  reconnu  cette  rupture  de  la  paix  de  843  entre  Pépin  et 
Charles  le  Chauve.  Mais  il  est  porté,  par  ses  préventions  contre  Charles  le 
Chauve,  à  l'attribuer  à  ce  prince.  Le  fait  qu'en  843  Charles  fut  battu  au 
Mans  par  Nomenoé,  qu'il  voulait,  dit  l'annaliste,  prendre  sur  lui  sa 
revanche,  et  qu'au  mois  de  juin  846  il  traitait  avec  lui  au  lieu  de  le  com- 
battre (Ann.  Berlin.,  p.  64),  ne  permet  pas  de  penser  qu'il  se  fût  créé  des 
affaires  en  Aquitaine,  mais  plutôt  qu'il  fil  la  paix  en  Bretagne  pour  se 
retrouver  libre  au  delà  delà  Loire.  —  Sur  cette  paix,  consulter  Dom  Bouquet 
(VII,  48,  219)  et  la  lettre  41  de  Loup  de  Ferrières. 

2.  Consulter  sur  cette  querelle  Parisot,  Le  royaume  de  Lorraine,  p.  36 
et  37.  Tous  les  testes  sur  l'homme  qui  la  provoqua  et  l'affaire  elle-même 
se  trouvent  là  commentés  et  réunis  avec  beaucoup  de  sagacité.  —  Miihl- 
bacher,  Regesta  der  Karolinger  \\,  419);  Richter,  Annalen  der  Frànkischen 
Reichs,   1887  (p.  340,  d'après  les  Ann.  Fuld.,  848). 


94  EMILE    HiUR(iE(tlS 

Péronne.  par  1  expulsion,  du  royaume  de  Lothaii^e,  d'un  jeune 
frère  de  Pépin,  Charles,  il  faut  supposer  que  celui-ci.  vers  8i0. 
accueilli  par  Lothaire,  l'excitait  à  renouveler  la  grande  lutte  qui 
avait  en  841  déchiré  l'empire  carolingien  '. 

Les  souvenirs  de  cette  lutte  étaient  trop  pi-ésents  à  la  mémoire 
du  clergé,  pour  qu'il  n'en  redoutât  pas  le  retour  :  expéditions 
lointaines  et  pénibles,  propriétés  d'Eglise  distribuées  aux  lidèles. 
et  qu'on  avait  grand'peine  k  recouvrer,  brigandages  exercés 
contre  les  abbayes  et  les  églises,  en  1  absence  des  troupes  qui 
les  protégeaient.  Les  lettres  de  Loup  de  Ferrières  sont  remplies 
de  ces  griefs  et  de  ces  craintes.  Les  gens  d'Eglise  comme  lui 
essavent  de  se  soustraire  aux  obligations  du  service  militaire  : 
s  ils  viennent  à  contre-cœur  aux  assemblées,  c'est  avec  l'espoir 
d'arracher  au  roi  la  restitution  de  leurs  biens,  d'imposer  aux 
princes  la  concorde,  la  paix,  l'abandon  des  querelles  royales,  le 
redressement  de  leurs  griefs.  «  Le  roi,  dit  Loup,  n'a  pas  seule- 
ment besoin  de  guerriers  "-.  S'il  écoutait  et  exauçait  les  vœux 
des  prêtres,  il  régnerait  plus  sûrement  en  paix.  « 

Tel  était  l'état  d'esprit  des  abbés  et  des  évèques  à  la  fin 
de  846,  irrités  contre  Charles  le  Chauve  qui  négligeait  leurs 
plaintes  pour  organiser  avec  ses  fidèles  la  résistance  de  son 
royaume  contre  Pépin  et  contre  Lothaire.  Il  n'y  a  que  six 
mois  d'intervalle  entre  l'assemblée  d'Epernay  où  Charles 
rejeta  nettement  les  conseils  de  l'ordre  ecclésiastique  pour  suivre 
ceux  des  laïques,  des  seigneurs  et  celle  de  Mersen,  en  847.  L'as- 
semblée de  Mersen  fut  pour  l'Église  une  nouvelle  occasion  d'ex- 
poser ses  griefs  :  «  J'y  vais,  écrivait  Loup  de  Eerrières,  avec  le 
ferme  espoir  d'y  reprendre  mon  bien.  Venez-y  donc,  écrivait-il  à 

1.  Chronicon  Fontellan.  849  Monum.  (ierinanisp,  SS,  II,  302  ;  Ann. 
Berlin.,  p.  69.  —  Wenck.,  (p.  163  ,  Dummler  [Ostfrank  Beich  I,  p.  321;; 
Mûlhbacher  {Begesfa,  n°  1102,  p.  42di  et  Richter  (p.  342)  considèrent  avec 
raison  que  la  fuite  de  Charles  du  royaume  de  Lothaire  en  Aquitaine,  où  il 
fut  pris  en  mars  849,  fut  la  conséquence,  de  la  réconciliation  entre  Charles 
et  Lothaire.  Sa  présence  avait  donc  été  une  cause  de  leur  brouille. 

2.  Lettres  de  Loup  de  Ferrières,  31,  33,  3o,  41,  43  (844-84oi,  44,  46.  48. 
49  (Édition  Desdevises  du  Dezert,  Bibliothèque  de  l'École  des  Hautes-Études, 
77*^  fasc,  1888'.  —  Par  les  lettres  53  et  59  (Uov.-déc.  846j,  on  voit  queTabbé 
se  rend  à  l'assemblée  de  Mersen  pour  reprendre  un  des  biens  de  son  abbaye, 
Saint-Josse.  II  compte  sur  un  succès  par  une  victoire  de  l'Église  : 
«  mihi  bona  spes  est  »    p.  130). 


l'assemblée;  dk  mersen  95 

l'abbé  de  Prûm,  Marcuard,  vous  y  obtiendrez  de  nombreuses 
restitutions.  Vous  m'aiderez,  par  l'empereur,  à  obtenir  gain  de 
cause  '.  )) 

A  la  veille  de  cette  assemblée,  les  évèques  de  tous  les  royaumes 
comptaient  sur  l'appui  de  Lothaire  :  c'est  un  fait  très  caractéris- 
tique encore  que  le  rapprochement  subit  de  l'Empereur  et  de  l'ar- 
chevêque de  Reims.  Hincmar  :  Lothaire  avait  fait  tous  ses  efforts 
pour  le  déposséder  au  profit  de  son  ancien  rival,  Ebbon,  titulaire 
jusqu'en  835  de  l'archevêché,  toujours  préoccupé  d'y  revenir  ~. 
En  847,  il  abandonnait  Ebbon  pour  toujours,  lit  à  Hincmar  resti- 
tution de  certains  biens  dérobés  à  l'ég-lise  de  Reims  depuis  Ghar- 
lemag-ne,  et  au  début  d'avril  on  le  vit  même  solliciter  pour  l'arche- 
vêque le  pallium  du  nouveau  pape  Léon  IV,  dans  les  termes  les 
plus  flatteurs  -^  C  était  à  la  même  époque,  vers  846,  que  Raban 
Maur,  l'archevêque  de  Mayence,  dédiait  à  Lothaire  son  commen- 
taire sur  l'Ancien  Testament  \  et  il  n'est  pas  indifférent  de  rappro- 
cher du  langage  des  évêques  à  l'assemblée  de  Mersen  le  ton  de  la 
lettre  qu'au  mois  d  octobre  847  Raban  et  ses  évêques  adressaient 
à  Louis  le  Germanique  •^.  Pour  plaire  à  l'Empereur,  le  parti 
ecclésiastique  inscrivit  à  l'assemblée  de  847,  parmi  ses  vœux,  un 
article  spécial  contre  les  ravisseurs  de  femmes  ^.  En  échange,  il 
obtint  des  faveurs  et  la  paix. 

Si  Louis  le  Germanique  avait  suivi  l'exemple  de  Lothaire  et 
abandonné  Charles  le  Ghauve,  l'assemblée  de  Mersen  eût  été 
fatale  à  celui-ci.  Gomme  à  Thionville,  sous  prétexte  de  le  réconci- 
lier avec  Pépin,  on  l'eût  obligé  à  de  plus  grands  sacrifices  encore 
en  Aquitaine.  Par  les  efforts  que  lit  Lothaire  plus  tard  encore,  au 


1 .  «  Ut  commode  Imperatori  suggerere  possetis  »  etc.  (lettre  55,  déc.  846. 
lUcL,  p.  127). 

2.  Sur  Taffaire  d'Ebbon  et  d'Hincmar  voir  la  note  5  de  la  page  37  du 
livre  de  M.  Parisot,  très  précise,  et  le  livre  de  Schrôrs,  Hincmar,  ch.  3, 
p.  30-55. 

3.  Flodoard,  Édit.  Migne,  3,  10,  p.  483.  —  Mansi,  Conciles,  XIV,  884.  — 
Schrôrs,  p.  53,  56. 

4.  Expositio  super  Jereniiani  et  Ezechiel  i  Migne.  OEuvres  de  Raban,  t.  III. 
p.  793).  —  Mûlhbacher,  Reyesta,  1690,  p.  421.  —  Ebert,  Littérature  du 
moyen  âge,  1884,  11,  p.  147. 

5.  Concilium  Moguntinum,  l<"'oct.  847.  Depuis  cette  année,  Raban  venait 
d'être  élu  archevêque  de  Mayence    Boretius,  11,  1,   p.  173j. 

6.  Mersen,  ibid.,  p.  69,  art.  8. 


06  EMILE    BOURdEOlS 

'débutde  848,  pour  détourner  son  frère  Louis  de  Charles  le  Chauve, 
au  profit  de  Pépin,  on  peut  imag-iner  ceux  qu'il  tit  à  Mersen  '. 
Mais  Louis  le  Cermanique  ne  lavait  point  écouté  :  son  langage  à 
Mersen  fut  aussi  net  que  possible.  Ses  premières  paroles  ressem- 
blèrent aux  eng-agements  qu'ils  avaient  pris  ensemble  à  Thion- 
ville  en  faveur  de  Charles,  contre  Pépin.  Il  y  demeurait  fidèle,  et 
le  dit  -'.  Cette  attitude  très  ferme  en  cette  crise  décisive  servit 
plus  le  roi  de  la  France  occidentale,  que  les  vœux  intéressés  de 
ses  évêques  en  faveur  de  la  concorde  et  de  la  paix. 

Elle  servit  mieux  aussi  la  cause  de  la  paix.  Si  l'on  se  sépara  à 
Mersen  pour  se  donner  rendez-vous  à  Paris,  le  lieu  de  cette 
réunion  fut  certainement  choisi  pour  permettre  à  Pépin  d'y 
venir.  La  guerre  qui  paraissait  près  d  éclater  fut  reculée  d'abord 
de  quelques  mois  que  Louis  le  Germanique  employa  de  son 
mieux  à  g^agner  Lothaire  aux  intérêts  de  Charles  le  Chauve. 
«  Cette  année-là,  dit  l'annaliste  de  Fulda.  il  n'y  eut  pas  de 
guerre.  Louis  et  Lothaire  la  passèrent  dans  une  amitié  commune, 
sinvitant  1  un  chez  1  autre  à  dîner,  se  faisant  des  présents 
royaux.  Louis  aurait  voulu  réconcilier  ses  frères  Charles  et 
Lothaire,  et  se  heurta  à  la  rancune  de  l'empereur  qui  ne  pardon- 
nait pas  à  son  frère  le  rapt  de  sa  fille  par  Gislebert  •^.  »  Les 
choses  restèrent  en  suspens,  les  partis  en  présence. 

Cette  trêve  valait  mieux  que  la  paix  réclamée  par  l'Eg'lise  aux 
dépens  de  Charles  le  Chauve.  Pépin,  l'auteur  de  tous  ces  troubles, 
dont  le  parti  ecclésiastique  et  Lothaire  semblaient  à  dessein  ne 
pas  même  se  rappeler  le  nom,  demeurait  sous  le  coup  d'une 
menace  que  Charles  fut  en  droit  d'exécuter.  L'adresse  de  Charles  à 
Mersen  est  celle  d'un  roi  qui  s'efforce,  en  vue  d'une  action  déci- 
sive, de  rattacher  à  son  pouvoir  tous  ses  fidèles.  Les  affaires 
d'Aquitaine  avaient  provoqué  l'assemblée  de  Mersen  :  il  y  avait 

1.  "  Ut  Kludowicus,  posthabita  Karoli  amicitia  sibi  sociaretur  (entrevue 
de  Coblentz,  février  848  i  iAnn.  Fuldenses).  —  Kludowicus,  suasoria  machi- 
namenta  ingeniose  declinans,  ad  suos  reversus  (Richter,  p.  340). 

2.  Adnuntiatio  Kludowici,  Mersen,  art.  1  et  3  (Boretius,  p.  70). 

3.  Ces  visites,  que  les  Annales  de  Fulda  placent  en  847  (p.  36),  ont  été 
fixées  par  Dûmmler  (I,  p.  299,  n"  3)  au  mois  de  janvier  847,  avant  rassem- 
blée de  Mersen.  Mûlhbacher  les  croit  avec  raison  postérieures.  Il  adopte 
l'opinion  de  Baluze  i  Doni  Bouquet,  VII,  oOO,  n"  6),  et  fait  valoir  que  ces 
visites  nont  pu  se  faire  au  cœur  même  de  l'hiver,  et  que  la  phrase  même 
indique  une  année  qui  vient  de  s'écouler  (p.  422-531). 


l'assemblée  de  mehsen  97 

maintenu  et  affirmé  son  droit  de  les  réj^lcr.  L'échec  était  pour  ceux 
qui,  par  des  articles  auxquels  ni  Louis  ni  son  second  frère  ne 
souscrivirent,  avaient  essayé  de  l'en  empêcher,  pour  l'Église,  sur- 
tout, Loup  de  Ferrières  nous  apprend  que  le  parti  ecclésias- 
tique, pour  prendre  sa  revanche,  eut  un  instant  l'idée  de  réunir, 
au  mois  de  mai,  un  mois  avant  l'assemblée  roj-ale  convoquée 
par  le  roi  à  Paris,  un  synode  g^énéral  à  Attig-ny.  «  Mes  chefs  ne 
me  permettraient  pas,  disait  l'abbé  de  Ferrières,  de  n'y  pas  assis- 
ter ^  »  L'Eglise  voulait  renouveler  la  lutte.  Elle  avait  donc  subi 
une  défaite. 

C'est,  en  dernière  analyse,  une  coïncidence  assez  singulière,  et 
à  mon  sens  nullement  fortuite,  qu'un  autre  décret  de  Charles,  pos- 
térieur de  dix  ans  et  spécialement  relatif  à  l'Aquitaine,  contienne 
une  clause  identique  à  l'adresse  de  Mersen  sur  la  libre  organisation 
du  Seniorat  :  ((  S'il  y  en  a  parmi  vous,  fait  dire  le  roi  aux  Aqui- 
tains, à  qui  son  patronage  ne  plaise  pas,  et  que  d'un  autre  seigneur 
ils  attendent  plus  de  profit,  qu'ils  viennent  à  lui  pour  recevoir 
pacifiquement  leur  congé  sans  faire  à  lui,  à  son  royaume,  à  ses 
fidèles,  ni  dommage,  ni  désordre  ~.  »  Cette  permission  de  quitter 
son  seigneur  n'a  été  faite  qu'en  raison  de  la  situation  des  Aqui- 
tains :  ils  venaient  de  chasser  le  fils  de  Charles  le  Chauve  qu'ils 
avaient  sacré  roi  l'année  précédente,  et  de  rappeler  Pépin  qui 
depuis  852  était  enfermé  à  Saint-Médard  •^.  Pour  éviter  une  nou- 
velle guerre  en  Aquitaine  et  y  maintenir  son  autorité,  Charles  le 
Chauve  traite  avec  les  chefs  de  groupe.  L'xVquitaine  est  dans 
des  conditions  spéciales,  en  856  comme  en  847.  Il  y  faut  des 
mesures  spéciales. 

En  somme,  depuis  qu'à  la  mort  de  Pépin  I",  déjà  dépouillé  de 
la  Neustrie  et  des  pays  au  nord  de  la  Loire  (838),  Louis  le 
Débonnaire  avait  encore  enlevé  à  son  petit-fils  Pépin  II  l'Aqui- 

1.  Lettres  de  Loup  de  Ferrières.  Lettre  60  (Edition  Desdevises,  p.  133). 

2.  !''•■  Capitulaire  aux  Aquitains  (Kiersy,  8o0),  art.  12.  Fustel  de  Cou- 
langes  a  signalé  et  commenté  ce  texte,  sans  noter  assez  que  ce  n'est  pas 
une  condition  commune  à  tout  le  royaume  de  Charles  le  Chauve,  mais  un 
acte  spécial  à  l'Aquitaine  (Ouvr.  cité,  p.  650). 

3.  Ann.  Bertin.,  p.  79,  852.  Pépin  est  pris  et  enfermé  «  post  con- 
loquium  cum  Lothario  ».  Ce  qui  prouve  que  Lothaire  était  resté  jusque-là 
son  protecteur.  —  855,  couronnement  de  Louis,  fils  de  Charles  le  Chauve, 
Ihid.,  p.  87.  —  856,  Ibid.,  p.  88.  —  Fauriel,  Histoire  de  la  Gaule  méridio- 
nale (lV-300). 

Mélanges  Paul  Fahre  7 


98  EMILE    BOURGEOIS 

taine,  pour  la  donner  à  Charles  le  Chauve,  au  partage  de  839,  ce 
pays  se  soulevait  périodiquement.  L'empereur  avait  passé  la 
dernière  année  de  sa  vie  en  expéditions  longues  et  pénibles,  pour 
le  soumettre.  Les  grands,  déconcertés  ou  émancipés  par  ces 
questions  de  succession,  passaient  d'un  prétendant  à  l'autre. 
Lorsqu'en  8io  seulement  la  paix  se  conclut  entre  Charles  et  Pépin, 
on  vit  les  grands  des  comtés  attribués  à  Pépin,  engagés  jusque- 
là  dans  le  parti  de  Charles,  s  empresser  pour  rentrer  en  grâce 
auprès  de  leur  nouveau  maître  '.  Il  en  fut  de  même  de  ceux  qui, 
après  avoir  servi  Pépin,  se  trouvèrent  désormais  dans  le  reste 
du  pays  sous  la  domination  de  Charles  le  Chauve.  Comme  cette 
paix  n'avait  pas  duré,  l'Aquitaine  se  trouva  divisée  en  partis 
hostiles  aux  deux  rivaux.  Des  hommes  qui  avaient  prêté  serment 
de  fidélité  à  Charles  le  Chauve  retournaient  à  Pépin,  d'autres 
revenaient  à  Charles  le  Chauve  ;  tous  se  combattaient,  tandis 
que  les  Normands,  favorisés  par  ces  luttes,  envahissaient  la  Sain- 
tonge  en  846,  et  bientôt  allaient  mettre  le  siège  devant  Bor- 
deaux -.  Tel  était  l'état  de  l'Aquitaine,  au  moment  où  Charles 
le  Chauve,  à  Mersen,  s'efforçait  d'y  défendre  son  autorité,  dans 
les  comtés  qui  lui  restaient. 

Pour  y  réussir,  il  offrit  aux  grands  de  ce  pays,  comme  il  le 
fit  plus  tard  en  8o6,  de  venir  discuter  avec  lui  :  il  leur  promet- 
tait un  sauf-conduit;  il  leur  indiquait  les  conditions  d'une 
entente  avantageuse,  le  libre  choix  du  patronage  qu'ils  vou- 
draient, la  promesse  mutuelle  de  respecter  de  part  et  d'autre  les 
engagements  pris,  et  cette  réserve  importante,  pour  un  pays 
attaqué  sans  cesse  par  les  Normands,  de  n'exiger  leur  concours 
à  l'armée  ou  ailleurs  que  si  la  défense  de  la  patrie  n'exigeait  pas 
une  mobilisation  de  tous  les  habitants  contre  l'ennemi  ^. 

Appliquées  à   1  Aquitaine,  et  aux  circonstances   spéciales  où 

1.  Ann.  Berlin,  (p.  .39,  40,  41)  :  expédition  de  Louis  le  Débonnaire  en 
Aquitaine.  —  842,  soumission  incomplète  de  l'Aquitaine,  après  Fontanet, 
par  Charles  le  Chauve,  p.  48.  —  Traité  de  paix  de  84a,  p.  62. 

2.  Ann.  Bertin.,  p.  63 —  p.  67  :  invasions  des  Normands  à  Saintes  et  a 
Bordeaux.  Le  texte  le  plus  clair  sur  cette  situation  est  un  texte  du  x"'  siècle, 
dont  la  chronologie  est  très  imparfaite,  mais  qui  contient  pourtant  des 
indications  :  «  quod  pace  soluta  eadem  provincia  a  suis  indigenis  devasta- 
retur,  et  illic  mala  multa  impune  perpetrarentur  _»  [Chronic.  Saxonicum, 
D.  Bouquet,  VII,  216  ci. 

3.  Voir  YAdnuntiatio  Karoli  I  dans  son  ensemble. 


l'assemblée  de  MERSEN  99 

elle  se  trouvait,  les  propositions  de  Charles  le  Chauve  a  Mersen 
acquièrent  leur  véritable  sens,  moins  étendu  que  celui  qui  leur  a 
été  si  longtemps  attribué,  plus  conforme  à  la  réalité.  Ce  nest 
point  l'œuvre  d'un  prince  qui  désarme;  au  lendemain  de  Mersen, 
Charles  le  Chauve  allait  faire  acte  de  courage  et  d'énergie.  Tan- 
dis que  ses  frères,  comme  ils  en  étaient  convenus  avec  lui, 
envoyaient  une  députation  au  roi  des  Normands  Oric  pour  l'en- 
gager à  rappeler  les  envahisseurs  i,  Charles  courait  au  secours 
de  Bordeaux,  et  infligeait  sur  la  Dordogne,  aux  Normands,  une 
sanglante  défaite  "-.  Et  les  grands  d'Aquitaine  alors,  nobles  et 
évéques,  convaincus  sans  doute  par  les  offres  qu'il  leur  avait 
faites,  reconnaissants  de  la  défaite  des  Normands,  mécontents  de 
Pépin  qui  n'avait  rien  tenté  pour  les  repousser,  et  laissait 
reprendre  Bordeaux,  vinrent  à  Orléans  reconnaître  Charles  le 
Chauve  pour  leur  roi  ■^  (8i8).  Ils  lui  donnaient,  en  l'oignant  du 
saint-chrême  par  un  sacre,  une  autorité  qu'il  n'avait  jamais  eue  en 
Aquitaine.  Et  bientôt  Lothaire  lui-même,  réconcilié  avec  Charles 
le  Chauve,  abandonna  Pépin,  dont  les  derniers  efforts  vinrent 
échouer  contre  une  expédition  décisive  de  Charles  le  Chauve 
en  Aquitaine  (849)  ^. 

1.  Klotarius  Kludowicus  etKarolus  legatos  ad  Oric  Danorum  regem  des- 
tinant (octobre  847.  Ann.  Berlin.,  p.  67).  —  Déjà  à  Mersen  le  clergé  et  les 
princes  avaient  décidé  cette  ambassade  (art.  10,  p.  70.  Adnunt.  Ludowici, 
art.  3.  Ibid.). 

2.  Viriliter  superat  [C/iron.  de  Saint-Wandrille.  D.  Bouquet,  VII-41,  qui 
donne  la  date  :  quadragnsimae  (mars  848).  Ann.  Berlin.,  848,  p.  67).  On  se 
demande  pourquoi  Fauriel  (IV,  283)  a  systématiquement  diminué  la  valeur 
de  Charles  le  Chauve  en  cette  occasion. 

3.  Ann.  Berlin.,  848  (p.  68)  :  «  Aquitani,  desidia  inerliaque  Pippeni  coacti, 
Karolum  petunt  atque  in  urbe  Aurelianorum  pêne  omnes  nobiliores  ctim 
episcopis  et  abbalibus  in  regem  eligunt.  »  Voir  aussi  Chron.  de  Sainl-Wan- 
drille  (848).  «  Tout  porte  à  croire,  écrit  Fauriel,  IV,  283,  que  Charles  le 
Chauve,  habilement  secondé  par  le  parti  qu'il  avait  en  Aquitaine,  à  la 
faveur  de  cette  popularité  momentanée,  se  réconcilia  avec  le  parti  adverse, 
de  beaucoup  le  plus  fort.  Cette  réconciliation  se  fit  au  moment  où  les  Aqui- 
tains pouvaient  en  dicter  les  conditions  à  Charles.  Ce  sont  là  de  fortes  rai- 
sons pour  croire  qu'elle  ne  se  fit  ni  sans  conditions,  ni  sans  négociations. 
Toul  vestige  de  ces  négociations  a  disparu.  Mais  il  y  a  dans  l'histoire  de 
l'Aquitaine  des  événements  graves,  qui  les  supposent  directement  et  néces- 
sairement. »  Le  texte  de  l'assemblée  de  Mersen  permet  justement  de  les 
retrouver. 

4.  Ann.  Berlin.,  849,  p.  70-72.  Cette  expédition,  commencée  après  la 
réconciliation  de  Lothaire  et  de  Charles  à  Pérouue,  fut  interrompue  par  une 


100  EMILE    BOURGEOIS 

Les  trois  frères  se  réunirent  alors  en  80 1  à  Mersen,  unis 
une  seconde  fois  ainsi  qu'ils  lavaient  été  à  Thionville  en  844  ; 
mais  ce  ne  fut  plus  aux  dépens  de  Charles  que  cette  fois  la  paix 
chère  à  l'Église  se  fît  :  Pépin  dut  céder  toute  l'Aquitaine.  Il 
n'avait  été  sauvé  que  par  les  discordes  de  ses  oncles.  Récon- 
ciliés, ils  l'enfermèrent  à  Saint  Médard.  Ainsi,  l'Eglise  retrouva 
la  paix;  Charles,  l'Aquitaine.  Chacun  s'en  alla  satisfait.  Et  l'an- 
naliste Prudence,  favorable  à  la  royauté  de  Charles,  comme  aux 
intérêts  de  son  ordre,  fut  trop  heureux  de  pouvoir  insérer  tout 
au  long  les  articles  de  la  seconde  assemblée  de  Mersen,  gages  de 
leur  réconciliation  '.  S  il  n  avait  en  revanche  absolument  rien 
dit  de  la  première,  ce  silence  n'était  point  le  fait  du  hasard. 
L'évèque  avait  ses  raisons  pour  se  taire,  et  ces  raisons,  qu'on 
peut  deviner,  l'opposition  marquée  entre  les  intérêts  de  son 
ordre  et  ceux  de  Charles  le  Chauve  en  8i7,  confirment  l'expli- 
cation que  nous  avons  essayé  de  donner  des  articles  de  Mersen. 

En  résumé,  ces  articles  n'importent  guère  à  l'histoire  des 
origines  de  la  féodalité  ;  mais  ils  éclairent  les  rapports  de  Charles 
le  Chauve  avec  l'Eglise  et  les  Aquitains,  dans  les  premières 
années  de  son   règne,   au  lendemain  du  partage  de  l'Empire. 

Emile  Bourgeois. 


attaque  de  Noménoé  contre  Angers,  et  des  Normands  contre  Poitiers, 
Mais  elle  reprit  au  mois  de  juillet,  et  alors  :  «  Karolus  Aquitaniamingressus, 
pêne  omnes  sibi  conciliando  subjugat  ».  Le  conciliando  indique  encore  des 
négociations  avec  les  grands  d'Aquitaine.  Voir  aussi  Chronique  de  Sainl- 
Wandrille  (D.  Bouquet,  VII,  41),  qui  donne  la  date  (janvier),  et  le  lieu  de  la 
réconciliation  (Péronne). 

1.  Ann.  Berlin.,  850-851,  p.  72  et  73. 


L'ARCHEVÊQUE     DE     METZ 

DROGON 

(823-8o6) 


I 

Charlemag-ne,  après  la  perte  de  sa  troisième  femme  Liutgarde, 
eut  successivement  trois  concubines  :  une  Saxonne  du  nom  de 
Gersuinde,  Régine  et  Adallinde.  De  chacune  de  ces  unions 
naquirent  des  enfants  :  de  la  première  une  fille,  Adaltrude  ;  de  la 
seconde  deux  fils,  Drogon  et  Hugue  ;  de  la  troisième  un  autre  fils, 
Thierry  '.  Drogon,  dont  nous  nous  proposons  de  raconter  la  bio- 
graphie 2,  vint  au  monde  le  17  juin  801  '•\  Son  père  veilla  avec  une 
tendre  sollicitude  sur  son  éducation^.  Il  redoutait  qu'après  sa  mort 
ce  fils  illégitime  ne  fût  maltraité  par  les  enfants  nés  dans  le  mariage, 
et  il  voulut  en  quelque  sorte  l'armer  contre  les  infortunes  de  la 


1.  Post  cujus  [Liutgardis)  mortem  très  habuit  concubinas,  Gersuindam 
Saxonici  generis  de  qua  ei  filia  nomen  Adaltrud  nata  est,  et  Reginam 
quœ  ai  Drogonem  et  Hugonem  genuit,  et  Adallindam  ex  qua  Theodricum 
procreavit.  Einliard,  Vita  Karoli,  c.  XVIII. 

2.  On  consultera  sur  lui  les  deux  courts  articles  de  Dom  Calmet,  Biblio- 
thèque de  la  Lorraine,  col.  334;  et  de  Simson,  Allgemeine  deuische  Biogra- 
phie, V,  412. 

3.  La  date  du  jour  dans  les  Annales  Weissemhurgenses.  Pertz,  Scriptores, 
I,  111.  «  lo.Kal.  Jul.  natus  est  Di'ugo  ».  La  date  del'annéeest  rectifiée  dans 
la  Zeitschrifl  fur  die  Geschichle  des  Oherrheins,  XIII,  492. 

4.  S'il  fallait  en  croire  la  chronique  du  monastère  de  Novalèse,  dans  le 
val  de  Suse,  au  pied  du  mont  Cenis,  Charlemagne  aurait  confié  l'édu- 
cation de  Ilugue,  frère  de  Drogon,  à  l'abbé  de  cette  maison,  Frodoin.  Hugue 
serait  devenu  l'un  de  ses  successeurs.  Mais  l'auteur  a  identifié  bien  à  tort  un 
abbé  inconnu,  du  nom  de  Hugue,  avec  le  fils  de  Charles  et  de  Régine  et  lui 
attribue  les  actions  de  celui-ci.  La  remarque  a  été  faite  par  Rethmann  dans 
Pertz,  Scriptores,  VII,  p.  102,  note  64. 


102  CII.    PFISTER 

vie.  Quand,  le  dimanche  11  septembre  813,  après  la  mort  de  ses 
deux  fils  aînés  Charles  et  Pépin,  il  couronna  d'avance  comme 
empereur  son  troisième  fils  Louis,  il  lui  recommanda  avec 
instance  de  veiller  sur  ses  demi-frères  Drog-on  et  Hug-ue  ^ . 

Lorsque  Louis  eut  recueilli  le  lourd  fardeau  de  l'héritage  de 
Charlemagne,  il  se  montra  fidèle  à  ses  promesses,  du  moins  au 
début.  Sans  doute  il  fut  obligé  de  chasser  du  palais  impérial  bien 
des  officiers  de  son  père  dont  la  conduite  causait  du  scandale  ■■^; 
sans  doute  il  dut  contraindre  ses  propres  sœurs  à  se  retirer  dans 
un  couvent  '■''  ;  mais  Drogon  et  Hugue  étaient  encore  trop  jeunes 
pour  avoir  été  atteints  par  la  corruption  qui  s'étalait  à  la  cour 
du  vieil  empereur.  Leur  frère  les  garda  près  de  lui  ;  il  les  accueil- 
lit à  sa  table  ;  il  les  fit  élever  au  palais  et  leur  donna  une  excel- 
lente instruction  ^.  Ces  bâtards  connurent  ainsi  toute  la  douceur 
de  la  vie  de  famille. 

Mais  subitement  les  dispositions  de  l'empereur  à  leur  égard 
changèrent.  Bernard,  neveu  de  Louis  et  auquel  avait  été  laissé 
le  royaume  d'Italie,  se  révolta  en  817.  C'est  le  propre  des  carac- 
tères faibles  de  ne  point  savoir  prévoir  les  événements  ;  puis, 
quand  ils  ont  éclaté,  de  recourir  tout  de  suite  aux  mesures  les 
plus  extrêmes.  Louis,  cet  homme  si  religieux,  n'éprouva  aucune 
pitié  pour  Bernard;  il  lui  fit  crever  les  yeux"^.  Puis  il  redouta 
qu'un  jour  ces  adolescents  Drogon  et  Hug-ue  ne  se  souvinssent 
que  dans  leurs  veines  coulait  le  sang  du  grand  Charles  ;  il  crai- 
gnit qu'un  jour  ils  n'entraînassent  eux  aussi  le  peuple  à  la 
révolte.  11  oublia  les  serments  jurés  en  813  et,  dans  la  même 
assemblée  d'Aix-la-Chapelle  qui  condamna  Bernard  (avril  818)  '', 

t.  Docuit  eum  [Ludowicuin)  pater  [Ka.rolus)  ut  in  omnibus  prpeceptum 
Domini  custodiret  tradiditque  ei  jus  regni,  comniendavitque  ei  filios  suos 
Drocone,  Theuderico  et  Hugone.  Chronicon  Moissiacense,  813,  dans  Pertz, 
Scriptores,  II,  259. 

2.  Vita  Hhidowici,  c.  23,  dans  Pevlz,  Scriptores,  II,  619.  Cf.  Simson,_ 
Jahrbûcher  des  frânklchen  Reichs  unter   Ludwig  dein  Frommen,  I,  16. 

3.  Nithard,  I,  2,  dans  Pertz,  Scriptores,},  651. 

4.  Nithard,  ihid.  Fratres  adhuc  tenera  setate,  Drugonem,  Hugonem  et 
Teodericum  participes  mensse  effecit,  quos  et  in  palatio  una  secum  nutriri 
prœcepil. 

5.  Simson,  I,  120  et  ss. 

6.  Miihlhacher,  Die  Regeslen  des  Kaiserreichs  unter  den  Karolingern, 
Zweite  Auflage,  Innsbruck,  1899;  n"  661  a. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  103 

il  fit  tonsurer  ses  frères  malgré  eux'.  Pourtant,  par  un  der- 
nier scrupule,  il  ne  fit  pas  d'eux  des  moines,  mais  simple- 
ment des  clercs  '^,  dans  la  pensée  sans  doutç  qu'un  jour  les 
dignités  ecclésiastiques  satisferaient  leur  ambition.  Ils  furent 
envoyés,  ce  semble,  à  Toul  et  confiés  à  lévêque  Frothaire  ^  : 
et,  comme  le  siège  de  Toul  brillait  de  l'éclat  des  lettres  et  des 
sciences,  ils  achevèrent,  sur  les  bords  de  la  Moselle,  de  parcourir 
les  divers  stades  du  trivium  et  du  quaclrivium.  Ils  séjournèrent 
à  l'abbaye  Saint-Evre  aux  portes  de  la  ville  et  ils  y  furent  assez 
bien  traités  ^. 

Louis  avait  exagéré  la  répression,  et  bientôt  le  remords  enva- 
hit son  âme.  Il  ne  put  retrouver  la  paix  de  sa  conscience,  jus- 
qu'à ce  qu'il  eût  fait,  dans  léglise  d'Attigny,  une  pénitence 
publique,  par  laquelle,  avec  sa  propre  personne,  il  humilia  l'Em- 
pire (août  822)  ^.  Mais  ce  n'était  pas  tout  que  d'avouer  publi- 
quement ses  fautes  ;  il  fallait  réparer  ce  qui  était  encore  répa- 
rable. Il  va  désormais  rappeler  ses  demi-frères  ;  et,  après  les 
avoir  abandonnés,  il  les  comblera  d'honneurs.  Drogon  a 
dépassé  à  peine  la  vingt  et  unième  année  ;  et  pourtant  il  lui 
fera  donner  une  place  de  chanoine  dans  la  cathédrale  de  Metz  ^, 
dans  cette  ville  qui  tenait  très  à  cœur  à  l'empereur  et  qui  pouvait 
passer,  après  Aix-la-Chapelle,  pour  la  seconde  capitale  de 
l'Empire  franc. 


1.  Thégan,  c.  24.  Eodem  tempore  jussit  fratres  suos  tonsurare,  Droug^o- 
nem,  Hug  et  Thodericum,  discordiam  ad  mitif^andam  et  liberalibus  disci- 
plinis  jussit  instrui.  Cf.  Xithard,  I.  2;  Annales  Einhardi,  822.  On  reprochera 
plus  tard  cette  conduite  à  Louis,  à  la  cérémonie  de  Saint-Médard  de 
Soissons.Cf.  infra,  p.  107,  n.  1. 

2.  Chronicon  Moissiacense  :  clericos  fîeri  jussit.  Annales  lobienses  : 
in  clericos  totondit,  dans  Pertz,  Scriptores,  II,  195.  Cf.  XIII,  232. 

3.  Nous  tirons  cette  conclusion  d'une  lettre  adressée  plus  tard  par 
Frothaire  à  Hugue,  devenu  abbé  de  Saint-Quentin.  Epistolœ  karolini  œvi, 
III,  279.  Cf.  notre  étude  sur  Frothaire  dans  les  Annales  de  l'Est,  t.  IV 
(1890),  p.  300. 

4.  Voir  l'article  cité,  p.  300,  n.  4.  Nithard  dit  :  Totondit  ac  per  monas- 
teria  sub  libéra  custodia  commendavit.  Cf.  sur  le  sens  de  cette  phrase 
Meyer  von  Knonau,  Leher  die  vier  Bûcher  Xithards,  p.  5. 

5.  Mijhlbacher,  7")8  a. 

6.  Drogo  sub  canonica  vita  degens.  Annales  Enhardi,  année  813,  dans 
Pertz,  Scriptores,  1,  823.  La  même  expression  est  reprise  dans  la  Vita 
Hludowici,  de  l'Astronome. 


101  eu.    PFISTER 

*  Louis  sony-eait  des  lors  à  l'-lever  son  demi-frère  sur  le  sièg'e  de 
Metz.  Lévèque  Gundulf  était  entré  dans  la  voie  de  toute  chair, 
le  7  septembre  822.  quelque  temps  après  la  pénitence  d'Attignv  ^  ; 
l'intention  de  l'empereur  fut  d'assurer  à  Drog'on  son  héritage. 

Le  peuple  et  le  clergé,  pour  flatter  le  pouvoir  et  s'attirer 
ses  bonnes  grâces,  entrent  dans  la  combinaison.  Leurs  suffrages 
se  portent  unanimement  sur  le  candidat  impérial.  «  Il  est  étonnant, 
écrit  un  chroniqueur,  que  le  consentement  non  seulement  de 
l'empereur  etdes  grands,  mais  encore  de  tout  le  peuple  se  fût  porté 
sur  un  seul,  de  sorte  que  tout  le  monde  voulait  la  même  chose 
et  que  personne  ne  s'y  opposait  '-.  »  Quoi  qu'en  dise  Técrivain, 
le  fait  ne  nous  étonne  point  :  le  contraire  plutôt  nous  aurait  sur- 
pris. Les  délégués  messins  firent  connaître  la  volonté  de  la  cité 
à  l'assemblée  qui  était  réunie  à  Francfort-sur-le-Mein  ;  aussitôt 
Drogon  reçut  l'ordre  de  la  prêtrise,  le  vendredi  12  juin  823  ^.  11 
se  rendit  à  Metz  pour  être  consacré  évéque.  Le  peuple  vint  au- 
devant  de  lui  et  l'acclama.  ((  Que  le  ciel  exulte  et  que  la  terre  se 
réjouisse.  Il  arrive,  ce  prélat  illustre  par  sa  sainte  race  et  que 
Dieu  a  choisi  pour  gouverner  son  peuple.  Que  Metz  exulte  au 
sujet  de  la  venue  de  son  pasteur  :  le  prélat  pacifique  vient  pour 
relever  l'église  du  martyr  Etienne  et  pour  lui  rendre  son  ancien 
degré  de  prospérité.  Entre,  seigneur  béni  :  salut,  père  digne  et 
bon,  toi  par  qui  triomphe  la  sainte  croix.  Que  Dieu,  roi  du  Ciel, 


1.  Le  jour  de  la  mort  nous  est  donné  dans  le  Catalogus  episcoporum 
Mettensiurn,  dans  Perlz,  Scriptores,  11,   269.  L'année  résulte  de  ce  qui  suit. 

2.  Vita  Illudowici,  Pertz,  Scriptores,  11,  627.  Annales  Laurissenses,  année 
823.  «  [Ludovicus]  Drogonem...  Mettensi  ecclesia?,  clero  ejusdem  urbis  con- 
senliente  atque  eligente,  rectorem  constituit.  »  On  voit  par  cet  exemple  les 
diverses  phases  de  lélection:  Louis  fait  connaître  son  candidat;  le  peuple 
et  le  clergé  l'élisent  :  puis  ils  envoient  une  députation  à  l'empereur 
pour  lui  demander  confirmation;  celui-ci  l'accorde  (l'Astronome  mentionne 
aussi  le  consentement  àe%  proceres:  mais  c'est  phraséologie  et  Drogon  est 
consacré  sans  doute  par  le  métropolitain  de  Trêves.  Cf.  llauck,  Kirchen- 
fjeschichte  Deulschlands,  II,  518,  n.  K. 

3.  Annales  Besuenses  dans  Pertz,  Scriptores,  11,  248.  Drogo  pridie  idus 
junii  in  Franconofort  presbiter  est  ordinatus,  cui  et  episcopalus  Metensis 
est  datus.  Cf.  Annales  Xantenses,  ihirl.,  II,  248.  Certaines  chroniques 
donnent  par  inadvertance  la  date  de  821.  Annales  Tietenses  dans  Pertz, 
Scriptores,  XXIV,  p.  22.  —  Les  Annales  Lobienses  {Scriptores,  II,  19)  parais- 
sent reculer  la  nomination  en  825. 


L'ARCnEVPX>LE    DE    METZ    DROGON  105 

te  conserve  '.  »  La  consécration  eut  lieu  dans  la  cathédrale  de 
Saint-Etienne,  le  dimanche  28  juin  ",  au  milieu  d'un  très  grand 
concours  de  fidèles.  Drogon  était  à  ce  moment  le  plus  jeune  pré- 
lat de  la  chrétienté.  Une  grande  tâche  s'imposait  à  lui.  Il  devait 
maintenir  au  siège  qu'avaient  illustré  les  Chrodegangetles  Angil- 
ramne  son  ancienne  splendeur  ;  il  lui  fallait  intervenir  dans  les 
affaires  générales  de  l'église  franque  ;  puis  il  fut  contraint 
de  s'occuper  sans  cesse  des  graves  événements  politiques  qui 
éclataient  ;  —  et  dans  les  affaires  de  son  époque  il  eut  une  part 
tout  à  fait  prépondérante. 


II 

Le  lendemain  même  du  jour  où  Drogon  avait  reçu  la  prêtrise, 
le  13  juin  823  •"',  était  né  l'enfant  de  Louis  le  Pieux  et  de  sa 
seconde  femme  Judith  ;  et  cet  heureux  événement  de  famille  eut 
les  conséquences  les  plus  désastreuses  pour  l'Empire  franc.  Pour 
créer  un  royaume  à  Charles,  le  père  bouleversa  les  partages 
qu'il  avait  précédemment  faits  de  ses  Etats  entre  ses  trois 
enfants  du  premier  lit  :  Lothaire,  Louis  et  Pépin  ;  il  porta  atteinte 
à  YOrdinatio  imperii  de  817,  par  laquelle,  fort  sagement,  il  avait 
tenté  de  concilier  l'unité  impériale  avec  le  vieux  principe  germa- 
nique de  la  division  du  royaume  entre  les  fds.  Les  aînés  qui  se  cru- 
rent lésés  se  révoltèrent  à  diverses  reprises,    et  il  en  résulta  d'af- 


1.  Le  texte,  emprunté  à  un  ancien  manuscrit  du  ix<=  siècle  provenant  de 
Saint-Arnoul,  actuellement  Bibliothèque  de  Met:;  n"  351,  a  été  publié  pour 
la  première  fois  par  M.  Aug.  Prost  :  Caractère  et  signification  de  quatre 
pièces  liturgiques  composées  à  Metz  en  latin  et  en  grec  au  IX^  siècle,  dans  les 
Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires,  4*=  série,  t.  IV  (1876),  p.  272.  Le  nom 
de  Drogon,  à  vrai  dire,  n'est  pas  mentionné  dans  cette  acclamatio  ryth- 
mée, qui  porte  simplement  pour  titre  :  In  adventu  presulis.  Mais  Fâge  du 
manuscrit,  les  expressions  ille  preclarus  progenie  sancta  paraissent  le 
désigner  de  façon  sufBsante.  C'est  l'avis  qu'a  défendu  avec  beaucoup  de 
sagacité  M.  Prost,  /.  c,  p.  231-234. 

2.  Le  catalogue  des  évoques,  Scriptores,  II,  269,  attribue  à  l'épiscopat 
de  Drogon  une  durée  de  trente-deux  ans,  cinq  mois  et  sept  jours.  Comme 
il  mourut  le  8  décembre  855,  son  ordination  se  place  le  28  juin  qui  était  un 
dimanche.  Les  mêmes  chiffres  dans  la  Chronicon  sancli  démentis,  dans 
Scriptores,  XXIV,  496. 

3.  Mùhlbacher,  773  a. 


106  en.    PFISTER 

freux  troubles,  des  guerres  plus  que  civiles,  pour  reprendre  une 
expression  chère  aux  chroniqueurs  de  l'époque.  Dans  ces  crises, 
Drogon  demeura  fidèle  au  vieil  empereur,  l'assista  de  ses 
conseils  et  le  soutint  de  ses  ressources.  Il  déplora  une  première 
fois  la  déposition  de  Louis  en  l'année  830,  et  contribua  à  la  pre- 
mière restauration.  Judith,  que  l'empereur  avait  été  obligé  d'éloi- 
gner de  lui  et  d'envoyer  en  un  couvent  d'Aquitaine,  fut  rap- 
pelée ;  à  la  prière  de  Louis,  Drogon  lui-même  alla  au-devant 
d'elle  avec  le  jeune  Charles  et  l'accompagna  jusqu'au  palais 
d'Aix-la-Chapelle,  en  lui  montrant  les  plus  grands  égards  (début 
de  831)  '.  C'était  déclarer  d'avance  cette  femme  innocente  des 
odieuses  calomnies  que  les  adversaires  de  Louis  avaient  répan- 
dues ;  le  serment  par  lequel  elle  se  purgea  peu  après  de 
toutes  accusations  ne  fut  qu'une  cérémonie  superflue  -.  Quand, 
deux  années  plus  tard  (juin  833),  Louis  fut  une  seconde 
fois  abandonné  de  tous  ses  leudes,  dans  ce  Rothfeld.  situé  en 
Alsace,  au  pied  de  la  colline  de  Sigolsheim  et  qui  mérita  d'être 
appelée  le  Lûgenfeld^  Drogon  fut  un  des  rares  prélats  qui 
lui  demeura  fidèle  •^.  Il  garda  même  sa  foi,  lorsque  l'empereur 
eut  renvoyé  ces  derniers  braves  vers  ses  fds  coupables  :  (<  Allez 
près  d'eux,  je  ne  veux  pas  qu'à  cause  de  moi  personne  ne  perde 
la  vie  et  les  membres^.  »  Il  déplora  avec  amertume  la  scène  scan- 
daleuse qui  se  passa  quelque  temps  plus  tard  dans  le  couvent 


1.  Ce  détail  nous  est  fourni  par  une  note  dans  un  manuscrit  de  Saint- 
Arnoul,  contenant  les  Annales  Laurissenses,  la  Vita,  Caroli  dEinhard,  une 
partie  des  Annales  dites  Annales  hertiniani  et  la  chronique  de  Réginon.  On 
y  lit:  In  eodem  placito  iXimègue,  octobre  S30'  per  auctoritateni  apostoli- 
cam  et  per  consensum  episcoporum  consideralum  et  canonice  definituni 
est,  ut  imperator  suam  reciperet  conjugem.  Qui  statim  propter  eani  opti- 
mates  regni  sui  misit,  ut  eani  honorifice  ad  eum  adducerent  ;  postea  vero 
Karolum,  filium  suum  et  Drogonem  episcopum,  fratrem  videlicet  suum, 
cum  aliis  optimatibus  obviam  ei  misit,  qui  eam  ad  Aquasgrani  palatium 
eum  magno  honore  deducerent.  Pertz,  Scriptores.  I,  336. 

2.  Simson,  II,  5. 

3.  Annales Bertiniani  [vote ajoutée  en  marge aumanuscritdeSaint-Omer), 
833.  Drogo,  frater  imperatoris,  et  Modoinus  ac  Wiliricus  atque...  Aldri- 
cus  episcopi  cum  nonnullis  episcopis  aliis,  abbatibus,  comitibus  ac  reli- 
quis  suis  fidelibus  cum  illo  remanserunt,  éd.  Waitz  (Pertz  in-8°),  p.  6. 
Les  autres  évêques  cités  sont  ceux  dAutun,  de  Brème  et  du  Mans.  Cf. 
Dûmmler,  Geschichie  des  osffrankischen  Reiches,  t.  I,  79. 

4.  Thégan,  chap.  42. 


L'ARCIIEVÈgUE    DE    METZ    DKOGON  107 

de  Saint-Médard  de  Soissons  et  où  les  fils  imposèrent  à  leur  père 
une  longue  lecture  de  ses  fautes.  Il  fut  surtout  irrité  de  ce  qu'on 
eût  rappelé  les  torts  de  Louis  à  son  égard  ^  :  depuis  longtemps,  il 
avait  pardonné  la  violence  commise  en  818  et  son  exil  à  Toul. 
Dès  qu'il  connut  ces  événements,  il  travailla  au  rétablissement 
de  l'empereur  ;  il  sema  la  défiance  entre  Lothaire  et  les  frères 
cadets  Louis  et  Pépin  :  il  prépara  le  soulèvement  qui  allait  écla- 
ter en  834  ;  devenu  suspect  au  premier,  il  se  réfugia  de  l'autre  côté 
du  Rhin,  auprès  de  Louis,  et  là  il  continua  de  s'agiter.  Il  envoie 
des  émissaires  à  Pépin  en  Aquitaine  ^,  entre  autres  son  frère 
Hugue,  devenu  a])bé  de  Saint-Quentin  en  Vermandois  et  de 
Lobbes  ;  grâce  à  lui,  Louis  et  Pépin  s'allient  et  rétablissent  une 
seconde  fois  le  vieil  empereur  en  ses  dignités  (l^'"  mars  834). 

Drogon  allait  trouver  la  récompense  de  son  dévouement. 
Louis  lui  donna  la  dignité  d'archichapelain  -^  L'archichapelain  est 
le  même  dignitaire  qu'Hincmar  dans  le  De  ordine palatii  appelle, 
par  un  véritable  anachronisme,  l'apocrisiaire  ^.  L'archichapelain 
était  à  la  tête  du  clergé  du  royaume  et  surveillait  toutes  les 
affaires  ecclésiastiques  ;  et,  comme  ces  affaires  étaient  alors  de 
beaucoup  les  plus  importantes,  il  en  résultait  qu'il  se  trouvait 
être  le  premier  personnage  du  royaume  après  le  souverain.  Il 
l'emportait  de  beaucoup  sur  le  comte  du  palais  qui  dirigeait  les 


1.  Eo  quod  paternam  admonitionem  et  terribilem  contestationem  sub 
divina  invocatione  ante  sanctum  altare  in  prœsentia  sacerdotum  et 
maxima  populi  multitiidine  sibi  factam  secundum  suam  promissionem  non 
conservaverit,  eo  quod  frafribiis  et  propinquis  violentiam  intulerit.  Boretius, 
II,  54.  Notons  que  Louis  avait  déjà  expié  ce  méfait  à  Attiyny  et  qu'il  ne 
pouvait  être  condamné  deux  fois  pour  le  même  motif,  ■•  cum  et  leges  foreuses 
non  contra  unam  culpam  semel  commissam  bis  invehant  et  nostra  lex  (la 
loi  ecclésiastique)  habeat  non  judicare  Deum  bis  in  id  ipsum  ». 

2.  L'auteur  anonyme  de  la  Vita  Hludowici  appelé  d'ordinaire  l'Astro- 
nome nous  donne  ces  détails  c.  19.  A  Germania  porro  Hugo  abbas  in 
Aquitaniam  missus  a  Hludoico  [Louis  le  jeune)  et  ab  eis  qui  illuc  confuge- 
/•ant,  a  Drogone  scilicet  episcopo  et  reliquis,  Pippinum  in  hoc  ipso  insti- 
gabat  (à  se  révolte/^).  Pertz,  Scripfores,  II,  637. 

3.  La  date  de  cette  nomination  n'est  pas  certaine.  Elle  se  place  entre 
le  10  juin  833  où  est  cité  encore  Foulque  (Sickel,  L.  316)  et  le  8  juin  836 
où  l'évèque  de  Metz  est  nommé  sacri  palatii  a/^chicapellnnus  (Sickel, 
L.  340.)  Il  me  semble  qu'elle  a  dû  coïncider  avec  la  seconde  restauration 
de  Louis. 

4.  Ed.  Prou,  dans  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Hantes-Etudes,  p.  40. 


108  en.    PFISTER 

laffaires  séculières.  Le  poète  Florus  appellera  Droo^on  à  juste  titre 
magister  sacri  consilii  '.  Drogon  succédait  en  cette  dignité  à  un 
certain  Foulque,  qui,  selon  toutes  les  apparences,  avait  quitté 
l'empereur  au  champ  du  mensonge  et  qui,  depuis  cette  époque,  a 
disparu  delhistoire  -.  Vers  la  même  époque,  le  frère  de  Févêque, 
Hugue,  fut  préposé  à  la  chancellerie  ;  il  s'appela  «  siimmus  sacri 
palatii  cancellarius  »  ou  «  sacri  palatii  archinotarius  ^.  »  On 
devine  qu'à  la  fin  du  règne  de  Louis  Drogon  fut  tout-puissant. 

Voulait-on  obtenir  une  faveur  à  la  cour  ?  C'était  à  lui  qu'il  fal- 
lait s'adresser.  Par  lui  la  requête  était  appuyée  ;  sur  son  interven- 
tion le  précepte  était  expédié  par  la  chancellerie.  Drogon  figure 
comme  amhasciator  ^  en  un  certain  nombre  de  diplômes.  Ainsi, 
le  8  janvier  836,  Louis  confirma  sur  son  intervention  à  Févêque 
de  Coire  Vérendaire  une  chapelle  à  Schlestadt  et  tous  les 
autres  biens  que  ses  prédécesseurs  possédaient  en  Alsace  ^  ;  le 
4  février  de  la  même  année,  Rhaban  Maur  obtint  grâce  à  lui  que 
les  négociants  du  monastère  de  Fulda  ne  paieraient  aucun  droit 
de  douane  dans  l'étendue  de  l'Empire  ^  ;  le  20  décembre  837, 
l'empereur  ratifia  dans  les  mêmes  conditions  un  échange  entre  le 
fisc  et  l'église  de  Wùrtzbourg  ". 

Cette  nouvelle  dignité  d'archichapelain  obligea  Drogon  à 
faire  de  très  longs  séjours  à  la  cour  ;  il  résida  à  Aix-la-Chapelle  ou 
bien  suivit  l'empereur  en  ses  diverses  pérégrinations  ^.  Quelques 

1.  Epislolœ  karolini œvi,  III,  267. 

2.  De  ordine  palatii,  chap.  XV,  éd.  Prou,  p.  40.  Foulque  est  cité  le  4  avril 
833  et  le  10  juin  833.  Sickel,  L.  313  et  316.  Il  doit  sans  doute  être  identifié 
avec  Foulque,  abbé  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers.  Chronicon  Malleacence  dans 
Labbe,  Nova  bihliotheca  manuscriptorum,  II,    19o. 

3.  Sur  Hugue  et  les  titres  qu'il  a  portés,  cf.  Sickel,  Lehre  von  den 
Urkunden  der  ersten  Karolinger,  I,  96-98. 

4.  Sur  le  sens  de  ce  mot  Giry,  Manuel  de  diplomatique,  349. 
o.  Sickel,  L.  340. 

6.  L.  342. 

7.  L.  356.  Le  18  avril  839,  à  la  prière  de  Drogon,  Louis  confirme  un  Ijien 
dans  le  duché  d'Allémanie  au  monastère  de  Kempten.  Sickel,  L.  369;  Miihl- 
bacher,  990.  Drogon  apparaît  seulement  en  ce  diplôme  comme  deprecator, 
et  non  comme  amhasciator.  —  Le  nom  de  Drogon  est  aussi  mentionné  dans 
un  diplôme  faux,  par  lequel  Louis  aurait  rendu  à  l'église  du  Mans  le  monas- 
tère de  Saint-Calais.  Sickel,  II,  p.  398 

8.  Les  trois  diplômes  cités  dans  le  texte  sont  datés  d'Aix-la-Chapelle; 
celui  du  18  avril  839  du  palais  de  Bodoma,  Bodmann,  Seekreis,  duché  de 
Bade.  C'est  cette  villa  qui  a  fait  donner  au  lac  de  Constance  le  nom  de 
Bodensee. 


l'archevêque    de    METZ    DHOGON  109 

prélats  avaient  déjà  rempli  cette  charge  ;  ainsi,  sous  Charles, 
Ang-ilramne,  l'un  des  prédécesseurs  de  Drogon  sur  le  siège  de 
Metz  ;  sous  Charles  et  au  début  même  du  règne  de  Louis, 
Tévéque  de  Cologne  Hildebald.  L'un  et  l'autre  avaient  obtenu 
du  pape  un  privilège  de  non-résidence  '.  11  est  peu  probable  que 
Drogon  ait  sollicité  pareille  faveur  de  Grégoire  IV,  qui,  le  pre- 
mier des  souverains  pontifes,  était  intervenu  dans  les  affaires 
intérieures  de  France,  en  soutenant  contre  leur  père  des  fds 
révoltés.  11  se  passa  tout  simplement  de  toute  autorisation,  et, 
en  son  absence,  fit  gouverner  son  diocèse  par  des  chorévêques  2. 
Le  prélat  de  Metz,  une  fois  pourvu  de  cette  dignité,  se  dis- 
tinguait de  tous  les  autres  évêques  de  France  et  il  prit  dès 
lors  un  titre  supérieur.  Archichapelain,  il  se  nomma  aussi  arc/ie- 
vêque  ^.  Aujourd  hui  l'on  a  pris  l'habitude  de  désigner  par  ce 
vocable  l'évêque  qui  siège  au  chef-lieu  dune  province  ecclésias- 
tique, celui  qu'on  nommait  à  l'origine  le  métropolitain.  Mais 
metropoUtanus  et  archiepiscopus  ne  sont  pas  des  termes  syno- 
nymes au  VIII''  siècle  et  au  début  du  ix^  siècle  ^.  Metz  était  une 
simple  cité,  dépendant  de  la  province  ecclésiastique  de  Trêves, 
et  pourtant  Angilramne  et  Drogon  ont  pu  se  nommer  archevêques. 
Inutile  d'ajouter  que  ce  titre  leur  était  personnel,  dérivant  de 
celui  d'archichapelain  ;  Gundulf  et  Advence,  leurs  successeurs 
à  Metz,  furent  de  simples  évêques.  Avant  Angilramne,  un  autre 
prélat  de  Metz,  Chrodegang,  avait  porté  le  titre  d'archevêque 
mais  pour  un  autre  motif  :  il  le  possédait  comme  vicaire  du 
Saint-Siège  en  Gaule  ^^.  En  844,  comme  nous  le  verrons,  Drogon 
deviendra  lui  aussi  le  représentant  du  pape  au  delà  des  Alpes  : 

1.  Voir  Concile  de  Francfort  de  794,  c.  54.  Boretius,  I,  p.  78. 

2.  Sur  les  chorévêques  à  Metz,  cf.  infra,  p.  127-128. 

3.  Il  porte  ce  titre  dans  les  diplômes  que  nous  avons  cités.  Sickel,  L.  340, 
356,  369,  dans  la  Vita  Sergii.  etc. 

4.  Ce  n'est  qu'après  860,  quand  la  hiérarchie  ecclésiastique  se  fut  recons- 
tituée sous  Charlemagne,  que  le  mot  aj-chiepiscopus  devint  le  titre  ordi- 
naire des  métropolitains.  Nouveau    traité  de  diplomatique,  V,  451. 

5.  Charte  de  Gorze  de  765.  Crodegangus  Metensis  urbis  archiepiscopus 
servorum  Deiultimus  et  pontificali  offîcio  indignus  (éd.d'Herbomez,  p.  24). 
Alcuin  le  nomme  archipater. 

Hanc  plus  archipater  Metensis  grloria  plebis 
Hrogandus  pr;çsul  magno  servavit  honore. 

Hugue  de  Flavigny  au  xi'^  siècle  a  déformé  les  faits.  Après  nous  avoir  dit  que 
le  pape  Etienne  II  accorda  à  Chrodegang  avec  le  pallium  le  titre  d'arche- 


HO  CII.    PFISTER 

'il  aura  alors  une  double  raison  de  se  nommer  archevêque. 
Après  sa  nomination  darchichapelain,  Drogon  s'attache  encore 
davantage  à  Louis,  et  met  tout  en  œuvre  pour  rendre  à  l'Empire 
son  ancien  prestige.  L  empereur  vient  passer  à  Metz  le  jour  de 
Noël  834;  il  y  est  reçu  honorablement  par  l'archevêque  K  Puis, 
il  séjourne  le  reste  de  l'hiver  soit  à  Metz  même,  soit  dans  la  ville 
de  Thionville  toute  voisine,  dans  ces  régions  où  se  touchent  les 
pays  de  langue  romane  et  ceux  de  langue  germanique  ■^.  Le  jour 
de  la  Purification  de  la  Merge  (2  février  83o),  quarante-quatre 
évêques  3,  accourus  de  tous  les  coins  de  la  France  et  de  l'Alle- 
magne, se  réunissent  à  Thionville  sous  la  présidence  de  Drogon. 
Là  on  proclame  de  nouveau  la  restauration  du  vieil  empereur; 
on  lui  promet  soumission  ;  on  lui  jure  obéissance.  Le  dimanche 
28  février,  toute  l'assemblée  se  rendit  à  Metz  même  ;  et,  dans  la 
cathédrale  Saint-Etienne,  se  passa  une  scène  fort  émouvante. 
Devant  les  prélats,  devant  la  foule  qui  remplissait  la  nef,  Drogon 
lut  du  haut  de  la  chaire  l'acte  qui  rendait  à  l'empereur  sa 
dignité^  :  puis  on  célébra  la  messe,  pendant  laquelle  les  sept 
métropolitains  présents  chantèrent  chacun  une  prière  de  réconci- 
liation, la  main   étendue  sur  le  front  de  l'empereur  ■\  La  messe 

vêque,  il  ajoute  que  ce  titre  fut  pris  dans  la  suite  par  les  prélats  messins, 
parce  que  très  souvent  la  cité  de  Trêves  fut  dévastée  et  que  ce  siège  manquait 
de  titulaire.  Ut  ea  vacante  Mettensium  prsesules  metropolitani  fungerentur 
officio  et  dignitate.  Pertz,  Scriptores,  VllI,  341.  Cf.  à  ce  sujet  un  article  un 
peu  diffus  de  Ch.  Abel,  Etude  sur  le  pallium  et  le  titre  d'archevêque  jadis 
portés  par  les  évêques  de  Metz,  dans  les  Mémoires  de  la  Société  d'histoire  et 
d'archéologie  de  la  Moselle,  t.  IX,  18G7,  p.  53.  Cf.  Giry,  Manuel  de  diploma- 
tique, 336.  n.  3. 

1.  Dominicae  nativitatis  festum  bilariter  a  Drogone  fratre  suo  et  Meten- 
sis  urbis  episcopo  decentissime  susceptus  in  eadem  civitate  celebravit. 
Annales  Bertiniani,  835,  éd.  Waitz,  p.  10.  —  Transegit  ergo  imperator 
maximampartem  bibernitemporis  Aquisgrani  [ce  dernier  détail  n'est  pas  exact, 
cf.  Mûhll)acber,  indidemque  profectus  est  ad  Theodonis  villam  ante  natalem 
Domini,  quam  festivitatem  Mettis  cum  suo  fratre  Drogono  celebravit.  Vita 
Hludowici  dans  Pertz,  Scriptores,  II,  640. 

2.  Miiblbacber,  Regesla,  p.  380-382. 

3.  Voir  la  discussion  sur  le  cbiffre  et  le  nom  des  principaux  prélats 
dans  Simson,  II,  127. 

4.  Flodoard,  Historia  ecclesiœ  Reinensis,  11,  20,  dans  Pertz,  Scriptores, 
XIII,  473. 

5.  Vita  Hludowici.  Et  inter  missarum  celebrationem  septem  arcbiepiscopi 
septem  reconciliationis  ecclesiasticae  orationes  super  eum  cecinerunt.  Ces 
sept  arcbevèques  sont  ceux  de  Trêves,  Mayence,  Rouen,  Tours,  Sens,  Arles 
et  Bourges. Dans  ce  texte,  le  mot  archiepiscopi  a  pris  le  sens  de  métropolitains. 


l'archevêque  de  metz  drogon  lll 

terminée,  Drogon  prit  sur  lautel  la  couronne,  insij^ne  de  l'Em- 
pire, et  la  plaça  sur  la  tète  de  Louis,  tandis  que  retentissaient 
les  cris  d'allégresse  du  peuple  '.  L'archevêque  de  Reims  Ebbon, 
qui  avait  jadis  présidé  l'odieuse  cérémonie  de  Saint-Médard  de 
Soissons,  monta  lui-même  en  chaire,  pour  déclarer  que  la  dépo- 
sition de  l'empereur  avait  été  criminelle  et  que  sa  réintégration 
était  juste  ~  ;  mais  cette  palinodie  ne  le  sauva  point.  Accusé  quel- 
ques jours  après  à  Thionville  par  l'empereur  lui-même,  il  dut 
résigner  sa  charge  %  et  il  fut  envoyé  comme  captif  au  monastère 
de  Fulda.  L'abbé  Rhaban  Maur  entretint  au  sujet  de  son  prison- 
nier une  correspondance  assez  active  avec  l'impératrice  Judith, 
l'abbé  de  Prûm  Marquard,  et  surtout  avec  Drogon  '*  à  qui  il 
était  lié  d'une  étroite  amitié. 

L'empereur  Louis  célébra  cette  année  la  fête  de  Pâques  à  Metz, 
avec  son  frère  l'archevêque  Drogon  (18  avril  835  ^)  ;  puis  il  se 
rendit  sur  les  bords  du  Rhône,  aux  environs  de  Lyon,  pour 
vaquer  aux  affaires  de  l'Empire.  Dans  toutes  les  décisions  qui 
furent  prises  à  la  fin  du  règne,  l'on  peut  reconnaître  l'influence 
de  Drogon.  Nous  savons,  de  façon  sûre,  que  l'archichapelain 
assista   en  juin   838    à   l'assemblée  de   Nimègue  ^,   où   l'on  prit 


1.  Annales  Bertiniani,  835.  Coronam,  insigne  imperii,  a  sacrosancto  alla- 
rio  sublevatam  sacri  ac  venerandi  antistites  ejus  capiti  cum  maximo  om- 
nium gaudio  propriis  manibus  restituerunt.  L'auteur  desAnnales  ne  dit  pas 
que  Drogon  a  fait  le  couronnement  ;  mais,  de  toute  évidence,  tous  les 
évêques  n'ont  pu  prendre  la  couronne  sur  l'autel  ;  ce  rôle  a  dû  être  rem- 
pli par  l'archichapelain. 

2.  Annales  Bertiniani;  Flodoard,  l.  c. 

3.  Ebhonis  resignalio  dans  Capitularia,  éd.  Boretius,  II,  57.  Diimmler, 
I,  HO.  Les  faits  mal  présentés  et  mal  datés  dans  les  Annales  Lobienses, 
Pertz,  Scriptores,  XIII,  p.  232. 

4.  Le  bruit  avait  couru  que  Lothaire  nouait  des  intrigues  avec  Ebbon  ; 
aussitôt  l'Empereur  <(  prœecepit  abbati  ut  eum  diligentius  et  accuratius  cus- 
todiret,  ut  patet  ex  epistolis  abbatis  ad  Drogonem  et  Marquardum  Pru- 
mensem  et  ad  Juditham.  »  Cette  citation  est  empruntée  aux  Centuriateurs 
de  Magdeljourg,  qui  possédaient  une  collection  de  lettres  de  Fulda  aujour- 
d'hui disparue.  Tous  les  extraits  de  ces  lettres  ont  été  relevés  par  Diim- 
mler, Epistolse  sévi  karolini,  III,  520. 

5.  Annales  bertiniani  [Prudence  de  Troyes)  :  sacrosanctam  paschae  festi- 
vitatem  in  sepedicta  urbe  apud  memoratum  Drogonem  archiepiscopum 
celebravit;  éd.  Waitz,  p.  H.  Vifa  Hludowici,  c.  54. 

6.  Le  14  juin  838,  un  accord  est  fait  à  cette  assemblée  corani  imperatore 
Hlodowico  entre  l'abbé   Rhaban  de  Fulda  et   un   certain  Gozbald  au  sujet 


H2  CIL    PFISTEK 

quelques  mesures  pour  mettre  les  côtes  à  l'abri  contre  les  inva- 
sions des  hommes  du  nord  '  ;  qu'il  est  avec  l'empereur  à  Bod- 
man  en  avril  839  -,  à  une  époque  où  Louis,  par  toutes  sortes 
de  concessions,  chercha  à  multiplier  ses  partisans  sur  la  rive 
droite  du  Rhin.  Nous  pouvons  supposer,  sans  que  nous  en  ayons 
une  preuve  formelle,  que  Dro^on  assista  à  la  grande  assemblée 
de  ^^'orms  où  Louis  fît  un  dernier  partage  de  ses  Etats.  On 
réduit  Louis  le  Germanique  à  la  Bavière  ;  on  déshérite  les  enfants 
de  Pépin  d'Aquitaine,  et  la  monarchie  entière  est  divisée 
entre  le  jeune  Charles  et  Lothaire,  réconcilié  avec  son  père.  Celui- 
ci  garde  l'Italie,  reçoit  la  Bourgogne  à  lest  du  Rhône  et  les  pays 
à  l'est  de  la  Meuse,  tandis  qu'au  fds  bien-aimé  sont  attribuées 
les  régions  à  l'ouest  de  ces  fleuves  ^,  Ce  partage  allait, 
hélas  !  entraîner  le  vieil  empereur  dans  de  nouvelles  guerres  :  il 
doit  marcher  en  Aquitaine  contre  ses  petits-fds  ;  et,  à  peine  les 
a-t-il  mis  à  la  raison  qu'il  apprend  que  son  iils  Louis  le  Germa- 
nique s'est  révolté  et  qu  il  s'approche  à  marches  forcées  du 
Rhin.  11  envoie  en  avant,  de  Poitiers  où  il  se  trouve,  l'archicha- 
pelain  Drogon  et  le  comte  de  Metz,  Adalbert,  pour  garder  la 
rive  gauche  '*.  Lui-même  accourt  à  marches  forcées,  célèbre 
la  fête  de  Pâques  à  Aix-la-Chapelle  (28  mars),  s'avance  contre 
son  iils  rebelle  et  le  repousse  en  Bavière.  Mais  tout  d'un  coup 
à  Seltz,  sur  la  Saale  franconienne,  il  tombe  gravement 
malade  ^.  On  le  ramène  péniblement  jusqu'au  Rhin,  et,  dans  une 
petite  ile  du  fleuve,  en  vue  de  la  villa  d'Ingelheim,  on  lui  dresse 
une  tente.  Là  l'empereur  devait  mourir  1   Sa  femme  Judith,   son 


d'une  pêcherie.  Dronke,  Codex  diplomaticiiR  Fuldensis  p.  226,  n"  513. 
Mûhbacher,  917  a.  Il  est  signé,  entre  autres,  parTarchevêque  Trugo  (Drogon 
de  Metz!. 

1.  Simson,   II,  1~7. 

2.  Cf.  plus  haut  p.  108,  n.  7  la  charte  du  18  avril  839. 

3.  Divisio  imperii,  juin  839,  dans  Boretius,  II,  58. 

4.  Annales  Fuldenses  Ruodolfus)  :  Dr'uogonem  archicapellanum  et  Adal- 
bertum  comitem  cum  aliis  multis  preemisit  ad  tuendum  litus  occidentale 
Rheni  fluminis.  Sur  le  comte  Adalbert,  voir  Sickel,  L.  323  et  358;  abbé 
V.  Châtelain,  Le  comté  de  Metz  et  la  vouerie  épiscopale  du  VIII"  au  XIII^ 
siècle,  dans  le  Jafirbuch  der  Gesellschaft  fur  lothringische  Geschichte,  1898, 
p.  81.  Adalbert  mourut  le  13  mai  841,  en  essayant  d'empêcher  Louis  de 
franchir  le  Rhin.  Annales  Fuldenses. 

5.  Simson,  II,  224  et  ss. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  H3 

fils  Charles  étaient  loin,  à  Poitiers  ;  Lothaire  se  trouvait  en 
Italie  ;  Louis  était  rebelle.  Mais,  auprès  du  vieux  souverain,  se 
tenait  son  frère  Drog-on  qui  l'assista  en  ces  moments  suprêmes. 
«  L'empereur  se  confiait  en  lui  et  lui  confiait  toutes  choses  avec 
une  très  grande  amitié  K  »  11  lui  fit  connaître  ses  dernières  volon- 
tés. Il  lui  ordonna  de  mander  les  employés  de  la  caméra,  pour 
qu'on  fît  un  inventaire  exact  de  ses  biens  :  ornements  royaux, 
couronnes,  armes  précieuses,  livres,  habits  sacerdotaux  ;  il  lui 
déclara  quelle  partie  en  devait  être  distribuée  aux  églises  et  aux 
pauvres,  quelle  autre  laissée  à  ses  fils  Lothaire  et  Charles.  Il  le 
chargea  d'adresser  à  Lothaire  la  couronne,  le  sceptre  et  l'épée 
ornée  d'or  et  de  pierres  précieuses  "^  ;  il  reconnaissait  de  la  sorte 
pour  son  successeur  son  fils  aîné  ;  mais  Drogon  lui  devait  rappe- 
ler les  serments  solennels  jurés  à  Judith  et  à  Charles  ! 

Le  mourant  songeait  aussi  au  salut  de  son  âme.  Chaque  jour, 
il  se  confessait  à  son  frère,  revêtu  de  la  dignité  sacerdotale,  et 
recevait  la  communion.  Tous  les  assistants  admiraient  sa  foi 
profonde  et  sa  pieuse  résignation.  Ils  redoutaient  seulement 
que  le  vieil  empereur  ne  trouvât  aucune  parole  de  pardon  pour 
le  fils  qui  portait  le  même  nom  que  lui,  et  qui  à  tant  de  reprises 
avait  brisé  son  cœur.  Drogon,  dont  il  écoutait  avec  avidité  la 
parole  '^,  se  décida  à  lui  exprimer  cette  crainte.  L'empereur  ne 
put  d'abord  pas  cacher  toute  l'amertume  dont  son  âme  était 
remplie  ;  il  énuméra  tous  les  méfaits  dont  ce  fils  ingrat  s'était 
rendu  coupable  envers  lui;  puis  il  ajouta  d'une  voix  faible  : 
«  Comme  il  ne  peut  venir  auprès  de  moi,  pour  me  faire  satis- 
faction, je  fais  ce  qui  est  de  moi  :  devant  vous  témoins,  et  devant 
Dieu,  je  lui  pardonne  le  mal  qu'il  m'a  causé  ^.  » 


1.  Vita  Hludowici,  63.  Quem  quanto  sibi  propinquiorem  noverat,  tanto  ei 
familiarius  sua  omnia  et  semet  credebat.  Le  chroniqueur,  connu  sous  le  nom 
de  l'Astronome  et  qui  appartenait  sans  doute  à  Téglise  de  Metz,  tenait  ses 
renseignements  d'un  témoin  même  de  la  mort  de  l'empereur. 

2.  Il  est  question  de  la  couronne  et  de  l'épée  dans  la  Vita  Hludowici;  du 
sceptre  dans  les  Annales  Fuldenses. 

3.  Per  Drogonem  fratrem  suum  cujus  verba  spernere  nolebat.  Vita  Hlu- 
dowici. 

4.  «  Sed  quia  ipse,  inquit,  ad  me  venire  satisfacturus  nequit,  ego  quod 
meum  estago;  vobis  testibus  et  Deo  omnia  quee  in  me  peccavit  remitto.  » 
Vita  Hludowici. 

Mélanges  Paul  Fabre.  8 


114  CH.    PFISTER 

Cependant  la  faiblesse  de  l'empereur  augmentait.  11  ne  pou- 
vait plus  faire  de  ses  mains  le  signe  de  la  croix  ;  et  par  gestes, 
il  fit  comprendre  à  Drogon  de  le  faire  à  sa  place.  Le  dimanche, 
20  juin  840,  l'archevêque  de  Metz  célébra  encore  devant  lui  le 
sacrifice  de  la  messe  et  lui  offrit  la  communion  K  Puis  il  lui 
donna  l'extrême-onction-.  Ce  jour-là  même,  Louis  expira.  Drogon 
ramena  son  cadavre  à  Metz,  au  milieu  d'un  grand  concours  de 
population  •^.  11  le  déposa  dans  un  ancien  sarcophage  romain, 
représentant  le  passage  de  la  mer  Rouge  par  les  Hébreux  ;  ce 
tombeau  eut  les  vicissitudes  les  plus  extraordinaires  et  les  débris 
se  voient  encore  aujourd'hui  au  Musée  de  cette  ville  ^.  On  des- 
cendit le  sarcophage  sous  les  dalles  de  l'église  Saint-Arnoul  '^, 
couvent  fondé  aux  portes  de  la  cité  par  l'ancêtre  des  Carolingiens 
dont  il  portait  le  nom.  L'empereur  reposa  à  côté  de  sa  mère 
Hildegarde  et  de  deux  sœurs  qui  étaient  mortes  avant  lui  ^. 

i.  In  crastinum,  quse  erat  dominica,  jussit  ministerium  altaris  praepa- 
rari,  et  per  ofilcium  Drogonis  missarum  sollempnia  celebrari,  necnon  per 
manus  ejus  juxta  morem  communionem  sacram  sibi  tradi.    Vita  Hludowici. 

2.  Ludowicus  quae  soient  agi  in  egressu  animae  fieri  postulavit.  Id.,  ibid. 

3.  Vita  Hludowici.  Nithard,  I,  8.  Quem  Drogo,  frater  et  episcopus  atque 
archicapellanus  ejus,  Mettis  civitate  sua  apud  sanctum  Arnulfum  una  cum 
episcopis,  abbatibus  comitibusque  congruo  honore  sepulturse  tradidit.  Cf. 
Adon,  Chronicon  dans  Pertz,  Scriptores,  II,  321.  —  Une  épitaphe  en  vers 
de  Louis  le  Pieux  est  publiée  dans  dom  Bouquet,  VI,  266  et  par  Dûmmler, 
Poetœ  sévi  Carolini,  II,  6;j3.  On  y  mentionne  les  «bsèques  célébrées  par 
Drogon  : 

Cujus  germanus  Drogo  Christique  sacerdos 
Transtulit  hue  corpus,  condidit  hoc  tumulo. 

Une  autre  épitaphe,  publiée  dans  Pertz,  Scriptores,  XXIV,  545,  est  plus 
moderne. 

4.  Le  sarcophage  resta  à  Saint-Arnoul,  jusqu'au  moment  de  la  destruc- 
tion de  l'abbaye  par  le  duc  de  Guise  en  1552  ;  il  fut  transporté  à  ce  moment 
dans  l'intérieur  de  la  ville,  dans  l'église  des  Frères-Prêcheurs.  Lors  de  la 
Révolution,  il  fut  vendu  à  un  marbrier  qui  le  débita  ;  depuis,  le  musée  de 
Metz  en  acquit  trois  fragments,  et  le  moulage  d'un  quatrième.  Un  dessin  est 
donné  par  Mabillon,  Annales  ordinis  sancti  Benedicti,  II,  612,  et  dans  YHis- 
toire  de  Metz  par  les  Bénédictins,  I,  560.  On  consultera  une  étude  de  Prost, 
Le  tombeau  de  Louis  le  Débonnaire  dans  les  Mémoires  de  la  Société  d'archéo- 
logie et  d'histoire  de  la  Moselle,  t.  XIII,  p.  133,  une  autre  de  Quast  dans 
le  Correspondenzblatt  des  Gesammtvereins  der  deutschen  Geschichts  -  und 
Altertumsvereine,  1870,  p.  82. 

5.  Sur  l'enterrement  voir  la  Translalio  sanctorum  Sebastiani  et  Gregorii 
dans  Pertz,  Scriptores,  XV,  391. 

6.  Vita  Hludowici  :  que  et  mater  ejus  condita  erat.  Cf.  Noiae  Sangal- 
lenses  dans  Pertz,  Scriptores,  I,  70. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  115 


III 


Quand  Drogon  eut  rendu  les  derniers  devoirs  à  son  frère,  il 
dut  se  demander  quel  parti  politique  il  allait  en^ibrasser.  Il  se 
devait  à  lui-même,  il  devait  à  l'empereur  défunt  de  demeurer 
fidèle  au  pacte  juré  à  Worms  l'année  précédente  ;  mais  les  cir- 
constances furent  les  plus  fortes.  Lothaire,  accouru  d'Italie,  ne 
réclamait  pas  seulement  la  part  que  l'acte  de  839  lui  avait  attri- 
buée ;  il  dissimula  mal  son  désir  de  reconstituer  à  son  profit 
l'unité  de  l'empire  carolingien.  Drogon  se  déclara  pour  lui, 
soit  parce  qu'il  saisissait  les  grands  avantages  de  l'unité  et  pour 
le  royaume  et  pour  l'Eglise,  soit  uniquement  parce  qu'il  voyait  la 
victoire  se  déclarer  de  ce  côté.  Il  accourut  à  la  rencontre  de 
son  neveu  sur  les  bords  du  Rhin  ;  el,  le  13  août  840,  il  reçut  de 
lui  pour  l'abbaye  de  Saint-Arnoul  le  village  de  Remilly,  sis  aux 
confins  des  trois  paffi  de  la  Moselle,  du  Saulnois  et  du  Chaumon- 
tois  '.  A  quelque  temps  de  là,  l'archevêque  de  Reims  Ebbon  fut 
rétabli  sur  son  siège.  On  s'explique  que  Lothaire  ait  rendu  sa 
charge  à  un  serviteur  qui  avait  tant  souffert  pour  lui  ;  on 
s'explique  moins  que  le  premier  personnage  qui  souscrivit  l'acte 
de  restitution  soit  précisément  l'évêque  Drogon  de  Metz,  le  pré- 
sident du  synode  de  Thionville  de  833  '^.  Drogon  demeura  quelque 
temps  fidèle  au  parti  de  Lothaire,  et  prit  part  pour  lui  aux  pour- 
parlers qui   précédèrent  la   bataille   de   Fontenoy-en-Puisaye  ^. 


1.  Original  aux  archives  de  la  Lorraine,  à  Metz.  Le  diplôme  publié  dans 
Bouquet,  Vlll,  394;  Gallia  christiana,  XIII,  preuves,  p.  382.  Mûhlbacher, 
n°  1071.  Cf.  D""  Wolfram,  Kritische  Bemerkungen  zu  den  Urkunden  des 
Arnulfsklosters  dans  le  Jahrbuch  der  Gesellschaft  fur  lolhringische  Ges- 
c  hic  h  te,  I,  p.  46. 

2.  L'acte  dans  Flodoard,  Historia  ecclesiae  Remensis,  II,  20,  publié  dans 
Pertz,  Scriptores,  XllI,  473.  Capitularia,  éd.  Boretius,  11,  111.  Mais  cet 
acte  est  mal  daté  :  Actum  in  Engilenheim  palatio  publico  in  mense  Junio, 
Vlll  Kalendas  Julii.  Le  24  juin,  quatre  jours  après  la  mort  de  Louis, 
Lothaire  était  encore  en  Italie.  L'acte  a  été  antidaté,  pour  placer  immédiate- 
ment à  l'avènement  de  Lothaire  la  réintégration  d'Ebbon.  Cf.  Wiener  Sit- 
zungsberichte,  t.  LXXXV,  p.  307. 

3.  Est-ce  du  moins  notre  prélat  qu'il  faut  reconnaître  dans  un  passage  de 
Nithard,  II,  10?  Les  deux  armées  sont  campées  l'unç  en  face  de  l'autre, 
celle  de  Louis  et  Charles  à  Thury,  cant.  de  Saint-Sauveur,  arrond.  d'Auxerre, 


116  CH.    PFISTER 

Mais  bientôt  il  allait  chang-er  de  camp.  Quand  le  jugement  de 
Dieu  se  fut  déclaré  contre  l'empereur,  quand  les  deux  frères 
cadets  eurent  resserré  leur  alliance  par  les  fameux  serments  de 
Strasbourg-,  il  se  déclara  pour  Charles  le  Chauve  ;  il  le  vint  trou- 
ver à  Worms,  au  moment  où  Lothaire  était  chassé  sur  Aix-la- 
Chapelle,  et  il  obtint  du  lils  de  Judith,  le  24  février  842.  confir- 
mation de  la  villa  de  Remilly  pour  Saint-Arnoul  ;  Charles 
montre  tout  son  contentement  d'avoir  acquis  un  tel  partisan,  et 
il  célèbre  dans  le  diplôme  «  son  honorable  et  aimable  oncle 
Drog-on  ^    ». 

Quand  le  pacte  de  Verdun  eut  partagé  en  trois  tronçons 
l'ancien  royaume  des  Francs,  Lothaire,  qui  eut  dans  son  lot  la 
cité  de  Metz,  pardonna  à  Drogon  sa  défection.  Bien  plus,  il 
semble  lui  avoir  donné  des  marques  de  vive  amitié.  Drogon 
garda  dans  le  royaume  de  Lothaire  la  dignité  d'archichapelain 
qu'il  exerçait  naguère  dans  toute  la  monarchie  franque  2;  puis 

Yonne,  celle  de  Lothaire  à  Fontecoy.  Les  frères  cadets,  effrayés  des 
conséquences  qu'aurait  une  bataille,  font  le  23  juin  une  dernière  tenta- 
tive pour  obtenir  la  paix.  Ils  offrent  à  Lothaire  de  lui  laisser  la  partie  du 
royaume  située  entre  le  Rhin  et  la  forêt  charbonnière  ou  de  partager  tout 
le  royaume  en  trois  parties  entre  lesquelles  l'empereur  choisirait.  Mais 
Lothaire  qui  attend  Pépin  II  d'Aquitaine  veut  gagner  du  temps  :  «  Mittensque 
per  prsesens  Drogonem,  Hugonem  et  llegibertum,  mandat  non  illos  aliquid 
taie  antea  illi  mandasse.  »  II  réclame  donc  un  délai  pour  réfléchir  et  on  con- 
clut un  armistice  jusqu'au  20  juin  au  matin  ;  Pépin  arrive  et  la  bataille  est 
livrée.  Cf.  Mûhlbacher  1084  g.  S'il  est  en  effet  question  ici  de  Drogon, 
archevêque  de  Metz,  il  faudrait  voir  en  Hugo,  son  frère  llugue,  abbé  de  Saint- 
Quentin  en  Vermandois.  Celui-ci  plus  tard  sera  un  serviteur  dévoué  de 
Charles  le  Chauve,  et  il  mourra  le  14  juin  844  en  luttant,  sur  les  bords  de 
l'Agout,  contre  Pépin  II  d'Aquitaine.  Sa  mort  fut  déplorée  par  hu  poète 
contemporain  dans  des  vers  rythmiques.  Poetœ  sévi  CaroUni,  II,  139.  Sur 
lui  Dûmmler,  I,  247-248. 

1.  Dom  Bouquet,  VIII,  430.  Wolfram,  /.  c.  Drogon  est  nommé  :  honora- 
bilis  atque  amaÎDilis  patruus  noster.  Charles,  dans  une  lettre  au  pape 
Nicolas  I*'',  fera  un  grand  éloge  de  Drogon.  Mansi,  XV,  col.  371  ;  dom  Bou- 
quet, VII,  5a3.  M  Venei'andus  et  amantissimus  patruus  noster  Drogo  qui, 
licet  in  regno  fratris  nostri  Hlotharii  degisset,  nobis  tamen  unice  dulcissima 
dilectione  et  obnixa  fidelitate  conjunctissimus  fuit.  » 

2.  Dans  la  charte  du  26  décembre  848,  citée  plus  loin,  il  est  nommé  sacri 
pa.la.tii  archichapellanus.  Il  porte  le  titre  de  capellanus palatii  nostri  dans  un 
diplôme  de  Lothaire,  de  l'année  832,  par  lequel  l'Empereur  restitue  à  l'église 
de  Lyon,laiu"//a  Aulania  dans  le  comté  de  Lyon,  et  d'autres  biens  qu'Ada- 
lard  avait  en  fief,  à  condition  que  celui-ci  en  garderait  la  jouissance  sa  vie 
durant.  Dom  Bouquet   VIII,  390.   Miihlbacher,  115(3.  M.  Maurice   Prou,  éd. 


l'archevêque    de    .METZ    DROGON  117 

son  neveu  le  charg-ea  en  8i4  dune  mission  de  confiance.  Le 
pape  Grégoire  IV  venait  de  mourir,  et  la  noblesse  romaine  avait 
désigné  pour  son  successeur  Serg-e  II,  sans  attendre,  comme  le 
portait  la  Constitutio  romana  de  824  i,  la  présence  de  délég-ués 
impériaux,  entre  les  mains  de  qui  le  nouvel  élu  devait  prêter 
serment.  Lothaire  envoya  aussitôt  à  Rome  son  fils  aîné  Louis 
pour  revendiquer  les  droits  de  l'Etat  ;  et,  comme  ce  prince  était 
encore  fort  jeune,  il  le  fit  accompag-ner  de  Drog^on  et  de  quelques 
autres  prélats  et  seig-neurs.  Il  n'y  a  nul  doute  qu'à  Rome  Dro- 
g-on  fût  chargé  de  conduire  les  nég-ociations  -.  On  y  réunit  un 
synode  où,  pendant  plusieurs  jours,  lévêque  de  Metz,  assisté  de 
prélats  italiens,  favorables  à  sa  cause  3,  soutint  la  lutte  contre  le 
pape  et  les  grands  Romains  ^.  Finalement,  Serge  dut  s'incliner, 
reconnaître  que  son  élection  avait  été  irrégulière,  prêter  serment, 
sinon  à  Louis  lui-même,  du  moins  à  l'empereur  Lothaire  ^,  et 
proclamer  ainsi  la  validité  de  la  Constitutio  de  824.  Après  tous 
ces  pourparlers,  le  jeune  Louis  fut  couronné  solennellement  roi 
des  Lombards  dans  l'église  Saint-Pierre,  le  dimanche  15  juin  ^. 

du  De  ordine  palatii,  p.  41,  note  10,  prétend  à  tort  que  Drogon  ne  conserva 
pas  son  titre  d'archichapelain  jusqu'à  sa  mort.  Sans  doute  Ebroin,  évêque 
de  Poitiers,  apparaît  en  cette  qualité  dans  un  diplôme  du  7  août  846  (Tardif, 
Monuments  des  rois,  p.  99)  ;  il  a  déjà  ce  titre  au  concile  de  Ver  en  844. 
Mais  Ebroin  fut  l'archichapelain  de  la  France  occidentale,  tandis  que  Dro- 
gon conservait  cette  dignité  dans  le  l'oyaunie  de  Lothaire. 

1.  Capitularia,  éd.  Boretius,  I,  323. 

2.  La  biographie  de  Serge  II  dit  en  termes  formels  que  Drogon  fut  le  chef 
de  la  mission.  «  Hujus  (de  Serge  II)  sacratissime  consecrationis  cum  ad 
aures  inviclissimi  Augusti  Lotharii  rumor  pervenisset  imperatoris,  Drogo- 
nem,  videlicet  Metensis  secclesise  archiepiscopum,  cum  excellentissimo 
Ludovico  ûlio  suo  magnoque  cum  Francorum  exercitu  Romam  direxit  ;  cum 
quibusetiam  archiepiscopos  pluresque  episcopos,  abbates  et  comités  profi- 
cisci  prœcepit.  »  Liber  ponlifîcalis,  éd.  Duchesne,  II,  87.  Cf.  Adson,  Chro- 
nicon  dans  Pertz,  Scriptores,  II,  322.  L'armée  de  Drogon  dévasta  les  environs 
de  Bologne  ;  mais  tout  à  coup  un  orage  éclata  et  quelques-uns  des  conseil- 
lers de  révèque  furent  frappés  de  la  foudre  :  ce  qu'on  considéra  comme 
un  châtiment  céleste. 

3.  Ces  évêques  sont  énumérés  dans  le  Liber  ponti/icalis,  II,  89. 

4.  Per  dies  singulos  conflictum  summi  certaminis  cum  sanclissimo  prœsule 
[Serge  II)  omnibusque  episcopis  et  omnibus  optimalibus  nostris  atque  pro- 
ceribus  ipse  Drogo,  archiepiscopus  Metensis  a?cclesia^,  commovebat.  /c/.,  ibid. 

5.  Vita  Sergii,  chap.  1.^.  Liber  pontificalis,  II,  90. 

6.  La  vie  de  Serge  a  interverti  ici  les  faits,  comme  le  remarque  fort 
judicieusement  M.  l'abbé  Duchesne,  note  8,  Le  pape  prêta  d'abord  serment, 


118  CH.    PFISTER 

Drogon  lui-même  obtint  à  Rome  une  dignité  nouvelle.  Il  fut 
nommé  vicaire  pour  les  Gaules  et  les  Germanies,  vicarius  Gallia- 
jmm  Gcnnaniarumque partibus  ^.  Une  pareille  dignité  avait  été 
possédée,  ce  semble,  par  saint  Boniface,  puis  par  Chrodegang,  l'un 
des  prédécesseurs  de  Drog-on  sur  le  siège  de  Metz,  enfin  par  Wil- 
chaire,  archevêque  de  Sens-.  Quelles  attributions  étaient  attachées 
à  ce  titre  ?  La  circulaire  que  Serge  II  adressa  aussitôt  après 
cette  nomination  au  clergé  transalpin  nous  les  fait  connaître  3. 
Drogon  devait  être  au  delà  des  Alpes  le  représentant  direct  du 
pape.  Serge,  ne  pouvant  être  présent  partout,  délègue  ses  pou- 
voirs en  Germanie  et  en  Gaule  à  son  vicaire.  Toutes  les  affaires 
ecclésiastiques  seront  examinées  par  ce  vicaire  ;  tous  les 
évêques  lui  doivent  en  conséquence  obéissance  :  «  Il  est  conve- 
nable que  celui  qui  travaille  pour  tous  soit  soutenu  par  le  secours 
de  tous  '*.  »  Le  vicaire  réunira  au  delà  des  monts  des  synodes 
généraux  ;  les  synodes  provinciaux  lui  feront  connaître  les  déci- 
sions prises  par  eux.  Tout  chrétien,  avant  de  recourir  au  pape, 
s'adressera  d'abord  au  vicaire.  Condamné  par  son  évêque, 
il  en  appellera  en  seconde  instance  au  vicaire;  en  troisième 
instance  seulement,  au  souverain  pontife.  Drogon  exami- 
nera la  conduite  et  les  mœurs  des  évêques  et  des  abbés  de 
toute  la  région  de  Gaule  et   de  Germanie  ;   il   réprimandera    les 


puis  eut  lieu  le  couronnement  de  Louis.  L'ordre  des  événements  est  fort 
bien  indiqué  par  Prudence  de  Troyes  dans  \e?,  Annales  bertiniani.  lllotharius 
filium  suum  Illudowicum  Romam  cum  Drogone  Mediomatricorum  episcopo 
dirigit,  acturos  ne  deinceps  decedenti  apostolico  quisquam  illic  praeter  sui 
jussionem  missorumque  suorum  prœsentiam  ordineturantistes.  Qui  Romani 
venientes  honorifice  suscepti  sunt,  peractoque  negotio,  Hlodowicum  pontifex 
romanus  unctione  in  regem  consecratum  cingulo  decoravit.  Adon  de  Vienne 
{Scriptores,  II,  322)  parle  à  tort  d'une  consécration  impériale  de  Louis;  la 
même  erreur  est  commise  dans  le  Chronicon  sancti  Benigni,  éd.  Bougaud 
et  Garnier  [Analecta  divionensia,  p.  8o). 

1.  Ce  titre  est  indiqué  par  Prudence,  Annales  bertiniani,  année  844,  éd. 
Waitz,  p.  30. 

2.  Sur  cette  question,  voir  un  article  de  l'abbé  Duchesne,  Wilchaire  de 
Sens,  archevêque  des  Gaules  dans  le  Bulletin  de  la  Société  archéologique  de 
Sens,  t.  XVII,  p.  15-19.  Cf.  l'extrait  qui  a  été  donné  dans  le  Journal  de  la 
Société  d'archéologie  lorraine,  1896,  p.  85. 

3.  Jaffé,  n°  2586.  La  lettre  éditée  de  nouveau  par  Hirscli-Gereuth,  Epis- 
tolse  karolini  œvi,  t.  III,  p.  583. 

4.  Decet  ut,  qui  pro  omnibus  laborat,  cunctorum  subsidio  fulciatur. 


l'aRCHEVÊQIE    DF    METZ    DROGON  119 

coupables  ^  Un  nouveau  degré  était  ainsi  créé  dans  la  hiérar- 
chie catholique  :  entre  le  pape  et  les  prélats  transalpins  s'inter- 
posait le  vicaire  pontifical  ;  et  l'on  s'explique  que  lépitaphe  de 
Drogon  lui  donne  le  titre  :  primas  cis  Alpes  ~. 

Drogon  avait  aussi  des  attributions  politiques  dont  parle,  d'une 
façon  un  peu  plus  vague,  la  lettre  de  Serge  II.  A  lui  de  mainte- 
nir la  concorde  entre  les  trois  frères  qui  se  sont  divisé  l'empire 
carolingien.  ((  Si  1  un  d'eux  suivait  le  prince  de  discorde  et  vio- 
lait la  paix  catholique,  nous  veillerons  à  le  châtier,  avec  l'aide 
de  Dieu,  conformément  aux  autorités  canoniques  ^.  »  En  confé- 
rant cette  dignité  à  Drogon,  le  pape  réservait  tous  les  droits  de 
l'église  de  Rome  et  aussi  ceux  de  son  très  cher  fils  spirituel,  le 
seigneur  Lothaire,  grand  empereur  ^  ;  mais  aucune  réserve  de 
ce  genre  n'était  faite  pour  les  droits  des  deux  autres  frères, 
Louis  le  Germanique  et  Charles  le  Chauve. 

En  nommant  Drogon  son  vicaire,  le  pape  consacrait  en 
quelque  sorte  le  titre  d'archevêque  et  c'est  sans  doute  à  ce 
moment  qu'il  lui  conféra  le pallium^. 

Evidemment  Drogon  n'eût  point  accepté  une  semblable 
dignité,  s'il  n'avait  point  été  assuré  d'avance  de  l'assentiment 
de  l'empereur  Lothaire.  La  nomination  de  Drogon  se  rattachait 
à  la  politique  générale  de  ce  prince.  Lothaire,  fort  de  son  titre 
d'empereur,  ne  se  résignait  pas  à  ne  régner  que  sur  un  tronçon 
d'Etat  ;  il  songeait  à  revendiquer  une  sorte  de  prééminence  et  de 
suzeraineté  sur  les  royaumes  de  ses  deux  jeunes  frères.  Le  pape 


1.  Tous  ces  faits  mentionnés  dans  la  lettre  de  Serge  II.  Chrodegang  avait 
eu  encore  un  autre  pouvoir.  Paul  Diacre  nous  dit  dans  les  Gesta  episcopo- 
rum  Mettensium  dans  Pertz,  Scriptores,  I,  p.  267.  «  Hic  consecravit  episco- 
pos  quanti  plurimos  per  diversas  civitates.  »  Il  a  donc  consacré  les  évèques 
dans  les  cités  situées  hors  de  la  province  de  Trêves.  Cf.  la  note  de  Fabbé 
Duchesne,  Liber  pontificalis,  I,  p.  463 

2.  Cf.  infra,  p.  124,  n.  2. 

3.  Quod  si  eorum  quilibet  post  discordisp  principem  abire  maluerit,  nec 
catholica  fuerit  pace  contentas,  hune  merito,  Deo  auxiliante,  canonicis 
auctoritatibus,  prout  melius  possumus,  castigare  studemus.  L.  c. 

4.  Salvo  in  omnibus  hujus  universalis  Romanœ  sedis  primatu  nostrique 
prsesulatus  honore,  vigoreque  et  exaltatione  carissimi  ac  spiritualis  filii  nos- 
tri  domni  Hlotarii  magni  imperatoris. 

5.  Chrodegrang  avait  été  de  même  décoré  du  pallium.  Note  de  l'abbé 
Duchesne,  Liber  ponlificalis,  I,  461,  n.  63. 


120  CH.    PFISTER 

.soumettait  l'église  de  Gaule  et  de  Germanie  à  l'un  de  ses  prélats  ; 
il  proclamait  que,  par-dessus  la  division  des  royaumes,  l'église 
chrétienne  conservait  son  unité.  Par  Drogon,  Lothaire  pouvait 
ainsi  exercer  une  autorité  spirituelle  sur  les  royaumes  voisins  ; 
et  n'était-ce  pas  là  un  moyen  de  faire  valoir  un  jour  d'autres  pré- 
tentions •  ? 

Mais  les  évêques  de  Louis  le  Germanique  et  de  Charles  le 
Chauve  accepteront-ils  l'autorité  de  Drogon,  et  ces  deux  sou- 
verains eux-mêmes  ne  protesteront-ils  pas  contre  une  semblable 
nomination?  En  octobre  844,  les  trois  frères  se  réunirent  à  Thion- 
ville.  Ils  renouvelèrent  leurs  promesses  d'amitié  et  de  concorde, 
et  s'engagèrent  à  se  fournir  aide  réciproque,  pour  aplanir  toute 
difficulté  -.  Pendant  que  les  grands  laïques  délibéraient,  les 
évêques  se  formèrent  en  synode  au  village  de  Yûtz,  sur  la  rive 
droite  de  la  Moselle.  Il  y  avait  là  sans  doute  des  prélats  de 
Gaule  et  de  Germanie  ;  et  d'un  commun  accord  la  présidence  de 
l'assemblée  fut  offerte  à  Drogon  ^.  Mais  il  ne  faudrait  pas  con- 
clure de  ce  fait  que  le  vicariat  de  lévêque  de  Metz  fût  reconnu. 
Le  synode  se  tenait  au  royaume  de  Lothaire  et  au  diocèse  de 
Metz  ;  on  ne  pouvait  pas  ne  pas  choisir  l'évêque  du  lieu  qui  était 
le  principal  ministre  de  l'empereur.  Les  prélats  invitèrent  les 
souverains  à  pourvoir  les  sièges  épiscopaux  qui  étaient  vacants, 
à  écarter  des  monastères  les  abbés  laïques  et  à  mettre  à  leur  tête 
des  ecclésiastiques  ;  ils  rappelèrent  les  anciennes  prescriptions 
contre  ceux  qui  pillaient  les  églises  et  commettaient  toutes  sortes 
de  brigandages  ^.  Quand  ils  se  séparèrent,  la  question  des  pou- 
voirs de  Drogon  n'était  pas  encore  réglée. 

1.  Peut-être  M.  Parisot,  dans  son  très  remarquable  ouvrage:  Le  royaume 
de  Lorraine  sous  les  Carolingiens,  croit-il  trop  à  la  modération  de  Lothaire, 
p.  31.  —  Lothaire  à  ce  moment  même  priait  Serge  II  de  rétablir  sur  leurs 
sièges  les  archevêques  de  Reims  et  de  Narbonne,  Ebbon  et  Barthélémy, 
qui  en  avaient  été  chassés  à  cause  de  lui  en  835.  Sans  doute,  il  voulait  surtout 
réparer  le  mal  que  ces  prélats  avaient  souffert  pour  lui  ;  mais  n'avait-il  pas 
Tarrière-pensée  de  pouvoir  exercer  par  eux  une  véritable  influence  dans  le 
royaume  de  Charles  le  Chauve?  Serge  II  n'osa  passer  outre  ;  il  accoi'da  seu- 
lement à  ces  prélats  le  droit  de  communier  avec  les  laïques.  Vita  Sergii, 
chap.  XVI. 

2.  Sur  cette  réunion  de  Thionville,  Ann.  bertin.  de  Prudence,  année  844. 

3.  Cui  synodo  Drogo  Mettensis  episcopus  prsesedit.  Préambule  des 
canons  de  ce  concile,  Capitularia,  éd.  Boretius,  II,  112. 

4.  Capitularia,  l.  c. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  121 

Les  évêques  de  la  France  occidentale  la  mirent  sur  le  tapis 
dans  un  synode  qui  fut  réuni  au  mois  do  décembre  suivant  k 
Ver  *,  sous  la  présidence  de  l'évèque  de  Poitiers  Ebroin,  archi- 
chapelain  de  Charles  le  Chauve.  Ils  n'osèrent  se  prononcer  ni 
pour  ni  contre  le  vicariat  de  Drogon.  S'ils  se  déclaraient  favo- 
rables à  l'évèque  de  Metz,  ils  contrecarraient  la  politique  de  leur 
souverain  Charles  ;  eux-mêmes  du  reste  n'étaient  pas  disposés  à 
tolérer  l'ingérence  dans  leurs  atTaires  d'un  prélat  appartenant  à 
un  royaume  étranger.  Mais  s'ils  se  montraient  hostiles,  ils 
violaient  formellement  un  ordre  que  le  pape  leur  avait  donné. 
Ils  déclarèrent  donc  qu'il  fallait  attendre,  avant  de  se  prononcer 
sur  une  affaire  aussi  grave,  que  s'assemblât  un  grand  concile  de 
prélats  de  la  Gaule  et  de  la  Germanie  ;  à  celui-ci  il  appartiendrait 
de  décider  ^.  Ils  ajoutèrent  que,  si  cette  dignité  devait  être  établie, 
il  n'y  avait  personne  à  qui  elle  conviendrait  davantage  qu'à 
Drogon,  prêtre  éminent,  attaché  à  la  famille  des  rois  par  des  liens 
d'une  proche  parenté.  Et  même  à  cette  déclaration,  ils  mettaient 
une  réserve  :  Si  non  alla,  qiiam  quae  prœtenditur,  latet  causa  ■^  ; 
s'il  n'y  a  point  k  cette  nomination  d'autre  motif  que  celui  qu'on 
allègue. 

Les  évêques  de  l'Allemagne  ne  paraissent  point  s'être  occupés 
du  vicariat  de  Drogon  ;  en  tout  cas,  le  synode  général  de  prélats 
gaulois  et  germains  ne  se  réunit  jamais.  Drogon  dut  renoncer  à 
être  un  intermédiaire  entre  le  pape  et  le  clergé  cisalpin.  Il  n'eut 
pas  en  réalité  ce  qu'il  ambitionnait.  «  Quod  affecta  amhiit, 
effectu  non  hahiiit  »,  suivant  le  mot  d'Hincmar  '*.  Il  ne  voulut 
pas  créer  un  schisme  dans  l'église,  et  il  ne  chercha  pas  à  imposer 
son  autorité  spirituelle  dans  les  royaumes  de  Louis  le  Germa- 
nique et  de  Charles  le  Chauve  ^. 

1.  Sans  doute  Ver,  canton  de  Nanteuil,  arrondissement  de  Senlis,  Oise. 

2.  Canon  H.  De  prselatione  reverendissimi  Drogonis  defînire  aliud  non 
audemus,  nisi  expectandum,  quam  maximus  cogi  potest,  Gallise  Germa- 
nia^que  conventum,  et  in  eo  metropolitanorum  reliquorumque  antistitum 
inquirendum  esse  consensum,  cui  resistere  nec  volumus  nec  valemus.  Les 
canons  sont  publiés  dans  Boretius,  II,  381. 

3.  Suite  du  canon  cité. 

4.  De  Jure  melmpolitanorum,  c.  35.  Migae,  Patrologie  latine,  t.  CXXVI, 
col.  206. 

5.  Hincmar  continue  :  «  et  quod  efïïcaciœ  usu,  non  consentientibus  quibus 
intererat,  obtinere  non  potuit,  patientissime,  ut  eum  decuit,  toleravit,  ne  scan- 


122  CH.    PFISTER 

Si  Drogon  renonça  à  ce  pouvoir  ecclésiastique,  on  peut  tou- 
tefois supposer  qu'il  fit  tous  ses  efforts  pour  maintenir  la  concorde 
entre  les  trois  frères  et  pour  faire  régner  la  paix.  Selon  toute 
vraisemblance,  il  prépara  les  entrevues  où  les  souverains  pre- 
naient des  mesures  générales  pour  la  protection  du  regnum 
Francorum.  Il  était  le  médiateur  naturel  entre  ses  neveux.  Aussi 
n'est-il  pas  étonnant  qu'on  ait  songé  k  lui  pour  aplanir  un  grand 
différend  entre  Lothaire  et  Charles  le  Chauve.  Le  premier  pré- 
tendait toujours  faire  conférer  le  siège  de  Reims  à  Ebbon  qui 
l'avait  perdu  à  cause  de  lui  ;  sans  doute,  Louis  le  Germanique  lui 
avait  attribué  dans  l'intervalle  l'évêché  de  Hildesheim  ;  mais 
l'empereur  et  le  prélat  jugeaient  la  compensation  insuffisante  ; 
Lothaire  s'adressa  au  pape  Serge  II  en  faveur  d'Ebbon.  D'un 
autre  côté,  Hincmar,  protégé  par  Charles  le  Chauve,  venait  en 
avril  845  d'être  choisi  comme  métropolitain  de  Reims.  Le  souve- 
rain pontife  fort  embarrassé  ordonna  la  réunion  à  Trêves  d'un 
concile  chargé  de  se  prononcer  entre  Ebbon  et  Hincmar.  Y  devaient 
siéger  les  légats  du  pape,  le  métropolitain  de  Rouen  Guntbold  et 
les  archevêques  Drogon  de  Metz,  Hetti  de  Trêves  et  Otger  de 
Mayence  i.  Mais  le  concile  ne  se  réunit  pas,  sans  doute  parce  que 

(lalum  fratribus  et  consacerdotibus  generans,  schisma  in  sanclam  ecclesiam 
introduceret.  —  Cf.  Schrôrs,  Hinkmar,  Erzhischof  von  Reims,  p.  369-370. 
—  S'il  fallait  en  croire  une  lettre  tirée  de  la  Collectio  britannica  epislolarum 
Leonis  IVei  tout  récement  rééditée  dans  les  Epistolx  karoliniœvi,  III,  p.  591, 
l'empereur  Lothaire  aurait  demandé  un  peu  plus  tard  pour  Hincmar, 
archevêque  de  Reims,  le  droit  de  revêtir  quotidiennement  le  pallium,  et  le 
vicariat  du  Saint-Siège  au  delà  des  Alpes.  Le  pape  aurait  accordé  la  pre- 
mière demande,  mais  aurait  repoussé  la  seconde,  parce  que,  disait-il,  cette 
dignité  avait  déjà  été  accordée  à  Drogon  qui  était  encore  vivant.  M.  Parisot 
a  fort  bien  montré,  p.  739,  ce  que  cette  lettre  contient  d'invraisemblances. 
Comment  admettre  que  Lothaire  ait  sollicité  ce  vicariat  pour  un  évêque 
habitant  hors  de  son  royaume  et  qui  certainement  un  jour  ou  l'autre  se 
serait  retourné  contre  lui?  Nous  ajoutons  à  ses  arguments  un  autre  tiré  du 
De  Jure  metropolitanorum.  Hincmar  félicite  Drogon  d'avoir  renoncé  à 
l'exercice  de  sa  charge  et  il  ajoute,  faisant  allusion  à  Anségise  de  Sens, 
en  faveur  de  qui  Jean  VIII  avait  rétabli  un  vicariat  en  Gaule  et  Germanie 
(Jafîé,  n"  30321.  "  Quem  lantae  generositatis  ac  dignitatis  virum  quisque 
nostrûm  imitari  debuerat.  "Cette  phrase  serait  bien  singulière,  si  l'arche- 
vêque de  Reims  lui-même  avait  convoité  le  vicariat.  —  En  conséquence, 
jusqu'à  nouvel  ordre,  il  faut  tenir  comme  suspecte  la  Collectio  britannica 
qu'£wald  a  signalée  dans  le  Xeues  Archiv.,  t.  V. 

1.  Obtinuit  tandem  apud  piissimum  Leonem  papam,  ut  daret  ei  judices 
suse  vicissitudinis,  Drogonem  episcopum,  Otgarium  archiepiscopum,  Hetti 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  123 

Hincmar  ne  voulut  pas  se  présenter  ;  Guntbold  réunit  sur  ces 
entrefaites  une  assemblée  à  Paris,  et  ce  fut  au  tour  d'Ebbon  de 
la  récuser  1.  En  fait,  Hincmar  garda  son  sièg-e,  et  peut-être  Dro- 
gon  s'en  afïlig-ea-t-il,  ne  se  souvenant  plus  du  synode  de  Thion- 
ville  ;  tant  est  grande  la  contradiction  humaine,  quand  les 
maîtres  varient  ! 

Drogon  survécut  à  Lothaire.  L'empereur,  miné  par  la  mala- 
die et  repassant  en  sa  mémoire  toutes  ses  fautes  passées,  s'était 
retiré  à  Fabbaye  de  Prûm  et  y  avait  rendu  le  dernier  soupir,  le 
29  septembre  855  -.  L'archevêque  de  Metz  devenait  sujet  du 
jeune  Lothaire  II,  et  il  put  encore  voir  les  discordes  qui  écla- 
tèrent entre  celui-ci  et  ses  frères  Louis,  roi  d'Italie  et  empereur, 
et  Charles,  roi  de  Provence  •^.  Sans  doute,  un  tel  spectacle 
remplit  son  cœur  de  tristesse,  et,  frappé  dans  ses  affections  les 
plus  chères,  il  quitta  cette  terre  sans  regret,  quoiqu'il  ne  fût  âgé 
encore  que  de  cinquante-quatre  ans.  Il  mourut  par  accident.  Il 
s'était  rendu,  pour  goûter  les  douceurs  du  repos,  dans  une  villa 
dépendant  de  l'abbaye  Saint-Pierre  de  Luxeuil,  sur  les  bords  de 
l'Ognon,  et  nommée  Himeriacum  ^.  Là,  tandis  qu'il  se  livrait 
au  plaisir  de  la  pêche  à  la  ligne,  il  tomba  dans  le  ruisseau  ^  et  périt 
le  8  décembre  "^  855  "^ .  On  ramena  son  corps  à  Metz  où  il  fut  enterré 

archiepiscopum  et  Gunbaldum  archiepiscopum.  iV^/va^/o  clericorum  Remen- 
siiim  dans  Bouquet,  VII,  280  D.  On  a  écrit  à  tort  Léon  au  lieu  de  Serge. 
Cf.  la  lettre  de  Lothaire  à  Léon  IV  de  851,  dans  Bouquet,  VII,  o66. 

1.  lîincmar,  Epistola.  ad  Nicolnum  dans  Wi^ne,  Patrologie  latine,  CXXVI, 
col.  82. 

2.  Dûmmler,  Geschichte  des  ostfrânkischen  Reiches,  I,  391-392;  Parisot, 
69  et  76. 

3.  Parisot,  88-89. 

4.  Catalogus  episcoporum  Mettensium  dans  Pertz,  Scriplores,  II,  p.  269. 
Le  nom  est  écrit  de  même,  Pertz,  Scriptores,  XIII,  305.  Ailleurs,  on 
trouve  Numeriacum;  Historia  sancti  Arnulfi  Metiensis.  Scinplores ,  XXIV, 
529.  M.  Stephen  Leroy  dans  la  Bévue  d'Ardenne  et  d'Argonne,  7«  année 
(1899-1900),  p.  86,  a  identifié  cette  localité  avec  Amerey,  hameau  dépen- 
dant de  la  commune  de  Xertigny,  Vosges.  Mais  Amerey  est  loin  de 
rOgnon  ;  le  hameau  n'est  arrosé  que  par  un  tout  petit  ruisseau,  affluent  du 
Conay  et  sous-afïluent  de  la  Saône.  Nous  préférerions  songer  à  Marnay, 
arrondissement  de  Gray,  Haute-Saône. 

5.  Adson,  Acta  sancti  Wandelherfi.  BoUandistes,  1. 1  de  mai,  éd.  d^ Venise, 
p.  280.  Cf.  Pertz,  Scriptores,  XV,  p.  1174. 

6.  Le  jour  est  indiqué  dans  le  catalogue  des  évêques  de  Metz  (voir  infra, 
p.  141,n.3)etcitédansleLi7)errjtede  Remiremont,  N'eues  A rchiv,  t.  XIX,  p.  70. 

7.  L'année  dans  les  Annales  necrologici  Fuldenses.  Scriptores,  XIII,  177. 


124  CH.    PFISTER 

le  14  décembre  dans  l'ég-lise  de  l'apôtre  Saint-Jean  ou  Saint- 
Arnoul'  au  milieu  de  la  consternation  g-énérale.  Le  jour  où  périt 
ce  dernier  fils  du  grand  Charles,  fut  un  jour  de  deuil  public.  Sur 
sa  tombe,  on  grava  plus  tard  une  pompeuse  épitaphe  2. 


IV 


Nous  avons  exposé  le  rôle  politique  de  Drogon.  C'est  aux 
affaires  générales  du  royaume  franc  qu'il  consacra  la  meilleure 
partie  de  son  activité.  Mais  il  ne  négligea  point  les  intérêts  de 
l'Eglise  chrétienne  ;  et  encore  qu'il  dût  souvent  abandonner  sa 
cité  épiscopale  de  Metz,  il  ne  la  sacrifia  point;  bien  au  contraire, 
toujours  il  travailla  pour  elle. 

Drogon  assista  aux  grands  synodes  qui  furent  réunis  sous 
Louis  le  Pieux  et  Lothaire,  pour  réformer  l'église.  Il  fut  présent 
en  juin  829  au  concile  qui  siégea  dans  le  cloître  Saint-Alban  de 
Mayence  -^  et  qui  se  prononça  sur  un  différend  entre  l'abbé  de 
Fulda  Rhaban  Maur  et  son   moine    Gotschalk  ^.    Les  conciles 


Les  A?inales  Alemannici  donnent  836  {Scriplores,  I,  oO)  ;  mais  les  dates  sont 
toutes  déplacées  dans  cet  écrit.  Par  inadvertance,  l'auteur  de  VHistoria 
sancti  Arnulfi  (Scriptores,  XXIV,  .j37)  a  écrit  813.  Le  Chronicon  Suevicum 
universale  (Scriptores,  XIII,  6.^y  mentionne  sa  mort  avec  celle  du  pape 
Léon  IV,  de  Rhaban  Maur.  de  l'empereur  Lothaire. 

1.  Caialogus  episcoporum  Mettensium,  l.  c.  L'église  de  Saint-Jean  prenait 
dès  cette  époque  le  nom  de  Saint-Arnoul. 

2.  Conditur  hoc  busto  presul  Drogo,  marmore  sculpto, 

Spiritus  in  requie  letus  ovat  Abrahe. 
Filius  hic  Magni  Karoli  fuit  imperatoris, 

Vir  plus  et  prudens,  vir  probitate  cluens. 
Aule  regalis  moderator,  pastor  ovilis 

Métis  et  ecclesiae,  jure  pater  patrie. 
Hic  presul,  preses,  dominus  pri masque  cis  Alpes  ; 

Ejus  judicio  pacta  fuit  regio. 
Iste  Glodesindis  solempniter  ossa  levavit 

Condigneque  loco  condidit  eximio. 

Brower,  Annales  Trevirenses,  I,  410;  Pertz,  Scriptores,  XXIV,  545. 

3.  Sa  présence  est  attestée  par  la  liste  que  nous  ont  laissée  les  Centuria- 
teurs  de  Magdebourg  d'après  les  Epistolse  Fuldenses.  Epistolse  karolini  œvi, 
III,  329. 

4.  lbid.,lU,  330.  Simson,  I,  313-314. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  125 

de  Thionville  de  83^  et  de  Yûtz  de  844  qu'il  présida,  prirent, 
comme  nous  l'avons  vu,  des  mesures  importantes  afin  de  rame- 
ner l'ordre  dans  l'église  troublée  '. 

On  sig-nale  aussi  sa  présence  aux  principales  solennités  reli- 
gieuses. En  823  ou  826,  il  assiste  à  la  dédicace  de  l'église  du 
monastère  de  Saint-Quentin-en-Vermandois  ^.  Quand  Louis  le 
Pieux  eut  créé  une  métropole  religieuse  à  Hambourg,  quand  il  eut 
montré  au  prélat  de  ce  siège  comme  tâche  sublime  la  conversion 
au  christianisme  du  Danemarck  et  de  la  Scandinavie,  Drogon 
fut  chargé  de  consacrer  Anskaire  ^.  La  cérémonie  eut  lieu  sans 
doute  en  mai  834,  après  que  Drogon  eut  reçu  le  titre  d'archi- 
chapelain  ^;  elle  s'accomplit  en  présence  des  métropolitains  Ebbon 
de  Reims,  Hetti  de  Trêves,  Otger  de  Mayence,  et  avec  l'autori- 
sation des  prélats  Ilelmgaud  de  Verden  et  Willerich  de  Brème, 
au  détriment  desquels  le  nouveau  diocèse  était  formé.  Le  roi 
accorda  à  l'archevêché  de  Hambourg  le  bien  de  Thourout  en 
Flandre,  exemption  pour  ses  hommes  du  service  militaire,  pro- 
tection royale  et  immunité  ^.  Ce  fut  un  grand  honneur  pour  Dro- 
gon d'attacher  son  nom  à  cet  acte  si  important.  Drogon  entretint 
aussi  une   correspondance  assez  suivie  avec    Hincmar,   sur   les 


1.  Cf.  supra,  p.  110  et  120 

2.  Le  fait  n'est  pas  très  sûr.  L'église  de  Saint-Quentin  fut  achevée  en 
826,  d'après  les  Annales  Sancti  Quinlini  Viromandensis,  Scriptores,  XVI, 
507.  L'auteur  d'un  sermon  in  fuinulatione  sancti  Quintini  place  la  dédicace 
en  825  et  ajoute  qu'elle  fut  faite  par  l'abbé  Hugue  et  l'évêque  de  Metz 
Drogon,  Scriptores,  XV,  272,  n.  9  ;  mais,  comme  en  82o  llugue  n'était  pas 
encore  à  Saint-Quentin,  il  y  sans  doute  confusion. 

3.  Ad  hanc  ergo  sedem  dominum  et  patrem  nostrum  sanctissimum 
Anskarium  praedictus  imperator  [Louis)  consecrari  fecit  archiepiscopum  per 
manus  Drogonis  Mettensis  prœsulis  et  summœ  sanctaeque  palatinse  dignitatis 
tune  archicapellani.  Vita  Anskarii  dans  Pertz,  Scriptores,  II,  698.  Le  même 
fait  répété  d'api'ès  la  vie  d'Anskaire,  dans  Adam  de  Brème,  Gesta  Hambur- 
gensis  ecclesiœ  pontificum,  Scriptores,  VII,  291. 

4.  Nous  nous  séparons  sur  ce  point  de  Dehio,  Geschichle  des  Erzhislhunis 
Ilamburg-Bremen,  appendice  I,  p.  34  et  de  Dûmmler,  I,  276,  qui  placent 
cette  consécration  en  831.  Mais  Drogon  n'eut  qualité  pour  présider  à  une 
telle  cérémonie  que  le  jour  où  il  fut  archichapelain. 

5.  Le  diplôme,  daté  du  15  mai  834,  tel  que  nous  le  possédons,  est  incon- 
testablemenl  faux.  Cf.  Sickel,  t.  II,  p.  414  ;  Koppmann,  Die  âllesten  Urkun- 
den  des  Erzbisthunis  Ilamburg-Bremen  ;  Mûhlbacher,  n"  928.  Mais  le  faus- 
saire a  calqué  une  pièce  authentique  ;  nous  croyons  qu'il  a  emprunté  à 
celle-ci  la  date;  et  sans  doute  c'est  en  mai  834  que  la  consécration  a  eu  lieu. 


126  cil.    PFISTER 

'  aifaires  des  deux  églises  :  Hincmar  lui  demanda  qu'il   lui  gardât 
toujours  une  amitié  fidèle  K 

Lévèque  de  Metz  fut  mêlé  aux  grandes  controverses  qui  agi- 
taient en  son  temps  l'Eglise  chrétienne.  Un  ancien  diacre  de  Metz, 
Amalaire,  s'était  beaucoup  intéressé  aux  questions  liturgiques. 
Il  voulait  mettre  en  harmonie  les  divers  antiphonaires,  en  pre- 
nant pour  base  celui  de  l'Eglise  romaine,  et  il  composa  son  de 
ecclesiasticis  officiis  en  quatre  livres  où  il  s'efforçait  d'interpréter 
allégoriquement  les  cérémonies  du  culte  ~.  L'œuvre  est  dédiée  à 
l'empereur  Louis.  Vers  828,  il  se  rendit  à  Rome  près  du  pape 
Grégoire  IV  pour  se  procurer  des  antiphonaires  romains  3,  et,  à 
la  suite  de  ce  voyage,  il  remania  son  œuvre  '*.  Quand  l'arche- 
vêque de  Lyon,  Agobard,  eut  été  déposé  de  son  siège,  Amalaire 
fut  chargé  d'administrer  le  diocèse  ;  les  partisans  de  l'ancien  prélat 
d'accuser  aussitôt  le  nouveau  d'hérésie.  En  vain  celui-ci  défendit 
ses  doctrines  dans  un  synode  diocésain,  trois  jours  durant  ■'.  Un 
diacre  de  Lyon,  Florus,  —  le  poète  qui  a  déploré  en  termes  si 
énergiques  le  partage  de  1  empire  carolingien  —  dénonça  ses 
théories  au  concile  de  Thionville  de  83o  ^  ;  mais  à  ce  moment  où 
Louis  le  Pieux  venait  d'être  rétabli  sur  le  trône,  l'accusation  ne 
rencontra  aucune  faveur.  Florus  revint  à  la  charge  dans  un  écrit 
véhément  adressé  aux  évêques  Drogon  de  Metz,  Hetti  de  Trêves, 
Aldric  du  Mans,  Albéric  de  Langres,  Rhaban  Maur  de  Fulda  '^ . 
Il  s'adressait  à  eux  à  cause  de  leur  foi,  de  leur  piété,  de  leur 
science,  du  rang  élevé  qu'ils  occupaient  dans  l'Eglise,  et  aussi 
de  l'affection  qu'ils  avaient  pour  le  siège  de   Lyon  ^.    Sur  cette 

1.  Flodoard,  Ilistoria  Rernensis  ecclesise  (Pertz,  Scriptores,  XIII,  517.) 

2.  Voir  Migne,  Patrologie  latine,  t.  CV. 

3.  C'est  lui-même  qui  nous  apprend  ce  détail  dans  le  Prologue  d'un  de 
ses  autres  ouvrages  :  Deordine  antiphonarii,  Migne,  l.  c.,p.  1243. 

4.  Préface  du  de  ecclesiasticis  officiis.  Il  ne  trouva  point  d'antiphonaire  à 
Rome,  mais  eut  le  bonheur  d'en  découvrir  un  à  l'abbaye  de  Corbie.  Il 
interrogea  aussi  à  Rome  l'archidiacre  Théodore. 

5.  Tous  ces  faits  connus  par  l'écrit  de  Florus  dans  Mansi,  XIV,  col.  663- 
664. 

6.  Ihid.  Sancto  et  venerabili  concilio  apud  Theodinis  villam  habito. 

7.  La  lettre  est  rééditée  dans  les  Epislolœ  karolini  sévi,  III,  267.  Cf.  Mansi, 
XIV,  663. 

8.  Idcirco  enim  ad  vos,  o  Domini  et  patres  beatissimi,  qui  et  dignitatis 
culmine  et  fidei  siuceritate  et  Dei  timoré  et  scientiae  probitate  prsecellistis 
et  Lugdunensi  ecclesiae  quidem  familiarius  obstricti  estis,  querelam  banc 
credidi  deferendam.  Epistolse,  III,  267-268. 


l'archevêque   de    METZ    DROGON  127 

dénonciation,  Amalaire  fut  traduit  devant  un  concile  à  Quierzy, 
en  septembre  838.  On  lui  demanda  où  il  avait  trouvé  ces 
doctrines  et  il  répondit  avec  orgueil  :  «  Dans  mon  esprit  K  » 
Elles  n'en  furent  pas  moins  condamnées,  et  Amalaire  paraît 
s'être  soumis  2.  Drog-on,  ce  semble,  a  pris  part  à  la  réunion  de 
Quierzy,  sans  pourtant  prendre  la  défense  de  l'ancien  clerc 
messin;  l'archichapelain  ne  devait  point  aimer  qu'on  ébranlât 
le  principe  d'autorité. 

Une  autre  controverse  qui  éclata  en  ce  moment  dans  la  chré- 
tienté se  rapportait  aux  chorévêques.  Les  chorévêques  qui  avaient 
le  droit  de  consacrer  les  ég-lises  et  les  saintes  huiles  et  de  distri- 
buer le  sacrement  de  la  confirmation  étaient  d'utiles  auxiliaires  de 
l'évéque,  surtout  dans  les  diocèses  très  étendus  et  aux  époques 
où  la  maladie  ou  toute  autre  cause  empêchait  le  prélat  en 
titre  de  remplir  lui-même  les  fonctions  de  son  ministère  ^.  Il 
paraît  bien  que  chaque  chorévêque  avait  sous  ses  ordres  une  par- 
tie déterminée  de  l'évêché  ^.  Les  chorévêques  existaient  surtout 
en  Allemagne  et  dans  les  régions  de  l'est  de  la  Gaule.  Un  choré- 
vêque de  Trêves,  Thégan,  devint  l'historien  de  Louis  le  Pieux  ;  et, 
au  nord  du  diocèse  de  Strasbourg,  un  autre,  Lantfried,  déployait 
une  grande  activité  '^.  A  Metz,  Drogon  dut  avoir  recours  à  ces 
aides,  alors  que  les  affaires  de  l'Etat  le  retenaient  à  la  cour. 
Aussi  se  déclara-t-il  hautement  partisan  de  cette  institution  ; 
mais  celle-ci  était  alors  battue  en  brèche  par  quelques-uns  de 
ses  confrères  :  beaucoup  de  chorévêques  ne  cherchaient-ils  pas  à 
s'affranchir  de  la  tutelle  épiscopale?  et  les  capitulaires  et  les 
canons  de  concile  durent  les  rappeler  à  l'obéissance  ^.  Des  prélats 
de  la  Gaule  occidentale  allèrent  même  plus  loin  ;  ils  affectaient 

1.  Mansi,  XIV,  col.  743. 

2.  Simson,  II,  185-187.  Amalaire  mourut  entre  80O  et  800  et  il  fut  enterré 
à  l'église  Saint-Arnoul  de  Metz.  Cf.  llauck,  Kirchengeschichfe  Deutschlands, 
II,  504,  n.   4;  Mônchemeier,  Amalar  von  Metz,  Munster  i.  W,  1893. 

3.  Cf.  Weizsàcker,  Z>e7'  Kanipf  r/egen  den  Chorepiskopat,  18o9;  Diimmler, 
I,  313. 

4.  Ebbon  de  Reims  écrit  :  Chorepiscopi  ministerium  est  omnem  sacer- 
dotalem  totius  regionis  sihi  commissae  conversationem  corrigere  atque 
dirigere.  Sirmond.  Opéra,  IV,  3oO. 

5.  Nous  retrouverons  son  nom  infra,  p.  135. 

6.  Admonitio  generalis  (789),  c.  9.  Ut  corepiscopi  cognoscant  modum 
suum  et  nihil  faciant  absque  licentia  episcopi  in  cujus  parrochia  habitant. 
Boretius,  I,  54. 


128  eu.    PFISTER 

de  ne  tenir  aucun  compte  des  cérémonies  présidées  par  les  cho- 
révêques  ;  ils  consacraient  de  nouveau  les  prêtres  déjà  consacrés 
par  eux  ;  ils  bénissaient  une  seconde  fois  les  églises.  Un  jour 
que  Drogon  se  trouvait  à  Fulda  ',  il  s'entretint  de  toutes  ces 
questions  avec  l'abbé  Rhaban  Maur  :  et,  à  sa  prière,  celui-ci 
écrivit,  sous  forme  de  lettre  à  Drogon,  un  véritable  traité  en  faveur 
des  chorévêques,  s'élevant  contre  la  manière  d'agir  des  évêques 
occidentaux  -.  Ce  traité  ^  n'empêcha  point  la  décadence  de  cette 
institution  :  les  chorévêques  furent  condamnés,  quelque  temps 
plus  tard,  par  un  synode  tenu  à  Metz  même  ^  et  ils  disparurent 
peu  à  peu. 

Drogon,  tout  en  s'occupant  des  intérêts  généraux  de  l'église 
chrétienne,  était  attentif  à  tout  ce  qui  se  passait  en  son  diocèse. 
Sans  doute,  il  était  souvent  absent  et  laissait  aux  chorévêques  le 
soin  de  remplir  les  fonctions  pastorales  ;  sans  doute  encore  il 
affectait  parfois  à  des  affaires  temporelles  les  revenus  de  son 
évêché  et  de  ses  abbayes  ^;  mais,  tout  compte  fait,  l'église  mes- 
sine n'eut  point  à  se  plaindre  de  son  administration.  Depuis  791 
jusqu'en  818,  le  siège  de  Metz  avait  été  vacant;  le  pontificat  de 
Gundulf  qui  dura  de  818  à  823  avait  été  assez  insignifiant  '^;  à  son 
entrée,  on  demanda  à  Drogon  «  de  relever  l'église  Saint-Etienne 
et  de  lui  rendre  son  ancienne  prospérité  '  ».  La  tâche  était  assez 
difficile,  mais  le  prélat  y  réussit.  Le  siège  de  Saint-Etienne  jeta 
de  nouveau   à   son  époque    un    éclat  très    vif    que   rehaussa    la 

1.  Début  de  la  lettre  de  Rhaban  Maur  :  Postqua?n  per  nos  transeuntes 
abislis... 

2.  Nous  avons  de  cette  lettre  un  manuscrit  tout  à  fait  contemporain. 
Bibl.  nationale,  fonds  latin,  n°  2443  ;  ce  manuscrit  a  appartenu  au  chorévêque 
Théotmar,  ami  de  Rhaban  Maur.  Fac-similé  dans  les  Epistolse  karolini  œvi, 
III,  431.  La  lettre  dans  Mansi,  XVI,  872  et  Epistolse  karolini  œvi,  l.  c. 

3.  Cette  lettre  a  été  éci'ite  avant  842,  puisqu"à  cette  date  Rhaban  Maur 
devint  archevêque  de  Mayence.  L'ouvrage  est  mentionné  par  le  moine 
Rodolphe  :  quorum  lopusculorum)  ununïest  de  corepiscoporum  ordinatione, 
super  quo  ad  Drugonemarchiepiscopum  scripsit  librum  unum.  Miracùla  sanc- 
torinn  in  Fuldenses  ecclesias  translatorum^  dans  Pertz,  Scriplores,  XV,  340. 

4.  Vacuum  est  atque  inane  quidquid  in  summi  sacerdotii  chorepiscopi 
egerunt  ministerio.  Mansi,  XVIII,  80. 

5.  Cf.  infra,  p.  131. 

6.  Catalofjus  episcoporum  Mettensium,  Scriplores,  II,  269.  On  ne  put  faire 
d'autre  éloge  de  Gundulf  que  celui-ci  :  «  conversatione  et  fide  veneraadus.  >> 

7.  Cf.  supra,  p.  104. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  1  29 

dignité  d'archichapelain  '.  Metz,  chérie  des  empereurs  Louis   et 
Lothaire,  balança  la  gloire   d'Aix-la-Chapelle. 

Drog-on  cumula  avec  sa  dignité  épiscopale  celle  d'abbé  d'un 
assez  grand  nombre  de  monastères.  Aux  portes  de  la  ville  de 
Metz  s'étendait  la  grande  abbaye  construite  en  l'honneur  de  saint 
Jean  l'Evangéliste  et  qui,  dans  la  suite,  a  pris  le  nom  de 
Saint-Arnoul.  Drogon  s'empara  de  l'abbaye  ;  il  unit  perpé- 
tuellement le  titre  abbatial  à  l'évêché  de  Metz  2;  et  il  s'appli- 
qua à  enrichir  le  monastère.  Nous  avons  vu  déjà  comment 
Lothaire  P^le  13  août  840,  Charles  le  Chauve,  le  24  février  8i2, 
confirmèrent  à  cette  maison  le  village  de  Remilly  3.  Le  27  décembre 
848,  un  certain  Anselme  lui  accorda  divers  biens  qu'il  avait  acquis 
par  yente  sur  les  bords  de  l'Orne  au  Image  de  Gandrange  ^  : 
mais  Drogon  s'empressa  de  rendre  ces  biens  au  donateur  à  titre 
de  précaire  "',  et  il  y  ajouta  sous  les  mêmes  conditions  des  pos- 
sessions à  Erzange  et  à  Weymerange  et  des  vignes  au  pays  de 
Metz,  à  Maizières  et  à  Saint -Julien,  provenant  des  biens  du  mo- 
nastère, d'autres  encore  appartenant  à  la  cathédrale  de  Metz  ; 
tous  ces  biens  devaient  faire  retour  à  l'abbaye  et  à  l'évêché  au 
bout  de  deux  générations  ;  ils  ne  devaient  être  possédés  que 
par  Anselme,  ses  enfants,  ou,  si  Dieu  ne  lui  en  accordait  point, 
ses  neveux;  et  encore  x\nselme  s'engageait-il  à  payer  un  cens  de 
six  deniers  à  Saint-Arnoul,  six  autres  deniers  à  Saint-Etienne  ;  et 
ce  cens  devait  être  doublé  à  la  seconde  génération.  Il  arrivait  ainsi 
souvent  que  des  individus,  pour  cultiver  des  terres  plus  nom- 
breuses, dépouillaient  leurs  descendants;  et  les  monastères,  en 
abandonnant  provisoirement  quelques  biens,  préparaient  pour  un 


1.  Sigebert  de  Gembloux,  Vif  a  Deoderici,  I,  dans  Pertz,  ScjHptores,  IV, 
469,  félicitera  Metz  d'avoir  eu  un  prélat  de  telle  naissance. 

2.  Tel  nous  paraît  être  le  sens  de  cette  phrase  :  uhi  domniis  ac  senior 
noster  Drogo,  urhis  Metensis  archiepiscopus...  perpetualiter  funcjil  o/ficium, 
dans  la  charte  d'Anselme  citée  n.  4. 

3.  Cf.  supra,  p.  iio  et  116. 

4.  Histoire  de  Metz  par  les  Bénédictins,  t.  III,  Preuves,  p.  25.  Gandrange 
[Goderingus)  au  canton  de  Thionville.  Fac-similé  lithographique  de  l'Ecole 
des  Chartes,  n°  21. 

b.  Ibid.,  p.  26.  Fac-similé,  n°  21  h.  Les  identifications  faites  par  nous  ne 
sont  pas  sûres.  Erzange  et  Weymerange,  canton  de  Thionville  ;  les  deux 
autres  localités  autour  de  Metz. 

Mélanges  Paul  Fabre.  9 


130  en.    PFISTEH 

avenir  plus  ou  moins  éloigné  Tacquisition  de  vastes  domaines  '  : 
mais  souvent  ce  calcul  était  déjoué  et  les  biens  promis  n'étaient 
point  restitués.  Nous  savons  encore  que  Drogon  fît  agrandir 
l'église  Saint-Arnoul  et  qu'il  commença  la  construction  du  cloître  ; 
mais  la  mort  l'empêcha  de  terminer  cette  construction  '^. 

Une  autre  abbaye  du  diocèse  fut  directement  gouvernée  par 
Drogon  :  c'était  la  grande  abbaye  de  Gorze  qu'avait  fondée  l'un 
de  ses  prédécesseurs  Ghrodegang,  et  où  avait  été  déposé  le  corps 
du  saint  martyr  Gorgon.  A  la  mort  de  l'abbé  Halduin  '^,  Drogon 
garda  pour  lui  le  titre  abbatial.  Il  fît  aussi,  au  nom  de  Gorze,  un 
certain  nombre  de  contrats  de  précaire  ;  en  848,  Fredelave  don- 
nait à  Gorze  ses  biens  dont  le  Scarponais,  dispersés  dans  les  trois 
finages  de  Rembercourt-sur-Mad,  de  Charny  et  de  Jaulny  ^  ; 
mais  immédiatement  il  obtint  ces  biens  en  bénéfice  avec  d'autres 
qui  dépendaient  de  l'église  Saint-Etienne,  les  uns  dans  le 
pagus  MosUnse,  au  fînage  d'Augny,  à  Argesyngas^  Sismerin- 
gas  et  Berfinerengas,  les  autres  au  Scarponais,  à  ^^'aville  et  in 
fine  Betheniaga  et  in  fine  Xuroninse  et  in  Villare  -K  Le  20  mars 
849,  son  vassal  Ogulf  céda  de  même  à  Gorze  des  manses  in  ter- 
mina Ligoniaga  Bauleniaga  ;  on  les  lui  rendit  en  bénéfice  avec  des 
biens  à  Xonville,  Waville  et  Pagny^.  Signalons  encore  qu'en  851, 
Drogon  fit  au  nom  de  Gorze  un  échange  avec  son  vassal  Alsad. 
Celui-ci  lui  céda  un  certain  nombre  de  manses  à  Beaumont-sur- 

1.  Sur  ces  actes  voir  Fustel  de  Coulanges,  Le  bénéfice  et  le  patronat. 

2.  Charte  de  l'évêque  Adalbéron  le""  pour  Saint-Arnoul  dans  Meurisse, 
Histoire  des  evesques  de  Metz,  p.  307.  Cf.  D""  Wickmann,  Adalhero  7"  dans 
le  Jahrhuch  der  Gesellschaft  fur  lothrinçjische  Geschichte  und  Altertums- 
kunde,    111,  p.  174.  L'original  de  cette  charte  est  aux  archives  de  Lorraine. 

3.  Haldoin  est  encore  mentionné  comme  abbé  de  Gorze  en  83o.  D'Her- 
bomez,  Cartulaire  de  Gorze  dans  les  Mettensia,  II,  p.  87,  n"  49. 

4.  Les  trois  endroits  au  canton  de  Thiaucourt,  Meurthe-et-Moselle.  His- 
toire de  Metz,  Preuves,  111,  17.  Cartulaire  de  Gorze,  p.  89,  n"  50. 

0,  Cartulaire  de  Gorze,  n°  51.  Augny,  au  canton  de  Metz;  Waville,  au 
canton  de  Gorze.  Les  autres  localités  ne  sont  pas  faciles  à  identifier.  Nous 
proposons  pour  Argesyngas,  Achain,  cant.  de  Château-Salins;  pour  Sisme- 
ringas,  Hémering,  au  canton  de  Gros-Tenquin  ;  pour  Bertineringas,  Ber- 
méring,  au  canton  d'Albestroff.  Le  ruisseau  de  Soiron,  sur  le  territoire  de 
Waville,  rappelle  le  finis  Xuroninsis.  Nous  devons  une  partie  de  ces  com- 
munications à  M.  Louis  Davillé. 

6.  Histoire  de  Metz.  Preuves,  111,  28.  Cartulaire,  n°  52.  Xonville 
(SioneLv7/a),  canton  de  Gorze;  Pagny-sur-Moselle  [Patriniago).  c.  de  Pont- 
à-Mousson,  Meurthe. 


l'aKCIIEVÈQUE    de    METZ    DROGON  131 

Orne  dans  la  Woëvre  ;  Drog-on  lui  livra  à  Arnaville  sur  le  Mad 
un  manse,  une  vigne  et  un  moulin  ^  Tous  ces  échanges  et  ces 
donations  ne  furent  pas  favorables  à  Gorze.  Drogon,  pour  se  pro- 
curer des  vassaux  fidèles,  livrait  les  biens  du  monastère  ;  et  le 
mal  s'accrut,  quand,  après  la  mort  de  l'archevêque,  le  roi 
Lothaire  II  mit  à  la  tête  de  l'abbaye  un  laïque,  le  comte  Bivin  2. 
II  fallut  toute  l'énergie  du  successeur  de  Drogon  sur  le  siège  de 
Metz,  Advence,  pour  rétablir  l'ordre.  Soutenu  par  un  concile  tenu 
à  Metz  en  863,  il  poursuivit  la  restitution  de  tous  les  biens  enle- 
vés :  il  rappela  en  termes  discrets  la  conduite  de  l'archichape- 
lain  :  ((  Aux  temps  de  notre  prédécesseur,  le  monastère  de  Gorze 
a  supporté  de  grandes  pertes  ;  et  nous  ne  pouvons  rappeler  sans 
douleur  que  le  saint  bataillon  des  moines  avait  à  peine  de  quoi 
se  nourrir  -^  » 

Quant  aux  monastères  de  son  diocèse  qui  n'étaient  pas  placés 
sous  son  commandement  temporel,  Drogon  y  exerça  une  surveil- 
lance active  et  s'efforçait  de  les  rendre  prospères.  Au  début  du 
vii^  siècle,  Glossinde,  née  d'une  illustre  famille,  avait  fondé  à 
Metz,  à  quelque  distance  de  la  porte  Serpenoise ,  un  monastère  de 
femmes  où  cherchèrent  asile  un  grand  nombre  de  religieuses  ^. 
Glossinde,  peu  de  temps  après  sa  mort,  fut  honorée  comme  une 
sainte  ;  on  l'enterra  d'abord  à  l'église  Saint-Jean,  nommée  plus  tard 
Saint-Arnoul  ;  mais  on  ramena  bientôt  son  corps  dans  une  petite 
chapelle,  dépendant  de  son  abbaye  et  située  au  milieu  du  cime- 
tière des  moniales.  Comme  sur  son  tombeau  des  miracles  se  pro- 
duisirent, Drogon  résolut  de  lever  le  corps  et  de  le  transporter  dans 

1.  Histoire  de  Metz,  Preuves,  III,  29.  Cartulaire,  n°  54.  Beaumont-sur- 
Orne  [Bihonis  mons,  supra  fluvium  Orna),  c.  de  Charny,  Meuse  ;  Arnaville, 
c.  de  Thiaucourt,  Meurthe-et-Moselle.  Arnaville  doit  probablement  son  nom 
à  l'évêque  de  Metz,  Arnald.  Sur  cette  charte  de  Drogon,  voir  un  bon  article 
de  Louis  Davillc,  Les  origines  du  village  d' Arnaville  dans  le  Journal  de 
la  Société  d' archéologie  lorraine,  1900,  p.  196-197. 

2.  Abbé  Chaussier,  U abbaye  de  Gorze,  p.  30. 

3.  Cartulaire  de  Gorze,  n°  60.  Monasterium,  temporibus  antecessoris 
nostri,  hue  illucque  rerum  suarum  scissionem  pertulit...  in  tantum,  quod 
sine  dolore  proferre  nequimus,  ut  vix  sacrum  monachorum  agmen  victus 
necessitatem  haberet. 

4.  La  vie  de  sainte  Glossinde  a  été  écrite  au  x«  siècle  par  Jean,  abbé  de 
Saint-Arnoul  ;  celui-ci  nous  a  laissé  aussi  une  histoire  des  translations  des 
reliques.  Cf.  Mabillon,  Acta  sanctorum  ordinis  sancti  Benedicti  seculi  H, 
p.  1040  (éd.  de  Venise)  ;  seculi  IV,  pars  L,  p.  415. 


132  CII.    PFISTER 

l'ég-lise  même  du  couvent  ;  la  cérémonie  eut  lieu  au  milieu  d'un 
grand  concours  de  peuple,  le  14  mars  830  '.  Drogon  lui-même 
y  présida  2. 

En  dehors  même  de  son  diocèse  de  Metz,  Drogon  avait  un  cer- 
tain nombre  dabbayes  ou  de  prieurés  qui  dépendaient  de  lui  au 
temporel  et  qui  relevaient  au  spirituel  de  l'évêque  du  ressort. 
Au  diocèse  de  Toul,  le  prieuré  de  Varangé ville,  à  petite  distance 
de  Nancy  et  que  la  Meurthe  sépare  de  Saint-Xicolas-de-Port,  était 
une  dépendance  de  Gorze.  Quand  on  amena  de  Rome  les 
ossements  de  saint  Gorgon,  le  cortège  dut  s'arrêter  à  Varangé- 
ville  ;  mais  on  ne  put  soulever  la  châsse,  malgré  les  etîorts  les 
plus  énergiques,  jusqu'à  ce  que  le  village  eût  été  cédé  à  Gorze  ^; 
à  l'endroit  même  oii  ce  miracle  s'était  produit,  on  éleva  le  prieuré. 
Drogon  augmenta  ses  biens  ;  un  certain  Géroart  lui  céda  deux 
manses  à  ^^arangéville  et  il  lui  donna  en  échange  des  biens  à  Vic- 
sur-Seille  '\  L'évêque  de  Toul,  Frothaire  se  plaignit  un  jour  assez 
vivement  à  Drogon  que  les  moines  du  prieuré  ne  reconnussent  pas 
son  autorité  spirituelle  :  «  Des  moines  y  demeurent  sans  ma  per- 
mission. Mais  parce  que  j'ai  grandi  au  milieu  d  eux  au  monas- 
tère de  Gorze,  j'ai  jusqu'ici  supporté  cette  irrégularité  ^.  » 

Frothaire  avait  contre  l'évêque  de  Metz  des  griefs  plus  grands. 
Charlemagne  avait  cédé  à  l'un  des  prédécesseurs  de  Drogon,  Angil- 
ramne,  lagrande  abbaye  de  Senones,  fondée  par  le  roi  Ghildéric  IK^ 

1.  La  date  de  Tannée  est  donnée  pai'  la  seconde  translation.  Celle-ci 
ajoute  qu'en  830  :  «  hanc  sedem  Metensem  Drogo...  jam  per  annum  tuebatur 
octavum  )>,  ce  qui  est  exact  ;  seulement  elle  le  fait  à  tort  déjà  en  830  vicaire 
apostolique.  Le  jour  est  celui  où  Ion  avait  l'habitude  de  célébrer  cette  trans- 
lation. Cf.  Histoire  de  Metz,  I,  343.  Dans  Vllisloria  sancti  Arnulfi  Mettensis 
dans  Pertz,  Scriptores,  XXV,  533,  on  a  embrouillé  les  diverses  translations 
de  sainte  Glossinde.  Cf.  Gesta  episcoporuin  Mettensium  dans  Pertz,  Scrip- 
tores, X.  641  ;  Chronicon  universale  Metteuse,  Scriptores,  XXIV,  305. 

2.  Translatio  sanctœ  Glodésindis,  l.  c. 

3.  Historia  translationis  sancti  Gorgunii  dans  Mabillon,  Acta  sanctorum 
ordinis  sancti  Benedicti  seculi  IV,  2®  {partie,  p.  206. 

4.  D'Herbomez,  Cartulaire  de  Gorze,  n"  53,  p.  95. 

5.  Est  preeterea  alia  vestrse  dominationis  cella  sita  in  Warengisi  villa, 
quam  etiam  monachi  sine  mea  licentia  inhabitare  noscuntur.  Sed  quia 
inter  eos  me  constat  adoievisse,  in  cenobio  videlicet  Gorzensi,  hec  ut 
cumque  mea  parvitas  tolérât.  Frotharii  episcopi  epistolœ  dans  Pertz,  Epis- 
tolœ  karolini  œvi,  III,  295. 

6.  Richer,  Chronicon  monasterii  Senonensis,  II,  J,  dans  Pertz,  Scriptores, 
XXV,  269.  Cf.  dom  Calmet,  Histoire  de  VaJjhaye  de  Senones,  éd.  Dinago 
(Saint-Dié)  ou  Chevallier  (Epinal). 


l'archevêque  de  metz  drogon  133 

et  qui,  avec  Saint-Dié,  Etival,  Moyenmoiitier  et  Bonmoûtier,  for- 
mait dans  la  vallée  supérieure  de  laMeurthe  une  croix  mystique. 
Pendant  qu'un  certain  Erlefroi  ^  g'ouvernait  cette  maison,  les 
moines  refusèrent  d'obéir  à  Frothaire,  qui  était  pourtant  leur  chef 
spirituel  ;  sous  prétexte  de  porter  des  réclamations  à  qui  de  droit, 
ils  quittèrent  leur  monastère  sans  la  permission  épiscopale.  Drogon 
accueillit  leurs  plaintes  :  ce  qui  causa  l'indig'nation  de  Frothaire. 
((  Vous  auriez  dû,  écrit-il  à  son  confrère,  me  faire  connaître  leurs 
griefs  et  nous  aurions  cherché  ensemble  le  moyen  d'y  porter 
remède  ~.  »  Drogon  se  borna  à  envoyer  à  Senones  des  missi  qui 
augmentèrent  la  discorde,  au  lieu  de  la  calmer  ;  les  moines  persis- 
tèrent dans  leur  rébellion;  plus  tard,  ils  profitèrent  de  leur  situa- 
tion, pour  s'affranchir  à  la  fois  de  l'autorité  de  Metz  et  de  Toul, 
et  pour  se  rattacher  directement  au  Saint-Siège,  c'est-à-dire  pour 
se  rendre  presque  indépendants  ^. 

L'évêque  de  Metz  possédait  encore  au  diocèse  de  Toul  un  cer- 
tain nombre  de  paroisses  dont  il  devait  nommer  les  prêtres  ;  mais 
Frothaire  se  plaignit  que  ces  paroisses  fussent  abandonnées; 
Drogon  négligeait  d'y  appeler  des  plehani  ;  puis  il  n'assurait  pas 
à  ces  églises  de  village  la  possession  de  quelques  manses  '%  comme 
l'exigeaient  les  capitulaires  de  Charlemagne. 

Drogon  et  Frothaire  eurent  encore  d'autres  affaires  à  traiter  en 
commun.  Un  jour,  le  prélat  de  Toul  envoya  à  son  confrère  de 
Metz  un  certain  Leutfried.  <(  Il  nous  a  demandé  un  certificat  de 
mariage,  parce  qu'il  prétend  avoir  contracté  union  auprès  de 
nous.  Mais  nous  n'avons  pas  eu  le  temps  de  faire  la  recherche 
nécessaire  et  nous  vous  en  parlerons,  quand  nous  nous  trouverons 
au  prochain  plaid  5.  »  Et  Frothaire  se  réjouit  de  revoir  bientôt 

1.  Erlefroi  est  cité  dans  les  Confraternilales  augienses.  Piper,  Liber 
confraternitatum,  p.  229. 

2.  Frothaire,  lettre  citée. 

3.  Dom  Calmet,  o.  c. 

4.-  Frothaire,  lettre  citée.  «  Denique  illud  vestrœ  paternitati  non  sileo, 
quod  quedam  vestri  juris  basilicse  in  providentia  nostra  consistunt,  qu£E 
nec  mansorum  subjectione  fulciuntur  nec  sacerdotum  prcesentia  custo- 
diuntur.  »  Sur  la  nécessité  d'attacher  des  manses  aux  églises  rurales,  cf. 
Irabart  de  la  Tour,  Les  Eglises  rurales  sous  les  Mérovingiens  et  les  Carolin- 
giens. 

5.  Frothaire.  Epislolœ,  l.  c,  p.  281.  Cette  lettre  est  adressée  episcopo 
Meftensi,  mais  sans  nom  propre.  Pourtant  il  n"est  pas  douteux  que  ce  prélat 


134  CH.    PFISTER 

Dro{^''on,  lorsque  tous  deux  se  rencontreront  à  l'ost  ;  car  le  ban 
de  g-uerre  pour  FHespérie  (l'Espagne)  vient  d'être  proclamé. 
«  Vos  paroles  résonnent  si  doucement  sur  vos  lèvres  qu'elles  sont 
à  la  fois  une  boisson  salutaire  et  un  aliment  vivifiant  '  pour  les 
entrailles  de  celui  qui  l'écoute.  »  Cette  phraséologie  tout 
onctueuse  dissimule  mal  des  différends  assez  profonds. 

Dans  l'évêché  de  Liège,  l'église  de  Metz  possédait  aussi  une 
abbaye  :  celle  de  Saint-Trond.  Le  terrain  avait  été  donné  autre- 
fois à  saint  Clou,  évêque  de  Metz  par  un  jeune  homme,  origi- 
nalité de  la  Hasbaye  et  nommé  Trudo  ou  Trond,  qui  était  venu  se 
former  aux  écoles  de  cette  ville.  Trond  avait  ensuite  fondé  sur  ce 
bien  un  monastère  -  qui  a  longtemps  dépendu  de  Metz.  Les  pré- 
lats messins  instituaient  l'abbé  choisi  au  nombre  des  moines,  ou 
bien  gardaient  eux-mêmes  le  titre  abbatial.  C'est  à  ce  dernier 
parti  que  s'arrêta  Drogon.  Le  20  juillet  837,  le  comte  Robert,  par 
un  acte  daté  du  monastère  de  Zuckingen,  donna  à  la  basilique  de 
Saint-Trond  «  à  laquelle  préside  Farchevèque  Drogon  )>  ses  pro- 
priétés d'Assent  et  vingt-quatre  esclaves  des  deux  sexes  ^.  Drogon 
n'a  pas  seulement  augmenté  les  revenus  de  cette  abbaye  :  il  lui  a 
donné  de  nombreux  joyaux  et  y  a  introduit  la  réforme  ^. 

Au  diocèse  de  Strasbourg,  deux  abbayes  relevaient  de  Drogon  : 
celles  de  Marmoutier  et  de  Neuwiller.  Toutes  deux  étaient  situées 
à  peu  de  distance  de  Saverne,  dans  une  contrée  ravissante.  Un 
biographe  écrit  :  «  Le  pays  est  fécond  par  ses  champs,  riche  par 
ses  vignes,  planté  d'arbres,  arrosé  de  sources  abondantes,  ombragé 
par  les  forêts  avec  des  prairies  parsemées  de  fleurs  ^.  »  Marmou- 

de  Metz  ne  soit  Drogon.  L'expédition  d'Espagne  dont  il  est  question  est 
vraisemblablement  celle  de  828.  Cf.  notre  étude  sur  Frothaire  dans  les 
Annales  de  l'Est,  t.  IV  (1890),  p.  309,  note. 

1.  Summe  juconditatis  in  labiis  tuis  resonabit  suavitas,  quibus  et  salutare 
audientis  visceribus  poculum  et  vitale  tribuatur  alimentum. 

2.  Vita  sancti  TruJonis  {\in^  siècle)  dans  Mabillon,  Acta  sanctorum  ordi- 
nis  sancti  Benedicti  seculi  III,  p.  1022. 

3.  Miraeus,  I,  499.  Cartulaire  de  Vabbaye  de  Saint-Trond  dans  les  chro- 
niques belges,  n°  II.  La  charte  est  reproduite  dans  les  Gesta  ahhatum  Tru- 
donensium,  Pertz,  Scriptores,  X,  373. 

4.  Iste  Drogo...  per  suam  industriam  ipsum  monasterium  monasticis  dis- 
ciplinis  devotius  inornavit,  et  pretiosis  clenodiis  et  rodditibus  largioribus 
cumulavit.  Gesta  ahhatvni    Trudonensium.  l.  c.  Cf.  p.  372  in  fine. 

5.  Vita  sancti  Adelphi.  Bollandistes,  août,  t.  VI,  p.  o09,  éd.  de  Venise. 
Pertz,  Scriptores,  XV,  294. 


l'arCIIEVÈQUE    de    METZ    DROGON  133 

tier  avait  d'abord  été  nommé  la  cella  Leohardi  du  nom  de  son 
fondateur,  et  elle  s'appela  ensuite  Mauri-monasterium^  parce 
que  Maur  fut  le  nom  d  un  de  ses  abbés  ^.  L'abbaye  étant  tom- 
bée en  décadence,  Drogon  fut  chargé  de  la  réparer  -  :  il  rebâtit 
l'église  et  y  transporta  les  reliques  de  deux  de  ses  prédécesseurs, 
Céleste  et  Auctor.  On  célèbre  cette  translation  le  7  mai  3.  Dro- 
gon  ne  prit  sans  doute  pas  le  titre  d'abbé  de  Marmoutier  ;  mais 
l'abbaye  dépendit  de  lui  au  temporel  et  il  disposa  de  son  vaste 
domaine  qu'on  appelait  la  marche  d'Aquilée. 

Le  monastère  de  Neuwiller  avait  été  créé  par  un  évêque  de 
Metz  Sigebaud  au  viu'^  siècle^  placé  sous  le  vocable  de  Saint-Pierre 
et  soumis  au  temporel  de  Metz  '-*.  Un  chorévêque  Lantfried^,  qui 
exerçait  son  ministère  en  cette  région,  déplorait  qu'elle  ne  possé- 
dât aucune  pieuse  relique  et  il  suppliait  Drogon  de  lui  permettre 
d'y  transférer  le  corps  de  son  prédécesseur,  Adelphe,  comme  on 
avait  emmené  à  Marmoutier  d  autres  reliques  vénérables.  L'arche- 
vêque y  consentit  :  n'était-ce  pas  là  un  moyen  d'asseoir  plus 
solidement  son  autorité  sur  cette  maison?  En  même  temps 
qu'Adelphe,  les  prélats  messins  se  fixaient  en  cette  belle  région. 
Pour  la  forme  seulement,  Drogon  ordonna  im  jeûne  de  trois 
jours,  afin  que  le  ciel  manifestât  sa  volonté.  La  translation  eut 
lieu  en  l'année  846,  sous  le  règne  de  Lothaire  ^,  et  naturellement 

1.  Grandidier,  Alsatia  sacra,  éd.  Ingold.  Nouvelles  œuvres  inédites,  III, 
p.  203. 

2.  On  prétend  à  tort  que  la  belle  église  romane  qu'on  admire  encore  à 
Marmoutier  remonte  à  Drogon.  Cf.  abbé  Sigrist,  Histoire  de  Vahhaye  de 
Marmoutier,  dans  la  Revue  catholique  dWlsace,  1882. 

3.  Sur  ces  deux  prélats,  voir  Bollandistes,  août,  II,  p.  536  et  octobre, 
VI,  480.  La  date  de  la  translation,  Histoire  de  Metz,  I,  432.  On  raconte 
qu'on  avait  voulu  mettre  en  tête  du  cortège  les  reliques  de  saint  Auctor; 
mais  on  ne  put  les  soulever,  avant  qu'on  eût  placé  saint  Céleste  le  premier. 
Gesta  episcoporum  Mettensium  [wi"  siècle)  dans  Pertz,  Scriptores,  X,  535. 
Chronicon  sancti  démentis,  Scriptores,  XXIV,  493. 

4.  Locus  ille  bonis  sancti  Stepbaniinscribitur.  Vita  Adelphi,  l.  c.  Cf.  Dag. 
Fischer,  Abteiund  Stadt  Neuweiler.  Saverne,  1876;  V^'^alter,  Les  régestes  de 
i abbaye  de  Neuwiller  dans  le  Bulletin  de  la  Société  des  monuments  histo- 
riques dWlsace,  1897. 

5.  Lantfried  est  mentionné  une  fois  en  qualité  de  chorévêque,  une  autre 
fois  en  qualité  d'évêque  dans  deux  chartes  des  Traditiones  Wizenburgenses, 
éd.  Zeuss,  p.  191  et  258. 

6.  La  Translatio  donne  la  date  de  846  et  le  règne  de  Louis  le  Pieux.  Mais 
nous  supposons  qu'un  copiste  aura  mal  interprété  l'initiale  L.  de  Lothaire. 


136  cil.    PFISTER 

le  cortèg'e  fut  marqué  par  les  miracles  ordinaires  :  démons  chas- 
sés, aveugles  recouvrant  la  vue,  sourds  entendant,  ennemis 
mortels  se  sentant  émus  et  se  réconciliant.  L'un  de  ces  miracles 
pourtant  contient  une  image  fort  poétique.  Lorsqu'on  passa  le 
défilé  des  Vosges,  les  sapins  s'inclinèrent  vers  la  châsse,  comme 
pour  la  saluer  i. 

Au  diocèse  de  Besancon,  enfin,  Drogon  se  fit  conférer  par  son 
neveu  l'empereur  Lothaire  la  grande  abbaye  de  Luxeuil,  la  créa- 
tion de  saint  Golomban,  Cette  abbaye  était  l'une  des  plus  riches, 
peut-être  la  plus  riche  du  royaume  central  ;  et  l'évêque  de  Metz, 
qui  devint  ici  abbé  en  titre,  en  augmenta  encore  la  prospérité. 
Grâce  à  sa  bonne  administration,  le  nombre  de  ses  manses 
s'éleva  au  chiffre  énorme  de  quinze  mille  -.  L'abbaye  de  Luxeuil 
resta,  comme  par  le  passé,  unfoyerde  vie  littéraire,  et  un  religieux 
du  nom  d'Angelome  obtint,  par  ses  écrits,  une  certaine  réputa- 
tion. A  la  demande  de  nombreux  moines  et  de  plusieurs  per- 
sonnes de  mérite,  il  entreprit  d'écrire  un  commentaire  sur  le 
livre  des  Rois,  puisque  personne  n'avait  encore,  en  son  pays, 
mené  à  bonne  fin  une  pareille  tâche  •'\  Il  avait  abordé  déjà  son 
sujet,  lorsque  Drogon  eut  connaissance  de  son  dessein.  L'abbé 
((  le  plu^  noble  et  le  plus  saint  des  hommes  ^  »  lui  donna  l'ordre 
de  continuer  l'œuvre;  et  voilà  pourquoi  Angelome  eut  le  cou- 
rage d'aller  jusqu'au  bout,  poussé  par  les  ordres  et  soutenu  par 
les  encouragements  du  pontife,  qui  était  le  propre  fils  de  Char- 
lemagne  ^  Nous  devons  ainsi  à  notre  prélat  une  œuvre  assez 
singulière  où  l'on  essaie  de  rechercher  le  sens  caché  sous  les 
phrases  du  livre  des  Rois,  où  l'on  nous  explique  par  des  allégories 

Vita  et  translatio  Adelphi,  l.  c.  Cf.  Pertz,  Scriplores,  XV,  294.  A  ce  moment, 
Ratramme  était  abbé  du  monastère.  Peut-être  est-ce  l'auteur  du  fameux 
traité  sur  l'Eucharistie. 

1.  Bollandistes,  l.  c. 

2.  Acta  sancti  Waldeherti  ahhalis-  Luxoviensia  d'Adson  (x®  siècle). 
Bollandistes,  mai,  I,  p.  277  (éd.  de  Venise).  Pertz,  Scriptorei^,  XV,  1174. 
Adson  intervertit  l'ordre  des  abbés  et  fait  de  fâcheuses  confusions  ;  mais 
nous  n'avons  aucune  raison  de  douter  de  son  témoignage. 

3.  Le  commentaire  de  Rhaban  Maur  est  par  suite  postérieur. 

4.  Quo  nihil  nobilius  nihilque  sanctius  est. 

5.  La  lettre  publiée  en  dernier  lieu  dans  les  Epistolse  karolini  sévi,  111, 
622;  l'ouvrage  Bihliotheca  patrum  Lugdunensis,  XV,  307  et  Migné,  Patro- 
lof/ie  latine,  CXV,  243. 


l'archevêque    de    METZ    DROGON  137 

les  faits  eux-mêmes  ;  la  chronique  devient  un  lo^ogriphe  qu'on 
essaie  de  déchifîrer.  A  la  rig-ueur  une  telle  méthode  peut  s'ap- 
pliquer au  Cantique  des  Cantiques  et  l'on  conçoit  qu'Ang-elome 
se  soit,  dans  la  suite,  attaqué  à  cet  ouvrage.  Il  entreprit  ce 
nouveau  travail  sur  l'ordre  exprès  que  lui  donna  l'empereur 
Lothaire,  peu  de  temps  après  la  mort  de  l'impératrice  Irmen- 
garde  i.  Mais,  pour  ne  rien  faire  contre  la  discipline  monastique, 
il  sollicita,  avant  de  prendre  la  plume,  la  permission  de  son  abbé. 
Drogon,  (c  plein  de  douceur  et  d'affabilité,  porté  à  l'enthousiasme 
pour  tout  projet  généreux  »,  non  seulement  ne  refusa  pas,  mais 
commanda  au  moine  d'entreprendre  aussitôt  cet  ouvrage,  réclamé 
par  un  empereur  pour  la  gloire  de  Dieu  :  «  augustale  opus 
et  spiritale  decus  »  ~  ;  et  ainsi  prit  naissance  un  des  nombreux 
commentaires  mystiques  du  cantique  réaliste  du  roi  Salomon. 
Déjà,  pour  Angelome,  l'époux  et  l'épouse  désignent  Jésus-Christ 
et  son  Eglise.  Ainsi  Luxeuil,  gouverné  par  Drogon,  continua  de 
mériter  un  grand  renom  littéraire.  Du  reste  le  prélat  se  plaisait 
à  séjourner  en  cette  abbaye,  pour  se  délasser  de  ses  travaux  ;  au 
milieu  des  belles  forêts  qui  l'environnent,  il  respirait  un  air  plus 
pur.  Nous  avons  déjà  raconté  qu'il  mourut  dans  une  des  pro- 
priétés  du  monastère  ■'. 

Si  à  Luxeuil  Drogon  encourageait  les  travaux  de  l'esprit,  on 
devine  qu'il  s'appliqua  à  maintenir  les  écoles  de  Metz  au  degré 
de  prospérité  qu'elles  avaient  atteint  sous  Charlemagne.  Nous 
n'avons  pas  d'ouvrage  composé  par  lui-même  ^  ;  mais  les  écrits 
que  lui  adressèrent,  outre  Angelome,  le  diacre  Florus  et  Rhaban 
Maur  nous  prouvent  qu'il  était  un  esprit  cultivé  et  qu'il  lisait 
beaucoup.  Il  aimait  la  poésie,  et  les  poètes  que  suscita  la  renais- 
sance carolingienne  ne  manquèrent  pas  de  lui  dédier  quelques 
pièces  ou  de  le  citer  dans  leurs  vers.  Walahfried  Strabon,  qui 
avait  toujours  embrassé  le  même  parti  politique  que  Drogon,  lui 

1.  Cette  princesse  mourut  le  20  mars  8nl.  Dûmmler,  I,  397. 

2.  Epistolœ  karolini  sévi,  III,  265.  Bihliolheca  patruni  Lugduncnsis,  XV, 
415.  Migne,  CXV,  551. 

3.  Cf.  supra,  p.  123.  Après  la  mort  de  Drogon,  l'abbaye  de  Luxeuil  cessa 
d'appartenir  à  l'évêché  de  Metz.  A  sa  tête  fut  placé  l'abbé  Gibard,  qui  eut 
beaucoup  à  souffrir  des  ravages  des  Normands. 

4.  Les  lettres  de  lui  publiées  dans  les  Gesta  Aldrici  c.  54  et  55  (Migne, 
Pntrolofjie  latine,  CXV,  col.  91),  sont  de  simples  formules. 


138 


en.    PFISTER 


adressa  un  long;  poème,  de  quatre-vingt-cinq  vers,  où  il  célébra 
toutes  ses  vertus. 

Hfee  sunt  prcX^cipue,  quibus  insignita  refulget 
\'irtutis  persona  tuae,  sapientia  radix, 
Ordo,  alfabiUlas,  bonitas,  patientia,  virtus, 
Vita,  gradus,  doctrina,  locus,  moderatio,  rictus, 
Zelus  amorqueDei,  fidei  insuperabile  robur, 
Religio,  ofTicium,  censura,  modestia,  gestus  '. 

iSous  supposons  que  le  versificateur,  en  faisant  cette  longue 
énumération,  était  préoccupé  davantage  de  la  quantité  des  mots 
que  de  l'expression  juste.  Un  autre  poète  plus  obscur,  Engelmode, 
nous  paraît  avoir  envoyé  à  lévêque  de  Metz  la  pièce  suivante  : 
«  Issu  par  tes  ancêtres  d'une  noble  famille  de  rois  puissants,  tu 
as  été  encore  plus  illustre  par  tes  mérites  propres.  L'âge  n'avait 
pas  encore  fait  naître  le  duvet  sur  tes  joues  et  à  peine  avais-tu 
quitté  ton  berceau,  que,  semblable  à  Phébus,  tu  as  brillé  d'un 
vif  éclat  au  milieu  de  tes  contemporains  ;  et,  par  les  mérites  de 
ton  esprit  mûr,  tu  as  égalé  les  vieillards  et  les  vétérans...  Par 
toi,  la  dignité  illustre  des  saints  pontifes  est  rehaussée.  Lorsque 
tu  eus  dédaigné  la  pourpre  des  suprêmes  honneurs  de  ce  monde, 
le  peuple  t'a  aimé  comme  un  doux  père  ;  car  tu  es  un  père  pour 
les  veuves,  la  vie  pour  les  orphelins,  la  consolation  des  affligés, 
une  espérance  sûre  pour  les  malheureux,  et,  jamais  pauvre  pour 
venir  au  secours  des  indigents,  tu  les  réchauffes  tous  en  ton  sein 
maternel  ~.  »  Lorsque  l'Irlandais  Sédulius,  réfugié  à  Liège, 
célébra  l'arrivée  en  cette  ville  de  lévêque  Francon,  il  ne  manqua 
pas  de  rappeler  le  souvenir  de  Drogon  qui  avait  été  son  maître  : 
«  Il  brille  comme  une  étoile  charmante,  notre  nouveau  prélat, 
le  grand  souci  de  Drogon  et  le  modèle  de  l'église  ;  il  brille 
comme  une  étoile  charmante  •^.  » 

Au  temps  de  Drogon,  l'Ecole  de   Metz  fut  fréquentée  par  de 

1.  Dummler,  Foetœ  hidni  œvi  Carolini,  II,  3ob. 

2.  Poetse  latini  Pevi  Carolini,  III,  59-61.  Les  vers  que  nous  traduisons 
de  cette  pièce  alambiquée  paraissent  bien  se  rapporter  à  Drogon,  comme 
Dummler  l'a  conjecturé,  note  supplémentaire,  p.  747-748. 

3.  Stella  venusta  micat,  Drogonis  maxima  cura, 

Ecclesiae  spécimen,  stella  venusta  micat. 

Ihid.,  III,  p.  185. 


l'aRCIIF.VÈOUE    de    METZ    DROGON  139 

nombreux  disciples.  On  raconte  même  que  le  jeune  Pépin,  petit- 
fils  de  Louis  le  Pieux,  celui-là  qui  sera  dépouillé  plus  tard  de 
l'héritage  paternel,  devait  venir  sur  les  bords  de  la  Moselle  pour 
s'initier  aux  arts  libéraux  '.  Quelques  élèves  de  l'école  messine 
sont  devenus  célèbres  ;  nous  avons  déjà  nommé  Amalaire  de 
Francon.  Il  faut  ajouter  à  ces  noms  celui  d'Aldric.  Tout  jeune,  il 
avait  été  recommandé  au  palais  à  Charlemagne,  puis  à  Louis  ; 
il  s'était  rendu  ensuite  aux  écoles  de  Metz  '.  L'évêque  Gundulf 
le  sacra  clerc  ;  Drog-on  l'éleva  à  la  prêtrise  ■*,  le  nomma  chef  des 
chantres  et  lui  confia  la  direction  des  écoles  ^.  Peu  après,  il  lui 
donna  la  dignité  de  primicier  de  son  église.  Un  peu  plus  tard, 
l'empereur  Louis  le  désigna  comme  son  confesseur  et  l'appela 
en  832  au  siège  du  Mans  "'.  Nous  n'avons  pas  à  parler  ici  des 
nombreux  écrits  qu'Aldric  a  répandus  dans  le  monde  ;  il 
semble  à  peu  près  prouvé  aujourd'hui  que  c'est  sous  ses  yeux 
qu'a  été  rédigée  la  fameuse  collection  des  fausses  décrétales  ^. 
Nous  mentionnerons  encore  parmi  les  élèves  de  Metz  Advence, 
qui  fut  un  des  disciples  préférés  de  Drogon  et  qui  devait  lui  suc- 
céder sur  son  siège  '. 

1.  Reginon,  Chronicon,  année  853,  éd.  Kurze,  p.  75.  «  Fuit  vero  iste  Pip- 
pinus  filius  Pippini,  filii  Ludowici  imperatoris,  de  quo  ferunt  quod  eum 
pater,  dum  adhuc  puerilis  esset  setatis,  voluerit  ad  clericatus  oflicium  pro- 
movere  ac  Drogoni  episcopo  Mettensi,  avunculo  videlicet  suo,  commendare 
erudiendum  liberalibus  simul  et  ecclesiasticis  disciplinis.  »  Avunculus  doit 
se  prendre  ici  dans  le  sens  de  grand-oncle.  Tout  le  récit  a  du  reste  un 
caractère  légendaire. 

2.  Te  nutrix  igitur  Mettis  suscepit  alendum. 
Carmina  Cenornanensia  dans  Poetœ  œvi  Carolini,  II,  625. 

3.  Sacratur  Domino,  benedicitur  atque  sacerdos 

Drogonis  manibus  prœsulis  egregii. 

Id.,  ihid.,  p.  631.  Cf.  Gesta  Aldricl  dans  Pertz,  Scriptores,  XV,  309. 

4.  Senior  cantor  sublimatur.  In  scolis,  in  quibus  vei'O  jam  magister  erat 
constitutus,  sapienter  multos  et  innumerabiles  in  artibus  erudicns.  Videns 
igitur  eum  domnus  Drogo...  multos  doctores  et  magistros  nobiles  fecisse... 
Gesta  Aldrici,  l.  c. 

5.  A  ce  propos,  Drogon  écrit  à  l'archevêque  de  Tours  Laudromne  de  con- 
sacrer Aldric.  Migne,  Patrologie  latine,  CXV,  col.  91. 

6.  Simson,  Die  Enstehung  der  Pseudo-hidorischen  Dokretalen.  Julien 
Havet,  OEuvres. 

1.  Lettre  de  Charles  le  Chauve  au  pape  Nicolas  1'=''  (Dom  Boucjuel,  VII, 
553).  Drogo...  eumdeni  venerabilem  Adventium  nutrivit,  et  domestica  fami- 
liaritate  habuit. 


140  eu.     PFISTER 

Ce  n'est  pas  seulement  les  lettres  qui  étaient  cultivées  à  Metz  ; 
la  cité  renfermait  une  excellente  école  de  chant  ecclésiastique. 
Déjà  Pépin  le  Bref  avait  fait  des  tentatives  pour  introduire 
dans  toutes  les  églises  de  Prance  le  chant  romain  et  il  avait 
été  secondé  par  le  pape  Etienne  II,  lors  du  voyage  de  celui-ci 
en  France  '.  L'archevêque  Chrodegang  avait  imposé  ce  chant  à 
son  clergé  "-.  Plus  tard,  Charlemagne  veilla  à  ce  que  le  chant  fût 
toujours  exécuté  avec  correction  et  dignité  3;  et  nul  doute  qu'à 
Metz  on  ne  suivît  ses  ordres  avec  plus  de  ponctualité  qu'ailleurs. 
La  légende  s'est  emparée  de  ce  fait  et  l'a  embelli.  On  raconta 
d'abord  que  Charles  demanda  au  pape  Hadrien  L''  des  chanteurs 
experts,  que  celui-ci  lui  dépêcha  Théodore  et  Benoît,  que  le 
premier  s'établit  à  Metz,  le  second  à  Soissons  et  que  les  clercs 
de  Gaule  et  d'Allemagne  vinrent  de  toutes  parts  s'initier  aux 
vrais  principes  dans  ces  deux  cités  ^.  Puis  le  moine  de  Saint-Gall 
confondit  tous  les  faits.  Il  rapporte  que  le  pape  Etienne  II 
envoya  en  France  douze  clercs  pour  y  enseigner  le  chant  ;  mais 
qu'à  dessein  ces  clercs  l'enseignèrent  mal  et  altérèrent  la  pure 
tradition,  pour  que  l'église  romaine  possédât  seule  une  bonne 
école  et  continuât  d'exciter  la  jalousie  des  barbares.  Charle- 
magne  averti  se  serait  plaint  au  pape  Léon  III,  et  celui-ci  aurait 
conseillé  à  l'empereur  d'envoyer  des  disciples  à  Rome.  Deux 
clercs  francs  apprirent  de  la  sorte  la  vraie  méthode  dans  la  ville 
éternelle  et  revinrent  en  Gaule.  L'un  d'eux,  sur  la  demande  de 
Drogon,  s'établit  à  Metz  et  ht  le  succès  de  son  école  ■'.  Il  y  a  ici 
une  série  d'invraisemblances  et  d'anachronismes.  Nous  relevons 
au  moins  cet  aveu  que  le  chant  grégorien  s'est  appelé  longtemps 
le  chant  messin  ''.  Nous  savons  d'ailleurs  que  Drogon  s'intéres- 


1.  Llhri  Cavolini,  I,  6,  dans  .lafTé,  Bihliolhrca  reriim  germanicarum,  VI, 
223.  Walahfrid  Strabo,  De  ecclesiasticarum  reruin  exnrdiis  et  incrementis, 
c.  2a  dans  Migne,  Pafrologie  latine,  GXIV,  957. 

2.  Paul  Diacre,  Gesta  episcoporum  Mellensium  dans  Pertz,  Scriplores,  II, 
268. 

3.  Adnionilio  generalis,  789,  c.  60  (Boretius,  I,  61).  Epislola  generalis, 
786-800,  Boretius,  I,  p.  80.  Einhard,  Vita  Karoli,  60.  «  Psallendi  discipli- 
nam  diligentissime  emendavit.   » 

4..  Additions  aux  Annales  Einhardi.  Scriptores,l,  170-171. 

5.  Gesta  Karoli,  I,  c.  10.  Cf.  Pertz,  Scriptores,  II,  725. 

6.  ^-Ecclesiastica  cantilena  dicitur  Metensis. 


L ARCHEVÈUUE  DE  METZ  DROGON  141 

sait  vivement  à  son  école  de  chant  ;  navons-nous  pas  déjà  dit 
que  le  diacre  Amalaire  partit  vers  828  pour  Rome,  y  chercher 
des  antiphonaires  i? 

On  ne  négligea  point  à  Metz  la  copie  des  manuscrits;  on 
les  orna  de  magnifiques  miniatures  ;  on  les  recouvrit  de  belles 
couvertures.  De  l'Ecole  de  Metz  sont  sortis  un  certain  nombre 
des  plus  superbes  manuscrits  du  ix''  siècle  2.  L"un  d'eux  qui 
appartient  à  l'époque  de  Drogon  mérite  d'être  cité  hors  de  pair  : 
c'est  le  fameux  sacramentaire. 

Dans  le  sacramentaire  de  Drogon,  entré  au  début  du  xix" 
siècle  à  la  Bibliothèque  nationale"  (ms.  latin,  n"  9428),  tout 
mérite  d'être  admiré  :  la  calligraphie  que  rehausse  parfois  l'éclat 
de  l'or,  les  miniatures,  les  plaques  d'ivoire  sculptées  qui  lui 
servent  de  couverture.  Les  miniatures  sont  encadrées  dans 
des  lettres  initiales  exécutées  en  couleur  avec  des  feuillages 
et  des  fleurons  d'or.  Elles  représentent  les  cérémonies  de  la 
liturgie  avec  divers  symboles  :  sacrifice  de  la  messe,  bénédiction 
des  fonts  baptismaux  et  du  saint  chrême,  baptême  ou  confirma- 
tion ;  ou  bien  elles  nous  montrent  des  sujets  bibliques  :  l'arrivée 
des  rois  Mages  à  Bethléem,  la  Vierge  portant  sur  son  giron  l'en- 

1.  Cf.  supra,  p.  126. 

2.  Aug.  Digot  [Recherches  sur  les  écoles  épiscopales  et  monastiques  de  la 
province  de  Trêves,  Congrès  scientifique  de  France,  1850,  t.  II,  368)  fait 
venir  à  Metz  sous  Drogon  le  sculpteur  et  musicien  Tuotilon,  moine  de 
Saint-Gall  ;  mais  celui-ci  appartient  à  une  époque  postérieure.  Abel,  Essai 
sur  d'anciens  ivoires  sculptés,  p.  241,  cf.  p.  142,  n.  3, fait  aussi  venir  Tuotilon 
à  Metz. 

3.  Sur  ce  manuscrit,  voir  Léopold  Delisle,  Le  cabinet  des  manuscrits,  111, 
p.  262.  Il  en  a  reproduit  un  fragment  du  fol.  38,  pi.  XXIX,  n°  1.  Le 
manuscrit  provenant  de  Metz  est  entré  à  la  Bibliothèque  nationale,  en 
novembre  1802.  —  Autres  fac-similés  :  Sylvestre,  Paléographie  universelle, 
pi.  CXXXI;  comte  de  Bastard,  Peintures  et  ornements  des  manuscrits, 
pi.  LXVII-LXXII.  Il  est  tout  à  fait  certain  que  le  manuscrit  est  de 
l'époque  de  Drogon.  Au  fol.  126,  on  lit  le  catalogue  en  vers  des  évêques  de 
Metz  qui  est  imprimé  par  Diimmler,  Poetœ  œvi  Carolini,  I,  60  et  par  IIol- 
der-Egger,  Scriptores,  XIII,  303.  A  la  suite  de  ces  vers  on  a  ajouté  en 
onciales  d'or  le  nom  de  Drogon  avec  la  date  de  sa  mort  :  «  Drogo  archiepis- 
copus  VI  idus  decembris.  »  Cette  addition  a  été  faite  peu  de  temps  après  la 
confection  du  manuscrit;  puis  on  a  écrit  bien  plus  tard  en  minuscule 
noire  les  noms  d'Advence,  Wala  et  Robert,  successeurs  de  Drogon.  Sur  la 
question  de  date,  voir  Léopold  Delisle,  Mémoires  sur  d'anciens  sacranien- 
taires  dans  les  Mémoires  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres, 
l.  XXXII,  p.  100-102. 


142 


CM.    PFISTER 


fant  Jésus,  le  massacre  des  Innocents,  la  Présentation  au 
Temple,  l'entrée  de  Jésus  à  Jérusalem  le  jour  des  Hameaux,  la 
Sainte-Cène,  la  Crucifixion,  les  saintes  femmes  devant  le  tom- 
beau du  Christ  ressuscité,  l'Ascension.  Quelques-unes  sont  des- 
tinées à  la  glorification  de  Metz.  L'artiste  a  renfermé  dans  une  de 
ses  plus  belles  lettres  la  scène  de  la  lapidation  du  premier  martyr 
Etienne  auquel  l'ég-lise  messine  est  dédiée.  Puis  il  nous  montre 
la  suite  des  miracles  attribués  à  saint  Arnoul  :  lépreux  païen 
baptisé  et  sortant  guéri  des  fonts  ;  enfant  mort  ressuscité  par  le 
prélat  qui  lui  a  fait  des  onctions  avec  les  saintes  huiles  ;  femmes 
possédées  délivrées  du  démon  par  les  prières  du  prélat^.  Tous 
ces  sujets  sont  composés  à  la  fois  avec  une  grande  netteté  et  une 
certaine  bonne  grâce  :  les  gestes  sont  précis  et  les  mouvements 
justes  2.  Ces  lettres  historiées  ne  peuvent  être  assez  commentées 
par  les  archéologues.  Ils  reproduiront  aussi  toujours  les  dix- 
huit  tableaux  charmants  qui  sont  représentés  trois  par  trois  sur 
les  plaques  d'ivoire  servant  de  couverture  au  volume-^.  Ces 
tableaux  doivent  être  contemporains  du  volume  avec  lequel  ils  ont 
le  plus  intime  rapport^.  Seulement,  l'ordre  en  semble  avoir  été 
dérangé,  quand  on  a  restauré  au  xv!!!*"  siècle  la  reliure  en  velours 
bleu  ^  L'artiste  a  voulu,  selon  toute  vraisemblance,  représenter  les 
cérémonies  liturgiques  qui  sont  décrites  au  cours  du  volume,  et 
placer  en  regard  de  chacune  d'elles  les  phases  correspondantes 


1.  Toutes  ces  lettres  historiées  ont  été  étudiées  avec  beaucoup  de  soin 
par  le  P.  Cahier,  Nouveaux  Mélanges  d'archéologie,  d'histoire  et  de  littéra- 
ture sur  le  moyen  âge.  Ivoires,  miniatures,  émaux.  Paris,  1874,  p.  114-139. 

2.  Labarte,  Histoire  des  arts  industriels,  2*=  édit.,  t.  II,  p.  207. 

3.  Ces  ivoires  ont  été  publiés  dans  le  Trésor  de  numismatique  et  de 
glyptique.  Recueil  général  de  bas-reliefs  et  d'ornements.  Paris,  1836; 
pi.  XVIII  et  XIX.  Cf.  Hausmann,  Wahn  et  Wolfram,  Lothringische  Kunstden- 
màler,  n°  58-39.  M.  Charles  Abel  (Essais  sur  d'anciens  ivoires  sculptés  de  la 
cathédrale  de  Metz  dans  les  Mémoires  de  la  Société  d'archéologie  de  la 
Moselle,  t.X,  1868,  p.  228  et  ss.)  donne  des  explications  un  peu  difTérentes  des 
nôtres.  Il  suppose  à  tort  que  l'artiste  a  voulu  représenter  Drogon  lui-même. 

4.  Je  ne  sais  pourquoi  M.  Prou  [Grande  Encyclopédie,  art.  couvertures) 
place  ces  ivoires  au  xii*'  siècle.  Sans  doute  la  reliure  première  du  manu- 
scrit a  été  modifiée;  mais  Ion  s'est  servi  des  plaques  anciennes  pour  la  cou- 
verture nouvelle.  La  suite  des  ivoires  que  nous  possédons  de  Metz,  cf.  l'art. 
d'Abel,  nous  prouve  bien  que  nous  sommes  en  présence  d'une  œuvre  du 
ix"  siècle. 

5.  Sur  cette  restauration,  Léopold  Deïisle,  Le  Cabinet  des  manuscrits,  Le. 


l'archevêque    de    METZ    DllOGON  143 

de  la  vie  du  Christ  ;  c'est  ainsi  que  nous  voyons  le  baptême  de 
Jésus  dans  les  eaux  du  Jourdain,  Jésus  serrant  dans  ses  bras  ses 
apôtres  au  jardin  des  Oliviers,  Jésus  donnant  la  bénédiction  à 
ses  disciples  qui  vont  le  quitter  ;  et  aux  deux  premiers  épisodes 
répondent  les  sacrements  du  baptême  et  de  l'ordination  '.  Mais 
bientôt  le  sculpteur  a  laissé  de  côté  ce  parallélisme,  et  il  nous 
montre  Tévêque  consacrant  une  église,  bénissant  le  saint  chrême 
le  jeudi  saint,  les  fonts  baptismaux  le  samedi  saint,  traçant  avec 
le  pouce  une  croix  sur  le  front  de  l'enfant  qu'il  vient  de  bapti- 
ser; puis  suivent  les  diverses  cérémonies  de  la  messe  :  l'évêque 
sortant  de  la  sacristie,  sinclinant  devant  l'autel,  donnant  le  bai- 
ser de  paix  à  l'un  des  prêtres  assistants,  baisant  le  livre  des 
évangiles,  écoutant  la  lecture  de  l'épître,  puis  se  tournant  vers 
l'Orient  pour  écouter  la  lecture  de  l'évangile,  recevant  les 
oblations  des  membres  du  clergé,  consacrant  le  vin  du  calice  et 
remettant  à  l'archidiacre  le  pain  bénit-. 

Parmi  les  manuscrits  précieux  qui  proviennent  de  Metz  et  qui 
ont  pu  être  exécutés  sous  la  direction  de  Drogon,  signalons 
l'Evangéliaire  dit  de  Soissons,  ms.  latin  n°  8830  à  la  Biblio- 
thèque nationale  -^  ;  un  recueil  comprenant  l'histoire  de  Paul  Orose 
et  la  guerre  de  Troie,  de  Darès  le  Phrygien  (Bibl.  de  Metz,  ms. 
n°  187);  des  extraits  d'un  commentaire  sur  le  livre  des  Rois 
[ibid.,  ms.  n°  1309  ^)  ;  mais  cette  liste  s'allongera  certainement, 

1.  Au  troisième  sujet  devait  sans  doute  correspondre  la  confirmation  qui 
n'est  pas  représentée. 

2.  Des  explications  un  peu  difTérentes  sont  données  par  Kraus,  Kunst 
und  Altertum  in  Lothringen,  p.  S78.  Cf.  Rohault  de  Fleury,  La  messe,  I,  G7  ; 
Didron,  Annales  archéologique,  XIX,  136.  Diverses  de  ces  plaques  ont  été 
souvent  reproduites  dans  les  livres  darchéologie,  le  baptême  du  Christ 
dans  l'ouvrage  cité  du  P.  Cahier,  p.  o9,  la  cérémonie  du  baptême  dans  un 
article  de  M.  Paul  Saintenoy,  Les  fonts  haplismaux  de  bois  figurés  sur  les 
hautes  lisses  de  la  cathédrale  de  Tournai  dans  le  Bulletin  de  l'Académie 
d'archéologie  de  Belgique,  t.  XXIV  (1896),  p.  748.  Voir  aussi  Bévue  de 
Fart  chrétien,  J897,  p.  401.  Cf.  Clemen,  Die  merowingische  und  karolin- 
gische  Plastik  dans  les  Jahrhûcher  des  Vereins  von  Alterlumsfreuhden  des 
Bheinlandes,  Ileft  92. 

3.  Hausmann,  Wahn  et  Wolfram,  recueil  cité,  pi.  33-38. 

4.  Catalogue  général  des  manuscrits  des  bibliothèques  publiques  des  dépar- 
tements, in-4,  t.  V.  Les  deux  manuscrits  provenant  de  la  cathédrale  de  Metz, 
sont  attribués  au  cours  du  catalogue  au  x"  siècle  par  M.  Quicherat,  et  plus 
exactement  au  ix^  siècle  par  M.  Prost  dans  la  préface,  p.  cxxv.  —  Nous  ne 
mentionnons   pas  le  beau  fragment  de    sacramentaire,  à  la    Bibliothèque 


144  CH.     l'FlSTKR 

quand  on  connaîtra  mieux  les  caractères  des  diverses  écoles 
locales  de  paléographie.  La  cathédrale  de  Metz  possédait  déjà  un 
trésor  de  livres  tout  à  fait  remarquables,  quand,  quelque  temps 
après  la  mort  de  Drogon,  Charles  le  Chauve,  le  jour  de  son  cou- 
ronnement comme  roi  de  Lorraine,  9  septembre  869,  lui  fera 
cadeau  de  ces  deux  merveilles  :  la  Bible,  écrite  par  Vivien,  abbé 
de  Saint-Martin  de  Tours  et  le  psautier  de  la  main  de  Luitard  '. 
Ainsi,  sous  lépiscopat  de  Drogon,  Metz  continua  de  se  montrer 
digne  de  son  ancienne  réputation  littéraire  et  artistique. 

A  quelque  point  de  vue  que  l'on  se  place,  Ton  ne  saurait  nier 
Timportance  du  rôle  joué  par  Drogon.  Sous  Louis  le  Pieux,  alors 
que  l'empire  carolingien  est  intact,  il  garde  au  prince  une  fidé- 
lité à  toute  épreuve  et  il  en  est  récompensé  par  la  plus  haute 
dignité  de  l'Etat,  celle  darchichapelain.  Après  le  pacte  de  Ver- 
dun, il  s'attache  à  Lothaire  et  conserve  dans  le  royaume  de  celui- 
ci  cette  importante  charge.  A  ce  moment,  il  reste  le  représentant 
vivant  de  l'ancien  principe  d'unité  ;  nommé  vicaire  du  Saint- 
Siège  au  delà  des  Alpes,  il  essaie  de  soumettre  à  son  autorité 
spirituelle  les  évêques  des  régions  où  commandent  Louis  le 
Germanique  et  Charles  le  Chauve  ;  la  tentative  échoue  et  toute 
centralisation  disparaît  : 

Pro  rege  est  regulus,  pro  regno  fragmina  regni. 

Drogon,  préoccupé  surtout  des  affaires  temporelles,  a  souvent 
fait  servir  l'Eglise  à  ses  desseins  politiques.  Si  nous  le  repré- 
sentions comme  un  grand  réformateur,  nous  donnerions  de  lui 
une  idée  trop  élevée.  Néanmoins,  il  a  pris  part  aux  polémiques 
religieuses  de  son  temps,  et  il  s'est  efforcé  de  faire  régner 
l'ordre  dans  l'Eglise  comme  dans  l'Etat.  Etant  monté  sur  le  siège 
de  Metz,  qui  venait  de  souffrir  d'une  longue   vacance,  il  lui  a 


nationale,  fonds  latin  n°  1141.  Ce  sacramentaire  provient  plutôt  de  Ju- 
mièges.  Cf.  L.  Delisle,  Mémoires  sur  d'anciens  sacramenfaires,  l.  c,  p.  147. 
1.  Voir  la  bibliographie  sur  ces  deux  manuscrits  dans  Kraus,  p.  570.  Nous 
rappelons  que  le  chapitre  de  Metz  donna  ces  deux  beaux  ouvrages  à  Col- 
bert  en  1673  et  reçut  en  échange  un  portrait  de  Louis  XIV  et  un  crucifix 
d'argent!  Avec  le  fonds  Colbert,  ils  sont  entiés  à  la  Bibliothèque  royale. 


L'AKCllEVKnL't;    DE    .MlilT;    UROGOiN  145 

rendu  son  antique  éclat  ;  il  a  agi  sur  l'imagination  populaire  par 
quelques  cérémonies  solennelles;  il  a  rattaché  par  ses  liens  plus 
étroits  à  l'évêché  des  abbayes  situées  en  des  diocèses  voisins  ;  il 
a  protégé  l'école  et,  sous  sa  direction,  ont  été  exécutés  quelques 
chefs-d'œuvre  artistiques.  Ce  tîls  de  Gharlemagne  méritait  une 
étude  spéciale.  Avec  les  lignes  de  la  figure,  il  avait  hérité  de 
son  père  —  sans  doute  à  un  degré  inférieur  —  la  puissante 
intelligence,  la  grande  piété,  l'ardente  passion  de  l'étude.  La 
frappe  est  moins  nette,  les  traits  sont  plus  elFacés,  mais  c'est 
encore  un  exemplaire  de  l'admirable  médaille. 

Christian  Pfister. 


Mélanges  Paul  Fahre.  10 


LES     COLONIES     AGRICOLES 

ET     L'OCCUPATION     DES     TEUUES     DÉSERTES 

A    LÉPOULE   CAROLINGIENNE 


S'il  est  vrai  que  l'époque  carolingienne,  au  moins  jusqu'aux 
invasions  normandes,  ait  été  une  ère  de  prospérité,  le  progrès  de 
la  richesse  fut  provoqué  surtout  par  le  progrès  de  la  culture. 
D'une  part,  il  est  certain  que  l'organisation  meilleure  des 
domaines,  une  division  plus  nette  des  manses,  l'établissement 
de  travailleurs  libres  et  l'existence  de  petites  tenures  accrurent 
le  rendement.  D'autre  part,  c  est  le  nombre  même  de  ces 
domaines  qui  s'étend.  La  Gaule  mérovingienne  était  peu  habitée. 
Les  agglomérations  rurales  étaient  échelonnées  le  long  des  voies 
romaines,  et  les  villae,  propriété  d'une  église  ou  d'un  grand, 
étaient  ordinairement  groupées  autour  du  vicus.  Dès  le  vii'^  siècle, 
commence  la  conquête  des  forêts  ou  des  landes.  Elle  est  surtout 
l'œuvre  du  monachisme.  Précédemment,  les  monastères  fondés 
par  les  évêques  se  constituaient  dans  lenceinte  ou  aux  environs 
de  la  ville  épiscopale.  Avec  les  moines  irlandais,  puis  bénédic- 
tins, les  couvents  s'établissent  dans  le  désert  :  ils  trouvent  l'indé- 
pendance dans  la  solitude.  Au  viu"  siècle,  à  l'action  des  moines 
s'ajoute  celle  du  pouvoir.  Charlemagne  fait  défricher  les  forêts 
du  lise  ^  ;  il  favorise  l'immigration  des  familles  étrangères  2;  il 
établit  les  Saxons  comme  colons  ou  comme  bénéfîciers  dans  ses 
domaines  ^.  En  778,  il  accueille  dans  la  Septimanie  les  Espagnols 

1.  Ansegiso.  Capit.  III,  c.  18. 

2.  Cap.  de  T7///.S-  :  a.  36 «   ubi   locus  fuerit  ad    stirpandum,    stirpare 

faciant  »  (Boretius,  t.  I,  p.  86).  —  Cap.  Aquisgranense  (801-813)  <<  Plan- 
lent  vineas,  faciant  pomaria  et  ubicumque  inveniiint  utiles  homines,  detur 
illis  silva  ad  stirpandum  »  (p.  172  . 

3.  Capilularia  inissorum  (802)  a.  11.  "  De  illis  Saxonibus  qui  bénéficia 
nostra  in  Francia  habent.  ,>  Id.,  p.   100. 


LES  COLOMES   AGRICOLES   A    l'ÉPOQUE  CAROLINGIENNE  147 

fugitifs  et  cette  émigration  se  poursuit  sous  son  successeur. 
Ainsi  de  toutes  parts  se  fait  la  conquête  du  sol.  Le  concile  de 
Chalon  en  811,  le  capitulaire  de  818  signalent  la  création  des 
villae  nouvelles.  Nous  avons  montré  ailleurs  le  nombre  croissant 
des  paroisses;  comme  en  d'autres  pays  et  en  d'autres  temps, 
l'expansion  économique  est  parallèle  à  l'expansion  militaire. 
Jusqu'aux  guerres  civiles  de  Louis  le  Pieux,  le  progrès  de  la 
culture  est  un  fait  général  et  continu. 

Cette  mise  en  valeur  des  terres  incultes  se  fait  sous  deux 
formes.  Ici  le  propriétaire,  roi,  église,  seigneur,  défriche  telle  ou 
telle  partie  de  son  domaine.  Il  convertit  en  manses  les  portions 
communes  ou  inoccupées,  abat  sa  forêt,  laboure  ses  pâturages. 
Il  créé  ainsi  sur  sa  terre  une  communauté  nouvelle  de  tenanciers, 
hôtes,  serfs,  colons  ;  ou  y  appelle  à  titre  de  complanteurs  les 
petits  propriétaires  libres  du  vicus.  Mais  il  demeure  toujours 
maître  de  son  bien.  Il  en  jouit  et  il  en  dispose  :  la  transformation 
de  sa  terre  n'est  qu'un  accroissement  de  son  capital.  — Là,  c'est 
le  roi  qui  cède  à  des  hommes  libres  ou  à  un  couvent  des  terres 
désertes  et  abandonnées.  Il  y  a  prise  de  possession  par  celui  qui 
cultive  et  cette  occupation  du  sol  crée  un  droit,  un  titre  spécial 
à  l'occupant  [adprisio)  ^  Nous  voudrions  étudier  la  nature  de 
ces  concessions,  fort  nombreuses  au  ix^  siècle.  M.  Waitz  les  a 
signalées,  M.  Brunner  en  a  montré  en  quelques  mots  le  caractère. 
En  France,  elles  ont  fait  l'objet  d'une  étude  plus  étendue  de 
M.  E.  Cauvet.  Nous  croyons  cependant  qu'ils  n'ont  pas  tout  dit 
et  qu'en  analysant  à  nouveau  les  documents,  nous  pouvons  y 
découvrir  quelques  faits,  quelques  usages  intéressants  pour  l'his- 
toire sociale  et  politique  des  Carolingiens. 


C'est  surtout  dans  le  midi  de  la  France,  dans  le  Vivarais,  la 
Septimanie,  la  marche  d'Espagne  que  nous  rencontrons  ce  mode 

1.  Bien  entendu,  Vadprisio  n  exclut  pas  la  donation  pure  et  simple  de 
terres  désertes  par  le  roi  ou  même  leur  concession  en  bénéfice.  Nous  pou- 
vons conclure  du  praeceplum  de  815  qu'une  partie  du  domaine  désert  a  été 
ainsi  attribuée  aux  comtes  et  aux  vassi  dominici.  Nous  n'étudions  ici  que 
le  mode  de  concession  connu  sous  le  nom  d'adprisio. 


148  IMBAKT    DE    LA    TOUR 

d  occupation  du  sol.  Pendant  près  d'un  demi-siècle,  ces  régions 
avaient  été  dévastées.  Les  invasions  arabes,  les  expéditions 
franques  de  Charles  Martel  et  de  Pépin  avaient  chan^^é  les  cam- 
pagnes en  désert  '.  Lorsque  Louis  le  Pieux  organise  la  marche 
d'Espagne  en  798,  il  la  trouve  dépeuplée  :  les  villes  même 
manquent  d'habitants  -  et  les  comtes  franks  achèvent  de  ruiner 
le  territoire.  Sur  une  foule  de  points,  l'organisation  régulière  de 
la  villa  avait  disparu.  Une  des  premières  mesures  des  Carolin- 
giens devait  être  d'appeler  des  habitants  et  de  rétablir  la  culture 
dans  ces  pays.  Les  terres  abandonnées  étaient  devenues  la  pro- 
priété du  fisc.  Une  partie  de  ce  domaine  improductif  fut  donné 
à  l'Eglise.  C'est  dans  ces  «  déserts  »  que  furent  construits,  sous 
Charlemagne  et  Louis  le  Pieux,  la  plupart  des  grands  monastères 
carolingiens  :  Cruas,  en  Vivarais,  Aniane,  Cannes,  la  Grasse, 
Arles  sur  Tech,  Montolieu,  Saint-Polycarpe,  Saint-Thibéry,  Saint- 
Hilaire,  Psalmodi,  en  Septimanie,  Conques  dans  le  Rouergue, 
les  premières  abbayes  de  la  marca  hispanica.  A  l'origine,  nous 
trouvons  une  adprisio.  Le  plus  souvent,  ce  sont  les  religieux 
qui  obtiennent  du  roi  les  terres  inoccupées  du  fisc.  Ils  y  élèvent 
une  église,  des  bâtiments,  un  four,  un  moulin,  plantent  des 
vignes,  créent  des  champs  et  des  prés  3.  La  colonie  monastique 
est  constituée.  Parfois,  comme  à  Cruas  et  à  Gellone,  c'est  le 
comte  qui  prend  l'initiative  de  la  fondation  ;  détenteur  des  terres 
du  fisc,  il  y  appelle  les  moines  et  les  établit  dans  le  pays  ^. 
Dans  le  diocèse  d'Urgel,  nous  voyons  un  monastère  fondé  par 
un  évêque  :  celui-ci  a  défriché  une  villa,  construit  une  église  qui 


1.  Les  Franks...  «  regionem  Gothicam  depopulantur  ».  Cont.  de  Frédé- 
ghaire  H.  F.,  t.  II,  p.  457.  —  Sur  le  dépeuplement  de  la  Septimanie  par  les 
Arabes  ;  cf.  Chr.  de  Moissac,  H.  F.,  t.  II,  p.  0o4.  —  Chr.  d'Adon,  id.,  ibid., 
p.  671.  — Après  la  conquête  franque,  tous  les  Arabes  à  leur  tour  sont  expul- 
sés. Ann.  Metenses,  H.  F.,  t.  V,  p.  33b. 

2.  Astronome.  Vie  de  Louis  le  Pieux,  H.  F.,  t.  VI,  p.  91. 

3.  Voyez  p.  ex.  les  diplômes  relatifs  à  Aniane.  H.  L.,  t.  II,  n°  13  (799),  à 
Arles,  id.,  ibid.,  n°  oo  (820;,  à  Montolieu,  id.,  ibid.,  n°  37  (815),  à  la  Grasse, 
id.,  ibid.,  n°  14  (v.  800j. 

4.  H.  L.,  t.  II,  n"  44.  Cruas.  «  Elporedius  comes...  subjocit  qualiter  pater 
suus  Eribertus  olim  super  fluvium  Rbodanum  in  comitalu  Vivariensi,  in 
loco  qui  vocatur  Crudatus,  qui  erat  ex  jure  fiscinostri  desertum  inveniens... 
monachos  ibidem  congregavit.  »  Cf.  id.,  ibid..  n°  16,  Gellone  (Saint-Guillem 
du  Désert;. 


LES    COLONIES    AGRICOLES    A    l'ÉPOQUE    CAROLINGIENNE  149 

devient  le  siè^e  du  couvent  '.  Ailleurs,  ce  sont  des  fidèles  réfu- 
giés dans  une  localité  déserte  qui  élèvent  un  oratoire;  des  moines 
surviennent  qui  transforment  l'oratoire  et  fondent  une  commu- 
nauté '^.  Mais,  sous  ces  formes  diverses  d'établissement,  se 
retrouve  le  même  fait  primitif  :  une  occupation  du  sol  abandonné. 
Cette  première  prise  de  possession  en  entraînait  d'autres.  Il 
était  rare  cju'une  abbaye  se  renfermât  dans  ses  limites  premières. 
Aussi  bien,  dans  les  espaces  inoccupés  où  le  monastère  s'est  établi, 
les  moines  peuvent-ils  se  tailler  des  domaines.  Et  à  leur  demande, 
la  royauté  est  généreuse.  Elle  multiplie  les  concessions,  car,  en 
réalité,  elle  ne  donne  rien,  que  des  terres  sans  valeur.  Les  moines 
occupent  d'abord  celles  qui  entourent  le  couvent.  «  Nous  vous 
«  donnons,  dit  Pépin,  dans  un  diplôme  pour  Saint-IIilaire,  les 
«  terres  désertes  qui  sont  contiguës  au  monastère.  »  Et  à  mesure 
que  grandit  la  communauté,  s'étendent  ses  prises  de  possession. 
Dans  la  donation  faite  à  Aniane,  en  799,  figurent  les  terres  de 
plusieurs  loci  et  du  fiscus  Juviniacus  •^.  En  820,  l'abbaye  d'Arles, 
fondée  à  la  fin  du  viii^  siècle,  a  déjà  construit  des  cellulae 
sur  les  terres  abandonnées  '*.  Vers  825,  les  moines  de  Sorède 
ont  acquis,  par  le  défrichement,  tout  un  territoire  que  l'em- 
pereur met  sous  sa  mainbour  \  A  la  même  époque,  les  moines 
de  la  Grasse  ont  défriché  une  partie  du  littoral  '\  De  même,  la  plu- 
part des  biens  possédés  par  l'abbaye  de  Montolieu,  sous  Charles 
le  Chauve,  de  Saint-Polycarpe,  sous  Carloman,  proviennent 
d'une  adprisio.  L'histoire  des  autres  monastères  nous  présente- 
rait des  faits  analogues.  Pendant  tout  le  ix^  siècle,  les  terres 
désertes  ou  inoccupées  du  fisc  leur  furent  libéralement  données. 
Encore  au  x'',  nous  voyons  des  monastères  de  la  marca  hispanica 
étendre  par  ce  moyen  leurs  domaines.  Tandis  que  dans  le  centre 
de  la  Gaule,  en  Aquitaine,  un  grand  nombre  d'abbayes  béné- 
dictines ont  constitué  leur  puissance  territoriale  par  des  achats, 

1.  H.  L.,t.  II,  n"  Ii8.«  Santa  Grata.  —  qualiter  praedictum  monastei*ium 
cum  cellula  sibi  subjecta,  et  villa...  Possedonius  episcopus  de  herenii  vas- 
titate  ad  culturam  frugum  perduxisset.  » 

•2.   H.  L.,  t.  II,  n»  52.  Conques. 

3.  H.  L.,  t.  II,  n"  13. 

4.  Id.,  ibid.,  n°  55. 

5.  H.  L.,  t.  II,  n»  70. 

6.  II.  L.,  t.  II,  n«  95. 


150  niBART    DE    LA    TOUR 

des  échanges,  les  donations  des  fidèles  et  l'absorption  de  la 
petite  propriété,  en  Septimanie,  dans  la  marche  d'Espagne,  la 
formation  du  patrimoine  ecclésiastique  est  due  à  d'autres  causes. 
Elle  est  surtout  l'œuvre  des  donations  royales  et  du  travail  collec- 
tif ;  dans  ces  régions,  la  communauté  religieuse  a  été  une  véri- 
table colonie  agricole  établie  par  le  pouvoir. 

Une  fois  défrichées,  les  terres  pouvaient  devenir  le  centre  d'une 
vUla,  cultivée  par  des  colons  ou  des  hôtes.  Parfois,  les  moines  y 
appellent  des  émigrants.  Souvent  aussi,  quelques  religieux  déta- 
chés du  monastère  vont  s'établir  dans  une  localité  déserte.  Ils  y 
construisent  un  oratoire,  une  cella  administrée  par  un  prévôt. 
La  colonie-mère  essaimait  et  donnait  naissance  à  de  petites  con- 
grégations qui  gravitaient  autour  d'elle.  Sous  Louis  le  Pieux,  la 
Grasse  a  établi  trois  de  ces  cellae  sur  les  bords  de  la  mer  :  Saint- 
Couat,  Cabrespine,  la  Palme.  En  800,  elle  pousse  des  moines  dans 
les  comtés  de  Vich  et  de  Gérone,  au  delà  des  Pyrénées  :  en  876, 
elle  a  trois  nouvelles  cellae  à  Bouisse,  Couiza  et  Palairac  ^  Saint- 
Hilaire,  en  844,  a  déjà  créé  trois  cellae  dans  le  pagus  du 
Roussillon  :  Saint- Martin  de  Mont  Forçat,  Vidobrès,  Val 
Vedrera  dans  les  Albères  ~.  A  la  fin  du  ix''  siècle,  Arles  possède 
sept  petites  communautés  dans  la  Cerdagne  et  le  Gonflant. 
Les  mêmes  usages  se  retrouvent  dans  les  autres  abbayes  : 
Aniane,  Caunes,  Sorède,  Montolieu,  etc.  Chacune  de  ces  cellae 
devenait  à  son  tour  un  centre  de  population  et  de  culture.  Beau- 
coup ont  donné  naissance  à  des  villages  qui  ont  persisté  jusqu'à 
nos  jours. 

Quelle  était  la  nature  des  concessions?  Les  terres  du  fisc 
étaient-elles  données  en  toute  propriété?  Nous  ne  croyons  pas 
que  les  règles  de  Vaclprisio  aient  été  différentes  pour  les  moines  et 
pour  les  laïques  :  or,  enexaminantl'étoblissement  des //fspan/,  nous 
verrons  que  la  concession  primitive  ne  conférait  pas  la  pleine  et 
entière  propriété.  Il  semble  aussi  qu'une  autorisation  spéciale  ait  été 
donnée  pourchaque  occupation  du  sol.  Nous  lisons  dans  un  diplôme 
de  Louis  le  Pieux  pour  Gellone,  que  le  comte  envoyé  par  l'empe- 
reur, détermine  l'étendue  de  raf//)r/.s/o  à  l'aide  de  croix  en  pierre  et 


1.  H.  L.,  t.  II,  n»^  29,  147,  198. 

2.  H.  L.,  t.  II,  n»  1-24. 


1 


LES    COLOMES    AliKlCf  »Lr:S    A    r/ÉPO(JLE    CAKOLINGIENXE  151 

en  suivant  des  cours  d'eaux  '.  Les  mêmes  usagées  se  retrouvercMit 
dans  Vadprisio  individuelle.  Précisément,  c'est  pour  éviter  des 
démarches  de  ce  jJi-enre,  que  les  moines  firent  insérer  dans  leurs 
diplômes  de  mainbour  ou  d'immunité  une  clause  leur  permettant 
de  s'établir  dans  tous  les  loca  déserta  qu'ils  pourraient  cultiver. 
Nous  trouvons  cette  mention  dans  un  diplôme  de  Charles 
le  Chauve  pour  Sorède,  (850)  ~.  Le  droit  d'occupation  était  ainsi 
illimité.  Mais  quelle  que  fût  l'étendue  des  territoires  concédés, 
les  monastères  demandaient  toujours  un  prseceptum  spécial 
confirmant  leur  prise  de  possession  et  mettant  les  biens  culti- 
vés, le  monastère,  ses  dépendances,  ses  cellae  sous  la  mainbour 
du  roi.  Parfois  même,  une  simple  cella  obtient  un  diplôme 
royal  3.  Les  communautés  relig-ieuses  pouvaient  toujours  craindre 
d'être  dépossédées  si  elles  n'avaient  un  titre  formel  pour  se 
défendre  et  la  protection  du  souverain  pour  se  couvrir  ^. 

On  voit  par  ces  exemples  le  rôle  et  l'importance  des  colonies 
monastiques  dans  le  repeuplement,  le  progrès  économique  de  la 
Gaule  caroling-ienne.  En  les  instituant,  les  rois  eurent  un  double 
but.  Ils  restauraient  d'abord  la  culture  et  rappelaient  la  richesse 
dans  des  provinces  dévastées.  Mais  en  contribuant  à  la  puissance 
des  monastères,  ils  affermissaient  leur  propre  puissance.  Ces 
g-randes  abbayes,  dotées  des  biens  du  fisc,  restaient  encore  entre 


1.  H.  L.,  t.  II,  n°  18  (807).  <(  Sicuta  nostro  comité  Gotielmo  per  cruces  in 
lapidibus  sculptas  seu  decursus  aquaruin  in  terminationibus  traditum  et 
assignatum  est.  » 

2.  H.  L.,t.  II,  n"  138.  <(  Cum  omnibus  aprisionibus,  quas  ex  eremivastitate 
traxerunt  simul  cum  iis  deinceps  quap  proprii  laboris  sudore  tradere  et 
excolere...  potuerint.  »  Cette  mention  ne  se  trouve  pas  dans  le  diplôme  de 
Louis  le  Pieux  (v.  82.o). 

3.  H.  L.,  t.  II,  n°  137  (v.  850).  La  celle  Saint-Clément.  Charte  de  main- 
bour pour  le  couvent  et  les  religieux...  «  quod  illud  monasterium  de  eremo 
traxissent.  » 

4.  Charlemagne,  pourAniane  (799).  Id.,  ihid.,n°  l3.(<Utneque  vosneque 
juniores  seu  successores  vestri...  de  supradicta  loca  undecumque  ad  prae- 
sens...  vestiti  esse  noscuntur,  inquietare  aut  calumpniam  generare,  necali- 
quid  exinde  contra  justitiam  asbtrahere  aul  minuere  quoquo  tempore  prae- 
sumatis.  »  Ces  clauses  n'empêchaient  pas  les  abbayes  d"ètre  dépossédées. 
On  peut  voir,  dans  la  seconde  moitié  du  ix''  siècle,  les  placifa  assez 
nombreux  où  elles  ont  à  défendre  leur  prise  de  possession  contre  les 
fonctionnaires  royaux  ou  d'autres  cultivateurs  libres.  H.  L.,  t.  II,  n°*  139 
187,  189.  etc. 


152  IMBART   DE    LA    TOUR 

leurs  mains.  Elles  tenaient  du  roi  à  la  t'ois  leur  charte  d'immu- 
nité et  leur  titre  de  possession.  La  nature  même  de  Vadprisio 
resserrait  leur  dépendance.  Le  roi  s'était  bien,  il  est  vrai,  des- 
saisi de  sa  terre,  mais  il  gardait  toujours  sur  elle  un  droit  anté- 
rieur, supérieur  et  éminent,  et  si  complète  que  fût  la  donation, 
elle  ne  mettait  jamais  entièrement  hors  de  sa  main  les  terres 
qu'il  avait  données.  11  y  eut  là  un  état  de  fait  qui  ne  fut 
jamais  bien  défini.  Ces  rapports  étroits  créés  entre  la  royauté  et 
les  monastères  de  la  Septimanie  ou  de  la  marche  d'Espagne 
expliquent  leur  sujétion,  jusqu'à  la  fin  du  x'' siècle.  Si  les  derniers 
Carolingiens  gardent  ces  abbayes  dans  leur  dépendance,  s'ils 
confirment  encore  leurs  privilèges,  c'est  que  les  moines  avaient 
besoin  d'un  acte  écrit  pour  justifier  leur  prise  de  possession  et 
d'un  témoignage  authentique  pour  répondre  aux  revendications 
des  comtes  ou  aux  attaques  des  seigneurs. 

C'est  par  une  pensée  analogue,  économique  et  politique  à 
•la  fois,  que  nous  devons  expliquer  les  concessions  faites 
à  des  laïques.  Le  roi  établit  ou  laisse  s'établir  sur  les  terres 
du  fisc  un  ou  plusieurs  émigrants.  Voilà  une  autre  forme  de 
Vadprisio  dont  nous  devons  étudier  le  caractère  et  marquer  les 
résultats. 

Nous  la  connaissons  par  quelques  diplômes  de  Louis  le  Pieux 
et  de  Charles  le  Chauve,  mais  surtout  par  quatre  constitutions 
rendues  en  faveur  des  Hispa ni  îugitiïs.  Ces  derniers,  en  effet,  sont 
presque  toujours  les  occupants.  En  778,  un  grand  nombre 
d'entre  eux  étaient  venus  s'établir  avec  leurs  comtes  dans  les 
fiscs  abandonnés  de  la  Septimanie.  Ces  migrations  des  popula- 
tions gothiques  continuèrent  pendant  toute  la  fin  du  viii''  siècle, 
même  sous  Louis  le  Pieux'.  Les  chrétiens  qui  fuyaient  la  domi- 
nation musulmane  venaient  chercher  un  abri  en  Gaule.  Le  gou- 
vernement carolingien  les  établit  à  la  frontière.  En  816,  nous 
trouvons  ces  Hispani  fugitifs  dans  les  comtés  de  Narbonne,  Car- 
cassonne,  Béziers,  Ampurias,  Roussillon,  Gérone,  Barcelone.  Au 
milieu  du  ix*  siècle,  d'autres  colons  semblent  avoir   été  établis 

1.  Boretius,  t.  I,  p.  169  (812).  Constit.  de  815  (id.,  p.  261)  «  qualiter  aliqui 
homines,  de  partibus  Hispaniae  ad  nos  confugerunt.  »  —  id.  a.  5  :  <<  tam  islis 
Hispanis  qui...  in  praedictis  locis  résident  quam  his  qui  adhuc  ad  nostram 
fidem...  confluxerint  ■>.  —  Const.  de  816  (id.,  p.  263). 


LES    COLONIES    AGRICOLES    A    l'ÉPOQUE    CAROLINGIENNE  153 

clans  les  comtés  de  Barcelone,  de  Vieil,  d'ii-g-el  K  En  881,  il 
est  encore  question  de  ces  Hispani  '-.  Il  est  donc  probable  que  le 
système  de  Yadprisio  individuelle  fut  appliqué  assez  tard.  En 
tout  cas,  ils  ne  furent  pas  les  seuls  colons,  si  les  habitants  indi- 
gènes, les  pagenses  reçurent  aussi  leur  part.  Mais  ils  furent  les 
plus  nombreux  ^.  Leur  établissement  sur  les  frontières  fut  le  plus 
fréquent  et  le  plus  naturel.  C'est  surtout  de  leur  adprisio  que 
nous  parlent  les  documents. 

Quel  est  le  caractère  de  ces  concessions  ? 

La  première  idée  qui  se  présente  à  l'esprit  est  que  ces  hommes 
établis  sur  les  terres  du  fisc  ont  pu  être  groupés  en  commu- 
nautés de  villages.  S'il  en  était  ainsi,  on  trouverait  à  côté  de  la 
propriété  individuelle,  la  propriété  collective,  celle-ci  créée  par 
une  mesure  même  de  la  loi.  Or,  si  nous  lisons  avec  soin  les 
diplômes  ou  les  capitulaires,  nous  ne  voyons  pas  qu'ils  per- 
mettent une  semblable  conclusion. 

Ces  hommes  cultivent-ils  en  commun  ?  Aucun  texte  ne  nous 
le  dit.  Nous  lisons  au  contraire  que  le  sol  est  découpé  en  par- 
celles; chacun  d'eux  a  son  lot,  portio^  et  chaque  lot  a  ses  limites  '*. 
Sur  cette  parcelle,  rémigrant  a  son  habitation  et  sans  doute  toutes 
les  dépendances  d'une  exploitation  rurale.  Lui-même  occupe  le 
sol  et  cette  prise  de  possession  réelle  seule  lui  constitue  un 
droit.  Ainsi,  ni  culture  en  commun,  ni  jouissance  indivise.  L'éta- 
blissement des  émigrants  donne  lieu  à  un  partage  et  c'est  la 
terre  même  qui  est  divisée.  Mais  il  y  a  plus;  les  lotissements  ne 

1.  Nous  trouvons  dans  le  diplôme  de  Charles  le  Chauve  pour  Saint-Vincent 
de  Besalu  (22  févr.  866;  la  mention  d'aprisionnaires  Goths  et  Gascons. 
«  Quoddam  villare...  a  quibusdam  Gothis  et  Gasconibus  exartatum  et  de 
eremi  solitudine  ad  culturam  perductum  atque  constructum.  »  H.  L.,  t.  II, 
n°  166. 

2.  H.  L.,l.  V,  n«  3. 

.3.  Une  des  réclamations  faites  à  Charlemagne  par  les  Espagnols  établis 
en  Septimanie  est  que  les  pagenses  prétendent  leur  enlever  leurs  lots  i812). 
Boretius,  t.  I,  p.  169  :  «  quod  aliqui  pagenses  fiscum  nostrum  sibi  alter 
alterius  testificant  ad  eorum  proprietatem  et  eos  exinde  expellant.  »  Ces 
hommes  étaient  peut-être  les  descendants  des  anciens  propriétaires  que  la 
conquête  arabe  avait  dépossédés. 

4.  Prœc.  de  Hispanis  1^''  janvier  81  bi  «  si  qiiispiam  eorum  in  partem  quam 
ille  ad  habitandum  sibi  occupaverat...  in  portione  sua  quam  adprisionem 
vocant  »  (Boretius,  p.  262).  Prsec.  pro  Hispanis  (Il  juin  844)  «  infra  eorum 
lerminos  vel  eorum  villas  »  iBor.,  t.  II,  p.  259). 


io4  IMBAHT    DE     LA    TOUR 

sont  pas  égaux  entre  eux   et  rinéj^alité  sociale  des  occupants  se 
traduit  par  Tinégalité  territoriale  de  leur  part. 

Parmi  ces  hommes,  les  textes  nous  sig-nalent  en  effet  des  diffé- 
rences de  condition.  Ceux  qui,  en  812,  s'adressent  à  l'empereur 
sont  de  même  origine,  mais  non  de  même  rang.  Il  y  a  parmi  eux 
deux  prêtres,  des  milites,  sans  doute  des  nobles^  de  simples  libres  K 
En  816,  le  diplôme  de  Louis  le  Pieux  nous  montre  que  les  petits, 
minores,  in/irmiores,  ne  peuvent  défendre  leur  tenure  contre  les 
usurpations  des  puissants"^.  Nous  voyons  encore  par  la  constitution 
de  l'empereur  qu'un  certain  nombre  de  ces  puissants  étaient 
venus  s'établir  en  Gaule  avec  leurs  «  hommes  »  sans  doute 
leurs  recommandés  et  leurs  serviteurs.  Le  gouvernement  caro- 
lingien tint  compte  de  ces  distinctions.  L'étendue  des  lotissements 
fut  très  variable.  Nous  trouvons  mentionnée  la  simple /)or^/o,  pro- 
bablement, l'espace  de  terre  qu'un  seul  homme  pouvait  cultiver. 
Mais  à  côté  des  portiones,  dès  812,  les  textes  nous  signalent  la 
villa  ^.  Ici,  les  terres  occupées  sont  assez  considérables  pour  don- 
ner naissance  à  l'organisation  du  domaine.  L'émigrant  qui  les 
reçoit  ne  cultive  plus  seul.  11  lui  est  permis  d'amener  avec  lui 
des  travailleurs,  libres  ou  non,  de  son  pays  ou  de  tout  autre  pays. 
C'est  ainsi  qu'un  territoire  qui  comprend  deux  villae  est  donné 
par  Charlemagne  à  l'espagnol  Jean.  Celui-ci  a  fait  Vadpj'isio 
avec  ses  hommes  et  cultive  avec  eux,  comme  le  grand  proprié- 
taire franc  avec  ses  tenanciers  ^.  Il  est  probable  que  ces  faits 
durent  être  fréquents.  Les  articles  des  constitutions  de  813,  de 
84i  relatifs  à  la  culture  de  Vadprisio  par  d'autres  que  1  occupant, 
nous  prouvent  que  celle-ci  donnait  naissance  au  grand  domaine  ^. 
Ils  nous  montrent  aussi  que  les  cultivateurs  appelés  par  l'apri- 
sionnaire  étaient  des  hommes  libres.  Ils  lui  doivent  des  services, 
ils  restent  soumis  à  sa  justice,  au  moins  en  matière  civile  :  mais 
ils  peuvent  abandonner  leur  tenure,  quitter  la  terre  et  changer  de 


1.  Boretius,  t.  I,  p.  1G9. 

2.  Ihid.,  p.  203.  «  hi  qui  inter  eos  majores  et  potentiores  erant...  eos  qui 
inter  illos  minores  et  infirmiores  erant. 

3.  Boretius,  t.  I,  p.  169.  «  Aliquas  villas  quas  ipsi  laboraverunt.   » 

4.  H.  L.,  t.  II,  n"  34.  «  Aprisionem  fecit  una  cum  suis  hominibus.  » 

5.  Dans  un  diplôme  de    Charles  le  Chauve,  une  adprisio  comprend  plu- 
sieurs villae.  II.  L.,  t.  Il,  n»  144  (7  juillet  8o4). 


LES  colonif:s  agricoles  a  l'épooie  carolingienne  lao 

maîtres  '.  Nous  trouvons  ces  usa<^es  dans  d'autres  régions  de  la 
Gaule  et  dans  la  plupart  des  grands  domaines  carolingiens. 

On  ne  saurait  donc  voir  dans  les  adprisiones  du  viu^  ou  du 
IX'' siècle  une  forme  d'exploitation  collective  du  sol.  Quelle  que  soit 
leur  origine,  que  la  terre  déserte  soit  partagée  entre  un  groupe 
d'émigrants  ou  donnée  à  un  seul,  c'est  bien  l'occupation  indivi- 
duelle que  nous  montrent  les  documents.  Cette  occupation  elle- 
même,  quels  droits  confère-t-elle?  En  d'autres  termes,  sous  quelle 
forme  le  roi  concède-t-il  la  terre  abandonnée?  En  bénéfice?  En  toute 
propriété?  h'aciprisio  ne  crée-t-elle  au  contraire  qu'une  possession? 
A  ces  questions,  diverses  réponses  ont  été  faites.  Nous  croyons 
que  les  textes  nous  apportent  les  éléments  d'une  solution. 

Voici  d'abord  un  fait  qu'il  importe  de  retenir.  Dans  son  étude 
sur  l'établissement  des  Espagnols  -,  M.  Gauvet  suppose  que  la 
simple  occupation  suffît  à  créer,  un  titre,  que  défricher  le  sol 
donne  le  droit  de  le  posséder.  Mais  l'établissement  même  des 
émigrants  sur  la  terre  royale  suppose  l'intervention  du  roi.  La 
terre  n'est  ni  au  premier  occupant,  ni  à  tout  occupant.  Le  roi  con- 
cède la  permission  de  défricher  :  c'est  en  vertu  dune  concession 
royale  que  ces  hommes  reçoivent  le  lot  qu'ils  sont  appelés  à  cul- 
tiver. Le  diplôme  de  812  nous  parle  de  l'investiture  qui  leur  est 
faite.  «  G'est  par  notre  don,  dit-il,  et  par  la  licence  que  nous  leur 
<(  avons  accordée  qu'ils  ont  arraché  ces  terres  du  désert  ^  ». 
Mêmes  expressions  dans  les  constitutions  de  Louis  le  Pieux. 
«  Qu'il  soit  permis  à  ces  Hispani,  tant  à  ceux  qui  résident  actuel- 
«  lement  dans  ces  localités,  qu'à  ceux  qui  par  notre  permission 
((  et  celle  de  notre  comte  s'établissant  dans  des  déserts  et  des 
«  territoires  incultes  y  construiront  des  bâtiments  et  y  mettront 
«  les  terres  en  culture,  de  résideren  liberté  '*.  »  Remarquons  cette 

1.  Clonst.  de  815.  a.  3  et  4. 

2.  Etude  historique  sur  l'étahlisseinent  des  Espagnols  en  Septimanie, 
p.  121,  122  et  suiv. 

3.  Boretius,  t.  I,  p.  169.  «  Qui...  per  nostram  datam  licentiam  erema  loca 
sibi  ad  laboricandumpropriserant...  ipsi  per  nostrumdonitum  de  eremoper 
nostram  datam  licentiam  retraxerunt. 

4.  Const.  de  815.  a.  5.  «  In  desertis  atque  in  incultis  locis  per  nostram 
vel  comitis  nostri  licentiam.  — Const.  de  816  fid.  p.  263).  ((  Locum  desertum 
quem  ad  habitandum  occupaverunt  per  pra-ceptum  domni  et  genitoris  nostri 
ac  nostrum  sibi  ac  successoribus  suis  ad  possidendum  adepti  sunt.  —  Il  n'y  a 
pas  là  une  donation  de  terre,  mais  une  permission  de  s'établir  et  de  défricher. 


156  BinART    DE    LA    TOUR 

intervention  du  comte.  Elle  nous  est  si^^nalée  dans  un  autre 
document.  En  834,  un  procès  s'élève  entre  Theodofred  et  Dexter 
au  sujet  de  la  villa  Fontes  (Eontjoncouse)  Le  premier  qui  tient 
la  villa  de  son  père,  Jean,  montre  ses  titres  de  possession.  C'est 
une  lettre  de  Louis  le  Pieux  autorisant  Yadprisio  et  donnant  au 
comte  l'ordre  d'investir  l'aprisionnaire.  Le  comte  se  rend  sur  les 
lieux  avec  des  assesseurs  de  son  tribunal,  pose  des  bornes,  déli- 
mite l'étendue  de  la  terre  concédée  et  en  fait,  devant  témoins,  la 
délivrance.  '  Nous  vovons  ici  nettement  indiquée  l'opération  du 
partag-e.  Le  comte  était  chargé,  sur  l'ordre  du  roi,  de  déterminer 
les  lotissements,  d'en  investir  les  possesseurs,  h'adprisio  n'est 
pas  une  permission  g-énérale  et  vague  de  s'établir.  Le  roi  c|ui  l'au- 
torise détermine  l'étendue  du  territoire  où  elle  s'applique  :  la 
prise  de  possession  du  sol  suppose  une  tradition. 

Cette  tradition  n'est  pas  celle  d'un  bénéfice.  M.  Brunner 
remarque  excellemment  qu'il  lui  manque  un  des  caractères  du 
bénéfice.  Elle  n'est  attachée  ni  à  la  vie  de  celui  qui  concède,  ni 
à  la  vie  de  celui  qui  occupe.  D'une  part,  elle  survit  à  la  vacance 
du  trône  ;  d'autre  part,  elle  se  prolonge  au  delà  de  l'existence 
du  possesseur,  h'adprisio  est  héréditaire  -.  Le  fils  de  l'occupant 
continue  à  posséder  sans  qu'il  soit  besoin  d'une  investiture  nou- 
velle. S'il  demande  un  diplôme  de  confirmation,  c'est  moins 
pour  se  faire  concéder  un  droit  que  pour  faire  reconnaître  son 
droit.  Comme  pour  les  al)bayes  ou  les  évèchés,  l'acte  royal  est 
simplement  un  titre  destiné  à  prouver  la  possession  contre  les 
attentats  possibles  du  comte,  d'un  seigneur  oudun  voisin. 

Il  est  vrai,  ces  hommes  peuvent  se  recommander.  Jean  qui 
occupe  les  terres  de  la  villa  Fontes,  se  recommande  au  roi  3. 
Mais  ce  contrat  ne  créé  encore  qu'un  lien  personnel  :  il  engage 


1.  Cauvet,  oiiv.  cil.,  p.  183.  «  Sturmio  cornes  per  ipsam  epistolam  domni 
imperatoris  et  per  suum  verbum  de  ipsum  viUare...  Johanne  revestivit.  Et 
cuni  suos  judices  Xarbonenses...  inter  jamdicto  villare  et  villare...  terminos 
et  limites  niisit  et  invenit  veteres  et  misit  nobos...  » 

2.  Boretius,  t.  I,  p.  169.  Prœc.  de  812.  «  Quieti  possideant  et  illi  et  poste- 
ritas  eorum.  » —  Const.  de  816  (p.  264).  «  Quidquid  de  inculto  excoluerunt... 
possideant  tam  ipsi  quam  illorum  posteritas.  »  H.  L.,  t.  II,  n°  12.  «  Ille  et 
posteritas  sua  »,  id.  ihid.,  n"  110.  ><  Sicut...  parentibus  eorum  constat  esse 
concessum,  ita  ipsi  et  fdii  filorum  suorum...  teneant. 

3.  H.  L.,  t.  II,  n»  12.  Id..  ihid.,  n«  34. 


LES  COLONIES    AGRICOLES    A    l"ÉP(I(jLE    CAROLINGIENNE  157 

rhonime,  non  la  terre.  On  peut  être  vassal,  sans  être  bénéficier. 
Rien  non  plus,  dans  nos  documents,  n'indique  que  ces  contrats 
soient  fréquents  ou  obligatoires.  Si  les  Hispani,  en  recevant  leur 
lot,  prêtent  le  serment  de  fidélité  \  le  serment  ne  donne  pas, 
comme  le  pense  M.  Brunner,  un  caractère  conditionnel  à  leur 
tenure  '-.  Il  n'est  pas  l'engagement  du  vassal  qui  reçoit  un  béné- 
fice, mais  la  foi  du  sujet  qui  reconnaît  un  souverain.  Et  si  en  cas 
d'infidélité,  le  roi  leur  enlève  Yadprisio,  il  n'y  a  là  que  l'appli- 
cation d'un  principe  général  du  droit  frank  :  les  terres  des  sujets 
infidèles  étaient  confisquées.  Il  ne  semble  donc  pas  que  les  apri- 
sionnaires  soient  des  bénéiiciers  royaux  ou  des  vassi  dominici.  La 
constitution  de  815  qui  leur  permet  de  se  recommander  aux 
comtes  et  de  recevoir,  de  sa  main,  des  bénéfices,  sépare  nette- 
ment ces  bénéfices  de  Vadprisio.  Elle  montre  bien  qu'il  y  a  là 
un  contrat  nouveau,  distinct,  étranger  à  la  prise  de  possession 
du  sol. 

h'adprisio  n'est  pas  un  bénéfice.  Elle  ne  confère  pas 
davantage  la  pleine  propriété.  Un  dit  bien  de  laprisionnaire 
qu'il  «  possède  '^.  »  Mais  il  faut  entendre  ces  mots.  La  terre 
défrichée  est  toujours  désignée  comme  le  bien  royal.  Elle  s'ap- 
pelle fiscus  ^.  Le  droit  même  du  possesseur  a  des  limites.  Si  sa 
concession  est  héréditaire,  à  rorio:ine  au  moins,  ses  enfants 
seuls,  peut-être  ses  fils  à  l'exclusion  des  filles,  sont  appelés  à  suc- 
céder. II  ne  peut  vendre,  engager,  aliéner  sa  part.  Les  confirma- 
tions royales  qui  lui  reconnaissent  la  faculté  d'étendre  ses  défri- 
chements, la  stipulent  uniquement  pour  lui-même  et  ses 
descendants  ;  on  peut  supposer  que  s'il  meurt  sans  enfants,  Vad- 
prisio retourne  au    roi. 

La  condition  de  celui  qui  défrichait  une  terre   inculte    n'était 


1.  Boret.,t.  I,  p.  209. 

2.  Brunner.  Rechtsgeschichte,  t.  II,  p.  2^>6.  «  Wie  das  Beneficiinn  ist  die 
aprisio  an  die  Bedingung  der  Treue  gekniiptl.  ;> 

3.  Const.  de  816.  (Boret.,  t.  I,  p.  263).  «  Absque  ullius  inquietudine  possi- 
deant.  H.  L.,  t.  II,  n"  loO.  »  Prendiderunt  jamdictas  terras...  per...  adprisio- 
nem  sicutceteri  Spani  et  possederunt  eas  infra  hos  légitimes  annos    (838). 

4.  Prœceptum  de  812  (Boret.,  t.  I,  p.  169.  —  H.  L.,  t.  II,  n»  144  :  «  Res 
quasdam  nostrae  proprietatis  quas  ipsi  hactenus  per  aprisionis  jus  liabuisse 
cognoscuntur  »  (854). 


lo8  IMIiAlil     D1-:    LA    TOUK 

donc  pas  tout  à  fait  celle  d'un  propriétaire.  11  ne  pouvait  ni 
étendre  son  lot,  sans  une  permission  nouvelle,  ni  en  disposer. 
Peu  à  peu,  cependant,  la  coutume  et  la  loi  modifièrent  dans  un 
sens  plus  libéral  ces  dispositions  primitives.  Dès  le  début  du 
ix*^  siècle,  nous  voyons  que  laprisionnaire  peut  donner  en  béné- 
fice une  partie  de  son  domaine  '.  Voilà  une  aliénation  partielle. 
Le  capitulaire  de  8i4  lit  plus.  Il  reconnut  d'abord  aux  aprision- 
naires  le  droit  détendre  leur  culture,  de  défricher  toute  l'étendue 
du  territoire  concédé,  de  faire  des  aprisions  nouvelles,  hors  même 
du  comté  où  ils  étaient  établis  -,  mais  surtout  il  leur  donna  la 
libre  disposition  de  leur  lot.  «  Qu'il  leur  soit  permis,  lisons-nous, 
«  de  vendre,  échang-er,  donner  entre  eux  toutes  leurs  aprisions, 
(c  de  les  laisser  à  leurs  descendants,  et  s'ils  n'ont  pas  de  fds  ou  de 
((  petits-fils,  que  suivant  leur  loi.  leurs  proches  leur  succèdent.  » 
Ainsi,  leur  est  attribuée  la  faculté  de  vente,  de  donation, 
d'échange.  La  loi  conserve  encore  une  restriction  importante. 
Laprisionnaire  ne  peut  transmettre  sa  terre  qu'à  un  aprision- 
naire  comme  lui.  Mais  c'est  là  une  mesure  d'ordre  public.  C'est 
que  ces  hommes  doivent  à  l'Etat  certains  services,  entre  autres, 
le  service  militaire,  personnel.  En  ayant  sans  réserves  le  droit 
d'aliéner,  Taprisionnaire  risquait  de  vendre  ou  donner  sa  part  à 
un  seigneur  ou  à  une  ég'lise.  Son  domaine  allait  g'rossir  le  gros 
domaine  ;  ainsi  pouvaient  disparaître  un  homme  libre  et  une 
terre  libre,  un  service  dû  au  souverain. 

On  peut  conclure  de  ces  faits,  comme  ^L  Brunner,  «  que  le 
«  jus  aprisionis,  occupe  une  place  intermédiaire  entre  l'ancienne 
«  donation  de  terre  et  le  bénéfice  royal.  >i  Toutefois,  il  se  rap- 
proche de  plus  en  plus  du  droit  de  propriété.  Et  dès  le  milieu 
du  ix^  siècle,  il  n'est  pas  rare  de  voir  Yadprisio  devenir,  par  pri- 
vilège, libre  propriété  de  celui  qui  l'occupe.  Dans  un  diplôme  de 
847,  Charles  le  Chauve  donne  aux  aprisionnaires  d'un  domaine 
royal  les  biens  c{u" eux-mêmes  et  leurs  pères  ont  occupés.  «  Nous 
«  vous  les  concédons  en  propre,  nous  les  transférons  par  une  dona- 

1.  Cauvet,  p.  iSi.  Placiluin  de  834.  Une  partie  des  hommes  de  Jean,  sont 
établis  sur  la  villa  Fontes  comme  bénéficiers.  «  Quantum  ipsi  homines  in 
ipsum  villare...  construcxerunt  et  araverunt  per  donitum  et  per  beneficium 
de  Johanne  hoc  fuerunt.  >' 

2.  Capit.,  t.  II,  p.  259.  a.  6,  a.  T.  Cf.  déjà  sous  Louis  le  Pieux.  H.  L.,  t.  II, 
n°  84  (833). 


LES    COLONIES    AGIUCOLES    A    l'ÉPOQUE    CAKOLINGIENNE  159 

<(  tion  solennelle  de  notre  droit  au  vôtre,  en  toute  propriété  '.  » 
Même  concession  ad  proprium,  v.  850,  de  la  villa  Fontes  occupée 
d'abord  par  aprision^.  La  terre  royale  changeait  ainsi  de  maître. 
Elle  devenait  un  alleu  qui  pouvait  être  aliéné  librement  et  sur 
lequel  le  roi  ne  conservait  plus  aucun  droit. 

On  voit  par  là  ce  qu'a  été  Yadprisio  et  ce  qu'elle  est  devenue. 
Par  elle,  comme  par  le  bénéfice,  une  partie  des  terres  fiscales  ont 
été  données  à  des  particuliers  et  sont  passées  entre  leurs  mains. 
La  royauté  s'est  servie  de  ce  mode  de  concession  pour  rétablir, 
dans  toute  une  région  de  la  Gaule,  la  population  et  la  culture. 
Mais  Yadprisio  n'a  pas  été  seulement  une  mesure  économique  : 
elle  a  été  encore  une  mesure  politique  dont  il  est  facile  de  péné- 
trer le  sens  et  de  comprendre  la  valeur. 

Jusqu'à  la  constitution  de  la  Marche  par  les  expéditions  de 
Louis  le  Pieux,  la  frontière  d'Espagne  resta  ouverte.  La  guerre 
de  778  n'avait  été  qu'une  aventure  et  un  insuccès.  L'expansion 
territoriale  et  les  forces  militaires  de  l'état  frank  étaient  ailleurs, 
en  Germanie,  dans  les  forêts  de  la  Saxe,  sur  le  Danube,  en 
Italie.  En  792,  quand  les  Arabes  envahissent  une  dernière  fois 
la  Gaule,  ils  ne  trouvent  devant  eux  que  des  contingents  impro- 
visés. L'établissement  des  Goths  fugitifs  dans  les  terres  désertes 
de  la  Septimanie  fut  d'abord  un  moyen  de  défense.  Charlemagne 
espérait  constituer  sur  la  frontière  une  classe  de  propriétaires 
libres,  intéressés  à  la  garder.  Ce  fut  aussi  un  moyen  de  gouver- 
nement. Le  roi  protégeait  partout  la  petite  ou  la  moyenne  pro- 
priété, la  classe  des  hommes  libres.  Il  trouvait  là  une  force  néces- 
saire à  opposer  au  séniorat,  une  réserve  d'énergies  et  d'intérêts 
capables  de  faire  contrepoids  à  la  puissance  du  patronage.  Or, 
les  colons  appelés  à  se  partager  les  terres  du  fisc  étaient  des 
libres.  Beaucoup,  nous  l'avons  vu,  ne  reçoivent  qu'un  petit  lot. 
Et  par  la  terre  qu'ils  cultivent,  la  protection  dont  ils  jouissent, 
les  services  qu'on  leur  impose,  la  royauté  a  voulu  se  créer  toute 
une  clientèle  de  sujets  qu'elle  tient  dans  sa  dépendance  et  qui  lui 
doivent  leur  liberté. 

1.  H.  L.,  t.  II,  n"  132  (847)  :  «  ad  proprium  concedimuset  de  nostro  jure 
in  eorumjus  ad  proprietatem  illorum  solemni  donatione  conferiinus.  » 

2.  Id.  ibid.,  n"  133  :  Concedimus...  ad  proprium  quasdem  res  juris 
nostri  »  (v,  850). 


I()U  1MI3AKT    DE    LA    TOUR 

Pour  S  attacher,  en  ell'et,  ces  fugitifs,  elle  a  multiplié  les  garan- 
ties. Une  fois  établis  sur  leur  lot,  ils  sont  sous  la  «  défense  » 
royale,  hes  prœcepta  de  812.  815.  8ii,  contîrment  et  rappellent 
ces  dispositions.  En  conséquence,  leur  personne  et  leurs  biens 
sont  sous  la  niainbour  tlu  roi.  Toutes  les  constitutions  qui  les 
concernent  sont  rédigées  en  triple  exemplaire  :  un  pour  le 
comte,  l'autre  pour  l'évêque,  le  troisième  pour  eux-mêmes.  Leurs 
réclamations  sont  portées  directement  au  prince  K  Nul  ne  peut 
et  ne  doit  troubler  leur  jouissance.  Il  est  interdit  aux  comtes, 
aux  fonctionnaires  royaux  de  contester  leurs  titres,  de  leur  récla- 
mer des  services,  de  leur  imposer  des  exactions.  S'ils  donnent  à 
lofficier  royal  quelque  présent  pour  sassurer  sa  bienveillance, 
cette  olTrande  volontaire  ne  peut  être  convertie  en  redevance  obli- 
gatoire -.  A  plus  forte  raison,  les  cens  en  argent  sur  la  terre,  les 
services  en  nature  sur  les  hommes  de  Vadprisio,  charrois,  corvées, 
prestations,  fournitures  de  chevaux,  sont-ils  prohibés.  Mêmes 
mesures  protectrices  contre  les  attentats  des  payeuses^  des  apri- 
sionnaires  eux-mêmes.  Parmi  ceux-ci,  les  plus  puissants,  les 
plus  riches  sont  allés  au  Palais  :  ils  ont  obtenu  des  diplômes 
confirmant  en  termes  solennels  leur  prise  de  possession.  Mais  le 
roi  n'entend  pas  qu'à  laide  de  ces  privilèges,  ils  dépossèdent  les 
autres.  II  leur  défend  d'usurper  sur  les  lots  plus  petits,  de  con- 
traindre les  minores,  ceux  qui  travaillent  directement  leur  sol,  à 
des  obligations  ou  à  des  services.  Là  aussi,  contre  1  oppression 
du  riche,  la  loi  défend  le  pauvre  et  contre  l'envahissement  du 
grand  domaine,  elle  maintient  la  petite  propriété  -K 

A  ces  mesures  de  protection,  la  royauté  ajoute  des  avantages 
positifs.  Ces  hommes  vivent  sous  leur  loi^.  Ce  n'est  là  que  l'appli- 
cation d'un  principe  général  reconnu  dans  tout  l'empire.  Mais 
sur  eux,  la  juridiction  du  comte  est  limitée.  La  constitution  de 
813  réserve  au  fonctionnaire  royal  leurs  causes  criminelles,  homi- 
cide,  rapt,   incendie,    vols,    larcins,  déprédations,   mutilations    : 


1.  \oyez  le  prœceptuin  de  812.  —  Cf.  Gonst.  de  816.  l'Boret.,  t.  I,  p.  26.3). 
'<  Querimoniam  aliqui...  nostris  auribus  detulerunt.    •> 

2.  Const.  de  81.j.    Boret.,  t.  I,  p.  262j,  a.  d. 

.3.  Const.  de  815,  a.  5.  —  Const.  de  816    Boret.,  t.  I,  p.  262,  263). 
4.  Prxcept.  de  844.    Capit.,  t.  II,  p.  2o9),  a.  3  «  :  liceat  ipsis  secundum 
eoruin  legem...  judicia  lerminare.  » 


LES  COLONIES    AGRICOLES    A    L*ÉPOQLE    CAROLINGIENNE  161 

quant  aux  causes  civiles,  ils  peuvent  les  terminer  entre  eux  K 
Entendez  par  là  que  dans  tout  grand  domaine  où  l'aprisionnaire 
a  fait  venir  des  hôtes,  des  recommandés,  des  bénéfîciers,  il  garde 
sur  eux  la  justice  ;  que  les  autres  émigrants  établis  en  masse 
dans  un  fisc,  peuvent  créer  un  tribunal  spécial  qui  termine  leurs 
différends  -.  La  constitution  de  844  étendit  encore  ces  privilèges. 
Elle  réduisit  à  trois  le  nombre  des  cas  réservés  au  jugement  du 
comte  :  l'homicide,  le  rapt,  l'incendie.  Elle  reconnut  aux  apri- 
sionnaires  le  droit  de  juger  eux-mêmes  les  autres  délits,  notam- 
ment le  vol  et  les  usurpations  du  droit  de  propriété  •^.  Enfin  à 
ces  exemptions  judiciaires,  elle  ajouta  encore  des  immunités  fis- 
cales. Elle  les  affranchit  des  cens  payés  à  l'Eglise,  pour  le  droit 
de  pacage,  et  des  tonlieus  perçus  par  le  fisc  dans  toute  l'éten- 
due du  Comitatus  ^.  Mais  en  échange  de  ces  privilèges,  le  roi 
réclame  certains  services  :  ceux  que  tout  homme  libre  doit  au 
souverain  ^. 

Le  premier,  le  plus  important  de  tous  est  le  service  militaire. 
Ce  devoir  est  rappelé  formellement  dans  les  constitutions  de 
815  et  de  844.  Sans  doute,  comme  les  propriétaires  libres, 
doivent-ils  répondre  au  hannus  du  roi  ou  du  comte,  suivre  ce 
dernier  à  l'armée,  combattre  sous  ses  ordres.  Ils  sont  encore 
tenus  du  devoir  de  guet,  sur  la  frontière  ou  dans  la  région,  à  la 
réquisition  de  l'officier  royal ''.  Ils  doivent  enfin  aux  niissi  doniinici, 
comme  au  roi,  à  ses  fils,  quand  ils  se  rendent  en  Espagne  ou  en 
reviennent,  des  chevaux  et  des  parafée.  Il  ne  semble  pas  qu'à 
ces  obligations  diverses  s'ajoute,  à  l'origine  au  moins,  le  paiement 


1.  Const.  de  813,  a.  2. 

2.  Il  semble  cependant  que  l'aprisionnaire,  même  en  matière  civile,  ait 
toujours  le  droit  de  citer  son  voisin  au  mallus  du  comte  ;  en  tout  cas,  dans  les 
causes  mixtes  entre  un  immigrant  et  un  indigène,  le  comte  est  compétent. 
Cf.  id.,  ibid.  :  «  undecumque  avicino  suo  aut  criminaliter aut  civilité/'  fuerit 
accusatus  et  ad  placitum  venire  jussus...  »  (Boretius,  t.  I,  p.  262). 

3.  Prsec.  pro  Hispanis,  a.  3  (844).  (Capit.,  t.  11,  p.  2o9.) 

4.  Id.,  ibid.,  a.  2. 

5.  Prsec.  pro  Hispanis   (844).  «  servitia..,  regalia    »  (Bor.,  t.   II,  p.   259). 

6.  Const.  de  815.  a.  1.  «  Sicut  caeteri  liberi  homines  cum  comité  suo  in 
exercitum  pergant,  et  in  marcha  nostra  juxta  rationabilem  ejusdem  comitis 
ordinationem  atque  admonitionem  explorationes  et  excubias  quod...  wactas 
dicunt  facere  non  negligant.  » 

Mélanges  Paul  Fa.br e. 


162  ÎMBART  DE    LA    TOUR 

d'un  cens  '.  Ces  hommes  ne  sont  pas  des  colons.  Les  devoirs  qu'on 
leur  impose  ne  chang^ent  pas  leur  condition  et  n'enlèvent  rien  à 
leur  liberté. 

Comment  ces  devoirs  divers  furent-ils  remplis?  Quel  fut 
l'esprit  des  populations  nouvelles?  Nous  ne  le  savons  pas.  Nous 
ne  voyons  pas  que  la  loi  ait  puni  de  la  déchéance  de  Vadprisio 
un  refus  de  service.  Seule,  l'infidélité  est  prévue  et  frappée  par  la 
confiscation  de  la  terre  -.  Mais  il  ne  semble  pas  que  ces  colons 
étrangers  aient  été  ni  moins  dévoués,  ni  moins  fidèles  que  les 
autres  sujets.  C'est  grâce  à  eux,  sans  doute,  que  fut  repoussée 
l'invasion  arabe  de  792.  C'est  dans  leurs  rangs  aussi  que  se  recru- 
tèrent en  partie  les  armées  franques  qui,  sous  la  conduite  du  roi 
d'Aquitaine,  Louis,  refoulèrent  les  Arabes  au  delà  de  l'Ebre  et 
créèrent  la  marche  d'Espagne.  La  constitution  de  Charles  le 
Chauve  fait  allusion  à  leurs  services  ■^.  Comme  celle  de  Louis  le 
Pieux,  elle  nous  montre  que  ces  hommes  ont  été  des  émigrants 
volontaires,  qui  deux-mêmes  se  sont  soumis  à  la  royauté  caro- 
lingienne. Et  peut-être  explique-t-on  ainsi  l'attachement  de  ces 
provinces  à  la  famille  de  Charlemagne.  Au  x®  siècle,  elles  furent 
les  dernières  à  l'abandonner. 


On  voit  ce  que  l'étude  des  concessions  de  terres  peut  ofPrir  pour 
l'histoire  économique  du  viii''  et  du  ix*  siècle.  Quelle  a  été  la 
conséquence  de  ces  mesures  ?  Que  sont  devenus  ces  domaines 
nouveaux  et  les  hommes  libres  qui  les  occupaient?  Essayons, 
en  étudiant  les  documents,  de  répondre  à  cette  question. 

1.  On  peut  se  demander  si,  à  la  un  du  ix^  siècle,  quelques-uns  de  ces 
aprisionnaires  ne  doivent  pas  des  redevances  particulières.  Cf.  H.  L.,  t.  V, 
n°  3.  «  Si  vero  infra  istas  villas  homines  hostolébses  velhispani  fuerint,  quid- 
quid  JUS //scj  inde  exigere  débet...  »  mais  il  n'est  pas  sûr  que  ces  mots 
désignent  des  cens,  ils  peuvent  s'appliquer  aux  services  dus  par  les  Ilispani. 

2.  Boret.,  t.  I,  p.  169.  «  Quoad  usque  illi  fidèles  nobis  aut  filiis  nostris 
fuerint.  »  Cf.  H.  L.,  t.  II,  n°  34. 

3.  Bor.,  t.  II,  p.  2.59.  a.  1.  «  Quatenus  et  nostra  regalis  conservatio  cons- 
tructa  atque  innovatio  in  eorum  bene  gestis  operibus  exaltationi  ecclesiaî... 
et  ministret  augmentum  et  animabus  eorum  ac  nostrae  proûciat  semper  in 
emolumentum.    » 


LES    COLONIES    AGRICOLES    A    l'ÉPOQIE    CAH0L1.NGIE.NNE  163 

II  ne  pai-aît  pas  (jue,  dès  le  milieu  du  ix"  siècle,  le  gouverne- 
ment carolingien  ait  continué  ce  système  d'occupation  du  sol. 
Nous  ne  voyons  plus  d'établissements  collectifs.  Peut-être 
Charles  le  Chauve  fit-il  encore  quelques  concessions  isolées  ^ 
mais  il  se  borne  le  plus  souvent  à  confirmer  des  concessions 
anciennes  et  les  termes  mêmes  dont  il  se  sert,  prouvent  que  les 
aprisionnaires  étaient,  depuis  longtemps,  fixés  dans  le  pays  '-. 

Ce  n'est  pas  que  les  hommes  manquent.  Les  guerres  exté- 
rieures, les  invasions  provoquent,  comme  jadis,  des  migrations 
dans  les  campagnes  désertes.  Libres  ou  colons,  riches  ou 
pauvres  fuient  toujours  devant  l'envahisseur,  Breton,  Normand, 
Aquitain,  qui  pille  les  bourgs  ou  les  domaines  et  repart  chargé 
de  butin,  sans  rien  fonder  de  durable.  Le  capitulaire  de  Servais 
(863),  celui  d'Attigny  (854),  l'édit  de  Pistes,  nous  signalent  ces 
fugitifs  3.  Tout  le  règne  de  Charles  le  Chauve  fut  rempli  de  ces 
désordres.  Mais  le  gouvernement  carolingien  ne  paraît  pas  avoir 
songé  à  établir  ces  émigrants  et  à  leur  donner  des  terres.  Son 
principal  souci,  au  contraire,  est  de  les  renvoyer  '*. 

Peut-être  les  terres  abandonnées  étaient-elles  plus  rares. 
Déjà,  sous  Louis  le  Pieux,  les  émigrants  nouveaux  sont  obligés 
de  s'adresser  aux  comtes,  aux  fonctionnaires  royaux,  aux  vassi 
dominici.  C'est  sur  leurs  terres  incultes  qu'ils  demandent  à 
s'établir.  La  grande  opération  du  partage  était  terminée  et  la 
royauté  avait  donné  à  l'énorme  clientèle  de  ses  agents  ou  de  ses 
vassaux,  les  débris  de  son  domaine.  Peut-être  aussi  entendait- 
elle  réserver  aux   églises    et  à    ses  fidèles  les  biens  vacants   et 

1.  H.  L.,  t.  V,  n"  10;  vente  à  l'évèque  de  Béziers  de  la  quiiita  pars  d'une 
villa...  «  quod  advenit  illis  ex  aprisione  parentum...  et  illis  advenit  per 
prseceptum  Karoli  régis.  »  Il  s'agit  là  de  Charles  le  Chauve. 

2.  Cf.  le  prseceptum  de  844.  Préambule.  L'art.  9,  il  est  vrai,  parle  des 
émigrants  qui  peuvent  à  nouveau  se  mettre  sous  la  domination  du  roi,  mais 
il  reproduit  textuellement  Ta.  .5  de  la  constitution  de  815  et  l'ensemble  du 
document  montre  bien  cju'il  est  adressé  à  des  hommes  depuis  longtemps 
établis. 

3.  Capit.  de  Servais  (853)  a.  9.  Attigny  (854),  a.  G.  Pistes  (864)  a.  31. 
Boret.,  t.  Il,  p.  273,  277,  323. 

4.  Capit.  de  Servais,  a.  9.  L'édit  de  Pistes  établit  une  distinction  entre  les 
adventiliiqm  se  sont  établissons  Charlemagne  ou  Louis  le  Pieux  et  les  nou- 
veaux immigrants.  11  autorise  les  premiers  à  demeurer  où  ils  sont.  11  ren- 
voie les  seconds  à  leurs  seigneurs  où  à  leur  province  et  règle  les  conditions 
de  leur  retour. 


164  IMBART    DE    LA    TOUR 

incultes.  Nous  trouvons  encore  des  adprisiones  consenties  en 
faveur  d'un  couvent.  Nous  n'en  trouvons  plus  qui  soient  faites  à 
des  particuliers.  C'est  une  donation  pure  et  simple,  c'est  un  béné- 
fice qui  récompense  les  services  rendus.  Il  semble  que  la  royauté 
ait  renoncé  au  rêve  de  maintenir  par  des  recrues  nouvelles  cette 
classe  de  petits  propriétaires  qui  l'avait  si  vaillamment  servie  et 
qui  s'affaiblissait  chaque  jour. 

Nous  pouvons,  dans  l'histoire  des  colonies  agricoles,  suivre  ce 
mouvement.  Comme  dans  toute  la  Gaule,  dès  la  fin  du  ix®  siècle, 
le  petit  domaine  y  disparait,  la  g-rande  villa  absorbe  les  terres 
voisines  et  si  nous  retrouvons  les  descendants  des  anciens  émi- 
grants,  nous  voyons  que  leur  condition  sociale  s'est  amoindrie. 

Parmi  ces  hommes  établis  en  même  temps  sur  les  terres  du 
fisc,  les  distinctions  sociales  ont  survécu.  Ils  sont  arrivés  avec 
Finég-alité  de  leur  fortune  et  de  leur  rang.  Et  cette  inégalité  est 
consacrée  encore  par  celle  des  portions  qu'ils  reçoivent.  Ici,  la 
plus  grosse  partie  du  fisc  abandonné  a  été  cédée  à  un  couvent  ; 
là,  à  un  laïque  plus  puissant  que  les  autres.  Le  cultivateur  qui 
travaille  de  ses  mains  et  défriche  lui-même  a  pour  voisin  le  riche 
aprisionnaire  qui  fait  travailler  et  défricher  par  ses  clients  ou  ses 
serviteurs.  Voilà  le  premier  fait  et  nous  en  devinons  les  consé- 
quences :  c'est  que  tôt  ou  tard  les  moins  forts,  les  moins  favorisés 
devront  subir  la  loi  du  riche.  Ils  ont  besoin  de  son  patronage  ou 
ne  peuvent  se  défendre  contre  ses  prétentions. 

Nous  lisons  dans  la  constitutio  de  816  que  les  grands  qui  sont 
allés  au  Palais  et  ont  obtenu  un  diplôme  royal  se  sont  efforcés, 
en  vertu  de  ce  diplôme,  de  chasser  de  leur  lot  ou  de  soumettre  à  leur 
service  ceux  de  leurs  compatriotes  qui  étaient  plus  pauvres  ou  plus 
faibles  '.  Il  y  avait  donc  déjà  des  expropriations  individuelles  et 
la  jouissance  d'un  certain  nombre  d'aprisionnaires  était  troublée 
par  ceux-mémes  qui  avaient  une  adprisio.  Mais  ces  actes  de 
violence  ne  suffirent  pas  à  faire  disparaître  les  petits  lotissements. 
Contre  des  attentats,  la  loi  eût  pu  défendre  le  possesseur.  Elle  ne 
peut  briser  à  son  profit  les  forces  économiques  qui  transforment 
la  société.  Presque  toujours,  la  portio  cultivée  par  l'homme 
libre  s'est  agrégée   au  grand  domaine  parce  que  le  simple  libre 

1.  Boret.,  t.  I,  p.  263. 


LES    COLONIES    AGBICOLES    A    L  EPOQUE    CAROLINGIENNE  165 

n'avait  ni  les  ressources,  ni  les  sécurités  nécessaires  pour  la  faire 
valoir.  S'il  a  dû  emprunter  au  monastère  voisin,  au  grand  apri- 
sionnaire,  ses  instruments  de  culture  ou  l'arg-ent  nécessaire  à 
l'exploitation,  il  est  devenu  leur  débiteur.  Et  comme  le  numé- 
raire est  rare,  qu'il  n'est  pas  sûr  d'avoir  une  récolte  ou  de 
vendre  ses  produits,  il  ne  peut  éteindre  sa  dette.  Il  engage  sa 
terre  pour  travailler  et  pour  vivre  ;  il  l'abandonne  pour  se  libé- 
rer. 

C'est  ainsi  que  peu  à  peu,  la  concentration  des  terres  défri- 
chées se  fait  en  quelques  mains.  En  837,  nous  voyons  dans  un 
diplôme  de  Pépin,  que  les  émigrants  établis  auprès  de  la  Grasse 
ont  donné  à  l'abbaye  les  lots  qu'ils  avaient  reçus  et  défrichés  K 
Pépin  confirme  cette  donation.  Cannes,  Montolieu  possèdent  éga- 
lement des  terres  cultivées  par  des  Espagnols  fugitifs.  Sans 
doute,  ces  terres  ont  été  réunies  au  couvent  par  la  cession  de 
leurs  possesseurs.  En  87o,  un  ditTérend  s'élève  entre  l'église 
d'Elne  et  un  certain  Auval.  Ce  dernier  réclame  pour  le  roi  et  le 
comte  les  services  des  aprisionnaires  établis  près  du  cloître  Saint- 
Félix.  11  est  probable  que  ces  hommes  ont  autrefois  été  des  cul- 
tivateurs libres.  L'église  les  revendique  pour  siens  et  fait  recon- 
naître son  droit.  Là  encore,  le  petit  lot  s'est  confondu  avec  la 
grande  propriété  ~. 

Il  en  est  de  même  pour  les  terres  possédées  par  des  laïques. 
En  844,  Charles  le  Chauve  confirme  aux  Hispani  établis  dans 
les  villae  d'Espiran  et  dAlignan  les  aprisions  qu'ils  ont  faites. 
Ces  villae  sont  alors  divisées  en  plusieurs  lots.  A  la  fin  du 
ix^  siècle,  ces  partages  ne  se  retrouvent  plus.  Les  deux  domaines 
sont  réunis  entre  les  mains  d'un  seul  maître,  Rainard.  Celui-ci 
les  reçoit  à  titre  de  propriété  de  Charles  le  Simple.  Les  anciens 
aprisionnaires  ont  disparu  :  le  grand  domaine  s'est  reformé  ^. 

Si  nous  pouvions  faire  l'histoire  des  fiscs  royaux  partagés  par 


1.  H.  L.,  t.  Il,  n°  95.  «  Concedimus...  utquicquidSpanipraedicto  monasterio 
dederunt  de  hoc  quod  ex  eremo  traxerunt  quem  adprisionem  vocant  et  per 
prseceptum  genitoris  nostri...  tenere  videntur  »  (3  sept.  837). 

2.  H.  L.,  t.  II.  n"  189  :  «  Ut  saepe  dictuslocus  per  bénéficia  vel  adprisionern 
comiti  regalem  servitium  persolvi  debeat  vel  homines.  loci  illius  comma- 
nentes.  » 

3.  H.  L.,  t.  II,  no  110  (844),  id.,  t.  V,  n°  4. 


106  IMBAKT    Dli    LA    TOUR 

Gharlema^ne  et  Louis  le  Pieux,  il  serait  facile  de  constater  des 
faits  analogues.  Ces  faits  ne  sont  eux-mêmes  que  l'application  de 
cette  loi  générale  :  la  disparition  des  libres  et  la  concentration 
des  terres  entre  les  mains  des  seigneurs.  En  vain  la  royauté 
avait  pris  sous  sa  sauvegarde  les  petits  cultivateurs.  Il  eût  fallu 
pour  les  défendre  d'autres  mesures  plus  énergiques,  plus  efficaces. 
Et  elle-même  favorisait  l'extension  des  grands  domaines.  En  per- 
mettant aux  monastères,  aux  laïques  riches  et  influents  d'étendre 
leur  adprisio,  Louis  le  Pieux  et  Charles  le  Chauve  travaillent 
à  former  leur  puissance  territoriale  '.  En  leur  reconnaissant  le 
droit  d'appeler  sur  leur  lot  des  bénéliciers  et  des  colons,  ils  con- 
tribuent à  grouper  autour  d'eux  toute  une  population  rurale  qui  vit 
dans  leur  dépendance.  Dès  Louis  le  Pieux,  les  riches  aprision- 
naires  distribuent  à  leurs  hommes  une  partie  des  terres  qu'ils 
occupent.  Ils  les  donnent  en  béuétîce.  en  dotent  leurs  recomman- 
dés. Sans  doute,  la  royauté  avait  proclamé  la  liberté  de  ces  con- 
trats, permis  à  ces  clients  de  se  choisir  un  autre  maître  et  de 
quitter  le  sol.  Mais  il  était  rare  que  l'homme  engagé  dans  les 
liens  du  vasselage  changeât  de  seigneur  ou  de  terre.  En  fait,  la 
dépendance  devient  héréditaire  comme  la  tenure,  comme  le 
bénéfice.  L'homme  s'attache  à  son  maître  comme  il  se  fixe  au 
sol.  Ainsi  organisée,  et  par  le  fait  même  de  la  loi,  avec  son  grou- 
pement d'hommes,  de  tenures,  Vadprisio  ressemble  à  la  villa 
et  comme  la  villa,  donne  naissance,  à  son  tour,  à  une  seigneurie. 

Les  usurpations  des  comtes,  des  fonctionnaires  royaux  furent 
une  autre  cause  qui  contribua  k  transformer  les  aprisions  primi- 
tives. 

Nous  avons  vu  le  rôle  que  le  comte  jouait  dans  le  partage  des 
biens  du  fisc.  C'était  lui  qui,  au  nom  du  roi,  établissait  les  émi- 


1.  La  permission  générale  de  défricher  n'est  pas  insérée  sous  Louis  le 
Pieux  dans  les  diplômes  particuliers  délivrés  à  des  couvents.  Sous  Charles 
le  Chauve,  elle  fait  l'objet  d'une  autorisation  législative.  Prieceptum  pro 
Hispanis.Siiil.  11,  p.  259i,n°  6.  «  Placuit  etiam  nobis  illis  concedere  ut  quic- 
quid  de  heremi  squalore  in  quolibet  comitatu  ad  cultumfrugum  traxerint  aut 
deinceps  intra  eorum  aprisiones  excolere  potuerint,  integerrime  teneant 
atque  possideant...  »  Le  résultat  fut  l'extension  des  grandes  aprisions.  C'est 
également  sous  Charles  le  Chauve  que  se  trouvent  la  plupart  des  concessions 
des  adprisiones  en  toute  propriété.  Aussi  tandis  que  le  petit  lot  disparaît, 
le  grand  domaine  s'affranchit  :  la  terre  du  fisc  est  aliénée  sans  retour. 


LES    COLONIES    AGRICOLES    A    l'ÉPOQUE    CAROLINGIENNE  167 

grants,  divisait  les  lots,  assignait  à  chacun  sa  part.  C'était  lui  encore 
qui  devait  veiller  à  raccomplissement  des  services  dus  par  l'apri- 
sionnaire.  Quelquefois  même  il  prenait  sur  les  terres  du  fisc 
attachées  à  son  office  la  parcelle  donnée  à  l'émigrant.  Or  il  fait 
payer  ces  concessions.  Il  considère  comme  siennes  les  terres 
occupées  et  malgré  les  réclamations,  les  enquêtes  et  les  diplômes 
même   du  Palais,   il  ne  respecte  pas  le  droit  du  détenteur. 

11  le  soumet  d'abord  à  des  redevances  ou  des  services.  Il  ne 
se  contente  pas  d'exiger  ceux  qui  sont  dus  au  roi,  il  en  impose 
pour  son  propre  compte  et  à  son  profit.  Les  plaintes  des  Hispani 
adressées  en  812  à  Gharlemagne  ont  précisément  pour  objet 
ces  abus  de  pouvoir  '.  Les  comtes  enlèvent  aux  aprisionnaires 
les  domaines  qu'ils  cultivent,  les  frappent  de  redevances  et  de 
corvées,  leur  réclament  des  cens,  les  soumettent  au  contrôle 
vexatoire  de  leurs  agents.  Charlemagne  ordonna  une  enquête  qui 
fut  confiée  à  son  missiis.  l'archevêque  d'Arles.  Cette  intervention 
fut  sans  résultat.  Sous  Louis  le  Pieux  les  mêmes  abus  se  renou- 
A^ellent  et  appellent  les  mêmes  mesures.  La  constitution  de  815 
interdit  aux  comtes,  aux  ministeriales  royaux  d'exiger  des  pré- 
sents, des  charrois,  des  vivres,  des  chevaux.  Elle  rappela  que  les 
dons  faits  par  les  émigrants  devaient  être  volontaires,  que  leurs 
personnes  et  leurs  biens  étaient  libres  et  ne  devaient  que  le  ser- 
vice royal  ~.  Ces  dispositions  furent  encore  inefficaces.  Pendant 
tout  le  ix"  siècle,  les  diplômes  nous  montrent  les  comtes  inquié- 
tant les  aprisionnaires,  troublant  leurs  possessions,  essayant  de 
les  déposséder  3. 

Nous  trouvons  dans  un  placitum  de  834  un  exemple  de  ces 
usurpations.  La  villa  Fontes  avait  été  donnée  en  adprisio  à  Jean 
par  Charlemagne.  Celui-ci  vit  attaquer,  une  première  fois,  par  le 
comte  Adémar,  sa  possession.  Cité  au  tribunal  du  Palais,  il  dut 
défendre  ses  droits  et  répondre  aux  assertions  du  comte  qui  pré- 


1.  Boretius,  1. 1,  p.  169  :  «  Dicunt  etiam  quod  aliquas  villas  quas  ipsi  labo- 
raverunt  laboratas  illis  eis  abstractas  habeatis  et  beboranias  illis  superpo- 
sitis  et  sajones  qui  per  fortia  super  eos  exactant.  » 

2.  Boret.,  t.  I,p.  262,  a.  et  5. 

3.  Les  exemples  sont  nombreux.  H.  L.,  t.  II,  n°  150  (8o8)  Id.,  ibid. 
n"  189.  Le  comte  réclame  Vadprisio  comme  une  terre  bénéficiée  et  la 
donne  sous  cette  forme  à  ses  hommes. 


168  IMBART    DE    LA    TOUR 

tendait  que  la  villa  était  un  bénéfice.  Il  a  gain  de  cause  :  mais 
quelque  temps  après,  sa  possession  est  de  nouveau  troublée. 
Cette  fois,  le  comte  Liebulf  l'expulse  sans  jugement,  s'empare 
du  domaine  et  garde  la  terre  et  les  hommes.  Il  faut  que  le  fils  de 
laprisionnaire,  Theodefred.  intente  un  procès,  cite  ses  témoins, 
prouve  que  son  père  a  occupé  le  sol.  Il  est  investi  et  paraît 
avoir  joui  en  repos  de  son  domaine.  Mais  ces  exemples  se 
retrouvent  partout.  Partout  les  comtes  voulaient  transformer 
Vadprisio  en   bénéfice  et  la  faire  tenir  de  leur  concession  ^ 

Les  aprisionnaires  n'avaient  qu'un  moyen  d'échapper  à  ces 
attaques  :  c'était  de  se  mettre  eux-mêmes  sous  la  protection  du 
comte.  Celle  du  roi  ne  pouvait  leur  suffire.  Elle  n'était  qu'un 
diplôme,  qu'un  acte  écrit,  dont  l'observation  dépendait  toujours 
de  la  bonne  volonté  du  fonctionnaire  royal.  Mais  cette  protection 
du  comte  était  toujours  onéreuse.  Il  fallait  la  payer  par  des  pré- 
sents ou  l'obtenir  par  des  services.  Pour  avoir  un  lotissement,  il 
fallait  se  recommander.  Charlemagne  prohiba  en  vain  ces  contrats 
et  interdit  aux  hommes  libres  de  rendre  aux  comtes  des  serA^ces 
et  de  leur  promettre  obéissance  -.  Les  faits  étaient  plus  forts 
que  la  loi  et  devaient  modifier  la  loi  même.  La  constitution 
de  815  permit  aux  aprisionnaires  d'entrer  dans  le  vasselage  du 
comte  •^.  Ils  purent  recevoir  de  lui  un  bénéfice.  De  même,  la  loi 
toléra  les  contrats  de  recommandation  qui  les  unissaient  aux 
vassaux  du  comte  et  du  roi  '*.  Dès  ce  moment,  une  partie  de  ces 
émigrants  entrèrent  dans  la  clientèle  :  ceux  qui  n'étaient  pas 
assez  forts  pour  s'opposer  à  la  violence  ou  faire  respecter  leurs 
droits. 

Assurément,  en  autorisant  ces  hommes  à  accepter  le  patro- 
nage, la  royauté  entendait  maintenir  leur  liberté.  Elle  distingue 
leur  adprisio  des  bénéfices  qu'ils  reçoivent  :  elle  sépare  nette- 
ment lem^s  devoirs  spéciaux  de  recommandés,  du  service  public 

1.  Cauvet,  ouv.  cit.,  p.  183. 

2.  Boret.,  t.  I,  p.  144.  Capit.  ann.  801-814.  a.  2. 

3.  Const.  de  815.  Boret.,  t.  I,  p.  262.  «  Noverunt  tamen  iidem  Hispani  sibi 
licentiam  a  nobis  esse  concessam  ut  se  in  vassaticum  comitibus  nostris  more 
solito  commendent.  » 

4.  Const.  de  816.  id.,  ibid.,  p.  263.  «  Hi  vero  qui  postea  venerunt  et  se 
aut  comitibusautvassis  nostris  aut  paribus  suis  se  commendaveruntet  ab  eis 
terras  ad  habitandum  acceperunt,  » 


LES    COLONIES    AGRICOLES    A    l'ÉPOuLE    CAROLINCIIENNE  169 

qu'ils  doivent  au  roi.  Mais  on  devine  limportance  des  liens  nou- 
veaux où  ils  s'engagent.  xVprisionnaires  et  bénéficiers,  vassaux 
et  sujets,  ils  obéissent  à  deux  maîtres.  Et  par  la  nature  même  de 
ses  fonctions,  c'est  encore  le  comte  qui  exige  et  contrôle  le  service 
qu'ils  doivent  au  souverain.  C'est  de  ses  mains  qu'ils  ont  reçu 
leur  terre  :  c'est  lui  qui  les  convoque  alarmée,  au  placitum.  11 
est  près  d'eux  et  au-dessus  d'eux.  Des  deux  maîtres  qu'ils 
servent,  un  seul  finit  par  obtenir  tout,  celui  qui  toujours  pré- 
sent, toujours  puissant,  gouverne  le  pays,  dispose  des  biens,  pro- 
tège ou  menace  les  vies  individuelles,  rattache  à  son  pouvoir  et 
à  sa  personne  toutes  les  ambitions,  toutes  les  énergies,  tous  les 
intérêts.  A  mesure  que  la  puissance  royale  s'affaiblit,  s'efface  la 
dualité  de  leur  condition  ou  de  leurs  services.  Et  les  liens  qui 
enserrent  leur  personne  enlacent  pevi  à  peu  toutes  les  terres 
qu'ils  occupent,  celles  qu'ils  ont  reçues  du  roi  aussi  bien  que 
celles  qu'ils  tiennent  de  leur  seigneur. 

Ainsi,  de  même  qu'elle  va  grossir  le  patrimoine  des  puissants 
et  des  riches,  Vaclprisio  des  petites  gens,  des  simples  libres  va 
s'agréger  au  domaine  du  fonctionnaire  royal,  comte,  vicomte, 
vassus  dominiciis.  Voilà  une  autre  cause  de  disparition.  —  Ce  sont 
enfin  les  rois  eux-mêmes  qui,  dès  la  fin  du  ix^  siècle,  détruisent 
l'œuvre  de  leurs  prédécesseurs  et  donnent  à  des  particuliers  ou  à 
des  couvents  les  biens  défrichés  avec  leurs  possesseurs. 

Nous  possédons  quelques-unes  de  ces  chartes  où  nous  voyons 
une  terre  du  fisc  passer,  avec  les  aprisionnaires  qui  l'habitent, 
sous  la  domination  d'une  église.  En  866,  l'abbaye  de  Besalu 
demande  à  Charles  le  Chauve  le  villare  Revidager,  défriché  par 
des  Goths  et  des  Gascons,  arraché  au  désert,  mis  en  cul- 
ture. Ce  villare  est  évidemment  une  adprisio.  Charles  le  Chauve 
fait  droit  à  cette  requête  '.  Voilà  donc  des  hommes  libres  qui 
passent  sous  la  puissance  d'un  monastère.  Ces  concessions 
durent  être  assez  fréquentes.  En  881,  nous  voyons  par  deux 
diplômes  que  l'église  de  Narbonne  a  sur  son  territoire  des  cul- 
tivateurs espagnols,  que  l'abbaye  de  Saint-Polycarpe  possède 
également  des  lots  cultivés  par  des  émigrants.  Or,  ces  hommes 
sont  libres;  ils  ont  défriché  le   sol  où    ils    ont    été    établis;  en 

1.  II.  L.,  t.  II,  n°  166  (22  fév.  866). 


I  70  IMBAHT   DE    LA    TOUR 

raison  de  ces  lotissements,  ils  ont  dû  le  service  royal.  Ils  avaient 
donc  été  cédés,  avec  leur  terre,  par  la  royauté  '.  Les  donations 
aux  églises  ne  furent  pas  moins  nombreuses  sous  Charles 
le  Chauve  et  ses  successeurs  que  sous  Charlemag-ne  et  sous 
Louis  le  Pieux.  Mais  le  domaine  royal  n'était  plus  inculte  :  la 
plupart  des  fiscs  avaient  été  })artao^és  entre  les  émigrants.  Ce 
n'est  plus  la  terre  déserte,  sans  valeur,  que  donne  le  roi  aux 
ég-lises,  ce  sont  les  lots  mêmes  que  les  aprisionnaires  ont  cul- 
tivés. 

En  passant  sous  la  domination  dune  église,  ces  hommes 
gardent  évidemment  leurs  terres  et  leur  condition.  Les  diplômes 
de  881  indiquent  nettement  que  leur  liberté  ne  doit  pas  subir 
d'atteinte  '-'.  Ils  oui  toujours  le  droit  de  léguer,  de  vendre  leur  lot. 
Ils  le  «  possèdent  )>  mais  prenons  garde  qu'en  cédant  la  haute 
propriété  de  leur  sol,  le  roi  cède  aussi  leurs  services.  Il  aban- 
donne au  couvent  les  prestations  qu'ils  lui  doivent,  le  service 
militaire  dont  ils  s'acquittent,  les  redevances  que  le  fisc  a  pu 
leur  imposer  3.  Ces  devoirs  se  transforment.  Ils  prennent  un 
caractère  privé  :  ils  ne  sont  plus  la  contribution  du  sujet  au 
prince,  mais  d'un  homme  à  un  autre.  Comme  leurs  terres,  ces 
hommes  cessent  de  dépendre  de  la  puissance  publique  :  ils  sont 
entrés  dans  une  seigneurie. 

On  voit  ce  que  sont  devenus,  à  la  fin  du  ix'^  siècle,  la  plupart 
des  hommes  libres  établis  par  Charlemagne  et  Louis  le  Pieux 
sur  les  terres  du  lise.  Sur  quelques  points,  Yadprisio  a  donné 
naissance  à  un  grand  domaine  :  partout  ailleurs  elle  s'est  agré- 
gée aux  possessions  du  riche,  aux  terres  du  comte  ou  du  fonc- 
tionnaire royal,    au   territoire  d'une  église   ou  d'un  couvent.   Le 

1.  H.  L..  t.  V,  n°  2.  Saint-Polycarpe.  -■  Petiitabba  ut  homines  liberi  com- 
manentes  infra  terminos  ejusdem  monasterii  quos  prœfixerunt  auctoritate 
domini  Ludovic!.. .  el  Bernardus  comités-,  terras  quas  ex  eremo  quiète  pos- 
sideant  et  congruum  obsequium  sicut  ingenui,  exinde  eidem  monasterio 
exhibeant...  »  Xarbonne.  /f/.,  ibid.  n°  3.  <' Si  vero  infra  istas  villas  homines 
Hostolenses  vel  Hispani  fuerint... 

2.  H.  L.,  t.  V,  n°  2.  «  Congruum  obsequium,  sicut  ingenui  eidem  monas- 
terio exhibeant,  ne  eorum  ingeuuitas  vel  nobilitas  vilescat.  » 

3.  H.  L.,  t.  'V,  n"  3.  c  Quidquid  jus  ûsci  inde  exigere  débet  totum  ad 
opus  sanctse  matris  ecclesise  Narbonnensis  jure  perpétue  concedimus  obti- 
nendum.  » 


LES    COLONIES    AGRICOLES   A    L'ÉPOQLE    CAROLINdIENNE  171 

plus  grand  nombre  de  ces  cultivateurs  libres  ont  cessé  d'être  les 
sujets  du  roi  pour  devenir  les  hommes  d'un  seig'neur.  Et  s'ils 
conservent  toujours  leur  terre  et  leur  liberté,  Tune  et  l'autre, 
enfermées  dans  l'enceinte  étroite  d'une  seig'neurie,  voient  peser 
sur  elles  des  char^^es  plus  lourdes.  Au  rx''  siècle,  ils  se  trans- 
forment en  censitaires,  libres  de  nom,  dépendants  en  fait  et  de 
la  terre  qu'ils  occupent  et  du  maître  qu'ils  servent. 

L'histoire  de  Yadprisio  nous  aide  ainsi  à  comprendre  l'évolution 
sociale  et  économique  qui  préparait  la  société  féodale.  Les  faits 
qu  elle  nous  montre  sont  une  contribution  à  l'étude  de  ses  ori- 
g-ines.  En  réalité,  elle  avait  été,  à  ses  débuts,  une  œuvre  écono- 
mique et  sociale  à  la  fois.  Oblig-és  de  reconnaître  le  patronage, 
les  premiers  Caroling'iens  avaient  essayé  de  le  contenir.  Ils 
avaient  voulu  sauver  la  population  libre  des  campagnes  et 
défendre  la  petite  propriété,  h'adprisio  fut  une  de  ces  mesures. 
Par  ce  partage  des  terres,  les  rois  franks  voulurent  également 
repeupler  un  pays  et  s'assurer  des  sujets.  Ils  avaient  créé  ce  sys- 
tème d'occupation  du  sol  pour  combattre  les  forces  sociales  qui 
poussaient  les  hommes  vers  l'universelle  protection  et  l'univer- 
selle dépendance.  Contrairement  à  leur  attente,  Yadprisio  devint 
une  de  ces  forces.  Elle  a  contribué  à  former  les  grands  ter- 
ritoires des  églises  ou  des  seigneurs  :  elle  n'a  pas  réussi  à 
défendre  le  principe  de  la  petite  culture  et  de  la  petite  pro- 
priété. Un  autre  de  ses  résultats  fut  d'affaiblir  la  royauté 
même  enla  dépouillant.  — Au  viu*^  siècle,  au  début  du  ix*",  on  ne 
prévoyait  pas  ces  conséquences.  Quand  un  régime  a  contre  lui 
la  puissance  des  intérêts  ou  des  mœurs,  il  s'oppose  en  vain  aux 
transformations  qu'il  prévoit  et  qu'il  redoute.  Toutes  les  mesures 
qu'il  prend  ne  servent  qu  k  hâter  sa  chute,  et  les  armes  qui  le 
frappent  sont  souvent  celles  qu'il  a  forgées. lui-même  pour  pro- 
longer son  existence  et  se  soustraire  à  la  destinée. 

Imbart  de  la  Tour. 


LES    PLUS    ANCIENNES 
CHARTES     DU     MONASTÈRE     DE     SAINTE-AFRA 

A     AUGS  BOURG 


Les  deux  plus  anciens  diplômes  pour  le  couvent  de  Sainte- 
Afra,  ou,  comme  il  fut  appelé  depuis  le  xii*^  siècle,  de  Saint- 
Ulric  et  Sainte-Afra  à  Aug-sbourg-,  la  prétendue  charte  de  l'empe- 
reur Henri  II  du  1^''  août  1023  et  celle  de  Conrad  II  du  3  novembre 
1029  ^,  sont  depuis  longtemps  reconnues  fausses.  Déjà  dans  le 
tome  XXII  des  Monumenta  Boica  un  éditeur,  faisant  parade  d'une 
fausse  érudition  diplomatique,  avait  en  1814  admis  que  la  [ides 
historica  était  violée  dans  les  deux  chartes  ;  mais,  croyant  que 
«  les  règ-les  de  la  diplomatique  »  j  étaient  partout  observées,  il 
prétendait  les  compter  si  non  inter  diploniata  pure  ffenuina,  sal- 
tem  inter  interpolata.  Depuis,  Hirsch  -  a  rassemblé  les  preuves 
essentielles  contre  l'authenticité  de  ces  deux  chartes  ;  Frensdorfî'^, 
Stumpf  à  deux  reprises  %  moi-même  ^,  ainsi  que  Ficker'^,  nous 
avons,  en  partie  à  l'aide  d'autres  arguments  encore,  émis  la  même 
opinion. 

Cependant  dans  ces  diverses  études,  on  a  à  peine  effleuré  la 
question  de  l'époque  et  des  conditions  dans  lesquelles  ces  faux 
se  sont  produits,  et  on  n'a  pas  résolu,  d'une   manière  suffisante 

1.  Stumpf,  Die  Kaiserurknnden  des  X,  XI,  XII.  Jahrhunderts.  Innsbruck, 
1863-1883,  n°* 1808.  199o. 

2.  Jahrhiicher  des  Deutschen  Beichs  unter  Heinrich  II,  t.  II,  p.  2o9  et  ss. 

3.  Augshurger  Chroniken,  t.  I,  p.  xvii  dans  Stœdfechroniken,  t.  IV. 

4.  Die  Kaiserurknnden,  ubi  supra,  et  Die  Wirzljurger  Iinniiinitaf-Urkun- 
den  des  X.  u.  XI.  Jahrhunderts,  t.  II,  p.  44. 

').  Die  Kanzlei  Kaiser  Konrads  II,  p.  160,  et  Jahrhiicher  des  Deutschen 
Beichs  unter  Konrad  II,  t.  I,  p.  280,  note  2. 

6.  Vom  Beichs fûrstenstande,  t.  I,  p.  337  et  Beitrage  zur  Urkunden- 
/e/ire,  t.  I,  p.  312. 


CHARTES    DU    MONASTÈRE    DE    SALNTE-APRA 


173 


du  moins,  cette  autre  question,  de  savoir  si  pour  établir  ces  faux 
documents,  ou  tout  au  moins  Tun  d'eux,  on  n'a  pas  eu  sous  les 
yeux  et  utilisé  un  document  authentique.  Hirsch,  à  la  vérité, 
croyait  en  raison  de  l'exactitude  des  indications  contenues  dans 
la  date,  qu'on  s'était  servi  d'un  diplôme  authentique,  de  dona- 
tion ou  d'immunité,  de  l'empereur  Henri  II,  pourle  faux  document 
établi  à  son  nom,  et  il  a  relevé  avec  sagacité  *  deux  passages  de 
la  charte  en  question  «  dont  le  fond  »,  suivant  ses  expressions, 
«  n'a  rien  qui  soit  en  contradiction  avec  l'époque  »,  qui  par  con- 
séquent —  il  est  permis  de  compléter  ainsi  sa  pensée  —  peuvent 
très  bien  provenir  d'une  charte  authentique  de  Henri,  aujourd'hui 
perdue. 

Nous  devons  rendre  hommage  au  sens  délicat  qui  a  fait  retrouver 
à  Hirsch  ce  qui  était  possible  dans  une  charte  peut-être  du  temps  de 
notre  empereur  ;  mais  nous  sommes  en  état  de  faire  un  pas  de 
plus  :  non  seulement  les  deux  formules  relevées  par  lui  corres- 
pondent à  l'époque  de  Henri  et  au  style  de  sa  chancellerie,  mais 
de  plus,  ces  deux  formules  et  d'autres  longs  passages  qui  les 
avoisinent,  rappellent  effectivement  et  presque  mot  à  mot  deux 
diplômes  authentiques  de  l'empereur,  concernant  deux  couvents 
bavarois,  comme   on  peut  le  voir  par  la   comparaison  suivante  : 


Stumpf  Reg.  1808. 

per  hoc  nostrae  maiestalis  in- 
signe nostrae  nostrorumque  post 
nos  siiccessoruni  imperiali  per- 
peiuae  defensioni  subiicimus  et 
insuper  omni  ea  liber  laie  dona- 
mus,  qua  caelera  monasleria  im- 
peralia^  ubicunque  lerrarum  nos- 
tri  imperii  perfrui  videhiintur, 
quatenus  ihi  monachi  monachicae 
vilae  suh  régula  sancli  Bene- 
dicti  mancipaii  liherius  et  devo- 
tius,  quam  aggressi  sunt  vitam, 
absque  inquieludine  imperialium 


Stumpf  Reg.  1335  (=  DH.  II.  29). 

per  hoc  nostrae  maiestatis  in- 
signe praefatum  monasterium  nos- 
trae nostrorumque  post  nos  suc- 
cessorum  regiae  et  imperiali  per- 
pétue defensioni  subicimus  et 
insuper  optima  ea  libertate  dona- 
mus,  qua  caetera  monasteria  re- 
galia  ubicumque  terrarum  nostri 
regni  perfrui  videbuntur,  quatinus 
ibi  sanctimoniales  monasticae  vitae 
sub  régula  sancti  Benedieti  manci- 
patae  liberius  et  devotius  illam, 
quam  aggressae  sunt  vitam,  absque 


1.  P.  260,  note  2. 

2.  sic  dans  le  ms. 


174 


HARRY    RRESSLAl 


exaclïonuin  re/sH/^trahentium^jer- 
sonarum  dehinc  conservare  va- 
leant.  Ueçjio  l'gitur  verho  el  imj)e- 
rïaVi  praecepto  iuhemus  et  interdi- 
cinnis,  ut  nullus  imperii  nostri 
dux  marchio  cornes  vicecomes 
episcopus  vel  aliquis  siih  episcopo 
aiit  index  pu})licu,s  sive  regius 
exacfor  sive  quaelihet  iadiciaria 
persona  maior  aiit  minor  deinceps 
inpraedicto  monasterio  sanctorum 
Vdalrici  et  Afrae  intus  vel  foris 
et  in  locis  aut  hominihiis  vel 
omnibus  praedicto  monasterio 
pertinentibus  aliquam  publici 
iuris  exerceat  potestalem  aut 
quidquam  de  rébus  monachorum 
sibi  ipsi  aut  no  bis  vel  succes- 
soribits  nostris  usurpare  prae- 
sumat  sine  advocato ,  quem 
praesens  abbas  et  qui  ei  succedenl 
in  hune  usum  elec/erint  vél  con- 
stiluerinl. 


inquietudine  reg-alium  exactorum 
vel  subintroeuntium  personarum 
dehinc  conservare  valeant.  Régie 
igitur  vcrbo  et  praecepto  iubemus 
et  lirmilcr  interdicimus,  ut  nullus 
dux  marchio  cornes  vicecomes 
episcopus  vel  aiiquis  sub  episcopo 
aut  index  publicus  sive  regius 
exactor  seu  quaelibet  iudiciaria 
persona  maior  aut  minor  deinceps 
in  praedicto  monasterio  intus  vel 
foris  et  in  locis  aut  hominibus  vel 
omnibus  ibi  pertinentibus  aliquam 
publici  iuris  exerceat  potestatem 
aut  quicquam  de  rébus  monacho- 
rum sibi  ipsi  vel  nobis  aut  succes- 
soribus  nostris  usurpare  praesu- 
mat  sine  advocato  quem  praesens 
abbatissa  et  quae  ei  succédant  in 
hune  usum  elegerint  et  consti- 
tuerint. 


Stumpf  Reg.  1808. 

per  hanc  imperialem  paginam 
in  perpetuum  largin^ur  praedicto 
monasterio  sanctorum  \'dalrici  et 
Afrae  ordinis  sancti  Benedicti  — 
omnia  bona  immobilia,  quae  iure 
hereditario  in  ducatu  Bauariae 
possidemus,...  cujn  omnibus  ap- 
pendiciis  villis  agris  pratis  pas- 
cuis  aquis  aquarumve  decursibus 
molendinis  piscationibus  exitibus 
et  reditibus  viis  et  inviis  quaesi- 
tis  et  inquirendis  silvis  et  venatio- 
nibus  l'amulis  utriusque  sexus 
caeterisque  quae  quolibet  modo 
diciaut  scribipossunt  utilitatibus. 


StumpfReg.  1760(=DH.  II.  441). 

cum  omnibus  appenditiis,  villis 
scilicet  areis  agris  pratis  pascuis 
aquis  aquarumve  decursibus  vado 
molendinis  piscationibus  exitibus 
et  reditibus  viis  et  inviis  quesitis 
et  inquirendis  silvis  venationibus 
familiis  etiam  utriusque  sexus  ce- 
t.erisque  quae  quolibet  modo  dici 
aut  scribi  possunt  utilitatibus  ad 
eandem  curtem  iure  et  legaliter 
pertinentibus,  per  hanc  imperia- 
lem paginam  in  proprium  largi- 
mur....,  ea  videlicet  ratione  ut 
nec  episcopus  eiusdem  loci  nulla- 
que  ecclesiastica  vel  iudiciaria  po- 


CHARTES    DU    MONASTÈRE    DE    SAINTË-AFRA 


l'78 


ea  videlicel  ratione  ut  nec  episco- 
pus  eiusdem  loci  nullaque  eccle- 
siastica.  persona  vel  uidiciaria 
potestas  aliquani  habeal  potesta- 
tem  legata  bona  nostra  praefaiae 
ecclesiae  auferre  vel  usihus  fra- 
trum  ibidem  suh  monachica  msti- 
tutione  deo  servientium  ahalie- 
nare,  sed  praediclus  Frideboklus 
sanctorum  \'dalrici  et  Aïrae  abhas 
suique  successores  liheram  ha- 
beanl  exinde  potestatem  qiiicquid 
eis  placuerit  faciendi  permutandi 
abalienandi  ad  utilitatem  tan- 
tumodo  ibidem  servientium  sub 
régula  sancli  Benedicti  famulan- 
tium. 


testas  aliquam  habeat  potestatem 
prenominatam  curtem  prefatae 
ecclesiae  auferre  vel  usibus  fra- 
trum  ibidem  sub  monachica  inslitu- 
tione  deo  servientium  abalienare, 
sed  predictus  Richolfus  eiusdem 
loci  abbas  suique  successores  li- 
beram  exinde  habeant  potesta- 
tem quicquid  eis  placuerit  faciendi 
ad  utilitatem  tantummodo  fratrum 
ibidem  sub  régula  sancti  Bene- 
dicti deo  sanctoque  Ileimme- 
rammo  famuiantium. 


Des  deux  diplômes  authentiques  de  l'empereur  Henri  II,  dont 
la  comparaison  ci-dessus  nous  révèle  la  concordance  littérale  en 
de  longs  passages  avec  notre  faux  document,  le  premier  a  été 
donné  en  l'an  1002  pour  le  couvent  de  Niedermûnster  à  Ratis- 
bonne,  le  second  en  l'an  1021  pour  le  couvent  de  Saint-Emmeran 
au  même  lieu  ;  le  premier  est  rédigé  et  écrit  par  le  notaire  de  la 
chancellerie  EA  qui  ne  fut  en  fonctions  à  la  chancellerie  de 
Henri  II  que  jusqu'à  l'an  1 004  ;  le  second  par  le  notaire  de  la 
chancellerie  G  F.  Dès  lors,  la  concordance  de  notre  faux  docu- 
ment avec  ces  deux  chartes  authentiques  ne  permet  que  deux 
explications  :  ou  le  faussaire  a  utilisé  directement  pour  son  faux 
les  deux  chartes  concernant  les  deux  couvents  de  Ratisbonne  et, 
dans  ce  cas  ,  une  charte  authentique  de  Henri  II  pour  le  couvent 
d'Augsbourg  ne  lui  a  pas  servi  de  modèle  ;  ou  le  faussaire  a 
utilisé  non  pas  une,  mais  bien  deux  chartes  authentiques  de 
Henri,  aujourd'hui  perdues,  concernant  Sainte-Afra  à  Augsbourg-, 
dont  l'une,  donnée  en  l'an  1002  en  même  temps  que  D  H.  H.  29 
ou  peut-être  un  peu  plus  tard,  reconnaissait  au  couvent  l'immu- 
nité et  l'immédiateté,  et  l'autre,  donnée  en  l'an  1021  en  même 
temps  que  D  H.  H.  441,  avait  trait  à  la  donation  de  divers  biens. 


176  HARUY    lîRESSLAf 

Dans  les  deux  cas,  on  ne  pourrait  tirer  aucun  parti  des  indica- 
tions chronologiques  de  notre  faux  document  —  dans  lesquelles 
au  surplus,  comme  l'a  déjà  remarqué  Pabst  '.  le  jour  et  le  lieu 
ne  concordent  pas  —  et  elles  auraient  été  inventées  par  le  faus- 
saire '-.  Il  aurait  emprunté  les  indications  exactes  de  Tannée  à  la 
charte  donnée  en  même  temps  que  D.  441  ou  à  D.  441  même, 
en  ajoutant  deux  unités  aux  chilfres  indiquant  l'année  de  l'Incar- 
nation et  celle  du  règne.  Quant  au  chill're  de  l'indiction,  — 
erroné  dans  D.  441,  où  il  y  a  III  au  lieu  de  IIII,  —  qui  est  élevé 
de  trois  unités  au  lieu  de  l'être  seulement  de  deux,  il  y  aurait  lieu 
de  l'expliquer  différemment,  suivant  qu'on  se  déciderait  pour  la 
première  ou  la  seconde  des  deux  hypothèses  possibles.  Si  le  faus- 
saire a  utilisé  la  charte  pour  Saint-Emmeran,  il  aurait  remarqué  et 
corrigé  l'erreur  dans  le  chiffre  de  l'indiction.  Si,  au  contraire,  il 
a  eu  sous  les  yeux  une  charte  authentique  pour  Sainte- Afra,  de 
Fan  1021,  il  serait  possible  que  le  chiffre  exact  de  l'indiction, 
IIII,  eût  déjà  existé  dans  cette  charte.  Dans  les  deux  cas  il  l'aurait 
traité  comme  les  autres  indications  chronologiques. 

En  faveur  de  la  seconde  de  ces  deux  hypothèses,  on  peut  allé- 
guer que,  selon  toute  vraisemblance,  Henri  a  réellement  donné 
une  charte  de  donation  pour  Sainte-Afra.  A  la  vérité,  il  ne  peut 
être  ici  question  delà  donation  de  100  charmées  de  terre,  dont 
parle  Thietmar  de  Mersebourg^;  Henri  la  fît  avant  d  avoir  été 
élu  roi,  lorsqu'il  alla  déposer  les  entrailles  d'Othon  III  au  cou- 
vent d'Augsbourg;  et,  quand  même  on  admettrait  que  la  charte 
relatant  le  témoignage  de  sa  faveur  n'aurait  été  rédigée  que  plus 
tard,  il  est  impossible  que  la  reconnaissance  écrite  d'un  acte 
remontant  à  l'an  1002  ait  été  retardée  jusqu'à  l'an  1021  ;  or, 
c'est  en  1021,  comme  nous  lavons  vu  plus  haut,  que  dut  être 
donnée  la  charte  de  donation  de  Henri  qui  aurait  été  utilisée  dans 
notre  faux  document.  Cependant  la  tradition  du  couvent,  qui  à 

1.  HiRSCH,  Jahrhûcher,  loc.  cit. 

2.  Car  personne  n'ira  échafauder  Thypollièse  d'après  laquelle  le  faussaire 
aui-ait  eu  sous  les  yeux  une  charte  authentique  de  1023  pour  Sainte-Afra, 
dans  laquelle  auraient  déjà  été  fondus  deux  autres  documents  de  1002  et 
1021.  Cette  hypothèse  obligerait  à  supposer  que  Henri  II  aurait  donné  pour 
le  couvent  d'Augsbourg  trois  chartes,  qui  seraient  toutes  les  trois  perdues, 
et  ne  ferait  ainsi  que  compliquer  les  choses  sans  nécessité. 

3.  IV,  51  (31). 


CHARTES    DU    MONASTÈRE    DE    SAINTE-APRA  177 

cet  égard  ne  laisse  place  à  aucun  doute,  désigne  nominativement 
quatre  ou  cinq  localités  —  Rettenbach,  Ober-et  Unterschonbach, 
Holenbach  et  Mainbach  —  dont  Henri  a  fait  don  au  couvent  '  ; 
si  cette  donation  n'était  pas  la  même  que  celle  dont  Thietmar 
atteste  l'existence,  rien  n'empêcherait  de  la  placer  en  l'an  1021. 

Ce  qui  serait  bien  plus  invraisemblable  qu'une  pareille  dona- 
tion, ce  qui  serait  même  presque  impossible,  ce  serait  qu'Henri 
eût  dès  l'an  1002  reconnu  l'immédiateté  et  l'immunité  du  couvent. 
Car  —  et  ici  encore  nous  suivons  la  tradition  du  couvent  lui- 
même  ~  —  sa  fondation  ou  plutôt  son  rétablissement  comme 
couvent  n'eut  lieu  qu'à  l'époque  de  lévêque  Bruno,  le  frère  de 
Henri,  qui  transféra  à  la  cathédrale  les  chanoines  habitant 
jusqu'alors  le  couvent  et  appela  à  leur  place  des  moines  ;  or 
Bruno  n'est  monté  sur  le  siège  épiscopal  d'Augsbourg  qu'en  l'an 
1006.  On  pourrait  toutefois  objecter  qu'il  n'est  pas  absolument 
nécessaire  de  placer  la  collation  de  ces  droits  en  l'an  1002;  la 
concordance  de  notre  faux  document  et  de  la  charte  authentique 
de  Henri,  qu'il  faudrait  supposer  perdue,  avec  le  diplôme  de 
Niedermûnster,  de  1002,  n'exclurait  pas  d'une  façon  absolue  que 
cette  charte  pour  Sainte-Afra  eût  été  donnée  plus  tard  ;  il  ne 
serait  pas  inadmissible  que  le  diplôme  de  Niedermûnster,  à  une 
époque  ultérieure  quelconque,  eût  été  renvoyé  à  la  chancellerie 
de  Henri  —  peut-être  pour  en  obtenir  une  confirmation,  dont  à 
la  vérité  nous  ne  savons  rien  —  et  qu'à  cette  occasion  il  eût  servi 
de  modèle  à  un  diplôme  semblable  pour  le  couvent  d'Augsbourg. 

Il  ne  paraît  donc  pas  y  avoir  de  motifs  absolument  impérieux 
pour  repousser  la  seconde  des  hypothèses,  exposées  plus  haut, 
sur  la  manière  dont  d'après  nous,  les  choses  pourraient  être  pas- 
sées 3  ;  et  cette  seconde  hypothèse  offrirait  même  la  seule  solution 


1.  Voir  la  chronique  du  couvent,  de  Wittweh,  éd.  Steicliele  dans  :  Archiv 
f.  d.  Geschichte  des  Bist.  Augshurg,  t.  III,  p.  66  et  Khamm,  Ilierarch.  Augus- 
(ana,  pars  III,  p.  il.  A  la  vérité,  Wittwer  n'a  pas  connu  de  charte  concer- 
nant cette  donation  de  môme  que  —  remarquons-le  dès  à  présent  —  il  ne 
mentionne  pas  notre  faux  document. 

2.  Cf.  HiRscu.  Jarhrbûcher  Ileinrichs  II,  t.  II,  p.  25.T  et  ss. 

3.  La  circonstance,  relevée  par  Hiuscu,  loc.  cit.,  II,  259,  que  l'évêque 
Embrico  (1064-1077)  entreprit  la  reconstruction  du  couvent,  n'empêche  pas 
absolument  d'admettre  que  Henri  lui  eût  reconnu  la  dépendance  de 
l'Empire,  ses  dispositions  à  cet  égard   pouvant   avoir  été    ultérieurement 

Mélanges  Paul  Fabre.  12 


178  HARRY    BRESSLAU 

possible  du  problème,  si  notre  faux  document  devait  être  consi- 
déré comme  remontant  au  moyen  âge.  Dans  ce  cas,  en  elTet,  il  ne 
serait  pas  permis  de  supposer  l'utilisation  immédiate  des  deux 
chartes  de  Ratisbonne  :  car  il  est  absolument  inadmissible  qu'un 
faussaire  de  cette  époque,  habitant  Augsbourg-,  ait  pu  avoir 
ses  entrées  dans  les  archives  de  deux  couvents  différents  de 
Ratisbonne. 

Dans  ces  conditions,  le  seul  moyen  de  résoudre  la  question  qui 
nous  occupe  est  de  fixer  l'attestation  littéraire  de  notre  document. 
A  quelle  époque  remonte-t-elle?  Et  comment  est-elle  constituée? 

La  première  publication  du  document,  dans  Khamm  ^,  ne  donne 
à  cet  égard  aucun  éclaircissement  ;  elle  manque  de  toute  indication 
sur  la  source  à  laquelle  il  est  puisé  ;  mais  ainsi  que  l'apprend  la 
comparaison  des  textes,  l'éditeur  n'a  utilisé  aucun  document 
qui  nous  soit  aujourd'hui  inaccessible.  On  en  apprend  un  peu 
plus,  sans  en  apprendre  autant  qu'on  pourrait  le  souhaiter, 
par  la  réimpression  des  deux  chartes  parue  en  1814  dans  le 
tome  XXII  des  Monumenta  Boica.  «  Duorum  horum  diploma- 
tum^»^  y  dit-on  à  la  p.  165,  «  apographa  in  prima  et  ultima 
«  codicis  manuscripti  seculi  xii,  pagina  cursivo  charactere  eodeni 
«  sevo  usitato  exarata  inventa  sunt.  »  Si  cette  indication  était 
conforme  à  la  vérité,  la  question  serait  décidée  ;  l'attestation  litté- 
raire de  nos  chartes  remonterait  au  xu®  siècle  ;  nous  devrions  nous 
résoudre  bon  gré,  mal  gré  à  croire  à  l'existence  de  deux  chartes 
perdues  de  Henri  pour  Sainte-Afra.  Mais  notre  défiance  est  si 
grande  que  nous  demandons  à  être  plus  exactement  renseigné. 
Quel  manuscrit  contenait  ces  deux  chartes?  Ont-elles  été  réelle- 
ment insérées  dans  le  manuscrit. par  une  main  du  xii^  siècle?  Le 
manuscrit  qui  existait  en  1814  existe-t-il  encore  et  pouvons-nous 
vérifier  l'indication  de  l'éditeur  des  Mon.  Boica?  Cette  indication 
est  d'autant  moins  propre  à  faire  taire  nos  scrupules  que  nous  ne 


abrogées,  exactement  comme  sous  Henri  IV  plus  d"un  couvent  fut  d'une 
manière  passagère  détaché  de  cette  dépendance.  A  la  vérité  le  couvent 
d'Augsbourg  en  aurait  été  ainsi  détaché  pendant  une  plus  longue  durée  ;  en 
1186,  le  pape  confirme  encore  à  Févêque  d'Augsbourg,  la  possession,  entre 
autres,  du  couvent  de  Saint-Ulric.  Monum.  Boica,  t.  XXXIII,  1,  p.  45. 

1 .  Loc.  cit.,  p.  11. 

2.  Les  chartes  de  Henri  II  et  de  Conrad  II. 


CHARTES    DU    MOxNASTÈRE    DE    SAINTE-AFRA  179 

connaissons  pas  d'écriture  cursive  au  xii*^  siècle  et  que  nous  ne 
savons  pas  ce  que  l'éditeur  des  Mon.  Boica  •  entendait  par  le 
caractère  cursif  de  l'écriture,  dont  il  parle. 

Le  tome  XXXI  des  Alon.  Boica  nous  fait  faire  un  pas  de  plus. 
Au  diplôme  de  Conrad  II,  qui  y  est  réimprimé  à  la  page  308,  on 
a  ajouté  une  note  par  laquelle  nous  apprenons  que  la  «  charta 
apographa  saec.  xii  »,  dont  a  été  tirée  le  diplôme  édité  dans  le 
tome  XXII,  n'a  pas  pu  être  encore  retrouvée,  mais  qu'une  copie 
certifiée  de  cette  charte,  expédiée  par  David  Schwarz,  bourgeois 
d'Augsbourg  et  notaire  impérial,  le  13  février  1630,  a  été  con- 
servée. 

Cette  copie  se  trouve  encore  dans  les  Archives  Royales  de 
Munich  et  nous  donne  l'éclaircissement  désiré  sur  la  source  des 
documents  imprimés.  A  la  fin  de  la  transcription,  il  est  dit  ce 
qui  suit  :  «  Les  deux  exemplaires  des  franchises  impériales  ci- 
«  dessus  ont  été  transcrits  d'après  un  livre  tout  en  parchemin, 
((  grand  in-quarto  fort,  relié  sur  planchettes,  contenant  les  Com- 
«  mentarii  du  très  ancien  docteur  Origène  super  cantica  canti- 
((  corum,  où  selon  toute  apparence  ils  ont  été  écrits  avec  soin 
«  sur  la  première  et  la  dernière  feuille,  parce  qu'ils  ne  font  qu'un 
«  avec  la  reliure  du  corps  dudit  ouvrage  et  n'y  ont  pas  été  fixés 
«  après  coup,  et  ont  été  trouvés  sans  aucune  mauvaise  foi,  ni 
«  fraude  auscultando  et  collationando  mot  pour  mot  absolument 
«  conformes,  ce  que  j'atteste,  moi  David  Schwarz,  bourgeois 
«  d'Augsbourg  et  notaire  immatriculé  à  la  très  haute  et  honorée 
«   chambre  impériale  de  justice  à  Spire.  » 

Ainsi  c'est  un  manuscrit  du  Commentaire  d'Origène  sur  le 
Cantique  des  Cantiques  qui  a  été  la  source  pour  la  publication  de 
nos  documents  imprimés.  Or  le  couvent  d'Augsbourg  possédait 
un  manuscrit  d'Origène,  et  son  savant  bibliothécaire,  le  P.  Pla- 
cidus  Braun^,  l'a  décrit  ;  il  le  place,  après  un  examen  approfondi 
des  caractères  paléographiques  qui  peuvent  servir  à  en  détermi- 


1.  D'après  Steichele,  Allgemeine  Deutsche  Biographie,  t.  III,  p.  273,  cet 
éditeur  est  le  P.  Placidus  Braun.  Le  P.  Braun  ne  donne  ici  aucun  rensei- 
gnement plus  détaillé  sur  le  manuscrit  et  en  le  décrivant,  comme  nous  le 
verrons  plus  bas,  il  ne  mentionne  pas  les  chartes. 

2.  Notitia  hislorico-literaria  de  cod.  mscr.  inonast.  ad.  S.  S.  Udalricutn 
et  Afram,  t.  IV,  p.  79. 


180  HARRY    BRESSLAU 

ner  l'époque,  dans  les  dernières  années  du  xi*"  siècle  ou  dans  les 
premières  années  du  xii^  ;  mais  il  ne  dit  pas  un  mot  des  deux 
chartes  qui  y  étaient  contenues.  C'est  donc  une  bonne  fortune 
que  le  manuscrit  existe  encore.  Je  ne  parlerai  pas  des  fausses 
directions  que  jai  suivies  en  cherchant  à  retrouver  sa  trace;  il 
suffira  de  dire  que,  g-râce  aux  obligeantes  communications  de 
MM.  les  professeurs  D''  Knopfler  à  Munich  et  D""  Alfred  Schro- 
der  à  Dillingen,  j'ai  enfin  appris  que  ce  manuscrit  appartenait  à 
la  Bibliothèque  de  l'évêché  d'Augsbourg-  ;  je  remercie  l'admi- 
nistration de  cet  établissement  et  le  conservateur  de  ses  archives, 
M.  Riedmiiller,  d'avoir  bien  voulu  m'envoyer  à  Strasbourg  où 
j'ai  eu  tout  le  loisir  de  les  examiner,  le  manuscrit  lui-même  et 
les  copies  des  chartes  qui  en  sont  maintenant  détachées. 

Les  observations  du  P.  Placidus  Braun  sur  le  manuscrit 
gardent  toute  leur  valeur  ;  le  manuscrit  date  bien  du  commen- 
cement du  xii*"  siècle.  Il  contient  d'abord  le  Commentaire  d  Ori- 
gène  sur  le  Cantique  des  Cantiques,  jusqu'au  fol.  94.  On  y 
trouve  ensuite  au  fol.  93  le  Prolofjus  de  saint  Jérôme  super  can- 
tica  canticorum,  puis  au  fol.  110  la  lettre  de  saint  Jérôme  à 
Tranquillinus,  sur  la  manière  dont  on  doit  lire  Origène.  Sur  le 
recto  de  la  feuille  de  garde,  aujourd'hui  coupée,  mais  qui  à  l'ori- 
gine appartenait  indubitablement  au  manuscrit  et  dont  le  verso  a 
été  laissé  en  blanc,  on  trouve  écrit,  d'une  main  du  xv^  siècle  : 
super  cantica  canficorum,  et  au-dessous  on  lit  la  charte  de 
Henri  II.  Cette  charte  ne  se  termine  pas  sur  cette  page  :  la  fin 
et  la  charte  de  Conrad  II  se  trouvent  sur  le  verso  de  la  dernière 
feuille  (fol.  111)  du  manuscrit,  sur  le  recto  de  laquelle  sont  les 
derniers  mots  de  la  lettre  à  Tranquillinus.  Plus  tard  le  premier 
feuillet,  recouvert  du  texte  de  la  charte,  a  été  fixé  du  côté  même 
où  il  était  écrit  sur  le  côté  intérieur  de  la  couverture  antérieure 
du  livre  dont  il  n'a  été  détaché  qu'à  une  époque  récente  ''  ;  la  colle 
employée  pour  cette  opération  attira  des  vers  qui  ont  troué  le 
parchemin  en  plusieurs  endroits  ;  de  plus,  sur  beaucoup  de  points 
cette  écriture  s'est  imprimée  sur  la  couverture.  On  colla  aussi 
la  dernière  feuille  sur  le  côté  intérieur  de  la  couverture  posté- 
rieure, mais  seulement  pour  une  petite  partie,  de  sorte  que   les 

1.   Aurait-ce  été  par  Placidus  Braun?  Cf.  plus  haut,  p.  179. 


CHARTES    DL"    MONASTÈRK    DK    SAINTE-AFRA  181 

traces  de  colle  et  les  empreintes  de  l'écriture  ne  se  trouvent  en 
cette  partie  que  sur  une  surface  peu  étendue.  A  s'en  tenir  là,  les 
attestations  du  notaire  David  Schwarz  de  Tan  1630,  et  de  l'éditeur 
des  Mon.  Boica  de  l'an  1814,  seraient  absolument  conformes  à 
la  vérité  :  à  un  seul  point  de  vue,  ce  dernier  s'est  trompé,  ou  —  je 
crains  presque  que  ce  ne  soit  le  cas  —  a  trompé  ses  lecteurs  :  les 
chartes  ne  datent  pas  du  xn'^  siècle,  elles  émanent  d'une  main 
plus  récente.  D'ailleurs,  celui  qui  les  a  écrites  n'a  pas  même 
essayé  d'imiter  le  type  de  l'écriture  du  xii''  siècle  ;  c'est  à  la  fin  du 
XVI''  siècle,  au  plus  tôt,  qu'on  pourrait  faire  remonter  l'écriture  dont 
il  s'est  servi  ;  cependant,  si  l'on  admet  qu'il  s'est  etlbrcé  d'éveiller 
l'impression  d'une  certaine  antiquité ,  elle  peut  très  bien  aussi 
appartenir  au  commencement  du  xvii®  siècle. 

Dès  lors,  la  question  tout  entière  s'éclaire  d'un  nouveau  jour. 
La  tradition  littérale  de  nos  chartes  ne  remonte  pas  au  moyen 
âge,  et  nos  soupçons  ne  peuvent  être  qu'immédiatement  avi- 
vés par  cette  circonstance,  qu'en  1630  on  a  mis  sous  les  yeux 
du  notaire  vidimateur  seulement  les  documents  incorporés 
au  manuscrit  d'Origène,  et  non  les  originaux  ou  des  copies 
anciennes  d'où  ils  auraient  été  transcrits.  Dira-t-on  que  ces 
originaux  ou  copies  ont  disparu  complètement  et  sans  laisser  de 
trace  dans  le  temps  relativement  court  qui  a  pu  s'écouler 
entre  l'incorporation  au  manuscrit  et  l'année  1630?  Ou  n'a-t-on 
incorporé  les  chartes  au  manuscrit  que  pour  les  faire  vidimer  et 
se  créer  ainsi  un  titre  légal,  dont  il  devait  être  fait  usage  devant 
la  Chambre  de  justice  dont  David  Schwarz  était  le  notaire  ? 

Les  motifs  ne  manquèrent  pas  pour  une  pareille  falsification. 
Le  couvent  avait  vu  dans  le  xv!**  siècle  des  temps  bien  durs  ;  le 
mouvement  de  la  Réforme  avait  battu  ses  murs  et  par  moment 
menacé  la  vie  monastique  des  plus  graves  dangers.  Lorsque  ces 
nuages  furent  dissipés  après  l'issue,  fâcheuse  pour  le  protestan- 
tisme, de  la  ligue  de  Smalkalden,  l'immédiateté  fut  contestée  au 
couvent  ^.  Depuis  l'an  1577,  un  procès  était  pendant  devant  la 
Chambre  de  justice  de  l'Empire  intenté  par  l'évêque  d'Augsbourg 
au  couvent  et  au  fiscal  de  l'Empire  qui  le  protégeait.  L'évêque 

•     1.  Pour  ce  qui  suit  voir  Moser,  Staatsrecht  des  ftirstl.  Hochsliffts  Augs- 
purg,  p.  .35  et  ss.  ;  le  même,  Teutsches  Staalsrecht,  t.  XXXVII,  p.  57  et  ss. 


182 


HARRY    BRESSLAi: 


prétendait  que  le  couvent  était  soumis  à  sa  juridiction  et  contes- 
tait qu'il  appartînt  immédiatement  à  l'Empire.  Dans  les  premières 
conclusions  déposées  par  le  couvent,  l'abbé  n'avait  pas  pu  pro- 
duire, en  faveur  de  son  immédiateté,  de  titres  légaux  plus  anciens 
que  des  chartes,  de  l'empereur  Louis  de  Bavière  et  de  l'empereur 
Sigismond,  dont  l'interprétation  était  douteuse  et  contestée  par 
la  partie  adverse  K  Quelle  heureuse  fortune  de  voir  apparaître 
ces  diplômes  de  Henri  II  et  de  Conrad  II,  qui  reconnaissaient  à 
l'abbaye,  dans  des  termes  excluant  toute  ambigiiité,  «  la  jouis- 
«  sance  de  toutes  les  franchises  dont  étaient  gratifiées  les  autres 
<(  abbayes  impériales  de  l'Empire  !  »  Mais  quelle  imprévoyance 
aussi  de  laisser  ces  précieux  documents,  à  peine  les  copies  en 
avaient-elles  été  incorporées  au  vieux  manuscrit  d'Origène,  se 
perdre  pour  ne  jamais  se  retrouver  ! 

Ou  bien  peut-être  ces  chartes  n'ont-elles  jamais  existé,  et  les 
copies  du  manuscrit  d'Origène  en  sont-elles  en  même  temps  les 
originaux?  A-t-on  voulu,  à  l'aide  de  deux  diplômes  pour  Nie- 
dermiinster  et  Saint-Emmeran  de  Ratisbonne,  deux  établisse- 
ments dont  1  immédiateté  était  incontestée,  assurer  à  son  propre 
couvent  la  même  situation? 

Il  a  été  plus  facile  sous  divers  rapports  aux  falsificateurs  de 
documents  des  époques  récentes  qu'à  ceux  du  moyen  âge  d'exer- 
cer leur  dangereuse  industrie.  Ceux-ci,  lorsqu'ils  cherchaient 
des  modèles  pour  leurs  impostures,  n'avaient  à  leur  disposition, 
en  fait  de  documents,  que  le  trésor  souvent  peu  fourni  de  leurs 
propres  archives,  et  par  suite  ils  étaient  plus  d'une  fois  contraints 
de  choisir  dans  une  époque  plus  ancienne  ou  plus  récente 
leurs  modèles  et  ne  pouvaient  dès  lors  éviter  des  anachronismes 


1.  Ce  fait  est  déjà  mis  en  lumière  par  les  extraits  que  Moser,  Staatarecht 
des  Hochst.  Augspurff,  loc.  cit.,  a  donnés  de  ces  conclusions.  Il  m'est  de 
plus  confirmé  par  une  obligeante  comi,nunication  des  Archives  Royales  de 
Munich.  Dès  l'an  io'J7,  Tabbé  Jacob  avait  fait  établir  par  le  chancelier 
Georges  Widenmann  une  copie  de  tous  les  documents  par  lesquels  il  enten- 
dait prouver  que  son  couvent  dépendait  immédiatement  de  l'Empire.  Ces 
pièces  qui  remplissent  un  cahier  in-folio  de  99  pages,  furent  transmises  à 
l'évêque  d'Augsbourg  avec  de  courtes  conclusions  de  l'abbé  et  se  trouvent 
présentement  aux  Archives  de  Munich.  Le  fait  que  les  chartes  de  1025  et 
1029  n'y  sont  pas  mentionnées,  suffirait  presque  à  lui  seul  pour  prouver 
qu'en  1537  on  ne  savait  encore  rien  de  ces  chartes  au  couvent. 


CHARTKS    DU    MO.NASTKKE    DE    SAINTE-AFRA  183 

qui  rendent  facile  à  la  critique  moderne  la  découverte  de  la 
fraude.  Au  contraire  les  faussaires  des  derniers  siècles  ont  eu  à 
leur  disposition  dans  les  ouvrages  imprimés  des  sources  abon- 
dantes. Ils  n'avaient  qu'à  choisir  suivant  leurs  besoins  parmi  les 
actes  émanés  des  empereurs  et  des  papes  du  nom  desquels  ils 
voulaient  se  servir  pour  leurs  faux.  Un  autre  danger  les  mena- 
çait, dont  à  la  vérité  ils  n'ont  pas  eu  conscience  et  auquel  il  est 
rare  qu'ils  aient  complètement  échappé.  Lorsque  l'imagina- 
tif  bourgmestre  de  Cremmen,  Grmvel,  le  distingué  archiviste 
de  Strasbourg,  Grandidier,  dont  nous  avons  eu  récemment  à 
nous  occuper,  falsifiaient  des  chartes  impériales,  celui-là  pour 
créer  à  une  famille  amie  un  titre  de  noblesse,  celui-ci  pour  obéir 
à  sa  malheureuse  vanité  de  savant,  il  est  arrivé  à  l'un  comme  à 
l'autre  de  transporter  dans  les  documents  par  eux  fabriqués  les 
fautes  d'impression  ou  de  lecture  des  diplômes  imprimés  qu'ils 
avaient  sous  les  yeux  et  qu'ils  utilisaient  comme  modèles,  assu- 
rant ainsi  la  démonstration  de  la  faute  par  eux  commise.  Cette 
même  fatalité  nous  permettrait-elle  de  confirmer  notre  soupçon 
au  sujet  de  la  falsification  d'Augsbourg?  Des  deux  documents 
authentiques  que  nous  avons  comparés  plus  haut  avec  notre 
faux  diplôme  de  Henri  II,  le  diplôme  pour  Niedermiinster  est 
irnprimé  dans  la  première  édition  de  Hund,  MetropoUs  Salishur- 
gensis,  p.  2o4,  qui  a  paru  en  1382.  Quant  au  diplôme  pour  Saint- 
Emmeran,  on  n'en  trouve  dans  le  même  ouvrage,  p.  229, 
qu'une  citation,  et  il  n'a  été  imprimé  en  entier  pour  la  première 
fois,  que  dans  la  nouvelle  édition  de  la  MetropoUs  Salishurgen- 
sis  donnée  par  Gewold  à  Munich,  t.  II,  p.  374,  en  1620;  dans 
cette  édition,  le  diplôme  pour  Niedermiinster  est  aussi  réé- 
dité 1.  Comme  le  faux  dont  nous  nous  occupons  existait  déjà  en 
1630,  c'est  seulement  cette  édition  de  Munich  de  la  MetropoUs 
(dont  la  troisième  édition  de  Ratisbonne  ne  parut  qu'en  1719), 
qui  peut  être  la  source  de  notre  faux  et  c'est  avec  elle  qu'il  j  a 
lieu  de  le  comparer.  Les  divergences  les  plus  importantes  dont 
nous  ayons  à  tenir  compte,  entre  l'édition  Hund-Gewold  et  le 
texte  original  des  deux  diplômes  pour  Niedermiinster  et  Saint- 
Emmeran  sont  les  suivantes  : 

1.  T. II,  p.  590. 


.84 


IIAURV     lîRKSSLAL" 


I.     STUMPF    REG.     1.335    iDII.     II.     29) 
ORIGINAL  IILÎND   GEWOI.D.    t.   II,  p.   590. 

1 .  Nostrae     nostrorumque     post  

nos  successorum  reg'iae  et  inipe-       1  . regiae  et 

riali  perpeluo  derensioiii  subici-  imperiali   perpeluae   defensioni 
mus. 

2.  Quti/j/iws  ibi  sanctinioniales  2.   qiuitenus  \hï  sanctimoiiiales 

3.  Subintroeunliuin     personarum  3.    subinirahentium  personarum. 

4.  Exactor  seu  quaelibet  iudiciaria  4.    exactor  .y/re  quaelibet  iudicia- 
persona  ria  persona 

II.    STLMPF   REG.    1760    (DU.  II.    44l). 
ORIGINAL  HUND-GEWOLD,    t.    II,    p.    374. 

5.  Silvis  venationibus  5.    Silvis  et  venationibus 

6.  Fam/VzYs  etiam  utriusque  sexus      6.    Famt/Z/s  etiam  utriusque  sexus 

Que  Ion  compare  avec  ces  résultats  le  texte  reproduit  plus 
haut,  p.  173-175,  du  faux  d'Augsbourg;  ce  texte  dans  les  six 
passages  concorde  non  pas  avec  celui  des  chartes  originales,  mais 
avec  le  texte  fautif  de  Hund-GcAvold.  Le  paragraphe  6  et  le  para- 
graphe 3  sont  particulièrement  probants;  celui-là,  parce  que 
«  famulis  utriusque  sexus  »  au  lieu  de  «  familiis  utriusquesexus», 
ou,  comme  on  le  trouve  aussi,  au  lieu  de  «  famulis  et  famula- 
bus  )),  est  une  expression  tout  à  fait  inusitée  ;  celui-ci,  parce 
qu'il  nous  fait  pénétrer  dans  l'officine  du  faussaire.  Dans  Hund- 
GcAvold  «  subintrahentium  »  au  lieu  de  «  subintroeuntium  per- 
sonarum »  était  une  simple  faute  de  lecture  ou  d'écriture  à 
laquelle  on  ne  pouvait  donner  aucun  sens.  C'est  ce  que  recon- 
nut le  faussaire  qui  corrigea  par  ((  su])trahentium  »,  expression 
à  laquelle  on  peut  k  la  vérité  donner  un  sens,  mais  qui  dans  cette 
combinaison  ne  serencontre  jamais  dans  les  chartes  de  Henri  II.  Il 
ne  peut  subsister  aucun  doute  :  ce  sont  les  textes  imprimés  de 
Hund-GeAvold  et  non  des  chartes  perdues  de  Henri  II  pour  Sainte- 
Afra,  qui  sont  la  source  où  le  faussaire  a  puisé.  Ses  misérables 
falsifications  sont  forgées  d'un  bout  à  l'autre  et  sans  aucune 
valeur.  Mais  elles  ont  eu  du  succès.  Fabriquées  entre  1620  et 
1630,  leur  incorporation  à  l'antique    et  authentique    manuscrit 


CHARTES    DU    MONASTÈRK    DE    SAINTE-AFRA  l8o 

d'Origène  —  artifice  que  je  n'ai  pas  encore  rencontré  jusqu'ici 
dans  la  vaste  littérature  des  falsifications  de  documents  et  qui 
donne  à  l'histoire  de  celle-ci  le  charme  de  la  nouveauté  —  éco- 
nomisa la  confection  de  prétendus  originaux  qui  eût  été  sans 
doute  pénible  à  l'abbé  de  Saint-Ulric  et  Sainte-Afra  et  l'eût  expo- 
sé au  danger  de  voir  découvrir  la  fraude.  Le  complaisant 
notaire  David  Schwarz,  à  qui  l'abbé  donna  encore  d'autres  occa- 
sions de  profit,  établit  la  copie  légalisée,  qui  put  être  désor- 
mais employée.  Je  ne  sais  pas  si  et  quand  elle  a  été  produite 
devant  la  Chambre  de  justice  ',  ni  quel  accueil  lui  a  fait  l'évèque 
d'Augsbourg  ;  mais  elle  a  été  produite  à  la  chancellerie  impé- 
riale et  ne  lui  a  inspiré  aucun  soupçon;  l'empereur  Ferdinand  III 
et  plusieurs  de  ses  successeurs  l'ont  confirmée  *.  Et  l'on  peut  vrai- 
semblablement présumer  qu'elle  a  influé  sur  l'accommodement 
relativement  favorable,  auquel  l'évèque  d'Augsbourg  se  prêta 
en  1643,  et  qui  mit  fin  au  litige  pendant  à  Sj^ire  depuis  si  long- 
temps :  moyennant  le  paiement  de  12000  florins  et  la  cession  de 
quelques  biens,  il  reconnut  ^  au  couvent  l'immédiateté  que  le 
couvent  a  conservée  jusqu'au  commencement  du  xix*'  siècle. 

Les  deux  chartes  ''  dont  l'origine  vient  d'être  ici  racontée  et 
éclairée  ne  sauraient  trouver  place  dans  notre  édition  des 
diplômes  pour  les  Monumenta  Germanise,  dont  les  falsifications 
des  derniers  siècles  sont  en  principe  exclues,  mais  elles  ont  eu 
pour  l'histoire  du  couvent  dans  les  temps  modernes  une  telle 
importance  que  nous  voulons  leur  rendre  les  derniers  hon- 
neurs en  les  réimprimant  à  la  fin  de  cette  étude. 

Harry  Bresslau. 

1.  Les  actes  de  la  Chambre  de  Justice  de  l'Empire  et  du  conseil  aulique, 
déposés  aux  archives  du  cercle  de  Landshut,  ne  fournissent  aucune  indica- 
tion à  cet  égard. 

2.  Mon.  Boica,  t.  XXII,  p.  165,  752;  Khamm,  loc.  cit.,  p.  153,  16i. 

3.  Mon.  Boica,  t.  XXIII,  p.  693,  n»  15. 

4.  Pour  celle  de  Conrad  II  aucune  vérification  particulière  n'est  néces- 
saire. Elle  n'a  d'autre  but  que  de  certifier  le  diplôme  de  Henri  II.  Elle 
subsiste  ou  tombe  avec  lui. 


186  HARRY    liRESSLAL" 


ANNEXES 


I 

In  nomine  sanctae  et  individuae  trinitatis.  Henricus  divina  favenle 
clementia  Ronianorum  imperator  a[u]g[u]stus''*.  Ratio  suadet  et  iustitia 
exigit,  ut  ad  protectionem  ecclesiarum  dei  et  defensionem,  quae  per 
imperium  nostrum  longe  lateq  ue]  constitutae  sunt,  graciae  nostrae 
solatium  extendamus,  maxime  quidem  ad  illas,  a  quibus  specialia  ora- 
tionum  suffragia  die  ac  nocte  percipimus.  Per  hoc  enim  et  temporalia 
nostra  successu  regenlur  prospero,  et  ipsius  miserante'^  clementia,  qui 
dat  sa[l]utem  regibus,  gloria  et  ho[n]ore  coronabimur  in  caelo.  Eapro- 
pter  cognoscanf  universi  fidèles  i[mjperii  nostri  praesentes  et  futuri, 
quod  nos  intuitu  divinae'^  [rjemunerationis  et  nostrae*"  salutis  nec  non 
ob  [ijnterventum  dilectae  coniugis  nostrae  Kunegun[d]ae  impera[tr]icis 
augustae  et  Brunonis  Augustensis  e'^ccl^esiae  praesulis  venerandum 
confessorem  nostrum  Frideboldum  abbatem  sanctorum  \'dalrici  et 
Afrae  Augustensis  civitati[s  to]tamque  eius  ecclesiam,  monachos  et 
fratres  ibidem  deo  servientes,  faniiliam  et  universa  bo[na]  praedicto 
monasterio  iuste  pertinentia  sive  a  fundatoribus  a[ujt  aliis  fidelibus 
tradita,  quae  vel  nunc  habet  vel  in  posterum  ex  liberali  donatione 
quorumcunque  fidelium  seu  per  fratrum  laborem  et  industriam  ratio- 
nabiliter  deo  larg  ijente  poterit  [adi]pisci  per  hoc  nostrae*"  maiestatis 
insigne  nostrae  nostrorumque  post  nos  successorum  imperiali  p[er]pe- 
luae  defensioni  subiicimus  et  insuper  omni  ea  libertate  donamus,  qua 
caetera  monaster[ia]  imperalia/'  ubicunque  terrarum  nostri  imperii 
perfrui  videbuntur,  quatenus  ibi  monachi  monachicae  vitae  sub  régula 
sancti  Benedicti  mancipati  liberius  et  devotius,  quam  aggressi  sunt, 
vitam  absque  inquietudineimperi[al]ium  exactionum  vel  subtrahentium 
personarum  dehinc  conservare  valeant.  Regio  igitur  verbo  et  imperiali 
p[ra]ec6pt[o^  iubemus  et  interdicimus,  ut  nullus  imperii  nostri  dux 
marchio  comas  vicecomes  episcopus  vel  aliquis  sub  episcopo  aut  iud[e]x 
pu[blicus]  sive  regius  exactor  sive  quaëlibet  iudiciaria   persona  maior 

a.  Ce  complément,  et  ceux  qui  suivent,  de  passages  dans  lesquels  l'écri- 
ture du  ms.  est  devenue  illisible,  sont  pris  de  la  copie  de  1630.  —  h.  le 
ms.  a  présentement  niiserantis,  mais  is  est  une  correction  faite  ultérieure- 
ment avec  une  autre  encre;  miserante  dans  la  copie.  —  c.  cognant,  sans 
signe  d'abréviation,  ms.  —  d.  diae,  sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  e.  nrae, 
sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  /".  sic  dans  le  ms. 


CHARTES    Dr    MONASTERE    DE    SAINTE-AFRA 


187 


aut  minor  deinceps  [itij  praediclo  moiiaslerio  sanctorum  \"dalrici 
et  Afrae  intus  vel  foris  et  in  locis  aut  hominibus  vel  omnibus  praedicto 
monasterio  pertinentibus  aliquam  publici  iuris  exerceat  potestatem 
aut  quidquam  de  rébus  mona[c]horum  sibi  ipsi  aut  nobis  vel  succes- 
soribus  nostris  usurpare  praesumat  sine  advocato,  quem  praesens 
abbas  \e{.  qui  ei]  succed[ent  i]n  hu[nc].  usum  elegerint  vel  constitue- 
rint.  Donamus  etiam  specialiter  et  per  banc  imperialem  paginam 
in  perpetuum  [lajrgimur  praedicto  monasterio  sanctorum  \'dal- 
rici  et  Afrae  ordinis  sancti  Benedicti  ex  singulari  favore,  quo  devo- 
tum  nostrum  dilectum  co[nfe]ssorem  Frideboldum  ex  débita  reve- 
rentia  prosequimur,  omnia  bona  immobilia,  quae  iure  baered[ij- 
tario  in  d[uc]atu  Bauaria[e|  possidemus,  quorum  spe[ci]ficationem 
praedicto  abbat[i]n  separata  charta  exhibuimus  cum  om[ni]bus  appen- 
diciis  villis  agris  pralis  pascu[is  acquis  aquaru  mve]  decursibus 
molendinis  piscalionibus  exitfibjus  et  re[diti]bus  viis  et  inviisquaesitis 
et  inq[ui]rendis  silvis  et  venationibus  famulis  utrfijusque  sexus  caeteris- 
que^  quae  quolibet  modo  dici  aut  scribi  possunt  utilitatibus,  eavid[elij- 
cet  ratione  ut  nec  episcopus  eiusdem  loci  nuUaque  ecclesiastica  persona 
vel  iudic[iariaj'^  potestas  aliqu[am]  habeat  [pjotestatem  legata  bona 
nostra  praefatae  ecclesiae  auferre  vel  usibus  fratrum<"  ibidem  sub  mona- 
chica  institulione  deo  servienlium  abalienare,  sed  praedictus  Fridebol- 
dus  sanctorum  Vda[lr]ic[i  et]  Afrae  abbas  suique  successores  liberam 
habeant  exinde  potestatem  quicquid  eis  placuerit  faciendi  permut[a]ndi 
abalienandi  ad  utilitalem  tantumodo  ibidem  servientium  sub  régula 
sancti  Benedicti  famulantium.  [N]ulli  ergo  omnino'niominum^^  imperii 
nostri  liceat  banc  nostrae^  specialis  protectionis  defensionis  et  dona- 
tionis  paginam  infringere  [a]ut  ei  aus[u]  temerario  contraire  ;  quod 
qui  presumpserit  indignationem  imperialem  el  nostram  se  noverit 
incursurum,  [praeter  poenam,]  quam  transgressori  eiusdem  mandati 
nostai  infligere  voluerit  excellentia  nostra'?  s[eu]  aliquis  alius  successo- 
rum  nostrorum.  In  cuius  rei  teslimonium  hoc  praeceptum  inde  con- 
scriptum  propria  manu  corrobantes  sigilli  nostri  impressioue  iussimus 
insigniri. 

Data  kalend,  Augusti   indictione  VI,   anno  dominicae  incarnationis 


a.  ceferisque  présentement  dans  le  ms  ;  mais  ce  est  une  correction  faite 
ultérieurement  avec  une  autre  encre;  caeterisque  dans  la  copie.  —  b.  iudic, 
puis  un  trou  dans  le  parchemin,  ms.  ;  le  trou  existait  probablement  déjà 
avant  l'écriture  et  c'est  avec  intention  que  le  mot  n'a  pas  été  écrit  en  entier, 
pour  donner  l'apparence  d'une  lacune  ;  la  copie  aussi  a  seulement  iudic.  — 
c.  vel  usibus  f rat r uni  est  écrit  deux  fois  dans  le  ms.  —  d.  oio  houm,  sans 
signe  d'abréviation,  ms.  —  e.  nra,  nrae,  sans  signe  d'abréviation,  ms. 


88 


IIAHUY    liRESSr.Al" 


Mxxiii,  anno  vero  domini'  Ileiirici  II.    rej^nantis  XXII,    imperantis  X  ; 
actum  Babenpergae  ;  féliciter  amen.  Testes  sunt  etc^^  . 

II 

Conradus  dei  gratia  Romanorum  imperator  seniper  augustus  uni- 
versis  sacri  imperii  nostri'"  fidelibus  gratiam  suam  et  omne  bonum, 
Imperialis  excellentia  tune  sui  nominis'^  titulos  ampliat  et  extollit, 
cum  loca  divino''  cultui  dedicata  et  personas  deo  famulantes  benigno 
favore  prosequitur  ac  eorum  iustis  et  rationalibus/"  petilionibus  favo- 
rabiliter  se  inclinât.  Ex  parte  itaque  venerabilis  abbatis  Frideboldi  et 
conventus  sanctorum  ^  dalrici  et  Afrae  Augustensis  civitatis  nos- 
tro'^  culmini  fuit  humiliter  supplicatum,  ut  privilegium  eis  ab  Henrico 
Romanorum  imperatore  antecessore  nostro."  indultum  nostris  oblatum 
conspectibus  vellemus  de  benignitate  nostra''  conRrmare,  cuius  ténor 
talis  est  :  Henricus  divina'  favente  clementia  Romanorum  imperator 
augustus.  Ratio  suadet  et  iustitia  exigit,utad  protectionem  ecclesiarum 
dei  et  defensionem  eicf.  Nos  igitur  praedictorum  abbatis  et  eius  conven- 
tus piis  supplicationibus  inclinati  praescriptum  privilegium  et  eius  teno- 
rem  ab  antecessore  nostrofi'  Henrico  Romanorum  imperatore  ipsisdatum 
de  imperiali  benignitate  confirmamus  et  scripti  praesentis  munimine 
innovamus,  praedictam  etiam  ecclesiam  sanctorum  Vdalrici  et  Afrae 
cum  rébus  suis  universis  tam  mobilibus  quam  immobilibus,  tam  intra 
quam  extra  civitatem  Augustensem  ex  suprema  imperatoria  potestate 
in  perpeluam  imperii  nostri^  et  nostrorumJ  successorum  protectionem 
specialiter  suscipimus,  statuentes,  ut  nuUus  regum  aut  imperatorum, 
aec  archiepiscopus  nec  episcopus  eiusdem  loci  nec  abbas  née  dux  nec 
marchio  nec  cornes  nec  alia  maior  minorve  persona  sententiam  nostram 
infringere  aut  violare  praesumat,  sed  maneat  in  perpetuum,  cui  col- 
lata  est  ecclesiae  commodis  valitura.  Et  ut  haec  in  perpetuum  firma  et 
inconvulsa  permaneat/'  .  praesentem  paginam  sigilli  nostri^  impressione 
iussimus  insigniri. 

Data  III.  non.  novemb.  indictione  XII,  anno  incarnationis  domi- 
nicae  Mxxix,  anno  vero  domini  Conradi  II  imperantis  III  ;  actum  Colo- 
niae  ;  faeliciter  amen.  Testes  s[ulnt  elcf  -. 


a.  dni,  sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  h.  sic  ms.  et  copie.  —  c.  nri, 
sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  d.  nois,  sans  signe  d'abréviation,  ms.  — 
e.  dia  (au  lieu  de  dio),  sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  f.  sic  ms.  et  copie. 
■ —  fj.  nro,  sans  signe  d'abréviation,  ms.  —  h.  nra,  sans  signe  d'abréviation, 
ms.  —  i.  dia,  sans  signe  d'abréviation,  ms.  — J.  nnlrn  ms. 


DE    QUELQUES 

COLLECTIONS      CANONIQUES 


ISSUES 


DU     DECRET     DE     BURGHARD 


La  fortune  des  collections  de  textes  canoniques  composées  au 
moyen  âge  a  été  fort  inégale.  Quelques-unes  ont  reçu  des  con- 
temporains l'accueil  le  plus  favorable  ;  d'autres,  sont  dès  leur 
apparition,  tombées  dans  un  oubli  profond.  Or  au  premier  rang 
des  collections  dont  le  succès  est  incontestable,  entre  les 
Fausses  Décretales  et  la  Panormia  d'Yves  de  Chartres,  se  place 
incontestablement  le  Décret  de  Burchard  de  ^^'orms.  Les  manus- 
crits de  cette  collection  sont  très  nombreux  dans  les  Biblio- 
thèques des  divers  pays  d'Occident,  notamment  en  France,  en 
Italie  et  en  Allemagne;  cette  dilFusion,  que  ne  sauraient  nier 
ceux  qui  sont  familiers  avec  les  manuscrits  canoniques,  suffi- 
rait à  elle  seule  à  attester  le  succès  du  Décret.  Un  autre  fait 
en  donne  une  preuve  péremptoire.  Tous  les  oi^vrages  en  vogue 
au  moyen  âge  ont  subi  le  travail  des  opérateurs,  qui  pour 
répondre  aux  besoins  de  la  pratique,  en  ont  tiré  des  extraits  :  le 
Décret  n'a  pas  échappé  à  cette  loi.  En  outre,  il  a  fourni  à  divers 
compilateurs  des  éléments  très  nombreux  qui,  à  la  fin  du 
xi^  siècle  et  au  commencement  du  xu'^,  sont  devenus  le  noyau 
d'une  série  de  collections  où  sont  d'ailleurs  entrés  des  matériaux 
provenant  d'autres  sources.  Le  but  de  la  présente  notice  est 
d'appeler  l'attention  sur  cette  double  manifestation  de  l'influence 
exercée  par  le  Décret  de  Burchard  de  ^^'orms.  On  y  indiquera 
d'abord  un  certain  nombre  d'extraits  du  Décret,  puis  on  y  fera 
connaître  sommairement  diverses  collections  qui  en  procèdent 
directement. 


190  PAUL    FOLRMER 

I.    LES  EXTRAITS 

A.  —  Les  Statula  canonum. 

Il  convient  de  citer  en  première  lig'ne,  parmi  les  extraits  de 
Burchard,  la  courte  collection  anonyme  publiée  dans  l'édition  don- 
née par  Basnag-e  des  Lectiones  antiqiise  de  Canisius  et  imprimée 
dans  le  tome  CXL  de  la  Patrologia  lafina  à  la  suite  du  Décrétée 
Burchard'.  Elle  porte  le  titre  de  Statula  canonum  de  officio 
saccrdotuni.  Le  choix  des  matériaux  qui  y  sont  entrés  semble  assez 
arbitraire,  encore  qu'il  paraisse  que  l'auteur  a  voulu  réunir  en  un 
court  volume  les  textes  les  plus  utiles  aux  prêtres  engagés  dans 
le  ministère  sacré  ;  ces  prêtres  y  sont  instruits  de  leur  rôle  et  de 
leurs  principaux  devoirs  ;  aussi  les  textes  pénitentiels  tiennent 
une  place  assez  importante  dans  la  seconde  moitié  du  recueil.  En 
tout  cas,  cet  extrait,  qui  semble  d'abord  suivre  l'ordre  général 
du  Décret ,  n'y  est  pas  absolument  conforme  :  en  effet  les  frag- 
ments pénitentiels  empruntés  au  livre  XIX  de  Burchard  sont 
entremêlés  de  textes  analogues  empruntés  à  d'autres  livres,  par 
exemple  au  livre  XI  (ch.  30,  sur  la  mutilation),  au  livre  XVII 
(ch.  08,  sur  le  fait  de  causer  par  imprudence  la  mort  déjeunes 
enfantsj,  au  livre  XII  (ch.  14,  sur  le  parjure),  etc. 

Cette  petite  collection  n'est  point  datée;  mais  il  est  très  vrai- 
semblable qu'elle  a  suivi  de  peu  l'apparition  du  Décret  et  qu'elle 
appartient  au  xi''  siècle  ou  au  commencement  du  xii''.  L'édition  que 
la  Patroloyie  a  reproduite  est  défectueuse.  On  s'abuserait  beaucoup 
si  l'on  s'en  rapportait  aveuglément  aux  mentions  Ex  lihro  II  ou 
Ex  lihro  III  Burchardi  que  l'on  y  rencontre.  Si  ces  indications, 
en  général  imprimées  en  gros  caractères,  sont  exactes,  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  nombre  de  mentions  analogues,  qui 
devraient  figurer  dans  l'édition,  ont  été  omises  soit  par  le  manus- 
crit, soit  par  l'éditeur,  ou  ont  été  seulement  reproduites  en  petits 
caractères  dans  l'édition.  Il  importe  donc  de  n'user  de  ces  indi- 
cations qu'avec  beaucoup  de  circonspection. 

i.  Col.  1067-1083. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCHARD  191 


B.  —  Collection  du  nis.  de  la  Bibl.  nat.,  Latin  4383. 

A  côté  des  Statuta  canonuni  de  officia  sacerdotum,  il  y  a  lieu  de 
signaler  en  quelques  mots,  d'après  Theiner^,  la  collection  conte- 
nue dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale,  Latin  n°  4283, 
qui  date  du  xii'"  siècle.  Ce  n'est  autre  chose  qu'un  extrait  de  Bur- 
chard,  qui  ne  dépasse  pas  le  XVP  livre,  et  a  appartenu  à  Fran- 
çois Pithou.  L'ordre  g-énéral  de  la  division  de  Burchard  a  été 
d'ailleurs  conservé.  L'extrait  n'est  pas  copieux;  ainsi  le  premier 
livre,  qui,  dans  l'œuvre  originale  comprend  234  chapitres,  est 
représenté  ici  par  24  chapitres  -.  Ce  recueil  étant  exclusivement 
composé  des  fragments  empruntés  à  Burchard,  il  est  vraisem- 
blable qu'il  a  dû  être  composé  au  xi'^  siècle  ou  au  commencement 
du  XII^ 

C.  —  Collection  de  Juniièges. 

Le  manuscrit  n''  704  de  la  Bibliothèque  publique  de  Rouen 
date  du  xii''  siècle;  il  provient,  comme  l'atteste  un  ex  libris  en 
écriture  du  xiu'"  siècle  placé  à  la  fin  du  volume,  de  la  célèbre 
abbaye  de  Jumièges  ^.   Sous    le  titre  de   Liber   Decretalis,  qui 

i.  A.  Theiner,  Disquisitiones  criticœ  in  prœcipuas  canunum  et  decreta- 
lium  collectiones  (Romse,  1837),  p.  186. 

2.  Pour  qu'on  puisse  identifier  les  manuscrits  de  ce  recueil  qui  se  ren- 
contreraient dans  les  bibliothèques,  je  reproduis,  d'après  Theiner,  la  com- 
position du  livre  I^'".  Il  comprend  les  chapitres  de  Burchard  1,  4,  5,  7,  H,  13, 
14,  19,  20,  21,  27,  43,  o7,  59,  62,  66,  67,  74,  81,  210,  213,  214,  20S,  209, 
114. 

Il  est  à  remarquer  que  le  recueil  me'ntionné  ci-dessus  comme  un  extrait 
de  Burchard  ne  commence  qu'au  fol.  11  du  manuscrit.  Les  feuillets  1  à  8 
sont  remplis  par  la  dédicace  qui  précède  le  Décret  de  Burchard,  la  liste  des 
livres  du  Décret  et  les  chapitres  1  à  28  (celui-ci  incomplet)  du  I*""  livre  du 
Décret.  Viennent  ensuite  (fol.  9  à  11)  quelques  textes  épars.  —  Suit  la  col- 
lection qui  se  termine  au  feuillet  48  ;  elle  est  suivie  de  divers  textes  cano- 
niques disposés  sans  ordre  et  transcrits  par  plusieurs  mains.  On  y  trouve, 
entre  autres,  une  lettre  de  S.  Pierre  Damien  au  pape  Alexandre  II  et,  à  la  lin 
(fol.  77  \°)  un  extrait  des  décisions  de  Calixte  II  au  concile  de  Reims. 
Cet  extrait  semble  être  le  texte  le  plus  récent  de  ceux  qui  figurent  dans  ces 
pages.  Je  dois  ces  renseignements  à  l'obligeance  de  mon  savant  confrère, 
M.  Dorez. 

3.  Cf.  abbé  Lebarcq,  De  Alexandro  Gemme  tic  ensi  (Appendice,  de  Biblio- 
theca  Gemmelicensi  manuscripta\  Lille,  1888),  p.  80.  (Thèse  de  doctorat).  Ce 


192  PAUL    FOURMER 

semble  appliqué  à  tout  le  volume,  on  y  trouve  trois  collections 
d'extraits  théologiques  et  canoniques,  dont  les  tables  occupent 
les  feuillets  6  à  13. 

Le  premier  recueil  ne  présente  pas  d'intérêt  direct  pour  l'his- 
toire du  droit;  c'est  une  suite  d'extraits  des  Pères,  tirés  en 
grande  majorité  des  ouvrages  de  saint  Augustin,  dont  la  Cité 
de  Dieu  a  fourni  un  bon  nombre.  A  compter  du  ch.  107 
(fol.  86),  tous  les  textes  sont  empruntés  au  commentaire  de  saint 
Jérôme  sur  Ezéchiel.  Les  passages  des  Pères  recueillis  dans  ce 
premier  recueil  ne  présentent  aucun  intérêt  spécial'  pour  l'histoire 
du  droit  canonique. 

C'est  seulement  au  fol.  94  du  manuscrit  que  commence  le 
second  recueil,  celui-ci  exclusivement  canonique  :  ce  recueil  se 
compose  de  309  chapitres.  Or  ces  chapitres  sont  tirés  du  Décret 
de  Burchard;  non  seulement  ils  répètent  avec  leurs  sommaires 
et  leurs  inscriptions  les  textes  du  Décret,  mais  ils  sont  disposés 
d'après  le  plan  et  la  division  en  livres  qui  caractérisent  l'ouvrage 
de  l'évêque  de  Worms,  dont  ils  reproduisent  souvent  le  numéro- 
tage. Seul  le  livre  IV  du  Décret  (sur  le  baptême  et  la  confirma- 
tion), n'a  rien  fourni  à  notre  manuscrit. 

Voici  l'indication,  par  le  moyen  de  renvois  aux  chapitres  de 

manuscrit  portait  à.Iumièges  le  n"  33;  il  fut  classé  par  Montfaucon  (Biblio- 
(heca  Bihliotliecirum,  II,  1211),  dans  la  série  D,  Juris  utriusque  scriptores; 
d'où  la  désignation  D,  33  qu'il  porte  d'après  l'ouvrage  de  Montfaucon. 
1.  Au  fol.  6,  on  trouve  un  index  de  ce  recueil,  précédé  du  titre  Liber 
Decretnlis.  L'index  annonce  13o  extraits.  Le  1'^''  est  ainsi  résumé  :  «  Quod 
non  sit  desperandus  qui  in  adolescentia  deviat,  et  quod  non  sint  pêne  pur- 
gatorie,  nisi  anteultimum  judicium.  »  Le  13;)*^  est  ainsi  résumé  :  «  Quanta  sit 
virtus  electorum,  qua  ire  Dei  resistftur.  »  Si  l'on  examine  la  collection  elle- 
même,  on  voit  que  le  premier  fragment,  correspondant  au  sommaire  Quod 
non  sit  desperandus,  est  celui-ci  :«  Augustinus  invicesimo  primo libro  volu- 
minis  Civilatis  Dei.  Paucissimi  autem  sunt  tante  felicitatis  ut  ab  ipsa  ine- 
unle  adolescentia vanissima  pollicetur.  »  Cet  extrait,  très  long,  puis- 
qu'il occupe  les  feuillets  14  à  31  v",  commence  au  cours  du  chapitre  17  du 
livre  XXI  de  la  Cilé  de  Dieu  et  s'arrête  presque  à  la  fin  de  ce  livre.  —  Le 
dernier  fragment  est  non  pas  le  ISo"*,  mais  le  142"  :  Idem  (Hieronyntus),  in 
IIII"  libro  super  Ezechielem,  capituluin  (sic)  :  «  Non  ascendistis  ex  adverso 
neque  opposuistis    murum    pro   domo   Israël  ut   staretis    in    prœlio,  in   die 

Domini.  Legimus  Aaron  adversus  ignem  Isralielis liabeat  facultatem.  » 

Sur  les  extraits  de  saint  Augustin,  répandus  dans  les  Bibliothèques  dès  le 
xi"  siècle,  voir  Mirbt,  die  Stellung  Augustins  in  der  Puhlicistik  des  Gre- 
(jorianischen  Kirchenstreits,  p.   70-71. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCHARD  193 

l'édition   du    Décret,    de    la    composition   de    quelques-uns  des 
livres  de  l'extrait  contenu  dans  le  manuscrit  de  Jumiègres  : 


'O" 


Liber  1"^,  De  episcopis  (fol.  94). 

Ch.  du  livre  P""  de  Burchard  :  7,  11,  14,  23,  88,  89,  103,  114, 
141,  142,  143,  148,  loi,  1.j2,  lofi,  165,  166,  169,  171,  172,  173, 
177,  193,  205,  207,  209,  212,213,  214,  221,  222,  231,  180,  183. 
En  somme  le  compilateur  a  choisi  34  chapitres  sur  233  qui  cons- 
tituent le  livre  P""  du  Décret.  Les  matières  traitées  dans  ces 
textes  sont  l'élection  des  évêques,  les  règles  fondamentales  aux- 
quelles ils  doivent  se  conformer,  l'application  aux  évêques  du 
principe  Spoliatus  ante  omnia  7\'sfitue?idus  (141-143)  et  les  accu- 
sations contre  les  évêques. 

Liber  11  "s.  De  ecclesiasticis  ordinihus  (fol.  99). 

Les  239  chapitres  du  second  livre  du  Décret  sont  représentés 
ici  par  six  chapitres,  à  savoir  :  les  ch.  16,  18,  44,  4o,  114,  196. 

Liber  111"%  De  ecclesiis  (fol.   100). 

Des  241  chapitres  du  livre  111  de  Burchard,  le  compilateur  a 
extrait  seulement  les  sept  chapitres  portant  les  numéros  :  23, 
72,74,  75,  123,  128  i. 

Liber  Xl"^,  De  excommunicatione  (fol.  115,  v°). 

Le  livre  de  Burchard  sur  l'excommunication,  le  vol  et  le  pil- 
lage, compte  78  chapitres.  On  en  trouve  ici  20,  à  savoir  :  les  ch. 
9  à  14,  18,  19,  27,  29,  31,  32,  38,  52,  53,  54,  55,  64,  66,  74. 

1.  Sur  la  question  brûlante  du  célibat  des  prêtres,  on  pourrait  opposer 
le  ch.  7o  de  Burchard  au  ch.  123  ;  celui-là  pouvait  être  considéré  comme  favo- 
rable, celui-ci  comme  hostile  au  mariage  des  prêtres.  Pour  trancher  la 
question  on  trouvait  une  règle  assez  vague  dans  le  ch.  128.  Des  textes 
comme  le  ch.  75  (et  aussi  le  ch.  207)  du  livre  III  de  Burchard  étaient  en 
réalité  invoqués  par  les  adversaires  du  célibat  :  voyez  VApologeticus  de 
Bernald,  au  tome  II  des  Lihelli  de  lite  Imperatoruin  et  Ponlificum,  p.  83, 
ligne  2. 

Mélanges  Paul  Fabre.  ]3 


194  PAUL    FOURMER 


Liber  XV"%  De  laids  (fol.   120). 

Des  43  chapitres  qui  composent  le  livre  XV  de  Burchard,  l'au- 
teur a  pris  les  ch.  2,  3,  7,  8,  9,  10,  11,  19,  (à  partir  des  mots 
causa  sunt)  22,  29,  31,  33,  34,  35,  37,  41.  Le  choix  de  plusieurs 
de  ces  fragments  laisse  soupçonner  que  l'auteur  n'était  point 
un  ardent  partisan  des  idées  grégoriennes. 

Les  indications  qui  viennent  d'être  données  suffisent  pour 
démontrer  que  la  seconde  collection  du  manuscrit  de  Jumièges 
est  un  extrait,  fort  sommaire,  du  Décret  de  Burchard. 

Au  fol.  150  v°  s'ouvre  un  troisième  recueil  en  127  cha- 
pitres', où  l'on  rencontre  nombre  d'extraits  des  Pères,  et  beau- 
coup de  textes  empruntés  à  des  lettres  authentiques  et  apo- 
cryphes des  Pontifes  Romains.  Cette  collection  est  intéressante 
parce  qu'elle  trahit  les  préoccupations  d'une  époque  où  l'autorité 
ecclésiastique  s'eiîorce  de  maintenir  la  sincérité  des  élections 
aux  évéchés  et  aux  abbayes,  où  se  discute  la  question  de  la  vali- 
dité des  sacrements  conférés  Dar  des  ministres  indignes  "-.  Les 
ch.  43  à  78  de  cette  collection  reproduisent  des  chapitres  de 
Burchard,  à  savoir  : 

In  tertio  libro,  De  ecclesiis. 

Burchard,  III,  11,  12,  29,  63,  112,  124,  126,  129,  137,  139, 
147  ,148,149,  152,  164  à  171,  190,194,  215,  216,  220,  221,231, 
236,  39. 


1.  Le  premier  fragment  est  celui-ci  :  «  Quid  malitia  et  cetera  vilia  sint  in 
veritate.   Beatus  Augustinus   :  quid  est  malitia  nisi  nocendi   amor?    Quid 

est  dolus  nisi  aliud  agere,  aliud  siniulare?  Quid  adulatio reprehensio 

malicie.  » 

Le  premier  fragment  qui  touche  spécialement  au  droit  canonique  est  le 
IV''  :  <(  Quod  ecclesie  non  debeant  inquietaride  rébus  quas  XL  annis  tenue- 
runt.  Ex  registro  beati  Gregorii,  lib.  1.  Gregorius  Petro  subdiacono  :  Volu- 

mus  accedentem  te omnibus  festinamus.  » —  Suit  une  série  d'extraits 

de  saint  Grégoire,  après  lesquels  reprend  (ch.  25,  une  série  tirée  des  œuvres 
de  saint  Augustin. 

2.  Au  ch.  35  on  trouve  une  série  de  plusieurs  canons  du  concile  de  Sale- 
gunstadt,  auquel  Burchard  fut  présent  :  ch.  6,  10,  20. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    lîURCHARD  193 

Burchard  IV,  44,  47  à  91. 

La  collection  se  termine  par  des  fragments  tirés  des  ouvrages 
de  Smaragde,  par  des  extraits  de  lettres  de  divers  papes,  notam- 
ment de  saint  Grégoire.  On  y  trouve  encore  un  petit  nombre  de 
citations  pseudo-isidoriennes. 

Les  fol.  187  v°  k  199  sont  occupés  par  une  série  de  textes 
canoniques  réunis  sans  ordre,  ovi  les  fragments  de  saint  Grégoire 
tiennent  une  large  place.  Les  feuillets  199-288  du  manuscrit  sont 
remplis  principalement  d'extraits  des  Pères  qui  ne  concernent 
point  l'histoire  du  droit  canonique.  Or  j  rencontre  de  loin 
en  loin  quelques  textes  canoniques  connus,  parmi  lesquels 
(fol.  207,  v°)  est  un  extrait  de  la  réponse  de  Nicolas  P""  aux  Bul- 
gares. Au  feuillet  2o7  figure  le  premier  canon  du  concile  tenu 
par  Urbain  II  à  Nîmes  en  1096.  L'écriture  de  cette  série,  tout  en 
se  distinguant  de  l'écriture  des  séries  précédentes,  en  est  cepen- 
dant contemporaine. 

Ces  trois  collections  réunies  forment  un  recueil  tliéologico- 
juridique  rédigé  probablement  au  commencement  du  xii*^  siècle, 
peut-être  par  un  moine  de  Jumièges.  En  tout  cas,  s'il  n'y  a  pas 
été  composé,  il  a  dû  entrer  de  bonne  heure  dans  la  bibliothèque 
de  cette  abbaye.  La  partie  juridique  repose  principalement  sur 
Burchard,  c'est  pourquoi  le  manuscrit  de  Jumièges  trouvait 
naturellement  sa  place  dans  cette  étude. 

D.  —  Collection  du   Vatican.  iooO. 

Le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Vaticane  n°  13o0  date  du 
xii'"  siècle  ^  Il  est  d'origine  italienne,  et  porte  sur  le  feuillet  de 
garde  de  la  fin  la  mention  :  Iste  liher  est  Angeli  episcopi  Floren- 
tini,  ce  qui  peut  convenir  à  divers  évéques  de  Florence  au 
xiv*^  siècle. 

Ce  manuscrit  contient  une  collection  canonique  assez  courte, 
qui  est  un  extrait  de  Burchard.    La  division  en  vingt  livres   et 

1.  59  feuillets;  reliure  moderne  aux  armes  de  Pie  VI. 


196 


PAUL    FOURNlER 


l'ordre  de  ces  livres  s'y  retrouvent.  Les  textes,  sauf  quelques 
exceptions  peu  nombreuses,  ont  été  pris  dans  Burchard  ;  souvent 
ils  sont  ou  résumés  ou  allégés  de  phrases  ou  de  membres  de 
phrases  que  le  compilateur  a  estimés  peu  importants.  Parfois 
c'est  un  membre  de  phrase  découpé  dans  un  long  extrait  ;  parfois 
c'est  le  sommaire  de  Burchard  que  le  compilateur  a  substitué  au 
chapitre  ou  agglutiné  avec  le  texte.  Voici,  à  titre  d'échantillon,  la 
composition  du  I"  livre  de  ce  recueil  : 

«  Incipit  liber  Conciliorum  sanctorum  Patrum  : 
«  Synodus   grœce,    latine  congregatio   dicitur.    Quattuor   esse 

venerabiles  sjnodos sententia  dampnavit.    » 

Burchard,  I,  4,  jusqu'aux  mots  locum  tenent. 
—  4,  fin  du  chapitre. 

«   Ex  dictis  Ysidori.  Episcopi  spéciale  officium  est 

inhumanus  est.  » 

Burchard,  I,  8  (résumé). 

7 

10 

Sommaire  de  I,   11 

I,  16 

21 

28,   jusqu'aux    mots    eligatur  et 
orclinetur. 
Burchard,  I,     34 
44 
62 
51 
71 
86 
lOo,  attribué  au  concile  de  Séville 
[ex  concilio  Spalensi)  tandis  que  -le   texte  imprimé  de  Burchard 
l'attribue  au  concile   d'Orange. 

106  (Ex  concilio  Nantensi) 
85 
114 
148 
151 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCHARD  197 

152 
173 

180  en  partie. 

Puis,  sous  l'inscription  :  «Exreo^istro  Gregori  Pape»;  le  frag- 
ment :  «  Judices  enim  et  accusatores  taies  esse promere 

sententiam,  »  qui  dans  le  Décret  de  Burchard,  termine  le  frag-ment 
de  Félix  II  (apocryphe)  qui  constitue  le  ch.  180. 

Vient  ensuite  un  fragment  de  saint  Grégoire  emprunté  au  ch. 

191  :  «  Ne  Ecclesiœ  utilitates  depereant^  cauta  nos con- 

secrari.   » 

Le  compilateur  a  placé  ensuite  le  sommaire  du  ch.  193;  puis 
les  ch.  202.  201,  214,  225;  un  résumé  du  ch.  217;  le  ch.  231. 
On  trouve  enlin  dix  chapitres  pour  la  plupart  étrangers  au  Décret^. 

Je  ne  crois  pas  utile  d'indiquer  la  composition  d'autres  livres 
de  ce  recueil.  Il  me  suffira  d'ajouter  quelques  observations. 

1°  11  est  quelques  livres  où,  comme  dans  le  I"'  livre,  et  plus 
encore  que  dans  le  I",  on  trouve  des  fragments  dont  l'origine  ne 
doitpasétre  cherchée  dans  l'œuvre  de  Burchard.  Ainsi,  parexemple, 
le  second  livre  contient,  inséré  au  milieu  des  fragments  empruntés 
à  l'évêque  de  ^^  orms,  le  célèbre  sermon  synodal  attribué  à  saint 
Léon  qui  figure  dans  un  grand  nombre  de  collections  canoniques  ~  ; 
un  peu  plus  loin,  sous  le  nom  de  saint  Jean  Chrysostome,  une 
longue  exhortation  à  la  pénitence  ^  ;  enfin,  quelques  extraits  qui 
rappellent  des  passages  de  la  Régula  canonicorum  de  Chrodegang. 
De  même,  à  la  fin  du  livre  VI  on  lit  le  texte  assez  répandu,  énu- 
mérant  les  douze  modes  de  rémission  des  péchés  ^.  A  la  fin  du 
livre  IX  consacré  au  mariage,  est  placé  un  texte  peu  connu  por- 

1.  On  y  remarque  le  c.  oO  du  tome  III  de  r3urchard. 

2.  Sur  ce  sermon,  voir  l'étude  de  dom  Germain  Morin,  Revue  Bénédictine, 
IX  (1892),  p.  99,  et  la  note  ajoutée  à  mon  mémoire  :  Un  groupe  de  recueils 
canoniques  inédits  du  X"  siècle,  dans  les  Annales  de  l'Université  de  Gre- 
noble, XI  (1899),  p.  394.     • 

3.  Sermo  S.  Johannis  Os  Aurei,  ammonentis  peccatores  ad  penitentiam 
converti.  Cum  universus  mundus  conclusus  esset...  in  secula  seculorum. 
Amen.  » 

4.  C'est,  sous  une  forme  un  peu  plus  brève,  l'énumération  des  douze 
modes  de  rémission  des  péchés  qui  se  trouve  dans  la  préface  du  Pénitentiel 
dit  de  Cumméan  ;  cf.  Wasserschleben,  die  Bussordnunrjen  der  abenlan- 
dischen  Kirche,  p.  461. 


li)S  PAUL    FOUR-MER 

tant  que,  d'après  un  prétendu  canon  de  Clialcédoine,  le  niariag'e 
qui  s  est  formé  par  échange  de  serments  ou  tout  au  moins  de 
consentements,  sans  constitution  de  dot  et  sans  formalités  légales 
doit  être  considéré  comme  indissoluble  après  que  les  époux  ont 
vécu  maritalement  pendant  lan  et  jour  '.  Faisons  encore  remar- 
quer qu'au  cours  du  livre  XX  est  insérée  la  lettre  fameuse  écrite 
par  saint  Léon  IX  pour  réprimer  l'avidité  de  certains   moines  "-. 

2°  Le  3'6''  chapitre  du  livre  II  s'ouvre  ainsi  :  ((  Ex  dictis  Gelasii 

pape  et  Siricii  pape.  Post  penitudinem vasa  viciorum.  »  Or 

ce  texte  qui  appartient  au  pape  Sirice  (ch.  14  de  sa  lettre  à 
Eumerius  de  Tarrag-onej  figure  dans  la  collection  en  74  titres 
(n°  140)  et  dans  le  recueil  d'Anselme  de  Lucques  (VII,  18).  Il 
faut  remarquer  que  dans  ce  dernier  recueil,  notre  texte  suit 
immédiatement  un  texte  de  Gélase.  C'est  de  ce  rapprochement 
entre  un  fragment  de  Gélase  et  un  fragment  de  Sirice  qu'est 
née  très  vraisemblablement  l'inscription  étrange  qui,  dans  notre 
collection,  attribue  à  la  fois  le  fragment  Post  penitudinem  à 
Sirice  et  à  Gélase.  Si  l'on  admet  cette  explication,  il  en  résulte 
forcément  que  la  collection  du  Vatican.  13o0  est  postérieure  à 
Anselme  de  Lucques,  c'est-à-dire  qu'elle  ne  saurait  être  anté- 
rieure aux  dernières  années  du  xi''  siècle. 

3°  La  collection  proprement  dite  s'arrêtant  au  feuillet  52,  les 
derniers  feuillets  du  manuscrit  (33  à  39)  sont  remplis  d'une  foule 
de  "l^extes  canoniques  ou  juridiques,  disposés  sans  ordre.  J'y  re- 
marque un  fragment  du  Digeste  «  In  libr.  Pandectarum  ;  In  spon- 
salibus  consensus  eorum.  ...»  (7,  §  1,  Digeste  3,  XXIII,  I).  Enfin 
on  trouve,  au  fol.  37  la  série  de  canons  du  IL  concile  de  Latran 
tenu  en  1139,  placés  sous  ce  titre  :  Apostolici  Innocenta  Décréta. 

J'en  ai  dit  assez,  je  crois,  pour  faire  connaître  cet  extrait  ita- 
lien, d'ailleurs  assez  peu  original,  du  Décret  de  Burchard,  qui 
remonte  sans  doute  à  la  première  moitié  du  xii*"  siècle. 


1.  '<  Si  quis  sacramento  vel  alio  leo^is  divine  vinculo  feminam  in  conju- 
gium  sortitus  fuerit,  quanquam  dos  atque  juxta  ritum  seculi  legalia  instru- 
menta absint,  tamen  si  diem  et  annum  màritali  affectione  eam  habuerit, 
post  ut  legitimam  teneat  neque  ab  ea  separari  posse  sancta  Calcidonensis 
jubet  synodus.  n 

2.  Jaffé-Wattenbach,  n«  4269. 

3.  On  y  trouve  aussi  14,  Digeste,  XXIII,  I. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCHET    DE    lUUCIlAKD  VM^ 

II.    LES    COLLECTIONS. 

A.  —  Collection  de  Sainl-Viclor. 

Le  manuscrit  conservé  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal  sous  le 
n°  721  provient  de  l'abbaye  de  Saint-Victor.  Il  est  fait  de  la 
juxtaposition  de  deux  œuvres,  distinctes  à  l'origine,  mais  qui  déjà 
à  Saint- Victor  se  trouvaient  unies  sous  la(»même  reliure.  L'une 
est  un  répertoire  canonic|ue  du  xiii"  siècle  intitulé  Martiniana^ 
œuvre  du  dominicain  Martin  de  Troppau  ;  elle  occupe  les 
feuillets  1  à  16i.  L'autre  intitulée  Décréta  ponlificum^  ou  Deflo- 
rata  canoniim  (sic),  ou  encore  Flores  canonum,  a  été  transcrite 
au  xii"  siècle;  elle  remplit  les  feuillets  163-297.  C'est  seulement 
de  ce  second  ouvrag'e,  fait  principalement  d'après  le  Décret  de 
Burchard,  que  nous  entendons  nous  occuper  ici. 

Il  convient  tout  d'a])ord  de  faire  remarquer  que  les  Flores 
canonum,  ouvra«-e  composé  probablement  à  Saint-Victor  ou  en 
tout  cas  parvenu  de  très  bonne  heure  dans  la  possession  de  ce 
monastère,  sont  une  œuvre  non  achevée.  Contrairement  aux 
habitudes  généralement  suivies,  aucun  sommaire  n'a  été  placé 
en  tête  des  chapitres  ;  la  division  des  divers  livres  (il  y  en  a 
neuf)  n'est  marquée  que  par  le  blanc  qui  les  sépare  ;  aucun  titre 
ne  les  annonce  pour  en  indiquer  le  sujet.  Le  recueil  lui-même 
semble  incomplet  ;  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  tous  les  sujets 
importants  y  soient  traités.  Pour  permettre  d'en  apprécier  Ten- 
semble,  il  est  nécessaire  d'en  indiquer  d'abord  le  plan  général. 

Le  premier  livre,  contenant  67  chapitres,  traite  des  évèques, 
de  leur  élection,  des  accusations  qui  peuvent  être  intentées 
contre  eux;  il  dépend  du  livre  P""  de  Burchard.  Le  livre  II, 
dépendant  du  livre  II  de  Burchard,  traite  des  ordres  inférieurs 
à  l'épiscopat  et  des  devoirs  des  ecclésiastiques  ;  il  est  composé 
de  166  chapitres.  Comme  le  livre  III  du  recueil  de  l'évêque  de 
Worms,  le  troisième  livre,  contenant  148  chapitres,  est 
consacré  aux  églises,  au  culte  et  au  patrimoine  ecclésiastique. 
Le  IV"^  livre,  contenant  109  chapitres  traite  de  l'excommunica- 
tion et  de  divers  délits  :  il  répond  au  livre  XI  de  Burchard  dont  il 
procède.  Le  parjure  fait  le  sujet  du  livre  V  de  notre  collection, 


200  PAUL    FOLRMER 

qui  répond  au  livre  XII  de  Burchard  ;  il  comprend  35  chapitres. 
Le  livre  VI,  contenant  39  chapitres,  concerne  les  laïques  et 
principalement  les  gouvernants,  de  même  que  le  livre  XV  de 
Burchard  qui  en  est  la  source  principale.  Vient  ensuite,  avec 
48  chapitres,  le  livre  Vil  qui  nest  qu'un  développement  du  livre 
XVI  de  Burchard,  De  accusalorihus  et  tcstihus.  Le  livre  VIII 
traite,  en  72  chapitres,  de  la  fornication  et  de  l'inceste,  comme  le 
livre  XVII  de  Burchard.  Le  livre  IX,  comprenant  63  chapitres  a 
pour  sujet  le  mariage  ;  il  procède  des  livres  IX  et  VII  de  Burchard. 

En  réalité,  dans  notre  recueil,  aucune  partie  ne  correspond 
aux  livres  IV  à  VI,  VIII,  X,  XIII,  XIV,  XVIII  et  XX  du  Décret 
de  Burchard.  Or  plusieurs  de  ces  livres  traitent  de  matières  très 
importantes  du  droit  ecclésiastique,  comme  l'état  des  religieux, 
la  répression  de  certains  crimes  graves,  la  pénitence,  etc. 
J'avais  donc  le  droit  de  dire  que  le  recueil  de  Saint-Victor  est 
incomplet. 

Le  moment  est  venu  d'étudier  de  plus  près,  à  titre  d'exemple, . 
l'un  des  livres  dont  il  est  formé,  afin  de  mettre  en  lumière  les 
procédés  du  compilateur.  C'est  le  travail  que  je  vais  faire  pour 
le  IV®  livre,  qui  comprend  109  chapitres;  72  de  ces  chapitres 
sont  empruntés  à  Burchard.  De  ces  72  chapitres,  un  seul  est 
étranger  au  livre  XI  du  Décret  de  l'évêque  de  Worms  :  70  cha- 
pitres de  ce  livre  XI  ont  formé  71  chapitres  de  notre  collection, 
parce  qu'un  des  fragments  de  Burchard  a  été  divisé  en  deux 
chapitres.  Ainsi  ce  sont  les  matériaux  fournis  par  Burchard  qui 
constituent  le  noyau  du  IV"  livre.  A  ce  noyau  ont  été  ajoutés 
dix  fragments  tirés  des  ouvrages  des  Pères,  SS.  Augustin, 
Jérôme,  Grégoire  et  Ambroise.  On  constate  en  outre  la  présence 
de  vingt  et  un  textes  tirés  des  Fausses  Décrétâtes  :  les  canons 
des  conciles,  qui  proviennent  de  ce  recueil,  en  constituent 
la  très  grande  majorité.  Enfin  on  y  lit,  au  nombre  de  six, 
les  textes  suivants,  qui  appartiennent  à  Grégoire  VII  et  à 
Pascal  II  : 

«  Decretum  Gregorii  VII  pape.  Béate  Petre  Apostole,  prin- 
ceps,  inclina...  »  (Excommunication  de  Henri  IV  par  Grégoire  VII 
au  concile  romain  de  1076  ^.) 

1.  JafTé,  Monument,!  Gi'Pf/oriana,   p.  22.3. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCIIAKD  201 

«   Ordo   ex  Romana   ecclesia  conscriptus  quomodo   et    quare 

excomniunicalus  sit  :   Wicbertus  Ravennas  non  apostolicus 

dampnationem  '.   » 

«  Scriptuni  ad  Ileinricum  iniperatorem.  Jussu  omnipotentis  Dei 
hec  ad  te  coactus  suni  scribere  que  tibi  aliquantulum  profutura 
credimus ad  utilitatem  tuam  devotus  scripsi  -.  » 

«Exdecretis  révérende  memorie  Greg'ori  VII...  anno  ab  Incar- 

natione  Domini  M**  LXXVIII" celebravit  ipse  doniinus  Papa 

Rome  synodum...  Quoniam  multos  peccatis  nostris  exig;entibus... 
prohibenius.  Actuni  Rome,  V  nonas  martiis  indictione  I*  ^'.  » 

«  Epistola  Pascalis  Pape.  »  Lettre  de  Pascal  II,  aux  évêques  de 
Constance  etdePassau,  Constantiensiet  Pictaviensi (sic)  episcopia'^. 

«  Ex  g-estis  sancte  memori  Greg-orii  VII.  »  Récit  de  la  mort  de 
Grégoire  VII  ''.  Ce  texte  termine  le  livre  IV. 

II  résulte  des  observations  faites  sur  ce  livre  que  le  compilateur 
s'est  servi  principalement  du  Décret  de  Burchard.  Il  a  utilisé 
en  outre  quelques-uns  de  ces  recueils  de  fragments  des  Pères 
si  nombreux  au  xii''  siècle  et  c[u"il  serait  fort  intéressant  de  con- 
naître, (à  moins  qu'il  n'ait  puisé  directement  dans  les  ouvrages 
originaux,  ce  qui  n'est  pas  impossible).  Il  a  aussi  tiré  parti  des 
Fausses  Décrétales,  et  plus  particulièrement  de  la  seconde  partie 
de  ce  recueil  et  en  a  extrait  nombre  de  textes  :  l'inspection  de  ce 
IV*^  livre  et  des  autres  livres  de  la  collection  conduit  à  penser 
qu  il  a  puisé  la  plupart  de  ces  textes  à  leur  source.  Enfin  il  a 
ajouté  quelques  textes  de  l'époque  grégorienne  qui  lui  semblaient 
intéressants. 

Or  s'il  était  possible  de  rendre  compte  ici  des  résultats  auxquels 
conduit  l'examen  des  autres  livres  de  la  collection  de  l'Arsenal, 
nous  constaterions  que  ces  résultats  ne  diffèrent  pas  sensiblement 
de  ceux  que  nous  venons  de  signaler.  Les  textes  de  Burchard, 
parfois  à  la  vérité  moins  nombreux  que  dans  le  livre  IV,  forment 

1.  Extrait  de  la  lettre  de  Gebehard,  archevêque  de  Salzbourg,  à  Herman, 
évèque  de  Metz  :  JafTé,  Monumenta  Bambergensia,  p.  141. 

2.  Lettre  adressée  à  Henri  IV  par  un  de  ses  adversaires  ;  ne  figure  pas 
dans  la  collection  des  Lihelli  de  lite  Imj)eratorum. 

3.  Canon  du  concile  de  1078. 

4.  Jaffé-Wattenbach,  n°  3971,  datée  dans  ce  recueil  du  2  février  1204.  — 
D'autres  auteurs  la  datent  de  diverses  années  entre  1101  et  1106. 

D.  Publié  dans  JafTé,  Monumenta  Bambergensia,  p.  143. 


202  PAUL    FOLR.MKK 

cependant  la  trame  de  la  collection.  Après  eux,  l'élément  le  plus 
important  est  fourni  par  des  textes  puisés  dans  le  recueil  du  faux 
Isidore  :  ajoutez  que  l'auteur  fait  des  emprunts  assez  nombreux 
aux  conciles  tenus  à  Orléans  en  oil  et  en  o49,  cpii  sont  pour  lui 
le  IP  et  le  IIP  concile  d'Orléans,  et  qu'il  cite  parfois  le  concile 
d'Orléans  de  51 1  d'après  un  texte  plus  conforme  aux  originaux 
que  le  texte  de  Burcliard.  Evidemment  il  avait  à  sa  disposition 
un  de  ces  recueils  tels  que  Maassen  en  a  signalé  plusieurs,  con- 
tenant au  moins  les  conciles  d'Orléans  précités  ^  ;  en  effet  les 
Fausses  Décrétales,  comme  d'ailleurs  \  Hispana^  ne  contiennent 
que  le  I'"'  concile  d'Orléans,  de  ."ill.  La  liste  des  Pèi'es  aux 
ouvrages  desquels  le  compilateur  a  puisé  doit  être  augmentée 
par  l'effet  de  l'examen  des  livres  autres  que  le  IV«  :  aux  saints 
docteurs  déjà  cités  il  faut  ajouter  saint  Cyprien,  Origène,  Isidore 
de  Séville,  Bède,  Alcuin,  Raban.  Enfin,  outre  les  textes  de 
l'époque  grégorienne  mentionnés  plus  haut,  il  y  a  lieu  de  signa- 
ler, au  livre  II,  un  passage  d'Alexandre  II  ~. 

En  résumé,  l'auteur  de  cette  composition  a  tiré  de  Burcliard 
un  certain  nombre  de  textes  qu'il  a  complétés  surtout  au  moyen 
des  Fausses  Décret  aies  et  de  quelques  citations  patristiques. 
Sans  doute  il  a  accompli  son  œuvre  vers  le  commencement  du 
xii"  siècle  ;  car  le  fragment  le  plus  récent  qu'il  y  ait  introduit  est 
la  lettre  de  Pascal  II,  citée  plus  haut,  qui  remonte  aux  premières 
années  de  ce  siècle  ^.  Sans  doute  aussi,  l'auteur  appartenait  à 
l'Eglise  de  France,  ce  qui  expliquerait  sa  prédilection  pour  les 
conciles  d'Orléans  ^.  11  n'est  pas  invraisemblable  d'admettre  que 

1.  Il  ne  tient  pas  compte  des  conciles  de  'i33  et  de  538  que  sans  doute 
il  ne  connaît  pas.  —  Sur  ces  collections,  voyez  Maassen,  Geschichte  der 
Quellen  des  canonischen  liechls^  I,  pp.  '571  et  ss. 

2.  «  Prseter  hoc  autem  precipiendo  mandamus  ut  nullus  audiat  missam 
preshiteri  quem  scit  indubitanter  concubinam  habere  vel  subintroduclam 
mulierem.  Undc  sancta  synodus  hec  à  capite  sub  excommunicatione  statuit 
dicens  :  »  Quicumque  sacerdos in  celesti  patria  niereantur  ascribi.  » 

Joignez-y,  au  livre  VI,  la  première  partie  dune  lettre  écrite  par  Ilerrand, 
évêque  d'Halberstadt,  à  Walram,  évêque  de  Naumbourg,  au  nom  du 
comte  Louis  de  Thuringe,  vers  1095  (Lihelli  de  Vite  Imperalorum,  II, 
p.  287-289).  Le  texte  de  ce  document,  contraire  à  Henri  IV,  s'arrête  à  ces 
mots  :  Dominus  Heinricus  hereticus  est. 

3.  Voir  ci-dessus,  p.  201,  note  4. 

4.  D'ailleurs  lui-même  (ou  le  copiste  qui  a  transcrit  son  œuvre)  connais- 
sait peu  l'Allemagne.  La  lettre  de  Pascal  II  est  adressée  à   Tévêque  Odal- 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCHET    DE    BURCIIARD  203 

le  recueil  a  été  rédig-é  à  Saint-Victor,  où  il  a  été  conservé  jusques 
à  la  Révolution. 

B.  —  Collection  de  Sainte-Geneviève. 

Dans  un  mémoire  sur  les  collections  canoniques  qui  procèdent 
des  recueils  d'Yves  de  Chartres  *,  j'ai  déjà  fait  connaître  la  col- 
lection contenue  dans  le  manuscrit  166  de  la  Bibliothèque  de 
Sainte-Geneviève  de  Paris.  Ce  manuscrit  doit  être  daté  de  la 
première  moitié  du  xii^  siècle;  la  collection  elle-même  date  aussi 
de  cette  époque. 

La  collection  de  Sainte-Geneviève  est  divisée  en  quatre  parties. 
La  première  partie  est  à  la  fois  dogmatique  et  liturgique  puisque, 
dans  la  portion  qui  nous  en  a  été  conservée,  elle  traite  du  baptême, 
de  la  contirmation,  de  l'Eucharistie  et  des  églises.  J'ai  montré 
antérieurement  que  le  compilateur  l'a  tirée  du  Décret  d'Yves  de 
Chartres  ;  il  est  inutile  de  revenir  sur  cette  question. 

Restent  les  trois  autres  parties.  La  seconde,  divisée  en  cinq 
livres,  traite  des  personnes  :  1"  évêques  ;  2°  clercs:  3°  juges; 
4°  mariage;  -j°  religieux  et  jeûne.  La  troisième  fort  incomplète 
dans  l'état  actuel  du  manuscrit,  traite  des  principaux  péchés  : 
1"  homicide;  2*>  superstition  ;  3°  parjure;  4°  ivresse;  o"  fornica- 
tion. La  quatrième  partie  comprenait  trois  livres  :  le  premier 
sur  l'excommunication,  fait  défaut  dans  le  manuscrit.  On  j 
trouve  le  second  qui  concerne  la  confession,  et  le  troisième  con- 
sacré à  la  pénitence. 

Or  c'est  un  fait  certain  que  ces  trois  parties  n'ont  d'autre 
source  que  le  Décret  de  Burchard  de  ^Vorms.  Le  premier  livre 
de  la  seconde  partie  (162  chapitres)  est  un  extrait  très  consi- 
dérable du  livre  P""  de  Burchard.  Le  second  livre  (267  chapitres) 
procède  du  livre  II  du  Décret  -  ;  le  troisième  (67  chapitres)  est 

ricus  Pataviensis  ;   notre  collection  donne  Pictaviensis  au  lieu  de    Patavien- 
sis. 

1.  Les  collections  canoniques  attribuées  à  Yves  de  Chartres  (Paris,  1897, 
in-S"),  p.  140  du  tirage  à  part,  et  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes,  LVIII 
(1897),  pp.  426-430. 

2.  A  la  fin  se  trouvent  les  fragments  d'Isidore  de  Séville  si  souvent  cités 
sur  le  rôle  de  chacun  des  ordres  du  clergé,  commençant  par  le  psalmista  et 
s'élevant  jusqu'à  l'évêque  :  «  Ad  psalniistam  pertinet  offîcium  canendi..  .  » 
Ce  texte  figure  dans  Burchard,  III,  oO. 


204  PAIL    FOURMFR 

fait  des  livres  X\'  et  X^'I  :  le  quatrième  ilOl  chapitres),  des 
livres  VII  et  IX  '  :  le  cinquième  (  lÛo  chapitres),  des  livres  VIII 
et  XIII. 

Nous  n'avons  aucun  renseignement  sur  le  premier  livre  de 
la  IV^  partie  :  sans  doute,  se  rattachait-il  au  livre  XI  de  Bur- 
chard  qui  traite,  comme  lui,  de  l'excommunication.  Le  second 
livre  de  cette  partie  (24  chapitres)  reproduit  purement  et  simple- 
ment les  24  chapitres  du  livre  XVIII  de  Burchard.  Le  troisième 
livre  (168  chapitres)  est  tiré  du  livre  XIX  de  Burchard.  Le 
manuscrit  se  termine  par  la  série  des  canons  du  concile  de  Sale- 
gunstadt  (1023)  qui  est  un  appendice  des  œuvres  de  Burchard; 
on  sait  que  lévéque  de  Worms  prit  part  à  ce  concile. 

II  est  à  remarquer  que  le  compilateur  n'a  pas  restreint  son 
rôle  à  une  copie  matérielle,  plus  ou  moins  exacte.  Beaucoup  des 
textes  du  Décret  ont  été  mutilés  par  lui,  sans  doute  en  vue  de 
diminuer  le  volume  du  recueil  quil  composait  :  notamment,  il  a 
plus  dune  fois  supprimé  les  indications  relatives  aux  faits,  pour 
ne  laisser  subsister  que  la  règle  de  droit.  En  outre,  son  attention 
s'est  portée  sur  les  sommaires  des  chapitres.  Sans  doute,  on  ne 
les  retrouve  pas  en  tête  de  chaque  chapitre  dans  le  corps  du 
recueil  ;  mais  ils  figurent  dans  les  capitiilationes  qui  précèdent 
chaque  partie.  Or  ces  sommaires  ne  sont  pas  identiques  aux  som- 
maires correspondants  de  Burchard  :  une  rapide  comparaison 
permet  d'établir  que  le  compilateur  a  cru  devoir  retoucher  les 
sommaires. 

Les  brefs  renseignements  qui  viennent  d'être  donnés  montrent 
comment  en  France,  peut-être  à  Paris,  au  commencement  du 
xii^  siècle,  on  rédigeait  une  collection  canonique  au  moyen  de 
coupures  pratiquées  dans  le  Décret  de  Burchard,  que  l'on  com- 
plétait au  moyen  d'autres  coupures  pratiquées  dans  le  recueil  du 
même  nom  qu'Yves  de  Chartres  avait  plus  récemment  compo.sé  2. 

1.  Le  ch.  101  et  dernier  cite  la  bulle  de  Hadrien  IV  (attribuée  par  erreur  à 
Hadrien  II  par  Jaffé-Wattenbach,  n"  2948)  dont  il  est  question  dans  »le 
mémoire  précité,  p.  141,  note  2.  C'est  une  addition  faite  après  coup  à 
notre  recueil. 

2.  Voici,  à  titre  d'exemple,  l'indication  des  chapitres  l-.^l,  du  \"  livre 
de  la  seconde  partie  : 

Burchard,  I,  1,  2  (en  partie),  3,  4  à  7,  8  (en  partie,  jusqu'à  1res  personas 
unum  Deuni,   9  à  17,  dernière  partie  de   18  (depuis  débet  enim),  20  à  22, 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCHARD  20d 

C.  —  La  collection  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers. 

Au  cours  d'un  mémoire  publié  dans  la  Nouvelle  Revue  histo- 
rique de  Droit  '  (1897),  mon  savant  confrère  et  ami,  M.  Joseph 
Tardif  a  signalé,  le  premier,  une  collection  canonique  contenue 
dans  un  manuscrit  de  Sir  Thomas  Phillipps,  provenant  des 
Jésuites  du  Collège  de  Clermont,  qui  est  maintenant  conservé  à 
la  Bibliothèque  royale  de  Berlin  sous  le  n°  92.  Cet  ouvrage  qui, 
d'après  les  renseignements  donnés  par  M.  Tardif,  est  incomplet 
dans  le  manuscrit  des  Jésuites,  y  comprend  seize  livres  corres- 
pondant aux  livres  I-X\ TII  de  Burchard  ;  l'auteur  suit  le  Décret 
d'assez  près,  en  l'abrégeant  et  en  y  insérant  des  textes  étrangers, 
notamment  de  nombreux  passages  de  la  collection  en  74  titres. 
M.  Tardif  a  remarqué  que  l'auteur  de  cette  collection,  en  repro- 
duisant (II,  20)  une  formule  d'affranchissement  qui  figure  dans 
l'œuvre  de  Burchard  (II,  3.0),  y  a  substitué  à  l'église  Saint-Pierre 
de  Worms  l'église  Saint-Hilaire  de  Poitiers.  lien  conclut,  ajuste 
titre,  que  la  collection  du  manuscrit  des  Jésuites  provient  de 
l'église  Saint-Hilaire  de  Poitiers. 

M.  Joseph  Tardif  nous  fait  espérer,  sur  ce  recueil  de  Poitiers, 
une  notice  qui,  sans  aucun  doute,  nous  permettra  de  le  connaître 
exactement.  Aussi  je  m'abstiendrais  d'en  parler  davantage,  si  je 
ne  devais  ajouter  qu'il  m'est  arrivé  de  rencontrer  récemment  la 
même  collection,  cette  fois  complète,  dans  un  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  publique  de  Reims,  où  il  porte  la  cote  G.  528.  Ce 
manuscrit  date  du  xn''  siècle  ;  il  a  été  donné  au  chapitre  de  Reims 
par  l'archevêque  Guy  de  Roye  (1390-1409),  grand  collectionneur 
de  manuscrits  canoniques  et  autres,  qu'il  réunit  avec  amour  au 
cours  d'une  carrière  qui  le  conduisit  un  peu  partout  à  travers  la 

25  à  32,  fin  de  33  (depuis  Jam  vero  de  csetero),^i  à  38,  39  (dernière  phrase, 
depuis  Integrum),  40  à  55,  etc.  En  résumé,  ce  livre  est  un  extrait  très  con- 
sidérable du  livre  P'"  de  Burchard.  Peu  de  textes  sont  omis  ;  mais  beaucoup 
sont  mutilés. 

1.  M.  Tardif  m'a  communiqué  avec  une  grande  obligeance  le  dépouil- 
lement complet  qu'il  a  fait  de  cette  collection.  Qu'il  veuille  bien  agréer 
l'expression  de  ma  très  vive  gratitude.  —  On  peut  consulter  sur  ce  manuscrit 
la  notice  qui  lui  a  été  consacrée  par  M.  Valentin  Rose  dans  son  Catalogue 
des  manuscrits  de  Phillips  conservés  à  Berlin,  publié  dans  les  Catalogues 
de  la  Bibliothèque  Royale  de  Berlin. 


206  Paul  fourmhk 

France  et  l'Italie.  Le  manuscrit  tle  Guy  de  Roye  ne  paraît  pas 
être  d'orig'ine  rémoise  •  ;  rien  d'ailleurs  ne  décèle  sa  patrie. 

Les  XV  premiers  livres  du  manuscrit  de  Reims  -  sont  en 
général  conformes  à  ceux  du  manuscrit  de  Poitiers,  sauf 
que  les  textes  canoniques  y  semblent  plus  abondants.  A  la  suite 
du  livre  XV  est  insérée  (fol.  63,  v°),  sous  ce  titre.  Capitula 
ex  sanctorum  patriun  Decretis,  une  série  de  cent  fragments  pri- 
vés de  tout  sommaire  et  de  toute  inscriplio  ■^,  qui  d'ailleurs  paraît 
figurer  aussi  dans  le  manuscrit  de  Poitiers  ;  cette  série  est  faite  à 
peu  près  exclusivement  d  extraits  du  recueil  de  Benoît  le  Diacre, 
précédés  de  quelques  extraits  du  recueil  d'Ansegise.  Puis  vient 
le  XVP  livre,  assez  diiîérent  de  celui  du  manuscrit  de  Poitiers. 
Enfin  s'ouvre,  au  fol.  70  v°,  le  XVIP  livre,  qui  manque  dans 
le  manuscrit  de  Poitiers.  Il  est  intitulé  Liber  qui  dicitur  Cor- 
reptor  ac  meclicus,  et  par  le  fond  de  sa  composition  répond  au 
XIX*^  livre  de  Burchard  dont  il  porte  le  titre.  A  la  fin  de  la  col- 
lection se  trouvent  les  canons  de  Xicée  *,  d'Antioche,  de  Chalcé- 
doine,  de  Constantinople  et  d'Ephèse  '  et  cjuelques  autres  textes 
qui,  dans  le  manuscrit  de  Poitiers,  sont  placés  en  tète  du  recueil  '\ 

On  rencontre  au  cours  du  livre  II  (ch.  20)  la  formule  d'affran- 


1.  On  n'eût  pas  à  Reims  écrit  Vinscriptio,  qui  se  retrouve  quelquefois  : 
Ex  concilio  Bamensi  pour  Remensi. 

2.  Le  manuscrit,  à  la  différence  de  celui  de  Poitiers,  souvre  par  la  table 
et  les  textes  du  I*""  livre  :  les  premiers  feuillets  ne  contiennent  aucun  élé- 
ment étranger. 

3.  Le  premier  de  ces  fragments  s'ouvre  et  s'achève  ainsi  :  "  Quantum  sit 
extraneus  a  christiane  fidei  régula  qui  se  defensorem  veritatis  iusimulat  et 
veritatem  ipsam  niunerum  acceptione  commaculat...  efTugiet.  »  Suivent  : 
Ansegise,  I,  87,99,  102  et  139;  Benoit  le  Diacre,  I,  7,  37,  116  (l"-*  phrase),  124, 
127  {i^^  phrase),  134  (jusqu'à  abnegare),  137  (jusqu'à  subjaceat),  149,  15.j, 
156,  21o,  275,  371.  372,  388,  397,  398,  etc. 

4.  Texte  procédant  de  Vllispana,  toutefois  avec  des  variantes.  Ainsi  le 
canon  1  se  réduit  à  ceci  :  «  Si  quis  in  egritudine  vel  a  medicis  sectus  vel  a  bar- 
baris  eut  a  dominis  suis  castralus,  placuit  ut  isle  permanent  in  clerc.  Si 
quis  autem  sanus  seipsum  abscidit,  etiam  si  est  in  clero  cessare  débet,  et  ex 
hoc  nullum  oportet  ordinari.  —  A  la  fin  le  ch.  20  est  placé  avant  le  ch.   19. 

5.  Texte  de  ïllispana  avec  des  variantes.  Le  canon  1  d'Antioche  s'ar'rête  aux 
mots  es.se  dehere.  Le  canon  3  manque,  etc.  Le  texte  est  en  plusieurs  cas  abrégé. 
Les  mêmes  observations  seraient  à  faire  pour  les  autres  conciles.  Le  c.  23 
de  Chalcédoine  est  placé  le  dernier,  après  le  c.  27. 

6.  Les  derniers  de  ces  textes  sont  de  brefs  résumés  des  V'=,  VI"  et  VIP 
conciles  généraux.  Là  s'arrête  le  manuscrit  de  Reims. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCHET    DE    nUUCHARD  207 

chissement,  avec  la  mention  de  Saint-Hilaire,  qui  a  déterminé 
M.  Joseph  Tardif  à  rattacher  cette  collection  à  Saint-Hilaire  de 
Poitiers  K  II  n'est  pas  étonnant  d'ailleurs  qu'on  ait  recueilli  des 
textes  canoniques  à  l'usage  de  cette  église  au  moment  où  fut 
rédig-ée  notre  collection,  c'est-à-dire  dans  les  vingt  dernières 
années  du  xi^  siècle.  A  cette  époque,  en  effet,  l'église  de  Saint- 
Hilaire  dut  soutenir,  notamment  contre  le  chapitre  cathédral, 
des  luttes  qui  lui  rendirent  nécessaire  d'avoir  à  sa  disposition 
un  arsenal  complet  de  textes  canoniques  '. 

D.  —  La  collection  de  Bordeaux . 

Dans  l'article  précité  de  la  Nouvelle  Revue  historique  de  Droit, 
M.  Joseph  Tardif  fait  connaître  par  le  menu,  d'après  le  manuscrit 
Il  de  la  Bibliothèque  de  Bordeaux,  une  collection  canonique  en 
sept  livres  qu'il  date,  comme  la  précédente,  dune  époque  voisine 
de  la  mort  de  Grégoire  Vil.  Il  me  sufïîra  de  rappeler  ici,  après 
M.  Tardif,  que  les  deux  sources  principales  de  ce  recueil  sont  le 
Décret  de  Burchard  et  la  collection  en  74  titres.  Remarquez 
d'ailleurs,  ainsi  que  le  fait  observer  M.  Tardif,  que  les  textes 
très  nombreux  empruntés  à  Burchard  sont  aux  textes  tirés  de  la 
collection  en  74  titres  dans  la  proportion  de  quatre  à  un.  Il 
estime  d'ailleurs,  avec  raison,  que  le  recueil  de  Bordeaux  date 
d'une  époque  voisine  de  la  mort  de  Grégoire  VU  (1085).  Il 
semble  porté  à  lui  donner  une  origine  poitevine  à  cause  de  l'ana- 
logie fréquente  de  composition  qu'il  découvre  entre  la  collection 
de  Bordeaux  et  la  collection  de  Poitiers  mentionnée  ci-dessus  et 
aussi  parce  qu'il  y  rencontre  les  canons  du  concile  tenu  à  Poi- 
tiers en  1078  '^. 


1.  En  revanche,  on  trouve  un  peu  plus  loin  au  même  livre  la  formata 
libellée  au  nom  de  Burchard,  évêque  de  Worms,  que  le  compilateur  n'a 
pas  pris  le  souci  de  modifier. 

2.  Voyez  la  trace  de  ces  luttes  dans  diverses  lettres  de  Grégoire  VII, 
Jaffé-Wattenbach,  n°^  4831,  4862,  4863. 

3.  Ce  dernier  argument  serait  moins  démonstratif,  car  les  canons  de 
Poitiers  ont  été  souvent  reproduits  :  on  en  signalera  la  présence  dans  la 
collection  de  Turin  mentionnée  ci-dessous,  qui  ne  semble  nullement  poite- 
vine. 


208  PAUL    FOURNIER 


E.  —  La  collection  de  Turin. 

Dans  son  ouvrag'e  sur  les  ordalies  ^  mon  distingué  collègue 
M.  Frédéric  Patetta  a  signalé  la  collection  canonique  en  sept 
livres  contenue  dans  un  manuscrit  de  l'Université  de  Turin,  du 
xii''  siècle,  portant  actuellement  la  cote  D,  IV,  33  -.  Cette  col- 
lection mériterait  une  étude  attentive,  à  laquelle  il  est  à  désirer 
que  M.  Patetta  puisse  un  jour  se  livrer.  De  l'examen  assez 
rapide  que  j'en  ai  fait,  certaines  conclusions  se  dégagent,  qui,  on 
le  verra,  me  donnent  le  droit  de  classer  la  collection  de  Turin 
parmi  les  collections  qui  procèdent  de  Burchard. 

Ce  n'est  pas  le  P''  livre  de  cette  collection  qui  a  recueilli  des 
fragments  du  Décret.  Il  est  assez  court  :  il  s'ouvre  par  le  sermon 
synodal  attribué  à  saint  Léon  le  Grand,  tant  de  fois  cité  dans  les 
collections  de  cette  époque  3.  Vient  ensuite  une  formule  d'epis- 
tola  formata  ;  le  nom  de  l'église  auquel  elle  était  destinée  n'a  pas 
été  rempli.  Puis,  sous  le  titre  habituel  :  Diversorum  patruni  sen- 
tentie  de  primatu  Romane  ecclesie,  on  lit  43  chapitres  qui  ne  sont 
autres  que  les  fragments  1  à  43  de  la  collection  en  74  titres  '*  :  ils 
ont  pour  objet  la  primauté  du  Siège  Apostolique,  et  aussi  les 
privilèges  des  Eglises  et  la  liberté  des  monastères. 

Le  second  livre  traite  des  accusations.  Il  est  à  peu  près  con- 
forme à  la  collection  en  74  titres  du  n°  43  au  n°  108  de  cette 
collection.  Viennent  ensuite  quelques  fragments  qui,  pour  la 
plupart  en  proviennent,  ainsi  les  n°*  o6, 255  et256.  Alors  commence 
une  série  de  textes  empruntés  au  XVP  livre  du  Décret  de  Burchard 
qui  est  consacré  aux  accusations.  On  y  trouve  les  ch.  7,  8,  9,  17, 
18,  19,  20,  21,  22,  24,  33,  34,  35.  36'dece  livre.  Le  second  livre 


1.  Le  Ordalie  (Turin,  1890),  p.  39.V397. 

2.  Autrefois  239,  f.,  IV,  6,  ainsi  coté  dans  le  tome  II  du  Catalogue  de 
Pasini. 

3.  Voir  ci-dessus,  p.  197. 

4.  En  ce  qui  touche  cette  collection,  je  me  permets  de  renvoyer  au 
mémoire  que  je  lui  ai  consacré  sous  ce  titre  :  Le  premier  manuel  canonique 
de  la  Réforme  du  XI^  siècle,  dans  le  tome  XIV  des  Mélanges  de  TEcole  fran- 
çaise de  Rome  (1894).  On  trouvera  à  la  suite  de  ce  mémoire  l'analyse 
détaillée  de  la  collection  en  74  titres. 


COLLECTIONS    ISSUES    DL"    DÉCRET    DE    BURCHARD  209 

se  termine  par  neuf  chapitres  où  l'on  retrouve  encore  quelques 
frag-ments  provenant  de  la  collection  en  74  titres  :  ainsi  les  ch.  59 
et  194  1. 

Le  livre  III  s'ouvre,  comme  le  précédent,  par  un  emprunt  fait 
aux  ch.  111-116  de  la  collection  en  74  titres;  il  reproduit  ainsi 
les  principales  règles  que  donne  cette  collection  sur  la  discipline 
cléricale,  notamment  au  point  de  vue  du  recrutement  du  clergé  ; 
à  cette  occasion  il  rappelle  les  règles  contre  la  simonie.  On  y 
trouve  ensuite,  sur  les  mêmes  matières,  une  série  tirée  du  livre  II 
de  Burchard,  à  savoir  les  ch.  6  (ici  est  encore  intercalé  le  ch. 
163  de  la  collection  en  74  titres),  10,  11,  12,  17,  20,  22  (ici  se 
placent  les  ch.  231  et  232  de  la  collection  en  74  titres),  29, 
30,  27,  28,  24,  34,  35,  37,  4.  Le  livre  se  poursuit  au  moyen 
d'emprunts  faits  aux  mêmes  recueils  ;  on  pourrait  énumérer 
encore  plus  de  cjuatre-vingts  fragments  provenant  du  IP  livre  du 
Décret  de  Burchard.  Ces  fragments  sont  d'ailleurs  coupés  de 
temps  en  temps  par  des  chapitres  de  la  collection  en  74  titres  ; 
c'est  aussi  par  des  chapitres  de  cette  collection  que  se  termine 
le  IIP  livre.  Sans  doute  on  y  rencontre  (n"*  175-178)  des  élé- 
ments étrangers  :  ainsi  la  suite  des  canons  conciliaires  apocryphes 
qui    a    trouvé   place    aussi    dans-  d'autres    manuscrits    dès     le 

1.  Je  rencontre  à  la  fin  du  livre  II  deux  fragments  précédés  d'attributious 
erronées,  ainsi  conçus  : 

«  De  légitima  excusatione  eorum  qui  in  causa  sua  et  aliéna  ad  conci- 
lium  sunt  vocati.  Julii  pape.  —  Quando  concilium  in  ea  provincia  et  ab 
ipsis  geritur  ubi  et  à  quibus  quondam  violenter  ac  temere  res  gesta  est, 
ne  ad  illud  eatur  canonica  excusatio  est.  Quando  locus  nec  proxinius  nec  tes- 
tibus  producendis  facilis  est,  canonica  excusatio  est.  » 

Justinianus  in  libro  11°.  «  Quando  idem  locus  propter  bellorum  tempestates 
sine  periculo  salutis  et  libertatis  adibilis  non  est,  canonica  excusatio  est. 
Quando  qui  judicare  débet  abest,  canonica  excusatio  est.  Quando  eos  con- 
gregare  eum  quibus  nos  debemus  purgare  jubemur  tune  pro  brevi  impos- 
sibile  est,  canonica  excusatio  est.  Quando  eosdem,  etiamsi  accusatores 
desint,  paratos  habere  precipimur,  quod  nusquam  in  sacris  auctoritatibus 
invenitur,  canonica  excusatio  est.  In  decretis  pontificum  legitur  quod  (si) 
aliquis  aliquem  injuste  judicaverit,  prejudicatus  prejudicantis  amplius  non 
débet  subdi  judicio.  Vide  igitur,  ut  ait  beatus  Augustinus,  utrum  juste  an 
injuste  obliges  patrem  tuum,  quoniam  injusta  vincula  dirrum|)it  justicia. 
Et  Léo  Magnus  de  eodem  :  Manet  Pétri  judicium  ubicumque  ex  ejus  equi- 
tare  fertur  judicium.  Ex  quibus  verbis  aperte  coUigitur  quod  non  manet 
Pétri  priviiegium  ubicumque  ex  ejus  iniquitate  non  fertur  judicium.  »  Expli- 
cit  liber  II  "^ 

Mélanges  Paul  Fahre,  i\ 


210  pai:l  fourmer 

x*'  siècle  ^  ;  ainsi  encore  une  série  de  dispositions  aj)partenant 
aux  Capitulaires,  qui  ont  été  certainement  extraites  du  recueil 
de  Deusdedit  -.  Quelle  que  soit  l'importance  de  ces  additions 
et  de  diverses  autres,  on  peut  affirmer  que  l'élément  princi- 
pal de  ce  livre  IIP  est  fourni  par  le  recueil  de  Burchard, 
auquel  sont  empruntés  environ  cent  fragments  et  par  la  collection 
en  74  titres,  qui  en  a  fourni  au  moins  quatre-vingts. 

Le  livre  IV  de  la  collection,  qui  comprend  267  chapitres,  est 
intitulé  de  Ecclesiis.  En  considérant  attentivement  les  100  pre- 
miers chapitres,  j'ai  constaté  que  80  au  moins  proviennent  du 
Décret  de  Burchard  ;  la  plupart  sont  tirés  du  IIP  livre  de  ce 
recueil,  quel([ues-uns  appartiennent  aux  livres  XI,  XV  et  XIX. 
Des  vingt  autres  chapitres,  la  plupart  ont  été  empruntés  à  la 
collection  en  74  titres  ;  trois  fragments  de  Capitulaires  (les  n°* 
82,  83  et  84)  ont  été  sûrement  puisés  dans  la  collection  de 
Deusdedit,  où  ils  figurent,  au  livre  III,  sous  les  n"*  146, 
147  ^  et  148.  Enfin  on  trouve,  sous  les  n"*  86  et  87,  deux 
décisions  bien  connues,  la  première  de  Grégoire  VII  et  la  seconde 

1.  Voyez  le  texte  de  ces  apocryphes  dans  le  mémoire  :  Un  groupe  de 
recueils  canoniques  inédits  du  X^  siècle,  dans  les  Annales  de  l'Université  de 
Grenoble,  XI,  p.  358  et  s.;  ils  y  s<Jnt  reproduits  d'après  un  manuscrit  ori- 
ginaire de  la  région  lyonnaise  {Bibl.  Nat.,  Latin,  2449),  datant  du  x«  siècle. 
Ils  figurent  aussi  dans  un  manuscrit  du  x''  siècle,  contenant  la  collection 
des  capitulaires  d'Ansegise  avec  des  appendices  :  ce  manuscrit,  provenant 
de  Saint-Remy  de  Reims  et  passé  chez  les  Jésuites  du  collège  de  Clermont, 
porte  maintenant  le  n°  163  dans  la  série  des  Codices  Phillipici  de  Berlin 
(Voir  le  Catalogue  de  M.  Rose,  p.  359j. 

2.  Voir  sous  les  n°*  178  à  182  de  notre  livre  les  dispositions  tirées  des 
capitulaires  qui  figurent  dans  la  collection  de  Deusdedit  (édition  Martinucci) 
IV^,  ch.  133-153,  p.  477-478.  Il  est  certain  que  l'emprunt  a  été  fait  à  Deusdedit; 
et  il  semble  certain  aussi  que  les  fragments  n'ont  pas  été  tirés  du  manuscrit 
de  Deusdedit  du  Vatican,  fort  mal  publié  par  Martinucci.  En  effet,  il  y  a 
dans  ce  manuscrit,  tel  que  le  reproduit  l'éditeur,  une  erreur  de  numérotage 
d'après  laquelle  nos  fragments  portent  les  n"*  133,  134,  153  au  lieu  de  154, 
155,  156  qu'ils  devraient  porter.  Or  ce  sont  ces  derniers  numéros  qui  sont 
indiqués  dans  Vinscriptio  de  notre  manuscrit.  D'ailleurs  cette  inscriptio  est 
ainsi  conçue  :  Ex  legihus  imperatoruin  Karoli  et  Ludovici,  et  non  comme 
dans  l'édition  Martinucci  :  Ex  legihus  Francnruni  reguin. 

3.  Notre  manuscrit  donne  ce  texte  :  «  Ex  legibus  Romanis  a  dompno  Lam- 
berto  imperatore  promulgatis  (c.  VIIII).  L'éditeur  de  Deusdedit  lit  Lotha- 
rio  et  non  Lamherto  ;  c'est  une  faute,  car  la  vraie  lecture  est  Lamberto.  Le 
texte  provient  en  effet  du  capitulaire  de  l'empereur  Lambert  en  898;  cf. 
Boretius,  Capitularia,  II,  p.  109. 


COLLECTIONS    ISSUES    DU    DÉCHET    DE    BURCHARD  211 

de  Nicolas  II.  Ainsi,  si  ron  ne  tient  pas  compte  de  rares  excep- 
tions, les  chapitres  1  à  100  du  IV*^  livre  proviennent  en  majorité 
de  Burchard,  et,  pour  le  surplus,  de  la  collection  en  74  titres  et 
de  Deusdedit.  On  ferait  des  constatations  analogues  en  étudiant 
les  chapitres  ultérieurs  de  ce  livre,  consacrés  aux  règles  concer- 
nant les  biens  ecclésiastiques  et  l'administration  de  ces  biens  '. 

Le  livre  V  est  intitulé  de  Corpore  et  sanguine  Domini,  et  jura- 
mento.  et  baptismo  et  de  nuptiis  ;  il  comprend  263  chapitres.  La 
source  principale  en  doit  encore  être  cherchée  dans  les  livres  de 
Burchard  traitant  des  sujets  analogues  (IV,  XII,  IX)  ;  la  collec- 
tion en  74  titres  a  fourni  d'assez  nombreux  éléments.  Sous  le 
n"  204  figure  un  fragment  de  la  lettre  d"L>bain  II  à  l'évêque  de 
Grenoble,  saint  Hugues,  qui  date  vraisemblablement  du  21  avril 
1093  2.  Il  est  à  remarquer  que  sous  les  n°*  245-261,  on  lit  un 
document  important  du  droit  canonique  en  matière  matrimoniale, 
à  savoir  la  lettre  d'Hincmar  (lettre  XXII)  sur  Taffaire  du  comte 
Regimond. 

Le  VP  livre  compte  d'après  la  table,  272  chapitres  ;  il  en 
comprend  en  réalité  290.  Il  n'a  point  de  titre  général,  sans 
doute  parce  qu'il  traite  de  matières  très  diverses.  Ce  qui  domine 
dans  les  cent  premiers  chapitres  de  ce  livre,  ce  sont  les  frag- 
ments tirés  du  recueil  de  Deusdedit  ^  ;    ils   l'emportent   ici    en 


1.  Gregorius  papa  VII,  cap.  VI.  «  Décimas  quas  inusum  pietatis..  incurrere. 
—  Nicholai  pape.  De  redditibus  primitiarum  vel  decimarum....  communione 
privetur.   » 

Citons  encore,  au  début  du  livre  sous  les  n"^  12,  14  et  lo,  trois  textes 
attribués  à  Eugène  II  :  «  Monasterium  vel  oratorium  construitur...  Clerici 
non  plus  ordinentur...  Sacerdotes  non  constituantur  in  ecclesiis...    » 

2.  Jaffé-Waltenbach,  n<»  .^739.  Dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  Latin  2449,  ce  fragment,  ailleurs  dépourvu  de  date,  est  ainsi 
terminé  :  «  Datum  Troie  XI  Kal.  Mail  »,  ce  qui  ne  peut  guère  convenir 
qu"à  1093. 

3.  Ce  livre  s'ouvre  par  un  certain  nombre  de  textes  de  la  collection  en 
74  titres  :  ainsi  les  premiers  fragments  sont  les  ch.  222  à  227  de  ce  recueil. 
Puis  vient  Burchard,  XV,  43,  suivi  des  ch.  234,  233,  241,  242,  237,  308,  313 
et  246  de  la  collection  en  74  titres,  ces  derniers  avec  un  sommaire  différent 
de  celui  qu'ils  ont  dans  cette  collection.  On  trouve  ensuite  :  Deusdedit,  I,  1 10  ; 
puis  les  ch.  310  et  311  de  la  collection  en  74  titres  ;  puis  Burchard,  XV,  31. 
Un  peu  plus  loin  (ch.  23)  se  trouve  la  donation  de  Constantin,  dont  une  por- 
tion seulement   figure   dans  Deusdedit,  IV,    I    ;   suit  (ch.    26)  la  décrétale 

de  Gélase  de  recipiendis  libris  ;  après  ce  texte  on  rencontre  Deusdedit,  IV, 


212  TAUL    FOLRNIER 

nombre  sur  les  chapitres  tirés  du  Décret  de  Burehard  et  de  la 
collection  en  7i  titres.  A  partir  du  ch.  102,  la  collection  de  Turin 
perd  le  caractère  d'une  œuvre  méthodique.  On  y  trouve  les 
canons  de  Nicée,  de  Constantinople,  de  Chalcédoine  (jusqu'au 
canon  23),  en  texte  dionysien  ;  puis  la  lettre  apocryphe  du  pape 
saint  Clément  (iVo/« m  tibi  facio...)  et  divers  autres  extraits  des 
lettres  apocryphes  de  ce  pape;  le  3^  canon  du  concile  romain 
tenu  en  1059  par  Nicolas  II  et  divers  canons  du  même  pontificat  ^  ; 
un  texte  d'Alexandre  II  emprunté  à  Deusdedit  %  les  canons  du 
concile  romain  tenu  par  Grégoire  VII  en  1078,  du  concile  tenu  à 
Poitiers  en  cette  même  année,  du  concile  tenu  à  Alelfi  en  1089 
par  Urbain  II,  du  concile  tenu  à  Plaisance  en  1095  sous  le  même 
pontificat.  Viennent  enfin  divers  fragments  sans  ordre,  dont  le 
dernier  est  la  lettre  de  Léon  IX  destinée  à  refréner  la  cupidité  de 
certains  membres  du  clergé  régulier  ^. 

Le  livre  VII,  annonçant  à  la  table  97  chapitres  et  en  conte- 
nant en  réalité  210,  traite  de  la  pénitence.  On  y  reconnaît 
d'importantes  portions  du  XIX"^  livre  de  Burehard,  ou  Corrector  \ 
et  des  canons  extraits  d'autres  livres  du  même  ouvrage,  jjar 
exemple  du  livre  IX  sur  la  fornication  et  du  livre  VI  sur  l'homi- 
cide. Au  n"  180  a  été  inséré  YOrdo  qualiter  concilium  agatur  *; 

42  et  43  à  46.  Sous  le  n°  30  figure  la  longue  lettre  de  Grégoire  VII  à 
l'évêque  Hermann  de  Metz  (Jafîé-Wattenbach,  n°  5201).  Ensuite  se  ren- 
contrent (ch,  31  et  H)  ,les  fragments  de  Deusdedit,  IV,  93,  94,  95,  87,  79. 
Plus  loin  (ch.  37  et  11)  on  trouve  Deusdedit  IV,  68,  qui  à  lui  seul  fournit 
la  matière  des  ch.  38-43.  Sous  le  n°  4o,  je  reconnais  le  premier  fragment  de 
Deusdedit,  IV,  126  ;  sous  le  n°  47,  un  fragment  de  Burehard,  VI,  43  ;  puis 
le  compilateur  reproduit  Deusdedit,  IV,  131,  132,  123,  124,  127  (avec  une 
fausse  attribution  au  pape  Victor),  128,  129,  117,  119,  etc.  J'en  ai  dit  assez 
pour  montrer  l'importance  des  citations  empruntées  à  Deusdedit. 

1.  Ainsi  la  série  de  canons  du  concile  de  1U59  d'où  sont  extraits  quelques 
canons  publiés  dans  le  tome  II  du  Supplément  de  Mansi  au  recueil  de  con- 
ciles de  Labbe-Coleti  (II,  appendice,  p.  69),  d'après  un  manuscrit  de  Turin 
coté  au  xviii*^  siècle  E,  51,  1  ;  puis  la  série  de  décrets  de  Nicolas  II  pulîliés 
dans  Labbe-Coleti,  XII,  36,  comme  datant  de  la  f^  année  du  roi  de  France, 
Philippe  I*"". 

2.  IV,  52,  in  fine.  C'est  un  extrait  de  la  lettre  ad  cleruni  et  populum 
Lucensem  :  Patrologia  latina,  CXLVI,  ch.  1391. 

3.  Jafîé-Wattenbach,  n"  4269.  Ce  fragment,  sans  numéro,  suit  le  ch.  288. 
Il  figure  aussi  dans  Deusdedit,  III,  59. 

4.  «  Hora  diei  prima,  ante  solis  ortum,  ejiciantur...  «Ce  texte,  qui  occupe 
une  page,  finit  ainsi  :  «  Et  expletis  ab  archidiacono,  dicatur  :  In  nomine 
Domini  Nostri  Jhesu  Christi  camus  cum  pace.  » 


COLLECTJONS    ISSUES    DU    DÉCRET    DE    BURCHARD  213 

viennent  ensuite  les  Canones  AngilramnL  puis  divers  extraits 
théolog-iques  ou  canoniques,  parmi  lesquels  on  peut  signaler 
nombre  de  textes  pris  dans  les  Statula  Ecclesise  anliqua  ^. 

De  l'ensemble  de  ces  observations,  il  résulte  clairement  que  la 
collection  de  Turin  est  l'œuvre  d'un  clerc  italien  qui^  à  une 
époque  voisine  de  l'an  1 100,  s'est  proposé  de  composer  un  recueil 
canonique  en  mettant  à  contribution  trois  sources  principales  : 
en  premier  lieu  le  Décret  de  Burchard  qui  lui  fournissait  les 
textes  connus  depuis  long-temps,  puis  la  collection  en  74  titres 
et  celle  de  Deusdedit,  dans  lesquelles  il  trouvait  les  textes  invo- 
qués par  les  partisans  de  la  réforme  grégorienne  2. 

CONCLUSION 

Ces  collections  qui  viennent  d'être  signalées  ne  sont  pas  les 
seules  qui,  vers  la  même  époque,  soient  issues  du  Décret  de  Bur- 
chard. Il  en  est  plusieurs  autres  qui  doivent  être  au  moins  men- 
tionnées. La  première  est  la  collection  en  XII  livres,  pastiche  du 
Décret  àe.  Burchard,  où  l'on  retrouve  la  plupart  des  textes  recueil- 
lis par  l'évêque  de  Worms,  joints  à  beaucoup  d'autres  textes,  dont 
un  bon  nombre  provient  de  la  collection  Anselmo  dedicata.  Ce 
recueil,  qui  paraît  avoir  joui  d'un  certain  succès,  surtout  en 
Allemagne,  me  semble  trop  important  pour  que  j'entreprenne 
d'en  traiter  en  passant  :  s'il  plaît  à  Dieu,  je  lui  consacrerai  bien- 
tôt une  étude  spéciale  3.  H  faut  citer  en  outre  le  Décret  d'Yves, 
où  sont  incorporés  la  plupart  des  textes  du  Décret  de  Bur- 
chard :  sur  ce  point  je  ne  peux  que  renvoyer  au  mémoire  plusieurs 
fois  cité  qui  a  été  publié  dans  la  Bibliothèque  de  VEcole  des 
Chartes.  C'est  le  lieu  de  mentionner  aussi  un  recueil  de  textes 
pénitentiels  récemment  publié  par  Mgr  Schmitz  ;  ce  recueil,  qui 
porte  pour  titre  Summa  de  judiciis  omnium  peccaforum,  a  été 
rédigé   sous  l'intluence  prépondérante   du  Décret  de  Burchard, 

1.  Ou  IVe  concile  de  Carthage  (Hispana). 

2.  Les  fragments  les  plus  récents  datent  du  pontificat  d'Urbain  II  (1088- 
1099)  et  notamment  de  1093  et  de  1095. 

3.  Cette  collection  est  contenue  dans  le  manuscrit  de  Troyes,  n"  246.  On 
la  retrouve  aussi  en  partie,  dans  le  Vatic.  Palat.  584.  Il  y  en  a  plusieurs 
manuscrits  en  Allemagne. 


214  PAUL  foirmi:r 

dont  le  compilateur  a  emprunté  de  très  nombreux  textes  '.  Enfin 
il  me  sera  possible,  je  Tespère,  de  démontrer  bientôt  que  les 
textes  tirés  de  Burchard  tiennent  une  large  place  dans  le  XI*^  livre, 
consacré   à  la  Pénitence,  du  recueil  d'Anselme  de  Lucques. 

Je  n'ai  traité  que  des  collections  où  les  emprunts  à  Burchard 
sont  considérables.  Cette  énumération  ne  finirait  plus,  s'il  fallait 
indiquer  toutes  les  collections  du  xi^  siècle  et  du  commencement 
du  xu*"  qui,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre,  sont  tributaires 
de  Burchard  ~.  Dans  tout  l'Occident ,  c'est  au  Décret  de  l'évêque 
de  Worms  que  se  sont  adressés  les  canonistes  en  quête  de  textes. 
Cette  vogue  du  Décret  n"a  diminué  que  lorsqu'à  paru  le 
Panormia  d'Yves  de  Chartres  :  elle  n'a  cessé  que  par  l'effet  de 
l'immense  succès  du  recueil  de  Gratien,  où  d'ailleurs  avaient 
trouvé  place  beaucoup  des  textes  recueillis  par  Burchard  de 
Worms  '^.  Le  but  de  la  présente  étude  sera  atteint  si  elle  con- 
tribue à  démontrer  qu'entre  les  Fausses  Décrétâtes  et  les  collec- 
tions de  la  Réforme  Grégorienne,  c'est  le  Décret  de  Burchard 
qui  joue  le  rôle  le  plus  considérable  dans  l'histoire  des  collections 
canoniques. 

Paul    FOLRNIER. 


1.  Ainsi  la  collection  de  Tarragone,  étudiée  dans  un  mémoire  publié  dans 
les  Mélanges  Julien  Ilavet  ;  la  collection  de  Farfa,  étudiée  dans  un  mémoire 
imprimé  en  1894  dans  ï Archivio  délia  R.  Societa  Romana  di  Stnria  palria, 
et  une  foule  d'autres  collections  inédites  italiennes  ou  françaises. 

2.  Schmitz,  die  Russhûcher  und  das  Kanonische  Bussverfahren  (Dûssel- 
dorf,  1898),  p.  480  et  s. 

3.  Gratien  a-t-il  puisé  directement  dans  la  collection  de  Burchard  ou  n"a- 
l-il  connu  le  Décret  de  l'évêque  de  Worms  qu'à  travers  d'autres  collections? 
C'est  une  question  à  laquelle  M.  Friedberg,  le  savant  éditeur  du  Décret  de 
Gratien,  déclare,  dans  ses  Prolégomènes,  ne  pouvoir  répondre,  d'une  ma- 
nière certaine  [Corpus  Juris  canonici,  I,  col.  XL"V). 


EXAMEN  DE  LA  CHARTE  DE  EONDATIOX 

DE 

SAINT-LEOrSARD     DE     BELLE  ME 

CONFIRMÉE  PAR  PHILIPPE  I"     ' 


Les  rois  du  xi*'  siècle,  pour  confirmer  un  acte  émané  soit  de 
l'un  de  leurs  prédécesseurs,  soit  de  toute  autre  personne,  se  con- 
tentaient souvent,  au  lieu  de  délivrer  un  diplôme  spécial,  de 
faire  apposer  au  bas  des  actes  dont  on  réclamait  d'eux  la  confir- 
mation, les  signes  de  validation  que  leur  chancellerie  eût  appo- 
sés au  bas  d'un  diplôme  royal.  Plusieurs  chartes  relatives  à 
l'église  de  Saint-Léonard  de  Bellême  ^  et  à  celle  de  Saint-Martin 
du  même  lieu,  nous  sont  parvenues,  ainsi  validées  par  le  roi 
Philippe  P^ 

La  plus  ancienne,  la  seule  que  nous  nous  proposons  d'exami- 
ner ici,  est  une  charte  relatant  la  fondation  de  l'église  de  Saint- 
Léonard,  par  Guillaume  de  Bellême. 

Elle  nous  est  parvenue  en  deux  exemplaires  conservés  aux 
Archives  départementales  de  l'Orne,  et  dont  l'écriture  peut  être 
de  la  fin  du  xi'^  siècle.  L'un  des  exemplaires  est  revêtu  du  sceau 
plaqué  du  roi  Philippe  P''  ;  l'autre  n'est  pas  scellé  et  présente 
avec  le  premier  quelques  différences  dans  la  rédaction. 

Cette  charte  a  été  critiquée  par  tous  les  auteurs  qui  ont  eu  à 
s'occuper  de  l'histoire  de  Bellême  ;  la  plupart  l'ont  rejetée  comme 
fausse  2,    quelques    autres   y    ont    vu    un    texte    remanié    sous 


1.  Bellême,  Orne,  arr.  de  Mortagne,  chef-lieu  de  canton. 

2.  Mabillon,  Annales  ord.  s.  Benedicli,  1.  LV,  §  xci,  éd.  Lucques,  t.  IV, 
p.  296;  P.  Anselme,  Histoire  généalogique,  t.  111,  p.  284;  Odolant  Desnos, 
Mémoires  historiques  sur  la  ville  d'Alençon,  t.  1,  p.  111,  *. 


216  MAURICE    PROU 

Philippe  P'''.  Seul  M.  Louis  Duval,  a  divisé  la  question,  comme 
il  convient,  c'est-à-dire  qu'il  a  examiné  d'abord  la  charte  de 
Guillaume,  puis  la  confirmation  royale.  Il  a  pris  cette  conclu- 
sion, qui  est  celle  à  laquelle  nous  arriverons,  que  la  confirma-  • 
lion  n'est  pas  moin«  fausse  que  la  notice  sur  laquelle  elle  est 
apposée  -. 

Notre  document,  en  effet,  comprend  deux  parties  :  1°  une 
charte  de  Guillaume  de  Belléme.  par  laquelle  ce  seigneur  déclare, 
qu'après  avoir  construit  une  ég-lise  où  il  a  déposé  le  corps  de 
saint  Léonard,  il  a  obtenvi  du  roi  Robert,  qui  avait  assisté  à  la 
dédicace,  et  de  l'évèque  de  Séez,  dans  le  diocèse  de  qui  était 
l'église,  que  celle-ci  fût  soumise  à  l'ég-lise  de  Rome,  et  exempte, 
au  moins  en  partie,  de  la  juridiction  de  l'ordinaire;  2°  une 
notice  déclarant  que  la  charte  de  Guillaume,  souscrite  par  le  roi, 
avant  perdu  son  sceau,  Robert  de  Belléme  a  demandé  au  roi 
Philippe  de  renouveler  l'acte  de  son  aïeul  et  d'y  apposer  son 
sceau.  Ces  deux  parties  sont  dune  même  écriture  ;  en  ce  qui 
touche  la  charte  de  Guillaume,  nous  n'avons  donc,  en  tout  cas, 
aff'aire  qu  à  une  copie  exécutée  au  moment  oîi  Robert  de  Belléme 
a  prié  Philippe  de  la  confirmer. 

L'acte  peut  être  historiquement  faux  et  diplomatiquement 
authentique  ;  c'est-à-dire  que  la  charte  de  Guillaume  peut  n'avoir 
pas  été  rédigée  sous  le  règne  de  Robert,  dans  les  termes  oîi  elle 
se  présente,  et  cependant  avoir  été  confirmée  par  le  roi  Philippe. 
L'on  pourra  citer  d'autres  documents  faux  qui  ont  été  ainsi  con- 
firmés par  des  rois  postérieurs  dont  on   a  surpris  la  bonne  foi. 

Que  la  charte  da  Guillaume  de  Belléme  ne  puisse  avoir  été  rédi- 
gée du  temps  du  roi  Robert,  c'est  ce  que  les  auteurs  qui  l'ont 
examinée  ont  déjà  surabondamment  démontré,  en  s'appuyant 
sur  les  anachronismes  qu'elle  contient.  Guillaume  de  Belléme 
rapporte  que,  désireux  de  racheter  ses  péchés,  il  est  allé  à  Rome 
auprès  du  pape  Léon,  et  que  celui-ci  lui  a  enjoint,  pour  l'expia- 
tion de  ses  fautes,  de  construire  une  église,  qui  ne  serait  sou- 
mise qu'à  la  seule  église  romaine. 

1.  Géraud,  Visite  à  la  bibliothèque  et  aux  archives  d'Alençon,  dans 
Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  t.  I,  p.  542;  Abbé  Barret,  Cartulaire 
de  Marnioulier  pour  le  Perche,  p.  8. 

2.  Louis  Duval,  Inventaire  sommaire  des  archives  départementales,  Orne, 
série  H,  t.  II,  introduction,  p.  v  à  vu. 


SAIM'-LÉONARD    DE    BELLÊME  217 

Un  pareil  pèlerinage  n'a  rien  d'invraisemblable.  Car  c'était  assez 
l'usag'e,  dans  ce  temps-là,  que  des  seigneurs  qui  avaient  à  leur 
compte  de  nombreux  méfaits  et  spécialement  des  entreprises 
contre  les  biens  ecclésiastiques,  s'en  allassent  en  Terre  Sainte 
ou  à  Rome  pour  obtenir  l'absolution  de  leurs  fautes  et  fissent 
vœu  de  fonder  une  église  ' . 

Mais  une  première  difficulté  se  présente.  Le  pape  que 
Guillaume  déclare  avoir  visité  s'appelait  Léon.  Il  s'ag'it  donc  de 
Léon  VIII,  qui,  élu  le  4  décembre  963,  mourut  entre  le  20  février 
et  le  13  avril  9ti5. 

Or,  Guillaume  dit  qu'après  son  retour  de  Rome   il   a  attendu 


1.  On  ne  saurait  appuyer  la  vraisemblance  du  voyage  de  Guillaume  à 
Rome,  sur  la  charte  de  fondation  du  monastère  de  Lango^ne  (Histoire  de 
Languedoc,  nouv.  éd.,  t.  V,  col.  331,  n"  56),  dans  laquelle  Etienne,  vicomte 
du  Gévaudan,  et  sa  femme,  racontent  qu'à  la  suite  d'un  songe  ils  se  sont 
rendus  auprès  du  pape  et  que  celui-ci  et  les  principaux  personnages  de 
la  cour  romaine  leur  ont  enjoint  de  construire  une  église,  puis,  que  l'église 
achevée,  ils  sont  retournés  à  Rome  et  l'ont  offerte  au  Saint-Siège,  qu'enfin 
le  pape  a  imposé  un  cens  à  l'église  et  leur  a  rerais  un  privilège.  Cette  charte 
est  certainement  fausse,  c'est-à-dire  que  c'est  une  notice  rédigée  postérieu- 
rement; la  charte  authentique  de  fondation  nous  a  été  conservée;  elle  a  été 
imprimée  dans  Mai)illon;  De  re  diplomatica,  p.  579,  et  dans  VHistoire  de 
Languedoc,  toc.  ciL,  à  la  suite  du  prétendu  privilège  de  Silvestre  II.  — 
Non  moins  suspecte,  la  charte  de  fondation  du  monastère  de  Bassac,  au 
diocèse  de  Saintes,  et  que  Mabillon  (Annales  oi^linis  s.  Benedicti,  1.  LUI, 
§  cvi,  éd.  Lucques,  t.  IV",  p.  218-219)  a  rejetée.  Le  fondateur  Wardradus  dit  : 
«  Cum  essem  Romse  in  diebus  sanct£e  quadragesima?...  prseceptum  est  mihi 
a  domino  Benedicto  sancta?  Romanœ  ecclesia?  [pontiflce]  ut  monasterium, 
monachorum  ordini  congruuni,  in  honore  b.  protoraartyris  Stephani  et  beati 
Pétri  apostolorum  principis  sedifîcare  satagerem.  »  (Gallia  christiana,  t.  II, 
instr.,  col.  472,  n°  xviii).  —  Mais  c'est  au  retour  d'un  pèlerinage  à  Jéru- 
salem et  en  accomplissement  d'un  vœu  que  Foulque  Nerra,  comte  d'Anjou, 
construisit  l'église  de  Beaulieu.  Voy.  le  récit  de  la  fondation  dans  Raoul 
Glaber,  I.  II,  c.  iv,  éd.  Prou,  p.  32  à  34,  et  les  commentaires  de  M.  Jules 
Lair,  Études  critiques  sur  divers  textes  des  X"  et  XI"^  siècles,  t.  I,  p.  62.  Pour 
une  époque  postérieure,  l'on  peut  citer  le  voyage  de  Geoffroy  d'Aquitaine 
à  Rome,  mentionné  dans  la  charte  de  donation  de  l'église  de  Migné  à 
l'abbaye  de  Montierneuf,  de  Poitiers,  et  dont  l'original  est  conservé  aux 
Archives  départementales  de  la  Vienne,  fonds  de  Montierneuf,  carton  7, 
n"  11  :  «  Ego  Gaufridus,  gracia  Dei  Aquitanorum  dux,  omnibus  sancte  Dei 
ecclesie  alumpnis  tara  presentibus  quam  futuris  notum  fieri  volo  quod, 
quando  a^cclesiam  sancti  Johannis  evangeliste  a^diûcare  volui,  ad  limina 
beati  Pétri  Romam  profectus  Audel)rannum  papam  adii  alcjue  hujus  rei 
cum  eoconsilium  cepi...  »  Cedociiment  ma  été  signalé  par  mon  ami  M.  Léon 
Levillain. 


218  MATRICE    PROl" 

'qu'une  circonstance  favorable  lui  permît  de  réaliser  son  vœu, 
que  le  corps  de  saint  Léonard  ayant  été  apporté  dans  son  châ- 
teau, il  a  construit  une  é^^lise  en  l'honneur  de  la  Vierge,  où  il 
a  déposé  les  reliques  du  saint,  et  qu'enfin  il  a  fait  dédier  l'église, 
qu'à  cette  dédicace  ont  assisté  le  comte  Eudes,  l'archevêque  de 
Sens  (qu'il  ne  nomme  pas)  et  Fulbert,  évêque  de  Chartres.  Puis 
il  ajoute  que  bien  d'autres  personnages,  dont  il  nomme  quelques- 
uns,  étaient  présents  à  la  cérémonie,  et  qui,  si  nous  en  croyons 
la  transcription  faite  au  temps  de  Philippe  P'',  auraient  souscrit 
à  la  charte  de  Guillaume.  Mais,  si  nous  laissons  de  côté  ces  noms, 
qu'on  pourrait  considérer  comme  ayant  été  ajoutés  à  la  rédaction 
primitive,  il  n'en  reste  pas  moins  que  la  dédicace  ne  put  avoir 
lieu  avant  l'automne  1006,  date  à  laquelle  Fulbert  devint  évêque 
de  Chartres  K  De  sorte  qu'entre  la  formation  du  vœu  et  sa  com- 
plète exécution  il  ne  se  serait  pas  écoulé  moins  de  quarante  et  un 
ans.  Il  faut  avouer  que  Guillaume  a  raison  de  dire  qu'il  a  tardé 
à  accomplir  la  pénitence  que  le  pape  Léon  lui  aurait  imposée. 

Si  nous  tenions  compte  des  autres  personnages  qui,  d'après  la 
charte  de.  Guillaume,  auraient  assisté  à  la  dédicace,  il  faudrait 
reculer  cet  événement  jusqu'à  1023,  puisque  parmi  eux  se  trou- 
vait Arnoul,  archevêque  de  Tours,  qui  ne  commença  de  siéger 
qu'en  1023. 

L'on  nous  opposera  que  le  nom  du  pape  peut  avoir  été  ajouté, 
sinon  par  le  copiste,  au  moins  par  le  moine  ignorant,  qui  a 
revisé  la  charte  de  Guillaume  au  temps  de  Philippe  P"".  Car  il  est 
certain  que  la  charte  primitive  de  Guillaume,  si  elle  a  jamais 
existé,  a  été  remaniée,  puisque  Fulbert  y  est  qualifié  par  deux 
fois,  à  la  lo^  ligne  et  à  la  28^,  béate  memorie\  ces  deux  mots  sont 
donc  une  interpolation.  L'on  peut,  il  est  vrai,  supposer  que 
Guillaume  n'a  fait  dresser  l'acte  rappelant  l'exemption  obtenue 
du  roi  et  de  l'évêque  de  Séez  que  postérieurement  à  la  mort  de 
Fulbert  ;  mais,  dans  ce  cas,  le  nom  de  Fulbert  ne  devrait  pas 
figurer  dans  les  souscriptions.    11   faut  supposer  pour  concilier 


1.  J'adopte  ici  pour  le  terme  initial  de  l'épiscopat  de  Fulbert,  la  date 
donnée  par  M.  Auvray,  Etude  sur  Fulbert  évêque  de  Chartres,  dans  Ecole 
nationale  des  Chartes,  Positions  des  thèses  soutenues  par  les  élèves  de  la 
promotion  de  1885,  p.  16. 


SAINT-LÉOKARD    DE     BELLÊME  219 

toutes  les  données  de  l'acte,  tant  de  remaniements  et  d'additions, 
qu'à  force  de  suppressions,  l'on  arrive  à  réduire  l'acte  à  rien. 

Supposons  donc  que  Fulbert,  qui  a  siégé  à  Chartres,  de  1006 
au  10  avril  1028,  a  réellement  assisté,  à  la  dédicace.  En  même 
temps  que  lui  ont  pu  s'y  trouver  le  roi  Robert,  le  comte  Eudes, 
c'est-à-dire  Eudes  II  qui  fut  comte  de  Blois  de  lOOo  au 
15  novembre  1037  ',  et  un  archevêque  de  Sens,  mais  non  pas 
Gelduin,  qui  ne  succéda  à  Liétry  qu'en  1032  -. 

Pouvaient  être  également  à  Bellême  avec  les  personnages  pré- 
cédemment cités  :  le  duc  de  Normandie,  Richard,  c'est-à-dire 
Richard  II,  mort  en  1027  ^  ou  plutôt  en  1026^;  Foulque,  comte 
d'Anjou,  c'est-à-dire  Foulque  Xerra,  qui  fut  comte  de  987  au 
21  juin  1040  ';  l'évéque  d'Angers,  Hubert,  qui  siégeait  déjà  en  1010 
et  ne  mourut  qu'en  mars  1047  ^  ;  Arnoul,  archevêque  de  Tours,  de 
1023  à  1032";  Herbert  Eveille-Chien,  comte  du  Mans  de  lOlo 
environ  à  1036  '^  ;  Avesgaud,  évêque  du  Mans,  de  1004  à  1036  ^. 

Mais  il  est  étrange  que  le  rédacteur  de  la  charte  de  Guillaume 
ait  commis  une  erreur  sur  le  nom  de  deux  prélats  de  la  province, 
l'archevêque  de  Rouen  et  l'évéque  de  Séez,  ce  dernier  qui  était 
le  diocésain  même  de  Bellême.  En  ce  qui  concerne  le  premier, 
il  n'est  désigné  dans  le  corps  de  l'acte  que  par  son  titre  «  Roto- 
magensem  archiepiscopum  »  ;  mais  dans  les  souscriptions,  nous 
lisons  :  «  Signum  Rodulfi  Rothomagensis  archiepiscopi.  »  Cet 
archevêque  n'est  connu  que  par  le  document  même  que  nous 
examinons  ;  et  comme  sous  le  roi  Robert,  de  989  à  1037,  le 
siège  de  Rouen  était  occupé  par  Robert,  les  auteurs  du  Gallia 
Christiana^^ ^  qui  ne  connaissaient  que  l'édition  de  la  charte 
de   Bellême  donnée  par  les  Sainte-Marthe,  supposent  que  l'ori- 

1.  Sur  ces  dates,  voyez  Lex,  Eudes,  comte  de  Blois,  pp.  27  et  53. 

2.  Chronique  de  Clarius,  dans  Duru,  Bibliothèrjue  historique  de  l'Yonne, 
t.  II,  p.  o03. 

3.  Orderic  Vital,  éd.  Le  Prévost,  t.  I,  p.  175. 

4.  Léon  Levillain,  article  Normandie,  dans  La  Grande  Encyclopédie, 
t.  XXV,  p.  32,  2«  col. 

5.  Mabille,  Introduction  aux  chroniques  des  comtes  d'Anjou,  p.  lxxviii. 

6.  Gallia  Christiana,  t.  XIV,  col.  558-559. 

7.  Gallia  Christiana,  t.  XIV,  col.  58-60. 

8.  Art  de  vérifier  les  dates,    éd.  1784,  t.  II,  p.  832-835. 

9.  Gallia  Christiana,  t.  XIV,  col.  .368-369. 

10.  Gallia  Christiana,  t.  XI,  col.  26. 


220  MAURICE    PROL" 

opinai  portait  simplement  l'initiale  /?..  mal  interprétée;  nous 
qui  avons  le  parchemin  qu'ont  connu  les  Sainte-Marthe,  nous 
savons  qu'il  porte  en  toutes  lettres  Rodulfi.  De  sorte  que  la 
mauvaise  interprétation,  de  la  lettre  /?.  serait  imputable  au 
re viseur  de  la  charte  de  Guillaume. 

Expliquera-t-on  de  la  même  façon  l'erreur  probablement  com- 
mise sur  le  nom  de  l'archevêque  de  Séez,  qui.  dans  le  corps 
même  de  l'acte  et  dans  les  souscriptions,  est  appelé  par  trois 
fois  Richard  :  ((  Rikardumque  Sagiensem  episcopum  »,  puis 
((  Richardus  Sagiensis  episcopus  »,  enlîn  «  Signum  Richard! 
Sagiensis  episcopi.  »  Notre  document  est  —  avec  un  autre  qui 
lui  est  intimement  lié,  et  dont  nous  parlerons  plus  loin  —  le 
seul  témoignage  de  son  existence  ;  car  il  n'y  a  pas  à  faire  état 
du  catalogue  des  évêques  de  Séez  \  œuvre  d'un  compilateur 
du  xii^  siècle  qui  a  pu  emprunter  le  nom  de  Richard  à  l'acte 
même  que  nous  critiquons.  Ce  catalogue  place  Richard  entre 
Ascio  ~,  qui  siégea  vers  990  et  1006,  et  Sigefroi  ■"',  qui  vivait 
vers  1017  ;  de  sorte  qu'il  faudrait  reporter  la  dédicace  de 
l'église  de  Bellème  à  une  époque  où  la  plupart  des  person- 
nages qui  sont  dits  y  avoir  assisté,  ne  pouvaient  s'y  trouver.  La 
charte  primitive  de  Guillaume  de  Bellème  portait-elle  l'initiale 
/?.,  pour  Radhodus.  lequel  apparaît  comme  évèque  de  Séez  en 
102o  et  1032  '*,  et  le  copiste  laura-t-il  développée  en  Richardus'! 

Après  toutes  ces  constatations  de  remaniements  incontestables 
de  la  charte  primitive  de  Guillaume  de  Bellème,  à  supposer 
qu'elle  ait  jamais  existé,  il  serait  oiseux  de  chercher  à  préciser 
davantage  l'époque  de  la  dédicace  de  l'église  Saint-Léonard. 

En  tout  cas.  l'examen  des  données  chronologiques  conduit  à 
ce  résultat,  que  la  chaite  de  Guillaume  de  Bëllême  ne  nommait 
pas  le  pape  Léon,  ni  l' évèque  de  Séez  Richard,  et  que  si  les 
souscriptions  n  ont  pas  été  ajoutées,  elles  ont  été  modifiées, 
puisqu'il  n'y  a    pas  eu  de   Raoul  archevêque   de    Rouen,   ni  de 


1.  Voy.   Ducliesne,  Fautes  pplscnpaux  de  l'ancienne  Gaule,  t.  II,  p.  229; 
Delisle,  Anciens  catalogues  des  évêipies  des  églises  de  France,  p.  41. 

2.  Gallia  Cfiristiana,  t.  XI,  col.  679. 

3.  Gallia  Chrisliana,  t.  XI,  col.  680. 

4.  Gallia  Ghristiana,  ibidem. 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÊME  221 

Richard  évêque  de  Séez,  et  que  Gelduin  n'était  pas  archevêque 
de  Sens  au  même  temps  que  Fulbert  était  évêque  de  Chartres. 

Ainsi,  considérée  dans  sa  forme,  et  au  point  de  vue  de  la  chro- 
nologie, la  charte  de  Guillaume  n'olFre  aucune  sincérité. 

Venons  maintenant  au  dispositif  même.  Le  but  auquel  elle 
tend  c'est  de  soustraire,  clans  la  mesure  où  cela  était  possible, 
l'église  de  Saint-Léonard,  à  la  juridiction  de  l'ordinaire.  Le  pape 
avait  obtenu  de  Guillaume  l'engagement  de  construire  une  église 
soumise  à  la  seule  église  romaine  «  soli  Homanœ  aecclesia^ 
subjectam  »,  qui  fût  libre  de  toute  redevance  vis-à-vis  de 
l'évêque  ou  d'une  autorité  séculière  :  «  volui  eam  ab  omni  episco- 
pali  et  laicali  consuetudine  esse  liberam  et  solutam,  quatinus 
nulli  potestati  subjaceret.  »  Guillaume  déclare  qu'il  a  obtenu 
cette  indépendance,  pour  son  église,  du  roi,  du  duc  de  Norman- 
die et  de  l'évêque  de  Séez  ;  et  il  ajoute  que  cette  liberté  de 
l'église  consistera  en  ce  que  l'église  —  car  il  est  remarquable 
qu'il  ne  dit  pas,  comme  c'était  l'usage  :  clcrici  ou  monachi  ibi- 
dem Deo  famulantes,  ou  telle  autre  expression  semblable  — 
demandera  l'administration  des  sacrements ,  c'est-à-dire  le 
chrême^  l'huile,  les  ordinations,  à  tel  évêque  qu'elle  voudra 
pourvu  toutefois  que  l'évêque  de  Séez  ne  soit  pas  en  communion 
avec  le  siège  apostolique  ou  bien  au  cas  où  il  refuserait  de  don- 
ner les  sacrements  à  titre  gracieux  ;  et  que  l'évêque  ne  pourra 
ni  exercer  une  contrainte  sur  ceux  qui  desserviront  l'église,  ni 
les  interdire,  ni  les  excommunier,  ni  exiger  d'eux  qu'ils  aillent 
au  synode  ou  à  une  assemblée  quelconque. 

Une  première  observation  à  faire  c'est  que  si  Guillaume  de 
Bellême  a  obtenu,  pour  l'église  qu'il  avait  fondée  à  l'instigation 
du  souverain  pontife,  de  pareils  privilèges,  il  est  surprenant 
qu'ils  n'aient  fait  l'objet  ni  d'une  lettre  pontificale,  ni  d'une 
charte  épiscopale. 

Et  nous  pouvons  affirmer  que  les  moines  de  Saint-Léonard 
n'ont  pas  possédé  d'autre  charte  sur  laquelle  ils  pussent  fonder 
leurs  prétentions  à  l'exemption  de  l'ordinaire,  que  celle-là  même 
que  nous  examinons  ;  car  c'est  la  seule,  comme  on  le  verra, 
qu'ils  ont  invoquée  devant  la  cour  du  duc  de  Normandie,  sous  le 
règne  même  de  Philippe  P'"  ;  s'ils  avaient  eu  un  privilège  pontifi- 
cal ils  se  seraient  empressés  de  le  produire.  La  charte  de  fonda- 


'2-2-2 


MAURICE    PKOU 


tion  pouvait,  à  la  rigueur,  suppléer  à  un  privilège  émané  de 
l'évêque,  puisque  celui-ci  y  avait  donné  son  adhésion,  mais  non 
pas  à  un  privilège  apostolique.  L'on  pourra  objecter,  il  est  vrai, 
que  pour  une  raison  ou  une  autre  Guillaume  n'a  pas  obtenu  de 
la  chancellerie  l'expédition  d'un  privilège  pour  sa  fondation. 
Mais,  au  moins,  aurait-il  dû  exprimer  son  intention  d'en  solli- 
citer un.  Or,  c'est  ce  qu'il  ne  fait  pas. 

En  outre,  avant  de  demander  au  souverain  pontife  des  privi- 
lèges d'exemption  et  une  protection  particulière  pour  son  église, 
Guillaume  de  Bellème  aurait  dû  l'ofTrir  en  aleu  au  Saint-Siège. 
C'était  là  le  premier  acte  de  toute  soumission  d'une  église  à 
Rome,  au  x*"  siècle  et  dans  la  première  moitié  du  xi*^  siècle  '. 

Guillaume  de  Bellème  déclare  que  l'église  de  Saint-Léonard 
sera  soumise  à  la  seule  église  romaine  «  soli  Romanae  aecclesiae 
subjectam  ».  Il  faut  tout  d'abord  remarquer  que  ces  mots  ne  se 
trouvent  pas  dans  la  rédaction  B  de  la  notice.  Mais  l'on  pourrait 
admettre  qu'ils  eussent  figuré  dans  une  charte  rédigée  au  temps 
du  roi  Robert.  Car,  dans  les  formules  de  privilèges  de  monas- 
tères insérés  au  Liber  diurnus,  l'on  trouve,  à  propos  du  monas- 
tère privilégié,  les  expressions  :  «  sub  jurisdictione  sanctre  nos- 
trae ecclesiœ  constitutum,    nullius    ecclesiœ  jurisdictionibus 


1.  Voyez  les  textes  nombreux  cités  par  Paul  Fabre  dans  son  livre  inti- 
tulé Elude  sur  le  Liber  censuurn  de  Véglise  romaine,  où  il  a  déterminé  d'une 
façon  si  précise  le  caractère  des  donations  d'églises  au  Saint-Siège,  et 
montré  comment  le  transfert  de  la  propriété  au  Saint-Siège  avait  entraîné 
l'exemption  de  la  juridiction  spirituelle  de  l'ordinaire.  —  Quand  Etienne, 
vicomte  du  Gévaudan,  et  sa  femme,  fondent  le  monastère  de  Langogne 
[Hist.  de  Languedoc,  nouv.  édit.,  t.  V,  col.  333  ,  ils  déclarent  avoir  donné  à 
saint  Pierre  le  terrain  où  ils  établissent  l'église.  —  Geoffroy  d'Anjou,  après 
avoir  fondé  les  monastères  de  la  Trinité  de  Vendôme  et  de  l'Evière  d'An- 
gers, déclare,  dans  une  charte  de  1056,  faire  entrer  les  deux  monastères  dans 
le  [)atrimoine  de  saint  Pierre  :  «  In  patrimonium  et  ditionem  beati  apostolo- 
rum  principis  Pétri  et  sancta:"  Romanœ  ...ecclesiae  non  tam  donamus  quam 
refuudimus.  »  iMétais,  Cartulaire  de  la  Trinité  de  Vendôme,  t.  I,  p.  192, 
n°  cv).  Je  ne  cite  pas  la  charte  de  fondation  de  la  Trinité,  de  l'an  1040,  publ. 
par  M.  l'abbé  Métais,  sous  le  n"  37,  dans  laquelle  on  lit  :  «  beato  principi 
apostolorum  Petro  ejusque  successoribus  in  nlodium  proprium  obtuli- 
mus...  »,  car  M.  Halphen  a  démontré,  dans  YExanien  des  chartes  de  la 
Trinité  de  Vendôme,  publié  dans  Le  moyen  Age,  mars-avril  1901,  que 
cette  charte  est  sinon  fausse,  au  moins  interpolée  et  altérée  dans  ses  par- 
ties essentielles. 


SAINT-LEONARD    DE    BELLÊME  223 

submittatur .  »  '  Sans  rechercher  ici  ce  qu'il  faut  entendre  par 
cette  soumission  exclusive  à  Tég-lise  romaine,  l'on  pevit  admettre 
que  la  formule  «  nullius  ecclesia?  jurisdictionibus  submittatur  » 
ait  été  modifiée  par  un  moine  du  x'^  ou  xi*'  siècle  en  «  soli  Romanae 
œcclesia?  subjectani  ». 

Voici  d'ailleurs,  dans  un  privilège  de  Léon  VII  pour  Cluny, 
de  l'an  938,  une  formule  plus  voisine  de  celle  que  nous  exami- 
nons :  «  Romame  tantum  sedi sii  su hject uni  -.   »   J'hésite  à 

citer  un  privilège  de  Marin  II,  pour  Fulda,  du  27  mars  943,  où 
nous  lisons  «  suhjectum  apostolicœ  sedi  ^  »  puisque  l'on  sait 
que  les  diplomatistes  ne  sont  jaas  d'accord  sur  le  degré  de  con- 
fiance à  accorder  aux  documents  relatifs  à  ce  monastère. 

Lincise  «  soli  romante  aecclesia^  subjectani  »  a  pu  figurer  dans 
une  charte  des  premières  années  du  xi*"  siècle.  Mais,  puisqu'elle 
ne  se  trouve  que  dans  l'exemplaire  de  la  charte  de  Bellème,  qui 
a  été  scellé,  l'on  est  autorisé  à  penser  que,  si  même  il  y  a  eu 
une  charte  de  Guillaume  de  Bellème,  elle  n'y  figurait  pas  et  que 
c'est  pour  l'introduire  qu'on  a  fait  une  autre  copie  destinée  à 
être  présentée  au  roi.  Dans  cette  hypothèse,  l'exemplaire  non 
scellé,  c'est-à-dire  le  texte  B  serait  une  première  rédaction,  qui 
aurait  paru  insuffisante,  comme  n'affirmant  pas  avec  assez  de 
netteté  la  dépendance  de  l'église  de  Saint-Léonard  à  l'égard  de 
la  seule  église  romaine. 

Si  d'ailleurs  l'expression  «  soli  Romanse  œcclesise  subjectam  » 
peut  avoir  été  employée  au  temps  du  roi  Robert,  elle  convient 
mieux  encore  au  temps  de  Philippe,  puisque  dans  un  privilège 
de  Grégoire  Vil  pour  Saint-Hilaire  de  Poitiers,  de  l'an  1074, 
nous  lisons  «  ad  hoc  adjicimus  ut  eadem  beati  Hilarii  ecclesia 
soli  Romanse  ecclesise  subdita  permaneat  *  ». 


1.  Liber  Diurnu^,  éd.  Sickel,  n»  XXXII,  p.  23;  n°  LXXVII,  p.  82; 
n°  LXXXVI,  p.  m. 

2.  ^tl'u^ne,  Patrologie  latine,  vol.  132,  col.  1074. 

3.  Migne,  Ibidem,  vol.  133,  col.  865  ;  JafTé-Wattenbach,  n»  3622. 

4.  Migne,  Patroloyie  latine,  vol.  148.  col.  651,  indique  dans  JafTé-Wat- 
tenbach, n°  4863,  sous  la  date  du  22  avril  1074.  Mais  on  peut  se  demander 
si  ce  privilège  n'est  pas  un  remaniement  d'un  privilège  de  la  même  date, 
publié  par  Hédet,  Documents  pour  r histoire  de  l'église  de  Saint-Hilaire  de 
Poitiers,  dans  Mémoires  de  la  Société  des  Antiquaires  de  l'Ouest,  1847 
(t.  XIV),  p.  93,  d'après  l'original   conservé  aux  Archives  départementales 


224  MAURICE    PROU 

L'exemption  de  lordinaire  accordée,  d'après  notre  charte,  à 
l'église  de  Bellême,  par  les  évêques  présents  à  la  consécration, 
et  spécialement  par  le  diocésain,  l'évêque  de  Séez,  est  limitée. 
Ce  n'est  pas  là  un  privilèg'e  exorbitant  :  <(  Ils  ont  décidé,  quant 
au  chrême,  à  Thuile,  aux  ordinations  et  à  toutes  les  choses  néces- 
saires, que  l'église  pourrait  les  requérir  de  tel  évêque  qu'elle 
voudrait,  pourvu  toutefois  que  l'évêque  de  Séez  ne  fût  pas  en 
communion  avec  le  Saint-Siège  et  au  cas  où  il  ne  voudrait  pas 
les  donner  gracieusement...  »  Depuis  plusieurs  siècles,  les  papes 
accordaient  aux  monastères  le  droit  de  demander  les  sacrements 
à  un  évêque  de  leur  choix,  même  quand  1  ordinaire  était  en  état 
de  les  conférer.  A  fortiori,  pouvait-on  accorder  une  exemption 
restreinte  au  cas  où  l'ordinaire  serait  excommunié.  Cependant 
une  pareille  réserve  n'a  pu  être  inscrite  dans  une  charte  avant  la 
seconde  moitié  du  xi*"  siècle;  car  elle  n'apparaît  dans  les  privi- 
lèges pontificaux  que  sous  Alexandre  II,  et  c'est  de  là  que  le 
rédacteur  de  la  charte  de  Bellême  a  pris  modèle  pour  la  rédac- 
tion de  la  formule  d'exemption.  «  Pendant  toute  la  durée  de  la 
lutte  contre  l'Empire  et  les  Simoniaques,  écrit  Paul  Fabre  K 
nous  relevons,  dans  presque  tous  les  privilèges,  de  ces  clauses 
qui  rendent  conditionnelle  l'obéissance  à  l'évêque  diocésain.  Il 
ne  doit  pas  être  simoniaque,  si  gratis  ac  sine  pravitate  ;  il  doit 
être  dans  la  communion  du  Saint-Siège,  si  tamen  catholicus  et 
communionem  apostolicœ  sedis  habuerit.  » 

Notre  charte  porte  :  «  ita  dumtaxat  si  episcopus  Sagiensis 
f/ratiam  et  communionem  apostolicœ  sedis  non  haberet  et  si  htec 
gratis  et  sine  pravitate  exhibere  nollet.  »  Si  pareille  clause  paraît 
dans  les  lettres  apostoliques  dès  le  pontificat  d'Alexandre  II, 
c'est  seulement  sous  Urbain  II,  en  1089,  qu'elle  y  est  formulée 
dans  les  termes  mêmes  qu'a  employés  le  rédacteur  de  la  charte 
de  Bellême  ~. 

delà  Vienne  (indiqué  par  JafTé-Wattenbach,  n°  4862,  qui  renvoie  aux  Ana- 
lecta  jiiris  poiili/icii,  et  ne  connaît  pas  Rédel),  et  dans  lequel  ne  figurent  ni 
la  formule  que  je  cite,  ni  la  clause  qui  interdit  à  tout  évêque  dexcommu- 
nier  les  chanoines,  non  plus  que  celle  qui  autorise  les  chanoines  à  deman- 
der les  sacrements  à  tel  évêque  qu'il  leur  plaira. 

1.  Paul  Fabre,  Elude  sur  le  Liber  censuum  de  Véglise  romaine,  p.  93. 

2.  Sous  Alexandre  II  la  formule  n'est  pas  encore  arrêtée;  elle  ne  me 
parait  l'avoir  été  dans  la  forme  indiquée  par  Fabre  que  sous  Urbain  II. 

Privilège  d'Alexandre  II  pour  Saint-Etienne  de  Caen,  de  l'an  1068  :  «  Ad 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÊME  2âo 

En  résumé,  les  éléments  chronolog-iques  de  la  charte  de  Guil- 
laume de  Bellême  ne  concordent  pas  entre  eux,  les  clauses  qui 
y  sont  insérées  ne  conviennent  pas  au  temps  du  roi  Robert, 
sous  le  règ-ne  de  qui  elle  aurait  été  rédigée,  mais  sont  de  celles 
qu'on  rencontre  au  contraire  dans  les  documents  d'un  objet 
analogue  émanés  de  la  chancellerie  apostolique  après   1060.   La 


quem  Baiocensein  episcopum  nihil  aliud  ipsius  monasterii  pertinere  decer- 
nimus  nisi  abbatis  et  cœteroruni  qui  ibidem  sunt  promovendi  ordinationes, 
sacri  chrismatis  donum  et  ecclesiarum  dedicationes,  laicorum  qui  criminalia 
peccata  incurrerint  consilia  et  pœnitentiarum  injunctiones;  si  vero  praeno- 
minatum  Baiocensem  episcopum  claruerit  esse  simoniacum  vel  ab  aposto- 
lica  sede  excommunicatum,  vel  si  ipse  episcopus,  alicujus  malitise  studio, 
eorum  ordinationes  ultra  spatium  unius  mensis  distulerit,  tune  liberam 
habeant  poteslam  adeundi  Romanum  pontificem  vel  quemcumque  religio- 
sum  episcopum  elegerint.  ><  (Migne,  Palrolor/ie  latine,  vol.  146,  col.  1340; 
JafTé-Wattenbach,  n°  4644.)  —  Privilège  d'Alexandre  du  7  octobre  1070, 
pour  Santa-Maria  de  Florence  :  «  Si  quidem  episcopum  Florentinse  civitatis 
Romana  ecclesia  catholicum  habuerit,  quamlibet  consecrationem  ab  eo 
recipiat  (abbas)  ;  quod  si  suspectus  ecclesiœ  Romanse  fuerit,  licenliam 
petendi  quemcumque  meliorem  habeat.  »  (Migne,  Ibidem,  vol.  146,  col. 
1368;  JafTé-Wattenbach,  n»  4678.)  —  Privilège  de  Grégoire  VII,  du  9  dé- 
cembre 1076,  pour  Montierneuf  de  Poitiers  :  «  Consecrationes  autem 
abbatum  et  ecclesiarum  et  ordinationes  monachorum  sive  clericorum 
sœpefato  cœnobio  pertinentium,  ab  episcopo  in  cujus  diœcesi  sunt,  acci- 
piant  ;  ita  tamen  si  episcopus  canonice  ordinatus  fuerit  et  ordinationem 
gratis  fecerit  ;  sin  autem  aliquid  horum  obstiterit,  habeant  licentiam 
auctoritatis  sedis  apostolicae  ad  qualemcumque  catholicum  episcopum 
eis  placuerit...  licenter  pergere.  »  (Migne,  Ibidem,  vol.  148,  col.  667  ; 
Jaffé-Wattenbach,  n°  4975.)  —  Privilège  de  Grégoire  VII,  du  19  juin  1078, 
pour  Saint-Bénigne  de  Dijon  :  «  si  tamen  ipse  episcopus  gratiam  aposto- 
licœ  sedis  habuerit  et  canonice  ipsam  ordinationem  facere  voluerit...  » 
(Migne,  Ibidem,  vol.  148,  p.  686;  Jaffé-Wattenbach,  n°  5079.)  —  Privilège 
de  Grégoire  Vil,  du  27  mars  1080,  pour  Saint-Cyprien  de  Poitiers  : 
<(  ...Quod  si  talis  qui  huic  regimini  congruat  inter  eos  inveniri  non  possit, 
aliunde  sibi  patrem  et  magistrum  expetant,  ac  Pictavensi  episcopo  conse- 
crandum  ordinandumque  provideant,  si  tamen  ipse  episcopus  gratiam  apos- 
tolicœ  sedis  habuerit  et  canonice  facere  ipsam  ordinationem  voluerit;  quod 
si  aliquid  horum  obstiterit...  »  [Analecta  juris  ponti/icii,  t.  X,  col.  415; 
Jaffé-Wattenbach,  n"  5158.)  —  Pi-ivilège  de  Grégoire  VII,  du  11  décembre 
1084,  pour  l'église  Sainte-Sophie  do  Bénévent  :  «  Consecrationes  ecclesia- 
rum et  ordinationes  monachorum  sive  clericorum  supradicto  cœnobio  j)er- 
tinentium  ab  episcopis,  in  quorum  diœcesibus  sunt,  accipiant,  si  tamen 
episcopi  canonice  ordinati  fuerint  et  ordinationem  gratis  fecerint...  » 
(Migne,  Ibidem,  vol.  148,  col.  712;  Jaffé-Wattenbach,  n"  5272.)  —  Privilège 
d'Urbain  II  pour  Saint-Pons  de  Thomières,  du  l*""  juillet  1089  :  «  Chrisma, 
oleum  sanctum,  consecrationes  altarium  sive  basilicarum,  ordinationes 
monachorum  sive  clericorum  ipsius  cœnobii  fralres  a  quocunque  volueriut 
Mélanges  Puul  Fabre.  15 


2â6  MALRICE    PROL" 

conclusion  s'impose  que  la  charte,  telle  quelle  se  présente  à 
nous,  a  été  forgée  de  toutes  pièces,  dans  la  seconde  moitié  du 
xi"    siècle. 

Reste  un  point  à  examiner.  Cette  charte  a-t-elle  été  confirmée 
par  Philippe  I"  ? 

Tout  d'abord,  le  sceau  qui  est  encore  appliqué  à  l'un  des  deux 
exemplaires  des  Archives  de  l'Orne  est  d'une  incontestable 
authenticité.  Il  est  tout  semblable  aux  sceaux  que  portent  un  cer- 
tain nombre  de  diplômes  authentiques  du  roi  Philippe  P'".  11  a  un 
diamètre  d'environ  95  millimètres.  La  légende  est  PHILIP^  DI 
©"RA  FRA^CORV  REX.  Le  roi,  couronné,  est  assis  sur  un  trône, 
sans  dossier,  orné,  à  sa  partie  antérieure,  de  deux  rangs  d'arca- 
tures  superposés,  les  pieds  posés  sur  un  escabeau;  de  la  main 
droite,  il  tient  une  fleur,  et  de  la  gauche,  un  sceptre.  C'est  là  le 
sceau  dont  sont  munis  les  diplômes  royaux  de  1060  à  1080  T 
Car  sur  un  diplôme  concédant  l'avouerie  de  Dammartin  à  Saint- 
Germain-des-Prés  -,  apparaît  un  sceau  d'un  autre  type,  où  le 
roi  est  assis  sur  un   siège  aux  pieds   terminés  en   haut  par   des 

catholico  episcopo  accipiant...  ;  subjeclarum  vero  ecclesiaruni  fratres  a  suae 
dioceseos  episcopo,  si  gratiam  et  conimunionem  apostolicœ  sedis  habuerit, 
omnia  consecrationum  instrumenta  percipiant,  ita  tamen  si  ea  impendere 
gratis  et  sine  pravitate  volnerit.  »  {Analecta  Juris  pontificii,  t.  X,  col.  516; 
Jaffé-Wattenbach,  n°  5400.)  —  Privilège  d'Urbain  II,  pour  le  monastère  de 
la  Cava,  du  21  septembre  1089  :  «  Cbrisma,  oleum  sanctum,  consecrationes 
altarium  sive  basilicarum,  ordinationes  monachorum  a  MelGtano  archiepis- 
copo  accipiant,  si  tamen  coinmunionem  et  gratiam  apostolicœ  sedis  habuerit 
et  si  ea  gratis  ac  sine  pravitate  exhibere  voluerit,  omni  exactlone  deposita; 
si  autem  aliquid  horum  obstiterit,  liceat  abbati  vel  fratribus  catbolicum  quem 
voluerint  antistitem  invitare  et  ab  eo  consecrationum  beneficium  recipere, 
quatenus  Romande  soli  ecclesise  vestrum  cœnobium  subditum,  praeter  hanc 
nulli  videatur  esse  subjectum.  »  [Analecta  juris  pontificii,  t.  X,  col.  519  ; 
Jaffé-Wattenbach,  n»  5410.) 

1.  Ce  sceau  entier  ou  fragmenté  se  voit  encore  sur  les  diplômes  suivants  : 
1060,  donation  de  Courcelles  à  Saint-Denis,  Archives  nationales,  K  20, 
n°  1  ;  1061,  donation  du  village  de  Bagneux  à  Saint-Germain-des-Prés, 
Archives  nationales,  K  20,  n"  2  ;  1068,  privilège  pour  Saint-Denis,  Archives 
nationales,  K  20,  n°  4  ;  1069,  privilège  pour  Saint-Ouen  de  Gisors,  frag- 
ment de  l'original  avec  sceau,  Bibliothèque  de  la  ville  de  Tours,  collection 
de  sceaux,  n°  49;  1080,  7  avril,  confirmation  de  donations  faites  à  Cluny 
par  des  chevaliers  de  Pithiviers,  Bibliothèque  nationale,  collection  de  Bour- 
gogne, vol.  78,  n°  141. 

2.  Archives  nationales,  K  20,  n°  6.  —  Voyez  E.  de  Stadler,  Sceau  inédit 
de  Philippe  I^'',  dans  Bévue  archéologique,  t.  III,  2"  partie,  p.  736  à  739,  pi.  61. 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÈME  227 

têtes  de  lions,  et  dont  l'emploi  se  poursuivra  jusqu'à  la  fia  du 
règne. 

Mais  nous  devons  être  en  garde  contre  un  document,  auquel 
le  roi  n'a  pas  souscrit,  et  qui  n'a  d'autre  signe  de  validation  que 
le  sceau  royal.  Est-il  vraisemblable  que  l'otHcier  de  chancellerie 
qui  a  scellé  la  charte  n'y  ait  pas  mis  son  seing  ? 

Sans  doute,  les  chartes  confirmées  par  le  roi  Philippe,  et 
émanées  d'une  chancellerie  autre  que  la  sienne,  ont  été  authen- 
tiquées suivant  les  modes  les  plus  divers  ^,  et  quelquefois  très 
sommairement.  Mais,  si  nous  passons  en  revue  toutes  ces  chartes, 
nous  constatons  que  jamais,  quand  le  sceau  royal  y  a  été  mis,  il 
n'est  le  seul  signe  de  validation  :  on  voit,  à  côté,  ou  le  mono- 
gramme royal,  ou  une  croix,  et  des  souscriptions  de  grands  per- 
sonnages, d'officiers  royaux,  spécialement  la  souscription  d  un 
chancelier  ou  d'un  notaire.  S'il  n'y  a  qu'un  seul  signe  de  valida- 
tion, ce  n'est  pas  le  sceau,  c'est  une  croix  tracée  de  la  main  du 
roi  ^,  et  qui,  évidemment,  présentait  plus  de  garantie  qu'un  sceau 
assez  facile  à  transporter  d'un  document  authentique  sur  un 
faux. 

Nos  soupçons  sont  légitimes.  Le  sceau  de  la  charte  de  Bellême 
est  retenu  au  parchemin  de  la  façon  suivante  :  deux  trous  trian- 
gulaires, séparés  par  une  languette  de  parchemin,  ont  été  prati- 
qués dans  le  parchemin,  à  travers  lesquels  l'on  a  introduit  la  cire. 
Or  ce  n'était  pas  là  l'usage  des  scelleurs  de  la  chancellerie 
royale.  Sur  tous  les  diplômes  de  Philippe  P"",  munis  d'un  sceau 
plaqué  et  incontestablement  authentiques  (les  mandements  por- 
taient un  sceau  pendant),  l'on  pratiquait  une  incision  cruciforme, 
dont  on  relevait  les  bords  de  façon  à  donner  une  ouverture  en 
losange  par  laquelle  la  cire  coulait  au  revers  du  parchemin,  les 
bords  relevés  étant  pris  dans  la  cire  et  assurant  le  maintien  du 
sceau.  Ainsi,  le  sceau  de  Philippe  P""  n'a  pas  été  plaqué  à  la 
charte  de  Bellême  par  les  soins  de  la  chancellerie  royale.  Il  est 


1.  Voyez  Mélanges  Julien  Havet,  p.  166. 

2.  Voyez,  par  exemple,  une  charte  d'échange,  entre  Saint-Germain-des- 
Prés  et  l'église  de  Paris,  de  l'an  1070,  conservée  aux  Archives  nationales, 
K  20,  n°  0-,  et  sur  laquelle  le  roi  a  dessiné  une  croix,  qui,  en  raison  de  son 
tracé  cursif,  paraît  être  autographe  ;  encore  a-t-on  mis  le  sirjnuni  du 
sénéchal. 


228  MAtRICË   PROU 

authentique;  on  la  donc  détaché  dune  lettre  royale  pour  le  fixer 
à  la  charte  fausse  :  ce  qui  pourrait  nous  autoriser  à  supposer 
que  les  chanoines  de  Bellème  avaient  réellement  fait  confirmer 
leur  charte  de  fondation  par  le  roi,  mais  une  charte  toute  diffé- 
rente de  celle  que  nous  avons  et  qui,  sans  doute,  ne  leur  concé- 
dait pas  des  privilèges  assez  étendus  à  leur  gré  et  n'affirmait  pas 
leur  soumission  directe  au  Saint-Siège. 

Il  est  donc  difficile  de  trouver  un  document  qui  porte  des 
traces  plus  nombreuses  et  plus  évidentes  de  falsification. 

Peut-on  déterminer  l'époque  de  sa  composition?  M.  l'abbé 
Barret  a  publié  dans  le  Cartulairede  Marmoutier pour  le  Perche, 
sous  les  n°*  3  et  4,  deux  notices  d'un  procès  que  les  chanoines  de 
Saint-I.éonard  eurent  à  soutenir  contre  1  evéque  de  Séez  au  temps 
du  roi  Guillaume  le  Conquérant.  Ces  deux  documents,  dune 
teneur  analogue,  diffèrent  cependant  par  des  détails,  qui,  comme 
on  le  verra,  sont  de  quelque  importance  pour  la  question  que 
nous  examinons.  Il  nous  est  impossible  de  vérifier  l'exactitude  du 
récit  ;  et  l'existence  de  deux  rédactions  doit  nous  mettre  en 
méfiance  contre  la  véracité  de  ces  documents. 

Mais  les  moyens  de  défense  et  la  sentence  elle-même  sont  les 
seuls  points  sur  lesquels  les  chanoines  de  Bellème  auraient  eu 
intérêt  à  altérer  la  vérité.  Cette  réserve  faite,  retraçons  dans  ses 
grandes  lignes  la  marche  de  l'affaire  d'après  les  deux  notices. 
Roger  de  Montgomery,  seigneur  de  Bellème,  avait  invité  un  cer- 
tain nombre  de  prélats  et  de  seigneurs  à  assister  à  une  célébration 
solennelle  de  la  fête  de  Saint-Léonard  dans  l'église  placée  sous 
son  patronage.  L'évêque  de  Séez,  Robert,  sur  l'invitation  des 
chanoines,  chanta  la  messe;  il  prétendit  retenir  les  offrandes, 
mais  les  chanoines  les  lui  reprirent.  Sur  quoi  l'évêque  excom- 
munia l'église.  Le  comte  Roger  en  appela  à  l'archevêque  de 
Rouen,  accusant  l'évêque  de  Séez  d'avoir  excommunié,  contre 
tout  droit,  l'église  de  Bellème  :'  c'est  ainsi  que,  d'après  la  pre- 
mière notice,  se  serait  engagé  le  procès,  le  comte  Roger  et  les 
chanoines  étant  demandeurs.  La  seconde  notice  ne  parle  pas 
d'excommunication  et  présente  l'évêque  de  Séez  comme  deman- 
deur :  l'évêque,  réclamant  les  offrandes  qui  lui  avaient  été  enle- 
vées par  les  chanoines,  aurait  cité  ceux-ci  devant  la  cour  du  duc 
de  Normandie,  le    roi  Guillaume  d'Angleterre.  De  plus,  d'après 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÈME  229 

la  première  notice,  le  procès  se  serait  déroulé  devant  la  cour  de 
l'archevêque  de  Rouen,  en  présence  du  roi  Guillaume  et  de  la 
reine  Mathilde,  tandis  que  d'après  la  seconde  notice,  la  cause 
fut  entendue  parla  cour  royale.  Mais  les  deux  notices  s'accordent 
sur  un  point  :  la  sentence  fut  rendue  sur  l'ordre  du  roi.  Elle 
aurait  été  favorable  aux  chanoines. 

Pour  le  but  que  nous  poursuivons,  il  importe  seulement  de 
fixer  la  date  du  procès  et  d'examiner  les  moyens  de  défense  pré- 
sentés à  la  cour  par  les  clercs  de  Bellême. 

L'évêque  de  Séez,  Robert,  ne  commença  de  siég-er  qu'en  1070  ^ 
D'autre  part,  l'archevêque  de  Rouen,  Jean,  siégea  jusqu'en  1078  ~. 
C'est  donc  entre  1070  et  1078  que  se  place  l'affaire. 

Quant  aux  moyens  de  défense  des  chanoines,  ils  diffèrent  d'une 
notice  à  l'autre.  La  première  notice  ne  fait  allusion  à  aucun 
document  écrit.  Le  comte  et  les  chanoines  racontèrent  [enarra- 
vimus)  comment  Guillaume  de  Bellême  avait  édifié  la  dite  église 
pour  obtenir  le  pardon  de  ses  péchés,  et  comment,  sur  l'ordre  du 
pape  Léon,  il  l'avait  rendue  libre,  de  façon  que,  du  jour  de  la  dédi- 
cace, ni  archevêque,  ni  évêque  n'y  avait  perçu  aucune  coutume, 
ni  n'avait  pu  l'excommunier.  Des  témoins,  très  âgés,  vinrent 
déposer  et  attester  l'exactitude  du  récit.  Donc,  le  comte  et  les 
chanoines  n'invoquent  aucun  témoignage  écrit  ;  ils  n'ont  ni 
charte  de  fondation,  ni  privilège  royal,  ni  lettres  apostoliques. 
Qu'on  prenne  garde  cependant  aux  termes  employés  par  le 
rédacteur  de  la  première  notice  :  «  Comes  vero  et  nos  qui  ade- 
ramus  dilucide  enarravimus  quomodo  Guillelmus  de  Belismo 
supradictam  ecclesiam  ob  peccatorum  suorum  veniam  edificasset 
et  quomodo  eam  ex  precepto  béate  inemorie  pape  Leonis  liberam 
et  solutam  fecisset,  et  quod  a  die  dedicationis  ejusdem,  archie- 
piscopus  sive  episcopus  nullam  omnino  in  eam  consuetudinem 
habuisset,  nec  eam  ullo  modo  excommunicare  potuisset  '^.  » 
Quelques  expressions  caractéristiques  se  retrouvent  dans  la 
charte  censément  confirmée  par  Philippe  P'"  :  «  beat*  memoriae 


1.  Orderic  Vital,  éd.  Le  Prévost,  t.  II,  p.  214;  Gallia  Christiana,  t.  XI, 
col.  682. 

2.  Gallia  Christiana,  t.  XI,  col.  36. 

3.  Barret,  Cartulaire  de  Marmoutier  pour  le  Perche,  p.  9-10. 


'2'.]()  MALRICE    PROL" 

papcTP  Leoni  »  (1.  o  de  l'orig-inal),  «  liberam  et  solutam  »  (1.  12), 
«  nuUo  modo...  excommunicare  posset  »  (1.  26),  sans  compter 
que  le  désir  du  fondateur  de  racheter  ses  fautes  y  est  mentionné, 
comme  aussi  y  est  afRrmé  par  deux  fois  l'ordre  donné  par  le 
pape  de  construire  l'église  :  «  injunxit  mihi  »  (1.  7),  «  cujus 
imperio  »  (1.  21).  La  connexion  est  donc  incontestable  entre  la 
première  notice  du  procès  et  la  charte  fausse  ;  mais,  s'il  j  a 
filiation,  c'est  de  la  notice  à  la  charte,  et  non  inversement, 
puisque  la  notice  ne  mentionne  pas  la  charte  et  qu'elle  ne  prête 
aux  chanoines,  comme  moyens  de  défense,  que  des  témoignages 
oraux. 

lien  va  autrement  de  la  seconde  notice  du  procès,  qui  rapporte 
que  devant  la  cour  du  roi,  les  chanoines  produisirent  leur  privi- 
lège :  «  canonici  vero  privilegium  suum  ostenderunt  '  ».  De 
quel  autre  privilège  serait-il  question,  sinon  de  celui  dont  nous 
avons  démontré  la  fausseté,  quand  le  rédacteur  de  la  notice 
ajoute  :  «  et  antiquos  homines  secum  adduxeruntqui  ipsam  eccle- 
siam  ad  dedicationem  ita  régi  Gallie  Rotberto  et  Normannorum 
comiti  R.  et  Sagiensi  episcopo  Ricardo  et  multis  cum  eisdem 
episcopis  et  abbatibus  et  comitibus  et  baronibus  franchire  et 
ordinare  viderunt  ut  nullus  christianus  in  ea  aliquam  consuetu- 
dinem  haberet.  » 

Il  n'y  a  pas  eu  d'évêque  de  Séez  du  nom  de  Richard  au  temps 
du  roi  Robert.  L'existence  de  ce  prélat  n'est  attestée  que  par 
deux  documents,  la  charte  fausse  de  Guillaume  de  Belléme  et 
cette  notice  du  procès. 

La  conclusion  ne  s'impose-t-elle  pas  que  la  fabrication  de  la 
charte  de  Guillaume  de  Bellème  se  place  postérieurement  à  la 
terminaison  du  procès,  entre  la  rédaction  de  la  première  et  de  la 
seconde  notice  du  procès  :  Le  motif  de  cette  rédaction  apparaît 
clairement  :  se  prémunir  contre  toute  prétention  ultérieure  du 
diocésain,  et,  en  cas  d'un  nouveau  procès,  dans  lequel  les  témoins 
de  la  fondation  devaient  nécessairement  manquer,  avoir  un 
témoignage  écrit  pour  suppléer  à  leur  défaut  ;  comme  on  com- 
prend aussi  que  la  première  notice  du  procès,  dans  laquelle  il 


1.  Barret,  ouvrage  cité,  p.  11. 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÈME  231 

n'était  question  que  de  témoins,  ait  été  remplacée  par  une 
seconde  mentionnant  le  privilège  forgé. 

La  rédaction  de  la  seconde  notice  est  antérieure  à  l'année  1092 
où  l'église  de  Saint-Léonard  fut  soumise  à  Marmoutier  et  où 
des  moines  y  remplacèrent  les  chanoines  i,  car  dans  la  notice,  les 
chanoines  apparaissent  comme  occupant  encore  l'église  de  Saint- 
Léonard.  Ajoutez  qu'en  1092,  un  second  procès  eut  lieu, 
cette  fois  entre  les  moines  de  Marmoutier  et  l'évêque  de  Séez, 
Girard,  à  propos  de  l'exemption  de  Saint-Léonard  ~,  procès  dans 
lequel  Robert,  seigneur  de  Bellême,  prouva  les  droits  de  l'église 
«  per  privilégia  et  precepta  ».  Une  phrase  de  la  notice  du  procès, 
émanée  des  moines  de  Marmoutier,  prouve  que  le  rédacteur 
avait  sous  les  yeux  la  charte  fausse  :  «  ecclesiam  sancti  Leonardi, 
in  Belismo  sitam,  ita  ab  omni  episcopali  vel  clericali  sive  laicali 
consuetudine  liberam  et  solutam,  ut  nullus  christianus  in  ea 
aliquam  consuetudinem  requirere  possit  w.  Ce  sont  là  des 
expressions  empruntées  à  la  charte  de  Guillaume. 

Celle-ci  n'a  pu  être  fabriquée  beaucoup  avant  1092.  N'avons- 
nous  pas  constaté  que  les  expressions  «  si  episcopus  Sagiensis 
gratiam  et  communionem  apostolicœ  sedis  non  haberet  et  si  haec 
gratis  et  sine  pravitate  exhibere  nollet  »,  empruntées  à  une  lettre 
apostolique,  supposaient  un  modèle  contenant  la  formule  «  si 
tamen  communionem  et  gratiam  apostolicae  sedis  habuerit  et  si 
ea  gratis  ac  sine  pravitate  exhibere  voluerit  »,  dont  nous  avons 
rencontré  le  premier  exemple  dans  un  privilège  d'Urbain  II  du 
1"  juillet  1089. 

En  résumé,  s'il  a  existé  une  charte  de  Guillaume  de  Bellême 
constatant  la  fondation  de  l'église  de  Saint-Léonard,  elle  n'était 
en  rien  semblable  à  celle  qui  nous  a  été  transmise  ;  elle  ne  con- 
tenait aucune  clause  d'exemption  à  l'égard  de  l'ordinaire,  sans 
quoi  les  chanoines  l'auraient  alléguée  lors  de  leur  différend  avec 
l'évêque  de  Séez  entre  1070  et  1078.  La  charte  que  nous  avons 
étudiée  a  été  forgée  de  toutes  pièces  aux  environs   de  1089   et 


1.  Voyez  les  chartes  n"^  13  et  14  du  Cartulaire  de  Marmoutier  pour  le 
Perche,  publié  par  l'abbé  Barret.  Ces  chartes  demanderaient  aussi  à  être 
examinées. 

2.  Barret,  Cartulaire  de  Marmoulier  pour  le  Perche,  p.  27,  n°  1)3. 


232  MAURICE    PROU 

certainement  avant  1092.  Le  sceau  du   roi  Philippe  I",  qu'on  y 
voit  encore,  y  a  été  plaqué  par  les  chanoines  de  Bellême. 

Maurice  Prou. 


APPENDICE 


Charte-notice  relatant  la  fondation  de  l'église  Saint-Léonard  de  Bellême 
confirmée  par  l'apposition  du  sceau  du  roi  Philippe  /*■■. 

^4.  Original,  scellé  du  sceau  du  roi  Philippe  I".  Parchemin.  Hauteur  : 
0,713  ;  largeur  :  0,522.  Au  dos,  en  lettres  capitales  et  onciales  du 
xii"  siècle  :  «  preceptvm  rotberti  régis  de  bellissimo.  ii.  »  ;  d'une 
écriture  du  xiii«  siècle  :  «  Sagien  ».  Archives  départementales  de  l'Orne, 
H  2151. 

B.  Autre  texte  du  même  acte,  d'une  écriture  de  la  même  date,  représen- 
tant une  première  rédaction  de  cette  notice.  Parchemin.  Haut  :  0,61  ; 
lai'geur  :  0,39.  Au  dos,  en  lettres  capitales  et  onciales  du  xii^  siècle  : 
«  PRECEPTVM  DE  BELiSMO.  »  ;  d'uue  écriture  du  xiii<=  siècle,  Sagien. 
Archives  départementales  de  l'Orne,  H  2151. 

C.  Copie  du  xvii®  siècle,  par  André  Duchesne,  Bibliothèque  nationale,  Col- 
lection Duchesne,  vol.  54,  p.  441,  d'après  un  texte  qui  coïncide  tantôt 
avec  A,  tantôt  avec  B,  et  finit  par  S.  Gilduini  Senonensis  archiepiscopi, 
sous  le  titre  «  Preeceptum  Roberti  Régis  et  episcoporum  tam  Sagii  quam 
aliorum  ad  dedicationem  convocatorum  auctoritas  de  libertate  ecclesise 
S.  Leonardi  de  Belism.  »  —  D.  Copie  de  l'extrême  fin  du  xvii^  siècle,  faite 
pour  Gaignières,  Cartulaire  de  Marmoutier,  Bibliothèque  nationale,  ms. 
lat.  54412,  p.  289,  d'après  A.  —  E.  Copie  de  l'an  1611,  par  Courtin,  His- 
toire du  Perche,  manuscrit  original  appartenant  à  Madame  de  Saint- 
Hilaire  (ancien  ms.  du  D""  Libert  d'Alençon),  p.  161,  d'après  B. 

a.  Bry  de  la  Clergerie,  Histoire  des  pays  et  comté  du  Perche,  p.  45,  d'après 
le  même  texte  '  que  C.  — b.  Abbé  Barret,  Cartulaire  de  Marmoutier  pour 
le  Perche,  p.  5,  n"  2,  d'après  A. 

Indiq.  :  Bréquigny,  Table  des  diplômes,  t.  I,  p.  533.  —  Louis  Duval,  Inven- 
taire sommaire  des  archives  départementales  de  l'Orne,  Archives  ecclé- 
siastiques, t.  H,  p.  49,  et  introduction,  p.  v. 


1.  Bry  de  la  Clergerie  donne  ce  renseignement  sur  l'exemplaire  qu'il  a 
copié  :  «  Et  sur  le  dos  est  escrit  en  lettres  capitales  :  Prœceptum  Roberti 
régis  et  episcoporum  tam  Sagii  quam  aliorum  ad  dedicationem  convocato- 
rum auctoritas  de  libertate  ecclesiae  S.  Leonardi.  Bellissimus.  »  C'est  donc 
la  même  expédition  qu'a  copiée  Duchesne. 


SALNT-LÉONARD    DE    BELLÊME  233 

Quia  lides  sine  operibus-'  mortua  est  sumnia  ope  niti  decet  omnes 
xristianos  quatinus  cum  lide  quam  habent  bonis  operibus  non  careant. 
Hoc  est  enim  quod  scriptum  est  ||"-  :  «  Quiescite  agere  perverse, 
discite  bene  facere.  )^  Sed  quia  raro  invenitur  ut  qui  sçcularibus  divi- 
tiis  occupati  sunt  salvari  possint,  debent  ex  eorum  opulentia  ||^  sus- 
tentari  qui  nocte  et  die  Deo  in  çcclesiis  serviunt.  Quod  ego,  Guillel- 
mus  de  Belismo,  verum  esse  considerans  reminiscensque  mearum  ini- 
quitatum  fluctus  ||'  et  scelera,  cogitare  cçpi  quomodo  pçnas  evaderem 
et  peccatorum  meorum  remissionem  promereri  possem.  Placuit  ergo 
mihi'J  Romam  ire,  beatum  Petrum  suppliciter  deprecari  ||  "'  quatinus, 
quod  ego  non  poteram,  ipse  erga  Deum  mihi  veniam  impetraret.  Quo 
deveniens  confessus  sum  peccata  mea  beatç  memoriç  papç  Leoni^^ 
qui  tunc'^  temporis  !|''  Romanani  çcclesiam  sancte  et  religiose  rege- 
bat  ;  ille  vero  mihi  compaciens''  intuitusque/^  corporis  mei  delicatio- 
nem  et  meam  generositatemff  cognovit  quia  magnam  1|"  abstinentiam 
facere  nequirem  ;  sed''  ne  tristis  sine  pçnitentia  ab  eo  discederem, 
injunxit  mihi  ut  in  pçnitentiam  çcclesiam  quandam  construerem,  soli 
Romançll^  çcclesiç  subjectam'  jurisque  mei  rébus  opulentissime  dita- 
reni,  quod  ego  gratanter  accepi.  Rediens  autem  Roma,  oportunum 
tempus'^"  quo  id  peragere  possem  expectabam.  ||^  Tandem,  misericor- 
dia  Dei  inspirante,  contigit  ut  corpus  sancti  Leonardi  cum  plurimis 
aliorum  sanctorum  reliquiis  de  alio  loco  in  castellum  meum  Belis- 
mum^  asportarem  ;  j|'"  quo  facto  valde  gavisus,  çcclesiam  çdificare 
cçpi  in  honorem  beatç  Mariae  semper  virginis  et  sanctorum  apostolo- 
rum  Pétri  et  Pauli,  proprie  autem  in  honorem'"  beatissimi  ||^^  Leo- 
nardi, cujus  corpus  in  eadem  çcclesia"  honoriticentissime  collocavi- 
mus  ;  qua  constructa,  volui  eam  ab  onini  episcopali  et  laicali  consue- 
tudine»  esse  |1'-  liberam  et  solutam  quatinus  nulli/'  potestati  subjace- 
ret.  Quapropter  tempore  quo  supradictam  çcclesiam  dedicari  ex*/  more 
volui,  dominum  meum  |'^  Franciç  regem  adii  Rotbertum'"  eumque  ut 
ad  eamdem  «  dedicationem  veniret  suppliciter  exoravi ,  qui  peti- 
tioni^  mee  libenter  j]  ^  '  annuens,  devotus  advenit  adduxitque  secum 
comitem  Odonem  et  Senonensem  archiepiscopum  necnon  et"  Carno- 
tanum"  pontifîcem  H^'*  beatç'f  memoriç  domnum  Fulbertum,  cum  mul- 
tis  aliis  episcopis  et  comitibus  quorum  nomina  propter  prolixitatem 
tacuimus.  Addidi  etiam  ad  i]'^  eandeni  dedicationem  invitare  gloriosum 
Normannorum  comitem  Rikardumî/  et  Rotomagensem  archiepiscopum 


a.  Si,  Scriptura  testante,  fides  sine  operibus  B.  —  h.  Placuitque  michi 
B.  —  c.  Leoni  pape  B.  —  (/.  tum  B.  —  e.  compatiens  B.  —  f".  intuitus 
est  B.  —  g.  generositatem  meam  et  B.  —  h.  et  B.  —  /.  soli  romane  ecclesie 
subjectam  omis  par  B.  —  A",  tempus  oportunum  B.  —  /.  Belismum  omis  par 
B.  —  m.  honore  B.  —  n.  eandem  ecclesiam  B.  —  o.  omne  consuetudine 
eplali  et  laicali  esse  B.  —  p.  nullius  potestati  B.  —  q.  de  B.  —  r.  Rober- 
tum  adii  B.  —  s.  eandem  B.  —  t.  peticioni  B.  —  u.  et  omis  par  B.  — 
V.  Charnotanum  B.  —  x.  sancte  B.  —  y.  Richardum  B, 


234  MAURICE    PROU 

Rikardumque'"'  Sagiensem  ||'^  episcopum,  ad  cujus  diocesim  locus  ipse 
pertinebat,  et  Fulchonem*  comitem  Andegavorum,  episcopo*"  Huberto, 
cum  quibus  etiam  advenit  metropolitanus  Turonicç  sedis  archiepisco- 
pus,  11'^  Arnulfus;  adfuit  cum  his  Herbertus,  Cçnomannensis  cornes, 
cognoniento  vocatus  I''viglla-canem,  et  cum  eo,  Avisgaudus,  ejusdem 
civitatis_  episcopus.  Hi  omnes  dévote  et  religiose  ||'^  sicut  ortho- 
doxis'^  et  catholicis  xpistianis  moris  est,  supradictam  çcclesiam  dedica- 
verunt.  Quo  peracto  domnus  meus  rex  Franciç  et  cornes  Normanno- 
rum,  Richardus,  ||^'*  et  Richardus  '",  Sagiensis  episcopus,  cum  cçteris 
omnibus  episcopis  et  baronibus  supramemoratis,  fecerunt  eam  solu- 
tam  et  quietam  ab  omni  subjectione,  secundum  id  quod  me  velle 
noverant  ;  ||"^'  sic  enim  mihi  concesserat  apostolicus  Léo,  cujus  impe- 
rio  sepedictam  çcclesiam  çdificaveram.  Istam  liberationem  et  solutio- 
nem  auctorizaverunt  et  confirmaverunt  rex  et  pontifices  1]  ^^  omnes 
suprascripti  et  comités  cum  omni  clero  et  populo  qui  cum  illis  erat/"  ut 
stabilis  et  fîrma  inf/ perpetuum  permaneret,  et''  si  quis  in  poslerum 
archiepiscopus,  sive  episcopus,  ipsam  ||-^  çcclesiam  quocumque  modo 
inquietare  presumeret,  ex  apostolica  auctoritate  et  omnium  qui  ade- 
rant  anathematis  vinculo  sine  recuperatione  teneretur.  Cujus  auctora- 
menti  ||^^  summum  sic  difBnierunt  ut  crisma  '  et  oleum  et  ordines  et 
omnia  necessaria  ipsa  çcclesia  requireret  a  quocumque  episcopo 
vellet,  ita  dumtaxat  si  episcopus  Sagiensis  gratiam  et  commu-]|"-"^-nio- 
nem  apostolicç  sedis  non  haberet  et  si  hçc  gratis  et  sine  pravitate  exhi- 
bere  noUet  et  si  canonibus  contrarius  esset,  et  ut  eam  in  eaque  Deo 
servientes  nullo  modo  distringere,  |p^  interdicere  aut  excommunicare 
posset ,  ad  sinodum  autem  ire  aut  ad  aliquem  talem  conventum  cogère 
eos  non  valeret  +  +  +  +  il"^  Signum''  Rotberti  régis  Francorim  >î< 
Signum  Richardi  comitis  >i*.  Signum  Rodulfi  Rothomagensis  archi- 
episcopi  *^.  Signum  Richardi  Sagiensis  episcopi  >h.  \\-^  Signum  Arnulli 
Turonensis  archiepiscopi  >^.  Signum  Odonis  comitis  *^.  Signum  beatç 
memoriç  domni  Fulberti  Garnotensis  episcopi  >i<.  Signum  Fulcho- 
nis^  Andegavorum  comitis  >i*.  ]\-^  Signum  Huberli  Andegavensis 
episcopi  *i*.  Signum  Ilerberti  Cenomannensis'"  comitis  >i*.  Signum 
Avisgaudi"  Cenomannensis°  episcopi  >^.  Signum  Gilduini  Senonensis 
archiepiscopi/' ►!<.  H^"  Contigit  olim  cartç  istius  per  incursionem  Nor- 
mannorum  et  per  incuriam  maie  observantium  sigillum  dépérisse  sed 
tamen   litteras   inviolatas  remansisse.    Ne   igitur   tanta   |p*   auctoritas 

a.  Richardumque  B.  —  L.  Fulconem  B.  —  c.  comitem  cum  Andegavo- 
l'um  episcopo  B.  —  d.  ortodoxis  B.  —  e.  Ricardus  B.  —  f.  cum  omni  clero 
qui  cum  illis  et  populo  erant  B. —  g.  firma  deinceps  imperpetuum  B.  —  h. 
L'écriture  change  dans  B  à  partir  du  mot  et.  —  i.  chrisma  B.  — k.Dans  B 
le  nom  de  chacun  des  témoins  est  précédé,  non  du  mot  Signum,  mais  de  la 
note  tironienne  subscripsit.  —  l.  Fulconis  B.  —  m.  Cenomannensis  avec  e 
cédille  B.  —  n.  Avisgaldi  B.  —  o.  Cenomannensis  avec  e  cédille  B.  — 
p.  B  s'arrête  au  mot  archiepiscopi. 


SAINT-LÉONARD    DE    BELLÊME  23o 

remanereL'"* ,  Rotbertusdominus  de  Belismo  adiiL  regeni  Philippum  qui 
tertius  ab  ipso  Rotberlo  eo  tempore  reg-ebat  imperium  et  petiit  ab  eo 
ut  cartam  istam,  quam  suus  avus  ||'-  auctoravit,  auctorizaret  et  sigil- 
luni  ejus,  quod  comminutum  erat,  suo  sig^illo  reslauraret.  Placuit  igi- 
tur  hoc  Philippe  regi,  qui  et  cartam  istam  auctorizavit  et  sigillo  suo 
11'^  sigillare  precepit. 

[Sigillum  reyium  impressum.) 
a.  —  suppléez  sine  sigillo. 


ETUDE    SUR    LES    DROITS    REGALIENS 

ET     LA     CONSTITUTION     DE     RONCAGLIA 


Un  des  documents  les  plus  instructifs  pour  Tintelligence  du 
droit  public  au  moyen  âge,  1  un  des  plus  utiles  pour  nous  faire 
comprendre  comment  se  traduisait  en  pratique  l'idée  de  souve- 
raineté, est  la  constitution  de  Regalibus  promulguée  par  l'empe- 
reur Frédéric  Barberousse  à  la  diète  de  Roncaglia  le  1 1  novembre 
lio8,  et  incorporée  par  lui  à  ces  Ubin  Feudorum  (lib.  II,  tit.  56), 
qui  non  seulement  furent  commentés  au  moyen  âge  dans  toutes 
les  Universités  du  Saint-Empire,  mais  pénétrèrent  aussi  en 
France  et  exercèrent  sur  notre  droit  national  une  certaine 
influence. 

Ce  document  est  surtout  propre  à  montrer  l'importance  respec- 
tive des  anciennes  conceptions  germaniques  en  matière  de  sou- 
veraineté et  des  principes  du  droit  romain  dont  les  juristes,  qui 
entouraient  à  ce  moment  Frédéric  P"",  étaient  imbus.  Il  est  inté- 
ressant de  rechercher  dans  quelle  mesure  les  deux  courants  ont 
pu  se  combiner,  de  voir  quelle  a  été  sur  l'un  des  souverains  les 
plus  énergiques  du  moyen  âge,  sur  un  de  ceux  qui  cherchèrent 
avec  le  plus  de  vigueur  à  renforcer  l'idée  de  souveraineté,  l'in- 
fluence respective  de  chacun  deux. 

Après  l'effondrement  de  l'Empire  carolingien,  vers  la  fin  du 
ix^  siècle,  nous  trouvons  en  Allemagne  comme  en  France  un 
affaiblissement  extrême  de  toute  force  centralisatrice.  Les  pou- 
voirs effectifs  de  ceux  qui  pi'ennent  alors  le  titre  de  roi 
sont  presque  nuls.  C'est  d'ailleurs  l'Empire  qui  a  été  restauré 
par  Othon  le  Grand,  ce  n'est  pas  la  royauté,  et  cette  restau- 
ration n'est  pour  le  souverain  au  profit  de  qui  elle  a  eu  lieu, 
qu'une  cause  de  faiblesse.  Si  le  roi  allemand  avait  été  un 
simple  roi,  il  eût  pu,   comme  le  roi   de    France,  s'affranchir   de 


LES    DROITS    RÉGALIENS    Ëï    LA    CONSTITUTION    DE    RONCAGLIA     237 

l'élection,  mais  il  était  en  même  temps  empereur,  et  comme  la 
papauté  ne  voulut  pas  admettre  que  la  dignité  impériale  devînt 
héréditaire,  la  coutume  de  l'élection  empêcha  toute  continuité 
dans  l'action  monarchique.  L'union  de  la  royauté  avec  l'empire 
affaiblit  sa  vitalité.  Les  droits  vagues  et  mal  définis  que  conférait 
la  dignité  impériale  empêchèrent  les  empereurs  de  voir  nettement 
quel  était  leur  devoir  de  rois. 

Aussi  la  notion  de  souveraineté  reste-t-elle  fort  imprécise  en 
Allemagne  pendant  tout  le  moyen  âge.  Elle  apparait  comme  une 
propriété  dont  on  tire  des  jouissances,  beaucoup  plus  que  comme 
une  magistrature  prescrivant  des  dcA^oirs  ^  Elle  se  traduit  en  fait 
par  la  théorie  des  droits  régaliens.  C'est  au  xi"  siècle  que  cette 
expression  commence  à  être  assez  usitée.  Elle  est  appliquée  peu  à 
peu  à  des  droits  si  nombreux,  si  différents,  qu'on  n'est  pas  encore 
parvenu  aujourd'hui  à  en  donner  une  définition.  Ce  n'est  pas 
cependant  que  les  commentateurs  aient  fait  défaut.  11  faut  pour 
se  faire  une  idée  des  controverses  interminables  qu'ils  ont  enga- 
gées sur  ce  sujet,  se  reporter  aux  vieux  ouvrages  de  Pruckmann, 
Bocerus,  Sixtinus,  Carpzo\v,  Einsiedel,  Klockius,  Justi,  Caspar 
Ziegler,  Pfefïinger,  Himmelstoss,  Bergius,  Biener,  etc.  Matthéeus 
de  Afflictis  énumère  125  droits  régaliens,  Chassanœus  208,  Anto- 
nius  de  Petra  n'en  découvre  pas  moins  de  413.  Pûtter  [Historische 
Entwickelung  cler  heutigen  Slaatsverfassung  des  deutschen 
Reiches,  111,  §  1079)  compte  70  auteurs  qui  ont  tenté  une  défini- 
tion et  les  divise  en  quatre  grandes  catégories,  dans  lexamen 
desquelles  nous  n'entrerons  pas  ici  -.  Qu'il  nous  suffise  de  dire 
que  la  division  à  laquelle  on  s'attache  de  préférence  est  la  division 
en  Regalia  majora  on  essentialia  (qu'on  appelle  aussi  Jura  majes- 
tatis)  et  Regalia  minora  ou  accidentalia  qui  sont  des  droits  pécu- 


1.  V.  sur  l'évolution  qui  devait  se  faire  au  xvi<=  siècle,  Haucke.  Bodin.  Eine 
Studie  ueher  den  Begriff  der  Souverànifàt.  Breslau,  1894.  La  façon  dont  on 
envisageait  les  richesses  minières  est  particulièrement  propre  à  montrer 
comment  l'idée  de  souveraineté  était  unie  à  celle  de  propriété.  V.  les  textes 
cités  par  Arndt,  Zur  Geschichte  und  Théorie  des  Bergregals  (Halle,  1879), 
p.  34  suiv. 

2.  Cf.  Roscher.  Geschichte  der  Xationalxkonomie,  p.  158,  et  Veisuch 
einer  Théorie  der  Finanzregalien  [Abhandlungen  der  kônigl.-sàchsischen 
Gesellschaft  der  Wissenschaften,  1884).  V.  aussi  Bôhlau  (Hugo).  De  rega- 
lium  notione  et  de  salinarum  jure  regali  commentatio  (Vienne,  1855.) 


238  .  GEORGES    BLO^DEL 

niaires,  variant  suivant  les  régions,  et  fondés  ordinairement  sur 
une  coutume  :  ce  sont  ceux-là  qui,  du  x"  au  xviii^  siècle,  sont 
passés  peu  à  peu  aux  mains  des  princes,  des  comtes,  des  sei- 
gneurs, des  villes,  des  couvents  '. 

L'importance  attachée  au  terme  «  Droits  régaliens  »  dans 
les  textes  juridiques  du  moyen  âge  est  la  conséquence  à  la  fois 
des  efforts  faits  par  le  pouvoir  royal  pour  ressaisir  les  préroga- 
tives qui  lui  échappaient,  et  des  efforts  parallèles  des  seigneurs 
pour  se  les  faire  concéder. 

Mais  la  formation  d'une  théorie  précise  à  ce  sujet  fut  rendue 
singulièrement  difficile  par  la  confusion  de  la  souveraineté  et  de 
la  propriété  qui  avait  du  vi''  au  x"  siècle  transformé  peu  à  peu 
toutes  les  redevances  publiques  en  redevances  privées.  C'était 
le  domaine  propre  du  souverain  qui  était  dcA'enu  le  fondement 
matériel  de  la  souveraineté  -.  La  formation  de  la  théorie  des 
droits  régaliens  a  même  dans  l'histoire  générale  du  droit  public 
un  intérêt  particulier  parce  qu'elle  marque  une  période  intermé- 
diaire entre  l'époque  où  les  ressources  de  la  royauté  n'étaient 
que  des  revenus  d'ordre  privé,  et  celle,  plus  tardive  en  Allemagne 
qu'en  France,  où  la  souveraineté  put  s'appuyer  sur  une  organisa- 
tion financière  solidement  charpentée. 

Nous  bornant  aux  textes  ayant  un  caractère  juridique,   nous 

1.  C'est  plus  tard  sous  l'influence  des  glossateurs  et  des  juristes  italiens, 
plus  rompus  que  les  allemands  aux  arguties  juridiques,  qu'on  distingua 
entre  les  droits  de  souveraineté  et  ceux  qu'on  appela  les  »  Droits  fiscaux  de 
rÉtat  ».  Le  mot  fiscus  disait  Bartole  .Ru/j/- C.  10,  1  n»'  3-5  et  9-10)  embrasse 
seulement  quicquid  ad  cominodum  pecuniariuin  irnperii  pertinet  ;  on  lui 
oppose  les  droits  quœ  ad  jurisdictionem  et  honores  imperii  pertinent,  ceux 
qui  n'ont  pas  un  commodum  pecuniariiim  et  hursale.  Cf.  Baldus  H.  Feud. 
51  pr.,  n"  4.  Nos  vieux  juristes  français  cherchèrent  au  contraire  à  faire 
revivre  la  division  en  droits  régaliens  majeurs  et  mineurs.  V.  par  exemple 
Denizart,  Collection  des  décisions  nouvelles  (1777),  IV,  p.  121.  Merlin,  Réper- 
toire, t.  XV,  v°  Roi,  p.  566  ;  Guyot,  Répertoire,  t.  XIV,  v»  Régales,  p.  570. 

2.  Il  est  impossible  pendant  la  prem-ière  partie  du  moyen  âge  d'établir 
une  différence  entre  les  choses  désignées  par  les  mots  res  proprietatis 
nostrœ,  res  juris  nostri,  res  fisci.  Les  Carolingiens  disposent  des  terres 
auxquelles  ces  dénominations  sont  appliquées  aussi  librement  que  s'il  s'agis- 
sait de  leurs  biens  propres.  V.  Waitz,  Deutsche  Verfassungsgeschichte, 
t.  VIII,  p.  239  et  suiv.  ;  cf.  t.  IV^,  p.  140.  Mais  il  semble  qu'on  ait  tendu 
d'assez  bonne  heure  chez  les  Lombards  et  chez  les  Anglo-Saxons  à  distin- 
guer entre  les  biens  du  roi  et  les  biens  de  l'État.  V.  Sohm,  Frànkische  Reichs- 
und  Gerichtsverfassung,  p.  31  suiv. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITUTION    DE    RONCAGLIA    239 

constaterons  que  l'expression  Regalia  figure  d'abord  à  deux 
reprises  dans  le  concordat  de  Worms  de  1 122,  avec  un  sens 
particulier,  facile  à  préciser  ;  le  Privilegium  Calixti  papse  secundi 
s'exprime  ainsi  :  Electus  autem  [episcopus]  regalia  absque  ornni 
exactione  per  sceptrum  a  te  recipiaf  et  que  ex  his  Jure  tihi  débet 
faciat.  Et  le  Prseceptum  Heinrici  quarti  imperatoris  nous  dit  : 
Possessiones  et  regalia  beati  Pétri...  sanctœ  ecclesiœ  romanse  res- 
titua '. 

La  signification  du  mot  Regalia  est  déterminée  ici  par  les  cir- 
constances dans  lesquelles  fut  conclue  cette  convention  fameuse. 
Le  pape  et  l'empereur  réclamaient  chacun  de  leur  côté  dans  toute  sa 
plénitude  l'investiture  des  princes  ecclésiastiques.  Le  pape  recon- 
naît dorénavant  à  l'empereur  le  droit  de  conférer  par  le  sceptre 
les  Begalia,  c'est-à-dire,  l'exercice  du  pouvoir  temporel  délégué 
par  l'empereur  aux  dignitaires  ecclésiastiques,  se  réservant  pour 
lui-même  l'investiture  par  la  crosse  et  1  anneau,  insignes  du  pouvoir 
spirituel.  Dans  le  Prseceptum  Heinrici,  le  mot  Possessiones  déter- 
mine le  sens  du  terme  Begalia  :  il  désigne  les  domaines  ecclé- 
siastiques provenant  des  nombreuses  donations  royales  faites  aux 
évêchés  et  aux  couvents,  donations  qui  étaient  faites  en  pleine 
propriété  et  non  en  bénéfice  et  étaient  devenues  comparables  à 
des  alleux  -.  Le  concordat  de  Worms  implique  reconnaissance  de 
ce  principe  qui  avait  été  souvent  méconnu  pendant  la  querelle 
des  Investitures.  Il  ne  fait  ici  que  reproduire  le  projet  de  11 H  en 
supprimant  la  nécessité  pour  les  évêques  de  faire  d'abord  l'aban- 
don au  roi  de   leurs   droits   régaliens  ^.    Les  mots  jura    regalia 


1.  Monumenla  Germaniœ,  Leges  II,  p.  75-76. 

2.  V.  à  cet  égard  H.  Brunner.  Die  Landschenkungen  der  Merowinger 
und  der  Agilolfinger  Sitzungsberichte  der  Berliner  Akademie,  t .  LU,  1885). 
Cf.  Zôpfl.  Alterthûmer  des  deutschen  Beichs  und  Redits,  t.  I,  p.  111.  V.  tou- 
tefois J.  Ficker,  Ueher  das  Eigenthum  des  Reiches  am  Reichskirchengul. 
(Sitzungsberichte  der  Wiener  Akademie.  Phil.  Hist.  Classe,  t.  LXXII,  1872, 
p.  55).  Cf.  Ulrich  Stutz.  Geschichte  des  kirchlichen  Bene/izialwesens,  1895. 
V.  notamment  p.  153  suiv. 

3.  Ce  projet  de  traité  entre  le  pape  Paschal  II  et  l'empereur  Henri  V  (qui 
échoua  par  suite  de  la  résistance  des  princes  allemands),  se  distinguait  du 
concordat  de  Worms  en  ce  que  les  évêques  devaient  faire  à  l'empereur 
abandon  immédiat  de  leurs  droits  régaliens(3/on.  Gerin.  LL.  II,  p.  69,  ligne 
20).  Mais  il  était  expressément  déclaré  qu'ils  continueraient  à  posséder 
comme  alleux  les  biens  et  domaines   qu'ils    avaient   reçus    en    donation. 


240  GEORGES    nLONDEL 

désignent  lensemble  des  droits  temporels  que  le  roi  s'engageait 
à  conférer  aux  princes  ecclésiastiques,  droits  qui  pouvaient  être 
aussi  bien  une  délégation  partielle  de  souveraineté  que  des  avan- 
tages pécuniaires.  L'idée  fondamentale  du  Concordat  était  donc 
simplement  la  séparation  des  fonctions  politiques  et  des  fonc- 
tions ecclésiastiques.  Il  ne  peut  servir  à  éclairer  le  sens  de  la 
constitution  de  Roncaglia  dont  nous  devons  parler  maintenant  ^ 
Celle-ci  nous  transporte  dans  un  autre  ordre  d'idées.  Il  est 
indispensable  pour  en  comprendre  le  but  de  se  rappeler  l'impor- 
tance qu'avaient  prise  depuis  plusieurs  siècles  les  concessions 
d'immunités  -.  Les  immunités  qui  avaient  eu  sans  doute  dans  le 
début  un  caractère  purement  négatif,  avaient  bien  vite  comporté 
l'attribution  de  privilèges  positifs  au  profit  de  l'immuniste  :  droits 
d'exploiter  les  mines  ou  les  forêts,  droit  de  battre  monnaie  ou 
d'ouvrir  un  marché,  droit  de  chasse,  de  pêche,  etc..  D'autre 
part,  la  vieille  idée  que  les  comtes  étaient  des  fonctionnaires 
s'était  elîacée  peu  à  peu.  Les  principaux  attributs  de  la  souverai- 
neté étaient  inséparables  de  la  collation  des  fiefs  et  des  charges 
de  toute  sorte.  Ces  attributs  étaient  aliénés  par  la  royauté,  tantôt 
titulo  proprietatis^  tantôt  titulo  heneficii.  Dans  le  premier  cas, 
l'aliénation  était  irrévocable,  dans  le  second  cas,  les  droits  con- 
férés par  le  souverain  devaient  lui  faire  retour  après  la  mort  du 
concessionnaire,  à  moins  que  le  roi  n'en  laissât  la  jouissance  aux 
héritiers,  ce  qui  était  si  usuel  que  la  plupart  des  collations  de  droits 
régaliens  apparaissent  comme  la  confirmation  de  droits  antérieu- 
rement possédés.  Sous  Henri  IV,  on  constate  déjà  que  les  rois 
allemands  ont  conféré  tant  de  droits  régaliens  qu'ils  sont  réduits 
à  recourir  pour  leur  entretien  bien  plus  à  des  pillages  et  à  des 
taxes  arbitraires  qu'au  produit  normal  des  régales.   Tanta  profli- 


Ecclesias  cum  oblationihus  et  hereditariis  possessionibus  quae  ad  regnuni 
manifeste  [non]  pertinebant,  libéras  manere  decernimus.  L'expression  here- 
ditaria  possessio  est,  dans  la  latinité  du  moyen  âge,  synonyme  de  pleine  pro- 
priété par  opposition  hbeneficiurn. 

1.  V.  pour  le  détail  Bernheim,  Geschichte  des  'Wormser  Concordais; 
Wolfram,  Friedrich  I  und  das  Wormser  Concordat  ;  Zôpfl,  Altcrthûmer  des 
dèutschen  Reichs  und  Redits,  t.  I,  p.  112  ;  t.  II,  pp.  15,  19,  20,  95. 

2.  Voir  notamment  à  cet  égard,  Lampreclit  Deutsches  Wirthschaftsleben  im 
Mittehller  I,  2,  p.  1015,  suiv.  ;  R.  Schrœder,  Lehrbuch  der  dèutschen 
Rechtsgeschichte  §  27,  et  la  bibliographie  donnée  par  lui. 


LES  DROITS  RÉGALIENS  Kt  LA  CONSTltUTION  DE  RONCAGLIA  241 

gatio  regaliiim,  ut  reges  nostrariim  partium  rapinis  potius  quain 
regalibus  sustcnti  sunt  '. 

Il  est  d'ailleurs  à  remarquer  que  les  concessions  faites  aux 
évêchés  et  aux  couvents  comme  compléments  de  leurs  immunités 
furent  presque  toujours  déclarées  jure  perpétua  possiclenda,  ou, 
comme  disent  quelques  textes,  ex  dono  nostro,  in  proprium.  Très 
peu  de  concessions  de  droits  régaliens  sont  faites  à  des  églises 
suh  jure  beneficii  -. 

Il  n'est  pas  douteux  que,  dès  le  début  de  son  règne,  Frédéric 
Barberousse  vit  avec  dépit  cet  affaiblissement  de  l'autorité  royale. 
Il  voulut  essayer  de  reconquérir  quelques-uns  de  ses  droits  de 
souveraineté  en  s'appuyant  sur  la  papauté,  en  se  conformant 
rigoureusement  au  concordat  de  Worms  3.  C'est  ainsi  qu'il  laissa 
le  nonce  déposer  plusieurs  évèques,  ceux  notamment  d'Eichstâdt 
et  de  Minden,  et  chargea  l'archevêque  de  Trêves  et  l'évêque  de 
Bamberg  de  porter  à  Rome  l'assurance  qu'il  maintiendrait 
l'Eglise  dans  tous  ses  droits.  Il  promettait  même  bientôt  à 
Eugène  III  son  appui  contre  les  Romains. 

A  ce  moment  il  se  produisait  en  Italie  un  double  mouvement 
qui  devait  bientôt  conduire  l'Empereur  à  une  politique  très 
différente.  Nous  voulons  parler  d'abord  de  la  renaissance  des 
études  du  droit  romain  et  de  la  vogue  dont  commençaient  à 
jouir  les  juristes  de  1  Ecole  de  Bologne,  et  ensuite  du  courant 
«  républicain  »  qui  tendait  à  prévaloir  dans  toute  l'Italie,  à 
l'exception  du  royaume  de  Naples. 

Sous  l'influence  des  idées  romaines,  Frédéric  faisait  complai- 
samment  remonter  ses  prédécesseurs  jusqu'à  Justinien  et  Cons- 
tantin, et  était  fort  désireux  de  ressusciter  à  son  profit  les  prin- 
cipes du  droit  en  vigueur  dans  ce  temps-là. 

1.  Ce  passage  qui  se  trouve  dans  Bruno,  De  hello  Saxonico,  est  reproduit 
par  Ducange,  Glossarium,  t.  V,  p.  6G1,  v°  Regalia,  et  par  Hûllmann,  Urs- 
prung  der  Régalien,  p.  6. 

2.  Les  couvents  investis  de  ces  privilèges  sont  appelés  ahhalise  regales, 
monasleria  regalia.  Cf.  Montag,  Geschichte  der  staatshurgerlichen  Freiheit, 
t.  I,  p.  194  suiv.  Vi  aussi  Schmidt,  Die  Sfellung  der  Erzhischôfe  und  des 
Erzstifts  von  Salzhurg  zu  Kaiser  und  Beicli  unter  Friedrich  I.  (Archiv 
fjr  œsterreichische  Geschichte,  t.  XXXIV.) 

3.  Ragewin  (II,  cap.  a)  nous  apprend  qu'il  fit  faire  par  les  juristes  une 
enquête  super  Justitia  regni  et  de  regalibus  quse  longo  j'am  tempore  seu 
temeritate  pervalentium  seu  neglectu  regum  regno  deperierant. 

Mélanges  Paul  Fabre.  16 


242  GEORGES    BLONDEL 

Quant  au  courant  républicain,  il  s'était  accentué  dans  les  villes 
du  Nord  surtout  à  la  faveur  d'une  grande  prospérité  économique 
et  du  prestige  des  souvenirs  du  passé.  Les  municipalités  s'étaient 
presque  entièrement  affranchies  de  l'ancien  joug  des  évêques, 
des  marquis  et  des  comtes  ;  elles  avaient  contraint  les  nobles  à 
entrer  dans  la  cité.  De  gré  ou  de  force  la  noblesse  féodale  s'était 
déjà,  au  milieu  du  xii"  siècle,  métamorphosée  en  bourgeoisie  répu- 
blicaine. Dans  1  Italie  du  Nord,  plus  que  partout  ailleurs  en 
Europe,  la  cité  avait  absorbé  l'élément  féodal  '. 

Rome  était  dans  une  situation  exceptionnelle  :  l'empereur  et 
le  pape  voulaient  tous  deux  y  commander,  ils  y  avaient  chacun 
leurs  magistrats  et  leur  palais.  La  première  descente  de  Frédéric 
dans  la  ville  sainte  en  Hoo  n'avait  abouti  qu'au  renouvellement 
solennel,  dans  l'église  Santa  Maria  in  Turri,  de  la  promesse  de 
défendre  le  pape  ~.  Mais  lorsque  Rainald  de  Dassel  fut  devenu 
l'année  suivante  son  chancelier,  sa  politique  vis-à-vis  de  la 
papauté  ne  tarda  pas  à  changer.  Non  seulement  les  partisans 
d'Adrien  IV,  mais  encore  les  esprits  modérés  de  l'entourage 
impérial  sont  d'accord  pour  attribuer  à  Rainald  de  Dassel  les 
mesures  hostiles  à  la  papauté  qui  se  multiplient  à  partir  de  cette 
époque.  Il  paraît  incontestable  que  le  nouveau  chancelier  fit  tout 
ce  qu'il  put  pour  empêcher  Frédéric  d'écouter  les  propositions 
du  parti  conciliateur  représenté  surtout  par  Othon  de  Freysing 
et  Eberhard  de  Bamberg  ^. 

1.  «  L'ancien  régime  municipal  romain,  dit  Savigny  [Histoire  du  droit 
romain  au  Moyen  âge,  trad.  Guénoux,  t.  III,  ch.  19,  §  41),  avait  donné  à  la 
communauté  nouvelle  sa  forme  et  sa  stabilité,  et  la  noblesse  lombarde  lui 
avait  communiqué  son  orgueil  violent,  son  esprit  belliqueux  et  indépendant.  » 
Cf.  Ficker,  Zur  Geschichte  des  Lomhardenhundes.  (Sitzungsbericbte  der 
Wiener  Akademie.  Pbil.  Hist.  classe,  t.  LX). 

2.  V.  Schneider,  Der  Vertrag  von  Santa  Maria  dei  Turri  und  seine  Fol- 
gen.  Rostock,  1881.  DottlofT,  Erster  Rômerzug  Kaiser  Friedrichs  I,  Gôt- 
tingen  1877. 

3.  Rainald  de  Danel,  archevêque  de  Cologne,  apparaît  à  ce  moment  comme 
le  type  de  ces  évêques  plus  dévoués  aux  intérêts  de  l'Etat  qu'à  ceux  de 
rÉglise,  comme  le  représentant  par  excellence  de  la  politique  qui  tendait  à 
soumettre  complètement  l'Eglise  au  pouvoir  séculier. 

C'est  à  lui  sans  doute  que  fait  allusion  le  pape  Adrien  écrivant  à  Frédé- 
ric :  audito  ex  suggestione  quorumdam  amissum  tuum  aliquantum  contra 
nos  fuisse  commotum.  Ragewin  I,  cap.  22.  Cf.  O.  Ribbeck,  Friedrich  I  und 
die  Rômische  Curie,  p.  35,  38.  Giesebrecht,  Geschichte  der  deutschen  Kaiser- 
zeit,  t.  V,  p.  140. 


LES    DROITS    RÉGALIENS  ET    LA    CONSTITUTION    DE    RONCAGLIA      243 

Cependant  lexpédition  de  1158  fut  dirigée  contre  Milan  et  non 
contre   Rome.  Frédéric  avant  de  se  tourner  contre  le  pape  vou- 
lait assurer  sa  domination  dans  la  haute  Italie,  et  comme  Milan, 
en  rebâtissant  Tortone,  en  détruisant  Lodi,  semblait  avoir  voulu 
le  défier,  ce  fut  contre   cette  ville  qu'il  porta  d'abord  tout  son 
ell'ort.    Le   couronnement  naturel  de   la   victoire   devait  être    le 
règlement  des  questions  juridiques  en  suspens.  Il  enjoignit  à  un 
grand  nombre  de  prélats,  de  seigneurs,  de  consuls  de   villes  ita- 
liennes de  se  réunir  le  11  novembre  dans  la  plaine  de  Roncaglia, 
près  de  Plaisance,  où  plusieurs  diètes  s'étaient  déjà   tenues,  et 
nous  sommes  assez  bien  renseignés  par  Otto  Morena  et  surtout 
par  Rage^vin  sur  la  manière  dont  les  choses  se  passèrent  K  Après 
plusieurs  entrevues  particulières  avec  les  évêques  et  avec  divers 
seigneurs  laïques,  Frédéric  y  prononça,  le  14  novembre,  un  dis- 
cours en  allemand,  où  il  témoigna  de  ses  intentions  pacifiques, 
mais  déclara  que  tout  en  voulant  donner  à  chacun  la  mesure  de 
liberté  et  le  droit  qui   lui  revenait,  il  entendait  sauvegarder  les 
prérogatives  de  la  souveraineté.   Il  fallait  pour  cela  rechercher 
quels  étaient  les  droits  qui  avaient  appartenu  originairement  au 
roi  et    étaient  peu   à    peu    tombés  en   désuétude,    et  en  dresser 
une   liste   qui  serait  incorporée  à  une  loi  d'Empire  "-.    Les  pro- 
jets de  Frédéric  ne  rencontrèrent  pas  une  opposition  aussi  vive 
qu'on  eût  pu  d'abord  le  supposer.  C'est  au   moins   ce  que  nous 
pouvons   conclure   du   discours  de  l'évêque  de  Milan,  Obert  de 
Pirovano,  appelant  Frédéric  le  sauveur  de  l'Italie,  jusqu'alors  si 
éprouvée.  «  Oui,  ajoutait-il,  le  droit  de  faire  des  lois  vous  appar- 
tient à  vous  seul  parce  que  votre   volonté   est  la  loi   suprême   et 
qu'un  ordre  de  vous,  une  lettre,  un  écrit  sont  également  obliga- 

1.  Otto  Morena,  Annal.  [Monum.  Gerni.,  XVIII,  p.  607  ;  Ragewin,  Gesta 
Friderici,  IV,  3  {Monum.  Germ.  ss.  XX,  p.  445-446).  Sur  Ragewin,  v.  Jor- 
dan. Bagewins,  Gesta  Friderici  I  imperaforis,  Fine  quellenkritische  Unter- 
sachung.  Strassliurg  1889.  V.  aussi  Giesebrecht.  Zur  mailândischen  Ges- 
chichtschreihung  des  XII^^^  und  A'///'*°  Jahrhunderts.  Forschungen  zur 
deutschen  Geschichte,  t.  XXI,  p.  299-341  ;  et  Geschichte  der  deutschen  Kaiser- 
zeit,  t.  IV,  p.  394-398;  t.  V,  p.  104-106,  t.  VI,  p.  291-292. 

2.  De  trihuto  Cœsaris  nemo  cogitabat. 
Oinnes  eranl  Csesares,  nemo  censum  dahat. 

Vers  d'un  poète  contemporain,  cités  par  Vignati.  Sloria  diplomatica  délia 
tega  lombarda  (Milan,  1867),  p.  58. 


244 


GEORGES    BLONDEL 


toires  pour  tous.  N'est-il  pas  juste  que  le  pouvoir  de  commander 
appartienne  à  celui  qui  nous  protège  et  sur  qui  pèse  le  fardeau 
du  gouvernement.  » 

Ces  paroles  étaient-elles  l'expression  d'un  sentiment  sincère  ? 
Il  est  permis  den  douter.  Je  crois  qu'il  est  plutôt  permis  d'y  voir 
un  «  abandon  illimité  des  anciennes  franchises  que  la  peur  faisait 
à  la  force.  »  La  situation  de  l'Italie  du  Nord  n'était  pas  aussi 
triste  que  le  prétendait  l'évêque  de  Milan.  Les  communes  s'étaient 
fait  une  place  considérable  dans  la  vie  politique,  leurs  habitants 
conquéraient  peu  à  peu  des  libertés  qui  profitaient  à  leur  essor 
économique,  mais  dont  Frédéric  certainement  ne  voulait  pas. 

La  liste  des  droits  qu'il  était  décidé  à  revendiquer  pour  la 
royauté,  c'est  à  quatre  jurisconsultes  de  l'École  de  Bologne,  nour- 
ris dans  l'étude  du  droit  romain,  qu  il  confia  la  tâche  de  l'établir, 
tâche  difficile,  propre  à  faire  surgir  beaucoup  de  conflits  et  pour 
laquelle  ces  quatre  docteurs  se  sentirent  eux-mêmes  mal  préparés, 
car  ils  n'avaient  sans  doute  qu'une  connaissance  imparfaite  du 
droit  public  et  de  la  situation  juridique  des  différentes  villes  dont  il 
s'agissait  de  régler  la  condition.  Ils  demandèrent  qu'on  leur  adjoi- 
gnît des  juges  ou  consuls  de  chacune  des  quatorze  villes  lombardes. 
La  commission  se  réunit  le  23  novembre  dans  l'église  de  Saint- 
Pierre  de  Contrebbia,  et  présenta  quelques  jours  après  à  l'empe- 
reur la  liste  des  droits  exercés  alors  par  les  seigneurs  ou  les 
municipalités,  mais  qui  devaient  être  considérés  comme  droits 
régaliens  et  revenir  comme  tels  à  l'empereur  '. 

On  ne  saurait  affirmer  que  la  constitution  de  Bef/alihus  ait 
exactement  reproduit  cette  liste.  On  a  peut-être  quelques  raisons 
d'en  douter  lorsqu'on  rapproche  le  texte  de  la  constitution,   tel 


1.  Otto  Morena,  loc.  cit.,  XVIII,  p.  606  : 

In  primis  vocavit  imperator  omnes  jani  dictos  Bononienses  magistros  jussit- 
que  eis,  quod  ipsi  judicarent  sibi  in  veritate  omnia  jura  refralia,  que  ratione 
imperii  in  Lombardia  ad  Ipsum  spectarent  et  sua  esse  deberent.  Qui  respondentes 
imperatori  dixerunt,  senolle  hoc  facere  sine  consilio  aliorum  judicum  universarum 

Lombardie  civitatum  ibi  tune  existentium Imperator  jussit...  ut   omnia  jura 

regalia.  quecunque  essent.  diligenter  investig:arent.  ut,  cum  a  consilio  recédèrent, 
sub  nomini  fidelitatis  quam  sibi  juraverant  ea  omnia  recto  tramite,  prout  melius 
possent,  publiée  declararent. 

Moreua  ne  dit  pas  que  dans  cette  fixation  des  droits  ré^'-aliens,  les 
quatre  docteurs  aient  eu  plus  dïnfluence  que  leurs  collègues.  Pour  leur  en 
attribuer  davantage,  on  se  fonde  sur  un  passage  de  Placentin  et  sur  le 
récit  du  chroniqueur  Roniuald  de  Salerne,  Muratori,  VII,  p.  222-3. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITITION    DE    RONCAGLIA     245 

qu'il  nous  a   été  transmis,  d'un   certain  nombre   de  documents 
contemporains  qui  renferment  quelques  variantes. 

Voici  d'abord  le  texte  même,  tel  qu'il  est  donné  dans  les  Monu- 
menta  Germanise  [heges,  t.  II,  p.  111)   : 

«  Regalia,  sunt  hfee  :  arimanie,  vie  publiée,  flumina  navigabilia  et  ex 
quibus  fiant  navigabilia,  portus,  ripatica,  vectigalia  que  vulgo  dicuntur 
tholonea,  monete,  multarum  penarumque  compendia,  bona  vacantia  et 
que  indignis  legibus  auferuntur  nisi  que  specialiter  quibusdam  con- 
ceduntur  et  bona  contrahentium  incestas  nuptias,  et  dampnatorum 
et  proscriptorum,  secundum  quod  in  novis  constitutionibus  cavetur, 
angariarum  et  parangararium  et  plaustrorum  et  navium  prestationes  et 
extraordinaria  collatio  ad  felicissimam  regalis  numinis  expeditionem, 
potestas  constituendorum  magistratuum  ad  justitiam  expediendam, 
argentarie  et  palatia  in  civitatibus  consuetis  :  piscationum  redditus  et 
salinaruni  et  bona  committentium  crimen  majeslatis  et  dimidium  the- 
sauri  inventi  in  loco  cesaris  non  data  opéra,  vel  in  loco  religioso  :  si 
data  opéra,  totum  ad  eum  pertinet.  « 

Il  convient  de  rapprocher  de  cette  constitution  deux  passages 
de  Ragewin  {Gesta  Friderici,  IV,  5)  et  de  Godefroy  de  Viterbe 
[Carmen  de  gestis  Friderici,  V,  376). 

Le  premier  [Mon.  Germ.  ss.  XX,  p.  447)  donne  l'énumération 
suivante  : 

Ducatus,  marchias,  comitatus,  consulatus,  monetas,  telonia,  fodrum, 
vectigalia,  portus,  pedatica,  molendina,  piscarias,  pontes  omnemque 
utilitatem  ex  decursu  fluminum  provenientem,  nec  de  terra  tantum, 
verum  etiam  de  suis  propriis  capitibus  census  annui  redditionem, 

Godefroy  de  Viterbe  [Mon.  Germ.  ss.  XXII,  p,  316),  s'exprime 
ainsi  : 

Lex,  ait,  o  caesar,  tibi  donat  ubique  monetas; 
Dat  tibi  tutelas,  tibi  subdit  et  ipsa  querelas. 

Flumina,  silva,  fera  regia  jura  ferant. 
Litora,  porta,  palus,  fisco  via  publica  servit, 
Omnis  ager  plebis  dat  vectigalia  régi  ; 

Omne  genus  pecorum  publica  jura  ferunt. 
Guncta  molendina  solvunt  tibi  jure  farinam, 
Quotquot  habet  lina  mare,  quot  vehit  uada  carinas 


2i6  GEORGES    BLONDEL 

Et  quod  nauta  geret,  publica  jura  feret. 
Principis  offlcium  sine  cesare  nemo  meretur; 
Omnis  honor  mundi  te  constituente  tenetur  ; 

Absque  tuo  dono  vix  valet  uUus  honor. 
Tu  lex  viva  potes  dare,  solvere,  condere  leges. 
Stantque  caduntque  duces,  régnant  tejudice  reges  ; 

Rem  quocumque  velis  lex  animata  geris. 

La  constitution  de  11 08  trouve  aussi  une  sorte  de  commen- 
taire dans  un  diplôme  de  Frédéric  pour  Asti,  daté  de  Marengo, 
15  février  11 59  : 

Ila^c  itaque  regalia  esse  dicuntur  :  Moneta,  viae  publicae,  aquatilia, 
flumina  publica,  molendinae,  furni,  forestica,  mensurée,  bauchatica, 
portus,  argentaria,  pedagia',  piscationis  redditus,  sessoria  vini  et  fru- 
menti  et  eorum  qua?  venduntur,  placita  Batalia,  Rubi  restitutiones  in 
integrum  es  alia  omnia  qua?  ad  regalia  jura  pertinent. 

Rapprochés  les  uns  des  autres,  ces  textes  nous  permettent 
de  définir  de  la  façon  suivante  les  droits  revendiqués  par  l'Empe- 
reur 1. 

1**  La  souveraineté  territoriale,  c'est-k-dire  le  droit  de  nommer 
les  ducs,  les  marg-raves,  les  comtes,  les  consuls  des  villes  -. 

2"  La  souveraineté  en  matière  de  voirie,  c'est-k-dire  la  souve- 
raineté sur  les  routes,  les  fleuves  et  rivières  navig-ables.  les  eaux, 
ports,  rivages,  et  spécialement  le  droit  de  faire  payer  les  rede- 
vances rentrant  dans  la  catégorie  des  vectigalia  et  des  thelonea. 

3°  Le  droit  de  battre  monnaie. 


1.  Nous  ne  pouvons  étudier  ici  en  délai!  chacun  de  ces  droits.  Il  n'en 
est  pas  un  qui  n'ait  provoqué,  surtout  chez  les  vieux  auteurs  des  xvn®  et 
xvni"  siècles,  de  lon^^ues  discussions.  V.  aussi  Ducange,  Glossarium,  ihis 
verLis,)  et  parmi  les  auteurs  modernes  Richard  Scholz,  Beitràge  zurGeschichte 
der  Hoheitsrechle  des  deutschen  Kônirjs  zur  Zeit  der  ersten  Staufer  1138- 
1197)  Leipzig  1896  (dans  la  collection  des  Leipziger  Studien,  publiés  par 
Buchholz,  Lamprecht,  Marckset  Seeliger).  Cf.  Lamprecht,  Z>eu^sc/ifs  Wii^th- 
schaftsleben  im  MUtelalter,  II.  Statistisches  Material,  p.  236  suiv.  et  Waitz, 
Deutsche  Verfassunr/sgeschichte,  t.  VIII,  p.  216-414. 

2.  Ce  point  est  précisé  par  Ragewin  (lib.  II,  c.  6),  qui  dit  :  recognilum 
est  in  singulis  civitatibus  Pofestates,  Consules,  cœterosve  Magistratus  assensu 
populi  per  ipsum  creare  debere.  Cette  version  s'accorde  avec  ce  que  dit 
Othon  de  Saint  Biaise,  cap.  14  :  electasque  a  civibus,  ad  has  dignifates  per- 
sonas  de  /nanii  Imperatoris  jure  beneficii  eosdem  suscipere. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITUTION    DE    RONCAGLIA     2i7 

4"  Le  produit  des  mines  et  des  salines. 

5°  Le  produit  des  amendes  judiciaires,  les  biens  vacants,  et 
ceux  enlevés  par  la  justice  à  leurs  propriétaires. 

6°  Des  'prestations  diverses  :  fourrage^  chevaux,  capitation, 
impôt  foncier. 

1°  Le  droit  de  posséder  ou  rebâtir  une  forteresse  là  où  il  y 
en  avait  une  autrefois. 

8*"  La  moitié  du  trésor. 

On  peut  donc  affirmer  qu'en  1158,  on  comprenait  sous  la  déno- 
mination de  droits  rég-aliens  des  droits  très  divers,  si  divers  qu'il 
est  impossible  de  dégager  de  cette  nomenclature  une  doctrine  de 
droit  public  '. 

Aussi  la  plupart  des  historiens  se  bornent-ils  à  nous  dire  que 
Ton  ne  peut  dégager  de  la  diète  de  Roncaglia  autre  chose  qu'un 
état  de  fait  dépourvu  de  fondement  juridique,  mais  cet  état  de 
fait  implique  manifestement  une  reprise  des  droits  de  la  royauté, 
et  un  manque  évident  de  résistance  de  la  part  des  villes  italiennes, 
trahies  par  les  juristes.  «  Aucune  diète,  dit  Sismondi  '^,  n'aban- 
donna jamais  aussi  honteusement  les  droits  du  peuple  que  le  fît 
celle-ci.  L'archevêque  de  Milan  donna  l'exemple  de  la  lâcheté  et 
de  la  basse  flatterie.  Tel  fut  aussi  à  peu  près  le  langage  des 
jurisconsultes  approuvant  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  bas  et  de  plus 
servile  dans  la  jurisprudence  des  empereurs  romains,  accoutumés 
à  considérer  les  livres  de  Justinien  comme  la  raison  écrite,  et  ne 
connaissant  de  Rome  que  ses  maîtres.  Ils  unissaient  |les  maximes 
du  despotisme  à  l'affection  qu'ils  portaient  à  leur  science,  et  ils 
en  faisaient  la  base  de  leur  crédit  et  de  toute  leur  gloire.  Les 
prérogatives  impériales  furent  expliquées  et  défendues  avec 
toutes  les  subtilités  de  l'école  et  des  gens  de  loi.  » 

Placentin  lui-même  reprocha  amèrement  aux  docteurs  d'avoir 

1.  Rappelons  d'ailleurs  que  Henri  IV  et  Henri  V  avaient  tenté  vainement 
d'établir  un  impôt  général.  «  Consilio  generl  sui,  régis  Anglorum,  totum 
regninn  vectigale  facere  volens,  multum  in  se  optimatinn  odium  contraxit. 
(Otto  Frising,  Gesta  Friderici,  VII,  16).  Cf.  Giesebrecht,  Geschichte  der 
deutschen  Kaiserzeit,  t.  IV,  p.  514;  Zeumer,  Die  deutschen  Stàdtesteuern. 
(Staats-und  socialwissenschaftliche  Forschungen  de  SchmoUer,  1878,  I), 
p.  100,  150,  161. 

2.  Histoire  des  républiques  italiennes,  t.  II,  p.  97.  Cf.  Ficker.  Forschungen 
zur  Reichs-und  Rechtsgeschichte  Italiens,  t.  I,  n°  121,  p.  233. 


248  GEORGES    BLONDEL 

trahi  la  cause  de  l'Italie  :  In  summa  illud  tenendum  quod  Ita- 
lia,  ut  privilégiât  a,  non  débet  trihuta  :  huic  sententiœ  argumen- 
tum  praehet  quidquid  in  Digestis  sub  titulo  de  censibus  legitur. 
Sed  nec  illud  obstabit  quod  impie  et  falsissime  et  contra  pro- 
prias conscientias  a  miseris  Bononiensibus  Friderico  imperatori 
Placentix  suasum  est,  Italiam  factani  esse  tributariam  *. 

Quelques  historiens  récents  ont  cru  cependant  devoir  se  montrer 
moins  sévères  à  lég-ard  des  professeurs  de  Bolog'ne  prétendus 
traîtres  à  leur  pays.  Prutz  va  même  jusqu'à  dire  qu'ils  méritent  la 
reconnaissance  pour  leur  impartialité.  C'est  contre  leur  volonté 
qu'ils  sont  devenus  les  collaborateurs  des  plans  impériaux.  Ils  ne 
pouvaient  prévoir  l'usage  qu'on  ferait  des  droits  régaliens  et  durent 
gémir  d'avoir  fourni  à  l'empereur  des  armes  contre  les  libertés 
de  leur  patrie  2. 

* 
*  * 

Que  faut-il  penser  de  cette  manière  de  voir  ?  Une  étude  atten- 
tive de  cette  question  délicate  que  nous  ne  pouvons  examiner  ici 
dans  tous  ses  détails,  nous  a  conduit  à  penser  que  les  légistes  de 
Bologne  n'ont  pas  eu  sur  Frédéric  Tinfluence  que  certains  leur 
ont  attribuée.  Placentin  lui-même  se  contente  de  leur  reprocher 
un  abus  du  droit  romain,  en  ce  sens  que  le  droit  romain,  d'après 
lui,  n'a  pas  été  suivi.  Et  j'estime  en  effet,  qu'on  peut  retrouver 
dans  les  dispositions  de  la  diète  de  Roncaglia  des  principes  ger- 
maniques dissimulés  sous  des  apparences  romaines,  mais  qui  ont 
plus  d'importance  au  fond  que  le  droit  romain  proprement  dit. 

1.  Summa  in  très  lihros  de  annonis.  Cocl,  X,  16.  Cf.  Laferrière,  Hist.  du 
droit,  t.  IV,  p.  543  ;  Raumer,  Geschichte  der  Hohenstaufen,  t.  II,  p.  102  et 
97.  Gregorovius  se  montre  particulièrement  sévère  pour  les  quatre  doc- 
teurs de  Bologne.  «  Esclaves  serviles  de  leur  enthousiasme  pour  Je  vieux 
droit  impérial  romain,  dit-il,  ils  accrurent  les  prétentions  du  puissant  Fré- 
déric, en  revêtant  Fempire  des  Staufen  du  pouvoir  absolu  de  Justinien,  et 
en  chercliant  à  fonder  sur  la  loi  ses  prétentions  à  la  domination  du  monde.  » 
V.  aussi  parmi  les  historiens  modernes,  Laurent.  Etudes  sur  Vhistoire 
de  l'humanité,  Papauté  et  Empire,  p.  21.3-214.  L'orgueil  du  conquérant 
trouva  son  appui  dans  la  servilité  des  légistes...  Le  despotisme  byzantin 
fut  exalté  comme  un  idéal  par  les  jurisconsultes  de  Bologne.  Ceux-ci  par- 
lèrent à  Frédéric  le  langage  que  les  courtisans  du  Bas-Empire  avaient  tenu 
à  Justinien. 

2.  Geschichte  Kaiser  Friedrichs  I,  t.  I,  p.  173-174  et  p.  416. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITITION    DE    RONCAGLIA      249 

La  prépondérance  que  celui-ci  paraît  avoir  au  premier  abord 
s'explique  aisément.  Le  droit  romain  avait  conservé  au  moyen 
âge,  c'est  un  fait  aujourd'hui  démontré,  une  sphère  d'application 
et  surtout  une  popularité  beaucoup  plus  grande  qu'on  ne  l'avait 
longtemps  cru.  Déjà  au  x^  siècle,  les  jurisconsultes  lombards 
déclaraient  que  la  lex  romana  était  la  lex  omnium  generalis, 
qu'elle  avait  une  im})ortance  universelle,  et  l'emportait  sur  la  loi 
nationale.  Cette  popularité  se  combinait  avec  l'idée  profondément 
entrée  dans  les  esprits  au  xii*"  siècle  d'un  empire  universel.  Guil- 
laume d'Occam  [Dial.  III,  tr.  o,  I.  I,  c.  29),  nous  dit  qu'on  regar- 
dait comme  inadmissible  une  renonciation  du  popiilus  rom,anus  à 
Vimperium  mundi  '.  L'idée  du  caractère  obligatoire  du  droit 
romain,  dans  toute  l'étendue  du  romanum  imperiiim,  était  si 
fortement  entrée  dans  les  esprits  qu'il  était  impossible  qu'on  ne 
revêtît  pas  d'une  apparence  romaine  un  document  constitutionnel 
comme  celui  qui  sortait  de  la  diète  de  Roncaglia.  Il  était  impos- 
sible également  que  les  théories  du  droit  romain  sur  le  pouvoir 
impérial  ne  plussent  pas  à  Frédéric  -.  Les  Italiens  qui  voulaient 
conquérir  ses  bonnes  grâces  (il  y  en  eut  sans  doute  beaucoup),  ne 
durent  laisser  échapper  aucune  occasion  de  lui  répéter  ceux  des 
principes  du  droit  romain  qui  cadraient  le  mieux  avec  ses  désirs  ; 
quelques-uns  se  retrouvent  littéralement  dans  le  discours  de  l'ar- 
chevêque de  Milan.  Comment  Frédéric  qui  se  considérait  comme  le 
successeur  de  Justinien  et  de  Constantin  n'aurait-il  pas  eu  le 
désir  de  s'appuyer  sur  un  droit  qui  non  seulement  avait  conservé 
une  grande  popularité,  mais  encore  qui  seul  formait  un  corps  de 
doctrines  ayant  une  valeur  scientifique  et  présenté  dans  les  écoles 
de  droit  comme  renfermant  des  principes  d'une  valeur  si  univer- 
selle qu'on  allait  bientôt  l'appeler  la  raison  écrite  ^. 

1.  Cf.  Marsile  de  Padoue,  I,  c.  12. 

2.  Pomtow.  r/jer  den  Ëinfluss  der  altrômischen  Vorstellungen  vorn  Staat 
auf  die  Politik  Kaiser  Friedrichs  I  und  die  AnschauuiKjen  seiner  Zeit. 
(Halle,  1885).  Cf.  R.  Scholz,  op.  cit.,  p.  3. 

3.  L'idée  du  caractère  oljligatoire  dans  toute  l'étendue  du  romanum 
imperium  apparaît  déjà  dans  Othon  de  Freysing.  Chron.  lib.  III.  Prolog. 
«  Hoc  jam...  solvendum  puto  :  quare  unius  urbis  imperio  totuni  orbem 
subjici,  unius  urbis  legibus  totum  orbem  informari  dominus  orbis  voluerit.  » 
On  connaît  l'anecdote  caractéristique  rapportée  par  Otto  Morena  {Mon. 
Germ.,  ss.  t.  XVllI,  p.  607)  : 

Cum  dominus  Fredericus  imperator  semel  equitaiet  super  quodani  suo  palefredo 


2o0  GEORGES    KLONDEL 

L'Eglise  au  surplus  avait  complaisamment  invité  les  Empe- 
reurs à  se  considérer  comme  les  continuateurs  de  Justinien. 
Innocent  II  disait  à  Lothaire  :  Ecclesia  sicuf  alterum  Jusfinianum 
te  eleffif  et  statut t  ',  et  Adrien  IV  écrivait  aux  évêques  allemands  : 
«  non  acquiesçât  idem  filius  noster  consiliis  iniquorum,  conside- 
ret  novissima  et  antiqua  et  per  illam  viam  incedat  per  quam  Jus- 
nianus  et  alii  cafholici  imperatores  incessisse  noscuntur  ~.  »  La 
papauté,  en  parlant  ainsi,  se  représentait  Tempereur  comme 
le  type  idéal  du  prince  catholique,  défenseur  de  l'orthodoxie, 
luttant  contre  les  hérétiques  et  aidant  l'Eglise  à  étendre  sa  domi- 
nation. 

Dans  ces  conditions,  Frédéric  devait  désirer  faire  passer  comme 
des  applications  du  droit  public  romain  les  droits  que  les  souve- 
rains allemands  réclamaient  depuis  des  siècles  avec  plus  ou  moins 
de  succès  ^.  Il  est  même  curieux  de  voir  comment  certains  pas- 
sages de  son  discours  sont  empruntés  à  des  textes  du  Code  ou 
des  Instituts  : 

DISCOURS    DE    FRÉDÉRIC  TEXTES    DE    DROIT    ROMAIN 

Quia  ergo    vel    bello  val    pace  Imperatoriam    majestatem    non 

clarum  fieri  licet  nec  refert  utrum  solum  armis  decoralam  sed  etiam 

melius  sit  patriani  arniis  lutareseu  legibus  oportet  esse  armatam,   ut 

legibus  gubernare.  utrumque  tempus  et  bellorum  et 

...     leges  in    quibus  quod  ante  pacis  recte  possit  gubernari  (Inst. 

obtinebat    postea  desuetudine  in-  proœmium.  pr.). 

in  medio  domnorum  Bulpari  et  Martini,  exquisivit  ab  eis  utrum  de  jure  esset 
dominas  mundi.  Et  domnus  Bulji^arus  respondit,  quod  erat  dominus.  Et  tune 
domnus  imperator,  cum  descendisset  de  palefredo,  super  quo  sedebat,  fecit  eum 
presentari  dicto  domno  Martino.  Buljjarus  autem  hec  audiens,  dixit  hec  ele- 
gantia  verba  :  Amisi   equum,  quia  dixi    equum,   quod  non  fuit  equum. 

Plusieurs  documents  contemporains  nous  permettent  de  penser  qu'il  y 
avait  chez  quelques  hommes  de  ce  temps  une  véritable  idolâtrie  pour  le 
droit  romain.  Cf.  Zôpfl,  Deutsche  Rechfsgeschichte,  §  27,  note  1  ;  Sohm, 
Deutsche  Rechtsentwickelung,  p.  252;  Stictzing',  Geschichfc  der  cleutschen 
Bechisicissenschaft  et  Uistorische  Zeitschrift  de  Sybel,  t.  XV,  1873,  II,  p.  408; 
Moddermann,  Réception  des  rômischen  Rechts,  p.  27. 

1.  Watterich,  Vit.  pontifie.  II,  p.  208. 

2.  Ragevv'in,  lac.  cit.,  I,  cap.  lo. 

3.  Il  voulait,  dit  Ragewin  {Mon.  Gerin.,  ss.  XX,  p.  442)...  quœ  nuilto  Jani 
tempore  apud  illos  ohumbrata.  in  desuetudinem  ahierat^  per  necessaria  sapien- 
tuin  collatione  dissereret  diuque  ohsoletam  elucuhraret.  Cf.  Ficker,  For- 
schunç/en  zur  Reichs  und  Rechtsgeschichte  Italiens. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITUTION    DE    RONCAGLIA       251 

umbratum  est,  ab  imperiali  renie-  ...  exposilum  est  et  quod  antea 

dio  vestraque  providentia  necesse      obtinebat,  et  quod  postea  desuetu- 
habet  illuminari...  dine  inumbratum  imperiali  reme- 

Nos  tamen  regium  nnmen  liaben-      dio  illuminatum  est.  (Inst.  proœni. 
tes  desideramus  polius  legitimum      J^  b). 

tenere   imperium  et  pro    conser-  Digna  a'ox  est  majestate  regnan- 

vanda  cuique  libertate  et  jure.  tis  legibus  alligatum  se  principem 

profiteri  :  adeo  de  auctoritate  juris 
nostra  pendet  auctoritas.  Et  rêvera 
majus  imperio  est  submittere  legi- 
bus principatum  ^Cod.  I.  14,  4). 

S'il  est  certain  que  Frédéric  chercha  à  tirer  le  meilleur  parti 
possible  des  principes  du  droit  romain,  il  n'est  pas  douteux 
que  la  plupart  des  droits  qui  sont  revendiqués  par  lui  comme 
droits  régaliens,  ne  sont  pas  d'origine  romaine.  J'estime  pour 
mon  compte  que  c'est  dans  le  droit  germanique  qu'on 
retrouve  l'origine  des  droits  se  rattachant  à  l'idée  de  souve- 
raineté territoriale,  comme  le  droit  de  créer  des  marquis,  des 
comtes,  ou  celui  d'ériger  en  fief  les  marquisats  et  les  comtés. 
Le  droit  revendiqué  par  Frédéric  de  nommer  les  magistrats 
municipaux  est  même  contraire  au  droit  romain  qui  admet  le 
principe  de  l'élection,  même  dans  les  compilations  de  Justinien; 
ce  n'est  pas  au  droit  romain  non  plus  que  se  rattache  le 
pouvoir  de  bâtir  une  forteresse  ^  Nous  ne  croyons  même  pas 
qu'on  puisse  lui  rattacher  les  droits  sur  les  mines,  les  salines,  les 
carrières  ~.  Ce  n'est  pas  au  xi""  siècle  seulement,  comme  on  l'a 
prétendu,  que  la  notion  du  droit  régalien  à  cet  égard  fait  son 
apparition,  et  il  n'est  pas  exact  de  dire  que  cette  théorie  fut  édi- 
fiée sur  les  droits  fiscaux  que  les  rois  allemands  exerçaient  dans 
les  anciennes  provinces  de  l'Empire  romain  3. 


1.  Sur  le  droit  d'élever  des  forteresses,  v.  notamment  Lamprecht, 
Deutsches  Wirlhschaftslehen  I,  2,  p.  1270. 

2.  Zacharice.  Zeitschrifl  fur  deutsches  Redit,  t.  XIII,  p.  3.34.  Cf.  Bethmann- 
Holhveg.  Der  Civilprozess  des  gemeinen  Rechts  in  geschichlUcher  Entunc- 
kelung,  t.  IV,  p.   15. 

3.  Schrœder.  Forschungen  zur  deutschen  Geschichte,  t.  XIX,  p.  147  et 
Zeitschrift  der  Savigny  Sliflung,  t.  II.  p.  5b  suiv.,  p.  62suiv.  ;  et  le  compte 
rendu  du  8*=  volume  de  la  Deutsche   Verfassungsgeschichte  de  Waitz   dans 


252  GEORGES    BLONDEL 

On  peut  retrouver  dans  le  droit  germanique  le  plus  ancien,  la 
preuve  de  l'existence  au  profit  du  roi  en  matière  de  propriété  de 
certains  droits  qui  ne  permettent  pas  de  prétendre  que  «  chaque 
Franc  possédait  sur  sa  terre  les  mêmes  droits  que  le  roi  avait  sur 
la  sienne  »,  et  d'ajouter  que  «  la  liberté  illimitée  de  la  propriété 
était  dans  l'esprit  et  dans  les  mœurs  '.   » 

Dès  que  les  Germains  se  furent  définitivement  fixés  sur  le  sol, 
on  reconnut  au  roi  un  droit  de  domaine  éminent.  Obereigenthum, 
qu'on  a  pu  qualifier  justement  de  Bodenregal.  Cette  doctrine  se 
dégage  déjà  du  titre  14.  ^  4  de  la  loi  salique  ainsi  conçu  :  Si  quis 
hominem  qui  migrare  voluerit  et  de  rege  hahuerit  jjrœceplum  et 
abhundivit  in  mallo  piihlico,  et  aliquis  contra  ordinationem  régis 
testare  prœsumpserit,  8000  den.  qui  faciunt  solidos  WO  culpa- 
hilis  judicetur.  Qu'est-ce  donc  que  ce  prsecepitum  régis  dont  il 
est  parlé  ici?  Cette  expression  se  retrouve  dans  un  certain 
nombre  de  textes.  La  même  loi  salique  nous  apprend 
(tit.  45)  que  c'est  grâce  à  un  prœceptum  régis  que  le  migrans 
auquel  on  a  refusé  le  droit  de  s'établir  dans  un  village,  peut  y 
être  autorisé  "-.  Des  diplômes  des  viii^  et  ix^  siècles,  nous  montrent 
des  défrichements  opérés  en  vertu  des  prœcepta  régis  non  pas  sur 
des  terres  appartenant  au  roi,  mais  sur  des  terres  appartenant  à 
une  commune  '^  Ne  doit-on  voir  dans  ces  prœcepta  qu'une  forme 
par  laquelle  se  manifestait  le  mundium  royal?  Ne  peut-on  y  voir 
davantage  ?  Ne  peut-on  y  trouver  la  preuve  que  le  roi  avait  con- 
servé un  droit  étendu,  même  sur  les  terres  communales.  C'est 
ce  que  pense  notamment  Schrœder  ^,  qui  corrobore  son  opinion 

la  Historische  ZeUschrift  de  Sybel,  t.  VII,  p.  i\^").  Cf.  Lamprecht.  Deufsches 
WirthschaftsleLen  im  Mittelalter,  t.  I,  p.  46  et  note  1,  58,  103-104,  113, 
116,  et  Jahrhûcher  fur  Xationalsekonomie  de  Conrad.  N.  F.  t.  IX,  p.  132. 

1.  Eichhorn.  Deutsche  Staats  und  Bechtsgeschicfife,  t.  I  (o"^  édit.),  §  o8, 
note  C,  p.  340;  Bôhlau,  De  regalium  notione  et  de  salinarum  jure  regali, 
p.  8.  Cf.  Scholz,  op.  cit.,  p.  76. 

2.  Sur  le  sens  du  mot  migrans,  v.  le  commentaire  que  Fustel  de  Cou- 
langes  a  donné  du  titre  45  de  la  loi  salique  dans  la  Revue  générale  du 
Droit,  1886,  p.  5  suiv. 

3.  V.  sur  la  valeur  juridique  des  Praecepla  regia,  Brunner,  Das  Gerichts- 
zeugniss  und  die  frànkische  Kônigsurtcunde  (Festgaben  fur  Heffter  1879, 
p.  155).  Cf.  Bethmann-Holhveg.  Civilprozess,  IV,  p.  469-471. 

4.  V.  sa  dissertation.  Die  Franken  und  ihr  Recht.  (Zeitschrift  der  Savi- 
gnj'-Stiftung,  t.  II  (1881j,  Gerni.  Ahth.,  p.  62  suiv.,  p.  80  suiv.).  Cf.  son 
Letirhuch  der  deutschen  Reclitsgeschichie,  ^  26  ;  Inama-Sternegg,  Deutsc/ie 
M'irthschaftsgeschichte,  t.  I,  p.  92  ;  et  R.  Scholz,  op.  cit.,  p.  84  suiv. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CONSTITUTION    DE    HONCAGLIA      2S3 

par  des  textes  où  il  est  question  de  medem,  tenagium,  septima 
pars,  septima  gerba  '.  Ces  redevances  mentionnées  dans  un 
grand  nombre  de  documents  sont  une  preuve  du  droit  supérieur 
appartenant  à  la  royauté.  C'est  ainsi  que  dans  un  diplôme  de  902, 
pour  Trêves,  Louis  l'Enfant  accorde  à  l'archevêque  de  cette  ville 
un  certain  nombre  de  droits  régaliens  exercés  jusqu'alors  par  le 
comte  :  les  medema  agroruni  figurent  précisément  à  côté  du 
droit  de  battre  monnaie  et  du  droit  de  percevoir  les  douanes  2. 
C'est  en  vain  qu'on  invoquerait  les  textes  nombreux,  où  il  est 
parlé  du  dominium  des  communes,  où  les  seigneurs  sont  appelés 
domini  terrœ.  Ce  dominium  ressemble  plutôt  à  un  usufruit,  ce 
n'est  qu'au  xiii*  siècle  que  ce  mot  est  devenu  synonyme  de  pro- 
prietas.  Il  a  pendant  longtemps  indiqué  un  pouvoir  analogue  au 
mundium  qui  n'impliquait  nullement  la  disparition  des  droits  du 


1.  Le  medem  apparaît  dans  un  grand  nombre  de  textes  comme  une  pres- 
tation des  Markgenossen  en  retour  des  droits  d'usage  ou  d'usufruit  qui  leur 
étaient  reconnus,  et  étaient  considérés  comme  découlant  de  la  propriété 
foncière  du  roi.  C'est  dans  ces  conditions  que  des  étendues  considérables 
de  terrain  furent  concédées  aux  Markgenossenschaften.  V.  Lamprecht, 
Deutsches  Wirlhschaffalehen  I,  p.  105  (et  note  2  pour  la  différence  entre 
Medem  et  Trihulum);  391,  494,  514,  944.  C'est  à  partir  d'Othon  11  que  le 
caractère  de  droit  régalien  s'efface  en  ce  sens  que  ceux  qui  jouissent  du  medem 
prétendent  le  posséder  à  titre  privé.  Aussi  est-ce  une  erreur  de  dire  qu'il 
y  eut  au  xi^  siècle,  par  comparaison  avec  l'époque  franque,  accroissement 
du  pouvoir  royal. 

2.  Ce  sont  surtout  les  droits  régaliens  sur  les  mines,  sur  les  salines,  sur 
la  chasse  qu'on  peut  rattacher  au  Bodenregal.  V.  l'article  de  Schrœder  et 
les  textes  réunis  par  lui.  Il  démontre  aussi  l'existence  du  medem  dans 
tous  les  pays  où  la  loi  salique  s'appliquait,  la  Belgique,  la  Champagne,  etc. 

Les  droits  de  la  royauté  sur  les  mines  soHt  affirmés  dans  un  grand 
nombre  de  textes  (v.  ceux  réunis  par  Arndt,Zu/"  Geschichte  und  Théorie  der 
Bergregals  (Halle,  1879,  p.  182  suiv).  Ils  impliquent  l'existence  d'un  droit 
supérieur  du  roi  sur  le  sol.  Ligurinus  111,  vers  481-482,  fait  dire  à  Frédéric  : 

Quidquid  occultis  nhscondit  terra  cavernis 

Jure  quidem  nostriim  est.  Populo  concessimus  usum. 

Cf.  Waitz,  Deutsche  Verfassungsgeschichte,  t.  VIll,  p.  247  et  Zeitschrift 
fur  Bergrecht,  XI,  p.  173.  Sur  les  salines,  Waitz,  loc.  cit.,  p.  273,  et 
Bôlhau,  op.  cit.  On  voit  Frédéric  en  1156,  deux  ans  avant  la  constitution  de 
Roncaglia,  déclarer  à  la  demande  de  l'abbé  de  Berchtesgaden...  ut  si  quis 
ejusdem  loci  fratres  in  salis  vel  cujuslihet  metalli  suhterraneis  venis  inter 
terminos  ipsius  foresti  vel  in  qualibet  Ecclesiae  suœ  fundo  invenire  aut 
elaborare  potuerint  fîrma  eis  eorumque  successoribus  et  illibata  omni  tem- 
pore permaneant,  Hund.  Metrop.  Salisburg.  II,  p.  121. 


254  GEORGES    BLONDEL 

roi,  à  tel  point  qu'il  y  avait  plusieurs  dominia  sur  la  même 
chose. 

Des  travaux  les  plus  récents,  il  semble  bien  résulter  que  les 
donations  dont  les  Mérovingiens  et  les  Carolingiens  furent  si  pro- 
digues vis-à-vis  des  seigneurs  laïques  ou  ecclésiastiques,  des 
églises,  des  monastères,  n'étaient  pas  faites  en  toute  propriété  ^ 
Le  roi  conservait  un  droit  de  propriété  supérieure  à  son  profit.  La 
forme  même  dans  laquelle  ces  donations  étaient  faites  en  est  la 
preuve  '. 

Ce  droit  mal  déterminé  reconnu  à  la  royauté  tendit  à  prendre  un 
caractère  pécuniaire,  et  c'est  sous  la  forme  de  droit  régalien  que 
se  précisa  peu  à  peu  ce  droit  général  sur  le  sol,  ce  Bodenreçjal^ 
dont  personne  ne  dut  faire  la  théorie  et  qui  resta  sans  doute  très 
vague,  très  mal  déterminé  dans  l'esprit  des  hommes  de  ce  temps  '■^. 

Nous  croyons  donc  pouvoir  conclure  que  dans  les  textes  enve- 
loppés d'apparences  romaines  qui  nous  parlent  au  xii'^  siècle  des 
droits  régaliens,  se  retrouvent  les  débris  des  conceptions  germa- 
niques les  plus  anciennes  sur  la  propriété  du  sol  et  la  souverai- 
neté. Le  droit  public  romain  a  galvanisé  ces  vestiges,  leur  a  rendu 
quelque  intérêt  pratique,  en  a  fait  une  réalité.  Ce  n  est  pas  à  un 
prétendu  droit  fiscal  illimité  du  souverain  que  se  rattache  la 
constitution  de  \  158,  car  le  principe  du  droit  germanique,  c'était 
précisément  que  l'homme  libre  ne  devait  d'impôt  public  ni  pour  sa 
terre,  ni  pour  sa  personne;  et  ce  principe  avait  persisté  à  l'époque 
carolingienne  '*.  Non,  c'est  à  un  droit  de  propriété  sur  le  sol  que  se 

1.  V.  Roth.  Die  Kroni/iitsverleihungen  unter  den  Merowingern  (1848),  et 
Geschichte  des  Beneficialwesens  (18b0j  ;  Waitz,  Deutsche  Verfassungs- 
geschicbte  IF,  p.  .309;  Brunner,  Die  Landschenkungen  der  Merowinger, 
[Sitziingsh.  d.  Berliner  Akadeniie,  LU,  1885,  p.  1173).  Cf.  Scholz,  op.  cit., 
p.  ij2  suiv. 

2.  Sohm.  Zur  Geschichte  der  Auftassung  (Festgabe  fur  Thôl,  1879,  p.  114). 

3.  Waitz.  Deutsche  Verfassungsgeschichte,  t.  IV,  p.  Ho  suiv.;  130  suiv.  ; 
t.  VIII,  p.  256;  Scholz,  op.  cit.,  p.  85,  86  et  les  notes. 

4.  Schrœder.  Die  Franken  und  ihi^  Bec  ht  (Zeitschrift  der  Savigny- 
Stiflung,  t.  II.  Germ.  Abth,  p.  80).  Cf.  Waitz.  Deutsche  Verfassungs- 
geschichte, t.  IV2,  p.  113-115;  t..  VIII,  p.  260.  V.  aussi  P.  Fahlbeck,  La 
royauté  et  le  droit  royal  francs,  p.  22b. 

Mais  il  se  peut  que  Frédéric  ait  surtout  vu  le  côté  fiscal  de  cette  théorie. 
Ce  p'estpas  sans  raison  qu'Hôfler  (Abhandlung'en  der  Mûnchener  Akademie. 
Hist.  Classe,  t.  IV,  3,  18i6,  p.  7j,  a  cru  pouvoir  l'appeler  le  u  héros  de  la 
Fiscalité.  » 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    COiNSTlTUTION    DE    RONCAGLIA      25o 

rattachent  les  revendications  de  Frédéric  I"""  '.  Il  était  grand  temps 
pour  le  souverain  d'intervenir,  car  les  seigneurs  étaient  parvenus 
à  s'approprier  les  droits  utiles  découlant  de  cette  propriété  supé- 
rieure. Depuis  le  x*^  siècle,  ils  ne  permettaient  plus  à  la  royauté 
d'en  disposer  sans  leur  consentement.  Et  au  xiii"  siècle,  ils  réé- 
diteront leurs  prétentions  lorsque  dans  le  Statuium  in  favorem 
principum  de  1231,  ils  obtiendront  de  Frédéric  11  de  n'exercer  les 
droits  régaliens  sur  les  routes  que  ex  transeuntium   voluntate  -. 

Il  n'est  pas  douteux  qu'aux  x^  et  xi'^  siècles,  l'incorporation  des 
droits  de  justice  à  la  terre  avait  amené  les  seigneurs  investis  des 
droits  de  justice  à  se  considérer  comme  les  propriétaires  de  la 
terre  à  laquelle  ces  droits  étaient  attachés.  Tout  fut  changé 
alors  dans  la  condition  des  terres,  à  tel  point  que,  comme  le 
remarquait  un  jour  Benjamin  Guérard,  à  la  fin  du  xi*'  siècle,  on 
ne  comprenait  plus  rien  au  régime  des  siècles  précédents  3.  Il  n'y 
eut  que  deux  catégories  de  biens  à  l'égard  desquelles  le  principe 
germanique  d'un  droit  supérieur  du  roi  sur  le  sol  paraisse  s'être 
maintenu  :  ce  sont  les  biens  des  ministeriales  et  les  biens 
d'Eglise  ^.  Les  établissements  ecclésiastiques  étaient  regardés 
sans  doute  comme  des  personnes  juridiques,  mais  comme  des 
personnes  qui  n'avaient  pas  la  pleine  propriété  de  leurs  terres. 

La  constitution  de  1138  apparaît  donc  en  définitive  comme  un 
document  féodal,  se  présentant  sous  une  apparence  romaine,  qui 
pour  cette  raison  reste  une  œuvre  bâtarde,  qui  n'est  ni  de  doc- 
trine, ni  de  politique,  et  que   beaucoup   espéraient  voir    rester 


1.  Ce  qui  a  peut-être  induit  en  erreur  quelques  historiens,  c'est  Timpor- 
tance  que  prirent  les  questions  pécuniaires  à  partir  du  x"  siècle  dans  l'esprit 
des  rois  allemands,  presque  toujours  à  bout  de  ressources.  Mais  nous  ne 
croyons  pas  qu'il  soit  exact  de  faire  découler  comme  le  veulent  certains 
auteurs  (par  exemple  Fahlbeck,  La  royauté  et  le  droit  royal  francs,  p.  225), 
les  revendications  de  la  royauté  d'  «  un  droit  fiscal  général  ».  Cf.  Dahn,  Die 
Kônige  der  Germanen  et  le  compte  rendu  très  pénétrant  de  W.  Sickel  dans 
les  Gôttingische  gelehrte  Anzeigen,  1896,  4,  p.  269.  On  a  trop  souvent  cédé 
à  la  tentation  de  traduire  regalis  par  fiscal.  Le  hériban  et  le  droit  délever 
des  castella  cum  turrihus  et  popugnaculis  n'ont  cependant  rien  de  fiscal. 

2.  Mon.  Germ.  LL.  Il,  p.  291.  Cf.  mon  Étude  sur  la  politique  de  l'Empe- 
reur Frédéric  II  et  les  transformations  constitutionnelles  de  l'Allemagne  au 
xiii«  siècle,  1892. 

3.  Polyplique  d'Irminon.  Prolégomènes,  I,  p.  502. 

4.  Zaillmger,  Ministeriales  et  milites,  p.  ^'^. 


2o6  GEORGES    BLONDEL 

lettre  morte.  Frédéric,  sous  rinspiration  de  Rainald  de  Dassel, 
ne  l'entendait  pas  ainsi  ;  nous  le  voyons  prendre  de  suite  une  série 
de  mesures  qui.  non  seulement  tendaient  à  faire  de  l'Italie  une  pro- 
vince de  l'Empire,  mais  qui  surtout  ne  pouvaient  manquer  d'ame- 
ner de  grandes  divisions  entre  les  évèques,  les  seigneurs  et  les 
villes  K  Le  caractère  équivoque  de  la  constitution  de  Roncaglia  suf- 
firait à  expliquer  la  crise  qui  éclata  dès  1159  et  le  changement  si 
rapide  de  sentiment  des  Lombards.  Ceux-ci  s'étaient  certainement 
fait  quelques  illusions,  ils  avaient  trop  compté  sur  la  bonne  volonté 
de  l'Empereur.  Ils  virent  bientôt  que  celui-ci  entendait  tirer  parti 
sans  faiblesse  des  droits  qu'on  lui  reconnaissait,  et  mettre  les  villes 
lombardes  à  sa  discrétion.  La  nomination  des  magistrats  munici- 
paux en  particulier  leur  parut  odieuse.  L'hommage  demandé  aux 
évèques,  avec  serment  de  respecter  des  lois  constitutionnelles 
aussi  manifestement  dirigées  contre  eux  ne  souleva  guère  moins 
de  mécontentement.  Le  pape  lui-même  se  jugea  menacé  dans  son 
indépendance,  en  tant  que  seigneur  temporel  du  patrimoine  de 
Saint-Pierre  ^. 

Et  on  ne  put  guère  se  faire  illusion  sur  la  façon  dont  Frédéric 
entendait  se  comporter  lorsqu'on  le  Aàt  expédier  des  ambassadeurs 
dans  toute  l'Italie,  jusqu'en  Sardaigne  et  en  Corse,  dans  des 
contrées  qui  n'avaient  jamais  été  effectivement  sous  la  domination 
impériale,  pour  nommer  des  magistrats  au  nom  de  l'empereur 
et  revendiquer  les  droits  régaliens.  Ragewin  nous  montre 
comment  ils  recherchaient  dans  la  Toscane  et  la  Campanie  les 
biens  qui  avaient  jadis  appartenu  à  la  comtesse  Mathilde  ^. 

L  application  de  la  constitution  de  Roncaglia,  dit  Vignati, 
sema  la  haine  et   produisit  la    révolte  ^.   Cette  constitution   qui 

1.  Prutz.  Kaiser  Friedrich  I,  t.  I,  p.  180,  183,  191.  Giesebrecht.  Geschichte 
cler  deulschen  Kaiaerzeit,  t.  V,  p.  183  et  suiv.,  et  Forschungen  zur  Deutschen 
Geschichle,  XXI,  p.  327  et  332.  V.  aussi  Hegel.  Stâd lever fassung,  t.  II, 
p.  229,  suiv.  P.  Arras,  Die  Roncalischen  Beschlûsse  vom  Jahre  1 1 68  und 
ihre  Durchfùhrunc/,  Leipzig-,  1882. 

2.  V.  Vincent  de  Prague.  Mon.  Germ.,  ss.  XVII,  p.  675  et  Otto  Morena, 
ibid.,  XVIII,  p.  609. 

3.  Ragewin,  loc.  cit.,  II,  10.  Cf.  Ribbeck.  Friedrich  I  und  die  rômische 
Curie,  p.  48.  D'après  Scholz,  op.  cit.,  la  politique  de  Frédéric  II  en  Lombar- 
die  s'explique  essentiellement  par  l'inteation  de  tirer  parti  des  grandes  res- 
sources matérielles  de  ce  pays. 

4.  Storia  diploniatica  délia  leçja  loinbarda,  p.  61. 


LES    DROITS    RÉGALIENS    ET    LA    CO.NSTITl.TION    DE    RONCAGLIA      2.')" 

semblait  dictée  par  le  désir  de  la  paix,  et  conforme  à  une  procé- 
dure quasi  constitutionnelle,  fut  en  somme  jug-ée  sévèrement 
parce  qu'elle  n'était  plus  en  rapport  avec  les  mœurs  et  les  idées 
du  temps. 

Nous  nous  bornerons  à  ajouter  que  l'amalgame  de  conceptions 
germaniques  et  d'idées  romaines  qui  apparaît  ici  ne  devait  pas  être 
favorable  au  développement  de  la  royauté  germanique.  Frédéric 
et  ses  conseillers  furent  impuissants  à  empêcher  cette  dispersion 
du  pouvoir  qui  fut  la  grande  faiblesse  du  Saint-Empire  romain 
Les  seigneurs  allemands  devaient  profiter  longtemps  encore  de 
ce  que  les  Empereurs  allaient  être  entraînés  pendant  des  siècles 
en  Italie  par  le  mirage  décevant  de  la  dignité  impériale,  pour 
s'ériger  en  dépit  des  efforts  de  ceux-ci  en  véritables  souverains. 

Georges  Blondel. 


Mélanges  PhuI  Fahre.  17 


DE  L'INFLUENCE  GERMANIQUE 


DANS    LES 


PREMIERS     MONUMENTS     GOTHIQUES 

DU     NORD     DE     LA     FRANGE 


Dans  un  article  ^  où  il  a  mis,  comme  dans  tout  ce  qu'il  écrit, 
beaucoup  de  précieux  renseignements  et  de  vues  pénétrantes, 
M.  le  professeur  Dehio  a  récemment  g^roupé  et  résumé  les  prin- 
cipaux témoignag-es  de  l'influence  française  sur  les  premiers 
monuments  gothiques  de  l'Allemagne  et,  de  ces  faits,  il  a  conclu 
à  la  collaboration  de  nombreux  artisans  allemands,  sous  la  direc- 
tion de  maîtres  français,  aux  constructions  de  nos  grandes  cathé- 
drales. Les  édifices  allemands  du  xin*"  siècle  montrent  des  copies 
manifestes  de  certaines  dispositions  de  nos  églises  du  Nord,  et 
l'imitation  de  la  sculpture  française  s'adapte  à  des  monuments 
dont  la  structure  est   restée  quelquefois  tout  à  fait  germanique. 

On  pourra  sans  doute  ne  pas  hésiter  à  renchérir  sur  la  réserve 
avec  laquelle  l'éminent  professeur  a  cru  lui-même  devoir  pré- 
senter l'hypothèse  d'un  même  auteur  pour  les  plans  des  cathé- 
drales d'Amiens  et  de  Cologne.  11  paraît  en  tout  cas  bien  peu 
vraisemblable  que  cet  artiste  ait  pu  être  un  allemand,  mais  le 
mémoire  de  M.  le  professeur  Dehio  n'en  est  pas  moins  rempli 
de  remarques  et  d'idées  générales  dune  grande  justesse  et  d'une 
grande  portée,  et  il  semble,  à  le  lire,  que  la  thèse  du  savant 
professeur  doit  avoir  son  corollaire  et  trouver  sa  confirmation 
dans  l'examen  approfondi  de  nos  églises  de  France.  L'influence 
germanique  est  indéniable  dans  quelques-uns  des  plus  importants 
monuments  de   la  première  période   gothique  de    la  France   du 

1.   D''  Prof''  G.  Dehio.  L'in/Juence  de  l'art  français  sur  Varl  allemand  au 
XIII^  s.  [Revue  archéologique,  septembre  1900,  pp.  204  à  219). 


INFLUENCE    GERMANIQUE    DANS    LE    NORD    DE    LA    FRANCE  259 

Nord.  En  voici  quelques  exemples.  Si  la  sculpture  de  la  cathé- 
drale de  Reims  a  fait  école  à  Bamberg-,  comme  l'a  si  bien  montré 
M.  le  D'"  Weese  ',1a  cathédrale  de  Reims  présente,  en  revanche, 
un  trait  qui  lui  est  commun  avec  beaucoup  d'autres  édifices 
gothiques  de  Chanipagne  et  de  Brie  et  qui,  à  l'époque  romane,  ne 
se  rencontre  que  dans  l'Ecole  germanique  ;  je  veux  parler  de  ces 
frontons  qui  couronnent  les  quatre  faces  des  tours  ^  :  ils  exis- 
taient également  sur  les  tours  de  l'église  à  jamais  regrettable  de 
Saint-Nicaise  de  Reims,  et  ils  ont  été  copiés  par  l'artiste  cham- 
penois qui  a  élevé  en  Chypre,  vers  le  second  quart  du  xiv*'  siècle, 
la  façade  de  la  cathédrale  de  Famagouste,  copie  réduite  de  celle 
de  Reims  3. 

Si  nous  examinons  d'autres  façades  de  grandes  églises 
gothiques,  nous  serons  frappés  d'un  autre  rapprochement. 
Quelle  disposition,  en  apparence  originale,  que  cette  galerie  qui 
passe  devant  le  pignon  de  la  façade  de  Notre-Dame  de  Paris 
et  de  Notre-Dame  de  Mantes  et  qui  forme  comme  un  double 
pont  reliant  entre  eux  les  étages  des  deux  tours  !  Rien  de  sem- 
blable ne  se  voit  dans  les  églises  romanes  françaises,  mais,  si 
nous  jetons  les  veux  au  delà  de  la  frontière,  nous  trouverons 
dans  le  style  roman  germanique  de  nombreux  exemples  de 
façades  terminées  en  ligne  horizontale  par  une  galerie  reliant 
entre  elles  deux  tours  ou  tourelles,  comme  à  Kônigslutter, 
Notre-Dame  et  Saint-Servais  de  Maestricht,  Saint-Barthélemi 
de  Liège.  Cette  construction,  plus  massive  que  dans  les  exemples 
français  et  gothiques,  forme  une  sorte  d'écran  gigantesque 
devant  l'église;  du  reste,  cette  disposition  a  même  passé  en 
France  à  l'époque  gothique  sans  se  modifier  et  nous  la  trouvons 
à  Notre-Dame  de  Dijon  dans  toute  sa  lourdeur  et  non  plus  inter- 
prétée et  allégée  comme  à  Paris  et  à  Mantes.  Le  narthex  ger- 
manique avec  ses  tours  forme  un  ensemble  qui  prend  quelque- 
fois l'aspect  d'un  transept  occidental,  comme  à  Andernach.  On 

1.  D''  A.  Weese.  Die  Bamberger  Domskulpturen,  Strasbourg,  Heitz,  1897, 
in-8.  Der  Dom  zu  Bamberg,  Munich,  1898,  in-fol. 

2.  Cette  disposition  dérive  d'une  ordonnance  antique  fréquente  et  que 
l'on  trouve  notamment  en  Allemagne  dans  le  monument  funéraire  romain 
d'Igel  près  Trêves. 

3.  Et  également  dans  beaucoup  d'églises  rurales  comme  à  Dormans 
(Marne),  Presles,  la  Chapelle-sur-Crécy,  Moi-maut  (Seine-et-Marne),  etc. 


260  C.    ENLART 

sait  que  dans  quelques-unes  des  premières  grandes  églises 
gothiques  de  France,  le  bas  des  tours,  largement  ouvert  sur  le 
narthex  jusquà  une  grande  hauteur,  prend  également  l'aspect 
d'un  transept  occidental  :  cest  la  disposition  de  Saint-Denis,  de 
Mantes,  des  cathédrales  de  Xoyon  et  de  Soissons  et  du  Mont 
Notre-Dame  près  Soissons. 

Un  autre  point  de  ressemblance  et  une  autre  originalité  des 
deux  églises  de  Mantes  et  de  Notre-Dame  de  Paris  est  le  plan 
primitif  de  leur  déambulatoire,  dépourvu  de  chapelles.  Ce  plan 
appartient  à  tout  un  groupe  d'églises  de  la  même  époque  et  de 
la  même  région  :  Morienval  à  1  époque  de  transition  ;  un  peu 
plus  tard  Deuil.  Domont.  Gassicourt,  Gonflans,  l'ancienne 
cathédrale  d'Arras  et  Saint-Pierre  de  DouUens.  On  le  trouve 
également  en  Danemark,  à  Roskilde,  mais  l'élévation  de  cette 
cathédrale  est  une  flagrante  copie  de  lancienne  cathédrale 
d'Arras,  dont  un  tableau  du  xvi®  siècle  *  nous  a  conservé  un 
portrait  exécuté  avec  un  très  grand  soin.  De  même  trouve-t-on 
le  plan  en  question  à  Nicosie  de  Chypre,  mais  l'archevêque 
Thierry  qui  en  1209  en  posa  la  première  pierre  était  un  pari- 
sien,  frère  du   sous-chantre   de  Notre-Dame. 

D'où  vient  ce  plan?  Il  ne  semble  pas  que  la  région  du  Centre, 
où  il  s'en  trouve  quelques  exemples  romans  ~,  ait  influencé  l'Ile- 
de-France  à  l'époque  qui  nous  occupe  ;  en  revanche,  l'Ecole  ger- 
manique présente  dès  le  xi^  siècle  des  exemples  de  déambula- 
toires sans  chapelles  à  Saint-Michel  d'Hildesheim  et  dans  l'église 
de  plan  tréflé  de  Sainte-Marie  du  Capitole,  à  Cologne.  La  tradi- 
tion se  maintient  à  l'époque  gothique  dans  les  cathédrales  de 
Bàle  et  de  Munster.  Une  des  églises  françaises  qui  présente  ce 
type  de  déambulatoire,  Saint-Pierre  de  DouUens,  a,  du  reste,  un 
triforium  extérieur  de  pur  style  germanique  "'. 


i.  Conservé  dans  la  cathédrale  actuelle. 

2.  Saint-Saturnin  (Puy-de-Dôme),  Bois-Sainte-Marie  (Saône-et-Loire), 
Champagne  (Ardèche),  Veauce  (Allier). 

3.  Le  maître  de  l'œuvre  de  Saint-Pierre  de  Doullens  venait  probablement 
de  Tournai,  où  règne  un  style  germanique  mitigé,  et  où  les  églises  de 
Saint-Jacques  et  de  Saint-Martin  présentent  la  même  disposition.  Sur 
Saint-Pierre  de  Doullens,  voir  l'excellente  monographie  publiée  par 
M.  George  Durand,  Amiens,  1885,  in-8. 


INFLUENTE    GERMANIQUE    DANS    LE    NORD    DE    LA    FRANCE  261 

Le  plan  tréflé  lui-même,  si  fréquent  dans  l'architecture  romane 
allemande,  est  devenu  de  mode  dans  le  nord  de  la  France  au 
moment  où  le  style  gothique  y  produisait  ses  premiers  chefs- 
d'œuvre  :  ce  plan  incontestablement  germanique  ne  se  rencontre 
pas  seulement  dans  des  édifices  de  l'extrême  nord  français 
comme  la  cathédrale  de  Cambrai,  les  collégiales  de  Lille  et  de 
Valenciennes,  la  cathédrale  de  Soissons  et  de  Noyon,  il  a  été 
adopté  à  l'abbaye  de  Chaalis,  aux  portes  mêmes  de  Paris,  et 
dans  un  de  nos  édifices  de  transition  les  plus  dignes  de  regrets, 
Saint-Lucien  de  Beauvais. 

En  pleine  Picardie,  à  l'époque  de  transition,  un  plan  tout 
aussi  germanique  apparaît  dans  les  ruines  de  l'église  abbatiale 
de  Dommartin  commencée  en  1153,  consacrée  dix  ans  plus  tard, 
l'année  même  de  la  dédicace  du  chœur  de  Saint-Germain-des-Prés 
et  de  la  pose  de  la  première  pierre  de  Notre-Dame  de  Paris  ;  la 
grande  église  de  Dommartin  a  été  un  des  monuments  les  plus 
sompteux,  les  mieux  bâtis  et  les  mieux  ornés  de  la  période  de 
transition.  Son  plan  est  le  même  que  celui  de  l'abbaye  cister- 
cienne allemande  de  Heisterbach,  qui  lui  est  postérieure,  mais 
l'une  et  l'autre  procèdent  de  modèles  communs,  et  l'Ecole  germa- 
nique en  fournit  plusieurs  :  les  cinq  absidioles  du  déambulatoire 
empâtées  extérieurement  dans  un  énorme  mur  appartiennent  au 
type  lombard  et  germanique  représenté  en  Italie  à  Sainte-Sophie 
de  Padoue,  Saint-Fidèle  et  Saint-Abondio  de  Côme,  Santa-Maria 
delTiglio  près  Gravedona,  Saint-Pierre  de  Civiate  ;  en  Allemagne, 
à  Saint-Paul  de  Worms,  dans  les  cathédrales  de  Spire  et  de 
Limbourg,  à  Saint-Géréon,  Saint-Cunibert,  les  Saints-Apôtres 
et  Saint-Martin-le-Grand  à  Cologne,  Andernach  et  la  chapelle 
basse  de  Schwarzrheindorf.  Dans  l'église  des  Saints- Apôtres  à 
Cologne,  ce  parti  architectural  a  été  adopté  dès  les  années  1020 
à  1035. 

Une  influence  germanique  aussi  nettement  accusée  dans  une 
des  principales  églises  de  l'Ordre  de  Prémontré  n'est  pas  pour 
surprendre  :  on  sait  combien  cet  ordre  s'est  développé  en  Alle- 
magne, mais  cette  influence  ne  s'est  pas  exercée  directement  : 
des  fouilles  récentes  viennent  d'en  fournir  la  preuve. 

La  cathédrale  de  Térouane  avait  été  rasée  en  1553  lors  de  la 
barbare  et  totale  destruction  de  cette  ville  par  Charles -Quint  ; 


262  C.    EN  L  ART 

de  ce  grand  et  magnifique  édifice,  on  ne  connaissait  plus  que 
quelques  silhouettes  peintes  ou  dessinées,  lorsque  la  curiosité 
intelligente  et  la  générosité  du  propriétaire  du  terrain  viennent 
de  rendre  à  l'histoire  de  l'architecture  un  document  d'un  très 
hautintérèt'.  Des  fouilles  poursuivies  depuis  1899  ont  mis  à  jour 
la  moitié  des  fondations  de  la  cathédrale  des  Morins,  et  le  chœur 
de  cette  cathédrale  offre  précisément  le  plan  de  Dommartin. 

Le  rapport  historique  entre  les  deux  édifices  est  indiscutable, 
car  le  bienheureux  évêque  Milon  qui  éleva  ce  chœur  avait  été 
abbé  de  Dommartin  -  et  resta  toujours  le  protecteur  de  l'ordre 
de  Prémontré  ^,  dont  il  avait  été  un  des  fondateurs  et  un  des 
membres  les  plus  éminents. 

Or,  le  déambulatoire  qu'il  fit  bâtir  à  Térouane  est  antérieur  à 
celui  de  Dommartin  :  fondé  en  1131,  il  fut  consacré  en  1133  ^, 
et  Ion  y  installa  en  1134  les  reliques  du  saint  évêque  Maxime, 
enlevées  de  Boulogne  ;  cette  translation  avait  été  le  mobile  de  la 
reconstruction  ;  la  cité  de  Boulogne  réunie  à  celle  de  Térouane 
ne  cessait  de  protester  contre  cette  réunion  et  de  réclamer 
d'avoir  son  évêque  propre,  comme  dans  les  temps  anciens  ;  la 
possession  du  corps  de  saint  Maxime  était  pour  elle  un  argument; 
après  la  translation  des  reliques,  les  réclamations  s'éteignirent 
bientôt.  Une  vieille  chronique  des  évêques  de  Térouane  ^ 
s'arrête  à  cet  événement  qui  fut  une  victoire,  et  la  construction 
de  la  cathédrale  s'arrêta  alors  aussi  pour  un  siècle  environ. 
Cette  construction  est  parfaitement  datée. 

Elle  est,  de  plus,  parfaitement  caractérisée  malgré  le  peu  qui 
nous  en  reste  :  les  bases  des  groupes  de  trois  colonnes  adossées 
qui  soutenaient  les  voûtes  du  déambulatoire  étaient  disposées  de 


1.  Tous  ceux  qui  s'intéressent  à  Fhistoire  des  cathédrales  françaises 
doivent  être  reconnaissants  à  M.  Félix  de  Bayenghem  qui  a  entrepris  à 
ses  frais  ce  travail  considérable  pour  la  seule  satisfaction  de  rendre  à  l'his- 
toire des  documents  précieux. 

2.  Voir  A.  de  Galonné,  Hist.  des  abbayes  de  Dommartin.  et  de  S.  André- 
au-Bois,  Arras,  187o,  in-8. 

3.  Il  fonda  l'abbaye  de  Selincourt,  qui  parait  avoir  eu  beaucoup  d'analo- 
gie avec  Dommartin;  il  fit  venir  des  religieux  de  son  ordre  à  Saint-Augustin 
de  Térouane. 

4.  Gallia  Christiana,  t.  X,  col.  1546. 

5.  Bihl.  Nat.,  ms.  lat.  15139,  fol.  247  v"  et  248. 


INFLUENCE    GERMANIQUE    DANS    LE    NORD    DE    LA    FRANCE  263 

face  et  de  biais,  normalement  à  un  arc  doubleau  et  à  deux  arcs 
ogives;  une  voûte  d'ogives  était  donc  prévue  dès  1138  sur  ce 
déambulatoire  ;  le  chœur  de  Térouane  est  par  conséquent  un  des 
plus  anciens  édifices  de  transition  dont  on  puisse  établir  la  date  ; 
il  se  place  avant  le  chœur  de  Saint-Denis. 

Ce  qui  rend  cette  construction  de  Térouane  particulièrement 
intéressante,  c'est  qu'on  ne  peut  douter  qu'il  n'y  ait  eu  communi- 
cation entre  ses  auteurs  et  ceux  du  chœur  de  Saint-Denis,  dont  les 
plans  s'élaboraient  au  moment  où  elle  s'élevait  :  le  bienheureux 
Milon  était  un  ami  de  Suger  et  s'est  incontestablement  intéressé 
à  l'œuvre  architecturale  du  grand  abbé,  car  il  assiste  en  1140  à 
la  pose  de  la  première  pierre  de  Saint-Denis,  puis  en  1144,  non 
seulement  il  assiste  à  la  consécration,  mais  il  y  prend  une  part 
active  :  il  consacre  un  autel  ;  il  signe  enfin  l'acte  de  la  donation 
faite  par  Suger  pour  l'achèvement  de  son  église  '. 

Saint-Denis  a  certainement  été  un  centre  artistique  et  un  foyer 
d'élaboration  du  style  gothique.  M.  Anthyme  Saint-Paul  a  mon- 
tré combien  Suger  s'est  personnellement  préoccupé  des  travaux 
d'art  2.  M.  de  Grévecœur  a  reconnu  plusieurs  des  premières  mani- 
festations du  style  gothique  dans  des  églises  du  diocèse  de  Paris 
qui  appartenaient  à  la  grande  abbaye  et  que  Suger  fit  rebâtir  ^  ; 
enfin  M.  Lanore  ''  a  montré  les  relations  intimes  qui  unissaient  à 
Suger  l'évêque  GeolFroi  de  Lèves,  constructeur  des  célèbres  por- 
tails de  la  cathédrale  de  Chartres.  Suger  et  ses  amis  semblent  bien 
avoir  été  les  protecteurs  et  les  apôtres  de  l'art  nouveau  ;  parmi 
ces  amis,  le  bienheureux  Milon  occupe  une  place  importante,  et  le 
bienheureux  Milon  avait  adopté  un  plan  germanique  pour  sa 
cathédrale,  édifice  précurseur  de  Saint-Denis.  Voici  donc  l'in- 
fluence germanique  nettement  accusée  dans  une  des  premières 
œuvres  gothiques  du  nord  de  la  France. 

1.  Gallia  Chrisdana,  t.  X,  col.  1547. 

2.  A.  Saint  Paul,  Suger,  l'église  de  Saint-Denis  et  Saint-Bernard  [Bulletin 
archéologique,  1890). 

3.  L.  de  Grévecœur.  Etude  sur  l architecture  religieuse  aux  XI"  et  XIP 
siècles  dans  l'ancien  diocèse  de  Paris  (Positions  de  thèses  de  l'Ecole  des 
Chartes,  1896). 

4.  Maurice  Lanore.  Reconstruction  de  la  façade  de  la  cathédrale  de 
Chartres  au  XII<'  siècle  [Revue  de  l'art  chrétien,  1891),  p.  328  cl  1900,  p.  32) 
(137). 


264 


ENLART 


■  Est-ce  à  dire  que  le  système  «gothique  doive  rien  à  l'Allemagne? 
Tout  au  contraire,  semble-t-il  ;  jamais  les  maîtres  de  l'Ecole 
germanique  ne  l'auraient  créé  ;  ils  l'ont  bien  manifestement 
emprunté  de  toutes  pièces  à  la  France.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  les  mêmes  relations  qui  favorisèrent  la  diffusion  du  style 
gothique  français  en  Allemagne  avaient  fait  pénétrer  en  France 
au  début  de  la  période  gothique  une  certaine  quantité  de  formes 
germaniques  ;  elles  n'ont  pas  eu  d'influence  sur  l'esprit,  l'es- 
sence et  l'évolution  du  style  gothique,  mais  elles  confirment  sin- 
gulièrement les  vues  de  M.  le  Professeur  Dehio  sur  la  collabora- 
tion des  maçons  allemands  aux  premiers  et  principaux  édifices 
gothiques  du   nord  de  la  France. 

C.   Enlart. 


UN    POÈME    INCONNU 


DE 


GAUTIER    DE    CHATILLON 


On  a  bien  des  fois,  surtout  pendant  le  moyen  âge,  attribué  à 
Gautier  de  Ghàtillon,  «  le  versificateur  pompeux,  élégant  et 
même  raffiné,  à  qui  nous  devons  le  chef-d'œuvre  métrique  du 
xii"^  siècle  ^  »  des  pièces  dont  il  n'a  pas  été  ^certainement  l'au- 
teur; mais  personne,  au  contraire,  n'a  jamais  sonné  mot  d'un 
grand  ouvrage  qui  serait  bien  à  lui,  un  poème  didascalique  sur 
la  culture  de  la  terre,  dont  quelques  lambeaux  presque  mécon- 
naissables, hélas!,  sont  arrivés  jusqu'à  nous  dans  un  manuscrit 
parisien.  Ce  silence  ne  laisse  pas  d'être  for.t  étrange,  sans  doute; 
mais  est-il  tellement  inconcevable  qu'il  nous  autorise  à  nier  de 
la  façon  la  plus  absolue  l'authenticité  des  fragments  attribués  par 
un  recueil  d'une  ancienneté  très  respectable  au  grand  «  clerc  » 
de  Lille,  que  ses  admirateurs  jugeaient,  tout  comme  Virgile, 
nullius  disciplinac  expers  ~  ?  M.  Hauréau,  qui  a  seul  touché,  et 

1.  Cf.  Hauréau,  Not.  sur  un  ms.  de  la  reine  Christine,  etc.,  in  Notic.  et 
Extr.  des  mss.,  t.  XXIX,  2e  p.,  p.  292  et  suiv.  Dans  ce  mémoire  l'incomparable 
connaisseur  de  la  littérature  latine  du  moyen  âge  a  démontré  combien  à 
tort  M.  W.  MûLDENEit,  Z>/(?  zehn  Gedichte  des  Wallher  von  Lille  genannt  von 
Chàtillon,  Hannover,  18o9,  attribuait  au  poète  de  Lille  les  dix  pièces  du 
ms.  lat.  324'j  (anc.  8.359)  de  la  Nationale  de  Paris,  VApocalypsis  Goliae  y 
comprise,  qui  appartiennent  à  plusieurs  auteurs  et  ont  été  écrites  en  temps 
divers.  Cf.  Romania,  IX,  466. 

2.  C'est,  comme  on  le  sait  bien,  le  mot  de  Macrobe  (Comm.  in  Somn. 
Scip.  I,  VI,  44).  Un  admirateur  de  Gautier  n'a  pas  hésité  à  écrire  sur  son 
compte  : 

Quidquid  gentiles  potuerunt  scire  poetae, 
Totum  Galtero  gratia  summa  dédit. 

Cette  opinion  était  encore  partagée  au  xiv»  siècle  par  les  savants 
d'Italie;  et  Pieraccio  Tedaldidans  le  sonnet  où  il  exprime  ses  regrets  pour 


266 


FRANÇOIS    NOVATI 


en  passant,  à  la  question,  croit  qu'il  en  est  ainsi  ^  ;  nous  sommes 
au  contraire  d'un  avis  différent.  Le  regretté  savant,  pour  justifier 
son  incrédulité,  raisonne  de  la  façon  suivante  :  Personne  n"a  parlé 
jamais  de  ce  livre,  si  ce  nest  le  copiste  du  manuscrit  parisien  : 
donc  le  copiste  s'est  trompé  et  ne  dit  rien  qui  vaille.  Ces  objec- 
tions auraient  de  la  valeur,  si  la  vie  et  les  ouvrages  de  Gautier 
avaient  été  au  moyen  âge,  voire  même  plus  tard,  l'objet  de 
recherches  consciencieuses  ;  mais  il  n'en  est  rien.  Des  notices  assez 
vagues,  des  anecdotes  fort  sujettes  à  caution,  recueillies  par  les 
grammairiens  qui  ont  glosé  avec  plus  de  zèle  que  de  discernement 
VAlexandréide;  voilà  tout  ce  que  le  moyen  âge  nous  a  transmis 
sur  le   poète  de  Lille  -  ;  voilà  ce  qu'ont  répété  jusqu'ici  presque 

la  mort  du  Dante,  dit  que  sa  science  surpassait  même  celle  de    Gautier  : 

fu  piû  copioso  in  iscienza 
Che  Catone,  Donato  o  ver  Gualtieri. 

V.  RimecIiP.  Tedaldi,  Florence,  1885,  sonn.  XVllI,  p.  51.  Et  cf.  ma  note 
dans  Le  Moyen  Age,  IV,  1891,  p.  185. 

1.  Cf.  Xoiic.  et  Extr.  de  quelques  inss.  de  la  Bihl.  Nat.,  Paris,  1892,  t.  IV, 
p.  306  suiv.  Après  avoir  donné  une  description  assez  sommaire  du  ms.  Iat.l5, 
135,  voilà  tout  ce  qu'il  dit  sur  le  sujet  qui  nous  intéresse  :«  Au  même  feuillet  : 
Georgicorum  Galteri  de  Caslellione.  Ce  titre  est-il  exact"?  Aucun  bibliographe, 
ancien  ou  moderne,  ne  donne  des  Géorgiques  à  Gautier  de  Châtillon,  et 
vainement  nous  avons  recherché  quelque  manuscrit  de  ce  poème,  avec  ou 
sans  son  nom.  Les  vers  que  nous  en  avons  ici  sont  donc  peut-être  les  seuls 
qui  subsistent.  C'est  pourquoi  nous  allons  en  transcrire  quelques-uns,  les 
meilleurs.  [Il  transcrit,  en  effet,  ici  les  vers  22-2.3,  43,  60,  70,  74,  75  de 
notre  Appendice],  Ces  vers,  quoique  les  meilleurs  de  l'extrait,  ne  rappellent 
aucunement  ceux  de  VAlexandréide.  Mais  sont-ils  vraiment  de  Gautier? 
Nous  en  doutons.  Pour  parler  sans  détour  ni  réserve,  nous  croyons  que  le 
copiste  s'est  trompé,  et  que  Gautier  n'est  pour  rien  dans  ces  Géorgiques 
dont  [lersonne  n'a  parlé  si  ce  n'est  lui.  » 

2.  Au  milieu  de  ce  fatras  on  peut  glaner  toutefois  des  renseignements  fort 
utiles;  tels  ceux  communiqués  par  M.  Thurot  à  la  Revue  critique,  1870, 
p.  123  :  cf.  Hauréai;  in  Not.  et  Extr.  t.  XXIX,  p.  295  suiv.  Il  faudrait  exa- 
miner avec  attention  tous  les  commentaires,  dont  VAlexandréide  a  été 
l'objet;  mais  ce  serait  un  rude  travail  à  faire,  car  les  mss.  du  poème,  qu'on 
lisait,  comme  tout  le  monde  sait,  dans  les  écoles,  sont  très  nombreux  et 
presque  tous  présentent  des  notes  et  des  éclaircissements.  «  Des  dix-neuf 
exemplaires  qu'a  de  ce  poème  la  Bibliothèque  Nationale,  il  n'en  est  pas 
un  qui  ne  soit  plus  ou  moins  rempli  de  ces  notes,  ou  marginales  ou  interli- 
néaires »  ;  écrivait  Legrand  d'Aussy  dans  sa  notice  sur  VAlexandréide 
{Not.  et  Extr.  des  inss.  t.  V,  p.  104).  Un  spécimen  très  remarquable  de 
ces  mss.  glosés,  a  été  donné  par  M.    P.  Meyer  dans   les  Héliogravures  de 


UN    POÈME    INCONNU    DE    GAUTIER    DR    CHATILLON  267 

tous  les  savants  qui  se  sont  occupés  de  lui  '.  Il  n'est  donc  pas 
très  étonnant  qu'on  ait  oublié  bien  vite  que  Gautier  de  Chàtillon 
n'avait  pas  borné  son  ambition  à  rivaliser  avec  Virg'ile  dans  la 
composition  d'un  poème  épique,  mais  s'était  efforcé  aussi  de  se 
rapprocher  de  lui  en  écrivant  des  Géorgiqiies.  Pour  être  sûrs  que 
le  copiste  s  est  trompé,  il  faudrait  donc  d'abord  étudier  la  ques- 
tion de  tous  les  côtés.  C'est  ce  que  M.  Hauréau,  contre  son  habi- 
tude,   n'a  pas  fait,  et   ce  que  nous  allons    tâcher  de  faire. 

Bien  avant  que  M.  Hauréau  publiât  le  tome  quatrième  des 
Notices  et  Extraits  de  quelques  mss.  latins  de  la  Bibliothèque  natio- 
nale de  Paris,  j'aA'ais  étudié  avec  beaucoup  d'intérêt  le  n°  15,  ioo 
du  fonds  latin  ~,  qui  contient  un  florilège  très  riche  de  poèmes  de 
l'antiquité  et  du  moyen  âge,  compilé,  si  je  ne  me  trompe,  par 
un  clerc  Orléanais  dans  la  première  moitié  du  xiii^  siècle  ^.  Ce 
recueil,  qui  a  été  composé,  sans  doute,  à  l'aide  d'une  anthologie 
préexistante  et  probablement  très  ancienne  ^,  est  tombé,  aujour- 

V Ecole  des  Chartes,  1896,  n.  397.  (On  y  trouvera  reproduit  le  feuillet  67  a 
duras.  Nouv.  acq.  lat.  594, écrit  en  1293  par  un  clerc  nommé  Jean  de  Luzé). 

1 .  Leur  nombre  est  assez  restreint.  Après  le  mémoire  de  Legrand 
d'Aussy  déjà  cité,  Daunou  publia  une  bonne  notice  de  Gautier  dans  Yllist. 
littér.  de  la  France,  t.  XV,  p.  lOOsuiv.,  en  utilisant  les  données  biogra- 
phiques d'une  glose  de  VAlexandréide,  qui  se  trouve  dans  le  manuscrit  lat. 
4oi)0.  De  nos  jours,  après  M.  W.  A.  F.  Muldener,  De  vita  Phil.  Gualteri 
de  Insulis,  dicti  de  Castellione,  Gôttingen,  18o4,  ont  traité  du  poète  : 
M.  Léon  Bellanger,  De  Gualtern  ah  Insulis  diclo  de  Castellione,  Angers  1877, 
et  R.  Peiper,  ^Valther  von  Chàtillon,  Breslau,  1869.  Il  faut  encore  citer 
une  dissertation  de  M.  J.  Ivancic,  Wie  hat  Wallher  von  Castillione  Vergil 
nachgeahnit  ?,  Mitterburg,  1878;  et  une  petite  note  publiée  dans  la  Roma- 
nia,  XVIII,  1889,  283  suiv.,  par  l'auteur  de  ce  travail. 

2.  Au  printemps  de  l'année  1889. 

3.  Sur  le  dernier  feuillet  du  ms.  (139  a),  parmi  des  nombreux  griffonnages 
des  ex-libris  efTacés,  etc.,  on  peut  lire  encore  cette  note  :  Henric  Francisci 

Aurelian.  vendidil  h Henricus  Vlid'  de ceretomago émit .  Les  deux  lettres 

initiales  de  ce  nom  ceretomago  ont  été  effacées.  Je  reste  donc  incertain  sur 
la  lecture  du  mot.  Toutefois  il  n'y  a  pas  moyen  de  penser  à  Rotomago.  La 
note  a  été  écrite  évidemment  au  xiv«  siècle.  Bien  peu  de  temps  après,  le 
ms.  entrait  dans  la  librairie  de  l'abbaye  de  Saint- Victor  à  Paris,  dont  on 
voit  les  armoiries  sur  le  feuillet  2  b  avec  la  double  inscription  en  rouge  du 
xv^  siècle,  qu'on  trouve  dans  tous  les  mss.  victorins  :  Ihs.  M"^.  S.  Victor. 
S.Augustinus.  Cf.  aussi  f.  2  a,  139  a. 

4.  Dans  les  feuillets  arrachés  au  ms.  parisien  (voy.  la  note  suiv.)  on 
lisait  autrefois  non  seulement  des  extraits  des  Odes  d'Horace,  dont  le  bas 
moyen  âge  a  presque  ignoré  l'existence,  mais  aussi,  fait  bien  plus  remar- 
quable, des   Élégies  de   Properce,  dont  le   recueil  a  été  jusqu'à    la  fin  du 


268  FRANÇOIS    NOVATI 

d'hui,  dans  l'état  le  plus  piteux  ;  car  trois  au  moins  parmi  les 
cahiers  qui  le  formaient,  ont  disparu  à  une  époque  fort  reculée 
du  reste,  en  emportant  avec  eux  une  notable  portion  des  flores 
metrici  cueillis  par  l'auteur  dans  les  jardins  de  la  littéra- 
ture ancienne  et  médiévale  '.  Le  malheur  toutefois,  à  tout 
prendre,  n'est  pas  irréparable,  la  plus  grande  partie  des  ouvragées 
utilisés  par  le  compilateur  nous  étant  bien  connue.  D'ailleurs  la 
table  dvi  manuscrit,  dressée  lorsque  celui-ci  était  encore  entier, 
suffit  à  elle  seule  à  nous  renseigner  sur  les  parties  du  recueil 
qui  n'existent  plus  2. 

Nous  trouvons  donc  ici  les  grands  poètes  de  Tàge  d'or  frater- 

xiv^  siècle  presque  introuvable  (cf.  De  Nolhac,  Pétrarque  et  l'humanisine, 
Paris,  1892.  p.  145),  tandis  que  les  pièces  de  Tibulle  avaient  été  l'objet  d'ex- 
traits divers  et  assez  étendus.  On  peut  donc  avancer  la  conjecture  que  le 
noyau  du  Florilège  parisien  remonte  très  haut  :  peut-être  à  Tâge  carolin- 
gien. 

i.  Le  ms.  avait  dans  l'origine  176  feuillets,  distribués  en  cahiers  de  cinq 
à  sept  feuillets  chacun,  numérotés  progressivement.  Il  est  donc  bien  facile 
de  constater  qu'après  le  feuillet  27  a,  dix  feuillets  formant  le  troisième 
cahier  sont  tombés,  et  après  le  feuillet  99  b  ancien  (110  b)  ont  disparu 
les  cahiers  dizième  et  onzième  (c'est-à-dire  27  feuillets).  De  cette  façon  le 
ms.  n'a  plus  que  139  feuillets,  37  ayant  disparu. 

2.  Quoique  M.  Hauréau  dans  l'ouvrage  déjà  cité  ait  donné  une  ana- 
lyse assez  précise  du  contenu  de  notre  ms.,  il  ne  sera  peut-être  pas  désa- 
gréable aux  lecteurs  de  trouver  ici  l'ancienne  table  dressée  par  le  compila- 
teur même,  telle  qu'on  la  trouve  au  premier  feuillet.  Les  noms  précédés 
d'un  astérisque  sont  ceux  des  auteurs  dont  les  extraits  manquent,  à 
cause  de  la  mutilation  du  ms.  : 

Flores  Catonis  primum  — Auiani  ueteris  —  Auiani  noui  —  Maximiani  — 
Claudiani  —  Stacii  —  Pamphili  —  Esopi —  Thobie  —  Marcialis  —  *Pru- 
dentii  — 'Tibulli  —  "Horestis  —  'Boethii  Eulefhici  (sic)  —  'Anthiclaudiani  — 
*Architreni  —  'Homeri  —  *Seduln  —  "Propertii  —  "Artis  mefrice  —  Yliados 
frigii  dareiis  —  Gethe  — Comédie  de  Aida  — Bernard!  Siluestrisloci  descrip- 
piio  —  Mathei  Vindocinensis  loci  descriptio  —  Georgicorum  Galteri — Ma- 
thei  de  amore  proteruo  —  Mathei  de  Fortuna-[ Hildeherti]  — Mathei  tempnrum 
descriptio — Mathei  cornmendatiopape —  Commendatio  militis  —  Commendatio 
sapienlis  —  Vituperiuin  stiilti  —  Commendatio  matrone  —  Commendatio 
pulcre  mulieris — Ouidii  Epistolarum  —  Ouidii  de  arte —  Ouidii  de remediis  — 
Ouidii  sine  titulo  —  Ouidii  de  fastis  —  Ouidii  magni  —  Ouidii  de  tristibus  — 
Ouidii  deponto  —  Ouidii  de  medicamine  faciei  —  "Oudii  de  nuce  —  *Ouidii 
de  uetula  —  *Ouidii  de  pulice  et  sompnio —  "Ouidi  in  yhin —  *  Virgilius 
in  buccolicis  —  *  Virgilius  in  georgicis  —  *  Virgilius  enegdos  —  "Oratii  in 
poetria  —  'Orafius  in  lihro  sermonum  —  *  Epistolarum  Oratii  —  *Odarum 
Oratii  —  "Juuenalis  —  *Persii  —  Lucani  —  Alexandri  [Gualterus]  —  De 
puero  non  preferendo  puelle  —  Versus  Troie  —  Cathonis  secundi  —  Con- 
temptus  mundi  —  Extractiones proverbiorum. 


UN   POÈME    INCONNU    DE    GAUTIER    DE    CHATILLON  26H 

nisant  non  seulement  avec  les  écrivains  de  la  décadence,  mais 
avec  les  nombreux  versificateurs  du  moven  âg-e.  Les  voilà  tous, 
pêle-mêle,  les  adores^  comme  on  avait  l'habitude  de  les  appeler. 
Grands  et  petits,  célèbres  et  obscurs,  peu  importe  !  le  moyen  âge 
les  chérissait  tous;  même  il  avait  quelquefois  des  préférences  mar- 
quées pour  les  plus  humbles,  car  il  trouvait  dans  les  vers  éclopés 
et  sonnant  faux  des  clercs  d'Orléans  ou  de  Tours,  ses  idées  à  lui, 
et  puisait  dans  leurs  ouvrages  modestes  et  pieux  des  enseigne- 
ments, des  conseils,  des  mores,  que  les  maîtres  de  l'antiquité 
païenne  étaient  bien  incapables,  à  coup  sûr,  de  lui  fournir.  Les 
voilà  donc  tous,  aux  côtés  de  Virgile,  d'Horace,  d'Ovide,  de 
Properce,  de  Tibulle,  de  Lucain^  de  Juvénal,  de  Perse,  de 
Martial,  de  Claudien,  le  u  sage  »  Caton  ouvrant  la  marche, 
Avien,  Maximien,  Sédule,  Boèce,  les  auteurs  anonymes  de  ces 
mauvaises  pièces  tant  goûtées  par  nos  aïeux,  YlUas  latine, 
Y Aesopus,  la  Horesiias,  les  Versus  Troiae,  le  Coniemptusmundi. 
Naturellement,  la  pléiade  française  du  xii^  et  du  xiu^  siècle  y  brille 
de  tout  son  éclat  :  voici  Hildebert  de  Lavardin,  Alain  de  Lille, 
Bernard  Silvestre,  Vital  de  Blois,  le  poète  de  Pamphylus  :  voici 
surtout,  à  la  place  d'honneur,  Mathieu  de  Vendôme,  avec  ses 
poèmes  si  curieusement  travaillés,  ses  épîtres  fantasques,  ses 
invectives  boursouflées  et  grossières,  toutes  émaillées  de  coq-à- 
Fàne  et  de  calembours.  Comment  aurait-on  pu  oublier,  lorsqu'on 
moissonnait  si  largement  dans  le  champ  de  1  art  contemporain, 
Gautier  de  Lille  ?  L'écolâtre  de  Ghâtillon  avait  sa  place  toute 
marquée  dans  notre  recueil  :  il  y  paraît  même  deux  fois  pour 
une,  car  après  avoir  donné  des  extraits  assez  considérables  de 
V  Alex  and  réide ,  le  compilateur  en  ajoute  d'autres  tirés  des  Géor- 
giques. 

Le  titre  Georgicorum  Galteri  de  Castellione  (suppléez  Flores) 
s'étale  en  tète  de  trois  feuillets  41  b-43  b  du  manuscrit  parisien, 
qui  comprennent  cent  seize  vers,  après  lesquels  commencent  des 
extraits  dune  pièce  de  Mathieu  de  Vendôme  :  De  amore  protervo. 
Ces  fragments  de  l'ouvrage  perdu  du  chanoine  d'Amiens  seraient 
donc,  en  somme,  assez  considérables,  si  on  pouvait  croire, 
avec  M.  Hauréau,  que  tous  découlent  d'une  même  source. 
Malheureusement  rien  n'est  plus  douteux.  Parmi  les  hexamètres 
qui  paraissent  bien  frappés  au  coin  du  poète  qui  a  chanté  les 


270  FRANÇOIS    NOVATl 

exploits  d'Alexandre  le  Grand,  nous  voyons  se  faufiler  des  vers 
rvthmiques,  des  léonins  même,  à  l'allure  sautillante,  tout  à  fait 
dans  le  goût  de  Bernard  de  Morlas  et  des  chétifs  rimailleurs 
qui  ont  éparpillé  par  le  monde  une  si  étonnante  quantité  de  ver- 
sus magistrales.  Or  il  n'y  a  apparence  aucune  de  vérité  dans  la 
conjecture  que  Gautier,  poète  impeccable  s'il  en  fut,  ait  intro- 
duit dans  un  de  ses  poèmes  des  bigarrures  aussi  regrettables  '. 
11  faut  conclure  que  dans  l'ancien  exemplaire  du  Florilège,  dont  on 
a  tiré  le  manuscrit  parisien,  des  lecteurs,  désireux  d'enrichir  à  tout 
prix  le  recueil  de  «  fleurs  »  nouvelles,  avaient  ajouté  dans  les 
marges  des  feuillets  correspondants  à  ceux  qui  contiennent  dans 
le  manuscrit,  tel  que  nous  le  voyons,  les  excerpf a  des  Géorgiques, 
nombre  de  vers  sentencieux,  extraits  de  sources  fort  différentes, 
qu'un  copiste  plus  zélé  que  sensé  a  ensuite  introduits  dans  le 
texte  même.  De  cette  façon,  au  milieu  des  hexamètres  de 
l'écrivain  fameux  se  sont  glissés  les  vers  mal  tournés  d  écolâtres 
inconnus  ^. 

Démêler  cette  fusée,  cela  n'est  pas  une  petite  affaire.  On  a  bien 
vite  fait,  à  la  vérité,  d'écarter  les  vers  rythmiques  (une  trentaine 
au  plus  3)  ;  mais  qui  pourrait  prendre  à  la  tâche,  lorsqu'on  aborde 
les  vers  métriques,  de  séparer  ce  qui  appartient  à  Gautier  de 
ce  qui  n'a  jamais  été  écrit  par  lui?  Voudra-t-on  appliquer  des  prin- 
cipes artistiques?  C'est  plus  facile  à  dire  qu'à  faire;  car  au  fond, 
il  n'y  a  pas  de  ressemblances  frappantes  entre  les  vers  des  Géor- 
giqueset  ceux  de  1'  Alexandréide  ^.  Contentons-nous  donc  d'étudier 

1.  Il  est  très  extraordinaire  que  M.  Hauréau,  Not.  et  Extr.,  t.  IV,  p.  306, 
voulant  donner  un  échantillon  des  »  meilleurs  »  parmi  les  vers  attribués  à 
Gautier  par  notre  recueil,  ait  choisi  des  léonins  (22-23,  60),  qui  sont,  bien 
sûr,  des  versus  proverbiales  : 

Spina  parit  florem,  flama  petra  dura  nitorem, 
Mel  calamo  rapitur,  iaspisque  luto  reperitur. 
Si  manus  est  parca,  cur  marchas  continet  archa? 

Qu'en  dirait-il,  grands  Dieux,  ce  pauvre  Gautier,  s'il  pouvait  le  connaître, 
du  choix  de  M.  Hauréau? 

2.  Il  suffit  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  toutes  les  additions  dont  sont  char- 
gée à  présent  les  marges  du  recueil,  pour  comprendre  combien  cette  sup- 
position se  rapproche  de  la  vérité. 

3.  Ils  seront  im^^rimés  dans  V Appendice  en  italique. 

4.  M.  Hauréau  a  observé  la  même  chose;  mais  il  faut  se  souvenir  que 
presque  tous  les  vers  des   Géorgiques   contiennent  des  sentences  et  que 


UN  POÈME  INCONNU  DE  GAUTIER  DE  CHATILLON        271 

le  contenu  des  vers  mêmes.  Mais  nous  voilà  tout  de  suite  en 
présence  d'un  obstacle  nouveau. 

Le  compilateur  du  Florilège,  malheureusement  pour  nous,  a 
achevé  avec  trop  de  conscience  sa  tâche  :  il  n'a  choisi  dans  le 
poème  de  Gautier  que  des  aphorismes,  des  sentences  bien 
graves,  quelquefois  même  banales  à  force  de  gravité.  Et  de  cette 
manière,  quoiqu'il  ait  sauvé  de  la  destruction  une  centaine  de 
vers  des  Géorgiques,  il  en  a  conservé  bien  peu  qui  puissent  nous 
aider  à  connaître  l'ouvrage  en  lui-même,  son  sujet,  ses  propor- 
tions. Chose  très  regrettable  ;  car,  enfin,  l'apparition  d'un  poème 
sur  la  vie  rustique  à  la  fin  du  xii'^  siècle,  c'est  un  événement 
fort  intéressant,  à  notre  avis. 

Ni  en  France,  en  effet,  ni  ailleurs  on  ne  nourrissait  en  ce  temps- 
là  aucune  tendresse  pour  l'agriculture.  Qu'ils  étaient  loin  les  jours 
dans  lesquels  les  poètes  de  l'âge  carolingien  avaient  aimé  parer 
de  rustiques  atours  leurs  protecteurs  !  A  la  campagne  les  clercs 
français  ne  rencontraient  guère  des  Tityres  et  des  Mélybées;  ils 
n'y  voyaient  que  ces  «  animaux  noirs  »,  dont  parlera  encore 
Labruyère,  les  a  vilains  »,  nuisible  engeance,  objet  de  mépris 
et  de  moquerie  pour  tout  le  monde.  Le  moyen  âge  dans  son 
horreur  pour  le  a  vilain  »,  a  enveloppé  aussi  la  terre  et  sa  cul- 
ture :  il  n'a  jamais  montré  aucun  intérêt  pour  les  ouvrages  qui 
se  rapportent  à  la  vie  des  champs  ;  les  vieux  auteurs  romains 
eux-mêmes  ont  été  alors  presque  oubliés.  11  faut  venir  jusqu'à 
la  fin  du  XIII''  siècle  pour  rencontrer  des  poètes  qui  ne  jugent 
pas  inconvenant  à  leur  dignité  d'écrire  des  pièces  où  l'on 
s'adresse  aux  vilains  dans  un  autre  but  que  celui  de  les  prêcher 
ou  de  les  honnir. 

Je  ne  crois  donc  pas  du  tout,  tant  s'en  faut,  que  le  dessein  de 
composer  un  poème  sur  les  travaux  des  champs  ait  été  inspiré  à 
Gautier  par  des  goûts  champêtres  que  personne  de  son  âge  ne 
partageait.  Il  y  a  là,  ou  je  me  trompe  fort,  des  motifs  tout  à  fait 
littéraires  et  personnels.  Le  protégé  de  Guillaume  P"",  le  vénérable 
évêque  de  Reims,  a  été  harcelé  toute  sa  vie  par  l'ambition  d'être 


dans  V Alexandréide  il  n'y  en  a  presque  pas.  Toutefois  bien  des  vers  de  notre 
recueil  rappellent  le  langage  pompeux  et  ovidien,  pour  ainsi  dire,  du  chan- 
teur  d'Alexandre  ! 


272  FRANÇOIS    .NOVATI 

envisagé  comme  Témule  de  Virgile.  Ses  admirateurs  n'avaient- 
ils  pas  paraphrasé  à  son  usage,  lorsqu'on  attendait  la  publication 
de  YAlexandréide,  un  vers  fameux  de  Properce  : 

Nescio  quid  malus  nascitur  Aeneide  ? 

Et  quoiqu'il  eût  été  appelé  par  Alain,  son  rival  le  plus 
redouté.  M^evius  •,  n"avait-il  pas  préparé  son  épitaphe,  en  calquant 
le  distique  bien  connu  du  poète  de  Mantoue  ? 

Insula  me  genuit,  rapuit  Caslellio  nomen  ; 
Perstrepuit  modulis  Gallia  tota  mais. 

Un  homme,  qui  était  dans  ces  dispositions  d'esprit,  devait 
donc  accueillir  avec  empressement  le  projet  de  faire  suivre  au 
poème  épique,  qui  lui  avait  donné  la  gloire,  un  poème  didasca- 
lique.  Lui  aussi  aurait,  après  cela,  eu  le  droit  de  dire  :  Cecini 
pascua.  rura,  duces. 

En  voilà  bien  assez,  il  me  semble,  pour  conclure  que  lattribu- 
tidïidu  manuscrit  parisien  est  très  acceptable.  On  pourrait  toutefois 
demander  encore  :  Comment  se  fait-il  qu'un  poème  considérable, 
écrit  par  un  auteur  qui  a  joui  dune  renommée  extraordinaire  au 
xii^  siècle,  soit  tombé  dans  un  oubli  si  complet,  qu'aucun  biblio- 
graphe ancien  ne  le  mentionne,  aucun  manuscrit  ne  le  conserve  ?A 
cela  il  y  a  une  réponse  toute  prête.  Gautier  a  été  enlevé,  sinon  à  la 
fleur  de  son  âge,  du  moins  en  pleine  vigueur  d'esprit,  aux  études, 
à  la  poésie,  par  une  maladie  affreuse,  la  lèpre,  qui  le  força  à 
s'ensevelir  tout  vivant  au  fond  d'une  "  meselerie  '-.  »  Peut-être, 
lorsqu'il  fut  frappé  par  ce  fléau  épouvantable,  les  Géorgiques 
étaient  encore  sur  le  métier;  demeurées  inachevées,  elles  restèrent 
inconnues  à  la  plus  grande  partie  des  admirateurs  de  Gautier  ; 
personne  n'en  prit  que  par  exception  des  copies,  et,  une  fois 
l'original  disparu,    l'ouvrage  entier  sombra. 

Est-il  impossible  maintenant  de  tirer  des  vers  qui  nous  sont 
restés,  des  renseignements  sur  le  poème,  sa  conduite,  ses  par- 
ties? Voici  le  peu  que  nous  avons  à  dire  à  ce  sujet. 

1.  Cf.  Hisl.  littér.  de  la  Fr.,  XV.  H  9. 

2.  Cf.  Romania  t.  XVIII,  p.  284. 


UN     POÈME    l.NCOM     DE    GAUTIEU    DE    CHATILLON  273 

Les  extraits  des  Georgica  Galteri  sont  précédés,  dans  le  Florilèg^e 
parisien,  parle  premier  vers  de  lépig-ramme  que  le  poète  avait  com- 
posé en  son  nom.  On  peut  sans  hésiter  (il  nous  semble)  déduire  de 
cela  que  cet  épig-ramme  avait  sa  place  à  la  tête  des  Géorgiqaes, 
dans  l'exemplaire  utilisé  par  le  rédacteur  de  l'anthologie  ;  tout 
comme  dans  les  manuscrits  des  ouvrages  de  Virg-ile  on  trouve  bien 
des  fois,  en  iêie  de  V Enéide^  l'épigramme  Mantiia  me  genuit  ou  les 
vers  fort  connus  Ille  ego  qui.  Les  vers  2  et  3  dérivent  évidemment 
de  l'invocation  du  poème,  car  l'auteur  y  supplie  le  Christ,  qu'il 
appelle  «  le  plus  grand  des  laboureurs  »  [praecelsus  colonus),  à 
favoriser  le  laboureur  qui  met  toute  sa  confiance  en  lui,  et  s'ex- 
cuse, peut-être,  d'écrire  des  choses  vulgaires,  en  faisant  remar- 
quer que  c'est  au  vulgaire  qu'il  s'adresse.  Les  vers  4,5-6, 
semblent  indiquer  que  toutefois  il  ne  voulait  pas  dévoiler  ses 
secrets  à  des  auditeurs  qui  n'étaient  pas  dignes  de  les  connaître. 
Avec  les  vers  7,  8,  9,  nous  sommes  transportés  déjà  in  médias 
res  :  on  y  traite  de  la  nature  des  terrains  et  des  semailles.  Est-ce 
métaphoriquement  que,  au  vers  13,  on  parle  de  la  charrue?  Quoi 
qu'il  en  soit,  le  vers  suivant  présente  des  mots  adressés  par  un 
laboureur  à  ses  bœufs...  Malheureusement  le  fil  très  mince,  que 
nous  avons  eu  jusqu'ici  entre  les  doigts,  se  brise  tout  à  coup... 
Il  y  a  bien  encore  par-ci  par-là  des  fragments,  où  il  est  question 
de  grains  (v.  33),  de  fruits  (v.  47),  des  boissons  (v.  72),  d'ob- 
servations météorologiques  (v.  80),  de  réflexions  sur  la  pauvreté 
heureuse  (v.  59)  et  les  devoirs  des  pâtres  vis-à-vis  de  leurs 
troupeaux  (v,  83-84).  Mais  tout  cela  est  fort  décousu  et  ne 
mène  à  rien! 

Les  débris  des  Géorgiques  de  Gautier  peuvent  donc  être  com- 
parés à  ces  cailloux  multicolores  qu'on  trouve  bien  des  fois  dans 
les-  décombres  des  anciens  édifices.  Ces  petites  pierres,  réguliè- 
ment  taillées,  ont  servi  autrefois  aux  maîtres  mosaïstes  pour  for- 
mer des  entrelacs  capricieux  et  charmants,  devenus  méconnais- 
sables. Les  archéologues  recueillent  tout  de  même  ces  pauvres 
restes  éparpillés.  Pourquoi  n'aurions-nous  fait  tout  autant,  nous, 
les  archéologues  de  la  littérature,  pour  ces  fragments  d'un 
ouvrage  du  plus  grand  poète  français  du  xii''  siècle? 

François  Xovati. 
Mélanges  Paul  Fuhre.  18 


274  FRANÇOIS    NOVATI 

APPENDICE. 

GEORGICORUM    GALTERI    DE    CASTELLIONE. 

[Bibl.  nat.,  lat.  15,  155,  c.  41b-43  b] 

Insula  me  g"enuit,  rapuit  Gastellio  nomen. 

C.  42  A.  Qui  uulgo  loquitur  uulgaria    dicat. 

Ghriste,  tuo  faueas,  precelse  colone,  colono. 

Nam  secretorum  maiestas  uilet  iniquis. 

5     Immundis  si  quis  porcis  sécréta  reuelet 
Semen  harenosa  périt  in  tellure. 

Naturamque  modumque  nota  non  omnia  terre  : 
Producunt  omnes  :  hec  i'ortia  seniina  querit. 

Nam  uariis  uarius  quoque  congruit  usus. 

10     Est  ager  incultus  culture  uoniere  dignus. 

inhonestum  uincat  honestum, 
Iniustum  iustum  superet,  céleste  scelestum. 

Est  stimulus  talis  tali  fabricandus  aratro. 

Ite  boues  leti  :  uestro  retroibo  labori. 

15     Ad  nauem  reclor,  ad  caula  pastor,  ad  artem 

Sutor,  ad  arma  sator,  aduertat  ad  horrea  messor. 

Omnia  uana  fluunt,  sunt  omnia  lubrica  uanis. 

Subiacet  inmundis  mundus. 

Ascendit  doctor  quando  Celestia  pandit. 


2.  Ms.  uulgalia. 

14.  Ms.  reboiho. 

15.  Cau/a  est  expliqué  en  interligne  :  ovile. 

16.  Ms.   tutor. 

18.  Ms.   inmundus. 


UiN    POÈME    INCONNU    DE    GALTIEK    DE    CIIATILLON  275 

nieliusque  in  mente  moratur 
20     Usus  quani  moles  uerborum  compositorum. 

Uerbiim  specletur  sed  non  persona  notetur. 

Spina  parit  florem^  flame  petra,  dura  nitoreni, 
Mel  calamo  rapitur^  iaspisque  luto  reperitur. 

Quod  non  maiori  claret  qiiandoque  niînori. 
25     Uilis  nobilitas  ortu  est. 

Uirtus  et  uicium  non  una  sede  morantur. 

Patrem  cum  nato   uidi  suspendia  passum  ; 
Exemplis  patrum  nati  quoque  furta  sequuntur; 
Matris  adulterii  mechatur  conscia  nata. 

C.  42  B.  30     Est  odium  nec  amor  uehemens  dilectio  prolis, 

Odit  enim  pueri  profectum  uerbere  parcens. 

Nil  prius  arescit  lacrima  durareque  nescil. 

Far  namque  ferax  telluri  feraci. 

Egregie  fatur  qui  caute  premeditatur. 

35     Mendici  casulas,  regum  mors  culmina  puisât. 

Posce  pelenda,  caueto  cauenda,  fugato  fuganda. 

Dulcia  uerba  timor  fingit  sed  plena  ueneno. 

Non  timeas  seruum  si  uis  non  seruus  haberi. 

Non  est  curandum  uiuas  ut  tempore  longo  ; 
40     Mortuus  est  pridem  qui  curât  uiuere  multum. 

Nascitur  a  limo  mentis  limosa  loquela. 

Plus  est  simplicitas  bona  quam  uerbosa  potestas. 

Propria  probra  loquens  mea  uel  tua  quando  tacebit? 

Pro  domino  seruus  semper  solet  esse  uerendus. 

45     Quod  fornax  auro  facit,  hoc  tribulatio  iusto. 

Est  puluis  mundanus  honor  qui  cecat  ocellos. 

33.  On  a  expliqué  en  interligne  ferax,  feraci  par  fertilis,  fertili. 
39.  Ms.  longue. 


276  FRANÇOIS    NOVATl 

Pomaque  de  duro  generantur  niollia  li<,'-ao. 
Sabbala  mentis  habe  :  ueiiies  ad  sabbata  uite. 
Imo  stare  loco  tutuni  est  elato  (?)  cliuo. 

30     Sola  superhia  se  super  omnia.  uult  reperiri  ; 

Est  ffeneralis,  sed  speciali's  querit  haheri  ; 

Ad  loca  puhlica  postulat  unica  helua  stare; 

Solaque  fortia,  sola  decentia  uult  superare; 

Dona  redarffuit,  inuida  diruit  inclita  facta  : 
53     Vult  ea  fallere  fidaque  perdere,  soluere pacta. 

Pulsam  post  iram  placitum  l'ers  munus  ad  aram. 

Fratri  quando  places  facis  ut  Dominum  prece places. 

Stercore  dehemus  pigrum  lapidare  houino. 

P^elix  paupertas  paruo  gratatur. 

C.  43  A.  60     Si  manus  est  parca,  cur  marchas  continet archa? 

Plus  caro  lasciuit  quo  plus  sine  pondère  uiuit. 

Plehi  fecunda  sunt  talia:  pams  et  unda. 

Indulge  studiis  quasi  morteni  non  hahiturus  ; 
Exutus  uiciis  uiuas  quasi  mox  moriturus. 
6â     Lectio  multorum  mater  solet  esse  honorum. 

Balantis  sub  pelle  lupus,  sub  termine  claua. 

Gracia  que  tribuit  ne  uendas  munera 

Pax  fluctus  cordis  sedat  mentemque  serenat, 
Estus  corporeos  tranquillat,  bella  refrénai. 

"0     Latitat  sub  milite  predo. 

Uigilem  uigilatio  saluât. 

Unda  tamen  post  forte  merum  potata  iuuabit. 

Pêne  est  patientia  portus. 

Est  liber  qui  non  peceato  subiacet  ulli. 


66.   Balantis  est  expliqué  en  interligne  par  :  ouis. 
69.  Ms.  transquillat. 


UN  POÈME  INCONNU  DE  GAUTIER  DF-:  CHATILLON        277 

■?â     Multotiens  latitat  sub  diilci  melle  uenenum. 

Pro  re  proque  loco  prudencia  se  uariabit. 

Uana  est  religio  quam  prudencia  condit. 

Ere  larem  quare  multo  sudaho  parare^. 

Lerto  mei  claustrum  lan's  ad  hoream  uel  ad austrum. 
80     Temperies  uotis  gades  imponit  auaris. 

Absque  plica  sit  simplicitas,  sit  uera,  modesta. 

Quodjnos  incipimus  celestis  compleat  actor. 

Nox  densatur  :  adest  lupus,  insidiatur  ouili  : 
Pastor  abest,  dormit  grex,  preda  predo  potitur. 

85     Sit  breue  quod  proferre  paras;  compendia  serues, 
Tedia  ne  parias,  ne  rugas  naribus  addas. 

Multi  mondanos  per  honores  fede  loquuntur  : 
Non  prodesse  petunt,  sed  eis  est  cura  preesse. 

Diuicie  uane  te  dicunt  esse  beatum, 
90     Te  fore  securum  promittunt  :  denique  fallunt. 

Sepe  ueneficium  solet  inler  dulcja  poni, 
Ut  lateat  iiicium  proximilate  boni, 

C.  43  b.  Arrident  census,  ut  plores;  surgit  aceruus, 

Ut  tu  mendiées  ;  res  ditant  te,  spoliant  te. 

95     Diuicie  tamquam  stériles  nascunlur  auene, 

Labuntur  leuiter,  que  sunt palee  quasi  uane. 

Qualis  es  in  mente  uerbum  depingit  in  ore. 

Lingua  loquax  spéculum  fît  mentis. 

Nubere  commodius  quam  flamma  fornicis  uri, 
100     Nam  quandoque  latent  dominum  manifesta  clienti. 


80.  Gades  est  expliqué  en  interligne  par  mefas. 

81.  Ms.  aubsque 
87.  Us.  fede. 


278  FRANÇOIS    NOVATI 

Quo  mag'is  indulges  seruo  magis  ocia  tractât. 

Scripta  legens  relegas,  quia  lecta  relecta  placebunt. 

Non  pudeat  magnos  a  paruis  discere  doctis. 

Inspiciunt  marcham,  sed  nolunt  cernere  Marchum. 

105     Est  multo  melius  clausis  orare  lahellis 

Quam  si  uoce  mera  uicium  tegat  aurea  pellis. 

Gorpore  si  dormis  surgat  uigilatio  mentis. 

Non  est  seruorum  iustum  punire  reatum, 
Imo  iustorum  rectumque  Deoque  paralum. 

105     Xon  damnare  reum  del^et  reus,  ut  latro  furem. 

0  magnum  regem,  de  quo  sunt  multa  relata. 

Vita  domo  breuiter  régnât,  mors  omnia  uastat. 

Ebrietas  est  absque  bria  fecunda  tumultu. 

Sufficit exigui  doctis  potatio  uini. 
115     Sitis  ebrietatem  fouelur. 

Nobilitas  luctus  persone  tempérât  undas. 

101.  Ms.  occia. 

H3.  bria  est  expliqué  en  interligne  par  rnensura. 


UN     POÈME     RYTHMIQUE 
ET     UNE    LETTRE 

D'ETIENNE     DE     TOURNAI 


Etienne  de  Tournai,  connu  surtout  par  ses  lettres  et  par  ses 
sermons,  eut  de  son  temps  la  réputation  d'un  habile  versifica- 
teur \  Lui-même,  en  deux  endroits  au  moins  de  sa  correspon- 
dance, parle  des  vers  qu'il  avait  composés  dans  sa  jeunesse  ~  ; 
cependant,  ce  qui  reste  de  ses  poésies  se  réduit  à  fort  peu  de 
chose  ;  quatre  pièces  seulement,  toutes  quatre  très  courtes,  ont 
été  jusqu'à  présent  imprimées  avec  ses  autres  œuvres  ^. 

Le  poème  rythmique  dont  on  trouvera  le  texte  plus  loin  est  la 
production  poétique  la  plus  considérable  de  beaucoup  que  nous 
connaissions  d'Etienne.  Elle  date  de  son  séjour  à  Bolog-ne,  où, 
comme  l'on  sait,  il  étudia  le  droit  sous  le  célèbre  Bulgaro  ^  ; 
c'est  donc  une  œuvre  de  jeunesse;  nous  aAons  là  évidemment  un 
de  ces  badinages  ipuerilia)  auxquels  il  fait  allusion  dans  une 
lettre  plusieurs  fois  citée  au  cardinal  Pierre,  évêque  de  Tuscu- 
lum  5. 

Le  texte  que  nous  imprimons  ci-après  de  ce  poème,  a  été  éta- 
bli d'après  deux  copies  anciennes,  conservées  l'une  à  Paris, 
l'autre  à  Rome. 


1.  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XV  (1820),  p.  385-587. 

2.  Lettres  d'Etienne  de  Tournai,  nouv.  édit.  par  l'abbé  Jules  Desilve, 
Valenciennes  et  Paris  (1893),  n°  L,  p.  64,  n"  CCLXXVII,  p.  349  ;  cf. 
n«  CCXC,  p.  363. 

3.  Migne,  Pa/ro/.  lat.,{.  CLXXXV,  col.  1231-1252,  et  CCXI,  col.  566-568; 
Lettres...,  édit.  Desilve,  p.   443-444. 

4.  Histoire  littéraire  de  la  France,  l.  c,  p.  326. — Lettres  d'Etienne  de 
Tournai,  édition  Desilve,  n°XLIV,  p.  37,  n«  LXXVIII,  p.  92-93,  n°  CXXXVI, 
p.  139,  et  la  note  à  cette  page. 

5.  Lettres  d'Etienne  de  Tournai,  édition  Desilve,  n°  L,  p.  64. 


280  L.     ALVRAY 

■  La  première  se  trouve,  sans  nom  d'auteur,  dans  le  précieux 
recueil  de  morceaux  de  prose  et  de  vers,  de  la  fin  du  xiii®  siècle, 
qui  forme  le  manuscrit  latin  11.867  de  la  Bibliothèque  nationale; 
elle  en  occupe  les  feuillets  104  v°.  col.  2-10o  r°,  col.  2  ;  cette 
copie  a  été  connue  de  M.  Hauréau.  qui  se  réservait  d'insérer  le 
poème  dans  un  recueil  de  textes  littéraires  qui  n'a  jamais  paru,  et 
de  M.  Karl  Hampe,  qui  en  a  cité  les  trois  premiers  mots  dans  un 
dépouillement  partiel  de  ce  manuscrit  11.867,  imprimé  il  y  a 
trois  ans  dans  le  Xeues  Archiv  '  ;  nous  la  désignerons  par  la 
lettre  P. 

L'autre  copie,  que  nous  appellerons  Y.  nous  est  fournie  par  le 
manuscrit  157  du  fonds  de  la  reine  Christine  de  Suède,  à  la 
Bibliothèque  du  Vatican,  exemplaire  encore  inutilisé  des  lettres 
d'Etienne  de  Tournai  %  bien  qu'il  ait  été  signalé  par  L.  Bethmann, 
dans  le  t.  XII  de  Y  Archiv  de  Pertz  •\ 

Cette  copie,  plus  ancienne  que  la  précédente,  otîre  cet  intérêt 
tout  particulier,  qu'elle  fournit  le  nom  de  l'auteur  ^;  en  effet,  sur 
le  feuillet  préliminaire  (A)  du  manuscrit,  aussitôt  après  le  titre 
général,  qui  est  : 

Incipiunt  epistole  magistri  Stephaai  Aurelianensis.  Tornacen- 
sis    episcopi, 


1.  Xeues  Archiv  der  Gesellschafl  fur  altère  deutsche  Geschichtskunde, 
t.  XXIII  (1898),  p.  638. 

2.  Il  n'a  pas  été  connu  de  l'abbé  Desilve.  dont  l'édition  constitue  néan- 
moins un  progrès  très  réel  sur  les  précédentes.  —  Ce  manuscrit  se  compose 
de  72  feuillets  de  parchemin  numérotés,  plus  un  feuillet  Ai  initial,  sur 
lequel  a  été  transcrit  notre  poème,  et,  à  la  fin,  3  feuillets  de  garde,  en  par- 
tie occupés  par  une  analyse  des  premières  lettres,  dune  écriture  un  peu 
plus  récente  que  le  reste.  Longues  lignes,  d'une  fine  écriture  de  la  pre- 
mière moitié  du  xiii^  siècle.  Ce  volume  mesure  165  centimètres  sur  123. 
Simple  reliure  en  parchemin;  anciens  numéros  1392,  1364,  349,  plus  la 
cote  V,  36,  sans  doute  celle  qui  avait  été  affectée  à  ce  manuscrit  dans  la 
collection  des  Petau.  Le  n°  1392  est  celui  sous  lequel  cet  exemplaire  est 
désigné  dans  Montfaucon,  Bihliotheca  hibliothecarum  manuscriptorum, 
t.  I,  p.  43,  col.  2. 

3.  Archiv  der  Gesellschafl ...,  t.  XII    1874  ,  p.  269. 

4.  La  présence  seule  de  cette  pièce  en  tête  d'un  exemplaire  des  lettres 
d'Etienne  de  Tournai  serait  déjà  un  argument  sérieux  en  faveur  de  l'attri- 
bution à  cet  auteur. 


UN    POÈME    RYTHMIQUE    d'ÉTIENNE    DE    TOURNAI  281 

vient    le  titre  particulier   du    poème,    titre     ainsi  libellé  : 

Qiioddam  fîgmentum  Bononie  ah  eo  metrice  composiium  et 
editum. 

Dans  l'un  et  dans  l'autre  de  ces  deux  manuscrits,  le  texte  du 
poème  a  été,  par  endroits,  assez  sensiblement  altéré.  Le  manus- 
crit de  Rome  présente,  outre  un  certain  nombre  de  leçons  fran- 
chement mauvaises,  plusieurs  lacunes,  soit  d'un  ou  de  plu- 
sieurs mots  dans  un  vers  (v.  6,  80,  92,  470),  soit  de  vers  entiers 
(v.  110  et  138-139).  Ces  lacunes  ne  se  rencontrent  heureuse- 
ment pas  dans  le  manuscrit  de  Paris,  qui  n'en  offre  pas  moins, 
principalement  dans  les  noms  propres  [Macthus  pour  Bacchus, 
Sillieus  pour  Silenus,  Planctus  pour  Plaufus),  des  leçons  extrê- 
mement fautives.  Mais  en  combinant  ces  deux  copies,  et  en  les 
corrigeant  l'une  par  l'autre,  nous  espérons  être  arrivé  à  dresser 
du  petit  poème  d'Etienne  de  Tournai  un  texte  à  peu  près  sûr. 

Le  sujet  n'en  est  pas  nettement  défini.  La  «  Vision  »  que  l'au- 
teur imagine  (v.  1  et  184),  n'est  pour  lui  que  l'occasion  de  trai- 
ter à  sa  manière  quelques-uns  des  lieux  communs  auxquels  on  se 
plaisait  tant  alors. 

Un  fils  est  né  à  Jupiter  et  à  Junon  (v.  5-8)  ;  le  ciel,  la  «  Cour 
céleste  »  est  dans  la  joie  (v.  9-10);  et  aussitôt,  convoquées 
par  un  héraut,  toutes  les  divinités  de  l'ancienne  mythologie 
classique  d'accourir  avec  leur  offrande  pour  le  nouveau-né 
(v.  11-14).  Tel  est  le  point  de  départ  des  développements  qui 
suivront. 

Tout  d'abord,  passe  devant  nos  yeux  un  cortège  qui  n'est  pas 
sans  grâce,  celui  des  dieux  et  des  déesses  de  l'Olympe;  les  pré- 
sents qu'ils  apportent  au  jeune  enfant  remplacent  ici  les  attributs 
traditionnels  (v.  13-64).  Les  demi-dieux  ou  demi-déesses, 
Grâces,  Satyres,  divinités  rustiques,  ferment  cette  première  partie 
du  cortège  (v.  65-72). 

Puis,  voici  une  divinité  moins  classique  :  c'est  l'Année  (v.  73), 
suivie  des  Saisons  (v.  74-76)  et  des.  Mois  (v.  77-80);  si  l'auteur 
les  fait  ainsi  intervenir,  ce  n'est,  comme  on  le  pense,  que  pour 
en  prendre  occasion  de  décrire,  après  tant  d'autres,  les  occupa- 
tions des  douze  Mois  de  l'année  (v.   81-96). 


282 


AUVRAY 


C'est  ensuite  un  nouveau  défilé,  d'un  caractère  plus  sévère  :  la 
Sagesse  paraît  (v.  97),  escortée  de  l'Eloquence  (v.  98-100  i  et  des 
Sept  Arts.  De  là  un  nouveau  développement,  tout  didactique,  qui 
se  prête  moins  aisément  aux  descriptions  faciles  et  élégantes,  et 
au  cours  duquel  le  jeune  dieu  du  début  semble  quelque  peu 
oublié. 

L'auteur  s'est  imposé  la  tâche  assez  vaine  de  décrire  tour  à 
tour,  dans  ses  vers,  le  Trivium  (v.  100),  avec  la  Grammaire 
(v.  101-112),  —  étroitement  unie  à  la  Poésie  (v.  113-124),  —la 
Logique  et  la  Dialectique  (v.  12o-132),  et  la  Rhétorique  (v.  133- 
144);  puis  le  Quadrivium  (v.  143),  avec  l'Arithmétique  (v.  146- 
lo2),  la  Musique  (v.  lo3-lo6),  la  Géométrie  (v.  137-160)  et 
l'Astronomie  (v.  161-168);  enfin  l'Ethique  (v.  169-172)  et  la 
Physique  (v.  173-176). 

Dans  les  deux  dernières  strophes,  dont  le  texte  semble  tronqué 
(v.  177-184),  l'auteur  se  ressouvient  enfin  de  la  Cour  céleste,  et 
explique  sommairement  pourquoi  le  Droit,  —  qu'il  étudiait  alors 
à  Bologne,  —  n'a  rien  à  y  faire;  finalement,  —  et  c'est  ici  seu- 
lement que  derrière  l'écrivain  peut  se  laisser  deviner  un  chrétien, 
—  il  souhaite  qu'à  ce  jeune  fils  de  Jupiter,  instruit  dans  toutes 
les  disciplines,  soit  révélée  la  parole  sacrée. 

Le  caractère  tout  profane  de  cette  pièce  n'a  rien  qui  doive  sur- 
prendre. On  sait  combien  la  poésie  latine  du  xii^  siècle,  qui  fut, 
en  un  sens,  un  siècle  d'humanisme,  est  imbue  et  pénétrée  de 
souvenirs  classiques  ;  ce  souci  d'imiter  les  anciens  se  trahit 
presque  à  chaque  vers  de  V Archithrenius  de  Jean  d'Auteville, 
de  V Anticlaudien  d'Alain  de  Lille,  du  Polycraticus  de  Jean  de 
Salisbury,  sans  parler  de  Y Alexandride  de  Gauthier  de  Châtil- 
lon.  Qu'Etienne  de  Tournai  partageât  le  goût  de  ses  contempo- 
rains pour  la  littérature  classique,  ses  lettres  et  ses  sermons  per- 
mettaient déjà  de  n'en  guère  douter  ;  les  citations  ou  réminis- 
cences d'Ovide  et  d'Horace  n  y  sont  pas  rares. 

Il  serait  difficile  de  déterminer  avec  précision  les  sources  aux- 
quelles Etienne  de  Tournai  a  puisé.  Les  sujets  qu'il  a  dévelop- 
pés dans  son  petit  poème  appartiennent  à  ce  fonds  commun  de 
thèmes  très  généraux,  sur  lesquels,  au  moyen  âge,  maîtres  et 
écoliers  exerçaient  leur  habileté,  leur  connaissance  du  métier  :  les 
occupations  des  douze  Mois  de  l'année  étaient  un  de    ces  thèmes, 


UN  poè:mp:  RYTn:\riQi'E  d'étienne  de  toi'Rnai  283 

et  cela  dès  l'époque  carolingienne  '  :  la  description,  des  Sept 
Arts  en  était  un  autre  -. 

Du  rythme  adopté  ici  par  Etienne  de  Tournai,  nous  ne  pour- 
rions rien  dire  qui  ne  soit  bien  connu.  Qu'il  suffise  de  rappeler 
que  sa  «  Vision  »  appartient  à  un  type  qui  fut  assez  à  la  mode, 
au  xii^  siècle  notamment  et  au  xm'',  dans  la  poésie  rythmique 
profane,  soit  élégiaque,  soit  satyrique  :  c'est  le  type  que  l'on 
retrouve,  —  pour  ne  citer  que  des  exemples  célèbres,  —  dans 
VAltercatio  Phillklis  et  Florae,  dans  la  Philomela,  dans  la 
satyre  de  Schismate  diioruin  paparum^  dans  la  satyre  de  Pierre 
de  La  Vigne  contre  le  Clergé. 

Au  point  de  vue  littéraire,  ce  petit  poème  du  futur  évêque  de 
Tournai  n'est  pas  tout  à  fait  sans  valeur.  Si  dans  la  dernière 
partie,  dont  la  matière  est  des  plus  ingrates,  il  y  a  bien  des 
lourdeurs  et  bien  des  vers  prosaïques,  il  s'en  trouve,  dans  la 
première,  d'une  heureuse  inspiration  et  de  vraiment  gra- 
cieux :  ceux,  par  exemple,  où  l'auteur  représente  Mars  agitant 
devant  le  petit  enfant  la  crinière  de  son  casque  ;  ou  bien  le  vieux 
Silène  aA^ançant  péniblement  sur  sa  monture  ;  ou  encore  Pluton, 
gagné  lui  aussi  par  la  joie  universelle,  et  devenu,  ce  jour  là, 
pour  ses  sujets  infernaux  un  tyran  moins  terrible.  —  Quoi  qu'il 
en  soit,  il  nous  a  paru  que  cette  petite  pièce  méritait  d'être 
publiée,  tant  à  cause  du  nom  de  l'auteur,  qu'en  raison  de  sa 
nature  même  :  le  nombre  des  poèmes  rythmiques  profanes  que 
le  moyen  âge  nous  a  laissés,  est  en  effet  trop  peu  considérable 
pour  qu'aucun  soit  négligé  ^. 

1.  Cf.  la  pièce  XI  des  Carmina  Salisburgensia,  dans  Poetae  latini  aevi  caro- 
lini,  édit.  Dûmmler  (Moniim.  Germ.  histor.),  t.  II,  p.  64b-646,  et  surtout  le 
poème  de  Wandalbert,  De  mensium  duodecim  nominihus,  signis,  culturis, 
IbiJ.,  p.  604  et  suivantes.  On  en  retrouverait  le  prototype  dans  Ausone.  — 
Sur  les  Saisons  et  les  Mois  dans  les  littératures  anciennes  et  du  moyen  âge, 
on  peut  consulter  l'Introduction  de  M.  L.  Biadene  à  son  édition  des  Carmina 
fie  Mensihus,  de  Bonvesin  de  la  Riva  (SiudJ  di  filologia  romanza,  vol.  IX, 
fasc.  24,  1901). 

2.  Cf.  la  pièce  XX  des  Carmina  hihernici  exulis,  dans  Poetae  latini  aevi 
carolini...,  t.  I,p.  408-410,  — la  pièce  XLVIde  Théodulphe,7/)/c/.,  p.  544-547, 
—  et  la  pièce  de  Théodulphe  publiée  en  appendice,  Ibid.,  p.  629-630.  —  On 
sait  quel  rôle  important  jouent  les  Sept  Arts  dans  V Anticlaudien  d'Alain 
de  Lille,  auteur  tout  à  fait  contemporain  d'Etienne  de  Tournai. 

3.  La  liste  dressée  par  Wattenbach,  Zeitsclirift  fiir  deutsches  Alter- 
thum,  année  1872,  p.  473  et  suiv.,  comprend  760  numéros  ;  en  y  ajoutant  les 


284  L.    AIT  RAY 

Nous  donnons,  a  la  suite  du  poème,  une  lettre  sans  nom  d'au, 
teur  et  sans  nom  de  destinataire,  fournie  égalemement  par  le 
manuscrit  157  du  fonds  de  la  reine  Christine;  bien  quelle  v  pré- 
cède immédiatement  la  série  depuis  longtemps  connue  des 
lettres  d'Etienne  de  Tournai,  cette  lettre  ne  figure  pas  dans  les 
éditions  de  sa  correspondance. 

C'est  une  requête  en  faveur  de  labbaye  de  Ghistelles.  primi- 
tivement au  diocèse  de  Tournai,  au  diocèse  de  Bruges  depuis 
loo9.  On  y  trouvera  des  remarques,  intéressantes  pour  le  temps 
où  elles  furent  écrites,  sur  l'origine  du  nom  de  sainte  Godelive 
ou  Godeleine,  qui  était  particulièrement  vénérée  dans  ce  monas- 
tère K  L'auteur  de  cette  lettre  est  un  évéque  de  Tournai,  évi- 
demment Etienne  ;  le  destinataire,  un  évêque  d'une  région  sans 
doute  voisine,  avec  lequel  il  était  lié  d'amitié,  vraisemblablement 
Lambert  de  Bruges,  évêque  de  Térouanne.  l'un  des  correspon- 
dants bien  connus  de  l'évêque  de  Tournai. 

L.   AUVRAY. 


QUODDAM     FIGMENTfM     BONOME 

[a     MAGISTRO    STEPHANO   AURELIANENSI,    TORNACENSI    EPISCOPOJ 

METRICE     COMPOSITIM     ET     EDITIM 

In  commune  theatrum  visionem  fero, 
Finem  cujus  utilem  et  honestum  spero  ; 
Quia  nec  superfluus  nec  obscurus  ero, 
4  Dociles,  benivolos  et  attentos  quero. 

Juno,  diu  sterilis  magis  quam  effeta. 
Timens  de  repudio,  quod  est  thorimeta, 

V.  Ms.    i^)!  du  fonds   de  la  reine  Christine,   au  Vatican  (feuillet    prélimi- 
naire A). 

P.  Ms.  latin  11867  delà  Bibl.  nat..  à  Paris    fol  104  v".) 

5.  P.  affecta.  —  6.   V.  omisU  est. 

pièces  du  même  genre  publiées  depuis,  on  n'atteindrait  vraisemblablement 
pas  le  millier.  Ce  chiffre  est  bien  éloigné  du  total  des  pièces  rythmiques 
de  caractère  pieux  aujourd'hui  connues. 

1.   Gallia.  chrintiana,  t.  V  (17.31),  col.  276;  —  Acta  Sanctorum,  Jul.,  t.  II 
(1721),  p.  359. 


UN    POEME    RYTHMIQUE    d'ÉTIENIN'E    DE    TOURNAI  28o 

Novum  parit  (ilium,  novo  partu  lela, 
8  Post  conceptuni  tercio  luna  ter  impleta. 

Sonat  celum  laudibus  exultacionis, 
Et  applaudit  filio  Jovis  et  Junonis  ; 
Convocata  curia  studio  preconis, 
12   Plena  sunt  celestia  celitum  personis. 

Mundi  partes  coeunt  et  accedunt  toti, 
Currunt  cum  muneribus  Superi  devoti. 
Dat  Saturnus  aureum  seculum  nepoti, 
16  Fer  annorum  milia  temporis  ignoti. 

Phebus  offert  puero  radium  decoris, 
Qui  viginti  quatuor  variatur  horis  ; 
Intus  motum  conferens  et  splendorem  foris, 
20  Frigus  benefîcio  tempérât  caloris. 

Sequitur  Mercurius,  et  concedit  ei 
Pilleum  talarium,  virgam  caducei, 
Ut  sit  cautus,  agilis,  rector  sue  rei, 
24  Gaudet  et  Archadii  deus  dono  dei. 

Mars  exultât  lituis  et  clangore  tube, 
Et  in  ludi  speciem  movet  crestam  jubé  ; 
Sed  ad  Jovis  monitum  latuit  in  nube,   . 
28  Donec  puer  pavidus  induatur  pube. 

A  Neptuno  balnei  temperatur  unda, 
Liquida,  potabilis  simul  et  fecunda; 
Dédit  hune  ternarium,  aléa  secunda, 
32  Ut  tridente  regeret  equoris  profunda. 

Puerilem  Mulciber  dat  ornatum  coUi, 
Auro  bullas  fusiles,  celatura  molli  ; 
Quas  ut  sibi  viderat  parvulus  attoUi, 
36  Manus  extra  protulit,  et  subrisit  oUi. 


7.  P.  novit  parit.  —  11.  P.  pconis.  —  14.  V.  devota.  —  19.  V.   motium. 

—  P.  motus.  —  20.  V.  coloris.  — 24.  V.  Gaudet  ei...  dona  dei.—  P.  Gau- 
det ex.  —  25.  P.  exultât  preliis.  —  26.  V.  Et  ludi...  cestam.  —  P.  Ei  ludi... 
cristara.  —  27.  V.  Se  ad.  —  P.  intervertit  les  deux  vers  Sed...  et  Donec..., 
mais  la  lettre  h,  placée  devant  Donec,  et  la  lettre  a,  placée  devant  Sed, 
avertissent  de  cette  interversion.  —  29.  P.  O  Neptuno.  —  31.  P.  trinarium. 

—  32.  P.   regerit.  —  33.  P.  Puerulem.  —  35.  P.  Quos. 


286  L.    AUVRAV 

Bacchus  ore  madidus,  rubicundus  gêna, 
Motu  risum  concitat,  sonum  cantilena, 
Et  balbutit  puero  verba  seniiplena, 
40  Et  nutrices  hilarat  temeti  lagena. 

Hune  Silenus  sequitur,  asina  gestante, 
Rétro  passus  quatuor,  duos  ponit  ante  ; 
Sompno  graves  oculi,  tremule  sunt  plante; 
44  Ridet  celi  curia  sene  titubante. 

Pluto  cum  Proserpina  voluit  exire  : 
Sed,  quia  cum  gaudio  non  est  locus  ire, 
Cerberus  hune  tenuit,  et  sorores  dire; 
48  Minus  tamen  solito  cepit  desevire. 

Pallas  in  Tritonio  lavit  eum  fonte, 
Et  serpentes  egidis  arriserunt  sponte  ; 
Deinde  supercilia  manu  transeunte, 
52  Signa  verecundie  posuit  in  fronte. 

'Ante  cunas  célébrant  Driades  choream  : 
Phebi  soror  ordinat  et  disponit  eam  ; 
Subsequuntur  virgines  pharetratam  deam, 
56  Nec  admittit  aliquam  turpis  rei  ream. 

Ceres,  nuper  hilaris  filia  reperta, 
De  semenstri  spatio  post  raptorem  certa, 
Ubertatem  nunciat,  spicea  dans  serta, 
60  Fertiles  areolas,  horrea  referta. 

Venit  in  palacium  Venus  gratiosa, 
Cunas  ornât  violis,  pavimentum  rosa; 
Resonat  amancium  vox  deliciosa, 
64  Salutantis  notule  murmura  jocosa. 

Dive  dee  fdii,  matrem  subsequti. 
Et  sorores  Gratie,  gremii  soluti, 
Pollicentur  gaudia  grata  juventuti, 
68  Sicut  Jovis  filium  decet  eis  uti. 

37.  V.  Bachus...  matidus.  —  P.  Macthus.  —  39.  P.  balbucit.  —  40.  P. 
hyllarat  timeti.  —  41.  V.  Sillenus. —  P.  ;Sillieus...  asino.  — 47.  P.  ire.  — 
48.  P.  deservire.  —  49.  P.  Lallas.  —  53.  P.  Driadis.  —  56.  V.  amittit.  — 
57.  P.  Feres  nuper.  —  58.  P.  semenstri.  —  59.  V.  picea...  certa.  —  60.  P. 
areolos.  —  61.  V.  Venus  gratia.  —  P.  Veaus... venit.  —  64.  P.  Salutantes.  — 
65.  V.  Due  dee.  —  P.  Duo  dee. 


UN    POÈME    RYTHMIULE    d'ÉTIENNE    DE    TOURNAI  287 

Numina  silvestria  veniunt  a  rure, 
Panes  '  et  caprij^ene  Salyri  figure, 
Quibus  edilîcia  rustica  sunl  cure, 
72  Et  agrestis  offerunt  munera  nature. 

Vocat  Annus  copiani  toto  cornu  pleno, 
Quatuor  temporibus  mense  duodeno  : 
Flore  Ver  cunabula  cingit,  Estas  feno, 
76  Stat  Autumpnus  gravidus,  caret  Hyemps  ceno. 

Sua  per  officia  Menses  occupati, 
Plaudunt  in  obsequium  divi  recens  nati, 
Parituri  congruos  fructus  ubertati, 
80  Ne,  si  currant  stériles,  currant  et  ingrati. 

Janus  anni  circulum  renovans  immutat, 
Et  ingressum  dedicans  exitum  salutat. 
Piger  Februarius  ante  focum  nutat. 
84  Marcius  excodicat  vineas  et  putat. 

Aprilis  multiplici  terram  flore  pingit, 
Et  severos  animos  paululum  confringit. 
Juvenes  et  virgines  Maius  discingit. 
88  Prata  secat  Junius  et  acervos  stringit. 

Hudat  agrum  Julius  frugibus  honustum, 
Ut  eas  excuciat,  provocans  Augustum. 
Lassât  hic  in  area  juvenem  robustum, 

92  Et  September  humidus  effluit  in  mustum. 

• 

Seminans  Octobrius  sata,  sulcos  régit, 
Et  November  suibus  suis  glandem  legit. 
Mactat  Duodecimus  pingues  quos  abegit, 
96  Dormit,  bibit,  comedit,  ociosus  degit. 


70.  P.  Danes.  — 72.  V.  agrestes.  —  73.  P.  anus.  —  76.  P.  auptunus  gravi- 
dus. —  V.  tiyems  caret.  —  77.  V.  mensis.  —  78.  V.  dira  recens.  —  80.  V. 
omis,  stériles,  currant.  —  81.  V.  sanus.  —  82.  P.  ingressus.  —  83.  V.  nuttat. 
—  87.  P.  decingit.  —  88.  V.  fecat.  —  89.  P.  Nudat.  —  90.  V.  Ut  eat.  — 
P.  Ut  eam...  agmentum.  —  91.  V.  in  aéra.  —  92.  V.  omis,  humidus.  — 
93.  V.  sulco.  —  P.Octobris...  succo. 


1.  Cf.  le  début  de  la  lettre  CCXLIX  de  l'édition  Desilve  (p.  308)  :  «  Ruri 
habitans  inter  Faunos  ficarios  Panesque  silvanos...  » 


288  L.    AUVRAY 

Mater  Sapiencia,  puerum  doctura, 
Prius  Eloquencie  tradidit  in  cura, 
Ut  loquatur  plenius  etas  inmatura, 
100  Probet,  persuadeat,  Trivdo  secura. 

Quia  puerilia  puero  sunt  digna, 
Docet  hune  Gramatica  litlerarum  signa, 
Et  conjungit  sillabas,  aspere  benigna, 
104  Et  interdum  virgula  perculit  saligna. 

Docet  quot  ex  partibus  sint  orationes, 
Quaruni  movet  quatuor  per  inflexiones. 
Barbarisnii  vitio  purgat  dictiones, 
108  Nec  soloecensium  sunt  constructiones  ; 

Qualiler  constructio  fiât  trarisitiva, 
Qualiter  reciproca  vel  retransitiva  *  ; 
Quo  significatio  transeat  activa, 
112  Absolvalur  neutra,  claudicet  passiva. 

Venit  ad  Gramatice  Poesis  hortatum, 
Ut,  quem  prius  fecerat  illa  litteratum, 
Hec,  nov'em  Pyeridum  trahens  comitatum, 
116  Prosa,  rithmo,  versibus  faciat  ornatum. 

Poetarum  varias  excitât  camenas. 
Flaccus  agit  liricas  ode  cantilenas, 
Plautus  et  Terrencius  comédie  scenas, 
120  Tityri  Virgilius  tenjies  avenas. 

Récitât  Ovidius  elegos  amorum, 
Juvenaiis  satyras,  hostes  viciorum. 
Fratrum  movet  acies  Stacius  duorum, 
124  Et  Homeri  pagina  casum  Trojanorum. 


98.  F.  tradit.  —  100.  V.  parsuadeat.  —  102.  P.  gramaticam.  —  104.  P.  vir- 
gulas.  — 105.  V.  quod.  — 107.  P.  Sillogismi.  —  108.  P.  Qualiter  oracio  nec 
soleciûm.  —  Soloecensium  est  vraiseinblahleme/it  pour  Solœcismorum.  Le 
vers  est  dans  tous  les  cas  gauche  et  obscur,  et  sans  doute  altéré.  —  109.  P. 
Qualiter  oratio.  —  110.  Le  vers  1 10  manque  dans  V.  —  116.  V.  hornatum.  — 
118.  V.  Flacus.  —P.  agitliveas.  —119.  P.  Planctus.  — 120.  V.  Titurus  Vir- 
gilii.  — P.  Premier  mot  incertain,  suivi  de  Virgilii. 


1.  Tout  ce  passage  parait  dérivé  plus  ou  moins  directement  de  Priscien. 


UN    P0ÈM1-:    RYTHMIQUE    d'ÉTIENNK    DE    TOURNAI  289 

Logica,   diffiniens,  ad  divisionem 
Monel,  ad  judicium  et  invcntionem  ; 
Jungens  Dialectice  denionstrationem, 
128  Trahit  hinc  litigium,  hinc  contentionem  ; 

Post  universalium  latebras  obscuras, 
Dat  predicabilium  decem  posituras, 
Tradit  sillogisticos  modos  et  figuras, 
132  Et  resolvit  alias  aliis  juncturas. 

Tria  fert  Rhetorica  gênera  causarum, 
Cum  judicialibus  demonstrativarum, 
Et  de  liberalibus  imbuit  hune  parum, 
136  Qui  bus  ante  ponitur  caro  magis  carum. 

Distinguendo  partibus  sex  orationem, 
Prius  ponit  prologum  quam  narrationem  ; 
Sedet  conlirmatio  post  partitionem  ; 
140  Sequitur  epilogus  conlirmationem. 

Per  adjuncta  roborat  vim  probationis, 
Alia  negociis,  alia  personis  ; 
Tandem  flores  colligit  elocutionis, 
144  Pondère  sentenlie,  specie  sermonis. 

Aperit  Quadrivium  Mathesis  docti'ina; 
Fundat  Arismethica  nos  in  disciplina, 
Ubi  ligat  numéros  copula  divina, 
148  Pianos  uno  medio,  cubicos'per  bina; 

Eam  tam  multipliées  quam  particulares 
Proportionaliter  jungere  putares, 
Comités  cum  ducibus,  impares  vel  pares  ; 
152  Illos  vocat  feminas,  istos  vocat  mares. 

Musica  vocalium  vim  conjunctionum 
Artificialiter  colligit  in  sonum, 
Ut  hinc  semitonium  temperet  in  tonum, 
156  Per  inflexus  varios  modulationum. 


128.  P.  contentioni.  —  132.  P.  victuras  (jucturas).  —  133.  V.  et  P.  retho- 
rica.  —  134.  P.  demonstraturarum.  —  135.  V.  Et  liberantibus.  —  138-139. 
Les  vers  138  et  139  manquent  dans  V.,  sans  qu'aucun  blanc  avertisse  de 
cette  lacune.  —  140.  V.  ephilogus.  —  145.  V.  Apperit.  —  146.  P.  arsme- 
thica. —  152.  P.  Islos...  illos.  —  153.  P.  conjunctonum.  —  154.  V.  artifica- 
liter. 

MèliiiKjes  Paul  l'ubre.  19 


290  L.    AUVRAY 

Ea  que  vocabulum  trahit  a  mensura, 
Angulos  multiplici  variât  figura, 
Et  per  theoremata  resonat  obscura 
160  Qualiter  e  circulo  fiât  quadratura. 

Régulas  celestium  clat  Astronomia, 
In  novenis  circulis  et  epiphania, 
Que  sit  in  zodiaco  planetarum  via, 
164  Quorum  domicilia  signa  quater  tria. 

In  eorum  collocat  gradibus  ter  dénis 
Martis  infortunium  et  Saturni  senis  ; 
Venus  est  placabilis,  Jupiter  est  lenis  ; 
168  FlectiturMercurius  variis  habenis. 

Postquam  septem  didicil  artes  libérales, 
Hinc  intus  interserit  Ethica  morales, 
Per  virtutes  quatuor,  que  sunt  principales, 
172  Et  quadratos  animos  faciunt  equales. 

De   natura  Phisica  tradit  documenta, 
Ejus  qualitatibus  ligans  elementa; 
'  Elevât  subtilia,  premit  corpulenta, 

176  Et  humores  corporum  dividit  attenta. 

Quia  de  civilibus  et  humano  Jure 
In  celesti  curia  non  habentur  cure, 
Nec  apertum  séparât  ab  occulto  fure 
180  Nec  vult  ut  in  mutuo  veniant  usure. 

Ut,  post  omnipharie  genus  discipline, 
Capiat  sententiam  pagine  divine, 
Crescat  summi  filius  régis  et  regine, 
184  Quia  tali  claudimus  visionem  fine. 


157.  V.  vocalium.  —  158.  P.  Angeles.  —  159.  P.  Et  pro...  resoai.  — 
161.  V.  Astrimonia.  —  162.  P.  et  V.  In  novelli.  —  163.  P.  Que  sic... 
planetarum.  —  170.  V.  omis.  Hinc  intus.  —  173.  V.  naturi.  —  P.  naturis. 
—  174.  V.  qualitabus.  —  175.  P.  premït  elementa.  —  178.  V^.  habetur.  — 
P.  hêtur.  —  182.   Divine  a  été  ajouté  après  coup  dans  P. 


LIS    POÈ.AIE    RYTHMIQUE    d'ÉTIENNE    DE   TOURNAI  291 


LETTRE    D  ETIENNE    DE    TOURNAI 
[a    LAMBERT    DE    BRUGES,    ÉVEQUE    DE    TÉROUANNE?]  * 

Jocunde  sunt  amicitie  quarum  primicias  et  honesta  juventus  seminat 
et  matura  seiiectus  earumdem  décimas  metit.  Ex  earum  radiée  fructus 
inmarcessibiles  surgunt,  quos  nec  erugo  nec  tinea  demollitur,  nec 
fures  elîodiunt  aut  furantur  ^.  Hoc  felici  commercio  credimus  vos 
nobisteneri,  et  audaci  confidencia  in  peticionibus  nostris  justis  presu- 
mimus  exaudiri.  Est  in  diocesi  nostra  monasterium  virginum,  exi- 
guum  nomine,  precipuum  honestate.  Earum  religionem  commenda- 
bilem  facit  et  exclusa  curiositas  et  paupertas  inclusa.  Matrona  sancta, 
cujus  ibi  memoria  celebratur,  beata  Godelef  dicitur.  Gujus  nomen, 
etsi  barbarum  nobis  videatiir,  meritum  tamen  inestimabile  estimatur. 
Primani  sillabam,  que  dicitur  God,  teutonico  sive  anglico  sermone 
Deum  credimus  interpretari.  Reliqua[m]  vobis,  qui  lingue  idioma  intelli- 
gitis  ^,  id  est  lief,  relinquimus  exponendam  •*.  Habent  ille  pauperrime 
virgines  decimam  unam  in  diocesi  vestra,  quam  longissimo  tempore, 
bona  fide  et  justo  titulo,  elemosinam  possederunt.  Supplicamus  vobis, 
supplicant  et  ipse  virgines  nobiscum,  ut  pro  amore  Dei  et  interventu 
nostro  defendatis  earum  jura  et  decimam  illam,  si  videri[ti]s  juste  fieri, 
et  auctoritate  vestra  et  sigillé  confirmetis. 

1.  Ms.  157  du  fonds  de  la  reine  Christine,  au  Vatican  (fol.  1  r°). 

2.  Matt.  XVI,  19  et  20. 

3.  Cette  remarque  incidente  paraît  pouvoir  bien  s'appliquer  à  Lambert 
de  Bruges,  à  qui  nous  avons  supposé  que  cette  lettre  était  adressée. 

4.  Ms.  :  exponendum. 


LA  FIN 


SEIGNEURIE    DE     TUSCULU 


L'Institut  autrichien  d'Études  historiques  à  Rome  a  publié, 
dans  les  fascicules  de  Tannée  1886  de  [la  revue  romaine  Sfudi 
e  Documenti  di  Storia  e  diritto^  une  série  de  documents  très 
importants  pour  l'histoire  ecclésiastique  et  civile  de  Rome.  L'un 
d'eux,  inséré  sous  le  n°  XXX  dans  le  fascicule  d'octobre- 
décembre,  ne  porte  dans  l'orig-inal  aucune  indication  chronolo- 
gique ;  la  date  qui  lui  a  été  attribuée  par  l'éditeur  nous  semble 
inexacte  et  nous  croyons  utile  à\  proposer  une  rectification  qui 
permettra  de  le  placer  à  son  rang  parmi  les  actes  relatifs  à  la 
seigneurie  de  Tusculum  insérés  dans  le  Liher  Censuum  i. 

Cette  pièce  tirée  des  Archives  du  Vatican  (Arm.  xi,  caps,  vu, 
n°  XXX vi)  est  un  projet  de  convention  entre  Raino  de  Tusculum, 

1.  Comme  Paul  Fabre  l'a  montré  dans  son  Élude  sur  le  Liher  Censuum 
de  V Eglise  Romaine,  p.  15  et  ss.,  à  la  suite  d'Enr.  Stevenson,  Cencius  Ca- 
merarius  semble  avoir  inséré  dans  la  -seconde  partie  du  Liher  Censuum 
deux  collections  antérieurement  formées,  Tune  datant  du  pontiQcat  d'Eu- 
gène III,  l'autre  de  celui  d'Adrien  IV.  Elles  contiennent  les  documents  rela- 
tifs à  la  seigneurie  de  Tusculuni  dont  il  sera  fait  usage  dans  cette  étude. 
Le  cardinal  Boson,  camérier  d'Adrien  IV,  auquel  est  attribuée  la  composi- 
tion de  la  seconde  de  ces  collections,  n'a  pu  la  compléter  par  les  actes  du 
temps  d'Alexandre  III,  la  mort  l'ayant  atteint  avant  la  fin  de  ce  pontificat 
(cf.  DucHESNE,  Liher  Pontifîcalis,  t.  II,  p.  xl).  Mais  il  a  rédigé,  au  jour  le 
jour,  semble-t-il,  une  biographie  d'Alexandre  III,  où  il  transcrivait  des 
documents  qui  auraient  sans  doute  été  ajoutés  à  sa  collection.  Cette  bio- 
graphie a  été  insérée  avec  d'autres,  notamment  celle  d'Adrien  IV,  compo- 
sées par  le  même  auteur,  dans  le  manuscrit  du  Liher  Censuum  de  la  biblio- 
thèque Riccardià  Florence,  peu  après  la  recension  du  Liher  Censuum  faite  à 
l'époque  d'Innocent  IV.  Cf.  P.  Fabre,  Étude,  p.  182  et  Les  vies  des  papes 
dans  les  manuscrits  du  Liher  Censuum,  dans  Mélanges  de  l'École  de  Rome, 
t.  VI,  p.  147-161.  Nous  nous  sommes  servi  pour  cette  biographie  de  l'édi- 
tion donnée  par  Dlchesne,  Liher  Pontifîcalis,  t.  II,  p.  397  et  ss. 


LA    FIN   DE    LA    SEIGNEURIE    DE    TUSCULUM  293 

d'une  part,  les  frères  Fran^ipani  et  le  Saint-Siège,  de  l'autre.  Dans 
une  première  partie,  Cencius  Frangipani  s'engage  par  serment, 
pour  lui  et  pour  son  frère  Othon,  à  céder  à  Raino  de  Tusculum, 
en  leur  nom  et  au  nom  du  Saint-Siège,  la  ville  de  Terracine.  Ils 
le  mettront  en  possession  dans  un  délai  s'étendant  du  3  juillet  à 
l'Assomption,  et  obtiendront  du  Saint-Siège  des  privilèges  rati- 
fiant cette  cession  et  lui  attribuant,  à  titre  de  location,  Segni 
avec  les  domaines  de  Vico,  Cori  et  Norma.  La  convention  con- 
tient en  outre  une  alliance  garantie  sous  serment  et  une  promesse 
de  secours  effectif,  aux  frais  des  Frangipani  et  du  Saint-Siège,  au 
cas  où,  dans  le  délai  stipulé,  le  seigneur  de  Tusculum  serait  atta- 
qué «  de  Rome  ou  d'ailleurs  ».  En  échange,  Raino  de  Tusculum 
jure  de  céder  au  Saint-Siège,  à  Cencius  et  à  Othon  Frangipani, 
Tusculum  et  la  forteresse  de  Monte  Gavo  avec  leurs  dépen- 
dances, sauf  une  partie  de  l'Algide  qui  a  fait  l'objet  d'une  con- 
vention antérieure  de  son  père  avec  le  pape  Eugène  III.  II 
renonce  à  toute  réclamation  au  sujet  de  la  ditTérence  de  valeur 
entre  Tusculum  et  Terracine  et  contracte  de  même  une  alliance 
garantissant  aux  Frangipani  leurs  personnes  et  leurs  biens. 

Jusqu'à  l'exécution  de  cette  convention  principale,  les  Fran- 
gipani mettent  leur  forteresse  de  Monte  Gavo  entre  les  mains  de 
Jean  de  Supino,  qui  la  tiendra,  à  titre  de  séquestre,  pour  la  resti- 
tuer dans  les  conditions  fixées  par  la  convention.  Dans  le  texte, 
tel  qu'il  est  publié,  cette  convention  accessoire  est  ainsi  formu- 
lée :  «  Hec  conventio  facta  est  inter  dominum  G[encium!  Fraja- 
panem  et  dominum  R[ainonem]  de  Tusculano..  ;  dominus  nam- 
que  C[encius]  dédit  roccam  que  vocatur  de  Papa  ad  tenendum 
domino  Johanni  de  Supino,  hoc  pacto  ut  quonclam  dominus 
papa  Alexander  faciet  privileghim  domino  Rainoni  de  Tusculano 
de  Terracina...  hue  usque  ad  festum  secundum  S.  Marie  de 
Agusto,  et,  si  hoc  non  perficietur  hinc  usque  ad  predictum  fes- 
tum, ut  superius  dictum  est,  dominus  Johannes  de  Supino  res- 
tituet  roccam  domino  Rainoni.  »  Ge  sont  les  indications  con- 
tenues dans  cet  engagement  du  séquestre  qui,  jusqu'ici,  ont  servi 
à  dater  le  document.  Il  y  est  fait  mention  de  quondam  dominus 
papa  Alexander  ;  l'éditeur  en  a  conclu  que  cette  convention  était 
postérieure  à  la  mort  d'Alexandre  III  et  il  l'a  placée  <(  vers  1 18a.  » 

M.  Tomasetti,  dans  les  notes  qu'il  a  consacrées  à  ce  document 


294  GEORGES    DIGARD 

[Studi  e  Documenti,  1887,  p.  230),  a  aperçu  une  des  difficultés  que 
soulevait  cette  date.  En  118o,  il  y  avait  déjà  quinze  ans  qu'aux 
termes  d'un  acte  du  8  août  1  170,  connu  par  l'insertion  qu'en  a 
faite  Boson  dans  la  biographie  d'Alexandre  III',  Raino  de  Tus- 
culum  avait  cédé  au  pape  tous  ses  droits  sur  Tusculum,  si  bien 
que  M.  Tomasetti  en  est  réduit  à  supposer  qu'il  ne  s'agit  pas 
ici  de  la  ville  de  Tusculum,  mais  simplement  de  propriétés 
situées  sur  son  territoire.  Cette  hypothèse,  d'ailleurs  très  peu 
satisfaisante,  étant  donnée  l'importance  de  Terracine  qui  sert  de 
contre-partie  dans  l'échange,  est  inutile.  D'autres  indications 
comprises  dans  la  première  partie  du  document  prouvent  en  effet 
qu'il  est  non  seulement  antérieur  à  la  mort  d'Alexandre  III 
(1181),  mais  encore  à  la  paix  de  Venise  (1177).  Que  lisons-nous 
en  effet  dans  les  clauses  de  la  convention  relative  à  l'alliance 
promise  par  Cencius  Frangipani  à  Raino  de  Tusculum  ?  «  Asse- 
curabimus  tibi...  et...  tam  per  nos  te  juvabimus  quam  per  ter- 
ram,  quam  vel  modo  abemus  vel  in  antea...  abebimus,  et  per 
totum  nostrum  posse  usque  ad  finem  scismatis.  »  Cette  indica- 
tion, qui  se  retrouve  exactement  dans  l'engagement  correspon- 
dant de  Raino  de  Tusculum,  est  parfaitement  claire.  L'alliance 
entre  les  Frang-ipani  et  Raino  de  Tusculum  est  conclue  jusqu'à 
la  fin  du  schisme  ;  elle  l'a  donc  été  à  une  époque  où  Frédéric 
Barberousse  n'avait  pas  encore  renoncé  à  soutenir  un  antipape 
et  où  le  schisme,  qui  devait  se  terminer  à  la  paix  de  Venise,  durait 
encore. 

Il  reste  à  expliqvier  la  phrase  où  il  est  parlé  d'Alexandre  III 
comme  d'un  personnage  défunt  :  «  hoc  pacto  ut  quondam  dominus 
papa  Alexander  faciet  privilegium  domino  Rainoni  de  Tusculano 
de  Terracina  ».  Sa  construction  logique  est  absolument  vicieuse  et 
la  formule  quondam  dominus  papa  serait  insolite,  la  formule 
usuelle  pour  désigner  un  pape  décédé  étant  hone  memorie  et  non 
quondam.  Tout  porte  à  chercher  une  correction  à  ce  passage. 
Or,  d'après  le  calque  qui  nous  a  été  envoyé  par  notre  confrère 
M.  Coulon,  l'abréviation  qui  a  été  résolue  par  quondam  se  com- 
pose de  deux  lettres,  une  n  et  une  autre  lettre  qui  peut  être  lue 
q,  mais  qui  correspond  aussi  à  la  forme  de  Vi  majuscule  un  peu 

1.  Boson,  Vie  d'Alexandre  III,  dans  Duchesne,  Liber  pontificalis,  t.  II, 
p.  422. 


LA    FIN    DE    LA    SEIGNEURIE    DE    TUSCULUM  295 

bouclé  au  sommet  avec  une  haste  se  prolongeant  au-dessous  de 
la  ligne.  Suivant  nous  il  faut  lire  inde  et  non  quondam.  Mais  à 
supposer  que  cette  lecture  ne  soit  pas  admise,  rien  ne  peut  pré- 
valoir contre  la  mention  formelle  du  schisme  qui  exclut  toute 
date  postérieure  à  1177. 

L'année  1185  une  fois  écartée,  à  quelle  époque  faut-il  placer 
cette  convention  ?  A  notre  avis,  elle  a  été  rédigée  au  mois  de 
juillet  1170,  quelques  semaines  avant  l'acte  du  8  août  dont 
Boson  nous  a  conservé  le  texte,  et  elle  éclaire  d'un  nouveau  jour 
la  politique  des  papes  du  xii^  siècle  dans  les  États  de  l'Eglise, 

On  connaît  le  rôle  des  ancêtres  de  Raino  de  Tusculum  dans  les 
préliminaires  de  la  querelle  des  investitures  ^  l.orsqu'Othon  III 
eut  fortifié  par  son  installation  à  Rome  la  souveraineté 
impériale,  les  descendants  de  la  seconde  fille  de  Théophylacte, 
qui  avaient  recueilli  l'héritage  de  la  puissance  fondée  par  Albéric, 
se  divisèrent  en  deux  factions.  Les  uns,  représentés  par  les  Cres- 
centii,  soutinrent  le  parti  de  l'indépendance,  les  autres,  héritiers 
de  Grégoire  de  Tusculum,  «  sénateur  et  préfet  naval  »  sous 
Othon  III,  les  combattirent  au  nom  des  droits  de  l'Empire  et 
réussirent  ainsi  à  accaparer  le  pontificat  romain  pendant  plus  de 
trente  ans.  Benoît  VIII,  le  fils  de  Grégoire,  fut  remplacé  par  son 
frère  Jean  XIX,  leur  neveu  Benoît  IX  leur  succéda  avant  même 
d'être  arrivé  à  l'âge  d'homme  et  les  scandales  qui  suivirent  son 
élévation  provoquèrent  l'intervention  de  l'empereur  Henri  III, 
Malgré  la  déposition  de  Benoît  IX  au  concile  de  Sutri,  les  sei- 
gneurs de  Tusculum  ne  désarmèrent  pas  ;  ils  ne  cessèrent  de 
combattre  Léon  IX  et,  à  la  mort  d'Etienne  IX,  ils  essayèrent 
encore  de  créer  un  pape  sous  le  nom  de  Benoît  X.  Ce  fut  à  la  suite 
de  cette  tentative  que  fut  promulguée  la  décrétale  de  Nicolas  II 
sur  l'élection  pontificale. 

Il  serait  trop  long  d'étudier  ici  l'attitude  des  seigneurs  de 
Tusculum  dans  la  grande  lutte  qui  suivit  bientôt  cette  démarche 
décisive  du  parti  réformateur.  Nous  voudrions  seulement  attirer 
l'attention  sur  un  point  qui  ne  nous  paraît  pas  avoir  été  suffi- 
samment mis  en  lumière.  Un  des  premiers  actes  de  Grégoire  VII 


1,  Il  faut  consulter  sur  cette  période  Duchesne,  Les  premiers  temps  de 
l'État  pontifical.  Paris,  1898. 


296  r.EOKGES    DIGARD 

avait  été  de  publier  une  bulle  où  figuraient,  parmi  les  biens  dont 
la  propriété  était  confirmée  à  la  basilique  de  Saint-Paul  ^,  «  la 
moitié  du  château  que  l'on  appelle  la  Colonna,  avec  toutes  ses 
dépendances,  et  Monteporzio  ».  Or,  trois  ans  après,  en  1077,  Pierre, 
frère  cadet  de  Grégoire  de  Tusculum,  donne  au  monastère  du 
Gassin  une  église  située  à  Monteporzio  2  ;  en  1102,  il  apparaît 
sous  le  nom  de  Pierre  «  de  la  Golonna  »  comme  seigneur  de 
Zagarolo  et  de  la  Golonna  3;  enfin  en  1117,  tandis  que  son  neveu 
Ptolémée  de  Tusculum  se  fait  confirmer  par  Henri  V  tous  les 
biens  «  que  son  père  Grégoire  et  ses  autres  parents  avaient  eus 
ou  possédés  ))^,  ce  même  Pierre  défend  Rome  contre  les  Impé- 
riaux aux  côtés  de  Pierleone  '.  Dans  quelles  circonstances  se 
produisit  ce  démembrement  de  la  seigneurie  de  Tusculum,  dont 
Pascal  II  recueillait  ainsi  les  premiers  fruits?  Grégoire  VII 
n'avait-il  consenti  à  abandonner  les  revendications  de  la  basi- 
lique de  Saint-Paul  qu'en  faveur  de  Pierre  «  de  la  Golonna  **  »  ? 
Grégoire  de  Tusculum  avait-il  jugé  nécessaire  de  confier  à  son 
frère  cadet  des  biens  qui  avaient  besoin  d'être  défendus  ?  De 
quelque  façon  qu'on  A^euille  préciser  l'origine  des  Golonna,  ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  la  division  de  la  maison  de  Tus- 
culum en  deux  branches  devait  durer  et  qu'elle  allait  continuer 
à  servir  les  intérêts  du  Saint-Siège. 

Bientôt,  en  effet,  une  nouvelle  puissance  entra  en  scène  dans 
les  Etats  de  l'Eglise.  Au  lieu  de  rester  l'exécuteur  docile  des 
volontés  pontificales,  le  «  Gommun  »  de  Rome  prétendit  exercer 
tous  les  droits  d'une  seigneurie  collective  et  s'assurer  des  res- 
sources par  l'établissement  dune  banlieue  étendue,  dont  Tivoli 
et  Tusculum  devaient  faire  partie.  Ges  ambitions,  dont  les  papes 

1.  Cette  bulle  publiée  par  Margarini,  Bullarium  Casinense,  p.  i07,  doit 
être  datée  dii  14  mars  1074.  Elle  ne  porte  pas  de  date  d'indiction  ;  mais 
la  date  du  jour  correspond  au  grand  synode  tenu  en  1074  par  Grégoire  VII 
et  c'est  alors  qu'elle  a  dû  être  promulguée. 

2.  Gattula.  Historia  monasterii  Cassinensis.  Venise,  1743,  p.  236. 

3.  Pandolphus,  Vita  Paschalin  II,  dans  Duguesne,  Liber  Pontificalis,  t.  II, 
p.  298. 

4.  Petrus  Casinensis  dans  Mon.  Germ.,  t.  VIII,  p.  191. 

ij.  Ann.  Rom.  dans  Duguesne,  Liber  Ponti/icalis,  t.  II,  p.  344. 

6.  Monteporzio  et  la  Colonna  ne  figurent  plus  dans  la  bulle  où  l'antipape 
Anaclet  confirme  les  propriétés  de  la  basilique  de  Saint-Paul,  le  27  mars 
1130.  Margarini,  p.   139. 


LA    FIN   DE    LA  SEICxNFURIE    DE    TLSCILLM 


297 


auraient  pu  s'accommoder  pourvu  que  leur  droit  supérieur  de  con- 
trôle fût  sauveg^ardé,  ne  tardèrent  pas  à  devenir  un  danger.  Sous 
rinfluence  d'Arnauld  de  Brescia,  les  nouveaux  sénateurs  rêvèrent 
d'interdire  aux  clercs  toute  souveraineté  temporelle  et  invo- 
quèrent l'ancienne  Lex  regia  pour  revendiquer  le  droit  de  dispo- 
ser de  la  couronne  impériale.  Le  seul  moyen  de  les  convaincre 
de  leurs  illusions  était  de  faire  appel  à  l'Empereur.  La  Cour 
Romaine  s'y  résio^na  ;  mais,  en  même  temps  qu'elle  négociait 
avec  Conrad  111  et  Frédéric  Barherousse,  elle  s'efforça  de  tirer 
parti  des  événements  pour  l'organisation  féodale  du  Latium.  Au 
milieu  de  la  situation  troublée  que  créaient  les  projets  de  la  Com- 
mune romaine  ',  aussi  menaçants  pour  la  puissance  des  barons 
romains  que  pour  l'autorité  du  Saint-Siège,  une  guerre  privée  était 
sur  le  point  d'éclater  entre  Othon  Colonna  et  Ptolémée  de  Tuscu- 
lum  au  sujet  de  Montefortino  -.  Othon  Colonna  prétendait  rentrer 
en  possession  de  ce  château,  dont  le  père  de  Ptolémée  s'était 
emparé  au  mépris  d'un  échange  conclu  avec  Pierre  Colonna,  et, 
pour  se  procurer  les  ressources  nécessaires,  il  avait  engagé  à  Othon 
Frangipani  la  part  qui  lui  revenait  dans  Tusculum  '^.  Eugène  III 
intervint  dans  la  querelle.  En  échange  de  110  livres  de  pave- 
sans,  de  140  livres  de  lucquois  et  du  u  castrum  Trebani  »  ^, 
Othon  Colonna  céda  à  l'Eglise  Romaine  <(  la  moitié  de  la  cité  et 
de  la  forteresse  de  Tusculum  avec  sa  souveraineté  et  son  droit 
de  guidage  ^.  toutes  les  actions  qu'il  avait  du  chef  de  ses  parents 
sur  cette  ville  et  sur  ses  dépendances,    Monteporzio.  avec   ses 


1.  Sur  ces  projets,  voir  une  lettre  d'Eugène  III  à  ^Yibald  de  Stablo, 
Segni,  20  30111  1152.  Jaffé,  Mon.  Corbeiensia  dans  BihI.  Rer.  Germ.,  t.  I, 
p.  537. 

2.  Tous  les  détails  qui  suivent  sont  extraits  de  l'acte  conclu  entre  Othon 
Colonna  et  le  cardinal  de  Saint-Clément,  mandataire  d'Eugène  III,  le 
10  décembre  liol.  Muratori  la  publié  d'après  le  Liber  Censuuin  dans  ses 
Anfif/uitates,  t.  III,  p.  777. 

3.  C'est  ce  qui  résulte  d'un  acte  conclu  entre  Othon  Frangipani  et  le 
cardinal  de  Saint-Clément  le  29  décembre  1152,  inséré  comme  le  précédent 
dans  le  Liber  Censuum  et  publié  aussi  par  Muratori.  Ibid.,  p.  779. 

4.  L'acte  de  confirmation  d'Eugène  III,  daté  de  Segni,  5  octobre  1141, 
se  trouverait  dans  Cappelleti,  Le  Chiese  cFIfalia,  Venise,  1844,  t.  VI, 
p.  378.  Nous  n'avons  pas  pu  le  consulter. 

5.  Cette  mention  du  droit  de  guidage  des  seigneurs  de  Tusculum  explique 
l'acharnement  que  mirent  les  Romains  à  conquérir  cette  ville. 


298  GEORGES    DIGARD 

dépendances  sauf  Colonna  et  Zagarolo,  et  tous  les  droits  qu'il 
avait  sur  le  château  de  Montefortino  ».  Grâce  à  cette  convention, 
dont  Eugène  III  assura  le  plein  efïet  en  remboursant  la  somme 
prêtée  par  Othon  Frang-ipani  à  Othon  Colonna,  la  paix  se  main- 
tint dans  le  Latium,  et  la  souveraineté  pontificale  s'implanta 
dans  la  seig-neurie  de  Tusculum,  dont  la  continuité  cessait  avec 
les  domaines  des  Colonna. 

Les  troubles  que  déchaînèrent  à  Rome  le  supplice  d'Arnauld  de 
Brescia  et  le  couronnement  de  Frédéric  Barberousse  n'interrom- 
pirent pas  l'œuvre  commencée  '.  En  présence  de  la  révolte  des 
Romains,  qui  le  chassait  de  Rome  en  même  temps  que  la  cour 
pontificale,  Frédéric  Barberousse  craig-naitde  voir  le  pape  se  rap- 
procher du  roi  de  Sicile,  et,  d'autre  part,  tous  ceux  que  mena- 
çaient les  convoitises  de  la  Commune  étaient  plus  anxieux  que 
jamais.  Avec  un  admirable  sang-froid,  Adrien  IV  sut  mettre  à 
profit  ces  inquiétudes.  II  ne  se  contenta  pas  de  faire  transporter 
à  1  Eglise  Romaine  le  serment  d'allégeance  que  Tivoli  avait  pré- 
tendu prêter  à  l'Empereur  au  mépris  des  droits  du  Saint-Siège  ; 
il  amena  Frédéric  Barberousse  sur  le  territoire  de  Tusculum  et 
reçut,  pendant  le  séjour  qu'y  fit  l'Empereur  -,  le  serment  de 
fidélité  de  Jonathan  de  Tusculum  ^.  En  même  temps,  le  nouveau 
vassal  du  Saint-Siège  obtenait,  à  titre  viager,  la  moitié  de  la 
ville  de  Tusculum  que  nous  avons  vu  céder  à  l'Eglise  par 
Othon  Colonna,  et  remettait  au  pape  les  forteresses  de  Montefor- 
tino et  de  Fajola,  que  des  délégués  pontificaux  devaient  encore 
garder  deux  ans  après  le  rétablissement  de  la  paix  entre  le  pape 
et  les  Romains.  C'étaient  là  d'importants  succès  pour  la  poli- 
tique pontificale,  mais  qui  furent  bientôt  compromis  par  la  nou- 
velle lutte  entre  le  Sacerdoce  et  l'Empire. 

1.  Pour  tout  le  récit  qui  suit  nous  nous  appuyons  sur  les  biographies 
d'Adrien  IV  et  d'Alexandre  111  par  le  cai-dinal  Boso.n.  Duchesne,  t.  Il,  p.  388 
ss.  On  sait  quelle  est  la  valeur  de  cette  source  pour  l'histoire  des  Etats  de 
l'Eglise. 

2.  Le  7  juillet  llSo,  in  territorio  Tusculano,  Frédéric  Barberousse  expé- 
dia un  acte  eu  faveur  du  dauphin  Guigue.  Stumpf-Brentaxo,  Die  Beichs- 
kanzler  vornehmlich  des  X,  XI  und  XII  Jahrhunderts,  t.  III  {Acta  Imperii 
adhuc  inedita),  p.  164,  n°  128. 

3.  L'acte  que  nous  analysons,  daté  du  9  juillet  llSo,  est  inséré  dans  le 
Liber  Censuum  d'où  Theiner  l'a  publié,  Codex  diplomaticus  dominii  tenipo- 
ralis  S.  Sedis,  t.  I,  p.  16. 


LA    FIN    DE    LA    SEIGNEURIE    DE    TUSCULUM  299 

A  la  mort  d'Adrien  IV,  un  cardinal  romain,  Octavien  Male- 
dictus,  fils  de  Jean  Maledictus  '  qui  s'était  signalé  par  son 
dévouement  à  l'empereur  Henri  V,  consentit  à  se  faire  l'instru- 
ment d'un  schisme.  Alexandre  III  fut  contraint  de  passer  en 
personne  au  delà  des  Alpes  pour  faire  reconnaître  son  obédience; 
mais,  dès  qu'il  le  put,  il  revint  à  Rome  et  s'efforça  d'y  faire 
naître  un  mouvement  d'union  et  de  réconciliation  analogue  à 
celui  dont  la  ligue  lombarde  donnait  alors  l'exemple.  Ce  fut 
en  vain.  Au  lieu  d'agir  sans  arrière-pensée  contre  les  fau- 
teurs du  nouvel  antipape  Pascal  IV^  les  Romains  ne  songeaient 
qu'à  mettre  leur  concours  aux  enchères  et  à  profiter  des  circon- 
stances pour  réaliser  leurs  vues  d'agrandissement.  Ils  chassèrent 
les  schismatiques  d'Albano,  puis,  au  printemps  de  1167,  contre  le 
gré  du  pape  qui  ne  prévoyait  que  trop  les  suites  de  cette  entre- 
prise, ils  attaquèrent  Tusculum.  Jonathan,  le  bénéficiaire  du 
traité  conclu  avec  Adrien  IV,  n'en  était  plus  seigneur  ;  il  avait 
été  remplacé  par  Raino,  son  frère  cadet,  qui  avait  séjourné 
comme  otage  à  la  cour  d'Allemagne  2.  A  la  suite  des  premières 
attaques  des  Romains,  Raino  persuada  à  son  cousin  Othon 
Golonna  de  venir  à  son  secours  et  d'invoquer  pour  leur  commune 
défense  la  protection  de  l'Empereur  3.  Précisément  l'archevêque 
intrus  de  Cologne,  le  chancelier  Renaud  de  Dassel,  venait  d'ar- 
river dans  les  environs  de  Rome  ;  il  comprit  de  suite  l'impor- 
tance de  cet  appel  et  s'empressa  de  le  transmettre  au  camp 
impérial  d'Ancône.  La  majorité  des  conseillers  de  Frédéric  Bar- 
berousse  fut  d'avis  de  ne  pas  y  répondre,  mais  Christian  de 
Busch,  l'archevêque  intrus  de  Mayence,  passa  outre  ;  il  amena 
à  son  collègue  une  bande  de  Brabançons  et  tous  deux,  à  la  tête 
de  leurs  petites  troupes,  battirent  les  Romains  devant  Monte- 
porzio.  L'effet  produit  par  cette  victoire  répondit  aux  espérances 
des  schismatiques  ^.  Vainement  la  cour  pontificale  essaya-t-elle 
d'abord  de  se   maintenir  à  Rome,  en  se  mettant  à  la  turris  car- 


i.  Pandolphe  dans  Duchesne,  p.   303.  C'est  à   tort  que   dans  la  note  43 
Johannes  Maledictus  est  identifié  avec  Jean  Frangipani. 

2.  Léo  Casinensis,  loc.  cit.,  p.  840. 

3.  Les  détails  qui  suivent  sont  tirés  d'une  lettre  de  Renaud  de  Dassel  à 
ses  diocésains.  Sudendorf,  Registrum.  léna,  1849,  t.  II,  p.  146. 

4.  BosoN,  loc.  cil.,  p.  415  et  ss. 


300 


GEORGES    DIGARD 


tularia  sous  la  protection  des  Frang-ipani,  Frédéric,  accouru 
d'Ancône  k  Tusculum,  promit  aux  Romains  de  leur  rendre  le 
butin  et  les  prisonniers  faits  à  Monteporzio  s'ils  déterminaient 
Alexandre  III  à  abdiquer  en  même  temps  que  l'antipape,  pour 
qu'il  fût  procédé  à  une  nouvelle  élection.  Devant  ce  péril  le  pape 
se  vit  contraint  de  g-ag-ner  le  royaume  de  Naples  ;  Frédéric  s'em- 
para de  la  basilique  vaticane,  y  porta  la  couronne  reçue  des 
mains  de  son  antipape,  et  fit  sceller  «  à  Rome,  k  Saint-Pierre  » 
par  Raino  de  Tusculum  et  Othon  Colonna  un  diplôme  où  il  féli- 
citait Dassel  «  d'avoir,  avec  laide  de  Dieu,  grâce  k  son  courage 
et  k  celui  des  chevaliers  de  Cologne,  glorieusement  triomphé  des 
Romains  et  élevé  ainsi  magnifiquement  le  Très  Saint  Empire  '.  » 
,  Cet  acte  fut  le  dernier  que  la  chancellerie  impériale  put  dater 
de  Rome.  Dès  le  lendemain  une  courte  pluie  développa  dans 
l'armée  allemande  une  épidémie  qui  força  Frédéric  k  une  retraite 
précipitée,  laissant  le  champ  libre  aux  représailles  des  vaincus 
de  Monteporzio. 

Après  avoir  détruit  Albano,  les  Romains  demandèrent  au 
pape  d'approuver  l'expédition  qu'ils  préparaient  contre  Tuscu- 
lum. Alexandre  III  s'y  étant  refusé,  ils  ajournèrent  pour  quelque 
temps  leur  attaque  -,  et  c'est  pendant  ce  répit  laissé  k  Raino 
de  Tusculum  que  se  placent,  si  nous  ne  nous  trompons,  les 
pourparlers  dont  l'acte  publié  par  l'Institut  autrichien  nous  a 
conservé  le  témoignage. 

La  cour  Romaine,  établie  k  Veroli  en  mars  1170,  venait  de 
sceller  l'alliance  des  Byzantins  et  des  Guelfes  ^  en  présidant  au 
mariage  d'Othon  Frangipani  avec  la  nièce  de  l'empereur  Manuel 
Comnène.  La  reconnaissance  des  Frangipani  était  tout  acquise 
k  Alexandre  III  ;  ils  traitèrent  en  son  nom  avec  Raino  de  Tuscu- 
lum et  réussirent  k  lui  faire  accepter  la  convention  que  nous 
avons  analysée  plus  haut. 

Le  but  poursuivi  par  Eugène  III  et  Adrien  IV  dans  leurs  pré- 
cédentes négociations  était  atteint.  Raino  de  Tusculum,  le  prin- 

1.  Rome  à  Saint-Pierre,  1^''  août  1667.  Lacomblet.  Niederrheinisches 
Urkundenhuch,  t.  I,  p.  296,  Ddsseldorf,  1840.  Raino  de  Tusculum  et  Othon 
Colonna  figurent  parmi  les  témoins. 

2.  BosoN,  p.  419. 

3.  Ibid.  et  Ann.  Ceccanenses  dans  Mon.  Gerrn.  t.  XIX,  p.  286. 


LA    FIN    DE    LA    SEIGNEURIE    DE    TUSCllLUM  301 

cipal  auteur  des  complications  dont  l'Eglise  avait  tant  à  souffrir, 
se  trouvait  définitivement  éloigné  de  son  cousin  Colonna,  avec 
qui  il  ne  pouvait  plus  reconstituer  la  formidable  puissance  des 
descendants  de  Théophylacte.  Il  était  transplanté  dans  la  Mari- 
time, loin  de  Rome,  dans  une  région  écartée  où  le  voisinage  du 
royaume  de  Naples  assurait  sa  fidélité.  Tusculum  passait  sous 
la  souveraineté  de  nouveaux  seigneurs,  moins  odieux  aux 
Romains,  dévoués  au  Saint-Siège,  prêts  à  accepter  sans  résis- 
tance toutes  les  combinaisons  favorables  à  la  réconciliation  du 
pape  et  de  la  Commune.  D'autre  part,  les  avantages  offerts  à 
Raino  de  Tusculum  n'étaient  pas  à  dédaigner  ;  la  convention,  en 
le  mettant  à  l'abri  de  la  vengeance  des  Romains,  lui  assurait  du 
même  coup,  l'amitié  du  Saint-Siège,  l'alliance  des  Frangipani 
et  la  paisible  possession  de  beaux  domaines  voisins  de  ceux 
qu'il  possédait  déjà  dans  la  vallée  du  Sacco. 

Quelle  était  la  valeur  durable  de  la  conception  d'Alexandre  III  ? 
L'événement  ne  permit  pas  d'en  juger.  Au  dire  de  Boson,  qui 
fait  tout  au  plus  une  allusion  à  notre  traité  i,  Raino  de  Tusculum, 
effrayé  des  préparatifs  des  Romains,  crut  que  l'appui  du  parti 
impérial  lui  serait  plus  utile  que  celui  du  Saint-Siège.  Il  se  mit 
en  rapport  avec  Jean  Maledictus,  le  frère  de  l'antipape 
Victor  IV,  que  Frédéric  avait  créé  préfet  de  Rome,  et  lui  offrit 
de  conclure  au  profit  du  schisme  un  traité  analogue  à  celui  que 
les  Frangipani  lui  avaient  proposé  au  nom  du  pape.  Maledictus 
accepta  avec  empressement  ;  il  donna  à  Raino  Montefiascone  et 
Borgo  S.  Flaviano,  domaines  du  Saint-Siège  dans  la  Maremme 
Toscane,  en  échange  de  Tusculum  et  s'attribua  à  lui-même  la 
propriété  de  cette  seigneurie.  La  combinaison  échoua.  Les 
Romains,  qui,  nous  dit  Boson,  haïssaient  également  les  deux 
signataires  de  ce  traité,  continuèrent  à  attaquer  Tusculum. 
Maledictus  effrayé  abandonna  sa  nouvelle  acquisition.  Raino  de 
son  côté  ne  put  se  faire  accepter  à  Montefiascone  et  essaya  vai- 
nement de  rentrer  k  Tusculum.  Il  ne  lui  restait  plus  qu'à 
demander  merci  au  pape  en  lui  cédant  tous  ses  droits  sur 
Tusculum  ;  c'est  ce  qu'il  fit  dans  l'acte  daté  du  8  août  H  70 
que    Boson    nous    a    conservé    et    où     l'on    trouve    parmi    les 

1 .  Boson,  p.  422. 


302  GEORGES   DIGARD 

témoins   ce   Jean    de    Supino    qui    avait    été    désigné     comme 
séquestre  dans  la  convention  avec  les  Frangipani. 

Le  pape  prit  possession  de  Tusculum  et  y  résida  juqu'en 
janvier  1173  ;  mais  il  n'eut  garde  de  consommer  la  ruine  de 
Raino.  L'ancien  seigneur  de  Tusculum  conservait  encore 
quelques  châteaux  dans  les  monts  Albains.  Le  o  janvier  1174  le 
pape  lui  prêtait  deux  cents  livres  de  provinois  contre  une  hypo- 
thèque sur  le  château  de  l'Algide  ^  ;  c'était  un  nouvel  achemine- 
ment vers  l'exécution  du  plan  déjà  poursuivi  en  1171  et  qui  fut 
réalisé  cinq  ans  plus  tard.  Le  11  octobre  1179  Alexandre  III 
échangeait  avec  Raino  de  Tusculum  Norma  et  Vico  contre  le 
château  de  Lariano  -.  Désormais  la  branche  aînée  des  descen- 
dants de  Théophylacte  n'avait  plus  un  pouce  de  terre  dans  les 
monts  Albains  ;  elle  allait  finir  obscurément  dans  la  nouvelle 
région  où  elle  était  transplantée.  Quant  à  Tusculum,  elle  ne  put 
échapper  à  la  haine  des  Romains  et  l'on  sait  comment  sa  des- 
truction fut  le  prix  dont  Henri  VI  paya  la  commune  de  Rome 
qui  avait  forcé  Gélestin  III  à  le  couronner. 

Georges  Digard 

1.  L'acte  inséré  au  Liber  censuum  a  été  publié  par  M.  Tomasetti  dans 
VArchivio  délia  Societa  Romana  di  storia patria,  t.  IX,  p.  423. 

2.  MuhATORi.  Antiquitates,  t.  I,  p.  141.  Cet  acte  tiré  du  Liber  censuum 
fournit  un  nouvel  argument  en  faveur  de  la  date  que  nous  proposons.  En 
effet,  si  Alexandre  III  échangeait  en  1179  Norma  et  Vico  contre  Lariano, 
ces  mêmes  domaines  ne  pouvaient  pas  faire  en  1185  l'objet  d'un  nouvel 
échange. 


L'ADMINISTRATION     DU     FRIOUL 

SOUS     LES     PATRIARCHES     D'AQUILÉE 


La  résidence  et  la  circonscription  diocésaine  immédiate  des 
patriarches  d'Aquilée  sont  situées  sur  le  territoire  du  duché  lom- 
bard de  Forum-Julii  ou  Frioul  ;  c'est  là  aussi  qu'étaient  leurs  pos- 
sessions les  plus  anciennes,  les  plus  importantes  et  celles  dont 
l'ensemble  était  le  plus  compact. 

Nous  voyons  déjà  Charlemagne  conférer  au  patriarche  Paulin, 
pour  les  possessions  de  son  église,  l'immunité  et  une  exemption 
étendue  des  charges  publiques'.  Lui  et  ses  successeurs, de  même 
que  beaucoup  de  particuliers^  accroissent  l'importance  des  biens  de 
cette  église.  Mais  c'est  toutefois  depuis  les  empereurs  saxons  que 
cet  accroissement  prend  de  grandes  proportions.  La  politique 
générale  d'Othon  P''  et  de  ses  successeurs,  et  cette  circonstance  que 
le  Frioul  fut,  en  952,  placé  sous  Fautorité  du  duc  de  Bavière  et, 
en  976,  —  comme  partie  de  la  marche  de  Vérone  —  sous  celle 
du  duc  de  Garinthie  ~,  ont  sans  doute  exercé  à  cet  égard  une  égale 
influence.  Les  donations  se  suivent  désormais,  comprenant  de 
grandes  étendues  de  pays  groupées  ensemble.  Othon  F""  donne  un 
territoire  important  sur  la  rive  gauche  de  la  Livenza  ^  ;  Othon  II, 
les  châteaux  de  Buja,  Fa  gagna,  Udine,  Brazzano  et  Groang, 
chacun  avec  le  pays  et  la  seigneurie  dans  un  rayon  de  trois 
milles  4.  Othon  III  ^  donne  au  patriarche  et  au  comte  Werihen 
(de  Frioul)  par  parties  égales,  la  «  villa  »  de  Goritz  et  tout  le 
pays   entre  l'isonzo,    la   Wippach,   Duino    et  les   sommets  des 


1.  Bœhmer-Mûhlbacher,  Regesta  Imperii  I,,  2«  édition,  n°'  319-320. 

2.  Waitz,  Deutsche  Verfassuncjsgeschichte,  2«  édit.,  t.  V,  p.  151. 

3.  Mon.  Germ.,  Diplomata  I,  466, 

4.  Ib.,  Il,  360. 

5.  Ib.  II,  835. 


304  E.    VON    OTTENTHAL 

Alpes,  c'est-k-dire  une  partie  du  comté  actuel  de  Goritz  ainsi 
que  les  droits  d  immunité  dans  un  rayon  de  deux  milles  pour 
tous  les  villages  que  le  patriarche  a  élevés  en  Frioul  depuis 
les  dévastations  des  Hongrois  sur  son  sol  ou  sur  celui  du  roi. 
Conrad  11  ajoute  encore  une  grande  forêt,  qui  borde  le  Frioul  le 
long  de  toute  la  lisière  des  Alpes,  de  l'Isonzo  jusqu'à  la  Meduna 
et  à  la  Livenza  ^  et  qui  devait  être  bientôt  éclaircie  par  de 
grands  défrichements,  de  même  le  territoire,  jusqu'alors  véni- 
tien, entre  la  Livenza   et  la  Piave  -. 

Le  patriarche  était  donc,  sans  aucun  doute,  de  beaucoup  le 
plus  grand  seigneur  terrien  du  Frioul,  et  aussi  le  plus  privilé- 
gié. Sans  parler  des  nombreux  châteaux  dont  l'établissement  et 
l'acquisition  se  rattachent  au  caractère  primitif  du  Frioul 
comme  marche  frontière  en  face  des  Slaves,  des  Avares  et  des 
Hongrois,  sans  parler  également  d'une  immunité  étendue 
vis-à-vis  de  lautorité  comtale  et  ducale  '^  Henri  II  conféra  aux 
patriarches  les  attributions  judiciaires  d'un  nonce  royal  [Missus 
regius)  pour  toutes  leurs  possessions  ^.  Conrad  H  leur  accorda 
encore  la  faveur  du  droit  de  battre  monnaie  '. 

Henri  IV  enfin  donna  à  cette  évolution  sa  conclusion  défini- 
tive. Depuis  longtemps  il  n'était  plus  question  du  Frioul  comme 
marche  frontière  ;  mais,  pour  s'assurer  en  vue  des  communica- 
tions de  l'Allemagne  avec  l'Italie  les  passages  à  l'est  des  Alpes  •>, 
en  l'an  1077  il  conféra  au  patriarche  Sighard,  son  ancien  chan- 
celier, le  comté  de  Frioul,  avec  tous  les  fiefs  que  le  comte  Louis 
y  avait  possédés,  «  cum  omnibus  ad  regalia  et  ad  ducatum  perti- 
nentibus,  hoc  est  :  placitis,  collectis,  fodro,  districtionibus  univer- 
sis^  »,  c'est-à-dire  le  comté,  y  compris  les  droits  ducaux,  dans  toute 

1.  RuBEis,  Mon.  eccl.  Aquilejensis,  412. 

2.  Stumpf,  Acta  inedifa,  48. 

3.  Cf.  le  jugement  de  la  Cour  aulique  de  Vérone,  Rubeis,  Mon.  .500. 

4.  Neues  Archiv  der  Gesellschaft  fur  altère  deutsclie  Geschichlskunde,  III, 
122  :  Sed  ecclesiœ  advocatiis  ex  nostro  latere  nuniius  in  iani  dictis  casfellis  et 
villis  placitet,  et  si  lites  inter  eos  exorte  fuerint,  legali  iudicio  ut  legalis  mis- 
sus  potestative  determinet.  Cf.  Ficker,  Forschungen  zur  Reichs-und  Bechts- 
geschichte  Italiens,  II,  13  et  ss. 

5.  Rubeis,  Mon.  505. 

6.  C'est  ce  qu'a  fait  le  premier  ressortir  Tangl  dans  Archiv  fur  œster- 
reichische  Geschichte,  XI,  234. 

7.  Rubeis,  Mon.  537. 


l'aDMINISTRATULN    Dr    FRIOUL  305 

l'étendue  du  Frioul  ^.  Ces  attributions  furent  confirmées,  de  la 
manière  la  plus  précise,  par  Henri  VI  et  Othon  IV  ~.  Comme  il  ne 
se  trouvait  dans  ce  rayon  aucun  territoire  ecclésiastique  ou 
séculier  qui  fût  indépendant  du  patriarche  ^,  celui-ci  possé- 
dait donc  un  territoire  fermé,  extraordinairement  favorable  au 
développement    de    la   souveraineté  territoriale. 

Le  comté  de  Frioul,  en  sa  qualité  primitive  de  marche,  avait 
conservé  la  vieille  circonscription  du  duché  lombard  ;  il  embras- 
sait tout  le  territoire  des  frontières  de  la  Carniole  et  de  Tlstrie  à 
l'est,  jusqu'à  la  Livenza,  à  l'ouest,  depuis  la  crête  des  Alpes  au 
nord  jusqu'à  la  côte  marécageuse  de  la  mer.  Ce  comté  pouvait 
donc  être  encore  désigné,  en  raison  de  son  étendue,  comme  une 
principauté,  quoique  le  territoire  réellement  soumis  à  l'autorité 
du  patriarche  fût  restreint,  à  l'est,  \evs  le  cours  inférieur  de 
risonzo,  par  le  développement  du  comté  de  Goritz  4. 

C'est  par  la  royauté  allemande,  surtout  en  vue  de  fortifier  la 
domination  allemande  en  Italie,  que  cette  principauté  ecclé- 
siastique avait  été  fondée.  Depuis  le  xi®  siècle,  la  plupart  des 
patriarches  d'Aquilée  ont  été  pris  dans  la  haute  noblesse 
allemande,  j'iusieurs  d'entre  eux  dans  les  familles  les  plus 
considérables  des  provinces  allemandes  voisines.  Ils  acquirent 
aussi  des  possessions  et  des  seigneuries  importantes  en  Carin- 
thie  et  en  Carniole,  tant  par  la  libéralité  de  princes  leurs  parents 
que  par  collation  royale.  C'est  de  la  même  façon  et  dans  les 
mêmes  vues  qu'il  le  faisait  pour  l'évêché  de  Trente  "^  qu'Henri  IV 
conféra  au  patriarcat,    comme  pays  de  soutien,  les  comtés  alle- 


i.  FicKKn,  Forschungen  I,  269,273. 

2.  Stumpf,  Acta  inedita.  263  :  «  ducatum  Fori-Julii  cum  omni  jure  et 
pertinentiis  suis  et  sanguinolentum  denarium...  et  omnia  malefîcia,  quœ  ad 
correptionem  et  hannum  principuni  spectare  noscuntur  >i  ;  de  même  Boehmep- 
FicKER  Regesta  imperii  V.  n°  238. 

3.  L'évêché  de  Concordia  et  l'abbaye  de  Sesto  dépendaient  encore  au 
xiv^  siècle  du  patriarcat.  (Cf.  Blanchi  Thésaurus  ecclesiss  Aquile/ensis  n°^  10 
et  11),  ainsi  que  tous  les  couvents  du  Frioul.  Egalement  à  Cordenone,  qui 
était  un  alleu  des  Babenberg,  et  à  Pordenone,  qui  appartenait  aux  mêmes 
ducs,  la  justice  était  aux  mains  de  la  «  domus  Aquilegie  ».  Mi.notto,  Docu- 
menta ad  patriarchatuni  Aquilegenseni  spectantia  I,  32. 

4.  Cf.  CzÔRNiG,  Das  Land  Gôrz  und  Gradisca,  610. 

5.  A.  HuBER,  Geschischte  OEsterreichs  I,  503,  347, 

Mélanges  Paul  Fabre.  20 


306  E.    VON    OTTENTHAL 

mands  de  Garniole  et  distrie  '.  Ces  territoires,  il  est  vrai,  ne 
formèrent  jamais  avec  le  Frioul  une  véritable  unité  politique, 
et  ils  ne  tardèrent  pas  à  tomber  sous  la  puissance  de  grands 
vassaux  d'Aquilée,  mais  cette  réunion  eut  cependant  comme 
conséquence,  pour  les  deux  grands  sièg-es,  une  immigration 
considérable  d'Allemands,  appartenant  surtout  à  la  chevale- 
rie ^.  Ces  immigrés  se  fondirent  avec  la  noblesse  du  pays,  mais 
par  suite  de  leur  richesse  et  de  leur  situation  auprès  des 
patriarches  allemands  et  des  princes  leurs  parents,  leur  part 
fut  prépondérante  dans  le  déA^eloppement  des  classes  nobles  dans 
le  Frioul.  Comme  dans  les  provinces  allemandes  du  voisinage, 
il  se  développa  une  «  ministérialité  »  puissante  •^,  dont  l'influence 
s'accrut  par  l'entrée   dans  ses  rangs  de  beaucoup  de  barons. 

Cette  noblesse,  devenue  la  caste  dirigeante,  contribua  à 
former  et  à  fixer  l'organisation  politique  du  Frioul.  Le  déclin 
de  la  puissance  impériale  produisit  à  la  vérité  un  fort  mou- 
vement de  recul.  Après  la  mort  de  Bertold,  en  l'an  12ol,  et 
pendant  tout  un  siècle,  ce  ne  sont  plus  que  des  candidats  du  pape 
qui  occupent  le  siège  patriarcal  ;  à  l'exception  du  Français  Ber- 
trand, ce  sont  tous  des  Italiens,  inclinés,  par  la  politique  comme 
par  leurs  relations  de  famille,  à  s'appuyer  sur  l'Italie.  Les  relations 
avec  la  royauté  allemande  sont  presque  complètement  rompues, 
celles  qui  existent  avec  les  princes  allemands  du  voisinage  sont  de 
plus  en  plus  dominées  par  la  préoccupation  qu'ont  ces  princes 
de  faire  passer  dans  leurs  mains  les  possessions  lointaines  des 
patriarches  et  d'acquérir  de  l'influence  sur  le  Frioul  lui-même. 
Par  suite  les  patriarches  sont  forcés  de  se  rapprocher  davantage, 
dans  leur  administration  même,  des  coutumes  italiennes. 
On  va  montrer,  dans  la  rapide  esquisse  qui  suit,  comment  sous 
l'action  de  ces  courants  opposés  se  développèrent  les  institu- 
tions politiques  du  Frioul,  et  on  se  bornera  à  considérer  leurs 
directions  principales. 


1.  Stu.mpf,  Reichskanzler  n°^  2.802-2.803. 

2.  Celte  question  est  traitée  en  détail  dans  le  mémoire  de  Zahn,    Friau- 
lische  Studien,  dans  Archiv  fur  ôster.  Geschichte  57,  279  et  ss. 

3.  C'est  ce  que  montre  aussi  par  exemple,  le  mandement  de  Frédéric  I^""- 
Stumpf,  Reichskanzler  n"  4.36o. 


l'administration  du  frioll  307 

Même  si  on  fait  abstraction  de  leurs  attrilnitions  ducales,  la 
donation  faite  aux  patriarches  du  Frioul  se  distingue  nettement  de 
privilèges  semblables  accordés*aux  évêques  italiens  par  ce  fait  qu'il 
n'existe  pas  ici  de  grande  ville  bien  peuplée,  ayant  un  trafic  impor- 
tant, qui  forme  le  point  central  du  territoire  dont  il  est  fait  donation. 
Aquilée  était  en  décadence,  Gividale  sans  importance,  Udine  était 
encore  un  château  et  elle  dut  tarder  bien  longtemps  avant 
d'être  reconnue  à  proprement  parler  comme  capitale.  Le 
grand  mouvement  des  communes,  qui  a  décidé  des  destinées  de 
l'Italie,  ne  pouvait  s'étendre  au  Frioul.  Quoique  la  grande  masse 
du  peuple  parlât  l'italien  et  se  trouvât,  au  point  de  vue  écono- 
mique, dans  une  situation  semblable  à  celle  de  toute  la  Haute- 
Italie,  quoique  le  droit  commun  se  soit  aussi  en  partie  développé 
dans  le  Frioul  sous  l'influence  italienne  —  c'est  ainsi  par  exemple 
que  le  notariat  y  acquit  complètement  droit  de  cité,  — cependant 
la  transformation  du  comté  de  Frioul  en  une  principauté  ecclé- 
siastique, due  à  l'action  des  mêmes  vicissitudes,  a  été  soumise 
aux  mêmes  causes  de  ralentissement  ou  d'accélération  que  l'on 
constate  pour  les  évêchés  allemands,  notamment  pour  le  siège 
de  Trente,  situé  lui  aussi  en  terre  italienne. 

En  Italie  comme  en  Allemagne  la  collation  à  un  évêque  d'un 
ou  de  plusieurs  comtés  ou  portions  de  comté  ne  suffisait  pas  à 
assurer  la  formation  d'une  principauté  ecclésiastique  viable. 
Dans  l'un  comme  dans  l'autre  pays,  les  conditions  de  fait  ont  eu 
souvent  plus  de  puissance  que  les  parchemins  des  souverains.  Il 
s'agissait  de  savoir  si  le  prince  ecclésiastique  était  en  état  de 
conserver  dans  sa  main  l'administration  de  son  territoire.  Si 
l'évêque  allemand  était  amené  à  transmettre  le  comté  en  fîef  à 
un  laïque  puissant,  ou  si  tout  le  patrimoine  ecclésiastique  passait  à 
un  avoué  de  haute  naissance  et  demeurait  héréditaire  dans  sa 
famille,  alors  une  principauté  séculière  pouvait  s'élever,  ayant 
pour  fondements  des  fiefs  ecclésiastiques  comme  nous  le  voyons 
dans  le  Tyrol. 

Si  cela  n'est  pas  arrivé  dans  le  Frioul,  quoique  parfois  on  ait 
pu  le  craindre,  c'est  que  les  patriarches  se  gardèrent  de  donner 
en  fief  leur  duché  et  d'établir  trop  tôt  une  avouerie  unique 
s'étendant  sur  tout  le  territoire.  Nous  sommes  malheureuse- 
ment  bien   peu   renseignés   sur    l'ancienne    histoire   du  Frioul 


308  E.     VON    OTTENTHAL 

en  effet  c'est  seulement  au  xiii*"  siècle  que  les  chartes  deviennent 
plus  abondantes;  indépendamment  de  cela,  d'ailleurs,  je  dois 
me  borner  ici  aux  points  dune  véritable  importance. 

On  ne  se  trompera  pas  sans  doute  en  considérant  comme  une 
chance  heureuse  pour  les  patriarches  la  rapide  succession  des 
familles  qui  reçurent  en  lîef  la  dignité  ducale  de  Carinthie.  Par 
suite  de  son  union  antérieure  avec  la  marche  de  Vérone,  ce  pays  se 
trouvait  déjà  en  étroite  relation  avec  le  Frioul.  Au  xi^  siècle  les 
ducs  sont  avoués,  et  le  sont,  semble-t-il,  sur  le  territoire  patriarcal 
tout  entier.  Mais  Henri,  le  dernier  duc  de  Carinthie  de  la  maison 
d'Eppenstein,  résigna  cette  fonction  entre  les  mains  de  son  frère, 
le  patriarche  Udalric  P""  '.  Bientôt  après,  cette  fonction  revint  aux 
comtes  de  Goritz  ;  il  n"a  pas  encore  été  possible  d'établir  avec 
certitude  leur  origine,  mais  leur  famille  n'était  pas  prépondé- 
rante ni  par  sa  puissance  ni  par  son  influence.  Le  comte  Mai- 
nard,  qui  mourut  en  1139  ou  1140,  occupait  déjà  cette  fonction  ~ 
qui  demeura  héréditairement  en  possession  de  cette  famille.  Les 
Goritz  exerçaient  aussi  les  mêmes  attributions  sur  une  série  de 
couvents.  On  paraît  avoir  admis,  dès  cette  époque,  ce  qui  fut 
juridiquement  constaté  à  la  mort  du  patriarche  Udalric  II 
(1182)  3,  que  le  comte  de  Goritz  avait  l'avouerie  sur  tous  les 
couvents  de  ce  côté  i  à  l'est)  du  Tagliamento,  sauf  sur  S.  Odo- 
rico. 

L'enquête  indiquée  nous  fournit  également  la  limite  de  l'avoue- 
rie des  comtes  de  Goritz  :  c'était  le  Tagliamento.  A  la  vérité  ce 
fait  important  n'est  mentionné  qu'incidemment  dans  le  document 
rédigé  par  le  notaire  Petrus,  d'une  façon  qui  n'est  pas  à  vrai  dire 
très  heureuse  ;  mais  d'autres  preuves  le  confirment  pleinement. 
C'est  ainsi  que,  d'après  ce  document,  le  comte  de  Goritz  doit 
rendre  seulement  justice,  sur  la  rive  droite  de  ce  lleuve,  à  Cinto,  où 

1.  Dans  le  document  non  daté  Rubei^,  Mon.  519,  lequel  doit  être  placé 
entre  1090,  Tannée  de  l'avènement  de  Henri,  et  1121,  l'année  de  la  mort 
d'Udalric,  il  est  dit  :  «  Heinricus  s.  Aquilegensis  ecclesiw...  advocatus... 
placitum  advocatiae  super  omnibus  bonis  prsefatse  Aquil.  ecclesiœ  altinen- 
fihus...  integerrime  in  manus  patriarche  Vodalrici...  tradidit.  » 

2.  Cf.  l'actede  1140,  Rubeis,  Mon.  571.  —  D'après  Enenkels  Fiirsfenbuch, 
dans  Rauch,  SS.  I,  250)  les  Goritz  auraient  tenu  le  comté  et  le  baillage  en 
fief  des  comtes  de  Peilstein;  il  n'y  a  pas  lieu  d'examiner  ici  cette  assertion. 

3.  Rlbeis,  Mon.  6^9. 


l'administration  du  frioul  309 

les  agents  forestiers  (et  probablement  les  habitants  de  la  forêt)  lui 
sont  soumis.  Sur  la  rive  droite  du  Tagliamento,  au  sud  de  l'an- 
cienne grande  route  transversale,  s'étendait  jusque  vers  la 
Livenza  le  territoire  de  l'évêché  de  Goncordia,  dont  les  rois 
Hugues  et  Lothaire  avaient  fait  donation  aux  patriarches  ^  et  qui 
par  suite  tenait  de  ceux-ci  ses  droits  régaliens  2;  l'avoué  de  cet 
évèché  était  le  comte  de  Prata  ^.  Au  même  endroit  se  trouvaient 
aussi  les  possessions  du  couvent  de  Sesto,  qui  avait  été  donné  par 
Othon  I"  au  patriarcat  ^  et  qui  paraît  avoir  exercé  par  lui-même 
les  droits  régaliens  qui  lui  étaient  transmis  par  le  patriarche  ^  ;  en 
tout  cas  Tavouerie  n'appartenait  pas  au  comte  de  Goritz,  dont  les 
vassaux  et  «  ministériaux  »  déclarèrent  officiellement  en  1221  : 
«  quod  in  illa  parte  Tiliaventi  anfecessores  sui  numquani  placi- 
tare  consueverunf,  excopfis  duahus  villis,  scilicet  de  Bania  et 
Gruario  ^  »,  toutes  deux  situées  près  de  Ginto. 

Le  large  lit  du  Tagliamento,  rempli  d'éboulis,  qui  coupe  la 
plaine  du  Frioul  h  peu  près  par  la  moitié  du  nord  au  sud,  forme 
d'une  manière  générale  une  sorte  de  ligne  de  démarcation  :  tan- 
dis que  dans  la  partie  orientale  du  Frioul  le  patriarche  — 
suivant  le  principe  allemand  —  tenait  presque  partout  réunis 
dans  ses  mains  les  droits  comtaux,  à  l'ouest  du  Tagliamento 
ils  sont  transmis  (notamment  le  droit  de  haute  justice  crimi- 
nelle) à  une  série  de  vassaux  ecclésiastiques  et  séculiers.  En 
dehors  des  églises  déjà  mentionnées  de  Goncordia  et  de  Sesto, 
nous  trouvons  ici  les  seigneurs  de  Prata  ",  de  Porcileis  *  (Porcia) 
et  de  Polcinigo  9,  investis  par  le  patriarche  des  droits  comtaux. 
Une   série  d'autres  seigneurs  de  ce  territoire  ne  portent  pas  à 

1.  Mittheilungen  des  Instituts  fur  ôsterr.  Geschichtsforschun;/,  I,  290. 

2.  (BiANCHi),  Thésaurus  n"  10. 

3.  Degani,  La  diocesi  di  Concordia,  141  (1192),  Biaxchi,  dans  Arc hiv  fur 
ôsterr.  Geschichte  21  n°8(1203).  Je  citerai  à  l'avenir  simplement  sous  le 
titre  :  Bianchi,  Ai'ch.,  avec  indication  du  volume  et  du  numéro  les  Docu- 
cumenta  historiœ  Forojuliensis  summatim  regesta  ab  I.  Bianclii. 

4.  Mon.  Germ.  Diploniata  I,  466. 

5.  Bianchi,  Arch.  21  n"  76  et  Fontes  reruni  austriacaruni.  Diplomataria 
24,  9. 

6.  Bianchi,  Arch.  21n<'61. 

7.  (BiANCHil,  Thésaurus  n°  13i;i. 

8.  Bianchi,  Arch.  21  n°s  155,  189,  222. 

9.  Ib.  n"  86. 


310  E.     VON    OTTENTHAL 

la  vérité  le  Litre  de  comte,  mais  ils  ont  des  privilèges  analogues  ; 
ainsi  ceux  de  Frattina  ',  les  Spilimberg-o  -,  les  possesseurs  du 
château  de  Forgaria  ■^,  les  seigneurs  de  Sacile,  dont  les  droits 
passèrent  plus  tard  k  la  commune  urbaine^;  de  même  aussi 
Cavolano  est  désigné  en  1262  comme  un  comté  ^.  Par  suite  de 
cette  évolution  '^  plutôt  italienne  il  ne  restait  réellement  plus  de 
champ  d'action  à  lavoué  d'Aquilée,  mais,  en  même  temps,  la 
domination  directe  du  patriarche  se  trouvait  également  res- 
treinte. Ce  furent  les  luttes  avec  les  Camino,  avec  Eccelin  de 
Romano,  avec  Trévise  qui  déterminèrent,  au  xiii^  siècle,  les 
patriarches  k  restaurer  leur  puissance,  mais  rependant  des  28 
«  gastaldies  »  énumérées  dans  le  Lucifer  ecclesiœ  Aquilegiensis  ~\ 
composé  en  1386,  il  n'y  en  a  guère  qu'un  tiers  qui  appartienne 
k  la  rive  droite  du  Tagliamento. 

Si  les  comtes  de  Goritz  n'étaient  pas  des  avoués  trop  puis- 
sants, c'étaient  néanmoins  des  avoués  très  avides.  On  sait 
comment  dans  cette  fonction  les  titulaires  s'efforçaient  d'aug- 
menter leurs  attributions  légales  en  profitant  des  circonstances 
et  en  exploitant  sans  scrupule  les  moyens  d'action  temporels. 
A  la  suite  de  la  répétition  de  semblables  empiétements  on  en 
vint,  en  l'année  1202,  k  fixer  les  attributions  légales  de  l'avoué 
dans  les  limites  où  elles  étaient  en  1182  ^.  Des  déclarations  faites 
k  cette  occasion  nous  pouvons  inférer  que  les  patriarches,  en  fai- 
sant la  collation  de  lavouerie  aux  Goritz,  eurent  toute  liberté;  en 
effet  les  prestations  et  redevances  qui  appartiennent  k  l'avoué  du 
chef  du  Frioul  ne  sont  pas  très  élevées  ;  elles  ne  frappent  pas 
le  domaine  seigneurial  du  patriarche,  ni  celui  de  ses  vassaux 
et  de  ses  «  ministériaux  ». 

1.  BiANCHi,  Arch.li  n"  41.  Du  texte  même  du  diplôme  inséré  dans  la  Col- 
lezione  Blanchi,  a  la  bibliothèque  de  la  ville  d'Udine,  il  résulte  que,  aux 
termes  de  l'investiture  de  H 72  <<  cum  ampla  concessione  Popponis palriarchse  >> 
ils  avaient  le  droit  de  haute  justice  dans  tous  leurs  châteaux  et  domaines. 

2.  BiANCHi,  Documenti per  la  storia  del  Friull  II,  27. 

3.  Indice  dei  documenti  per  la  storia  del  Friuli  raccolti  dal  Bianchi 
n°  3413. 

4.  Bianchi,  Arch.  21  n"  120;  24  n»  320,  cf.  Indice  n»  2686. 
3.  Verci,  Marca  Trivigiana,  II,  doc.  60. 

6.  FiCKER  Forschungen  I,  239,  243. 

7.  (Bianchi),  Thésaurus  p.  414  sq. 

8.  RuBEis,  Mon.  647. 


l'administration  du  FRIOUL  M{ 

Au  point  de  vue  de  la  juridiction,  la  situation  du  patriarche 
est  favorable  :  le  «  placiturn  advocatise  »  a  lieu  seulement  une 
fois  par  an  aux  différents  sièges  judiciaires  (pas  très  nombreux,  si 
l'énumération  en  est  complète)  devant  l'avoué  ou  son  représen- 
tant et  devant  le  «  nuntius  »  du  patriarche,  siégeant  conjointe- 
ment K  Les  famuli  ecclesiœ  -,  dans  les  causes  du  grand  criminel, 
telles  que  le  vol  et  le  brigandage,  ne  sont  pas  soumis  à  la  juri- 
diction de  l'avoué  ;  l'amende  pour  les  peines  corporelles  ou  capi- 
tales [cruentus  denariiis)  est  partagée  par  le  patriarche  avec 
l'avoué.  Il  en  est  de  même  de  l'engagement  de  se  repré- 
senter en  justice  {vadimonium)  qui  est  déposé  entre  les  mains 
de  l'agent  du  patriarche.  Le  même  principe  est  appliqué  au 
combat  judiciaire,  sauf  qu'il  a  lieu  devant  l'avoué  seul.  Il  n'est 
pas  non  plus  sans  importance  que  les  comtes  de  Goritz  puissent 
céder  les  revenus  provenant  de  l'avouerie,  mais  non  le  droit  de 
juridiction. 

Quoique,  au  xiii''  siècle,  les  comtes  de  Goritz  aient  considéra- 
blement développé  leur  puissance,  d'après  nos  sources,  leur 
influence  sur  l'administration  du  Frioul,  au  point  de  vue  judiciaire, 
diminua  au  lieu  d'augmenter.  Diverses  circonstances  contribuèrent 
à  ce  résultat.  Les  chapitres  d'Aquilée  et  de  Cividale,  ainsi  que 
plusieurs  couvents,  rachetèrent  les  droits  comtaux  en  faisant 
cession  de  biens  importants  ^  ;  dans  tous  ces  cas,  l'avouerie 
est  résignée  entre  les  mains  du  patriarche  et  rétrocédée  par  celui- 
ci  à  ces  églises,  sans  que  d'ailleurs  le  succès  de  ces  cessions  ait 
été  toujours  durable. 


1.  De  même  qu'à  Botzen,  comté  dont  l'évêque  de  Trente  avait  donné  les 
deux  tiers  en  fief  au  comte  de  Tyrol,  le  «  gaslaldus  »  épiscopal  présidait 
avec  l'avoyer  du  comte.  Voltelini,  Sùdtiroler  Nolariatsimbreviaturen, 
I,  CCV. 

2.  Cette  expression  peut  comprendre  toutes  les  personnes  dépendant  de 
l'Eglise,  à  commencer  par  les  «  ministériaux  ».  Waitz,  Deutsche  Verfas- 
sungsgeschichte  V,  2^  éd.,  490. 

3.  Par  exemple  le  chapitre  d'Aq-uilée  (Rubeis,  Mon.  556);  le  couvent 
d'Aquilée  (Kandler,  Cod.  dipl.  Istriano  pour  l'année  H66,  non  paginé);  le 
couvent  de  Beligna  en  1173  (Rubeis,  Mon.,  576)  ;  le  couvent  de  Moggio  en 
1211  (BiANCHi,  Arch.,  21,  n"  33)  et  le  chapitre  de  Cividale  (Rubeis,  Mon., 
652);  le  couvent  de  S.  Stefano  en  1286  (Bianchi,  Arch.,  24,  n"  511)  ;  en 
1284,  le  patriarche  rachète  lui-même  les  droits  pour  quelques  localités  sur 
la  rive  droite  de  l'isonzo  {ih.,  24,  n"  486). 


312  E.    VON    OTTENTHAL 

;  ■  Un  autre  amoindrissement  des  pouvoirs  de  l'avouerie  résulta  de 
ce  que  le  patriarche  donna  aussi  en  fief  à  divers  barons  les  droits 
comtaux  sur  leurs  biens,  dans  Test  du  Frioul,  ou,  ce  qui  revient 
.évidemment  au  même,  le  droit  de  haute  justice  criminelle  '. 
Comme  les  dations  en  fief  de  ce  genre  n'ont  été  confirmées  par 
des  titres  que  peu  à  peu,  nous  ne  savons  pas  à  quelle  époque  a 
commencé  la  concession  de  ces  faveurs,  mais  en  tout  cas  cet 
état  de  choses  remonte  au  temps  des  patriarches  allemands.  En 
effet  le  patriarche  se  plaint  en  1238  devant  la  cour  aulique  impé- 
riale de  ce  que  ses  feudataires,  en  partie  en  vertu  de  l'avouerie', 
en  partie  parce  que  des  biens  leur  ont  été  conférés  «  cum  omni 
jure  »,  usurpaient  l'exercice  de  la  haute  juridiction  criminelle  et 
d'autres  droits  compris  parmi  les  droits  régaliens  ~.  Cela  ne  serait 
guère  croyable  s'il  n'y  avait  pas  eu  réellement  des  cas  où  le 
patriarche  avait  de  la  sorte  lui-même  donné  aussi  en  fief  la  haute 
justice  criminelle.  Assurément  cette  extension  des  droits  de  la 
noblesse  restreignait  la  puissance  du  patriarche  aussi  bien  que  celle 
de  l'avoué  ;  mais  on  peut  en  même  temps  remarquer  que  pour  la 
noblesse  de  l'est  du  Frioul,  la  possession  du  droit  de  haute  justice 
ne  cessa  pas  de  demeurer  une  exception. 

Il  est  du  reste  incontestable  que  même  le  placitum  advocatiac 
perdit  encore  de  son  importance.  Déjà  en  1202  ou  déjà  en  1182  il 
rdst,  comme  ailleurs  du  reste,  restreint  aux  crimes  graves  ■-.  La  juri- 
.diction  dans  les  affaires  capitales,  l'exécution  des  peines  corpo- 
relles graves  et  des  peines  capitales,  sont  les  droits  que  se  réserve 
l'avoué  lorsqu'il  vend  ou  qu'il  donne  en  fief  son  avouerie,  parfois 
aussi  lorsqu'il  y  renonce  '*.  Sous  cette  forme  \e  plaeitum  advocatiae 
se  perpétua  et,  si  les  chartes  nous  manquent  sur  ce  point, 
cela    ne  saurait   nous   étonner,    puisque    dans     le    Frioul  même 

1.  Les  premiers  exemples  que  j'en  connaisse  concernent  les  seigneurs  de 
Zegliaco,  qui  en  1232  sont  investis  à  titre  de  fief  iuxta  forinam  antiquarum 
consuetudinum  cum  omni  honore  dominio  comitatu  jiirisilictione  (Bianxhi, 
Arch.  21,  n°  183),  et  les  seigneurs  de  Mels,  qui  en  1275  et  1300  reconnaissent 
tenir  du  patriarche  dominiuni  et  garriluni  latronem  et  cruentam  super 
omnibus  bonis  suis  donius  i1/e/s  (Biancui,   Thésaurus,  n°*  188,  189). 

2.  RuBEis,  Mon.,  698. 

3.  Cf.  Waitz,  Deutsche  Verfassungsgeschichte,  VIII,   63. 

4.  Il  en  est  déjà  ainsi  en  1173  (Rubeis,  Mon.  587),  puis  en  1235,  1240, 
1280,  1289,  1312,  1320,  1323  (Bianchi,  ^rc/i.  21,  n°^  116,  127;  24,  n°^  486, 
519  ;  31,  n°  292  ;  36,  n"  586  ;  Bianchi,  Documenti  I,  586). 


l'administration    du    FRIOUL  313 

au  XIV®  siècle,  c'était  encore  la  procédure  allemande  qui  domi- 
nait ^  Mais  cette  juridiction  a  beaucoup  perdu  de  son  étendue  ; 
ainsi,  d'après  le  document  de  1320,  cité  k  la  p.  312,  note  4,  elle  ne 
paraît  plus  s'appliquer  qu'aux  biens  et  aux  personnes  dont  l'avoué 
avait  des  redevances  à  percevoir.  La  juridiction  sur  ces  biens, 
d  après  ce  même  document,  est  exercée  par  le  «  gastald  »  des 
comtes  de  Goritz  k  Flambro  ;  sa  compétence  s'étend  jusque  vers 
Udine,  ce  qui  ne  serait  guère  possible,  si  leplacitum  advocatiae  eût 
encore  été  tenu,  comme  d'après  l'enquête  de  1202,  k  Udine 
même.  Il  est  certain  que  le  patriarche  exerçait  lui-même  ou  par  ses 
propres  agents  la  juridiction  dans  les  affaires  les  plus  importantes 
et  sur  les  classes  élevées. 

Dans  le  cours  du  xiii"^  siècle,  la  situation  du  comte  de  Goritz, 
comme  avoué  d'Aquilée,  fît  de  plus  en  plus  place  à  celle  d'un  grand 
vassal  et  d'un  prince  voisin.  C'est  ainsi  qu'à  plusieurs  reprises, 
notamment  sous  Grégoire  de^SIontelongo,  des  guerres  dangereuses 
eurent  lieu  entre  le  comte  et  le  patriarche,  que  le  comte  de  Goritz 
joua  souvent,  comme  capitaine  général  du  patriarche,  un  rôle 
important,  et  qu'il  tenta  de  temps  en  temps,  au  xiv"^  siècle,  de 
s'établir  solidement  dans  le  Frioul  par  l'acquisition  de  nombreux 
châteaux-forts.  Cependant  les  patriarches  empêchèrent  heu- 
reusement la  sécularisation  du  ducatus  et  comitatus  Fori  Julii. 
Il  est  toutefois  caractéristique  que,  dans  l'acte  d'investiture 
d'Albert  IV  par  le  patriarche  Bertrand  en  l'an  1338  *,  il  n'est 
aucunement  parlé  d'avouerie  ;  le  mot  n'est  même  pas  prononcé. 

Au  contraire  l'administration  de  la  ((  patria  »  (le  Frioul),  sous 
le  patriarche  et  ses  agents,  se  développe  de  plus  en  plus. 

Déjà  avant  l'acquisition  du  comté  de  Frioul,  les  patriarches 
avaient  besoin  d'un  certain  personnel  administratif  comme 
grands  seigneurs  terriens,  suzerains  et  possesseurs  d'un  certain 
nombre  de  droits  régaliens.  Par  la  collation  du  ducatus  et 
comitatus  Fori  Julii,    cette  administration  fut  plus  exactement 

1.  Cf.  lintéressante  lettre  d'Urbain  V  sur  ce  sujet,  Rubeis,  Mon.  949. 

2.  Rubeis,  Mon.  886  ;  dans  le  Lucifer  de  1386  (Biaxchi)  Thésaurus, 
p.  413,  la  rubrique  «  Comités  Goriiiae  »  ne  contient  non  plus  rien  sur  ce 
point. 


314  E.    VON    OTTENTHAL 

fixée  au  point  de  vue  territorial,  et  aussi  investie  de  droits  supé- 
rieurs. Je  suis  forcé  de  me  borner  ici  à  suivre  le  développe- 
ment que  prirent,  aux  dépens  des  attributions  de  l'avoué,  les 
organes  de  l'administration  patriarcale  qui  se  rattachent  à  la 
juridiction. 

Nous  sommes,  en  ce  qui  concerne  les  commencements  de 
1  administration  patriarcale,  renseignés  d'une  manière  tout  à 
fait  insuffisante.  Mais  si  nous  remarquons  que  la  nombreuse 
noblesse  du  Frioul  se  subdivise  de  la  même  manière  qu'en 
Allemagne  :  si  notamment  nous  rencontrons  à  côté  des  barons 
une  multitude  de  «  dintsmanni  »,  nous  pourrons  aussi  con- 
clure que  l'administration  fut  conduite  de  la  même  manière  que 
dans  les  grands  évêcliés  allemands.  Evidemment,  les  «  minis- 
tériaux  »  constituèrent  d'abord  les  cadres  des  fonctionnaires  à 
la  cour  du  patriarche  et  dans  les  nombreux  châteaux-forts  qui 
formaient  les  centres  de  ses  patrimoines.  Ce  sont  en  effet  les 
vassaux  libres  et  les  "  ministériaux  »  qui  plus  tard  forment  encore 
conjointement  le  conseil  du  patriarche.  Les  deux  classes  étaient 
d'autant  plus  rapprochées  l'une  de  l'autre  que  beaucoup  de 
barons  entrèrent  dans  la  «  ministérialité  •  »  et  que  beaucoup  de 
«  ministériaux  »  devinrent  riches  et  puissants.  Ce  sont  eux  qui 
sont  les  assesseurs  à  la  cour  aulique  du  patriarche,  qui  s'élargit 
plus  tard  par  l'adjonction  des  prélats  et  des  envoyés  des  villes 
et  qui  devient  le  parlanientuni  ou  colloquium  générale. 

Cette  cour  aulique,  sous  la  présidence  du  patriarche  ou  de  son 
représentant,  apparaît  comme  l'instance  supérieure  dans  toutes 
les  causes  civiles,  notamment  in  causis  territorii,  libertatis  et 
servitutis  ~,  aussi  bien  lorsqu'une  partie  est  un  clerc  ^  que 
lorsque  les  deux  parties  sont  des  laïques.  Le  patriarche  y  connaît 
des  litiges  sur  les  questions  de  propriété  ^,    de  dot  '^,  de  liberté 

i.  Cf.  aussi  (BiANCHi),  Thésaurus,  p.. 402-403. 

2.  Ces  causes,  suivant  le  statut  imprimé  (Biaxciii,  Arch.  31,  n"  60), 
d'après  un  manuscrit  du  xiv^  siècle  {Statut  du  patriarche  Marquard)  sont 
réservées  au  patriarche,  tandis  que  son  vicaire,  le  successeur  de  l'ancien 
Vicedominus,  partage  avec  lui  le  pouvoir  déjuger  toutes  les  autres  causes. 

3.  Il  en  est  ainsi  dans  le  premier  cas  que  je  connaisse,  de  H 83,  copie  du 
xviiie  s.  dans  le  Otium  Forijulii  IX,  294  à  Cividale. 

4.  BiAxcHi,  Arch.  24,  n°  495(1284,  fief?),  Bianchi,  Documenti  l,  331 
(1319),  Indice  n°  1366  (1321,  appellatio  de  manso). 

5.  BiANCHi,  Documenti  I,  438  (1311). 


l'administration  du  frioul  315 

ou  de  non  liberté',  de  constitution  communale  ~,  de  redevances 
seig-neuriales  ^.  Dans  quelques-uns  de  ces  cas,  il  s'agit  d'appels. 
Mais  nous  trouvons  en  même  temps  cette  juridiction  s'exer- 
çant  au  criminel.  11  faut  nous  rappeler  que  déjà  d'après  l'enquête 
de  1202  les  famuli  ecclesiae,  par  conséquent  aussi  les  «  minis- 
tériaux  »,  étaient,  pour  les  causes  criminelles,  soumis  à  la 
juridiction  du  patriarche  lui-même  ;  et  plus  les  barons  entrèrent 
dans  la  «  ministérialité  »,  plus  cette  cour  aulique  dut  apparaître 
comme  le  tribunal  de  droit  commun  de  la  noblesse.  Tous  les 
vassaux  du  patriarche  paraissent  être  soumis  à  cette  juridiction. 
En  1260,  les  barons  et  comtes  de  Prata,  propter  graves  offensas 
et  énormes  iniarias  par  eux  commises  au  préjudice  du  patriarche, 
en  prenant  parti  pour  Eccelin  de  Romano,  avaient  été  bannis, 
cum  iudicamento  curiae,  —  non  pas  de  la  cour  des  fîefs,  mais  bien 
du  parlement  —  ;/>er  laudiim  curiae  le  patriarche  est  autorisé  à  les 
gracier,  au  cas  où  ils  donneraient  satisfaction  ^.  En  1296,  le 
patriarche  ordonne  en  cour  aulique  la  saisie  des  possessions  des 
seigneurs  de  Monteregale,  pour  brigandage  ^;  en  1327,  un  seigneur 
de  Varmo  est  cité  devant  cette  juridiction  pourvoi  de  grand  che- 
min 6  ;  en  1332,  les  seigneurs  de  Prampero  sont  cités  pour  le 
même  motif  ".  En  1331,  le  patriarche  en  sa  cour  prononce  le  ban- 
nissement à  vie  contre  les  fauteurs  d'un  conflit  sanglant  entre  les 
habitants  d'iVquilée  et  les  serviteurs  du  chapitre^;  en  1292,  il 
condamne  un  espion  à  la  prison  perpétuelle  9;  en  1310,  Philippu- 
cius  de  Cividale  donne  à  son  procureur  pouvoir  de  le  défendre, 
deA'ant  le  patriarche  ou  devant  un  autre  juge,  de  l'accusation  de 
trahison^o_ 


1.  Olium  ForijuUi  IX,   246  (1227);  Bianchi,   Documenti  I,  339,421,  45b 
(1319-1321). 

2.  Bianchi,  Arch.  24,  n»  471  (1282). 

3.  Bianchi,  Documentil,  449  (1321). 

4.  Bianchi,  Arch.  21  n°*  262,  263. 

5.  Ih.  26,  n"  751. 

6.  Bianchi,  Documenti  II,  90. 

7.  Ib.  II,  630. 

8.  Ib.  II,  574. 

9.  Bianchi,  Arch.  26,  n»  656. 

10.  Copie  dans  la  collection  Bianchi  à  la  Bibliothèque  de  la  ville  d'Udine 
{Indice  n»  1060).  -   :--■,-,'"  .■  ^ 


t)16 


E.    VON    OTTENTHAL 


Cette  cour  étend  aussi  son  ressort  sur  tout  le  Frioul,  sur 
toutes  les  classes  de  la  population.  Elle  est  aussi  une  cour  cri- 
minelle, dans  le  sens  strict  du  mot,  et  possède  dans  ce  but  un 
président  spécial,  séculier,  qui  est  de  même  Tag-ent  d'exécution, 
le  maréchal.  Le  Lucifer  dit  '  :  Officialis  generalis  gerens  vices 
patriarchales  in  criininalibiis  est  marschallus-.  En  dehors  du  soin 
de  la  sécurité  des  routes,  il  a  notamment  à  connaître  de  tous  les 
crimes  dans  les  lieux  où  il  n'y  a  pas  d'autorité  locale  et  aussi 
lors  que  les  autorités  locales  ne  remplissent  pas  leur  devoir.  Les 
mêmes  attributions  lui  sont  aussi  reconnues  dans  le  statut  du 
patriarche  Marquard  de  1366  3.  Et  il  avait  les  fonctions  de  jug-e 
criminel  supérieur  dès  avant  cette  époque  :  en  1338,  il  poursuit 
Mathieu  de  Manzano,  pour  meurtre  de  sa  femme  ^  ;  en  1339,  il 
juge  à  Cividale  des  faits  de  brig-andage,  de  viol,  de  blessure  ayant 
occasionné  la  mort  ^  ;  en  1341,  il  poursuit  les  seigneurs  de  Ca- 
stello  pour  brigandage  ^\  en  13 i2,  il  fait  prononcer  pour  meurtre 
et  brigandage  le  hannum  perpetuum  capitis  "'.  Ces  exemples  ne 
remontent  pas,  il  est  vrai,  avant  le  temps  du  patriarche  Ber- 
trand, mais  la  fonction  elle-même  est  plus  ancienne.  Déjà  en 
1264,  il  est  fait  mention  de  Jacohus  marschalcus  ipsius  (patriar- 
chae)  de  cubia  [se.  curia)  ^;  en  1309,  de  Raynaldus  de  Felicia- 
nis  marischalcus  ^;  en  1319,  de  Spinalhus  de  Casara  de  Padua, 
mareschalcus  patriarchae  et  eius  curiae  ^'^  Tous  ne  sont  pas  de  la 
noblesse  du  Frioul  ;  c'est  ce  qui  prouve  le  mieux  le  fait  qu'ils 
sont  de  vrais  fonctionnaires.  Et  si  sous  le  patriarche  Berthold 
Odoriciis  de  Ronchono^^,   qui  n'appartient  pas   à  la  famille  des 


1.  (BiANGHi),  Thésaurus,  pp.  40. 

2.  Il  faut  bien  le  distinguer  du  maréchal  du  pays,  qui  portait  la  bannière 
en  guerre  et  qui  était  conetamment  près  dans  la  famille  Moruzzo-Tricano. 
—  Le  maréchal  de  la  justice  est  appelé  souvent  Viccinarschallus  ou  Mars- 
challus  curiae. 

3.  BiANCHi,  Arch.  31,  n°  60.  Cf.  ci-dessus,  p.  314,  note  2. 

4.  Indice,  n°^  2753  et  .3007. 
T).  Indice,  n»  2861. 

6.  Indice,  n"  2992. 

7.  Indice,  n"  3078  (Copies  de  tous  ces  documents  dans  la  collection 
Blanchi). 

8.  Copie  du  xvme  s.  dans  le  Otium  Forijiilii  IX,  ^iOS,  à  Cividale. 

9.  Indice  n"  1032. 

10.  BiANCHi,  Docuinenti  I,  317. 

11.  BiANCHi,  Arch.  26,  n"  647. 


l'administration  du  frioul  317 

maréchaux  féodaux  de  Moruzzo-Tricano,  est  mentionué  comme 
maréchal,  il  en  résulte  que  le  marschallus  curiac  existait  déjà 
sous  les  patriarches  de  race  allemande. 

Mais  le  Lucifer  de  1386,  dans  les  instances  inférieures,  ne  men- 
tionne que  des  tribunaux  patriarcaux  K  11  faut  donc  déterminer  à 
quelle  époque  ils  remontent  et  quel  a  été  leur  point  de  départ. 
L'enquête  de  1 202  établit  qu'un  nuntius  ou  advocatus  du  patriarche 
doit  tenir  le  placitum  advocatiae  conjointement  avec  le  sous- 
avoué  du  comte  de  Goritz  '-.  Le  fonctionnaire  patriarcal  est  aussi 
désigné  ailleurs  sous  le  nom  de  exactor,  nuntius,  gastaldio  ^. 
«  Gastaldio  »  est  d'ailleurs  le  titre  que  nous  rencontrons  de  plus 
en  plus  fréquemment,  non  seulement  dans  le  Frioul,  mais  encore 
dans  tout  le  territoire  lombard  et  précisément  aussi  dans  l'évêché 
de  Trente,  pour  les  agents  dont  la  situation  dépasse  de  beaucoup 
leurs  attributions  originaires  d'agent  de  gestion  économique  et 
de  juge  patrimonial  ^.  Lorsque  l'évêque  de  Trente  fait  valoir  en 
justice,  par  son  «  gastald  »  de  Formiger,  son  droit  de  co-posses- 
sion  du  comté  de  Botzen,  le  rôle  du  ((  gastald  »  correspond  assez 
exactement  à  celui  que  joue  le  nuntius  du  patriarche  au  tribunal 
de  l'avouerie.  Pendant  longtemps,  les  «  gastalds  »  ne  nous  sont 
connus  dans  le  Frioul  que  comme  témoins  dans  les  actes  ^.  Nous 
commençons  à  connaître  leurs  fonctions  et  leurs  lieux  de  résidence 
seulement  à  partir  de  la  seconde  moitié  du  xiii''  siècle,  c'est- 
à-dire  à  partir  d'une  époque  où  ce  n'étaient  plus  des  Allemands 
qui  étaient  appelés  au  siège  patriarcal. 

Le  «  gastald  »  eut  sans  doute  dès  l'origine  une  circonscrip- 
tion déterminée  de  son  ressort,  bien  que  l'indication  n'en  ait  été 
que  plus  tard  ajoutée  au  titre  delà  fonction  ^.  Les  circonscriptions 


1.  (BiANCHi),  T/iesâU7'«s,  pp.  404,  406. 

2.  RuBEis,  Mon.  648,  649. 

3.  Ih.  567,  386,  Bi.vnchi,  Arch.  21,  n°  116. 

4.  C'est  dans  un  sens  analogue  qu'il  faut  interpréter  le  titre  de  «  Gastal- 
dio» des  seigneurs  d'Attems  'Rubeis,  Mon.  604),  du  chapitre  de  Cividale 
[Otium  Forijulii  XXVI,  02  (1230),  du  couvent  de  femmes  de  Cividale 
(BiANCHi,  Arch.  21,  n°  208),  etc. 

5.  Pour  la  première  fois,  autant  que  je  sache,  en  1161.  Rubeis,  Mon.  583. 

6.  Évidemment  le  Gastald  mentionne  dans  la  note  3,  était  aussi  Gastaldio 
de  Cividale,  où  nous  rencontrons  également  en  1188  et  1203  un  fonction- 
naire de  ce  genre. 


318  E.    VON    OTTEMHAL 

sont  d'inégale  étendue,  suivant  la  situation  géographique,  la 
densité  de  la  population  (p.  ex.  à  Carnia).  et  sans  doute 
aussi  suivant  la  situation  topographique  des  biens  patriarcaux. 
Comme  centres  de  ces  circonscriptions,  apparaissent  dès  l'ori- 
gine de  nombreux  chàteaux-forts,  de  nombreuses  places  fortes 
et  des  villes.  La  possession  exclusive  d'un  territoire  dans  un 
rayon  de  trois  milles  autour  d  un  de  ces  châteaux-forts  '  est 
demeurée  parfois,  comme  à  Udine,  entre  les  mains  du  patriarche. 

Parmi  les  localités  où.  d'après  l'enquête  de  1202,  doit  siéger  le 
tribunal  de  lavouerie,  la  plupart  et  précisément  les  plus  impor- 
tantes sont  aussi  plus  tard  des  résidences  de  «  gastalds  »  patriar- 
caux; elles  ne  pourraient  coïncider  qu'en  partie  avec  les  sièges 
du  mallum  du  temps  des  tribunaux  publics.  Mais  les  «  gastaldies  » 
patriarcales  sont  beaucoup  plus  nombreuses  que  les  sièges  de  tri- 
bunaux de  l'avouerie  et  elles  se  répartissent  d'une  manière  beau- 
coup plus  uniforme  sur  tout  le  Frioul.  D'après  le  Lucifer  de  1386, 
il  y  en  a  28,  ainsi  qu'il  a  été  dit  ;  mais,  d'après  l'indication 
«  quaedam  patriae  loca  numeranda  siint  »,  cette  énumération 
ne  prétend  pas  être  complète  et  de  fait,  nous  trouvons  encore,  à 
d'autres  époques,  d'autres  "  gastaldies  ». 

Le  «  gastald  »  apparaît,  depuis  que  les  documents  nous  per- 
mettent' de  délimiter  plus  exactement  ses  attributions,  comme 
l'agent  du  patriarche  dans  chaque  district  pour  l'administration, 
la  perception  des  impôts  et  des  rentes  et  pour  la  police  -. 
Notamment,  il  est  déjà  officier  de  justice  dans  la  mesure  où 
le  Lucifer  le  constate  pour  le  xiv*'  siècle  ^.  C'est  ainsi  qu'en  1276, 
la  juridiction  civile  et  criminelle  au  marché  de  Uovoli  est  réservée 
au  ('  gastald  »  de  Canea  "^  ;  en  1291,  le  jugement  des  vols  est 
déclaré  appartenir  au  k  gastald  »  de  Cividale  (par  opposition  au 
juge  du  marché  ^  ;  en  1318,  le  ((  gastald  »  de  la  même  ville  menace 


1.  Cf.  p.  303. 

2.  II  a  aussi  à  contrôler  l'incorporation  des  hommes  appelés  pour  la 
guerre.  Bianchi,  Arch.  26.  n°  731. 

3.  Bianchi),  Thésaurus,  p.  406  :  habent  potestatem  plenariam  in  civilibus 
et  criniinalihus,  in  lacis  duntaxat  ubi  deputati  sunt,  ducendo  homineni  per 
lauduni  et  sententiam. 

4.  Bianchi,. 4 rc/i.  22,  n»  381. 
o.  Ib.  26,  n"  610. 


l'administration    du    FRIOUL  319 

de  la  perte  d'un  pied  l'individu  coupable  de  rupture  de  ban  i.  Un 
brigand  est  livré  en  1311  au  «  gastald  »  de  Gemona  ;  en  1319,  une 
affaire  de  brigandage  est  jugée  devant  lui-;  en  1323,  le  podestat 
d'Aquilée  juge  une  affaire  de  meurtre  et  vol  '^;  en  1330,  un  con- 
damné à  mort  est  livré  au  «  gastald  »  de  Carnia  pour  être 
exécuté  '*  —  et  l'on  pourrait  aisément  multiplier  ces  exemples. 

Pour  le  patriarche,  s'il  était  important  que  ses  agents  locaux 
eussent  ainsi  une  compétence  générale  dans  les  cas  civils  et  cri- 
minels, en  sorte  que  lappel  de  leurs  jugements  allât  à  sa  cour 
aulique  ^,  il  ne  l'était  pas  moins  qu'il  conservât  toute  liberté  de 
pourvoir  à  ces  emplois,  d'autant  plus  que  les  «  gastalds  », 
étaient  aussi  les  agents  de  perception  de  ses  rentes.  Si  les  «  gas- 
talds, »  sans  aucun  doute,  furent  pris  d'abord  comme  on  vient  de  le 
remarquer,  parmi  les  a  ministériaux  »,  il  en  résultait,  d'après 
l'usage  général,  que  leur  fonction  n'était  pas  héréditaire.  Je  n'ai 
du  moins  rencontré  aucun  cas  de  «  gastaldie  »  donnée  en  fief  ou  con- 
servée d'une  autre  manière  dans  la  même  famille.  On  ne  relève 
que  des  exemples  d'engagement  '°.  Nous  savons  qu'à  Trente,  dès 
le  commencement  du  xiii"  siècle,  la  durée  de  la  fonction  dépendait 
du  bon  plaisir  de  l'évêque  et  qu'elle  ne  passait  aucunement  pour 
viagère  ^.  C'est  aussi  le  cas  dans  le  Frioul,  du  moins  à  l'époque 
pour  laquelle  nous  sommes  plus  exactement  renseignés.  Si  nous 
y  trouvons  encore,  au  commencement,  une  durée  de  dix  ans  et 
plus  3,  nous  rencontrons  dès  1274  la  nomination  d'un  podestat  de 
Portogruaro  seulement  pour  l'année  courante  '-*.  Puis,  c'est  la 
garde  de  Sténo,  en  1289,  qui  est  conférée  pour  deux  ans,  avec 
les  revenus  du  territoire'^.  Depuis  1291  enfin,  on  peut  considérer 

1.  Otium  Forijulii,  XXVII,  358  à  Cividale. 

2.  BiANCHi,  Docurnenti,  I,  32o;  cf.  aussi  389,  où  la  connaissance  d'un 
procès  de  «  exfortia  »  ne  lui  est  enlevée  que  parce  que  le  crime  n'avait  pas 
été  commis  dans  son  capitanal. 

3.  /A.  1,702. 

4.  Ib.  II,  441. 

5.  Par  exemple  dans  une  affaire  de  liberté,  Bianchi  Docurnenti  I,  293. 

6.  Cf.  par  exemple  en  1268,  Bianchi,  Arch.  22,  n"  318  ;  en  1270,  n°  353. 

7.  VoLTELiNi,  Siidtiroler  Notariatsinibreviaturen  1,  CCIV. 

8.  Les  preuves  s'en  trouvent  dans  les  documents  édités  par  Bianchi 
dans  Archiv  fur  ôsferr.  Geschichle  (cf.  p.  309,  note  3),  passini. 

9.  Bianchi,  Arch.  22,  n"  374,  à  la  vérité  dans  des  circonstances  excep- 
tionnelles. 

10.  Ib.  24,  n°  o57. 


320  E.    VON    OTTENTHAL 

Comme  règle  la  collation  des  a  g^astaldies  »,  dans  tout  le  Frioul, 
pour  un  an  ou  deux  seulement,  par  voie  d'affermag'e,  c'est-à-dire 
contre  paiement  d'une  somme  fixe  pour  tous  les  revenus  de  la 
fonction  '. 

Par  cette  mesure,  d'un  caractère  bien  italien,  importée  sans 
doute  de  Milan,  patrie  du  patriarche  Raimond  délia  Torre, 
les  patriarches  s'assuraient  la  pleine  disposition  de  ces  emplois, 
aussi  bien  au  point  de  vue  du  profit  pécuniaire  à  en  tirer  que  de 
la  liberté  absolue  d'y  pourvoir,  aussi  souvent  que  cela  leur 
paraissait  désirable  et  seulement  en  faveur  de  personnes 
ayant  leur  confiance.  Tandis  que,  dès  l'origine,  nous  trouvons 
bien  rarement  les  membres  des  grandes  familles  de  «  minis- 
tériaux  »  dans  ces  emplois,  le  patriarche,  avec  le  système  de 
l'affermage,  est  absolument  libre  dans  le  choix  des  personnes. 
Celui  de  Raimond  délia  Torre  s'est  souvent  porté  sur  des  membres 
de  sa  famille,  qui  avait  été  chassée  de  Milan. 

La  noblesse  du  Frioul  ne  dut  pas  accueillir  volontiers  ces  trans- 
formations. Nous  voyons  beaucoup  de  ses  membres  témoigner  au 
patriarche  une  hostilité  toujours  de  plus  en  plus  aiguë.  La  tradi- 
tion, conservée  vivante,  de  leur  origine,  l'identité  dans  la  manière 
de  vivre  et  la  communauté  d'intérêt  de  classe  ne  faisaient  que 
trop  facilement  de  la  noblesse  l'alliée  des  princes  hostiles  au 
patriarche,  c'est-à-dire  des  princes  appartenant  aux  rameaux  des 
comtes  de  Goritz,  à  Goritz  et  en  Garinthie,  et  bientôt  aussi  des 
Habsbourg.  Le  patriarche  ne  parvint  pas  à  maîtriser  cette  oppo- 
sition ;  il  ne  lui  fut  guère  possible  de  ramener  à  une  soumission 
complète  et  sans  résistance  au  gouvernement  patriarcal  les 
classes  supérieures  de  la  noblesse  et  leurs  adhérents;  ce  fut  là, 
avec  l'accroissement  des  dettes  du  siège  patriarcal,  la  cause 
principale  de  la  sécularisation  du  patriarcat  au  xv^  siècle,  non 
pas  à  la  vérité  par  Tavoué  de  Goritz,  contre  lequel  il  s'était 
défendu  heureusement,  mais  par  une  puissance  nouvelle  sur  le 
continent  italien,  par  Venise. 

Eniil  von  Ottenthal. 


1.  Voir  BianChI  comme  p.  319,  note  n^  8,  et  la  collection  Bianchi  dans  la 
Bibliothèque  d'Udiiie. 


SAINT    DOMINIQUE 

A-T-IL     COPIÉ     SAINT     FRANÇOIS? 


Lorsque  saint  Dominique  et  saint  François  vinrent  à  Rome 
solliciter  du  pape  Innocent  III  l'approbation  de  leur  ordre  res- 
pectif, ils  ne  se  connaissaient  pas  ;  mais,  raconte  Gérard  de  Fra- 
chet  ',  la  Vierge  apparut  à  saint  Dominique  et  lui  montra  en 
saint  François  celui  qui  devait  avec  lui  relever  la  vie  religieuse. 
'((  Le  lendemain  de  cette  vision,  le  fondateur  de  Tordre  des  Prê- 
cheurs reconnut  dans  une  église  saint  François  ;  il  se  précipita 
vers  lui  et  le  serrant  dans  ses  bras  :  «  Tu  seras  mon  compagnon, 
«  lui  dit-il,  tu  courras  avec  moi  ;  tenons-nous  ensemble,  nul  ne 
«  prévaudra  contre  nous.  »  Puis  il  lui  confia  la  vision  qu'il  avait 
eue,  et  dès  lors,  ils  ne  furent  plus  qu'un  cœur  et  qu'une  àme  dans 
le  Christ.  »  Depuis,  les  siècles  se  sont  représenté  les  deux  saints 
dans  cette  étreinte  fraternelle,  tels  que  Fra  Angelico  lésa  peints. 

Ne  pourrait-on  pas  préciser  davantage  l'influence  qu'ils  ont  pu 
exercer  l'un  sur  l'autre?  Dans  la  biographie  si  attachante,  mais 
trop  souvent  contestable,  qu'il  a  écrite  de  saint  François  d'Assise, 
M.  Paul  Sabatier  s'est  posé  cette  question  et,  dans  son  enthou- 
siasme pour  le  poverello,  l'a  résolue  au  détriment  de  saint  Domi- 
nique. 

S'il  trouve  juste  que  \art  et  la  poésie  aient  associé  insépara- 
blement saint  Dominique  et  saint  François,  c'est  parce  que  la 
gloire  du  premier  nest  qu'un  reflet  de  celle  du  second  '-^.  Lors- 
qu'ils allaient  à  travers  les  chemins  de  FOmbrie  parlant  de 
l'abondance  du  cœur  aux  ignorants  et  aux  humbles,  ouvrant  leur 
âme  à  toute  la  nature,  vivant  soit  d'aumônes,  soit  du  travail  de 

1.  Gérard  de  Frachet,  Vitae  fralrum  ^éd.  Cormier),  p.  4.  Ce  chroniqueur 
dominicain  écrivait  vers  1258. 

2.  Paul  Sabatier,    Vie  de  saint  François  d'Assise,  p.  247. 

Mélanges  Paul  Fabre.  21 


322  JEAN    GUIRAUD 

leurs  mains,  les  premiers  franciscains  pratiquaient  vraiment  la 
pauvreté  évangélique.  Ils  n'avaient  que  mépris  pour  les  livres  et 
les  biens  de  ce  monde  :  une  léproserie  abandonnée  était  leur 
demeure  et  les  élans  de  leur  cœur  toute  leur  science.  Tout  autre 
était  l'idéal  de  l'Espagnol  qui.  vers  le  même  temps,  prêchait  et 
argumentait  contre  les  Albigeois.  Sa  dialectique  venait  de  l'esprit, 
sa  prédication  était  savante,  théolog-ique  et  partant  cléricale.  Cha- 
noine lui-même,  il  rêvait  de  créer  des  congrégations  de  cha- 
noines Augustins,  vivant  honorés  dans  le  monde  avec  des  revenus 
assurés.  Voilà  pourquoi,  devenu  l'ami  de  Simon  de  Montfort  et  des 
croisés  vainqueurs,  saint  Dominique  accepta  d'eux  des  donations, 
et  pour  en  assurer  la  paisible  possession  à  ses  disciples,  les  plaça 
sous  la  sauvegarde  du  Saint-Siège  ^  Mais  par  une  étrange  ironie, 
c'était  le  mystique  k  qui  comprenait  les  besoins  du  siècle  et  de 
l'Eglise  »,  tandis  que  le  profond  théologien  ne  rencontrait  sur 
ses  pas  qu'une  inditïerence  voisine  de  l'impopularité.  Ce  fut  le 
chapitre  franciscain  de  1218  qui  ouvrit  les  yeux  à  saint  Domi- 
nique. Il  y  assista  à  côté  de  saint  François,  et  lorsque,  n'ayant 
pu  réunir  autour  de  lui  que  quelques  disciples,  il  vit  «  la  joie 
des  franciscains,  la  sympathie  du  peuple  pour  eux,  la  pauvreté 
des  huttes  de  la  Portioncule  »,  il  comprit  que  la  supériorité  des 
Mineurs  sur  les  Prêcheurs  venait  de  leur  absolu  détachement  des 
biens  de  ce  monde.  «  Il  en  fut  si  ému  que  dans  un  élan  d'enthou- 
siasme, il  annonça  sa  résolution  d'embrasser  la  pauvreté  monas- 
tique... et  de  transformer  son  ordre  de  chanoines  de  Saint- Augus- 
tin en  un  ordre  de  moines  mendiants...  A  partir  de  cette  époque  — 
c'est-à-dire  de  1218  —  ou  pourrait  dire  qu'il  est  sans  cesse 
occupé  à  copier  saint  François...  la  transformation  de  sa  manière 
de  vivre  fut  si  évidente  que  plusieurs  de  ses  compagnons  s'en 
émurent  et  refusèrent  de  le  suivre  dans  sa  nouvelle  voie  ~.  » 


1.  ((La  lîuUe  Religiosarn  vitam  du  30  mars  1218  énumère  les  possessions 
des  Dominicains.  »  Ihid.,  p.  245.  k  Les  historiens  de  saint  Dominique  n'ont 
pas  fait  bon  accueil  à  ces  détails.  Mais  un  point  incontestablement  acquis 
par  des  documents  diplomatiques,  c'est  qu'en  1218,  Dominique,  à  Rome, 
se  faisait  donner  des  privilèges  où  les  propriétés  de  son  ordre  étaient 
Indiquées  et  qu'en  1220,  il  amenait  ses  frères  à  pi-ofesser  la  liberté.  » 
Ibid.,  p.  249. 

2.  Ibid.,  pp.  2oi  et  252  passini. 


SAINT    DOMINIQUE    A-T-tL    COPIÉ   SAINT    FRANÇOIS?  323 

Voilà  donc  une  série  d'affirmations  bien  précises  et  que  l'on 
peut  résumer  en  ces  deux  propositions   : 

1"  L'Ordre  des  Prêcheurs  n'est  devenu  un  ordre  mendiant 
qu'après  le  chapitre  général  des  Mineurs  de  1218. 

2°  En  assignant  à  ses  disciples  un  idéal  de  pauvreté  évangé- 
lique,  saint  Dominique  a  copié  saint  François  de  telle  manière 
que  son  ordre  n'est  qu'un  plagiat  de  l'ordre  franciscain. 

Ces  affirmations  sont  de  pure  fantaisie,  et  pour  le  prouver, 
il  nous  suffira  de  montrer  que  dès  ses  premières  prédications  en 
Languedoc,  bien  avant  1218,  avant  même  sa  première  rencontre 
avec  saint  François  à  Rome,  en  1245,  saint  Dominique  avait 
fait  de  la  pauvreté  l'idéal  de  sa  vie  et  de  son  ordre. 

Lorsque,  en  1205,  l'évéque  d'Osma  Diego  et  son  fidèle  com- 
pagnon Dominique  se  rencontrèrent  pour  la  première  fois  avec 
les  moines  cisterciens  qui  prêchaient  contre  les  Albigeois,  ils  les 
trouvèrent  découragés.  Par  l'austérité  de  leurs  mœurs,  les  Par- 
faits avaient  conservé  un  grand  ascendant  sur  les  populations, 
et  «  chaque  fois  que  l'on  voulait  prêcher  les  hérétiques,  ils 
objectaient  la  mauvaise  vie  des  clercs,  ohjiciehant  haeretici  con- 
versationcm  pessimam  clericorum^  .»  Les  moines  cisterciens  eux- 
mêmes  semblaient  avoir  oublié  le  sévère  idéal  de  saint  Bernard  ; 
placés  dans  l'alternative  «  de  changer  complètement  leur  manière 
d'être  ou  de  renoncer  à  leur  mission  »,  ils  étaient  à  la  veille  de 
prendre  ce  dernier  parti,  lorsqu'ils  convoquèrent  à  leur  réunion  de 
Castelnau  Diego  et  Dominique.  «  Cet  évêque  opposa  à  leurs  per- 
plexités des  conseils  salutaires  ;  il  les  engagea  à  se  consacrer  uni- 
quement à  la  prédication  et  à  y  dépenser  toutes  leurs  sueurs.  Il 
fallait  fermer  la  bouche  aux  médisants  et  pour  cela  marcher  dans 
l'humilité,  aller  à  pied,  sans  or  ni  argent  et  imiter  en  toutes 
choses  l'exemple  des  apôtres  ^.  » 

C'était  donc  une  vie  de  missions  et  de  pauvreté  absolue  que 
l'évéque  d'Osma  proposa  à  l'assemblée  de  Castelnau,  et  celui 
qui  nous  le  dit,  ce  n'est  pas  un  écrivain  dominicain,  jaloux  de 
faire  remonter  jusqu'aux  origines  les  plus  lointaines  de  son  ordre 


1.  Pierre  de   Vaux-Cernay,  Historia    Albigensium,   dans  dom  Bouquet, 
Les  historiens  des  Gaules,  t.  XIX,  p.  7. 

2.  Ihid. 


324 


JEAN    GlIRAUD 


des  pratiques  ultérieures:  c'est  Pierre  de  Vaux-Cernay,  un  moine 
cistercien  qui.  en  faisant  ce  récit,  avouait  la  décadence  de  son 
ordre  et  la  supériorité  des  premiers  Prêcheurs  ! 

Diego  ne  tarda  pas  à  mettre  en  pratique  les  conseils  qu'il 
avait  donnés.  «  Cet  homme  de  Dieu  renvoya  toute  sa  suite  à 
Osma  et  ne  gardant  avec  lui  qu'un  compagnon,  il  alla  à  Mont- 
pellier K  »  Les  missionnaires,  cisterciens  ou  laïques,  espagnols 
ou  français,  qui  se  placèrent  sous  sa  direction  et  sous  celle  de 
saint  Dominique,  partagèrent  la  même  pauvreté.  Ceux  qui  nous 
le  disent,  ce  sont  les  témoins,  étrangers  à  Vordre  dominicain, 
qui  déposèrent  sur  les  premières  années  de  l'ordre  des  Prêcheurs. 

Lorsque,  en  1233,  le  pape  Grégoire  IX  fit  faire  sur  la  vie  de 
saint  Dominique  l'enquête  canonique  qui  devait  précéder  la 
béatification,  il  institua  deux  commissions  '.  L'une,  qui  siégea  à 
Bologne,  devait  rechercher  comment  saint  Dominique  avait  vécu 
après  son  départ  de  Toulouse,  de  1217  à  sa  mort;  l'autre,  qui 
siégea  k  Toulouse,  devait  recueillir  des  témoignages  sur  la  vie 
apostolique  que  le  saint  mena  en  Languedoc  avec  ses  compa- 
gnons, de  120o  à  1216.  Nous  ne  nous  occuperons  que  de  ces  der- 
nières dépositions,  puisqu'elles  nous  décrivent  la  vie  que  mena 
la  petite  communauté  dominicaine  avant  le  chapitre  franciscain 
de  1218. 

L'abbé  cistercien  de  Boulbonne,  qui  avait  pris  part  à  la 
croisade  de  Simon  de  Montfort,  déclare  que  saint  Dominique 
était  «  un  amant  de  la  pauvreté  »  et  que  ses  vêtements  étaient 
grossiers.  Cette  affirmation  est  répétée  dans  les  mêmes  termes 
par  Guillaume  de  Vernola  et  Bernard  de  Baulhanis.  L'abbé  de 
Saint-Paul  de  Xarbonne,  qui  avait  fréquenté  le  saint  pendant  ses 
prédications,  insiste  lui  aussi  sur  ce  trait  de  son  caractère  :  u  11 
était  tellement  épris  de  pauvreté,  qu'il  refusa  les  donations 
qui  lui  avaient  été  faites,  renonçant  aux  villae.  aux  châteaux, 
aux  rentes  dont,  en  divers  pays,  on  avait  enrichi  l'ordre. 
Lorsque  le  sommeil  le  gagnait  en  voyage,  il  se  couchait  à  terre 
et  dormait  sur    la    route.    »  Un  moine  de  Boulbonne  qui  avait 


1.  Pierre  DE  V .wx-Gersay,  Historia  Albigensium. 

2.  Les  procès-verbaux  de  ces  deux  commissions  d'enquête  ont  étt-  publiés 
par  les  Bollandistes,  Acta  Sanctorum,  4  août,  p.  632  et  suiv. 


SA1^'T    DOMINIQUE    A-T-IL    COPIÉ    SAINT    FRANÇOIS  ?  325 

quitté  l'ordre  des  Prêcheurs,  parce  que  la  règle  de  la  stricte 
pauvreté  l'avait  rebuté,  Guillaume  Claret,  ne  faisait  aucune 
difficulté  de  reconnaître  que,  lorsqu'il  accompagnait  saint  Domi- 
nique dans  ses  courses  apostoliques,  il  vivait  avec  lui  dans  le 
plus  grand  dénuement  :  dixit  quocl  pauper  erat  duni  ipse  secum 
iret.  Les  vêtements  que  le  saint  distribuait  à  ses  compagnons  et 
aux   pauvres,  lui  avaient   été   donnés  à  lui-même. 

Etrangers  à  l'Ordre  et  aux  discussions  qui  purent  l'agiter,  ces 
témoignages  confirment  celui  de  Jourdain  de  Saxe  et  lui  rendent 
toute  sa  valeur.  Après  avoir  rapporté  les  paroles  de  Diego  à  Gastel- 
nau,  Jourdain  décrit  en  ces  termes  la  vie  que  menèrent,  dès  1203, 
l'évêque  d'Osma,  saint  Dominique  et  leurs  compagnons  :  «  Ils 
allèrent  dès  lors  à  pied,  sans  argent,  vivant  dans  une  pauA^reté 
volontaire  et  annonçant  partout  les  vérités  de  la  foi,  pedites  sine 
expensis  in  volunfaria  paupertate  fidem  annuntiare  cœperunt  '.  » 

L'ordre  des  Prêcheurs  naissait  donc  dans  la  pauvreté  comme 
celui  des  Mineurs  ;  de  même  que  saint  François,  saint  Domi- 
nique allait  à  pied  de  bourgade  en  bourgade,  sans  demeure  fixe, 
demandant  à  la  charité  des  fidèles,  pour  lui  et  les  siens,  le  toit 
qui  devait  les  abriter,  la  nourriture  qui  devait  les  soutenir,  les 
vêtements  qui  devaient  les  couvrir,  et  lorsque  des  âmes  géné- 
reuses ne  se  rencontraient  pas  sur  leur  chemin,  les  Prêcheurs, 
comme  les  Mineurs,  se  confiaient  à  Dieu,  vivant  de  privations  et 
dormant  sous  la  voûte  des  cieux. 

Un  passage  discret  de  Jourdain  de  Saxe  semble  indiquer  que 
les  libéralités  des  croisés  soumirent  à  de  dures  épreuves  l'esprit 
de  pauvreté  des  premiers  Prêcheurs  "-.  «  On  n'avait  pas  encore 
édicté  la  Constitution  de  l'ordre  qui  interdisait  de  recevoir  des 
propriétés  et  de  les  garder.  »  Nous  voyons,  en  effet,  Simon  de 
Montfort  accorder  à  saint  Dominique  des  possessions  et  même 
des  seigneuries.  Avec  le  consentement  de  ses  compagnons, 
il  donna  à  Dominique,  à  ses  successeurs  et  à  tous  ceux  qui 
l'aideraient  dans  ses  missions,  l'important  village  fortifié  de 
Gasseneuil   en    Agenais,    vers   la  fin   de  septembre   1214  ^.    En 

1.  Acta  Sanctorum,  4  août,  p.  .o47. 

2.  Ibid. 

3.  Balme,  Cartulaire  de  saint  Dominique,  t.  I"^"",  p.  480  et  suiv.  Dans  cet 
ouvrage,  le  P.  Balme  a  réuni  tous  les  documents  diplomatiques  inédits  ou 


326  JEAN    GUIRAUD 

même  temps,  Foulques,  évèque  de  Toulouse,  fit  don  à  l'ordre 
naissant  de  plusieurs  églises  avec  leurs  revenus  et  assigna  à  saint 
Dominique  lui-même  la  paroisse  de  Fanjeaux.  La  faveur  des 
croisés  allait  donc  «  enrichir  »  Tordre  et  lui  enlever  son  idéal  de 
pauvreté. 

Le  saint  vit  le  danger,  et  par  un  acte  d'énergie  le  conjura.  Ce 
fut  alors  que,  selon  la  déposition  de  l'abbé  de  Saint-Paul,  «  il 
refusa  les  donations  qui  lui  avaient  été  faites  et  renonça  à  tous 
les  biens  qui  avaient  enrichi  l'ordre  '.  »  «  De  peur  d'être  distraits 
de  leur  mission  par  des  soins  matériels,  dit  Jourdain  de  Saxe  -, 
les  Prêcheurs  décidèrent  de  ne  garder  aucune  propriété  et  de 
n'accepter  désormais  que  des  revenus.  » 

Ce  récit  de  Jourdain  semble  placer  cette  grave  décision  après 
le  concile  du  Latran  et  le  premier  voyage  de  saint  Dominique  à 
Rome.  Il  la  mentionne  en  effet  après  avoir  parlé  de  l'adoption 
de  la  règle  de  saint  Augustin  ;  or  cette  règle  ne  fut  imposée  à 
l'ordre  naissant  que  lorsque  Innocent  III,  pour  mettre  à  exécution 
une  décision  du  concile  du  Latran,  eut  ordonné  à  saint  Dominique, 
pendant  son  premier  séjour  à  Rome,  de  placer  ses  frères  sous 
une  règle  déjà  approuvée.  Mais  un  document  diplomatique  de 
la  plus  haute  importance  nous  prouve  qu'avant  son  départ  pour 
Rome,  vers  le  mois  de  juillet  1215,  saint  Dominique  pratiquait, 
dans  toute  sa  rigueur,  la  stricte  pauvreté. 

A  cette  date,  avant  de  partir,  lui  aussi,  pour  le  concile. 
Foulques  institua  les  Prêcheurs  missionnaires  dans  son  diocèse 
de  Toulouse,  et  pour  subvenir  à  leurs  nécessités,  leur  assigna  non 
des  propriétés  déterminées,  mais  des  rentes,  «  le  sixième  des 
dîmes  que  prélevaient  les  paroisses  pour  les  ornements  et 
les  édifices  sacrés  ^  ».  Les  raisons  par  lesquelles  il  justifia 
cette  attribution  nous  prouvent  qu'à  ce  moment  les  Prêcheurs 
étaient  fidèles,  ou   du   moins  étaient  revenus  à   l'idéal  de    pau- 


déjà  édités  qui  concernent  saint  Dominique.  Ce  savant  religieux  se  propo- 
sait de  faire  des  publications  semblables  pour  saint  Raymond  de  Pennafort 
et  d'autres  illustres  dominicains,  lorsque  la  mort  l'a  enlevé  à  l'Église  et  à  la 
science,  après  une  vie  des  mieux  remplies, 
i.  Acta  Snnctoriiin,  4  août,  p.  646. 

2.  Ihid.,  p.  549. 

3.  Cartulaire  de  saint  Dominique,  t.  !<"■,  p.  515, 


SAINT    DOMINIQUE    A-T-IL    COPIÉ    SAINT    FRANÇOIS?  327 

vreté  évang-élique.  Si  l'évêque  de  Toulouse  a  jeté  sur  eux  les 
yeux  pour  faire  d'eux  les  prédicateurs  attitrés  du  diocèse  contre 
l'hérésie,  c'est  «  parce  qu'ils  se  sont  proposé  de  vivre  dans 
la  pauvreté  évang-élique  et  de  parcourir  à  pied  le  pays  pour 
annoncer  les  vérités  divines,  in  paupertate  evangelica  pedites 
religiose  proposuerunt  incedere  et  veritatis  evangelice  verbum 
predicare.  n  S'il  affecte  à  leur  entretien  une  partie  des  dîmes 
paroissiales,  c'est  parce  que  «  le  droit  canon  a  stipulé  qu'une 
portion  des  dîmes  doit  être  réservée  et  distribuée  aux  pauvres  ; 
et  ceux  là  sont  des  pauvres  qui,  embrassant  pour  Vamour  du 
Christ  la  pauvreté  évangélique,  travaillent  à  enrichir  l'ensemble 
des  fidèles  et  chacun  d'eux  des  dons  célestes,  en  prêchant  par 
la  science  et  par  l'exemple  ^  ». 

Dans  ce  texte,  Foulques  prend  les  mots  pauvre  et  pauvreté 
dans  leur  sens  le  plus  rig-oureux.  Pour  légitimer  sa  donation  il 
invoque  l'article  du  droit  canon  qui  assig-ne  à  des  œuvres  d'assis- 
tance et  de  charité  une  partie  des  dîmes  paroissiales  ;  cela  est 
si  vrai  qu'il  va  jusqu'à  préciser  que  si  les  sommes  allouées  ainsi 
à  ses  missionnaires  dépassent  leurs  besoins,  le  reliquat  reprendra 
sa  destination  et  fera  retour  aux  pauvres.  Les  Prêcheurs  sont 
donc  assimilés  à  des  indigents  assistés  par  l'Eg-lise.  Si  l'ordre 
naissant  s'était  comjiosé  de  chanoines,  enrichis  par  de  nom- 
breux dons,  l'évêque  de  Toulouse  n'aurait  jamais  osé  donner 
à  son  acte  des  considérants  dont  la  fausseté  aurait  déterminé  de 
vives  protestations  de  la  part  des  paroisses  lésées,  peut-être 
même   des  recours  en  annulation   devant  la  curie  romaine. 

Ce  qui  a  trompé  M.  Sabatier  ^,  c'est  que  plusieurs  fois  saint 
Dominique  se  fit  confirmer  par  le  Saint-Sièg-e  des  donations  de 
biens.  «  Un  point  incontestablement  acquis  par  des  documents 
diplomatiques,  c'est  qu'en  1218,  Dominique,  à  Rome,  se  faisait 
donner  des  privilèges  où  les  propriétés  de  son  ordre  étaient  indi- 
quées...    La    bulle   Religiosam    vitam    (privilège    de    N.-D.  de 

1.  Cartulaire  de  saint  Dominique.  «  Cum  enim  Jure  cautum  sit  quod  ali- 
quanta  pars  deciniarurn  deheat  semper  pauperihus  assignari  et  erogari, 
constat  illis  pauperihus  nos  teneri  partent  aliquani  deciniarurn  potius  assi- 
gnare  qui  pro  Christo  evangelicain  paupertatem  eligenles,  universos  et 
singulos  exemple  et  doctrina  donis  celestibus  nituntur  et  élaborant  ditare.  » 

2.  SABATiEa,  op.  cit.,  p.  245. 


328  JKAN   GUIRAID 

Prouille)  du  30  mars  1218  énumère  les  possessions  des  domini- 
cains. »  M.  Sabatier  aurait  encore  pu  citer  plusieurs  autres 
actes  que  le  R.  P.  Balme  a  réunis  dans  son  Cartulaire  de 
saint  Dominique,  et  qui  nous  montrent  le  bienheureux  recevant 
de  Simon  de  Montfort  et  de  ses  croisés  de  nombreuses  largesses. 

Mais  sans  manquer  à  son  idéal  de  pauvreté,  saint  François  lui 
aussi  reçut  des  donations.  Lorsque,  en  1211,  il  transporta  sa 
petite  communauté  de  la  léproserie  de  Hivo-Torto  à  la  Portion- 
cule,  ce  fut  après  la  cession  qui  lui  fut  faite  de  cette  église  par 
les  Bénédictins  du  Subasio.  Maliirré  leur  indiofence,  les  Pénitents 
d'Assise  lîrent  en  quelque  sorte  œuvre  de  propriétaires  lors- 
qu'ils clôturèrent  dune  haie  le  petit  emplacement  qu'ils  venaient 
de  recevoir,  et  y  élevèrent  leurs  huttes.  Sans  doute,  cette  posses- 
sion était  bien  misérable;  mais  était-elle  plus  riche,  cette  église 
délabrée  de  Prouille  ^  avec  son  territoire  contigu  de  trente  pas, 
où  les  premiers  Prêcheurs  s'établirent  en  1206?  Et  lorsque  saint 
François  parcourait  l'Ombrie,  la  Toscane  et  la  Sabine,  fondant  sur 
sa  route  des  ermitages  et  des  couvents,  il  recevait  encore  des 
donations  du  même  genre  :  nous  le  savons  d'une  manière  certaine 
pour  les  solitudes  de  l'Alverne.  Et  même  si  aucun  document 
ne  nous  le  disait,  nous  pourrions  nous  en  douter  ;  car  enfin 
saint  François  n'était  ni  un  anarchiste,  ni  un  communiste,  il 
respectait  le  bien  d'autrui,  et  il  ne  s'établissait  que  sur  les  terres 
qui  lui  avaient  été  régulièrement  abandonnées.  Saint  Dominique 
n'agissait  pas  autrement  lorsqu'il  recevait  de  ses  protecteurs  les 
champs  et  les  biens  nécessaires  à  sa  subsistance. 

Remarquons  d  ailleurs  que  presque  toutes  les  donations  que 
mentionne  le  Cartulaire  de  saint  Dominique  sont  faites  non  à 
l'ordre  mais  au  monastère  de  Prouille  ;  ce  sont  encore  les  biens  de 
Prouille  que  vise  cette  bulle  du  30  mars  1218  que  cite  M.  Sabatier. 
Or  cette  maison  était  avant  tout  un  couvent  de  femmes  ;  issues  de 
familles  pauvres,  ne  pouvant  pas,  à  cause  de  la  sévérité  de  leur  clô- 
ture, demander  à  l'aumône  leur  subsistance,  elles  étaient  bien  obli- 
gées pour  vivre  de  recevoir  les  biens  qui  leur  étaient  donnés.  Sans 


1.  Fanjeaux  est  le  chef-lieu  d'un  canton  de  l'arrondissement  de  Castel- 
naudary,  département  de  l'Aude.  Le  couvent  de  Prouille  est  au  bas  de  la 
colline  sur  laquelle  se  dressent  les  constructions  de  Fanjeaux. 


SAINT    DOanNIQUE    A-T-IL    COPIÉ    SAINT    FRANÇOIS?  329 

doute,  des  Prêcheurs  vivaient  aussi  à  Prouille,  mais  ils  n'étaient 
que  les  administrateurs  temporels  et  les  directeurs  spirituels  du 
couvent,  et  la  vie  qu'ils  y  menaient  ne  saurait  représenter  celle 
de  l'Ordre  tout  entier.  En  réalité,  lorsque  saint  Dominique  prit 
part  au  chapitre  o^énéral  des  Mineurs,  en  1218,  ses  frères  et  lui 
ne  possédaient  que  peu  de  chose.  La  bulle  de  1216  qui  celle-là 
est  adressée  non  plus  à  Fouille,  mais  à  l'Ordre  des  Prêcheurs, 
dont  le  siège  était  au  couvent  de  Saint-Romain  de  Toulouse,  ne 
mentionne  parmi  ses  biens  que  la  villa  de  Casseneuil  et  les  reve- 
nus bien  précaires  de  deux  églises  K  L'acte  de  Foulques  de  1215 
nous  décrit  les  compagnons  de  saint  Dominique  parcourant 
les  campagnes  à  pied,  sans  provisions,  sans  équipages;  à  ce 
signalement,  nous  voyons  que  les  Prêcheurs  de  1215  ressem- 
blaient tout  à  fait  à  ceux  qui,  dès  1205,  s'étaient  groupés  autour 
de  Diego.  La  pauvreté  évangélique  était  restée  leur  idéal, 
et  pour  1  introduire  dans  son  ordre,  saint  Dominique  n'avait  pas 
eu  besoin  de  copier  saint  François. 

D'ailleurs  pour  expliquer  les  ressemblances  de  ces  deux  fonda- 
tions religieuses,  est-il  si  nécessaire  de  recourir  à  l'hypothèse 
du  plagiat?  Ce  qui  avait  rendu  si  inefficace  la  mission  cister- 
cienne en  Languedoc,  c'était  le  luxe  des  moines  :  à  l'austérité  des 
Parfaits,  les  Prêcheurs  devaient  opposer  la  pauvreté  évangélique. 
D'autre  part,  ce  qui  pouvait  rendre  vraiment  humble  et  méprisée 
la  vie  que  les  Pénitents  d'Assise  voulaient  mener,  c'était  le  déta- 
chement absolu  des  biens  de  ce  monde  ;  saint  François  devait 
célébrer  ses  fiançailles  mystiques  avec  la  Pauvreté.  Pour  atteindre 
lé  but  qu'ils  s'étaient  proposé,  chacun  de  son  côté,  saint  Fran- 
çois et  saint   Dominique  n'avaient  qu'à  copier  l'Evangile. 

Jean  Guiraud. 

1.  Balme,  Cari,  de  saint  Dominique,  t.  II,  p.  272. 


JOURDAIN     D'OSNABRUCK 

ET    LA    NOTICIA     S^CULI^ 


Depuis  que  Georg-es  Waitz,  en  1869,  dans  le  XIV^  volume 
des  Mémoires  de  l'Académie  Royale  des  sciences  de  Gottingue,  a 
rendu  accessible  au  monde  savant,  par  une  nouvelle  édition  cri- 
tique, le  livre  du  chanoine  Jourdain  d'Osnabriick  suc  le  Saint 
Empire  Romain,  jadis  très  répandu  et  très  lu,  notamment 
au  xv*"  siècle,  et  plus  tard  négligé  pendant  des  siècles,  l'intérêt 
de  ceux  qui  s'occupent  d'histoire  politique  et  ecclésiastique  a  été 
de  nouveau  captivé  par  cet  écrit  curieux  et  justement  célèbre. 

L'auteur  traite  en  détail,  au  point  de  vue  de  l'histoire,  de  la 
politique  ecclésiastique  et  de  la  politique  générale,  de  la  situation 


1.  Les  développements  qui  suivent  sont  publiés  ici,  en  substance,  tels 
que  je  les  ai  produits,  en  aoiit  1897,  au  4^  Congrès  international  des  savants 
catholiques  à  Fribourg  en  Suisse,  en  présence  de  notre  inoubliable  ami 
Paul  Fabre.  Depuis,  M.  Fhanz  Wilhelm  a  publié  dans  les  Millheilungen  des 
Instituts  fur  œsterreichische  Geschichtsforschung ,  vol.  XIX,  1898,  pp.  615  et 
sq.,  son  intéressante  dissertation  sur  die  Schriften  des  Jordanus  von  Osna- 
hriick.  Ein  Beitrag  zur  Geschichte  der  Puhlizistik  im  13.  Jalirhundert  et  a 
eu  le  mérite  d'y  joindre  une  nouvelle  édition  de  la  Noticia  sseculi  (pp.  661- 
675).  11  s'est  appuyé  pour  ce  travail  sur  trois  manuscrits  de  lui  connus, 
dont  deux  appartiennent  à  la  Bibliothèque  de  la  Cour  de  Vienne,  mss.  n" 
595  saec.  XIV  et  n°  435  saec.  XIV;  le  troisième  est  le  ms.  2777  saec.  XIV 
de  la  Bibliothèque  Grand-ducale  de  Darmstadt.  J'ai  eu  deux  autres  mss. 
sous  les  yeux  :  Clm  27256  chartac.  saec.  XIV  de  la  Bibliothèque  Royale  de 
Munich  ;  il  contient  la  Noticia  sseculi  et  ce  qu'on  appelle  le  Pavo;  puis  j'ai 
pu  aussi  examiner  le  texte  de  la  Noticia,  tel  qu'il  se  trouve  sous  le  titre  de 
Liber  de  cursu  sœculi,  dans  le  ms.  3184  fonds  latin  de  la  Bibliothèque  Natio- 
nale à  Paris.  Contrairement  à  Franz  Wilhelm,  je  persiste  à  penser  que  la 
Noticia  Sœculi  et  le  Pavo  n'émanent  pas  de  Jourdain  d'Osnabriick,  mais 
du  chanoine  Alexandre  de  Roes  et  que  la  Noticia  est  adressée  à  un  Romain. 
Sous  ce  rapport,  je  m'écarte  aussi  de  l'opinion  du  P.  Emile  Michael  S.  J., 
qui  a  publié  récemment  dans  la  Zeitschrift  fur  Kalholische  Théologie 
XXIV,  Innsbrûck,  1900,  pp.  751-756,  une  petite  étude  intitulée  Zum  Pavo 
des  Jordanus  von  Osnabrûck. 


JOURDAIN    D  OSNABRUCK 


33i 


du  Saint  Empire  Romain,  telle  qu'elle  s'offrait  à  la  fin  du 
xiii^  siècle  aux  reg-ards  de  l'observateur  intelligent  et  réfléchi. 

Les  relations  de  la  puissance  impériale  avec  la  papauté  et  la 
situation  vis-à-vis  de  ces  deux  grandes  puissances  des  trois 
grandes  nations  de  l'Occident  placées  à  la  tête  de  la  civilisa- 
tion, des  Italiens,  des  Allemands  et  des  Français,  et  les  rela- 
tions de  chacune  de  ces  trois  nations  vis-à-vis  des  deux  autres, 
retiennent  d'une  façon  particulière  son  attention  dans  cet 
examen. 

Une  conception  réellement  élevée  de  la  signification,  dans 
l'histoire  du  monde,  de  la  puissance  impériale  anime  tout  l'écrit, 
mais  au  même  degré  un  esprit  de  fidélité  et  de  dévouement  vis- 
à-vis  de  la  papauté  et  de  l'Eglise.  Avant  tout  l'auteur  v  cherche, 
au  plus  fort  de  la  lutte  des  trois  nations  rivales  du  continent 
européen,  des  Italiens,  des  Français,  des  Allemands,  à  émousser 
l'acuité  des  oppositions  internationales  et  à  établir  entre  les 
intérêts  lég-itimes  des  trois  nations  l'harmonie  et  la  conciliation 
nécessaires  pour  le  salut  de  la  chrétienté  tout  entière. 

Son  observation  personnelle  lui  a  fait  connaître  et  appréciei 
les  mérites  comme  les  défauts  des  trois  nations  :  le  penchant  des 
Romains  pour  la  domination,  la  cupidité  et  la  discorde  intérieure, 
mais  aussi  leur  attachement  absolu  et  unanime  à  la  foi  catho- 
lique. Les  Allemands,  aussi,  font  fausse  route,  lorsque  leurs 
princes,  tant  ecclésiastiques  que  séculiers,  dans  l'excès  de  leur 
penchant  pour  la  domination  et  la  cupidité,  s'arrogent  les  droits 
de  l'empereur  ;  quant  aux  allures  de  vie  séculière  des  évêques 
allemands,  il  ne  veut  pas  trop  les  blâmer,  car  ils  ne  sont  pas 
les  .successeurs  de  l'apôtre  qui,  lors  de  la  passion  du  divin  Sau- 
veur, s'enfuit  nu  en  abandonnant  son  vêtement,  mais  ceux,  à 
bien  des  égards,  de  cet  autre  apôtre  (Pierre),  qui  tira  le  glaive 
et  coupa  l'oreille  du  serviteur  du  grand  prêtre.  Comme  Pierre, 
ils  renient  parfois  le  Seigneur  en  répondant  à  la  servante  ;  mais 
après  la  chute,  ils  ne  se  relèvent,  souvent,  qu'avec  plus  de 
vigueur. 

Quant  aux  Français,  ce  n'est  pas  mal  à  propos,  d'après  Jour- 
dain, qu'ils  îtont  nommés  Gallici;  car  comme  le  coq,  le  gallus^ 
ils  ont  de  mauvaises,  de  bonnes  et  de  très  bonnes  qualités  qui 
sont  énumérées  en  détail.  Notre  auteur  exprime  à  cette  occasion 


332 


H.    GRAUERT 


une  manière  de  voir  digne  de  remarque  :  les  mauvaises  qualités 
des  Français  appartiennent  au  bas  peuple,  elles  sont  dans  sa 
nature  ;  les  bonnes  à  la  noblesse  ou  à  ceux  qui,  sortis  du 
peuple,  ont  chang-é  par  une  bonne  habitude  leur  nature  en  elle- 
même  inférieure.  Les  très  bonnes  qualités  des  Français,  la  cir- 
conspection, la  vigilance,  le  bon  gouvernement  des  subordonnés, 
le  souci  du  bien-être  matériel  du  prochain  distinguent  les  bons 
et  solides  prélats  français. 

Chacune  des  trois  nations  rivales  a  sa  mission  dans  l'histoire 
du  monde  et,  si  l'on  veut  v  voir  régner  le  bon  ordre  qui  con- 
vient, il  faut  la  maintenir  et  la  défendre  :  aux  Romains  donc  la 
papauté;  aux  Allemands,  lEmpire;  aux  Français,  doués  par- 
dessus tous  les  autres  de  la  force  de  Tintelligence,  la 
puissance  universelle  de  la  science  telle  qu'elle  s'est  concentrée 
dans  l'Université  de  Paris.  Charlemagne,  pour  distinguer  les 
Français,  l'y  transplanta  jadis  de  Rome  et  c'est  à  Paris,  désor- 
mais, que  l'intelligence  et  l'éloquence  françaises  démontrent  la 
vérité  de  la  foi  catholique.  Cette  foi  a  son  plus  ferme  appui  dans 
la  ferme  confession  des  Romains  ;  la  magnanimité  des  Allemands 
la  propage  en  tous  lieux  par  la  puissance  de  l'Empire.  Par  ces 
trois  puissances  universelles,  parla  papauté,  l'Empireet  la  science, 
la  sainte  Eglise  catholique  est,  comme  par  trois  forces  vitales, 
vivifiée,  accrue  et  gouvernée.  Par  ces  trois  éléments,  qui  forment 
en  quelque  sorte  le  fondement,  la  paroi  et  le  toit,  l'édifice  de 
l'Eglise  est  aussi  extérieurement  achevé. 

Mais  Charlemagne  donna  encore  aux  Français  en  partage  une 
distinction  toute  particulière.  En  décidant,  avec  l'assentiment  du 
pape  et  en  son  nom,  d  inspiration  divine,  qu'il  serait  à  jamais 
pourvu  à  l'Empire  Romain  par  le  choix  canonique  des  princes 
électeurs  allemands^  il  donna  à  ses  descendants  de  la  maison 
carolingienne  un  privilège  important.  11  avait  reçu  lui-même 
par  droit  d'héritage  le  grand  royaume  des  Francs  embrassant 
l'Allemagne  et  la  France.  Dès  lors,  il  lui  sembla  qu'il  ne  serait 
pas  convenable,  qu'il  serait  même  dur  de  dépouiller  entièrement 
ses  héritiers  de  la  dignité  royale,  ce  qui  pourtant  pouvait  facile- 
ment arriver  si  le  choix  des  princes  électeurs  allemands  plaçait  à  la 
tête  de  l'empire  un  personnage  n'appartenant  pas  à  la  race  caro- 
lingienne. C'est  pourquoi  il  jeta  les  fondements  de  cette  disposi- 


JOURDAIN    D  OS^ABRUCK 


333 


tioa,  que  dans  une  partie  du  grand  empire  des  Francs,  savoir 
dans  la  France  proprement  dite,  ses  descendants  devaient  régner 
comme  rois  par  droit  d'héritage,  et  qu'ils  ne  devaient  être  placés 
sous  l'autorité  d'aucun  chef  temporel,  pas  même  de  l'empereur, 
et  seraient  au  contraire  complètement  affranchis  de  la  souverai- 
neté de  l'Empire.  Et  pour  fortifier  encore  la  considération  dont 
jouirait  cette  France,  détachée  d'un  plus  grand  empire,  mais 
indépendante,  il  transféra  ultérieurement  l'Université  de  Rome  à 
Paris.  Mais  l'Empire  doit  rester  aux  Allemands  et  ce  serait  une 
témérité  de  troubler  l'ordre  existant,  lequel  sans  aucun  doute  a 
été  établi  par  le  Saint-Esprit  à  la  mesure  des  qualités  et  des 
mérites  des  hommes.  Ce  n'est  pas  seulement  la  sagesse  humaine 
qui  a  ainsi  disposé  les  choses  par  des  mobiles  nécessaires  et 
rationnels;  des  présages  divins  ont  longtemps  à  l'avance  annoncé 
que  l'Empire  à  la  fin  des  temps  devait  être  transmis  aux  Alle- 
mands. 

Les  indications  de  cette  courte  esquisse  suffisent  à  faire  recon- 
naître quelle  est  la  haute  importance  des  développements  histo- 
riques et  politiques  contenus  dans  le  Tractatus  de  praerogativa 
Romani  imperii.  Aujourd'hui  encore  ils  sont  de  nature  à  attirer 
notre  vif  intérêt. 

Nous  éprou-Ç-ons  le  désir  de  .savoir  quand,  où,  dans  quelles 
circonstances  et  dans  quel  but  Jourdain  d'Osnabrûck  écrivit  son 
traité,  s'il  ne  fit  que  suivre,  comme  savant,  ses  goûts  historiques 
ou  si,  comme  politique,  il  se  proposa  également  d'exercer  ainsi 
une  action  pratique  sur  la  marche  générale  des  événements. 

Pour  répondre  avec  sûreté  à  ces  questions,  tournons  d'abord 
notre  attention  sur  un  autre  écrit,  qui  fut  composé  quelques 
années  après  le  traité  De  praerogativa  Romani  imperii,  la  Noticia 
sseculi,  comme  on  l'appelle,  que  Th.  G.  von  Karajan  a  publiée 
dans  les  années  1849-50,  pour  la  première  et  unique  fois,  non 
sans  erreurs,  dans  les  mémoires  de  l'Académie  Impériale  de 
Vienne,  d'après  un  manuscrit  de  Vienne  ^  Ce  dernier  écrit  pré- 

1.  Th.  g.  von  Karajan,  Zur  Geschichte  des  Konzils  v.  Lyon  1 243,  dans  le 
W^  volume  des  Denkschriften  der  philosoph.  histor.  kl.  der  Kaiserl.  Acad. 
zu  Wien,  18o0.  Depuis,  comme  il  est  déjà  dit  ci-dessus,  p.  330,  n.  1,  Franz 
WiLHELM  a  établi  une  nouvelle  édition  critique  de  cet  écrit,  dans  les  Mit- 
theilungen  des  Instituts  fur  œsterreich.  GeschichtsforscJiung  1898. 


334 


H.    GRAUERT 


sente  divers  points  de  contact  avec  le  traité  de  Jourdain  d'Osna- 
brûck.  Le  titre  IVoticia  sœculi  pourrait  être  à  bon  droit  traduit  par 
«  Coup  d'œil  sur  la  situation  du  monde  ».  Le  sujet  est  beaucoup 
plus  succinctement  traité  que  dans  Fécrit  de  Jourdain,  mais  les 
pensées  fondamentales  sont  les  mêmes.  Plus  d'une  fois,  on 
rencontre  des  emprunts  textuels  au  traité  du  chanoine  dOsna- 
briick  ;  çà  et  là,  on  a  plus  complètement  et  plus  exactement  mis 
à  profit  les  sources  que  le  chanoine  a  dû  aussi  avoir  sous  les 
yeux.  Dune  manière  générale,  les  sources  sont  aussi  nommées 
directement  dans  la  Xoticia  sxculi.  un  peu  plus  fréquemment  que 
cela  nest  le  cas  dans  le  traité  du  chanoine.  Notre  iSoticia  par- 
tage l'histoire  de  l'humanité  en  cinq  âges,  ceux  de  l'innocence, 
de  la  loi  de  nature,  de  la  loi  civile,  de  la  grâce  et  de  la  gloire. 
Le  premier  ne  dura  que  peu  de  temps,  jusqu'à  la  chute  de 
l'homme  ;  le  second,  depuis  cette  chute  jusqu'à  la  législation  de 
Moïse  ;  le  troisième,  depuis  la  législation  du  Sinaï  jusqu'au 
Christ;  le  quatrième,  depuis  le  Christ  jusqu'à  la  fin  du  monde  ; 
le  cinquième,  depuis  la  fin  du  monde  pendant  toute  l'éternité. 

L'âge  de  la  grâce  peut  à  son  tour  être  subdivisé  en  quatre 
parties  :  1°  la  période  des  apôtres  et  des  martyrs,  alors  que  les 
tyrans  pa'iens  persécutaient  l'Eglise  ;  2°  la  période  où  les  saints 
confesseurs  avaient  à  souffrir  des  persécutions  de  la  part  d'héré- 
tiques notoires  ;  3°  la  période  oîi  le  clergé  à  cause  de  ses  péchés 
sera  en  butte  aux  vexations  du  peuple  chrétien,  c'est-à-dire  le 
iemps  où  l'Eglise  sera  purifiée  de  l'hérésie  simoniaque  [ah  heresi 
simoniaca);  et  enfin  4°  la  période  où  les  vrais  chrétiens  auront  à 
subir  sur  toute  la  surface  de  la  terre  la  persécution  de  l'Anté- 
christ. 

La  ISoticia  sseculi  n'expose  en  détail  que  la  troisième  période , 
c'est-à-dire  celle  qui  est  encore  en  cours,  dans  laquelle  le  clergé 
a  à  endurer  de  mauvais  traitements  de  la  part  du  peuple  chré- 
tien et  où  l'Eglise  doit  être  purifiée  de  la  simonie.  D'après  une 
prophétie  datant  de  l'année  1205,  contenue  dans  le  livre  de  la 
semence  des  Ecritures  [in  lihello  de  semine  scripturarum),  cette 
période  prendra  fin  en  l'année  1315  et  en  même  temps  la  Terre 
Sainte  sera  affranchie  de  la  domination  des  infidèles. 
-  Comme  l'auteur,  ainsi  qu'il  le  dit  expressément,  écrit  au  com- 
mencement de  l'année  1288,  pendant  la  vacance  du  siège  ponti- 


JOURDAIN  d'osnabruck  335 

fîcal  qui  eut  lieu  par  suite  de  la  mort  du  pape   Honorius  IV,  le 
3  avril   1287,    les  derniers  grands  événements   de  Thistoire  de 
l'humanité  jusqu'à  la  venue  de  l'Antéchrist  doivent  donc,  d'après 
son  opinion,  s'accomplir  dans  les  vingt-sept  prochaines  années. 
Depuis  le  couronnement  de  l'empereur  Frédéric  II,  auquel  le 
pape    Honorius    III  procéda  en  l'année    1220,    la    puissance  de 
l'Empire  s'est  évanouie  jusqu'à  n'être  presque  plus  qu'une  ombre; 
la  puissance  de  l'Eglise  et  de  la  papauté ,  par  contre,  au  tempo- 
rel comme  au  spirituel,  a  grandi  en  proportion  démesurée.  L'Em- 
pire ne  peut  pas  être  affaibli  davantage  sans  être  voué  à  la  ruine 
complète,  la  papauté  ne   peut  pas  monter  plus   haut  sans  rejeter 
complètement  son  caractère  spirituel  et  se   transformer  en  une 
puissance  laïque.  Depuis  le  deuxième   concile  de  Lyon  au  con- 
traire, depuis  1274,   c'est-à-dire  depuis  Grégoire  X  et  Rodolphe 
de  Habsbourg,  c'est  l'évolution  inverse  qui  a  eu  lieu.  La  puissance 
de  l'Eglise  diminue,  la  souveraineté  de  l'Empire  prend  un  nouvel 
essor.  C'est    sur  les    royaumes  des  Romains   et  des  Francs  que 
repose  l'organisme   extérieur   [l'es  publica)  de  l'Eglise  romaine 
en    Europe;    mais    ces   peuples    se    répartissent  entre  les    trois 
pays    d'Italie,    d'x\llemagne  et    de    Gaule.   De    même,    d'après 
l'ordre   établi   par  le   Dieu   en  trois    personnes,    le  sacerdotium 
(la  papauté),  le  reffiiuni    (l'Empire)   et  le  studiiim    (la  science) 
composent  l'Eglise  une.  La  foi  de  Jésus-Christ   doit  être   diri- 
gée   [regatui')    par    ces    trois    puissances     { principatihus)    :    le 
sacerdotium,    le   recjnuin   et    le   studium.    Le   sacerdotium    doit 
avoir  son   siège  en  Italie,  le  regnum  en   Allemagne    et   le  stu- 
dium, en  Gaule.   Les    trois  nations  qui    habitent    ces  trois  pays 
ont  des  mœurs  différentes.  L'auteur  de  la  Noticia  sœculi  énumère 
alors,  dans  une   exposition  plus   détaillée  encore  que  ne  l'avait 
fait  Jourdain  dOsnabrûck,  leurs  bonnes  et  leurs  mauvaises  qua- 
lités.   Chez  les   Italiens,    il  reconnaît  Vamor  habendi  ;   chez  les 
Allemands,  Vamor  dominandi  ;  chez  les  Français,  Vamor  sciendi. 
Il  mentionne  en  outre  comme  bonnes  qualités  :  chez  les  Italiens, 
la  sobriété,  la  discrétion,    la  longanimité,  la  prudence;    chez  les 
Allemands,    la   magnanimité,   la    libéralité,    la    résistance     aux 
méchants,  la  compassion  pour  les  malheureux;  chez  les  Français, 
ia  justice,  la  modération,  l'esprit  de  concorde,  la  politesse.  Les 
mauvaises   qualités   sont  :    chez   les    Italiens,    la     cupidité,   la 


336  H.    GRAUERT 

«  ténacité  »  [tenacitas),  Tenvie,  les  dispositions  vindicatives; 
chez  les  Allemands,  la  cruauté,  la  rapacité,  l'impolitesse,  l'es- 
prit de  discorde  ;  chez  les  Français,  la  superbe,  la  luxure,  la 
vantardise  [clamor),  la  loquacité,  l'inconstance,  l'amour-propre, 
le  mépris  des  autres.  Parmi  ces  mauvaises  qualités  sont 
attribuées  principalement  :  aux  Italiens,  la  cupidité,  l'envie; 
aux  Allemands,  la  rapacité  [rapacitas]^  l'esprit  de  discorde;  aux 
Français,  la  superbe,  la  luxure. 

Ces  mauvaises  qualités  se  montrent,  pour  chacun  de  ces  trois 
pays,  dans  la  classe  qui  domine  dans  chacun  d'eux  ;  ainsi,  en 
Italie,  dans  le  peuple,  Yavaritia  et  Yinvidia  ;  en  Allemagne,  dans 
la  chevalerie,  la  rapacitas  et  la  discordia\  en  France,  dans  le 
clergé,  la  superhia  et  la  luxuria.  C'est  à  cause  de  leurs  péchés 
que  les  Français  ont  dû,  dans  les  années  qui  ont  précédé,  subir 
de  la  part  des  Aragonais  une  profonde  humiliation. 

De  même,  dans  le  temps  qui  va  suivre  prochainement,  le  clergé 
séculier  sera  humilié  par  les  ordres  mendiants,  et  principalement 
par  les  Frères  Mineurs  auxquels  le  Christ  a  mystérieusement 
donné  pour  ceinture  le  fouet  de  chanvre  avec  lequel  il  chassa  les 
vendeurs  et  les  acheteurs  du  temple.  Les  Italiens,  les  Allemands 
et  les  Français  ne  peuvent  pas  être  gouvernés  d'après  les  mêmes 
lois.  Mais  comme  le  gouvernement  du  monde  a  son  point  cul- 
minant dans  l'Eglise  Romaine,  il  faut  que  le  pape,  en  sa  qualité 
de  père  de  famille  plein  d  amour  et  de  sagesse,  guide  le  peuple 
français  comme  un  lils  obéissant,  l'allemand  comme  un  frère 
qui  aspire  au  même  rang,  l'italien,  par  contre,  comme  une 
maison  un  peu  récalcitrante  (tamquam  familiani  recalcitran- 
tem \  et  les  autres  peuples  comme  des  proches  et  des  voisins. 
L'inobservation  de  ces  principes  a,  sous  le  précédent  pape, 
Martin  IV,  français  de  naissance,  montré  d'une  manière  par- 
ticulière ses  dommageables  effets.  Car,  dans  son  amour  pour 
la  France,  il  a  bouleversé  toute  l'Eglise  de  Dieu,  en  voulant 
gouverner  le  monde  entier  à  la  manière  des  Français.  Mais 
par  cette  prédilection  contraire  à  l'ordre,  il  a  fait  plus  de  mal 
à  la  nation  française  et  à  la  maison  royale  de  France  que  n'eût 
pu  le  faire  une  persécution  ouverte.  Combien  de  Français, 
dans  les  pays  d'outre-mer,  en  Grèce,  en  Sicile,  en  Calabre, 
en   Apulie,    dans  la    Romagne,    en    Catalogne,    en   Aragon    et 


JOL'HDAI.N    D  OSNABRUCR 


337 


r 


en  Hongrie,  sur  terre  et  sur  mer,  ont  péri  par  la  peste,  par  la 
faim  et  par  la  g-uerre  ?  il  est  absolument  impossible  d'en  faire  le 
compte.  L'auteur  voudrait  ne  pas  parler  des  Grecs  se  retirant, 
sous  le  pape  Martin  IV,  de  l'obéissance  vis-à-vis  de  l'Eglise 
Romaine  et  de  l'unité  de  la  foi,  tandis  que  sous  Grégoire  X  encore 
le  vénérable  Frère  Jérôme  d'Ascoli,  alors  général  des  Frères 
Mineurs,  présentement,  au  commencement  de  1288,  cardinal- 
évêque  de  Palestrina,  avait  avec  beaucoup  de  peine  établi  l'union 
des  Grecs  avec  l'église  d'Occident.  Déjà  pour  ce  motif,  il  paraît 
être  avantageux  au  plus  haut  degré  qu'un  Romain,  ou  au  moins 
un  Italien  soit  élu  comme  pape  et  un  Allemand  comme  empe- 
reur. Car  ce  n'est  pas  sans  motif,  c'est  Fopinion  de  l'auteur,  que 
le  Saint-Esprit  a  établi  que  la  papauté  serait  aux  Romains  et 
l'empire  aux  Allemands.  Il  ne  faut  pas  voir  là  à  la  vérité  l'indi- 
cation d'une  nécessité  absolue,  mais  celle  seulement  d'une  con- 
venance particulière  [cong mitas).  Car  beaucoup  de  Français,  de 
Grecs  et  d'hommes  d'autres  nations  —  viri  sanctissimi  —  ont 
été  appelés  par  Dieu  à  la  papauté  et  beaucoup  de  Romains  ne 
sont  pas  même  aptes  à  des  emplois  inférieurs  ;  encore  moins 
donc  à  la  papauté.  On  l'a  éprouvé  [vidimus]  avec  le  seigneur 
Jean  Buccamazi,  cardinal-évêque  de  Tusculum,  qui  avait  été 
envoyé  en  Allemagne  comme  cardinal-légat,  en  l'année  1286. 
Pa;-  sa  faute,  il  répandit  l'agitation  dans  l'Allemagne  entière  et 
pour  ce  motif  il  fut  renvoyé  par  les  prélats  et  le  clergé,  d'une 
façon  irrespectueuse,  au  concile  qu'il  avait  convoqué  (le 
16  mars  1287)  à  Wûrzbourg.  En  quittant  l'Allemagne,  il  se 
rendit  en  France,  à  Cambrai,  où  il  eut  à  subir  un  aftVont  plus 
grand  encore,  puisque  l'évêque  de  cette  ville  fit  jeter  en  prison 
par  son  bailli  {halivuni),  le  propre  frère  du  cardinal,  un  cheva- 
lier. 

On  pourrait  dire  aussi  avec  quelque  vraisemblance  qu'un 
membre  d'un  ordre  religieux  ne  convient  pas  pour  être  pape; 
car,  de  même  que  l'amour  pour  son  propre  peuple,  l'amour 
pour  son  propre  ordre  peut  aussi  devenir  pour  le  pape  un  motif 
dirigeant. 

11  suffit  donc  d'élire  pour  pape  un  prêtre  romain  ou  italien  (du 
clergé  séculier),  qui  extirpe  la  cupidité  et  l'envie  et  qui  soit  ferme 
dans  la   foi.    énergique    dans  l'action   et    ardent  dans    l'amour, 
Màlancies  Paul  Fahre.  22 


338  H.    GRAUEKÏ 

comme  Pierre.  Comme  empereur  [ad  regnuin)  qu'on  élise  un 
Allemand,  appartenant  à  la  chevalerie,  de  haute  naissance, 
magnanime  et  prudent,  comme  Charlemagne  l'a  été  (generosus, 
magnanimus  et  priidens  sicut  fuit  Carolus).  Le  mot  allemand 
«  Koenig  »  est  en  effet  l'expression  de  ces  trois  vertus;  car 
«  Cunig  »  sij^nilîe  <(  de  race  illustre,  hardi  et  instruit.  »  Sans  aucun 
doute  aussi,  Gharlemagne  était  un  Allemand,  quoiqu'il  régnât 
sur  des  Gaulois.  C'est  dans  sa  langue  maternelle,  c'est-à-dire 
par  des  noms  allemands  qu'il  nommait  les  mois  et  les  jours  et 
presque  tous  les  rois  francs  portent  aussi  des  noms  allemands, 
comme  Childerich,  Theodorich,  Dagobert,  Sigebert,  Pépin, 
Charles,  Louis,  Lothaire.  En  français,  ces  noms  ne  sont  que  des 
désignations  de  personnes  ;  mais  en  allemand,  ils  ont  une  signi- 
fication particulière,  que  lauteur  expliquerait  facilement,  s'il  ne 
craignait  pas  la  raillerie  des  Français. 

Telles  sont  en  substance  les  idées  maîtresses  de  la  Noticia 
ssecnli.  Elle  a,  comme  le  fait  voir  la  comparaison,  beaucoup  de 
points  communs  avec  le  traité  de  Jourdain  d'Osnabrûck.  Les 
ressemblances  de  texte,  comme  cela  a  déjà  été  indiqué,  sont  nom- 
breuses. Dans  les  deux  écrits,  on  fait  fortement  ressortir  la 
mission  mystique  de  Xlinperium  romain-allemand.  Tant  que  la 
puissance  impériale  sera  debout,  l'Antéchrist  ne  viendra  pas. 
C'est  seulement  après  sa  destruction  que  le  «  fils  de  perdition  » 
[filius  pcrdifionis)  pourra  donner  libre  cours  à  sa  funeste  mission. 
C'est  pourquoi,  dans  les  deux  écrits,  le  pape  et  les  Romains 
sont  énergiquement  avertis  de  ne  pas  hâter  la  chute  de  la  puis- 
sance impériale. 

L'auteur  de  la  Noticia  sœculi,  lui  aussi,  est  un  Allemand  ;  ses 
observations  plus  haut  reproduites  sur  la  signification  particu- 
lière donnée  dans  la  langue  allemande  aux  noms  des  rois  francs 
ne  laissent  place  à  aucun  doute  à  cet  égard. 

D'après  tout  ce  qui  précède,  Georges  Waitz,  auquel,  lorsqu'il 
donna  son  édition  de  Jourdain  d'Osnabrûck.  la  Noticia  sxculi 
n'était  sans  doute  pas  connue,  n'a  pas  hésité  plus  tard,  dans  le 
court  article  qu'il  lui  a  consacré  dans  Y Allgemeine  Deutsche  Bio- 
graphie, à  lui  attribuer  aussi  la  Noticia. 

Je  tiens  que  c'est  là  une  erreur;  mais  à  la  vérité,  je  crois 
aussi,  pour  ma  part,  que  des   relations  personnelles  ont  existé 


JOURDAIN  d'osnabrlck  339 

entre  les  auteurs  des  deux  écrits  et  même  que  l'auteur  de  la 
Noticia  sseculi  a  aidé  Jourdain  d'Osnabriick  par  des  communica- 
tions personnelles  et  en  mettant  des  sources  à  sa  disposition, 
lorsque  Jourdain,  quelques  années  avant  que  fût  composée  la 
Noticia  Sceculi,  à  la  fin  de  1280  ou  au  commencement  de  1281, 
écrivit  son  célèbre  traité.  Peut-être  l'auteur  de  la  Noticia  sseculi 
a-t-il  ajouté  au  traité,  une  fois  terminé,  du  chanoine  d'Osna- 
briick une  phrase  ou  deux. 

Mais,  malgré  toute  la  concordance  de  vues  des  deux  auteurs, 
il  se  manifeste  dans  divers  passages  une  différence  de  vues 
digne  de  remarque,  qui  exclut  à  mon  avis  l'hypothèse  de  l'identité 
des  auteurs. 

Jourdain  désigne,  constamment  et  justement,  l'autorité  impé- 
riale comme  étant  V imperium  Romanum  ;  la  Noticia  à  la  vérité 
parle  aussi  çà  et  là  de  V imperium  Bomanum,  mais  le  nomme  — 
ce  qui  est  surprenant  —  précisément  dans  des  passages  décisifs, 
le  regnum  ou  regnum  Romanorum. 

Une  autre  différence  me  paraît  plus  significative.  Jourdain  est 
un  ami  de  l'Empire  et  un  admirateur  de  Rodolphe  de  Habsbourg, 
mais  malgré  cela,  ou  peut  être  précisément  à  cause  de  cela,  un 
adversaire  décidé  de  la  maison  de  Hohenstaufen.  Frédéric  P""  et 
Frédéric  II  encourent  tous  deux  son  blâme.  En  ce  qui  concerne 
Frédéric  P'',  il  ne  veut  pas  décider  s'il  a  acquis  la  dignité  royale 
prece  vel  pretio,  virtute  vel  vitio.  En  tout  cas,  il  veut  par  cette 
remarque  jeter  sur  lui  un  certain  discrédit.  Il  développe  cette 
pensée,  que  Frédéric  P'  a  pu  arriver  à  la  dignité  royale  par 
VAmbitus  et  la  corruption. 

A  cet  ordre  d'idées  se  rattache  d'une  manière  immédiate  cette 
déclaration  faite  par  Jourdain  avec  une  grande  précision  :  il  sait 
qu'à  partir  de  l'époque  de  Frédéric  P"",  les  empereurs,  par  con- 
séquent ceux  de  la  maison  de  HohensLaufen,  ont  peu  fait  ou 
n'ont  rien  fait  qui  soit  digne  de  louange  ou  de  blâme  avec  le 
plein  assentiment  des  princes  proprement  allemands,  c'est-à- 
dire,  d'après  Jourdain,  des  princes  de  sang  franco-allemand  des 
pays  bas-allemands  et  du  nord  de  l'Allemagne.  Ils  ont  au  con- 
traire, dit-il,  gouverné  l'Empire  avec  l'aide  des  Souabes,  des 
Bavarois  et  des  Alamans  établis  tout  à  fait  aux  frontières  [ulte- 
riores  Alamanos),  de  sorte  que  depuis  lors  l'Empire  a  été  uni- 


340  H.    GRAUERT 

versellement  désigné  dans  le  peuple  non  plus  comme  nnregnum 
Germanie  vel  Theutonie  seu  Romanorum,  mais  comme  regnum 
Almanie.  Ita  sub  Suevorum  imperio,  ajoute  Jourdain,  potestas 
et  auctoritas  imperialis  augeri  desiit  et  vehementius  clecrescere 
incepit. 

Toute  l'aversion  du  Saxon  du  nord  de  l'Allemag'ne  contre  la 
dynastie  souabe  de  la  haute  Allemag-ne  trouve  ici  sa  complète 
expression. 

Enfin  le  jugement  de  Jourdain  sur  le  dernier  qui  fut  puissant 
parmi  les  Hohenstaufen,  Frédéric  II,  est  aussi  sévère  que  pos- 
sible. Sa  déposition  par  le  pape  Innocent  IV  est  seule  mentionnée, 
et  il  est  fait  application  à  ce  souverain  des  paroles  du  pro- 
phète Habacuc,  c.  III,  v.  13  :  Percussisti  capiit  de  domo  itnpii^ 
denudasti  fundamentum  iisque  ad  colliim,  maledixisti  sceptris 
eius,  capiti  bellatorum  eius.  Les  condamnations  du  pape  contre 
Frédéric  II  frappent  ainsi  la  tête  de  limpie,  c'est  avec  justice 
que  sa  puissance  est  ébranlée  et  que  la  malédiction  s'étend 
sur   son  sceptre  et  sur  la  tête  de  ses  guerriers. 

De  cette  disposition  particulièrement  hostile  à  l'égard  des 
Hohenstaufen,  aucune  trace  ne  se  trouve  dans  la  Noticia  sseculi. 
L'auteur  ne  mentionne  pas  la  déposition  de  l'empereur,  mais 
bien  son  couronnement  par  le  pape  Honorius  III,  et  il  fait  plutôt 
entendre  des  paroles  de  glorification  lorsqu  il  dit  encore  de 
Frédéric  II  quez/î  statu  potcnfissimo  Romanum  tenuit  imperium  K 

Je  ne  crois  donc  pas  me  tromper  en  attribuant  la  Noticia 
sseculi  non  pas  à  Jourdain  d'Osnabrûck,  mais  à  un  autre  auteur. 

Celui-là  aussi,  je  l'ai  déjà  désigné  plus  haut  comme  un  Alle- 
mand. Je  répète  ce  que  j'ai  dit  : 

La  ]\oticia  sœculi,  d'après  la  propre  déclaration  de  son  auteur, 
a  été  écrite  au  commencement  de  l'année  1288  -.  Le  pape  Hono- 

1.  Le  sentiment  gibelin,  favorable  aux  Hohenstaufen  se  fait  jour  d'une 
manière  plus  vive  encore  dans  le  Pavo,  qui  est  du  même  auteur  que  la 
Xotiria  sseculi.  Comp.  aussi  P.  E.  Michael  dans  la  Zeitschrift  fur  Kathoî. 
Theol.  XXIV,  p.  752.  C'est  par  ambition  que  le  paon,  c'est-à-dire  le  pape 
Innocent  IV,  dépouille  l'aigle,  c'est-à-dire  Frédéric  II,  de  ses  plumes  et 
les  ajoute  à  son  propre  plumage.  Cf.  l'édition  de  Karajan,  loc.  cit.,  tirage 
à  part,  pp.  45  et  50,  et  Franz  Wilhelmdans  les  Miltheilungen  fur  œsterr. 
geschichtsforschung  X\X,  p.  652. 

i.  Tirage  à  part  de  Karajan,  p.  38. 


jouRDAiis  d'osnabreck  341 

rius  IV  est  mort,  le  sièg-e  pontifical  est  vacant  ^,  le  successeur, 
Nicolas  IV,  n'est  pas  encore  élu  ;  il  ne  porte  pas  encore  la 
tiare  et  il  est  encore  désigné  sous  le  nom  de  Jérôme  d'Ascoli, 
cardinal  évêque  de  Palestrina  -.  Gomme  l'élection  du  pape,  où 
le  choix  tomba  sur  Nicolas  IV,  eut  lieu  le  22  février  1288,  il 
faut  donc  que  la  Noticia  ait  été  écrite  entre  le  l''"'  janvier  et  le 
22  février  1288;  tout  au  plus  les  derniers  jours  de  décembre 
1287,  après  la  fête  de  Noël,  pourraient-ils  encore  entrer  en  ligne 
de  compte. 

Pour  qui  a  été  écrite  la  Noticia  sœculi'l 

Celui  auquel  elle  est  adressée  n'est  pas  nommé  ;  néanmoins 
on  indique  avec  une  précision  suffisante  à  quel  monde  il  appar- 
tient. 

Dès  le  début,  à  la  seconde  ligne,  on  l'appelle  vestra  dominatio, 
«  Votre  seigneurie  » ,  et  quatre  lignes  plus  bas  ce  personnage  est 
désigné  avec  encore  plus  de  détails  comme  appartenant  à  la  spec- 
tabilis  Romani  nominis  nobilitas.  On  prie  ce  Romain  si  haut 
placé  de  ne  pas  dédaigner  de  pauperis  ohsequio  cartulam  reci- 
pere,  que  legenti  risum  infer  séria  tribuat  et  utiqiie  dignuni 
risurii  quod  ego  talis  qualisvohis  tanto  quantoscriptiim  taie  quale 
transmittere  non  verecundor.  Le  pauvre  prêtre  allemand,  car 
c'est  ce  qu'est  l'auteur,  fait  donc  au  Romain  haut  placé  auquel 
il  transmet  son  écrit,  en  se  déclarant  à  son  service  [obsequium] 
une  profonde  et  humble  révérence.  Le  Romain,  dit-il,  à  la  lec- 
ture de  l'écrit,  se  sentira  maintes  fois,  à  côté  de  pensées 
sérieuses,  l'envie  de  sourire  ;  mais,  lecteur  bienveillant,  il  com- 
plétera ce  qui  n'est  pas  achevé  et,  même  de  développements  qui 
ne  seraient  ni  bons,  ni  vrais  il  tirera  un  profit  quelconque.  L'au- 
teur continue  :  la  lecture  d'un  long  et  obscur  travail  serait 
pénible  aux  hommes  de  goût  [lectoribus  delicatis).  Il  veut  donc 
rappeler  à  la  mémoire  des  lecteurs  qui,  occupés  de  grandes  et 
importantes  affaires,  ne  peuvent  par  suite  se  consacrer  à  une 
étude  approfondie  [qui  magnis  occupati  negociis  studio  non  pos- 
sunt  intendere),  quelques  considérations  sur  le  cours  des  événe- 


i.  Karajan,  p.  38  :    nunc   vacante    sede  per    mortem    Honorii  (mort   le 
3  avril  1287). 
2.  Ibid.,  p.  42. 


342  H,    GRAUERT 

riients  et  la  situation  de  la  communauté  chrétienne,  c'est-à-dire 
de  1  Eglise  catholique,  dans  l'espoir  qu'on  voudra  bien  être  indul- 
gent pour  un  travail  simple,  court  et  nullement  achevé.  L'auteur 
laisse  de  côté,  nous  l'avons  déjà  vu  plus  haut,  l'explication  phi- 
lologique de  la  signification  particulière  qui  appartient  dans  la 
langue  allemande  aux  noms  des  rois  francs.  Childerich,  Theodo- 
rich  etc.,  pour  ne  pas  s'exposer  aux  railleries  des  Français^.  Le 
contenu  de  la  Xoticia  entière  peut  être  considéré  comme  un 
court  aperçu  sur  la  situation  générale  du  monde.  L'auteur  donne 
des  conseils  sur  la  manière  dont  le  nouveau  pape  devra  diriger  les 
trois  différentes  nations  de  la  chrétienté,  chacune  suivant  son 
tempérament,  d'après  des  principes  différents  et  d'une  manière 
utile.  Le  choix  comme  pape  d'un  religieux  ne  lui  paraît  pas  dési- 
rable. Les  membres  du  clergé  séculier  conviennent  mieux  pour 
cette  haute  dignité. 

D'après  tout  ce  qui  précède,  la  vraie  signification  de  la  Noticia 
sseculi  saute  aux  yeux.  Elle  a  été  écrite  par  un  prêtre  allemand, 
au  commencement  de  l'année  1288,  pour  un  Romain  de  haute 
naissance.  Les  expressions  employées  pour  s'adresser  à  lui,  telles 
que  Vestra  dominatio  et  speclahilis  Romani  nominis  nohilitas., 
font  d'abord  penser  à  un  laïque  Romain  haut  placé. 

Pour  le  monde  de  la  noblesse  romaine  le  conclave,  dans  les 
trois  premiers  mois  de  Tannée  1288,  excitait  aussi  le  plus  vif 
intérêt.  Est-ce  peut-être  à  Pandolphe  Savelli,  le  frère  du  défunt 
pape  Honorius  IV,  ou  à  Pierre  Colonna,  ou  à  un  autre  membre 
de  la  noblesse  romaine  que  l'on  s'adresse  ?  c'est  ce  que  l'on  ne 
saurait  décider  avec  certitude. 

1.  Franz  Wilhelm,  dans  sa  nouvelle  édition  et  son  examen  critique  de  la 
Noticia  sseculi,  s'est  rendu  singulièrement  difflcile  den  reconnaître  la  vraie 
destination  en  admettant  dans  son  texte,  au  début  du  traité,  la  leçon  :  Non 
dedignetur  igitur  spectahilis  Romani  imperii  nohililas  au  lieu  de  Romani 
yoMisis  nobililas.  11  |:)ense  par  suite  que  le  traité  est  adressé  aux  princes  de 
l'Empire,  Miftheilungen  XIX,  pp.  638,  6"44-646.  La  leçon  Romani  imperii  se 
trouve  à  la  vérité  dans  le  manuscrit  de  Paris  et  dans  celui  de  Darmstadt. 
Mais  les  deux  manuscrits  de  Vienne  ont  à  la  place  nominis  et  le  manuscrit 
de  Munich  porte  simplement  s/)i?c/a6j7ts  Romani  nobilitas  et  permet  par  con- 
séquent aussi  de  reconnaître  que  l'ouvrage  est  adressé  à  un  Romain  haut 
[)lacé.  Quant  aux  princes  allemands,  ils  doivent  être  absolument  écartés, 
attendu  que  l'auteur  a  en  vue  comme  lecteurs  les  lectores  delicati  et  par 
Conséquent  pas  en  tout  cas  des  princes  séculiers  de  mœurs  guerrières,  et 
aussi,  au  conclave,  les  Français.  Cf.  ci-dessous. 


JOURDAIN   d'osnabruck  343 

Mais  l'auteur,  dans  ses  développements,  pensait  aussi  aux 
membres  du  coUèg-e  des  cardinaux  et  au  conclave  qui_^avait  préci- 
sément lieu,  et  il  nomme  en  particulier  les  Français  '.  C'est  pen- 
dant le  conclave  qu'il  compose  ses  développements,  qu'il  confie 
au  parchemin  ses  appréciations  de  politique  ecclésiastique  sur 
la  situation  générale  pour  exercer  par  là  une  certaine  inlluence 
sur  la  grande  décision  à  intervenir,  sur  l'élection  imminente  du 
pape.  En  d'autres  termes  la  Noticia  sœciili  peut  en  un  certain 
sens  être  considérée  comme  l'appel  au  conclave  d'un  prêtre  alle- 
mand. 

Je  crois  devoir  déclarer  par  avance  qu'à  mon  avis  le  livre  de 
Jourdain  d'Osnabriick  présente  un  caractère  semblable  ;  il  faut 
aussi,  dans  un  certain  sens  et  en  partie,  le  comprendre  comme 
un  appel  au  conclave.  Seulement  ce  n'est  pas  Jourdain  lui-même, 
mais  l'auteur  de  la  Noticia  sseculi,  que  nous  devons  en  consé- 
quence supposer  séjournant  à  la  curie  depuis  déjà  quelques 
années  avant  1288,  qui  a  transmis  le  traité  de  Jourdain  à  un 
cardinal. 

A  la  vérité,  ainsi  que  je  crois  j)ouvoir  l'admettre,  Jourdain  a 
voulu,  en  même  temps,  agir  aussi  par  son  traité  sur  la  haute 
société  allemande,  sur  le  roi  Rodolphe  et  les  princes  électeurs. 
Il  met  en  garde .  contre  les  projets  qui  tendaient  à  établir 
l'hérédité  de  la  couronne  impériale.  Il  parle  à  la  conscience 
'même  des  princes  allemands,  ecclésiastiques  et  séculiers,  et 
les  avertit  de  cesser  les  usurpations  par  lesquelles  ils  s'arrogent 
les  droits  et  possessions  de  l'Empire  2. 

Mais  il  ne  faut  pas  anticiper.  Cherchons  d'abord  à  fixer  exac- 
tement la  date  de  la  composition  du  traité  de  Jourdain  d'Osna- 
briick. 

Dans  l'épître  dédicatoire,  laquelle  à  la  vérité  ne  précède  l'ou- 
vrage que  dans  quelques  manuscrits,  qui  sont  toutefois  bons,  et 
dont  Waitz  fait  avec  raison  précéder  le  texte,  la  mort  du  pape 
Nicolas  III  (22  août  1280)  est  mentionnée  comme  un  événement 
s'étant   produit    récemment  :    Nuper    itaque  vacante    sede   per 

1.  Au  commencement  de  1288,  deux  Français  siégeaient  dans  le  Sacré 
Collège  :  Bernard  de  Languisel,  cardinal-évêque  de  Porto,  et  Jean  Cholet, 
cardinal-prêtre  du  titre  de  Ste-Cécile. 

2.  Gœttinger  Abhandlungen,  p.  52,  v.  ci-dessous. 


34 i  H.    GHALERT 

rnortem  sanctissimi  patris  domini  Xicholal  pape  tercii.  Sans 
doute,  comme  nous  allons  le  voir,  lépître  dédicatoire  n'émane 
pas  de  Jourdain  dOsnabriick  ;  elle  accompagne  seulement  l'écrit 
de  Magister  Jordanus,  lors  de  sa  transmission  à  un  haut  person- 
nage que  l'on  appelle  pater  sancte. 

Mais  cette  épître  dédicatoire  a  été  sans  aucun  doute  écrite  dès 
l'achèvement  du  traité  proprement  dit  de  Jourdain.  D'un  pape 
postérieur,  il  n'est  fait  mention  ni  dans  le  traité  ni  dans  l'épître. 
Dans  le  traité  lui-même  il  est  fait  allusion  à  des  événements  que 
l'on  a  pu  conslater  peu  après  la  mort  de  Nicolas  III.  Il  s'y  trouve 
également  des  développements  d'une  haute  importance  correspon- 
dant à  des  tendances  politiques  qui  s'étaient  fait  jour  sous  le  pon- 
tificat de  Nicolas  III.  A  cet  ordre  d'idées  appartient  avant  tout 
le  grand  plan  qui  nous  a  été  conservé  par  Ptolémée  de  Lucques 
dans  son  Historia  Ecclesiastica  et  qui  consistait  à  diviser  le 
domaine  de  l'Empire  romain-allemand,  tel  qu'il  existait  à  la  fin 
du  xiii*^  siècle,  en  quatre  royaumes  indépendants,  les  royaumes 
d'Allemagne,  de  Bourgogne,  de  Lombardie  et  de  Toscane,  à 
rompre  le  lien  organique  qui  avait  jusqu'alors  existé  entre 
l'Allemagne,  l'Italie  et  l'Emjîire  et,  pour  cela,  à  rendre  la 
royauté  allemande  héréditaire  dans  la  maison  de  Rodolphe  de 
Habsbourg.  Arnold  Busson  a  le  premier,  dans  une  importante 
dissertation,  répandu  une  lumineuse  clarté  sur  ce  grand  plan  K 
Récemment,  il  est  vrai,  un  jeune  historien  allemand,  Auguste 
Giese,  élève  de  Théodore  Lindner  à  Halle,  et  les  articles  qui 
viennent  d'être  consacrés  au  pontificat  de  Nicolas  III  dans  la 
Civ'dtà  CattoUca  ont  essayé  de  contester  la  valeur  des  renseigne 
ments  de  Ptolémée  de  Lucques  2.  Mais  je  trouve  dans  le  traité 


i.  A.  Bussox,  Die  Idée  des  deutschen  Erbreichs  und  die  ersten  Habs- 
huryer  dans  Sitzungsherichle  der  Kais.  Akademie  zu  Wien,  1878  et 
A.  Bussox.  Zu  Xicolaus  III  Plan  einer  Theilung  des  Kaiserreiches,  dans 
Mitlheilungen  des  Instituts  fur  œsterreich.  Geschichtsforschung,  t.  VII, 
pp.  156  et  sq. 

2.  MuR.\TORi,  Scriptores  rer.  Italie.  XI,  p.  1183.  Aug.  Giese,  Rudolf  I  von 
Hahsburg  und  die  rômische  Kaiserkrone,  Halle  a.  S.  1893.  Fedele  Savio, 
Xiccnlao  III  (Orsini)  dans  la  Civiltà  CattoUca,  série  XVI,  vol.  I,  1895, 
pp.  286  et  sq.  et  546  et  sq.  C'est  à  bon  droit  que  Oswald  Redlich  s'est  pro- 
noncé contre  les  doutes  ainsi  émis  dans  la  nouvelle  édition  des  Begesta 
de  BœHMER,   Regesta  Imperii,   VI,  Innsbruck  1898,  pp.  290  et  sq.  V.  aussi 


JOURDAIN    D  OSNABRLCK 


345 


de  Jourdain  d  Osnabrùck  une  confirmation  de  ces  renseigne- 
ments K 

Il  sutïit  en  effet  de  se  représenter  qu'il  a  pu  s'agir  non  pas 
encore  dun  plan  complètement  mûri,  mais  seulement  de  combi- 
naisons politiques,  qui  n'obtinrent  pas  avant  la  mort  du  pape 
Nicolas  III  sa  pleine  approbation,  mais  qui  pouvait  néanmoins 
réapparaître  sous  un  nouveau  pape. 

Jourdain  compare,  comme  je  l'ai  indiqué  plus  haut  ~,  la 
papauté  au  fondement  de  l'édifice  sous  la  forme  duquel  il  se 
représente  l'Eglise,  la  science  au  toit  de  l'édifice,  l'Empire  à  la 
paroi,  ou,  pour  compléter  comme  nous  le  devons  dans  le  sens  de 
Jourdain,  aux  parois.  D'après  Jourdain  il  suffit  d'un  fondement 
et  d'un  toit  à  l'édifice  ;  mais,  pour  les  parois,  il  en  faut  quatre,  c'est 
une  nécessité.  Ainsi,  poursuit-il,  il  a  été  aussi  attribué  à  l'Empire, 
par  la  disposition  du  Saint-Esprit,  quatre  «  loca  principalia  »,  en 
quelque  sorte  quatre  parois,  à  savoir  :  Aix-la-Chapelle,  Arles, 
Milan  et  Rome,  c'est-à-dire  les  capitales  des  quatre  royaumes 
dans  lesquels  sous  Nicolas  III  on  songeait  à  diviser  l'Empire  : 
l'Allemagne,  la  Bourgogne,  la  Lombardie  et  la  Toscane  romaine. 
Jourdain  ajoute  ces  paroles  significatives  :  Studeant  ergo  ilU. 
quorum  interest,  ut  hec  donius  intégra  maneat  et  intacta,  ne, 
quod  absit,  parictibus  dissolutis,  fur  ille  Antichristus  vel  sui 
precursores  intrent  aliunde  quani  per  ostiuni  et  gregem  ovium 
interficiant  cum  pastore  ^. 

Jourdain  d'Osnabriick  est  donc  réellement  inquiet  ;  il  craint 
que  le  démembrement  du  territoire  de  1  Empire  en  ses  quatre 
parties  constitutives  ne  soit  tenté  de  quelque  côté  et  considère  un 
pareil  essai  comme  préparant  la  voie  à  l'Antéchrist. 


A.  Demski,  Papst  Xicolaus  III  und  das  Kœnigreich  Arelat  dans  u  Akten 
«  des  V  internationalen  Kongvesses  Katholischer  Gelehrlen  in  Mûnchen, 
«  p.  303  et  sq.    )> 

1.  Je  me  réjouis  de  pouvoir  établir  que  Franz  Wilhelm  a  ici,  d'une 
manière  complètement  indépendante  de  moi,  reconnu  comme  il  convient 
l'importance  de  notre  traité  dans  les  Mittheilungen  des  Instituts  fur  œsterr., 
Geschichtsforschung  XIX,  pp.  633-636  ;  par  contre  je  ne  saurais  être  de  son 
avis  lorsqu'il  place  le  traité  avant  la  fin  du  pontificat  de  Nicolas  111. 

2.  Ahhandlungen  der  Gesellschaft  der  Wissenschaften  zu  Gœttingen. 
T.  XIV,  p.  71;  V.  ci-dessus,  p.  332. 

3.  Ahhandlungen  v.  Gœttingen,  XIV,  pp.  71  et  sq. 


346  H.    GRAUERT 

•  Il  nous  est  sans  aucun  doute  permis  de  reconnaître  dans  ces 
paroles  inquiètes  l'écho  des  combinaisons  dont  il  avait  été  ques- 
tion du  temps  de  Nicolas  III. 

Ce  qui  déplaît  avant  tout  à  l'Allemand,  c'est  le  rétablissement 
d'un  royaume  lombard  indépendant.  C'est  à  bon  droit  (Juste)  que 
Gharlemag-ne  jadis  dépouilla  les  Lombards  de  la  dignité  royale 
et  confisqua  leur  pays  pour  l'attribuer  à  l'Empire  romain.  La 
tentative  des  Lombards,  à  la  fin  du  ix*^  siècle  et  au  com- 
mencement du  x*^,  d'aller  jusqu'à  attribuer  à  des  souverains 
propres,  qui  ne  peuvent  passer  pour  rois  en  droit,  mais  seule- 
ment en  fait,  le  titre  d'empereur,  apparaît  à  Jourdain  comme  un 
crime  '. 

De  plus,  il  est  contre  les  règ-les  de  l'Empire  et  c'est  une  per- 
versitas  de  vouloir  faire  reconnaître  l'hérédité  dans  l'Empire. 
Saint  Charlemag-ne,  avec  l'assentiment  du  pape  et  en  son  nom, 
a,  d'après  une  disposition  divine,  introduit  cette  règle  qu'il 
serait  à  jamais  [in  perpetuum)  pourvu  à  l'Empire  romain  par 
le  choix  canonique  des  princes  électeurs  allemands,  désignés  par 
Charlemagne  lui-même.  Mais  Charlemagne  n'a  d'abord  désigné 
comme  princes  électeurs  que  quatre  princes  allemands,  les  trois 
archevêques  rhénans  et  le  comte  palatin  du  Rhin.  Non  enim 
CONVENIT,  ainsi  continue  Jourdain,  Sanctuarium  Dei,  ici  est 
regnum  ecclesie,  ilre  iiereditario  possideri  ~. 

L'hérédité,  en  ce  qui  concerne  l'Empire,  ne  peut  pas  être  plus 
énergiquement  condamnée.  Si  Jourdain  se  monte  à  ce  ton,  c'est 
qu'il  avait  connu,  dès  le  temps  de  Nicolas  III,  des  tendances 
contraires  qui  lui  paraissaient  dangereuses. 

Jourdain  a  aussi  connaissance  d'opinions  et  de  courants  d'idées 
qui  avaient  surgi  de  son  temps  chez  des  prêtres  et  des  laïques, 
chez  de  simples  fidèles  et  des  prélats,  et  qui  contestaient  aux  Alle- 
mands la  prérogative  impériale.  Dans  ce  monde,  qui  était 
défavorable  aux  Allemands,  on  posait,  nous  dit-il,  la  ques- 
tion de  savoir  pourquoi  le  pape  avait  jadis,  dans  la  personne 
de  Charlemagne,  transmis  l'Empire  aux  Allemands,  à  ce  peuple 
si     grossier   et    si    peu    civilisé?    L'Empire    aurait  plutôt    dû 


1.  Abhandlungen,  pp.  73  et  sq. 

2.  Abhandlungen,  pp.  69  et  73.   Comp.  ci-dessus  p.  332  sq.. 


JOURDAIN  d'osnabruck  347 

demeurer  chez  les  Romains;  ou,  si  on  voulait  le  transmettre,  on 
aurait  dû  plutôt  le  transmettre  aux  Français,  d'autant  plus  que 
Charlemagne  avait  été  roi  des  Francs,  n'est-ce  pas?  et  que  les 
Français  étaient  des  gens  qu'à  tous  les  points  de  vue  on  devait  à 
bon  droit  préférer  à  tous  les  autres  hommes. 

C'est  aux  insinuations  et  aux  tendances  de  ceux  qui  dans  la 
curie  ont  représenté  et  représentent  publiquement  de  semblables 
idées  que  Jourdain  veut  répondre.  Il  poursuit  donc  en  fait  un 
but  de  politique  pratique  avec  son  ouvrage  de  polémique  ecclé- 
siastique. L'ordre  établi  du  sacrum  imperium  remonte  à  la  dis- 
position du  Saint-Esprit  et  au  jugement  prévoyant  de  saints 
princes.  Le  changer  est  témérité  et  crime.  Pour  le  soutenir, 
Jourdain,  remontant  dans  l'antiquité  germano-franque,  touche  à 
l'histoire  légendaire  des    saints  Eucher,  Valerius    et  Maternus  K 

En  conséquence  le  mieux  est  d'élire  pour  pape  un  Romain, 
pour  empereur  un  Allemand.  Quant  aux  Français  et  aux  Lom- 
bards, Henri  P'"  de  Saxe  (ou  Othon  L"")  leur  a  pour  toujours 
imposé  silence,  en  ce  qui  touche  leurs  prétentions  à  l'Empire, 
d'une  façon  magnanime  et  vraiment  impériale  -.  Les  Français 
trouvent  une  compensation  et  une  distinction  dans  la  situation 
indépendante  de  leur  royaume  déjà  mentionnée,  et  dans  la  pos- 
session de  la  souveraineté  de  la  science  sur  le  monde.  Par  suite 
aussi  chaque  pape  —  sanctissimus  pater  Romanus  pontifex,  qui 
pro  tempore  fuerit  —  doit  agir  pour  que  l'Université  de  Paris 
continue  à  prospérer  et  il  importe  peu  que  parmi  les  clercs  étu- 
diants de  Paris,  qui  affluent  de  tous  les  pays,  parmi  lesquels  il 
s'en  trouve  de  jeunes  delicatiores,  il  se  produise  çà  et  là  quelques 
désordres,  une  indiscreta  dissolutio. 

Ici  nous  trouvons  une  allusion  aux  désordres  qui  se  produi- 
sirent parmi  les  étudiants,  à  Paris,  dans  les  années  1276  et 
suivantes  ^. 

Tout  prouve  donc  que  notre  traité  a  été  écrit  après  la  mort  de 


1.  Abhandliinffen,  pp.  53  et  sq.  et  86  et  sq. 

2.  Gœttinger  Ahhandlungen,  XIV,  p.  75. 

3.  Que  l'on  compare  par  exemple  le  rescrit  du  cardinal  Simon,  du  titre  de 
Sainte-Cécile,  plus  tard  pape  sous  le  nom  de  Martin  IV,  dans  Denifle  et 
Châtelain  Chartulariuni  Universitalis  Paris.  I  n"  470,  pp.  540  et  sq.,  du 
6  décembre  1276. 


348 


H.    GRAUERT 


Nicolas  III  (22  août  1280),  mais  avant  le  choix  de  son  succes- 
seur, le  pape  Martin  IV  (11  février  1281)  et  quil  a  été  écrit  en 
Italie,  près  du  siège  du  conclave,  tenant  ses   séances   à  Viterbe. 

Georges  Waitz,  malgré  tout  le  mérite  de  son  édition  et  des 
observations  qui  la  précèdent,  a  rendu  singulièrement  difficile 
la  juste  appréciation  de  notre  traité  en  donnant  à  1  epître  dédi- 
catoire  qui  le  précède  la  suscription  :  Memoriale  reverendi  patris 
domini  Jakobi  de  Coliimpna  Sancte  Marie  in  Via  lata  diaconi 
cardinalis  de  prerogativa  imperii  Romani. 

En  conséquence,  Waitz  déclare  que  la  seconde  partie  de 
l'épître,  la  plus  longue,  est  l'œuvre  du  cardinal  Jacques 
Colonna  ;  quant  à  la  première  partie,  la  plus  courte,  il  voudrait 
l'attribuer  à  Jourdain  lui-même.  Mais  ce  serait  le  cardinal 
Jacques  Colonna,  d'après  Waitz,  qui  aurait  remis  au  pape 
Martin  IV,  le  successeur  immédiat  de  Nicolas  III.  le  traité  de 
Jourdain  en  même  temps  que  son  épître  dédicatoire. 

Toutes  ces  hypothèses  ne  sont  pas  conformes  à  la  réalité.  La 
distinction  en  deux  parties  de  l'épître  dédicatoire,  qui  s'annonce 
elle-même  comme  prohemium,  est  inadmissible.  Elle  est  d'un 
seul  jet.  Comme  Waitz  l'a  déjà  remarqué,  les  mêmes  formes  de 
modestie  et  d'humilité  profondes,  avec  lesquelles  l'auteur  se 
représente  comme  penitus  incxperfus,  se  rencontrent  dans  les 
deux  parties.  Dans  les  deux  parties  aussi  la  personne  à  laquelle 
on  s'adresse  est  évidemment  la  même.  On  l'appelle  dans  les 
deux  vestra  dominatio  et  sancte  pater  ;  dans  la  première  révé- 
rende pater  se  rencontre  aussi.  Ce  ne  peut  pas  être  le  pape  ;  cela 
résulte  de  ce  que  dans  la  première  partie  il  en  est  parlé  comme 
de  sinceritas  vestra.  Vis-à-vis  du  pape  cette  qualification  serait 
absolument  irrespectueuse.  Au  contraire,  appliquée  à  un  cardinal, 
elle  est  usuelle  et  correcte. 

Le  cardinal  Jacques  Colonna  ne  peut  pas  avoir  écrit  la 
seconde  partie  de  l'épître  dédicatoire;  c'est  ce  dont  on  se  rend 
compte  en  y  réfléchissant  un  peu.  Celui  qui  dédie  l'ouvrage 
raconte  un  événement  qui  lui  est  arrivé  à  lui-même  pendant  la 
vacance  du  siège  après  la  mort  de  Nicolas  III  fpar  conséquent 
après  le  22  août  1280),  à  Viterbe,  au  siège  du  conclave.  Pendant 
qu'il  —  dum  ego  indignas  peccator  —  célébrait  la  sainte  messe 
à  Viterbe,  il  fut  surpris  de  ce  que  dans  le  missel  à  lui  prêté  par 


JOURDAIN    D  OSNABRUCK 


349 


la  chapelle  papale  il    manquât  l'oraison    d'usage  dans  le   canon 
pour  l'empereur. 

Cela,  le  cardinal  Jacques  Colonna  ne  peut  pas  l'avoir  écrit, 
parce  que,  sans  aucun  doute,  il  n'a  pas  dit  une  seule  messe 
dans  toute  sa  vie. 

Le  cardinal  Colonna  n'a  jamais  été,  aussi  longtemps  qu'il  a  été 
cardinal,  à  peu  près  quarante  ans,  autre  chose  que  cardinal- 
diacre  de  S.  Maria  in  Via  lata,  la  diaconie  connue,  proche  des 
palais  Colonna  modernes,  sur  le  Corso  d'aujourd'hui,  à  Rome  '. 
Il  en  résulte  déjà,  d'après  moi,  que  jamais  de  sa  vie  il  n'a 
reçu  la  prêtrise.  De  nos  jours  encore  il  y  a  eu  des  cardinaux- 
diacres,  siégeant  dans  le  Sacré-Collège,  qui  n'ont  jamais  été 
prêtres  et  par  conséquent  n'ont  pu  célébrer  la  sainte  messe,  par 
exemple  le  cardinal  Mertel  et  celui  qui  fut  cardinal  secré- 
taire de  Pie   IX,  le  cardinal  Antonelli. 

Au  moyen  âge  cela  se  présentait  beaucoup  plus  fréquemment. 
Augustinus  Triumphus  dit  encore  au  xiv'^  siècle,  dans  sa  grande 
Summa  de  potestate  ecclesiastica,  que  les  cardinaux-diacres,  en 
ce  qui  touche  VOrdo  sacramentel,  prennent  rang  après  les  prêtres 
ordinaires. 

De  toute  une  série  de  cardinaux-diacres  duxiii^  siècle  finissant, 
issus  des  grandes  familles  romaines  ou  italiennes,  on  peut  formel- 
lement établir  que  comme  tels  ils  n'ont  pas  reçu  la  prêtrise.  Il  doit 
en  aller  de  même  pour  Jacques  Colonna.  S'il  eût  été  prêtre,  déjà 
nommé  cardinal  par  Nicolas  III  en  l'année  1278,  il  eût  certaine- 
ment été,  pendant  son  long  cardinalat,  promu  par  un  des  papes 
qui  ont  précédé  ou  suivi  Boniface  VIII  à  VOrdo  supérieur  des 
cardinaux-prêtres.  On  peut  citer,  comme  une  habitude  régulière, 
ces  promotions  en  faveur  des  cardinaux  réellement  devenus 
prêtres.  Colonna,  grand  personnage,  resta  quarante  ans  cardi- 
nal-diacre, parce  qu'il  ne  reçut  jamais  la  prêtrise  -. 


i.  En  laissant  de  côté  le  petit  nombre  d'années  pendant  lesquelles  Boni- 
face  VIII  l'avait  déclaré  déchu  de  toutes  ses  dignités. 

2.  Voj'ez  P.  M.  Baumgarten,  Die  Translationen  der  Cardinale  von  Inno- 
cenz  III  bis  Martin  V  dans  Historisches  lahrbuch  XXII,  1901  p.  93.  Parmi 
les  célèbres  cardinaux-diaci-es  du  xv«  siècle,  le  savant  canoniste  François 
Zabarella,  cai'dinal-diacre  des  ss.  Cosmas  et  Damien,  n'était  pas  encore 
prêtre,  lorsqu'il  fut  promu  le  18  juillet  1410  à  révêché  de   Florence  par  le 


350  H.    GRAUERT 

Ainsi  il  n'a  pas  pu  célébrer  à  Viterbe  le  saint  sacrifice  de  la 
messe,  ni  conséquemment  avoir  écrit  notre  épître  dédicatoire. 

Mais  qui  l'a  donc  écrite  ?  Dans  la  première  partie  de  l'épître 
dédicatoire  l'auteur  dit  qu'il  s'est  nommé,  sans  recherche  de 
gloire,  dans  la  rubrica,  par  conséquent  dans  la  suscription. 

En  réalité,  dans  le  manuscrit  de  Vienne,  Lat.  n°o9o  (autrefois 
Hist.  profan.,  n"  900),  lequel  compte  parmi  les  plus  anciens, 
remonte  certainement  au  xiv^  siècle  et  doit  même  avoir  été  écrit 
avant  l'année  1354,  la  suscription  est  plus  complète  que  dans 
le  texte  de  Waitz  : 

Memoriale  reverendi  patris  clomini  Tacohi  de  Columpna  Sancte 
Marie  in  Via  la  fa  diaconi  Cardinalis,  quod  sihi,  ad  honorem 
nominissui,  Alexander  de  Roes,  canonicus  Sancte  Marie  in  capi- 
tula Coloniensi,  omnium  clericorum  suorum  minimus  et  humil- 
limus,  de  prerogativa  imperii  Romani  ^.  Il  y  a  sans  aucun  doute 
à  compléter  ici,  à  la  fin  ou  après  humillimus,  par  scripsit  ou 
tradidit.  Dans  cette  suscription  donc  un  chanoine  de  Cologne, 
du  nom  d'Alexandre  de  Roes,  se  nomme  comme  le  plus  petit 
des  prêtres  du  cardinal  Golonna,  et  transmet  au  cardinal  l'écrit 
de  Jourdain  d'Osnabriick. 

C'est  à  mon  avis  lui  qui  est  l'auteur  de  toute  l'épître  dédica- 
toire. Les  similitudes  de  style  existant  entre  cette  épître  et  la 
Noticia  sseculi  ne  permettent  pas  de  douter  qu'il  est  aussi  l'au- 
teur de  cette  Noticia.  Il  est  aussi  le  poète  du  Pavo.  D'après  tout 
ce  qui  précède  il  doit  aussi,  dans  un  certain  sens  être  considéré 
comme  le  collaborateur  de  Jourdain  pour  le  traité  de  celui-ci, 
J)e  Romano  imperio  ou  De  praerogativa  Romani  imperii. 

Quant  à  celui  auquel  il  transmet  le  Traité  de  Jourdain,  le 
pater  reverendus^  la  dominatio  et  sinceritas  vestra,  ce  n'est  rien 
moins  que  le  cardinal  Jacques  Colonna,  depuis  célèbre  par  la 
violence  de  ses  luttes  avec  Boniface  VIII.  On  peut  dans  un  cer- 
tain sens  le  considérer  comme  le  représentant,  dans  le  collège 


pape  Jean  XXIII.  En  même  temps  Zabarella  était  déjà  archiprêtre  de 
l'église  de  Padoue.  H.  F'inke,  Acta  Concilii  Constanciensis  I,  Munster  1896, 
p.  2o2. 

1.  Waitz  dans  :  Gœttinger  Abhandlungen  XIV  p.  39.  Karajan,  tirage  à 
part,  p.  33.  F.  Wilhelm  dans  :  Mitthellungen  des  Instituts  f.  œsterreich. 
Geschichtsforschung  XIX,  pp.  661  et  665.  Note  IV. 


JOURDAIN    d'osNABRUCK  351 

des  cardinaux,  des  idées  favorables  à  lEmpire.  Le  «  Memo- 
riale  »  du  cardinal  Golonna  n'est  donc  pas  autre  chose  qu'un 
mémoire  pour  le  cardinal  Colonna. 

Ou  bien,  le  manuscrit  du  traité  qu'Alexandre  de  Roes  trans- 
met au  cardinal  devait  lui  servir  comme  «  Merkbuch  »,  comme 
Memoriale,  comme  aide-mémoire  lorsqu'il  aurait  à  examiner  des 
questions  touchant  à  l'Empire. 

C'est  donc  dans  les  années  1280-81,  pendant  le  conclave  d'oîi 
sortit  Martin  IV,  qu'Alexandre  de  Roes  a  transmis  au  cardinal 
le  traité  fameux. 

Dans  l'épître  dédicatoire,  vers  la  fin,  Alexandre  de  Roes  dit 
que  le  très  savant  et  vénérable  Magister  Jordanus,  chanoine 
d'Osnabriick,  a  écrit  son  célèbre  traité  à  la  prière  de  quelques- 
uns  de  ses  amis.  C'est  d'abord  à  Alexandre  de  Roes  lui-même 
que  nous  devons  penser  ;  c'est  lui  qui  engagea  Jourdain 
à  composer  son  écrit  et  qui  l'aida  en  lui  indiquant  les  maté- 
riaux. L'incident  du  missel  de  Viterbe  arrivé  à  Alexandre  est, 
plus  tard,  mis  ég-alement  à  profit  par  Jourdain. 

Jourdain  d'Osnabriick,  appartenant,  à  mon  avis,  à  la  noblesse 
saxonne,  écrivit  son  traité  en  Italie,  à  l'instigation  du  chanoine 
de  Cologne,  sorti,  lui,  d'une  sphère  moins  élevée  et  qui  apparte- 
nait, nous  devons  le  supposer,  à  la  familia  du  cardinal  Jacques 
Colonna. 

Mais  Jourdain  écrivit  pour  exercer  aussi,  de  son  côté,  par 
l'intermédiaire  d'Alexandre  de  Roes  et  du  cardinal  Colonna,  une 
influence  déterminée  sur  les  décisions  du  collèere  des  cardinaux 
réunis  en  conclave.  11  souhaitait  l'élection  d'un  pape  Romain'' 
c'est-à-dire  d'un  Italien  ou  d'un  Romain,  et  plaide  chaleureu- 
sement en  faveur  du  maintien  du  système  de  l'Empire  et  de 
l'Empereur. 

Nous  pouvons  donc,  en  un  certain  sens,  considérer  le  célèbre 
traité  du  chanoine  d'Osnabriick  comme  un  appel  au  conclave,  de 
même  que  la  Notlcia  sœcull,  plus  jeune  de  sept  ans. 

Tous  deux  représentent  les  plus  anciens  spécimens  que  je 
connaisse  de  cette  littérature  qui  devient  abondante  dans  les 
siècles  suivants.  Ils  se  distinguent  de  beaucoup  des  produits 
ultérieurs  de  cette  littérature  de  conclave  par  l'ambition  de  la 
pensée.  De  grandes  idées  y  sont  développées.  Si  dans  la  Noticia 


352  H.    GRAUERT 

sœculi  la  couleur  g'ibeline  et  la  couleur  anti-française  sont  un 
peu  plus  vives,  les  pensées  du  chanoine  d'Osnabriick  se  dis- 
tinguent par  la  noblesse  de  l'essor  et  la  chaleur  du  cœur,  et 
aussi  par  un  esprit  de  douceur,  de  réconciliation  et  de  concorde 
qui  cherche  à  donner  satisfaction  aux  deux  grandes  puissances 
trop  souvent  séparées  par  des  querelles  [Imperium  et  Sacerdo- 
tium)  et  aux  trois  nations  que  leur  culture  met  réellement  en 
relief,  les  Italiens,  les  Français  et  les  Allemands.  Il  faut  seule- 
ment ajouter  que  Jourdain  mérite  l'éternel  élog-e  d'avoir  proclamé 
souveraine  du  monde  la  science,  dont  l'éminente  culture  a 
permis  aux  Français  de  mériter  aussi  bien  de  l'Eg-lise  que  les 
Italiens  par  la  papauté  qui  leur  appartient  et  les  Allemands  par 
la  possession  de  l'Empire. 

H.  Grauert. 


UNE     BIBLE     FBANÇAISE 

COPIÉE    EX    ITALIE 


L  histoire  de  la  Bible  au  moyen  âg'e  est  si  attrayante  que  l'on 
comprendra  que  j  aie  eu  la  pensée  d'apporter  ici  la  description 
(l'un  manuscrit  nouveau,  qui  contient  la  traduction  française  de 
quelques-uns  des  livres  saints.  Il  me  semble  que  Paul  Fabre 
aurait  aimé  qu  il  fût  ([uestion  de  la  Bible  dans  un  livre  consacré 
à  son  souvenir.  Le  texte  biblique  que  j'ai  à  faire  connaître  pré- 
sente cette  particularité  intéressante,  qu  il  a  été  copié  en  Italie, 
tandis  qu'on  y  relève  des  traces  très  nombreuses  de  dialecte 
picard.  Si  le  manuscrit  est  du  xiv'^  siècle,  le  texte  lui-même  (à 
en  juger  par  le  lang-age)  paraît  plus  ancien.  Peut-être  ce  nou- 
veau texte  biblique  contribuera-t-il  à  hâter  la  solution  d'un  des 
problèmes  les  plus  intéressants  de  Ihistoire  de  la  Bible  fran- 
çaise. 

Commençons  par  la  description  matérielle  du  beau  volume  qui 
contient  notre  traduction. 

Le  manuscrit  n°  X  du  fonds  latin  de  la  Bibliothèque  de  Saint- 
Marc  de  Venise  '  provient  du  cardinal  Contai^ini.  11  se  compose 
d'un  texte  latin  du  Nouveau  Testament,  occupant  le  milieu  des 
pag-es  et  encadré  par  une  traduction  française  écrite  d'une  autre 
main  que  le  texte.  L'écriture  est  du  xiv"  siècle^  elle  paraît  italienne. 


1.  Reliure  veau  brun,  au  lion  de  saint  Marc.  335  milimètres  sur  230. 
247  feuillets  numérotés  au  xviii^  siècle,  y  compris  une  garde  au  commen- 
cement et  trois  à  la  fin,  plus  une  garde  non  numérotée.  2  colonnes  d'envi- 
ron 50  lignes.  Rubriques;  réclames;  titres  courants  bleu  et  rouge;  initiales 
alternativement  bleues  et  rouges.  Les  cahiers  sont  numérotés  en  tête,  au 
coin  droit  de  la  marge  inférieure.  Nombreux  grattages  dans  le  latin.  Au 
fol.  16  v",  le  français  n'est  pas  copié.  —  Voyez  Zanetti  («  saec.  cire,  xv  »); 
Valentinelli,  t.  I,  p.  242  m"  77  ;  «  saec.  xiii  »)  ;  D.  Ciàmpoli,  /  cof/tcj  francesi 
délia  R.  hibl.  naz.  dl  S.  Marco,  1897,  p.  224. 

Mélanrjes  Paul  Fahre.  23 


3o4  SAM r  El,   iîi:h(;i:r 

La  décoration  du  manuscrit  est  évidemment  italienne  :  il  suffi- 
rait, pour  en  donner  la  preuve,  des  tons  roses  qui  dominent. 

En  tète  des  Evangiles,  on  remarque  de  grandes  et  belles  pein- 
tures, sur  fonds  dor,  dans  le  style  du  -Mv""  siècle.  En  tète  de 
rÉvangile  selon  saint  Matthieu  est  figuré  l'arbre  de  Jessé;  aux 
deux  côtés,  deux  hommes  portent  le  titre  de  l'Evangile,  en  latin 
et  en  français.  Devant  saint  Marc,  on  voit  la  Résurrection  et  le 
Xoli  me  tanière,  et,  aux  deux  côtés,  l'évangéliste  et  son  lion, 
avec  des  grotesques.  En  tète  de  saint  Luc.  la  Cène,  où  Judas 
reçoit  le  pain,  et  le  Crucifiement.  Devant  saint  Jean,  la  Trinité  et 
la  scène  de  la  Pentecôte;  sur  les  côtés,  l'apôtre  Jean  et  son 
aigle. 

L'ordre  des  livres  du  Nouveau  Testament  est  fort  inusité  :  Evan- 
giles, saint  Paul,  Apocalypse  et  Épitres  catholiques.  La  traduction 
française  de  l'Apocalypse  n'existe  qu'en  partie,  celle  des  Epitres 
catholiques  manque.  Les  Actes  des  Apôtres  devaient  terminer  le 
manuscrit,  mais  ils  n'ont  pas  été  copiés.  Je  n'ai  trouvé  nulle 
part  cette  disposition  des  livres  bibliques,  sinon  dans  deux  bibles 
latines,  dont  l'une  (Bibl.  Nat.,  lat.  140  est  un  cvu-ieux  manuscrit, 
copié  en  Allemagne  au  xv^  siècle,  qui  porte  les  armes  dune 
famille  noble  du  Tyrol.  les  Schiller  von  Herdern. 

Le  texte  commence,  au  folio  2  recto,   par  ces  mots  : 

UEpistre  saint  Jérôme  al  pape  Damase.  Très  saint  pape  Damase...  ' 
(Fol.   3  r°)  Ci  commence  la  préface  sour.uij.  libres  des  évangiles. 

Les  ramembrans  perseverans  dusques  al  tans  présent  declairent  avoir 

esté  pluseurs  qui  escrirent  les  évangiles  - 

[¥o\.  4)  Ci  commence  l'arcfumenl .  Mathius  fu  de  Judée 

Cet  arsTument  est  suivi  immédiatement  de  ceux  des  trois 
autres  Évangiles. 

(Fol.  6)  Li  livres  de  la  génération  Jhesucrist  fîll  de  David  fil  de 
Abraham.  Mais  Abraham  engendra  Ysaac,  mais  Ysaac  engendra 
Jacob 

t.   Novum  opus  me  rogis  facere... 

2.  Traduction  peu  exacte  de  la  préface  des  quatre  Evangiles,  attri- 
buée universellement  (mais  peut-être  à  tort)  à  saint  Jérôme  et  que  les 
auteurs  prétendent  tirée  du  commentaire  de  ce  Père  sur  saint  Matthieu  : 
F lures  fuisse  qui  Evangelia  scripaerunt  et  Lucas  evangelista  testatur... 


LNE    BIBLE    FRAXgAISE    COPIÉE    EN    ITALIE  355 

L'Evangile  selon  saint  Marc  commence  ainsi,  sans  titre  et 
sans  les  premiers  mots  : 

(Fol.  36)  Veci  je  envoie  mon  anoxie  devant  ta  face,  qui  apparellera  ta 
voie  devant  toi.  La  vois  dou  criant  el  désert  :  .Appareilliés  la  voie  de 
notre  Signour,  faites  droites  ses  sentes... 

Ainsi  qu'un  grand  nombre  d'autres  manuscrits  du  moyen  âge, 
notre  texte  détache  de  TEvangile  selon  saint  Luc  les  quatre  pre- 
miers versets,  considérés  comme  une  préface  : 

(Fol.  53  V")  Certes  poui'ce  que  mult  se  sont  etforciet  ordener  les 
narrations  des  choses  qui  sont  en  nous  complies... 

Le  chapitre  P"' commence  par  les  mots  (v.  o)  : 

Es  jours  de  Herode  roi  de  Judée  fu  uns  prestres  Zacharies  par  non... 

(Fol.  86  v°)  Jean,  I,  (^).  El  commencement  estoit  parole,  et  parole 
estoit  à  Diu  et  Dius  estoit  parole.  ("-)  Ce  estoit  el  commencement  a 
Dieu.  (^)  Toutes  choses  sont  faites  par  lui,  et  nule  chose  n'est  faite  sans 
;lui].  (■*)  Ce  qui  fu  fait  en  celi  estoit  vie  ',  et  vie  estoit  lumière  des 
hommes 

Je  relèverai,  pour  le  moment,  un  mot  seulement  dans  les 
Evangiles.  On  y  voit  toujours,  chose  assez  remarquable  pour 
mériter  d'être  retenue,  les  mots  de  filius  hominis  traduits  par 
«  li  Fius  de  la  Virge.  » 

Math.,  xxiv.  30  :  Et  adonques  apparra  el  ciel  li  signes  del  fill  de  la 
virge...  et  verront  le  lill  de  la  virge  venant  es  nues  del  ciel... 
Luc,  xvn,  24  :  ...  li  tîus  de  la  virge  en  son  jour  -... 

Les  Epîtres  de  saint  Paul  sont  précédées  des  préfaces  tradi- 
tionnelles : 

1.  Les  manuscrits  latins  et  presque  toutes  les  éditions  anciennes  écrivent  : 
Quod  factum  est  in  ipso  vita  erat.  Au  contraire,  les  meilleurs  manuscrits 
grecs,  suivis  par  saint  Jérôme  dans  ses  Quaestiones  hehraicae,  par  tous  les 
modei'nes  depuis  Erasme  et  par  la  Vulgate  officielle,  mettent  la  ponctua- 
tion avant  :  In  ipso  vita  erat. 

2.  Cette  singulière  traduction  se  i^encontre  également  dans  l'Apocalypse 
française,  dans  une  bible  provençale,  dans  la  bible  vaudoise,  dans  la  bible 
catalane,  dans  la  bible  italienne  et  dans  la  bible  allemande.  —  Voyez 
Romania,  t.  XVIII,  p.  400,  et  t.  XXIII,  p.  405. 


356  SAMUEL    lîERflER 

(Fol.  108  V")  La  cause  de  Tepistre  saint  Paul  as  Romains  est  celé  * ... 

Ilem  autres  prologues.  R.  (Romains?)  On  demande  premièrement 
pourquoi  après  les  évangiles  '^... 

Arf/uniens.  Li  Rommain  sont  qui  des  juis  et  des  païens  creïrent^  ... 

Hem  arguinens.  Li  Rommains  sont  es  parties  de  Ytalie  '... 

(Fol.  Jll)  Romains.  Pauls  serjans  de  Jhesuscrist  apelés  apostres 
desevrés  en  le  évangile  Diu,  (-)  laquele  il  avoit  promis  devant  par 
ses  prophètes  en  saintes  escriptures,  (^)  de  son  fîll,  qui  fu  fais  de  la 
semence  de  David  selonc  la  char,  (')  qui  fu  devant  destinés  fils  de 
Diu  en  virtu  se[lonc]  le  esperit  de  sanctitication  de  la  résurrection  des 
mors  de  Jhesucrist  nostre  signour,  ("^j  par  lequel  nous  avons  pris  grâce 
et  office  de  apostre... 

Nous  (lonnorons,  comme  exemple  du  style  du  traducteur,  un 
passage  de  la  I'"''  Epître  aux  Corinthiens.  Ce  style  est  fort 
médiocre. 

I  Cou.,  \ni.  Se  je  parlerai  par  langues  de  tos  hommes  et  de  angles, 
mais  je  naie  pas  carité,  je  sui  fais  aussi  comme  li  arains  sonnans  ou 
cimbale  tentissans.  ('^)  Et  se  je  aurai  eu  prophecie,  et  aurai  conneu  les 
misteres  tous  et  toute  science,  et  se  je  aurai  eue  toute  la  foy,  si  que 
je  tresporte  les  montaignes,  mais  je  ne  avérai  pas  eu  carité,  je  sui 
nient.  (■*)  Et  se  je  aurai  donné  en  viandes  de  povres  toutes  mes 
richesces  et  se  je  aurai  balliet  mon  cors  si  que  je  arde,  mais  je  n'avrai 
pas  eu  carité,  il  ne  profite  nient  à  moi.  ('')  Certes  carités  est  soufrans 
et  est  débonnaire,  certes  carités  n'a  point  de  envie,  ne  ne  fait  pas  con- 
traire. Ele  ne  enfle  pas,  (")  ele  n'est  pas  convoiteuse,  n'ele  ne  quiert 
pas  les  choses  qui  sont  soies,  ele  ne  esmuet  pas  ire,  ele  ne  pense 
mal.  (^)  Ele  ne  se  esjoïst  pas  sour  felonnie,  mais  ele  se  esjoïst  a  vérité 
ensamble.  (")  Toutes  choses  suelfre,  toutes  choses  croit,  toutes  choses 
espoire,  toutes  choses  soustient.  (^)  Carités  ne  dechiet  jamais...  ('^) 
Mais  orendroit  sont  fois,  espérance  et  carités,  ces  trois,  mais  la  plus 
grans  d'iceles  est  carités. 

Les  Epîtres  de  saint  Paul  se  suivent  dans  l'ordre  ordinaire. 
Chacune  est  précédée  de  son  argument.  Les  peintures  qui  sont 
en  tête  de  chacune   d'elles  représentent   des  scènes  de  la  vie  de 

1.  Epistolao  Failli  nd  Rnmanos  cnusn  haec  est...  (préface  des  Epîtres  de 
siint  Paul). 

2.  Prinium  f/micriliir  (fuan;  posl  Evanf/eli.a... 

3.  Romini  sunl  qui  ex  Judaeis  et  (jentUjus  crediderunt... 

4.  Romani  sunt  in  partes  (?)  Italiae... 


UNE    BinLE    FRANÇAISE    COPIÉE    EN    ITAEIE  3o7 

IWpôtre.  En  tête  de  l'Epître  aux  Romains  est  figurée  la  scène  du 
chemin  de  Damas.  La  miniature  qui  forme  l'initiale  P,  au  com- 
mencement de  lEpître  à  Philémon  fou  «  a  Pliylomene,  »  comme 
dit  le  manuscrit),  est  accompag-née  du  nom  ■'  P;tuls.  »  en  lettres 
dor. 

Les  Epitres  de  saint  Paul  sont  suivies  de  lApocalypse,  précé- 
dée d'une  miniature  qui  représente  le  Christ  entre  les  sept 
chandeliers,  et  à  côté  saint  Jean  dans  son  île. 

(Fol.  186  v°).  Chi  fenissent  les  Epistres  ad  (sic)  Hebrieus.  Chi 
commence  l'Apocalipse  de  saint  Johen  apostre. 

Apocalipse  de  Jhesucrist,  que  Diex  li  dona  faire  aperte  a  ses  ser- 
jans  les  choses  que  il  estuet  astre  faites  tost,  et  les  senefia  envoiant 
par  son  angre  a  son  serjant  Johan,  (^)  qui  dona  tesmoi[n]g  a  la  parole 
de  Dieu  et  tesmoing  de  Jhesucrist,  toutes  les  choses  que  il  vit..,  (^)  Je 
Johan  vostre  frère  et  parchonniers  eu  tribulation  et  ou  règne  et  en 
pacience  en  Jhesu,  ai  esté  en  une  islle  qui  est  apelée  Pathmos,  pour 
la  parole  de  Dieu  et  pour  le  tesmoing  de  Jhesu.  ("^')  Je  fui  en  esprit 
diemence,et  oïaprés  moi  .i.  grant  vois  aussi  comme  de  .i.  busine,  (") 
disant  :  ce  que  tu  vois,  escrif  en  .i.  livre  et  l'envoie  à  .\ij.  églises,  a 
Ephesum,  etc. 

La  traduction  s'arrête  à  la  fin  du  chapitre  VP.  Après  l'Apoca- 
lypse, on  lit  les  Epitres  catholiques,  lesquelles  ne  sont  accom- 
pagnées d'aucune  traduction. 

La  première  (juestion  qui  se  pose  à  nous  est  celle-ci  :  Cette 
version  incomplète  du  Nouveau  Testament  a-t-elle  été  faite  en 
Italie  ou  en  Picardie?  Le  picard,  très  incomplètement  corrigé, 
en  forme  le  fond.  Pour  autant  que  je  l'ai  étudiée,  il  ne  s'y  trouve 
pas  d'italianismes.  Le  fait  que  la  traduction  est  incomplète  ne 
suffit  nullement  à  rendre  probable  que  nous  ayons  ici  une  œuvre 
réellement  inachevée  et.  dans  ce  cas,  d'origine  italienne  comme 
le  manuscrit.  Empressons-nous  d'ajouter  que  la  vérité  est  proba- 
blement du  côté  opposé,  ainsi  que  nous  pensons  le  montrer  tout 
à  l'heure. 

Assurément,  le  fait  d  un  manuscrit  copié  en  Italie  par  des 
Picards  n'aurait  riçn  qui  pût  nous  étonner.  Nous  en  avons  ail- 
leurs un  curieux  exemple.  Il  se  trouvait  à  la  cour  des  Malatesta. 
à  Rimini,  dans  les  années   1321  à    1323.  un  petit  groupe   d'écri- 


3o8  SAMUEL    BERGER 

vains  et  de  copistes  picards,  qui  nous  ont  laissé  une  œuvre  fort 
remarquable.  On  conserve  au  Vatican  un  très  beau  manuscrit,  con- 
tenant un  commentaire  sur  le  Nouveau  Testament,  qui  est  signé 
de  Geoffroi  de  Picquigny  comme  traducteur  et  compilateur,  et  de 
Pierre  de  Cambrai  comme  copiste  ;  cet  ouvrage  est  mêlé  de 
formes  picardes  et  d'expressions  italiennes  K  Mais  il  ne  s'agit 
pas  ici.  sans  doute,  d'un  ouvrage  de  ce  genre  et  nous  allons  dire 
pourquoi. 

Grouper  les  textes  est,  dans  l'histoire  des  versions  bibliques, 
le  premier  devoir  de  la  critique.  Sans  ce  travail,  qui  doit  précéder 
tous  les  autres,  et  pour  lequel  il  faut  surmonter  les  obstacles  que 
créent  les  différences  de  dialecte  et  d'époque  et  les  changements 
de  toute  espèce  apportés  par  les  reviseurs,  chaque  manuscrit  for- 
merait une  unité  et  la  science  se  perdrait  dans  l'étude  du  détail. 
Or  il  existe  une  traduction  française  de  la  Bible  dont  le  caractère 
a  été  pour  nous  jusqu'à  présent  un  mystère  ;  elle  est  représentée 
par  trois  manuscrits,  tous  trois  anglo-normands  de  langage  -,  et  ce 
langage,  il  faut  l'avouer,  est  fort  mauvais.  J'avais  cru  pouvoir 
donnera  cette  œuvre  le  nom  de  «  Bible  anglo-normande  »,  et  je 
lui  avais  attribué  l'Angleterre  pour  patrie.  M.  Paul  Meyer  s'est 
aussitôt  élevé  contre  l'origine  anglo-normande  que  je  donnais  à 
la  version  dont  il  s'agit.  «  Je  la  croirais,  dit-il,  plutôt  d'origine 
française,  et  je  l'attribuerais  plus  volontiers  au  xiii*'  siècle  qu'au 
xiv^  siècle  -K  »  Aujourd'hui,  je  suis  porté  à  donner  raison  à 
M.  Meyer  ^,  et  il  me  semble  pouvoir  ajouter  que  l'original,  fran- 
çais ou  picard,  de  la  Bible  anglo-normande  a  été  assez  rapproché 
de  notre  Nouveau  Testament  vénitien.  Si  les  différences  des  deux 


1.  J'ai  publié  la  préface  de  ce  curieux  ouvrage  <La  Bible  française  au 
moyen  âge,  p.  266;  et  M.  Ernest  Langlois  a  apporté  à  ma  transcription 
d'excellentes  corrections.  (Notices  des  manuscrits  français  et  provençaux 
de  Rome,  1889,  in-4o.  p.  294  —  tiré  des  Notices  et  extraits,  t.  XXXIII,  2^ 
partie). 

2.  Mss.  B.  N.  fr.  1  ^milieu  du  XIV^  siècle),  M.  B.  i.  c.  3  (xv"  siècle), 
celui-ci  ne  comprenant  que  la  première  moitié  de  l'Ancien  Testament,  et 
B.  N.  fr.  9562  (Actes  des  Apôtres,  2«  moitié  du  w'^  siècle).  —  ^'^oyez  la 
Bible  française  au  moyen  âge,  p.  230  et  suiv. 

3.  Romania,  t.  XVII,  p.  137. 

4.  Ce  n'est  toutefois  pas  pour  cette  raison,  que  la  Bible  de  Jean  de  Sy 
aurait  été  une  revision  de  la  Bible  anglo-normande,  car  cette  hypothèse, 
que  j'avais  avancée  (p.  243),  me  paraît  aujourd'hui  sans  aucun  fondement. 


UNE    niHLF:    FRANÇAISE    COPIEE    EN    ITALIE 


359 


textes  sont  nombreuses,  les  ressemblances  ne  sont  pas  moins 
remarquables.  Il  nous  faut,  pour  en  jug-er,  comparer  quelques 
passages  de  l'une  et  de  l'autre  traduction  : 


MS.     VENISE    LAT.     X. 

(Fol.  10)  Math.,  vi,  [''].  Pères 
nostres  qui  es  es  chiuls,  tes  nons 
soitsaintefiés.  f'*'jTes  règnes  avie- 
gne.  Ta  volentés  soit  faite  si 
comme  en  ciel  et  en  terre.  (") 
Done  nous  hui  no  pain  soursus- 
tantial,  ('"-)  et  laisse  a  nous  nos 
detes,  ensement  si  comme  nous  lais- 
sons a  nos  deteurs,  ('^j  et  ne  nous 
maines  en  temptation,  mais  de- 
livre  nous  de  mal. 

(Fol.  75)  Luc,  XV,  (^').  Uns  hons 
eut  .ij.  fius,  (^"-)  et  li  plus  jounes 
d'eaus  dist  al  père  :  Pères,  dones 
moi  le  portion  de  la  sustance 
qui  me  avient.  Et  il  li  devisa  sa 
sustance.  f'^)  E  après  non  mult 
de  jours,  toutes  ses  choses  asam- 
blées,  li  plus  jounes  fius  s'en  ala 
hors  del  pais  en  l'egion  lointaine, 
et  illuec  il  dissipa  sa  sustance  en 
vivant  luxurieusement.  (*^)  Et 
comme  il  eust  consommé  toutes 
choses,  fains  grans  fus  fais  en  la 
région,  et  il  commença  avoir 
mesaise.  ('■')  Et  s'en  ala  et  se 
ajoinst  a  un  des  citoiens  de  celé 
région,  et  l'envoia  en  sa  ville 
pource  qu'il  paist  les  pors.  ('^)  Et 
convoitoit  emplir  son  ventre  des 
choses  que  li  porc  mengoient,  et 
nus  ne  li  donoit.  ('")  Après  il, 
repaii'iès  a  lui,  dist  :  Quant  merce- 
naire en  la  maison  mon  père 
abondent  de  pains,  mais  je  péris 
de  faim,  ('^i  Je  me  lèverai  étirai 


MS.     BIBL.    NAT.     FR.     1. 

Nostre  Pierre  qi  es  en  ciels, 
seintitiez  soit  ton  noun.  (^^) 
Aviegue  toun  règne.  Soit  faite 
ta  volentèe  si  come  en  ciel  et  en 
terre.  (")  Xostre  pain  cotidien  do- 
netz  a  nous  huy,  (*'^)  et  laiz  a 
nous  nos  dettes,  si  come  nous  les- 
soms  a  noz  dettours,  ('^)  et  ne  nous 
menez  en  temptacioun,  mais  nous 
deliverez  de  mal. 

Un  home  avoit  deux  lilz,  ('-)  et 
le  plus  jœvene  de  eaux  dist  al 
père  :  Père,  donez  a  moy  la  por- 
cioun  de  la  substaunce  qe  me 
coutiegnt.  Et  il  devisa  a  luy  la 
substaunce.  ('^)  Et  après  nient 
multz  des  jours,  totes  les  choses 
assemblez,  le  plus  jœvene  filz  fist 
pelrinage  en  lointeinz  regioun,  et 
illœqes  degasta  ses  biens  vivaunt 
lescherousement.  i^')  Et  come 
il  eust  tiniz  totes  choses,  ('■')  il 
aherdi  a  un  des  citezeins  de  celé 
regioun,  et  il  l'envoia  en  une  sa 
ville  q'il  pesteroit  porcz.  ('^j  Et 
graunt  famine  est  faite  en  celé 
regioun,  et  il  comença  a  bosoi- 
gner.  ('®)  Et  il  covoita  emplir  la 
ventre  del  drasche  qi  les  porcz 
mangoient,  et  nul  home  le  dona 
a  luy.  ;'")  Et  retourné  en  soi  il 
dist  :  Quantzdes  merceneres  en  la 
masoun  mon  père  habundent  des 
pains,  et  jeo  périsse  issi  de  faim. 
C*^)  Jeo  lèverai  et  irrai  a  mon  père 


360 


SAMUEL    BERGER 


a  «ion  père  et  H  dirai  :  Pères,  je 
ai  pechié  el  ciel  et  devant  toi,  ('") 
et  ne  sui  ja  dignes  de  estre  ape- 
lés  tes  fîus.  Fai  moi  aussi  comme 
un  de  tes  merchenaires.  (-**)  Et 
levans  soi  vint  a  son  père.  Après 
comme  il  lust  encore  loing,  ses 
pères  le  vit  et  [fu]  meus  par  misé- 
ricorde, et  acourans  cheï  sour  son 
col  et  le  baisa...  (^-)  Apres  li  pères 
dist  a  ses  serjans  :  Aporlés  tost  la 
première  vesteûre  et  le  vestes  et 
lidonés  leanel  en  sa  main  etchau- 
sement  en  ses  pies,  (  -"*)  et  amenés 
un  veel  cras  et  l'ociez,  et  mengons 
et  gaudissons.  [-^)  Car  cil  mes  fius 
estoit  mors  et  est  revesquus,  estoil 
péris  et  est  retrouvés.  Et  com- 
mencierenl  a  gaudir. 

(-'')  Mais  li  fius  ainsnés  estoit 
el  cham,  et  comme  il  venist  et 
aproçast  [ms  :  aportast)  a  la  mai- 
son, oï  la  ciphonie  et  le  canterie, 
et  apela  un  des  serjans  et  li  deman- 
da quels  choses  ce  estoient.  C^"^) 
Et  chil  li  dist  :  Tes  frères  est  reve- 
nus et  tes  pères  a  ocis  un  veel  cras 
pour  ce  quil  Ta  receu  sauf.  {-^) 
Après  il  fu  desdaigneus  et  ne  vaut 
entrer.  Mais  li  pères  de  icelui, 
issus  fors,  le  prist  a  prier.  (-^)  Et 
chil  respondans  dist  a  son  père  : 
Veci  que  je  serf  a  toi  tans  ans,  et 
ne  passai  nnques  ton  mandement, 
et  ne  me  donas  onques  unchevrel, 
que  je  mengaisse  avec  mes  amis. 
(•*")  Mais  puis  que  tes  iîus  ici,  qui 
a  devouré  sa  sustance  avec  les 
meretrices,  est  venus,  tu  li  as  ocis 
un  veel  cras.  (^')  Et  li  pères  li 
dist  :  Fils,  tu  es  tous  jors  avec 
moi,    et   toutes    mes    choses   sont 


et  dirrai  a  luy  :  Père,  jeo  ai  pecché 
el  ciel  et  devaunt  toi,('^j  ja  ne  sui 
jeo  dignes  de  estre  appelles  ion 
lilz.  Faites  a  moy  come  a  un  de 
tes  servauntz.  (^")  Et  levaunt  il 
vignt  a  son  père.  Et  come  un- 
qore  il  fust  de  loinz,  son  père  luy 
vist  et  il  est  meu  de  merci,  et  ac- 
curraunt  chaïst  sur  son  col  et  luy 
beïsa...  (")  Le  père  dist  a  ses  ser- 
vauntz :  Aportez  tost  ma  primere 
robe  et  le  vestez  et  donez  un  anel 
en  sa  main  et  chauceures  en  ses 
piez,  (-•*)  et  amesnez  un  veal  en- 
crassi  et  le  occiez,  et  mangoms  et 
fesoms  feste.  (-^)  Carcist  mon  illz 
est  mort  et  revesqui,  et  il  fust  pe- 
riz  et  est  trovée.  Et  il  comen- 
cerent  a  manger. 

{-'■')  Et  le  lilz  einsnée  estoit  el 
champ,  et  come  il  feust  vcnuz 
et  eust  approsché  a  maisoun,  il 
oïst  simphanye  et  chore,  et  il  ap- 
pella  un  des  serfs  et  demaunda 
queles  choses  cestes  fuissent.  (^') 
Et  cil  luy  dist  :  Ton  frère  est  reve- 
nutz  et  ton  père  ad  occis  un  cras 
veal  pur  ceo  q'il  le  ad  sauf  res- 
ceu.  ("-^)  Et  il,  desdegné,  ne  voleit 
entrer.  Son  père  donqes,  issu, 
luy  comença  a  prier.  (-')  Et  il 
responaunt  dist  a  son  père  :  Voi, 
jeo  te  ai  servi  taunt  des  anz,  et 
jammais  ne  moy  donastesbukerel, 
qe  je  mangeasse  ovè  mes  amys. 
(^")  Mais  puis  qe  ton  filz  cist  qad 
devourée  sa  substance  ové  putes, 
est  venutz,  tu  occi  as  a  luy  un  craas 
veal.  (3»)  Et  il  luy  dist  :  Filz,  [tu 
es]  tous  dys  ovesque  m  y,  et  totes 
mes  choses  sount  les  tues.  (^'^) 
^Manger     et     esjoïr     il     covenist, 


UNE    BIBLE    FRANÇAISE    COPIEE    EN    ITALIE 


;}()  1 


liues.  (^-)  Mais  ilestevoit  meng'ier 
et  esjoïr  soi,  car  chil  les  frères  es- 
toit  mors  et  est  raveschus,  il  estoit 
péris  et  est  retrouvés. 

(Fol.  117)  Rom.,  viii,  (3').  Que 
dirons  nous  donc  a  ce  ?  se  Dius 
est  pour  nous,  qui  est  contre 
nous?  (3^)  Qui  ne  espargna  pas  a 
son  propre  till.  mais  le  bailla  pour 
nous  tous,  mais  comment  ne  nous 
a  il  donné  toutes  choses  avec  lui  ? 
(^•')  Qui  accusera  contre  les  elleus 
de  Diu?Dius  qui  justefîe.  ('''')  Qui 
est  qui  condampne?  Grist  Jhesus 
qui  fu  mors,  mais  qui  ensement 
resuscita,  qui  est  a  la  destre  Diu, 
qui  vraiement  prie  por  nous. 

(3'')  Qui  donc  nous  devisera  de 
la  carité  de  Diu  '  ?  Tribulations, 
ou  angoisse,  ou  persécutions  ^,  ou 
faims,  ou  nuetés,  ou  perill,  ou  es- 
pée?...  (3'^)  Mais  en  toutes  choses 
nous  sourmontons  pour  celui  qui 
nous  ama.  {^^)  Car  je  sui  certains 
que  ne  mors,  ne  vie,  ne  li  angle, 
ne  les  principas,ne  le[s]  virtus,  ne 
les  choses  présentes,  ne  celés  a 
avenir,  ne  force,  {^^)  ne  haulece, 
ne  parfondece,  ne  créature  autre 
ne  nous  pourra  dessevrer  de  la 
carité  de  Diu,  laquele  est  en  Grist 
nostre  si^nour. 


pour  ceo  qe  cist  ton  frère  fus 
mort  et  revesquist,  il  estoit  periz 
et  est  trovée. 

Quei  dirroms  nous  donques  a 
cestes  choses  ?  Si  Dieu  soit  por 
nous,  qi  est  encountre  nous?('^-) 
Lequel  ne  esparnist  point  a  son 
demesné  filz,  eiiiz  le  ad  il  donée 
por  nous  tous,  coment  ne  nous 
dona  il  totes  choses  od  ly  ?  (■^•^'i  Qi 
acusera  contre  les  eslitz  Deu  ? 
Deu  qe  justifie,  (^'j  Qi  est  cil  qe 
condempnera  ?  Jhesuxpit  qe  mort 
est  et  ensement  releva,  lequel 
est  a  destres  Deu,  et  ensement 
qe  prie  por  nous. 

[^'^)  Qi  nous  departera  donqe  de 
la  charitée  de  Dieu  '.  Tribula- 
cioun,  ou  anguisse,  ou  persecu- 
cioun  ^,  ou  famyne,  ou  nuditée, 
ou  péril,  ou  espée  ?...  (3^)  Mais  en 
totes  cestes  choses  surmountoms 
nous  por  celui  qe  nous  ama.  {■^^) 
Jeo  sui  certein  qe  ne  la  mort,  ne 
la  vie,  ne  les  angles,  ne  les  princi- 
palitez,  ne  les  poestez,  ne  [les]  ver- 
tues  ^,  ne  cil  qe  ore  sont,  ne  ceux 
qe  sont  a  venir,  ne  force,  (•^^)  ne 
haltesce,  ne  parfoundesce,  ne 
nulle  créature,  ne  nous  poet  disse- 
verer  de  la  charitée  Dieu,  qe  est 
en  Jhesuxpit  nostre  seignour. 


Il  ne  suffirait  pas  de  ces  passages,  où  bien  des  mots  diffèrent, 
pour  que   nous  puissions   conclure    à  une  origine  commune  des 

1.  En  latin  :  a  charitate  Christi. 

2.  Les  mots  :  an  persecutio  ?  se  trouvent  api'ès  an  angusda  ?  dans  un  grand 
nombre  de  manuscrits  latins,  généralement  antérieurs  à  la  revision  pari- 
sienne du  milieu  du  xui"^  siècle. 

3.  Neque  potestates,  neque  virtutes  se  lit  dans  quelques  textes,  presque 
tous  du  midi  de  la  France  ou  des  régions  voisines. 


362 


SA  ML"  EL    BERGER 


deux   versions.    Mais    voici  un    texte    qui   semble  intermédiaire 
entre  les  deux,  et  il  est  picard  comme  celui  qui  nous  occupe. 

Notre  nouveau  texte  a  été  conservé  par  deux  manuscrits,  tous 
deux  du  xv''  siècle.  Le  meilleur  ne  comprend  que  les  Epîtres  de 
saint  Paul,  c  est  le  manuscrit  29  d'Amiens.  L'autre  est  un  Nou- 
veau Testament  qui  a  appartenu  à  Jean  Daillé  ;  il  porte  le 
numéro  C.  173  à  la  Bibliothèque  de  la  Ville  de  Zurich  •.  Il  sera 
peut-être  intéressant  d'en  donner  quelques  extraits,  qui  pour- 
ront faire  voir  la  ressemblance  qui  peut  exister  d'une  part  entre 
les  deux  manuscrits  picards  et  la  bible,  également  picarde,  de 
Venise  et,  d  autre  part,  entre  les  divers  manuscrits  picards  et  les 
bibles  anglo-normandes. 

MS.     ZLRICH    C.     175. 

(Fol.  110  r";  Luc,  XV,  ("l  Uns  homs  avoit  .ij.  fieus,  ('-)  et  li  plu.s 
josnes  dist  a  son  père  :  Pares,  donne  moy  la  porcion  de  la  substanche 
qui  afiert  a  moi.  Et  il  lui  divisa,  f'^)  Et  non  après  moult  de  jours,  li 
plus  josnes  fieus,  toutes  coses  asamblées,  alla  en  lointaine  région  et  la 
dissipa  sa  substance  luxurieusement  vivant,  f'^)  Et  après  che  qu'il  ot 
tout  consumet,  une  grant  famine  fu  faite  en  celle  région,  et  il,  com- 
menchant  de  avoir  indigence,  ('"')  s'en  alla  et  se  aherst  a  .i.  chitoyen  de 
celle  région,  et  il  l'envoia  en  sa  ville,  qu'il  gardast  les  porchiaux.  (*^) 
Et  il  desiroit  son  ventre  estre  empli  des  viandes  que  ilz  mangoient, 
et  nulz  ne  l'en  donnoit.  ('"i  Voir  il,  retournez  en  soi,  dist  :  Com  grant 
habondanche  de  pains  ont  les  merchenaires  en  la  maison  de  mon  père, 
et  je  péris  chi  de  faim.  "^  Je  me  lèverai  et  irav  a  mon  père  et  dirai  : 
Pères,  je  ay  pechiet  ou  ciel  et  devant  toi,  ('^)  et  ja  ne  sui  dignes  d'estre 
évoqués  tes  fieus.  .Mais  fai  moi  comme  uns  de  tes  merchenaires.  i'^^) 
Va  levans  vint  a  son  père,  ^'oir  comme  fust  encore  loing,  ses  pères  le 
vit  et  fu  meus  de  miséricorde  et  contrecourans  chey  subz  son  col  et  le 
baisa...  (--j  Voir  li  pères  dist  a  ses  serfs  :  Aportez  tost  la  première 
viesture  et  lui  viestez,  et  donnez  .aniel  en  sa  main  et  cauchementes 
es  pies,  (^^)  et  amenez  le  viel  encrassiet  et  le  ochissiès,  et  mengons  et 
faisons  fieste.  {'^)  Car  cilz  mes  fieus  avoit  esté  mors  et  il  est  ravesquis, 
il  avoit  péri  et  il  est  retrouvez. 

1.  J'ai  connu  ce  manuscrit  tro|)  tard  pour  en  tirer  parti  pour  ma  Bible 
française.  Dans  la  description  (jut-  j'en  ai,  du  moins,  donnée  à  la  fin  du 
livre,  je  l'ai  attribué  par  eri-eur  à  la  Bibliothèque  cantonale  de  Zurich. 


UNE    BIBLE    FRANÇAISE    COPIÉE    EN    ITALIE  363 


MS.    AMIENS    29. 

(Fol.  57  v°)  Rom.,  VIll,  (3<).  Que  dirons  nous  dont  a  chou?  Se 
Dieux  est  pour  nous,  qui  sera  contre  nous?  (^^)  Liquels  n'espargna 
mie  son  propre  fil,  mais  le  livra  pour  nous  tous,  coument  dont  et  ne 
nous  donna  il  avoec  celui  touttes  coses  ?  (^')  Qui  acusera  encontre  les 
eslus  de  Dieu?  Dieux  qui  justifie.  (•*']  Qui  est  chieux  qui  condamp- 
nera  ?  Jhesucrist  qui  est  mors,  il  meismes  qui  resuscita,  qui  est  a  la 
diestre  de  Dieu,  qui  ossi  prie  pour  nous. 

(^^)  Qui  nous  sépara  '  dont  de  la  caritet  de  Crist  ?  Tribulasions,  u 
ang-ousses,  u  famine,  ou  nuesté,  ou  persecjsion,  ou  périls,  ou  espée  -. 

1^'')  Mais  en  touttes  ces  coses  nous  sournionterons  pour  celui  qui  nous 

a  amez.  (^^)  Je  suis  certains  que  ne  mors,  ne  vie,  ne  angeles,  ne  prin- 
chées,  ne  poestez,  ne  virtus  ^,  ne  coses  présentes,  ne  avenir,  ne 
forche,  [^^)  ne  haultesce,  ne  parfondesce,  ne  aultre  créature  ne  est  qui 
nous  puist  séparer  de  le  caritet  de  Dieu  laquelle  est  Jhesucrist  nostre 
signeur. 

Nous  avons  ainsi  déterminé  trois  versions  bibliques,  une 
anglo-normande  et  les  deux  autres  picardes,  toutes  trois  d'un 
littéralisme  presque  servile  et  qui,  par  cela  même,  se  distinguent 
de  toutes  les  autres  versions  françaises.  Ces  trois  versions  pré- 
sentent une  telle  ressemblance  entre  elles  qu'il  ne  nous  est  pas 
possible  de  ne  pas  nous  demander  si  elles  n'ont  pas  une  même 
origine.  Elles  semblent  remonter  toutes  trois,  par  les  textes  qui 
leur  ont  servi  de  modèles,  à  une  époque  assez  relevée;  la  ver- 
sion du  manuscrit  de  Venise,  la  plus  ancienne  des  trois  par  son 
langage,  paraît  appartenir  au  xiii*'  siècle.  11  faudrait  les  avoir 
étudiées  les  unes  et  les  autres  de  plus  près  pour  décider  si  elles 
ont  réellement,  comme  il  n'est  guère  permis  d'en  douter,  une 
souche  commune  et  dans  quelle  mesure  elles  en  dépendent.  Quoi 
qu'il  en  soit,  plus  nous  avançons  dans  l'histoire  de  la  Bible  fran- 
çaise, plus  aussi  nous  voyons  grandir  le  rôle  joué  dans  cette  his- 

1.  Vulgate  :  separabit.  Théodulfe  :  sepnravit. 

2.  Ici  les  mots  du  verset  .33  sont  disposés  comme  dans  les  manuscrits 
latins  de  la  revision  du  xiii®  siècle. 

.3  Remarquons  ici  la  leçon  :  neque  poteslates,  neque  virtntes,  que  nous 
avons  relevée  plus  haut  dans  la  version  anglo-normande  et  qui  est  fort 
rare  en  latin. 


364  SAMUEL    RERGER 

toire  par  la  race  picarde.  Il  y  a  toute  une  littérature  biblique  en 
lans^age  picard,  et  nous  pourrions  suivre  ce  mouvement  reli- 
g'ieux  jusqu'au  xvi*^  siècle,  où  la  Picardie  donne  à  la  France  les 
premters  traducteurs  modernes  de  la  Bible.  Lefèvre  dEtaples  et 
Olivetan.  L'histoire  de  la  Bible  nest  jamais  plus  intéressante 
que  lorsqu'elle  se  mêle  à  l'histoire  locale  et  quand  on  y  voit  une 
page  de  l'histoire  religieuse  des  peuples  et  des  races.  Il  y  a  là 
une  source  très  riche  d'observations,  d'études  et  de  réflexions. 

Samuel  Berger. 


K:g.    1.   —  Le    sarcupliage   de    rempcrcui'   Heni'i    A'II.   a\L'c    la   slaUie   gisante  de 
l'Empereur,  parle  sculpteur  siennois  Tino  di  Camaino.  Camposanto  de  Pise. 


LE    MAUSOLEE 

DE     L'EMPEREUR     HENRI     YII     A     PISE 


Le  mausolée  que  les  Pisans  élevèrent  à  l'empereur  Henri  VII 
a  subi  bien  des  vicissitudes  depuis  le  mois  de  juillet  de  l'année 
1315  1,  où  il  fut  achevé  par  le  sculpteur  Siennois  Tino  di 
Camaino.  Le  monument  funéraire  du  souverain,  qui  avait  emporté 
dans  la  mort  les  espérances  de  Pise  et  de  Dante,  fut  érigé  dans 
la  cathédrale  de  la  ville  g-ibeline,  au  point  où  convergeaient  les 
reg-ards  des  citoyens,  derrière  l'autel,  au  fond  de  l'abside.  Il  y  resta 
moins  de  deux  siècles.  Lorsquen  1 494,  on  voulut  faire  place  contre 
le  mur  de   l'abside  à    des  stalles  de  marqueterie  et  à  quelques 

1.  Style  pisan  1316, 


3I)G  E.    BERTAUX 

tableaux,  on  enleva  le  mausolée  de  Tempereur  oublié.  11  fut  placé 
contre  une  paroi  de  la  chapelle  de  saint  Ranieri,  dans  le  bras 
septentrional  du  transept.  Là,  il  fit  pendant  au  tombeau  neuf,  dans 
lequel  furent  enfermés  les  restes  de  1  archevêque  Pietro  Ricci, 
mort  en  1418,  et  dont  la  première  sépulture  était  sans  doute  dans 
le  chœur  de  la  cathédrale.  En  1727,  pour  donner  une  place  d'hon- 
neur à  un  tableau  des  frères  Melani,  représentant  la  mort  de 
saint  Rànieri.  on  dérangea  une  seconde  fois  le  monument 
importun  :  le  sarcophage  impérial  fut  relégué,  avec  le  tom- 
beau de  larchevêque  Ricci,  au-dessus  de  la  porte  de  la 
sacristie.  Enfin,  en  1829,  les  deux  tombeaux  de  l'empereur  et 
de  l'archevêque  furent  expulsés  de  la  cathédrale,  et  transportés 
au  Gamposanto,  parmi  les  autres  reliques  de  l'histoire  pisane  '. 
Dès  la  première  translation,  le  mausolée  avait  perdu  son  sup- 
port primitif,  et,  dans  la  chapelle  San  Ranieri,  il  avait  été  installé 
sur  une  base  neuve,  où  une  inscription  fut  gravée  en  caractères 
élégants  du  xv^  siècle.  Les  autres  voyages  que  fit  le  monument 
achevèrent  de  le  démembrer.  Ce  qu  on  montre  aujourd'hui,  au 
Gamposanto,  comme  le  tombeau  de  Henri  VII  n'est  plus  qu'un 
sarcophage,  orné  de  figures  d'apôtres,  et  sur  lequel  la  statue  de 
l'empereur  est  couchée,  tête  nue,  dans  un  manteau  semé  d'aigles 
héraldiques.  Pourtant  les  anciens  historiographes  des  monu- 
ments de  Pise  font  allusion  à  des  fragments  «  d'architecture  » 
et  «  d'arabesques  »  et  à  des  "  statues  »,  que  le  mausolée  de 
Henri  ^  11  aurait  perdus  avec  le  temps.  Peut-on  songer  aujour- 
d'hui à  rassembler  et  à  reconstituer  ce  qui  est  dispersé  et  ce 
qui  a  disparu  ?  Retrouvera-t-on  limage  complète  du  mausolée 
impérial? 

I 

G'est  de  nos  jours  seulement  qu'un  savant  italien,  mieux 
informé  que  personne  des  questions  pisanes,  M.  Igino  Benvenuto 
Supino,  a  tenté  une  première  restauration  du  monument  funé- 
raire, dont  on  ne  connaissait  avant  lui  que  le  sarcophage  et  le 

1.  Pour  l'histoire  de  ces  translations,  voir  le  livre  de  Trenta,  La  toni- 
ha  (li  Arrirjo  VII  imppratore,  Pise,  189.3,  in-S",  p.  0.3  et  suiv.,  et  les  docu- 
ments publiés  en  appendice. 


LK    MAUSOLÉE    DE    l'eMPEREUK    HENRI     Vil     A     PISE  'Mîl 

((  g-isant  ».  Il  a  lui  même  fixé  ces  conjectures  dans  une  esquisse 
d  allure  monumentale'. 

Le  sarcophage  est  porté  par  deux  g-roupes  de  statues;  le  mort 
couché  se  trouve  abrité  sous  un  dais,  d'où  pendent  des  courtines, 
que  deux  angles  tirent  à  eux;  deux  autres  anges,  debout  derrière 
le  cadavre,  tiennent  l'eau  bénite  et  Tencensoir  de  l'absoute.  Une 
statuette  de  la  Vierg-e,  avec  l'Enfant  sur  ses  genoux,  est  assi.se 
au  sommet  du  pavillon.  Enfin  un  haut  baldaquin  à  fronton  trian- 
g'ulaire,  porté  sur  quatre  colonnes,  couronne  le  monument.  Les 
deux  colonnes  antérieures  du  baldaquin  sont  surmontées  de 
deux  statuettes.  l'Ange  et  la  Vierge  de  l'Annonciation. 

L'édifice  ainsi  rebâti  est  semblable  presque  en  tout  point  aux 
mausolées  princiers  que  Tino  fut  appelé, à  élever  dans  les  églises 
de  Naples.  pour  la  dynastie  angevine.  Mais  quelle  est  l'origine, 
la  valeur  historique,  en  un  mot  la  solidité  des  matériaux  réunis 
par  l'auteur  de  la  restauration? 

Du  pavillon  et  du  baldaquin,  il  ne  reste  à  Pise  aucune  trace  : 
M.  Supino  a  supposé  lexistence  de  ce  double  dais  d'après  les 
monuments  napolitains,  qui  sont  postérieurs  au  mausolée  pisan 
et  n'ont  pu  lui  servir  de  modèles  -.  Au  contraire  les  deux  groupes 
de  statues  qui  font  office  de  cariatides  sont  conservés  à  Pise.  Ils 
avaient  été  considérés  par  tous  les  historiens  comme  des  oeuvres 
notables  de  Giovanni  Pisano  et  comme  des  parties  essentielles 
d'un  monument  célèbre,  la  grande  tribune  octogonale  qui  se  dres- 
sait autrefois  dans  la  cathédrale  de  Pise.  Les  statues  et  les  bas- 
reliefs,  qui  passaient  pour  avoir  constitué  les  supports  et  le  para- 
])et  de  cette  tribune,  avaient  été  dispersés  :  on  les  réunit  en  1880 
au  Museo  Civico  de  Pise,  et  Ton  étudia  diverses  combinaisons 
pour  une  restauration  du   monument.  Dans   l'étude  critique  que 

1.  Archivio  storico  delTArte,  2"  série,  l"""  année,  1895,  p.   185. 

2.  Une  sorte  de  baldaquin,  dont  les  courtines  sont  soutenues  par  deux 
anges,  se  trouve  figuré  sur  un  dessin  qui  représente  le  tombeau  de  Henri  VII, 
et  qui  fait  partie  des  soixante-treize  illustrations  du  fameux  Codex  Balduini 
Trevirensis,  exécuté  vers  1345.  Mais  ce  tombeau,  où  la  statue  couchée  et  le 
sarcophage,  porté  sur  trois  lions,  difTèrent  notablement  du  monument  con- 
servé au  Camposanto  de  Pise,  ne  représente  qu'un  mausolée  idéal,  celui  que 
l'archevêque  Baudouin  de  Trêves  voulait  élever  à  son  frère  infortuné  sur  le 
sol  allemand  (Cf.  G.  Ir.meb,  Die  Romfart  Kaiser  Heinrich's  Vil  im  Bildercy- 
clus  des  Codex  Balduini  Trevirensis,  Berlin,  Weidmann,  1881,  in-4'';  pi.  37, 
p.  104-105). 


3()8  E.    BERTAUX 

M.  Supino  fit  de  tous  les  morceaux  rassemblés,  à  propos  de  la 
restauration  défendue  par  M.  Fontana,  il  écarta  résolument  de 
l'œuvre  de  Giovanni  Pisano  deux  g-roupes  de  statues,  oîi  il  crut 
reconnaître  la  main  plus  lourde  de  Tino  di  Camaino  '.  Ces  deux 
fj^roupes  étaient  évidemment  destinés  à  se  faire  pendant.  Ils  com- 
prennent 1  un  et  lautre  une  base  flanquée  de  quatre  statues,  et, 
sur  ce  pompeux  piédestal,  une  statue  plus  grande.  D'une  part, 
le  Christ  debout,  au-dessus  des  quatre  Evangélistes  ;  de  l'autre, 
quatre  allégories  de  Vertus,  et  au-dessus  d'elles  une  femme  cou- 
ronnée, allaitant  deux  enfants.  Cette  dernière  statue  passait,  au 
moins  depuis  le  xvn'"  siècle,  pour  une  image  allégorique  de  Pise, 
la  ville  aux  campagnes  nourricières.  Du  moment  où  ces  deux 
groupes,  enlevés  à  Giovanni  Pisano  et  attribués  à  Tino  di 
Camaino. devenaient  disponibles,  M.  Sujiiud  imagina  de  les  utili- 
ser comme  supports  du  sarcophage  de  Henri  VII.  Les  person- 
nag-es  mêmes  que  représentaient  les  deux  grandes  statues  lui 
semblèrent  appropriés  à  la  fonction  qu  il  leur  prêtait  :  Pise  était 
la  ville  bien-aimée  de  l'empereur,  et  le  Christ  n'était-il  pas  le 
soutien  de  celui  que  les  Pisans  avaient  salué  comme  l'eïivoyé  de 
Dieu  :  «  Imperafor  Enricus  qui  Christo  fertur  aniicus...  »?- 

La  conjecture  qui  a  séduit  M.  Supino  n'est  pas  de  celles  qui 
s'imposent  avec  la  force  de  l'évidence.  A  supposer  (pie  la  femme 
couronnée  qui  se  montre  au-dessus  des  quatre  Vertus,  comme 
leur  reine,  soit  vraiment  l'image  allégorique  d'une  ville,  et  non  pas 
elle-même  une  Vertu,  comme  la  Charité  '"^^  le  rôle  que  M.  Supino 
prête  à  la  statue  du  Christ  est  fondé  sur  une  conception  dont  la 
hardiesse  peut  sembler  téméraire.  Qu'un  Dieu  vienne  plier  le  col 
sous  la  dépouille  mortelle  d  un  empereur,  cette  idée  romantique 
est  faite  pour  étonner  chez  un  contemporain  de  Dante.  Au  moins 
faudrait-il  appuver  l'hypothèse  d  un  texte,  qui  jusqu'ici  n'a  pas 
été  produit. 

1.  Arch.  .s/or.  drlfArle,  i89o.  p.  oS-oO. 

2.  Cf.  rinscription  quon  lisait  autrefois  sous  la  statuette  agenouillée  de 
l'empereur,  œuvre  de  Giovanni  Pisano,  dans  le  tympan  de  la  porte  de  la 
cathédrale  qui  fait  face  au  Campanile  [IbuL,  p.  48  . 

.3.  Il  est  certain  que  Giovanni  Pisano  représenta  la  ville  de  Pise  à  genoux 
en  face  de  l'empereur,  et  devant  la  Vierge,  sous  la  figure  d'une  femme  qui 
tenait   deux    enfants   suspendus   à    son   cou  :    virgims    ancilla   sum    pisa 

QUIETA    SUB     ILLA    [Ihïd  .\ . 


I 


LK    MAUSOLÉE    DE    l'eMI'EREUR    HENRI    Vil    A    PISE  369 

Mais  il  est  inutile  d'insister  sur  les  difficultés  «  morales  »  que 
rencontre  la  conjecture  aisément  admise  par  M.  Supino  :  les 
difficultés  matérielles  sont  assez  graves  pour  couper  court  à  la 
discussion. 

Tout  d'abord  les  deux:  groupes  de  statues  installés  sous  le 
sarcophage  de  Henri  VII,  à  l'imitation  des  mausolées  napolitains, 
sont  disproportionnés  au  sarcophage  qu'ils  doivent  porter. 
Dans  les  tombeaux  angevins  qui  ont  été  exécutés  à  Naples 
sous  la  direction  de  Tino  di  Gamaino,  les  piliers,  avec  figures 
adossées,  qui  servent  de  supports  aux  sarcophages,  n'ont  jamais 
plus  de  1  mètre  40  de  hauteur,  en  comprenant  les  lions  sur  les- 
quels ils  reposent  et  les  chapiteaux  qui  les  surmontent.  A  Pise, 
le  Christ  et  la  femme  couronnée  atteignent,  sur  leurs  piédestaux 
flanqués  de  statues,  une  hauteur  de  2  mètres  40.  L'énorme  exagé- 
ration de  ces  caryatides,  par  rapport  au  dessein  général  du  monu- 
ment imaginé  par  M.  Supino,  éclatera  aux  yeux  de  quiconque 
voudra  comparer  le  croquis  de  restauration,  présenté  par  le 
savant  italien,  avec  des  photographies  des  mausolées  napolitains. 

Par  l'iconographie  les  quatre  allégories  de  Vertus  qui 
accompagnent,  à  Pise,  la  statue  de  femme  couronnée  différent 
totalement  des  diverses  figures  de  Vertus  que  Tino  a  représentées 
dans  les  églises  de  Naples.  Les  Vertus  du  mausolée  de  Marie  de 
Hongrie,  dans  l'église  de  Santa  Maria  di  Donna  Regina,  sont 
des  anges  à  la  face  juvénile  et  mâle  ;  celles  du  tombeau  de 
Charles,  duc  de  Calabre,  dans  l'église  de  Santa  Chiara,  sont  de 
robustes  femmes,  qui  portent  des  ailes  puissantes;  celles  du  tom- 
beau de  Marie  de  Valois,  dans  la  même  église,  sont  des  femmes 
plus  jeunes  et  plus  sveltes,  sans  ailes.  Où  sont,  dans  tout  ce 
groupe  d'œuvres  authentiques  du  sculpteur  Tino,  les  trois 
vieilles  ridées  et  la  Vénus  toute  nue,  qui  représentent  à  Pise  les 
quatre  Vertus  ? 

Le  style  même  des  statues,  où  M.  Supino  a  cru  reconnaître 
la  manière  de  Tino,  peut  fournir  l'argument  le  plus  fort 
contre  l'attribution  proposée.  Le  Christ,  avec  les  Evangé- 
listes,  la  femme  couronnée,  avec  les  quatre  Vertus,  ont  des 
faces  dures  et  anguleuses,  des  traits  irréguliers  et  carrés  ;  le  cou 
est  allongé  et  tendu  en  avant.  Au  contraire,  dans  toutes  les  œuvres 
de  Tino,  qu'il  s'agisse  des  apôtres  du  sarcophage  de  Henri  VII,  ou 
Mélanges  Paul  Fabre.  24 


370  E.    BERTAUX 

des  Vertus  et  des  anges  des  mausolées  napolitains,  les  corps  sont 
pesants  et  courts,  les  têtes  rondes,  le  cou  perdu  dans  les  épaules. 
Ainsi  les  supports,  qui,  dans  l'esquisse  de  M.  Supino,  soute- 
naient le  sarcophag-e.  doivent  être  écartés.  Le  pavillon  et  le  bal- 
daquin disparaissent  d'eux-mêmes  comme  les  produits  inconsis- 
tants dun  simple  raisonnement  par  analogie.  Autour  du  sarco- 
phage et  de  la  statue,  il  ne  reste  que  quatre  statuettes,  retrou- 
vées par  M.  Supino  au  Camposanto  de  Pise  :  l'Ange  et  la  Vierge 
de  l'Annonciation,  qui  semblent  avoir  pris  place  dès  la  fin  du 
xv^  siècle  sur  la  nouvelle  base  préparée  pour  le  sarcophage  de 
l'archevêque  Riccio.  Ces  quatre  statuettes  sont  incontestablement 
un  ouvrage  de  l'artiste  qui  a  sculpté  les  figures  d'apôtres  sur 
le  sarcophage  de  Henri  VII.  Mais  il  est  impossible  de  fixer  la 
place  qu'elles  ont  pu  occuper  par  rapport  à  la  statue  gisante,  et 
qu'elles   devraient  reprendre  dans  une  restauration. 


II 

Le  savant  qui  a  distingué  ces  quatre  statuettes  a  passé 
sans  s'arrêter  devant  cinq  statues,  groupées  dans  une  autre 
galerie  du  même  Camposanto,  et  bien  faites  pour  frapper 
un  historien  de  Henri  VII  et  de  son  mausolée.  En  effet  l'une 
de  ces  statues,  qui  est  de  grandeur  naturelle,  représente  l'em- 
pereur Henri  VII  en  personne,  assis,  la  couronne  en  tête,  et 
un  ample  manteau  sur  les  épaules  ;  les  deux  mains,  aujourd'hui 
coupées  au  poignet,  tenaient  sans  doute  le  sceptre  et  le  globe. 
On  reconnaît  aussitôt  dans  la  statue  assise  le  personnage  couché 
sur  le  sarcophage  voisin,  le  visage  carré,  les  joues  osseuses,  les 
yeux  profondément  enfoncés  K  Quatre  personnages  plus  petits, 
—  trois  laïcs  et  un  moine,  —  sont  groupés  deux  à  deux,  à  droite 
et  à  gauche  de  l'empereur,  et  tournent  la  tête  vers  lui. 

1.  Les  érudits  pisahs  se  souvenaient  encore,  au  début  du  xix^  siècle,  que 
la  statue  assise  du  Camposanto  représentait  le  même  personnage  que  la 
statue  couchée  du  sarcophage  sculpté  par  Tino  di  Camaino.  Cette  «  sta- 
tue assise  de  l'école  de  Nicola,  qui  passe  pour  le  portrait  de  l'empereur 
Henri  Vil  »  est  notée  parmi  les  sculptures  historiques  du  Camposanto  par 
MoRRONA  (Pisa  antica  e  moderna,  1821,  n^  149  du  catalogue  des  sculptures) 
et  par  Rosi.xi  [Descrizione  délie  pUture  del  Campo  santo^  3'- éd.,  1829,  p.  217). 


LE    MAUSOLÉE    DE    L  EMPEREUR    HENRI    Vil    A    l'ISE 


371 


Ces  quatre  statues,  de  travail  plus  grossier  que  la  statue  impé- 
riale, sont  étroitement  apparentées  aux  apôtres  du  sarcophage. 
Avec  leurs  têtes  épaisses,  leurs  visages  ronds,  leurs  mentons 
lourds,  leurs  cous  enfoncés  dans  les  épaules,  elles  sont,  comme 
les  deux  effigies  de  l'empereur  assis  et  couché,  l'œuvre  de  Tino, 
ou  tout  au  moins  des  praticiens  qui  ont    aidé  à   Pise  le  maître 


Yia.  2.  —  L'empereur  Henri  VII,  au  milieu  de  quatre  Gibelins. 
Statues  en    ninde  bosse  par  Tino  di  Camaino.   Camposanto  de  Pise. 

siennois,  pendant  les  six  mois  qu'a  duré  l'exécution  du  mausolée. 
Du  moment  où  ce  groupe  de  statues  est  sorti  de  l'oubli, 
il  ne  saurait  plus  être  négligé,  dans  un  essai  de  restau- 
ration du  tombeau  de  Henri  VII.  Ces  cinq  statues  de  ronde 
bosse,  où  se  retrouvent  les  traits  distinctifs  des  figures  authen- 
tiques de  ïino  di  Camaino,  ont  évidemment  appartenu  à  un 
monument  commémoratif  de  l'empereur.  Or  tous  les  monu- 
ments élevés  en  Italie,  avant  le  milieu  du  xv"^  siècle,  pour  perpé- 
tuer la  gloire  d'un  homme,  sont  des  tombeaux.  Il  faut  attendre 
le  grand  arc  de  marbre  élevé  par  Alphonse  d'Aragon,  entre  deux 
tours  de  Gastel  Nuovo,   et  les  statues  équestres  des  condottieri 


372  E.    BERTAUX 

de  Padoue  et  de  Venise,  pour  trouver,  à  l'entrée  d'un  château  ou 
sur  une  place  publique,  un  monument  triomphal  qui  ne  recouvre 
pas  un  cercueil. 

Il  est  certain  que  les  cinq  statues  du  Camposanto  ont 
fait  partie  du  mausolée  de  Henri  VII.  Mais  comment  dis- 
poser le  personnage  assis  et  les  personnag-es  debout  par  rapport 
au  sarcophage  et  à  la  statue  couchée  ?  Avant  de  proposer  une  res- 
tauration nouvelle,  il  faut  se  rendre  un  compte  exact  du  rôle  que 
jouent  les  statues  de  ronde  bosse,  à  genoux,  assises  ou  debout, 
dans  la  composition  des  tombeaux  toscans  du  xiv®  siècle. 

Arnolfo  di  Cambio,  dans  son  monument  du  cardinal  de  Brave, 
à  San  Domenico  dOrvieto,  a  créé  un  premier  type  de  monument 
funéraire,  où,  au-dessus  du  lit  de  parade  entouré  de  courtines, 
le  mort  est  représenté  une  seconde  fois,  à  genoux  devant  la 
Vierge  Marie,  assise  et  tenant  1  Enfant.  C  est  la  disposition  qui  fut 
adoptée  dordinaire  en  Toscane,  el  que  Tino  di  Gamaino  repro- 
duisit dans  la  plupart  des  mausolées  qu'il  éleva  à  Naples. 

II  existe  en  Toscane  quelques  monuments  funéraires  où  le 
mort  est  représenté,  non  point  à  genoux,  mais  assis,  à  la  place 
d'honneur  qu'occupe,  sur  la  plupart  des  tombeaux  du  xiv*^  siècle, 
une  image  de  la  Vierge.  Tel  est  le  mausolée  de  lévéque  de  Flo- 
rence. Antonio  Orso  (f  1321)  ',  que  Tino  di  Camaino  lui-même 
exécuta  pour  le  parti  guelfe,  six  ans  après  avoir  achevé  le  monu- 
ment du  souverain  bien-aimé  des  gibelins.  Le  mausolée  de 
Tévêque  a  été  déplacé  en  18oi  :  il  est  aujourd'hui  appliqué 
très  haut,  contre  la  paroi  latérale  de  la  cathédrale,  du  «  côté 
de  l'Epître  ».  La  statue  assise  de  l'évêque  est  directement  posée 
sur  le  sarcophage  orné  de  bas-reliefs  bizarres,  où  des  anges  aux 
grandes  ailes  se  mêlent  à  des  squelettes,  en  une  sorte  de  ronde 
macabre.  La  tête  est  inclinée  sur  l'épaule  et  les  mains  croisées 
comme  si  l'artiste  s'était  contenté  de  redresser  et  d'asseoir  le 
cadavre  dans  ses  ornements  pontificaux.  Cette  unique  statue, 
posée  sur  le  couvercle  nu  du  sarcophage,  constitue  une  décoration 
bien  grêle,  et  l'on  peut  se  demander,  comme  pour  le  mausolée 
de  Henri  VII,  si  sarcophage  et  statue  ne  sont  pas  les  restes  d'un 
monument  plus  riche  en  sculptures. 

1.   M.  Reymond,  La  sculpture  florentine,  I,  p.  104. 


LE    MAUSOLEE    DE    L  EMPEREUR    HEXRI    YII    A    PISE 


373 


La  cathédrale  de  Pistoia  renferme  un  tombeau,  à  l'image 
duquel  on  compléterait  A'olontiers  le  tombeau  de  l'évéque  de 
Florence.   C'est  le  monument   élevé  en    1337  par  le  sculpteur 


Fig.    :V 


lonibeaii    du    juriste    Cauo    cla    Fisloia,    par    le    sculpteur 
siennois  Cellino  di  Nese.  Cathédrale  de  Pistoia. 


siennois  Cellino  di  Nese  en  mémoire  du  juriste  Cino  da  Pistoia, 
qui  fut  le  maître  de  Pétrarque.  Ici  les  statues  posées  sur  le 
sarcophage  sont  au  nombre  de  sept.  Au  milieu  du  groupe,  le 
professeur  enseigne,  la  main  gauche  posée  sur  une  colonne,  la 
droite  arrêtée  dans  un   sieste  de  dialecticien.  Les  six  auditeurs. 


37  i  E.    BERTAUX 

de  taille  plus  petite,  qui  lui  font  cortèg-e,  sont  quatre  laïcs,  un 
moine  et  une  jeune  femme. 

Ce  groupe  des  disciples  debout,  (jui  tournent  vers  le  maître 
assis  leur  attention  respectueuse,  ressemble  de  la  manière  la 
plus  frappante  au  g-roupe  du  Camposanto,  où  les  quatre  g'ibelins 
debout  dirigent  leurs  reg-ards  vers  l'empereur  assis,  qui  les 
dépasse  de  sa  taille  surhumaine,  comme  les  fîg-ures  divines,  au 
pied  desquelles  s'inclinent  de  minuscules  donateurs.  Le  modèle 
qu'a  suivi  le  Siennois  Cellino  est  une  œuvre  identique  au  g^roupe 
des  cinq  statues  sculptées  par  son  compatriote,  Tino  di  Camaino. 

Une  seule  difficulté  subsiste  :  l'évêque  Orso  et  le  juriste  Cino 
sont  représentés  une  seule  fois  sur  leur  toml^eau.  Près  de  la 
statue  assise,  à  qui  le  sarcophage  lui-même  sert  de  piédestal,  il 
n  y  a  pas  de  statue  couchée,  comme  la  statue  de  Henri  ^'ll.  sur 
le  sarcophag-e  décoré  de  ligures  dapôtres.  Pour  trouver  deux 
statues  du  mènie  personnage  rapprochées  sur  un  monument 
funéraire,  il  faut  sortir  de  la  Toscane,  et  suivre  lart  toscan  dans 
le  royaume  de  Sicile  en  deçà  du  Phare,  où  il  fut  porté,  au  temps 
de  Robert  d'Anjou,  par  Tino  di  Camaino,  par  Giotto,  partout  un 
groupe  de  peintres  et  de  sculpteurs  siennois  ou  florentins. 

L'église  de  Mercato  San  Severino,  —  un  bourg,  non  loin 
d'Avellino,  —  conserve  le  tombeau  dun  des  plus  puissants  sei- 
gneurs de  la  cour  de  Jeanne  P^  le  connétable  Tommaso  di  San 
Severino,  mort  en  13o8'.  C  est  l'œuvre  d'un  médiocre  artiste 
florentin  ou  d'un  napolitain,  son  élève.  Le  mort  est  couché  sur  un 
sarcophage,  porté,  comme  ceux  qui  font  partie  des  tombeaux 
angevins  de  Naples,  par  quatre  allégories  de  Vertus.  Puis,  der- 
rière la  statue  gisante,  s'élève  un  socle,  orné  des  écussons  de  la 
famille  de  San  Severino,  et  sur  lequel  reparaît,  figuré  par  une 
statue  en  ronde  bosse,  le  connétable  Tommaso.  Il  est  assis,  dans 
une  attitude  grave  ;  à  sa  droite  et  à  sa  gauche,  ses  enfants  sont 
rangés  :  quatre  tils  et  deux  lîUes,  beaucoup  plus  petits  que  le 
père.  C'est,  dans  une  église  perdue,  entre  Naples  et  Bénévent, 
le  groupe   qui    surmonte  à  Pistoia  le   sarcophage  du  maître  de 

1.   Voici  i'insci'iplion  inédite  qu'on  lit  sur  le  sarcophage  : 

HIC  JACET  CORPUS  MAGNIFICI  VIRI  DOMIXI  THOMASI  DE  SANCTO  SEVERINO  COMITIS 
MABSICI  BARONIARUM  SANCTI  SEVERINI  CILEN'TI  LAURIE  ET  CASTRI  SANCTl  GIORGII 
nOMINI  ET  MAGNI  REGNI  SICILIE  COMËSTABULI  QUI  OBIIT  ANNO  DOMINI  MCCCLVIII 
XXVII  APUILIS    XII    INDICIONIS  CUJUS   ANIMA  REQUIESCAT   IN   PAGE.    AMEN.   AMEN. 


LE   MAUSOLÉE    DE    L  EMPEREUR    HENRI   VII    A    PISE 


375 


Pétrarque.  Mais,  à 
Mercato  San  Seve- 
rino ,  une  statue 
gisante  est  étendue 
aux  pieds  de  la  sta- 
tue assise. 

Rien  ne  serait 
plus  facile  que  de 
restituer,  d'après  le 
tombeau  du  conné- 
table napolitain,  le 
mausolée  de  l'em- 
pereur Henri  VU. 
Sans  imaginer  un 
pavillon  et  un  bal- 
daquin dont  il  ne 
reste  pas  le  moindre 
morceau,  il  suffirait 
de  replacer  au  fond 
de  l'abside  de  la 
cathédrale  de  Pise 
le  sarcophage  et  les 
statues  conservés 
au  Camposanto. 
Au-dessus  de  l'em- 
pereur couché,  on 
dresserait  contre  la 
paroi  l'empereur 
assis  et  les  quatre 
gibelins  :  les  sta- 
tues s'applique- 
raient aisément  au 
mur,  car  du  côté 
du  dos,  le  sculp- 
teur a  eu  soin  de 
les  aplanir.  Elles 
formeraient,  sans 
l'addition  d'un  bal- 
daquin, un  couron- 


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Fig.  4.  —  Tombeau  de  Tommaso  di  San   Severino, 
connétable  du  royaume  de  Sicile  (f  1358). 


376  E.    BERTAUX 

"nement  aux  lignes  triangulaires,  et  comme  un  fronton  de 
statues. 

Pour  préciser  l'ordonnance  du  monument,  il  faudrait  seule- 
ment déterminer  la  forme  qui  a  pu  être  donnée  aux  supports  du 
sarcophage  et  du  groupe  supérieur.  C'est  encore  dans  l'Italie 
méridionale,  et  précisément  dans  un  second  tombeau  de  la 
famille  San  Severino,  qu'on  trouvera  des  indications  suffisantes 
pour  fixer  les  lignes  essentielles  du  mausolée  de  Pise. 

Le  tombeau  du  jeune  comte  Errico  di  San  Severino,  dans  la 
cathédrale  de  Teggiano  (Val  de  Diano)  a  été  sculpté,  après  1336  ', 
par  un  disciple  très  habile  d'Andréa  Pisano,  qui,  dans  certains 
détails  de  son  œuvre,  s'est  souvenu  de  modèles  analogues  au 
monument  de  Henri  VII.  Ainsi,  sur  le  sarcophage,  porté  par  trois 
colonnes  torses,  l'artiste  a  représenté  en  bas-relief  les  douze 
apôtres  (huit  sur  la  face  antérieure,  deux  sur  chacune  des  faces 
latérales).  Au-dessus  de  la  statue  couchée,  un  groupe  de  neuf 
statuettes  est  aligné  sur  une  tablette  de  marbre  portée  par  quatre 
consoles.  Au  milieu  du  groupe,  et  plus  grande  que  les  autres 
personnages,  la  Vierge  est  assise  avec  l'Enfant.  Un  saint  debout, 
en  longue  draperie  à  l'antique,  peut-être  saint  Henri,  le  patron 
du  jeune  comte,  présente  à  l'Enfant  Dieu  un  autre  enfant,  qui  est 
l'àme  du  trépassé.  A  droite,  à  côté  du  saint,  le  comte  Errico,  à 
genoux,  une  grande  épée  à  la  ceinture;  derrière  lui  un  enfant  en 
maillot,  représenté  debout,  une  jeune  fille  et  une  fillette;  à 
gauche,  une  jeune  femme,  le  menton  serré  dans  une  guimpe  étroite, 
et  deux  hommes.  L'idée  religieuse  qu'exprime  le  groupe 
agenouillé  devant  les  deux  saints  est  la  même  qui  avait  dicté  la 
composition  du  mausolée  d'Arnolfo  di  Cambio,  à  Orvieto.  Mais 
l'arrangement  des  statues,  sur  une  console  fixée  directement  au 
mur,  permet  de  se  faire  une  idée  du  support  sur  lequel  Tinoa  pu 
faire  reposer,  contre  labside  de  la  cathédrale  de  Pise,  les  statues 
de  Henri  VII  et  de  ses  quatre  fidèles.  De  même,  l'ange  qui,  à 
Teggiano,  est  debout,  aux  pieds  du  jeune  homme  étendu,  et 
auquel  un  autre  ange  devait  faire  pendant,  nous  indique  la 
place  que  devaient  occuper,  dans  le  mausolée  impérial,  les  deux 

1.  L'inscription  est  la  suivante  :  axno  domixi  mcccxxxvi  hic  translatum 

EST  MEXSE  NOVEMBRIS  IIII  IND.  CORPUS  EXGELLENTISSIMI  DOMINI  DOMINI  HERRICI 
DE  SAXCTO  SEVERINO  OtIM  COMITIS  MARSICI  PRIMOGENITI  MAGNI  REGNl  SICILIE 
COMESTABULI   MORTIIS.T.    {SUÏ    tempOriS 'D   ANNO    XXIIl. 


I 


LE    MAUSOLÉE    DE    L  EMPEREUR    HENRI    VII    A    PISE 


377 


anges  sculptés  par  Tino,  qui    ont  été  transportés,    après  1494, 
aux  deux  côtés  du  tombeau  de  l'archevêque  Ricci.  Seules  les  deux 


Fig.  5.   —   Tombeau  du  comte    Errico   di  San  Severino  (vers    1336). 
Cathédrale  de  Teggiano  (province  de  Lagonegro). 

figurines  ,de  {  TAnnonciation    ne    peuvent    retrouver     une    place 
précise  dans  le  monument  reconstitué. 


378  E.    BERTALX 


III 


Nous  avons  complété  le  mausolée  mutilé  de  l'empereur 
Henri  Vil,  non  point  en  recourant  à  des  additions  conjectu- 
rales, mais  en  employant  des  matériaux  réels  et  solides,  des 
sculptures  de  marbre  que  chacun  peut  voir  de  ses  yeux  au  Cam- 
posanto  de  Pise,  et  dont  la  comparaison  avec  des  monuments 
intacts,  retrouvés  dans  des  bourgades  peu  visitées,  nous  a  permis 
de  déterminer  la  place  respective.  Si  l'on  admet  notre  restaura- 
tion, on  en  pourra  tirer  des  conclusions  remarquables.  D'abord 
le  mausolée  de  Henri  VII,  rétabli  dans  son  état  primitif, 
éclaire  l'histoire  de  l'art  funéraire  du  xiv"  siècle  en  Toscane.  Les 
cinq  statues  de  Henri  Vil  et  des  Gibelins,  ses  acolytes,  appar- 
tiennent à  la  même  série  de  monuments  que  les  tombeaux  de 
l'évêque  Orso,  de  Cino  da  Pistoja  et  de  Tommaso  di  San  Seve- 
rino  :  il  est  probable  quelles  ouvrent  cette  série.  Si  Arnolfo  di 
Gambio  a  créé  le  type  du  tombeau  surmonté  de  limage  du  mort, 
à  srenoux  devant  la  Vierg'e,  Tino  di  Camaino  a  sans  doute  donné 
le  premier  exemple  d'un  tombeau  qui  a  pour  couronnement  des 
statues  de  personnages  vivants,  groupées  autour  d'une  statue 
assise  du  défunt  commémoré. 

Les  cinq  statues  du  Camposanto  de  Pise  se  montrent  encore 
à  nous  comme  le  modèle  direct  du  plus  magnifique  mausolée 
qui  ait  été  élevé  en  Italie  avant  la  Renaissance.  Revenons  une 
fois  encore  au  tombeau  de  Tommaso  di  San  Severino  :  nous  y 
pouvons  relever  un  détail  curieux,  que  n'explique  point  l'imi- 
tation des  sculptures  conservées  en  Toscane.  Le  connétable, 
sur  son  lit  de  mort,  est  vêtu  de  la  bure  des  franciscains  et  a 
les  pieds  nus.  Si  l'artiste  l'a  enserré  dans  cet  humble  costume, 
c'est  pour  imiter  l'effigie  du  feu  roi  Robert,  qui,  sur  son  mauso- 
lée de  Santa  Ghiara,  sculpté  par  les  deux  frères  florentins 
Giovanni  et  Pace,  est  couché  dans  une  robe  de  moine  mendiant. 
Peut-être  le  monument  tout  entier  de  Mercato  San  Severino,  qui 
offre  des  affinités  si  évidentes  avec  le  tombeau  de  Cino  de  Pistoia 
etlesstatuesdumausoléedeHenri  Vil,  n'est-il,  dans  son  ensemble, 
qu'une  réduction  simplifiée  du  mausolée  de  Robert  le  Sage.  Entre 
le  tombeau  du  connétable  Tommaso  et  les  tombeaux  toscans,  dont 


LE    MAUSOLÉE    DE    l'eMPEREUR    HENRI    Vil    A    PISE  379 

le  mausolée  de  Henri  VII  a  été  le  prototype,  un  intermédiaire 
réclame  sa  place.  Cet  intermédiaire,  c'est  le  mausolée  du  roi 
Robert.  Dans  l'église  napolitaine  de  Santa  Chiara,  au-dessus  du 
cadavre  vètude  bure  et  couronné,  que  veillent  sept  jeunes  femmes, 
symboles  des  Arts  libéraux,  le  monarque  reparaît,  dans  toute 
la  pompe  de  son  costume  de  cour,  assis  sur  son  trône,  la  cou- 
ronne au  front,  le  g"lobe  et  le  sceptre  en  main.  Il  n  a  point  à  ses 
côtés,  comme  Henri  VII  sur  le  mausolée  de  Pise,  des  fidèles 
représentés  par  des  statues  de  marbre  ;  mais  les  courtisans,  dont 
les  sculpteurs  ont  négligé  d'exécuter  l'image,  sont  peints  à 
fresque,  des  deux  côtés  de  la  statue  royale. 

C'est  ainsi  que  les  deux  Florentins  qui  ont  travaillé  au  mau- 
solée de  Robert  se  sont  inspirés  du  mausolée  de  Henri  VII, 
autrefois  sculpté  par  le  Siennois  Tino  di  Camaino.  Le  roi  des 
Guelfes  qui,  en  1316.  faisait  acheter  pour  son  usage  les  dépouilles 
de  son  rival,  la  couronne  et  les  joyaux  «  de  l'Empereur  Henri,  soi- 
disant  roi  des  Romains^  »,  eut,  pour  conserver  sa  mémoire,  un 
monument  qui,  dans  ses  figures  essentielles,  fut  une  imitation 
directe  de  celui  que  Pise  avait  élevé  à  lempereur  des  Gibelins. 

Emile  Bertalx. 


1.   Reg.    Ang.     1317-18    A,     n«    214,  f«    10   v»  (Mimeri-Riccio,   Saggio  di 
Codice  diploniatico,  Naples,  1879,  II,  p.  l'j). 


UN     REGISTRE     EGARE 

DU     TRÉSOR     DES     CHARTES 


I 

La  belle  série  des  registres  du  Trésor  des  Chartes  conservée 
aux  Archives  nationales  ne  présente  pas  moins  de  quinze  défi- 
cits ;  mais  cinq  des  absents  ont  été  successivement  retrouvés 
dans  des  dépôts  publics  de  la  France  et  de  1  étranger.  Le  registre 
IX  est  au  Vatican,  le  registre  II  à  Saint-Pétersbourg  ',  tandis 
que  les  registres  VI,  XXVII  et  XXIX  ont  été  signalés  parmi  les 
collections  de  notre  Bibliothèque  nationale  ;  c'est  également  à  la 
Bibliothèque  que  j'ai  pu,  sans  grande  difficulté,  en  identifier  un 
quatrième.  Il  s'en  fallait  bien  d'ailleurs  que  ce  A'olume  fût 
ignoré  ;  la  plupart  des  documents  qu'il  contient  ont  même  été 
déjà  publiés,  mais  personne,  je  crois,  ne  s'était  avisé  d'y  recon- 
naître un  registre  du  Trésor. 

Dans  le  recueil  bien  connu  où  l'archiviste  de  Philippe  le  Bel, 
Pierre  d'Étampes,  avait  réuni  les  tables  ou  les  catalogues  des 
principales  matières  confiées  à  sa  garde  -,  la  série  des  tables 
est  interrompue,  après  celle  du  registre  dit  du  chancelier 
Guérin  (aujourd'hui  JJ  26),  par  une  série  d'extraits  de  ce  même 
registre  suivis  eux-mêmes  d'extraits  tirés  de  documents  étran- 
gers au  Trésor,  notamment  de  rouleaux  de  la  Chambre  des 
Comptes,  extraits  tous  relatifs  à  des  hommages  ou  à  des  services 
féodaux  dus  à  la  couronne.  Ainsi  que  les  éditeurs  du  tome  XXIII 

1.  Je  ne  parle  pas  ici  du  registre  conservé  aux  Archives  de  Bruxelles. 
Ainsi  que  l'a  démontré  M.  Ch.-V.  Langlois,  ce  registre  est  un  double  du 
registre  XLV  destiné  sans  doute  à  servir  de  formulaire,  et  ne  trouvait  point 
sa  place  dans  la  série  des  registres  officiels  établie  par  Gérard  de  Mon- 
taigu. 

2.  Arch.  nat.,  JJ  I'. 


UN  REGISTRE  ÉGARÉ  DV    TRÉSOR  DES  CHARTES         381 

des  Historiens  de  France  l'ont  démontré  depuis  long'temps',  ce 
hors-d  œuvre  n'est  que  la  transcription  presque  intégrale  d'un 
petit  volume  de  la  Bibliothèque  nationale,  le  manuscrit  latin 
10.932. 

Or  lun  des  registres  aujourd'hui  en  déficit  est  ainsi  décrit  par 
le  trésorier  des  Chartes  de  Charles  V,  Gérard  de  Montaigu, 
dans  l'inventaire  où  il  a  donné  aux  registres  le  classement  qui 
leur  a  été  conservé  jusqu'à  nos  jours: 

Decimus  septimus  continet  plura  feuda  et  servicia  debila  régi  "^. 

Ce  sont  là  précisément  les  matières  contenues  dans  le  manus- 
crit latin  10.932.  De  plus,  dans  une  des  premières  rédactions  de 
son  inventaire  où  Montaigu  donnait  quelques  détails  sur  l'ap- 
parence extérieure  des  registres,  celui  qui  nous  occupe,  alors 
classé  le  XLP,  était  dit  tenais  3;  or  le  manuscrit  latin  10.932 
est  bien  mince  puisqu'il  ne  se  compose  que  de  34  feuillets.  Mais 
voici  un  fait  qui  ne  laisse  plus  de  place  à  aucun  doute  :  il  existe 
aux  Archives  un  vaste  répertoire  alphabétique  des  matières  con- 
tenues dans  le  Trésor  des  Chartes,  répertoire  que  la  tradition 
fait  remonter  à  1420  ^.  En  dépouillant  ce  répertoire,  jai  relevé 
une  quinzaine  de  renvois  au  registre  XVII,  et  ces  renvois  se  sont 
tous  trouvés  concorder  avec  le  recueil  qui  nous  occupe.  L'iden- 
tité de  ce  manuscrit  avec  le  registre  XVII  de  Gérard  de  Montaigu 
est  donc  un' fait  certain. 

Je  ne  sais  comment  il  est  sorti  du  Trésor  des  Chartes  où  il  figu- 
rait encore  au  xvii^  siècle,  lors  du  récolement  de  Dupuy.  Au 
siècle  suivant,  il  avait  déjà  disparu  et  sa  place  était  occupée  par 
un  fragment  de  répertoire  alphabétique  des  matières  du  Trésor, 
dont  Joly  de  Fleury  fit  faire  deux  analyses  conservées  à  la  Biblio- 
thèque nationale  sous  les  n°'  7274  et  7275  du  fonds  français  '^. 

i.  Historiens  de  France,  XXIII,  p.  724. 
2.  Notices  et  extraits...,  XXXVI,  p.  585. 
'  3.  Ibid.,  p.  oo3. 

4.  JJ  278-280. 

5.  Ce  fragment  de  répertoire  était  ainsi  décrit  par  les  Commissaires  du 
Triage  des  titres,  en  frimaire  an  VI  :  (f  Un  petit  inventaire  en  papier  cette 
sur  la  couverture  XVII.  GH  JLM.  —  L'écriture  est  de  vers  1450  »  (Arch. 
nat.  J  1165  n»  58  fol.  73  v«). 


382  H. -FRANÇOIS    DELABORDE 


II 


La  description  minutieuse  du  reg-istre  XVII  permettra  de  faire, 
chemin  faisant,  quelques  remarques  intéressantes. 

On  ignore  malheureusement  comment  il  entra  à  la  Biblio- 
thèque ;  après  y  avoir  porté  le  n"  190  du  Supplément  latin,  il 
est,  ainsi  qu'on  l'a  déjà  dit,  conservé  sous  le  n°  10.932  du  fonds 
latin.  Il  se  compose  de  3i  feuillets  de  parchemin  mesurant  252 
sur  167  millimètres. 

(Fol.  /.)  Dans  la  moitié  supérieure  du  premier  feuillet  se 
trouvent  deux  notes  constatant  le  prêt  de  deux  documents  du 
Trésor  des  Chartes  fait  en  1314  et  13lo.  Ces  notes  déjà  publiées 
par  les  éditeurs  du  tome  XXIII  des  Historiens  de  France  fp.  724) 
sont  assez  intéressantes  pour  être  remises  sous  les  yeux  du  lec- 
teur. 

Anne  Domini  millesimo  trecentesimo  quartodecimo,  die  Sahbati 
post  festum  Nativitatis  Domini,  tradidi  eg'o  FeHs.  domino  Johanni 
Maillardi,  clerico  secretario  domini  Ludovici  Francorum  et  Navarre 
régis,  in  domo  sua  quam  dominus  rex  quondam  Phihppus  sibi  dédit 
versus  Sanctam  Crucem  vel  domum  Crucesignatorum,litteram  Guido- 
nis  quondam  comitis  Marchie  de  conventionibus  et  confederationibus 
quas  contra  dictum  dominum  regem  quondam  cum  senescallo  Vas- 
conie  régis  Anglie  nomine  inierat.  Et  fuerunt  présentes  in  traditione 
dicte  littere  Jacobus  de  Virtuto  (?)  et  Symon  Clericus,  dicti  domini 
Jacobi  nepos,  et  duo  aUi  famuli  ipsius  domini  Johannis. 

Anno  Domini  millesimo  trecentesimo  quinto  decimo,  die  Martis 
post  festum  sanctorum  Egidii  et  Lupi,  tradidi  ego  F.  magistro  J.  de 
DonnoMartino  in  Caméra  compotorum  Htteram  conventionum  habita- 
rum  inter  dominum  regem  et  mercatores  Nemausenses  et  Ytalicos 
sigillatum  sigillo  mercatorum  ipsorum  presentibus  reverendo  pâtre 
dominico  Symone  Meldensi  episcopo,  magistris  P.  de  Condeto  magis- 
tris  Compotorum,  Parisio,  R.  Palquerii,  Gervasio  notario  et  magistro 
P.  Tesson  notariis,  G.  Quoquatrici  et  Billouart,  quam  tradidit  idem 
magisterJ.  domino  Michaeli,  capellano  suo. — D'une  autre  encre,  hes- 
tituta  est  michi. 

La  seconde  de  ces  deux  notes  a  été  cancellée  sans  doute  à  la 
suite  de  la  restitution.    La  présence  de  lune  et  de  l'autre  sur  le 


LN    REGISTRE    ÉGARÉ    DU    TRÉSOR    DES    CHARTES  383 

feuillet  de  garde  du  présent  reg-istre  prouve  que  celui-ci  devait 
faire  partie  du  Trésor  ou  tout  au  moins  appartenir  à  l'un  des 
clercs  qui  en  avaient  la  g-arde.  L'écriture  —  qui,  soit  dit  en  pas- 
sant, n'est  pas  celle  du  manuscrit  —  rappelle  tout  à  fait  celle 
d'une  note  inscrite  par  l'un  d'eux  dans  la  marg'e  d'une  liste  des 
bulles  concédées  aux  rois  de  France  que  nous  avons  encore  ^. 
Le  folio  2  est  blanc.  Au  verso  se  trouve  une  note  sur  laquelle 
je  reviendrai  tout  à  l'heure. 

(Fol.  3.)  De  Registre  veteri  quod  habui  a  magistro  P.  de  Marchia 
ligato  in  asseribus,  cujus  simile  eral  apud  niagistrum  G.  de  Crispeyo, 
extraxi  feoda  et  servicia  que  sequntur. 

Cet  intitulé  fournit  sur  deux  registres  célèbres  des  renseigne- 
ments que  l'on  n'a  pas  encore  relevés.  Le  Registrum  vêtus  n'est 
pas  autre  chose  que  le  registre  XXVI  du  Trésor  exécuté  par 
Etienne  de  Gallardon  sous  la  direction  du  chancelier  Guérin  -. 
Nous  apprenons  ici  qu'il  avait  été  entre  les  mains  de  Robert  de 
la  Marche,  c'est-à-dire  de  lun  des  plus  anciens  gardes  du  Tré- 
sor connu  3.  Quant  au  registre  similaire  possédé  par  maître 
G.  de  Grépj,  c'est  évidemment  le  registre  XXVII,  aujourd'hui 
latin  9778,  décrit  par  M.  Léopold  Delisle  ^. 

Plus  tard,  lorsqu'il  s'est  agi  de  faire  passer  le  contenu  du  ms. 
latin  10932  dans  le  recueil  de  Pierre  d'Etampes,  on  a  modifié 
ainsi  cet  intitulé  :  «  Item  extraxi  de  eodem  registre  Guerini  Sil- 
«  vanectensis  feoda  et  servicia  que  secuntur,  »  et  l'intitulé  ainsi 
modifié  a  été  inscrit  en  regard,  au  verso  du  folio  2.  Je  crois  que 
c'est  la   même  main  qui  a  commencé  à  noter,  aux  folios  3  et  4, 


1.  Arch.  nat.  JJ  3,  fol.  7.  c  Révérende  domine,  hic  sunt  intitulate  omnes 
«  bulle  quas  habeo  in  Thesauro  ;  sub  correctione  vestra  signa vi  aliquas 
«  quas  jam  posui  ad  partem.  De  aliis  signabitur  secundum  quod  vobis 
>(  videbitur  expedire,  et  cras,  vel  quando  vobis  placuerit,  de  hiis  vestram 
«  mihi  mandabitis  voluntatem.  » 

2.  Voir  L.  Delisle,  Catalogue  des  actes  de  Philippe  Auguste,  Introduction 
p.  XIV,  et  Etienne  de  Gallardon,  clerc  de  la  chancellerie  de  Philippe  Auguste, 
chanoine  de  Bourges,  dans  la  Bibl.  de  V Ecole  desChartes,  1899,  p.  o. 

3.  Dessales,    Mémoires    présentés à    l'Académie    des    Inscriptions    et 

Belles-Lettres,  t.  I,  i'''=  partie,  p.  37o. 

4.  L.  Delisle,  Catalogue  des  actes  de  Philippe  Auguste,  p.  xix. 


384  H. -FRANÇOIS    DELABORDE 

une  concordance  avec  la  pagination  du  registre  XXVII  :  «  xv  fol. 
registri.  —  xv  fol.reg-istri  in  fine  —  xvi  fol.  registri.  » 

Le  dépouillement  du  registre  de  Guérin  commence  par  ces 
mots  :  ((  Robertus  Bertran  pro  baronia  de  Briquebec  débet  ser- 
«  vicium  quinque  militum  »  et  s'étend  jusqu'au  folio  17  r°. 
Il  a  été  copié  dans  le  recueil  de  Pierre  d'Etampes,  JJ  4',  aux 
folios  Lxni  à  lxx. 

Les  folios  17  v°  et  18  sont  blancs. 


{Fol.  19.)  De  Caméra  Compotorum  habui  quendam  rotulum  cujus 
signum  est.  8.  Item  ejus  superscriplio  a  parte  exteriori  est  taHs  : 

Milites  et  armigeri  et  alii  qui  debenl  servicium  domino  régi  et  vene- 
runt  in  exercitu  Fuxensi  ;  et  confessi  fuerunt  per  cedulas  suas  servicia 
sicut  scripta  sunt  in  rotulo  isto. 

De  quo  rotulo  ego  extraxi  ea  que  secuntur. 

La  liste  qui  suit  a  été  copiée  dans  JJ  1  '  aux  fol.  lxxi  et  sui- 
vants, et  publiée  dans  les  Historiens  de  France.^  t.  XXIII,  p.  767. 

[Fol.  27 .)  In  quodam  rotulo  de  Caméra  Compotorum  cujus  signum 
est.  5.  inveni  quod  isti  qui  sequntur  debent  servicium  et  non  declareat 
[sic]  illud  servicium  ;  et  submoniti  fuerunt  apud  Chinon  ad  crastinum 
octabarum  Pasche  pro  eundo  super  comitem  Marchie  anno  Domino 
M  ce    quadragesimo  secundo. 

La  liste  qui  suit  a  été  copiée  dans  JJ  1'  aux  fol.  lui^^  v°  et  sui- 
vants, et  publiée  dans  les  Historiens  de  France.,  t.  XXIII,  p    726. 

[Fol.  28  v".]  Item  in  quodam  alio  rotulo  de  Caméra  Compotorum 
cujus  signum  est.  0  '.  inveni  quod  ista  sunt  servicia  Normannie  et  isti 
sunt  qui  ea  debent. 

Et  est  titulus  dicti  rotuli  talis  : 

Ista  sunt  servicia  Normannie  et  isti  debent,  scilicet 


La  liste  qui  suit  a  été  copiée  dans  JJ   L   au  fol.   iii^^  ii  v°   et 
publiée  dans  les  Historiens  de  France,  t.  XXIII,  p.  729. 

1.  Faute  d'un  caractère  spécial,  nous  figurons  ainsi  l'O  barré  obliquement 
qui  servait  à  désigner  ce  registre. 


UN    REGISTKF:    K(i.\KIO    1)1,     rKh;S()l!    DKS    CIIAKIKS  385 

{Fol.  29  r°.)  Provinciale  rcgni  Francie. 

In  Francia   : 

Archiepiscopatus  Lugdunensis  habet  hos  suffraganeos... 

Suit  une  liste  des  archevêchés  français  et  des  sièges  suffra- 
gants.  Au  bas  de  la  page,  on  lit  cette  formule  mnémotechnique 
sur  les  douze  pairies  : 

Belves,  Noviomum,  Cathalanum  sunt  comitatus  ; 
Remis,  Laudunum,  Lingones,  ecce  duces. 
Flandria,  Tholosa,  Gampania  sunt  comitalus  ; 
Est  dux  Normannus,  Burgundus  sic  Aquitanus. 

Au  fol.  29  v",  à  côté  d'une  liste  des  bailliages  se  trouvent 
énumérés  les  personnages  qui,  dans  Paris,  avaient  droit  à  un 
prix  spécial  pour  les  denrées  alimentaires. 

Precium  habent  suum  Parisius  ad  cibaria  : 

Rex,  regina. 

Liberi  eorum. 

Episcopus  Parisiensis  ad  j  panerium  vel  summam. 

Domus  Dei  Parisiensis  ad  j  panerium  vel  summam. 

Gamerarius, 

Gonstabularius, 

Buticularius, 

Dapifer    et      i  si  essent, 

Gancellarius    mabent  precium. 

Nulli  alii  habent. 

In  libre  Arrestorum. 

On  sait  que  ce  titre,  Liber  arrestorum,  désigne  le  second 
volume  des  Olim  ^.  On  y  lit  en  effet  le  passage  ci-dessus-  qui  a 
été  reproduit  dans  l'édition  de  Beugnot  -K 

Une  main  différente  a  inscrit  ici  dans  la  marge  les  mots 
usque  hic  complétant  une  phrase  commencée  de  la  même  main, 
dans  la  marge  supérieure  du  fol.  29  r"  :   Non  scribatiir...    Cette 


1.  L.  Delisle,  Essai  de  restitution  (F un  volume  des  Olini  à  la  suite  de  Bou- 
taric,  Actes  du  Parlement,  I,  p.  297. 

2.  Archives  nationales,  X''^  2,  fol.  97  v». 

3.  Beugnot,  Olim  IF,  p.  348,  n»  XXXI V. 

Mélanges  Paul  Fahre.  25 


380  H. -FRANÇOIS  DELARORDE 

recommandation  sadressait  évidemment  au  copiste  du  registre 
de  Pierre  d'Etampesqui  a  omis  en  effet  de  transcrire  dans  JJ  1', 
ce  qui  est  compris  entre  ces  deux  moitiés  de  phrase.  Il  a  par 
contre  reproduit  les  notes  suivantes  qui  se  trouvent  au  même 
folio  : 

In  Epiphania  anno  Domini  M  GG  octogesimoquinto  dominus  noster 
rex  Philippus  fuit  coronatus. 

Gustodia  abbatie  Sancti  Juliani  Turonensis  pertinet  ad  dapiferatum 
sicut  patet  per  litteras  Reg.  H-  quondam  dapiferi,  cuj us  ténor  est  in 
ultime  folio  libri  registrorum  cum  asseribus  conglutinato  cum  assere 
libri. 

[Fol.  30  r".)  Garta  Johannis  Marescalli.  —  Inventa  fuit  in  registro 
cum  asseribus  magistri  R.  de  Marchia.  (Suit  le  texte  d'une  charte  de 
Jean  Glément,  maréchal  de  France,  datée  de  Soissons,  23  août  12*23, 
publiée  par  le  P.  Anselme,  Histoire  généalogique...,  t.  VI,  p.  62, 
d'après  «  une  charte  du  Trésor  du  Roi.  ») 

Qualiter  puniuntur  nobiles  qui  submoniti  non  fuerunt  in  exercitu 
Fuxensi.  —  In  registro  R.  de  Marchia  sine  asseribus.  (Ordonnance  de 
septembre  1274  contre  les  réfractaires  publiée  dans  les  Ordonnances 
des  rois  de  France,  t.  XI,  p.  351). 

Item  in  registro  magistri  N.  de  Garnoto  sine  asseribus  piloso  inventa 
fuerunt  ista  tria  arresta  que  sequntur.  (Voir  Essai  de  restitution  d'un 
volume  des  Ohm  par  M.  Léopold  Delisle,  publié  à  la  suite  du  tome  I 
des  Actes  du  Parlement  de  Paris  de  E.  Boutaric,  p.  299). 

Les  pièces  qui  précèdent  ont  été  copiées  dans  JJ  1^,  au  fol. 
iiii'"'  III  r"  et  v°. 

[Fol.  ,31  v*^.)  Item  in  quodam  rotulo  Gamere  Gompotorum  cujus 
signum  est  .  3.  inveni  quod  anno  Domini  M  G  XXX  sexto  isti  qui 
secuntur  submoniti  fuerunt  ad  très  septimanas  Pentechostes  apud 
Sanctum  Germanum  in  Lava  ad  servicium. 

La  liste  qui  suit  a  été  copiée  dans  JJ  1^,  fol.  iiii^^  iiii  v°,  et 
publiée  dans  les  Historiens  de  France,  t.  XXIII,  p.  725. 

[Fol.  31  v".)  Item  in  quodam  libro  cum  asseribus  cooperto  corio 
viridi  quem  habui  a  magistro  Petro  la  Reue  inveni  scripta  servicia  et 
rubricas  que  sequntur. 


L"N    HEGISTRE    KGARK    DL    TRÉSOR    DES    CHARTES  387 

Hii  subscripti  tenentur  facere  domino  rep  Anglie  et  exercitus  et 
homagia  racione  terre  Agenensis  et  pertinenciarum  de  ultra  Garonnam. 

La  liste  qui  suit  a  été  copiée  dans  JJ  l',  fol.  iiii"^  v  v",  et  publiée 
dans  les  Historiens  de  France,  t.  XXIII,  p.  783. 

Le  fol.  33  est  blanc. 

Au  fol.  34,  on  lit  les  extraits  suivants  qui  n'ont  pas  été  repro- 
duits dans  JJ  1  '. 

Ce  sont  les  oroiz  au  quels. 

Ou  buef  achaté,  la  hampe  et  le  roiguoii.  Du  présenté,  le  cuir  et  la 
hampe  et  le  roignon  et  la  couverture,  s'il  est  présenté  couvert. 

Dou  porcel,  le  colier  et  les  bronnes  ;  mes  les  panes  sunt  en  débat. 

Ou  mouton  de  présent,  la  pel  ;  en  l'acheté,  ii  deniers. 

Ou  cerf,  autel  droit  corne  li  veneeurs  :  c'est  le  cuer  et  les  espaules  et 
les  nombles  et  le  col  et  les  cornes. 

Ou  senglier,  autel  droit  corne  li  veneeur;  il  n'ont  riens  en  poisson 
fors  que  ce  on  l'an  l'aporte  quant  il  est  présenté. 

Ou  chevrel,  le  cuir  et  les  espaules  et  les  nombles. 

Ou  chevreau  et  es  aigneaux,  en  chescun  n  deniers  et  les  peaus  de 
toz  ces  que  l'on  meine  devers  le  roi. 

Es  conins  présentés,  les  peaus.  En  ces  de  chace,  la  moite. 

Ce  sont  les  droiz  aus  aideeurs. 

Ou  beuf  acheté,  xn  deniers.  Ou  présenté,  les  tripes  et  xii  deniers. 

Es  porceaus,  les  cueex  si  comme  l'an  les  levé,  n  neuz  et  demi  d'es- 
chine. 

Les  nacheus  et  les  cous  des  ciers  quant  il  vienent  entier. 

Es  chevrex  et  es  sangliers  ausinc,  quant  il  vienent  entiers. 

En  lesturjon,  v  s. 

Ou  saumon  très,  xn  deniers  ;  ou  salé  de  Meuse,  vi  deniers  ;  en  celui 
d'Escosse,  ini  deniers. 

D'un  porcel,  se  l'an  le  meine,  xn  deniers  ;  et  se  l'an  emmainoit  xl  le 
jor,  si  n"an  auront  il  que  xii  deniers. 

Des  morues  salées,  les  testes.  Des  pleiz,   les  testes. 

Des  anguilles  salées,  les  testes.  De  l'alose,  ii  deniers  tournois.  De 
la  roie,  la  teste  et  la  queue.  De  chesqun  porpois,  m  s. 

Ce   sont  les  DROIZ  ALS  HASTEELRS. 

Des  motons,  les  cous.  Des  oes,  les  petites  oes.  De  la  poillaile,  les 
cos,  les  foies  et  les  jesiers. 

Dou  bacon  quant  l'an  le  meine,  nn  d. 

Es  pleiz  frites,  les  testes.  EL  si  ont  le  sain  arsis  et  Tuile  arsice. 


.'-{88  I1.-FKAN(;01S    DFI.AHORDK 

Ou  lièvre...  '  De  1  alose  fresche  en  rost.  ii  deniers. 
Des  anguilles  en  rost,  les  testes  et  les  queues. 

Les  pages  si  hont,  quant  on  fet  char  menue,  le  sain  qui  en  demeure 
et  si  hont  les  pareures  don  lart  à  larder  et  une  robe  Tan. 

Ce  fu  pris  eu  livre  m.  r.  qli  n,  .1.  de  Cauz. 

Les  lettres  M.  R.  pourraient  bien  désigner  maitre  Robert  de 
la  Marche  qui  fut,  avec  Nicolas  de  Chartres,  l'un  des  plus  anciens 
clercs  du  Trésor  des  Chartes  -.  Quant  à  Jean  de  Caux,  son  nom 
est  resté  attaché  à  un  registre  que  nous  n'avons  plus,  mais  dont 
deux  tables  nous  ont  été  conservées  et  ont  été  publiées  par 
M.  Ch.  \ .  Langlois.  Or  dans  ces  tables,  les  articles  numérotés 
par  M.  Langlois,  41  o  à  418  '-^^  sont  ainsi  intitulés  : 

Item  jura  que  coci  régis  habent. 
Item  jura  auxiliatorum. 
Item  jura  hus  hasieurs. 
Item  :  Les  pages  ont... 

Les  extraits  qui  viennent  d'être  publiés  correspondent  donc 
exactement  k  ces  intitulés  ;  ils  ne  sont  pas  dénués  de  tout  inté- 
rêt puisqu'ils  contiennent  un  fragment,  malheureusement  trop 
court,  d'un  volume  disparu. 


III 

Est-il  possible  de  découvrir  l'auteur  du  registre  que  nous 
venons  de  décrire? 

Les  éditeurs  du  tome  XXlll  des  Historiens  de  France  avaient 
conclu  des  deux  notes  ajoutées  sur  le  fol.  1  que  le  recueil  tout 
entier  devait  être  attribué  à  celui  qui  les  a  écrites,  mais  ils  ajou- 
taient, non  sans  raison,  que  son  rôle  avait  dû  se  restreindre  à 
celui  de  scribe  et  qu'il  avait  dû  travailler  sous  l'inspiration  ou 
même  la  direction  de  Pierre  d'Etampes  *.  Cette  dernière  hypo- 

i.   Ces  points  existent  dans  loriginal. 

2.  Cf.  Dessales,  Mémoires  présentés...  à  l' Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-lettres,  tome  I,  l""^  partie,  p.  375. 

3.  Xotices  et  extraits,  t.  XXXV,  2^  partie,  p.  810. 

4.  Historiens  de  France,  t.  XXIII,  p.  724. 


UN    REGISTRE    ÉGARÉ    DU    TRÉSOR    DES    CHARTES  389 

thèse  paraît  être  bien  fondée  et  M.  Léopold  Delisle  la  adoptée 
dans  Y  Inventaire  des  manuscrits  latins  *  en  mettant  le  manuscrit 
latin  10932  sous  le  nom  du  garde  du  Trésor  des  Chartes.  Quant 
à  la  première,  elle  peut  êire  contestée. 

Les  éditeurs  des  Historiens  de  France  avaient  relevé  le  nom 
de  Felisius  parmi  ceux  des  \ofarii  curiœ  en  1316;  j'ajouterai 
que  ce  personnage  s'appelait  Félix  Coulon,  qu'il  fut  chantre  de 
Saint-Rieul  de  Senlis  ^  et  qu'il  est  certainement  l'auteur  d'un  autre 
recueil  coté  JJ  1  '-  aux  Archives  nationales,  recueil  dans  lequel  il 
s'est  nommé  deux  fois  et  qui  fut,  lui  aussi,  Tune  des  sources  du 
registre  de  Pierre  d'Etampes  ^.  Mais  tandis  que  l'écriture  de  ce 
recueil  rappelle  celle  des  deux  notes  du  ms.  latin  10932,  l'écriture  du 
corps  de  ce  dernier  manuscrit  est  absolument  difîé^rente.  Il  est  vrai 
qu'on  ne  doit  pas  plus  y  reconnaître  l'écriture  de  Pierre  d'Etampes 
dont  nous  avons  un  spécimen  dans  le  brouillon  de  sa  préface 
surchargé  et  raturé  '*.  Mais  ce  fait  n'empêche  nullement  de  croire 
que  le  recueil  en  question  ait  été  exécuté  sous  sa  direction,  et  il 
est,  en  tout  cas,  certain  que  le  garde  des  Chartes  a  pris  soin  de 
donner  lui-même  les  instruclions  nécessaires  lorsqu'il  s'est  agi 
de  l'insérer  dans  son  registre  :  on  en  voit  la  preuve  dans  les 
mots  Xon  scrihatur  inscrits  au  commencement,  et  iisque  hic 
inscrits  à  la  fin  ^  de  la  liste  des  provinces  ecclésiastiques  et  des 
bailliages  de  France,  liste  qui,  comme  on  le  sait,  n'a  pas  été 
reproduite  dans  le  registre  de  Pierre  d'Etampes  ;  ces  mots,  où 
l'N  initial  est  surtout  caractéristique,  me  paraissent  écrits  de  la 
même  main  que  le  brouillon  de  préface  dont  il  vient  d'être  question. 

H. -François  Delarorde. 

\.  P.  103. 

2.  Arch.  nat.,  J  1166  n»  5. 

3.  Voyez  la  description  de  ce  registre  dans  la  \olice  sur  le  reçjistre  de 
Pierre  d'Etampes  que  jai  publiée  dans  la  BihI.  de  VEcole  des  Chartes, 
année  1900,  p.  443.  On  y  trouve  notamment  les  inventaires  des  Littere 
super  factis  Francie  et  Anglie  (fol.  69),  Sicilie  (fol.  75),  Alemannie  (fol.  80), 
Arragonie  (fol.  77),  qui  devaient  être  copiés  dans  le  titre  IX,  et  celui  des 
Littere  tangentes  comitatum  Burgundie  copié  dans  le  titre  XI  (JJ  1',  fol. 
176). 

4.  JJ  2,  fol.  48. 

0.  Latin  10932,  fol.  29  r»  et  29  v". 


NOTE  SUR  DEUX  FONCTIONNAIRES 


DE    LA 


CHAMBRE      APOSTOLIQUE 

AU     XlVe     SIÈCLE 


Le  développement  historique  de  l'Europe  au  moyen  âg-e  avait 
placé  la  papauté  à  la  tête  de  toute  la  société  chrétienne  de  l'Oc- 
cident. La  grande  réforme  opérée  dans  l'Eglise  par  Grégoire  VII 
et  ses  successeurs  du  xn*^  siècle  avait  affermi  ce  pouvoir  central, 
que  la  lutte  des  empereurs  de  la  maison  de  Souabe  contre  les 
papes  ne  réussit  pas  à  briser.  Cette  position  de  la  papauté 
amena  en  même  temps  ou,  du  moins,  favorisa  la  centralisation 
de  l'administration  ecclésiastique  à  la  cour  de  Rome,  sur  la  base 
de  la  primauté  du  Saint-Siège.  Or,  tout  pouvoir  spirituel  est 
obligé,  par  la  nature  des  choses,  à  se  procurer  les  moyens  tem- 
porels nécessaires  p'our  l'accomplissement  de  sa  mission.  Et 
plus  ce  pouvoir  est  étendu,  plus  aussi  les  ressources  dont  il  doit 
disposer  devront  être  considérables.  Il  n'y  avait  pendant  tout 
le  moyen  âge  aucune  administration  si  vaste  et  si  ramifiée  que 
celle  de  l'Eglise  romaine.  De  là  donc  la  nécessité  pour  la 
papauté  de  se  créer  les  ressources  nécessaires  pour  suffire  aux 
besoins  si  multiples  du  gouvernement  ecclésiastique  et  politique 
qui  se  trouvait  placé  entre  ses  mains.  Aussi  l'administration 
financière  a-t-elle  joué  un  rôle  important  à  la  curie  romaineet 
dans  les  relations  entre  la  papauté  et  les  princes  tant  ecclésias- 
tiques que  séculiers  du  monde  chrétien.  De  nos  jours  seulement, 
les  historiens  ont  commencé  à  envisager  les  nombreux  pro- 
blèmes qui  se  rattachent  à  cette  partie  de  l'histoire  du  moyen 
âge,  dont  ils  ont  compris  la  grande  importance.  L'étude  de  ces 
problèmes  n'est  pas  sans  difticultés.  L  une   des   principales   pro- 


DEUX    FONCTIONNAIRES    DE    LA    CHAMBRE    APOSTOLIQUE  391 

vient  de  ce  que,  pour  le  moment,  la  publication  des  documents 
orig^inaux  concernant  l'administration  financière  pontificale  est  à 
peine  commencée.  Pour  la  première  partie  du  moyen  âge, 
jusque  vers  la  fin  du  xui®  siècle,  l'une  des  sources  principales 
est  formée  par  le  Liber  Censuum  de  l'Eglise  romaine  avec  la  col- 
lection de  documents  qui  s'y  rattachent  ;  M.  Paul  Fabre  en  avait 
commencé  l'édition  complète,  dont  malheureusement  il  ne  put 
publier  que  le  premier  fascicule.  Son  ■(  Etude  sur  le  Liber  Censuum 
de  l'Eglise  romaine  »  est  en  quelque  sorte  l'Introduction  à  cette 
édition.  En  même  temps  il  a  traité,  dans  de  nombreux  articles, 
plusieurs  questions  spéciales  qui  se  rattachent  à  l'étude  des 
finances  pontificales  au  moyen  âge.  A  partir  de  la  fin  du 
XIII®  siècle,  les  registres  et  les  livres  de  compte  de  la  Chambre 
apostolique,  qui  forment  plusieurs  séries  aux  Archives  secrètes 
du  Vatican,  nous  font  connaître  les  détails  de  l'administration 
financière  et  l'organisation  de  la  Caméra  apostolica.  Celle-ci 
comprenait  en  premier  lieu  un  certain  nombre  de  fonctionnaires 
chargés  de  la  gestion  financière  proprement  dite.  Ils  devaient 
percevoir  les  impôts  et  les  redevances  dus  au  Saint-Siège,  sur- 
veiller et  contrôler  la  perception,  conserver,  administrer  et 
dépenser  les  sommes  d'argent  qui  entraient  au  trésor  pontifical. 
Ces  fonctionnaires  et  leurs  diverses  attributions  sont  assez  bien 
connus  d'une  manière  générale  par  quelques  travaux  publiés 
dans  le  courant  des  dernières  années  *.  Quand  on  parle  de  la 
Chambre  apostolique  et  de  sa  hiérarchie  de  fonctionnaires,  on  a 
toujours  en  vue  cette  partie  de  l'administration. 

Mais  la  caméra  avait  aussi  des  attributions  judiciaires  qui 
n'ont  pas  encore  été  mentionnées  ni  étudiées  jusqu'ici.  La  source 
la  plus  ancienne  qui,  à  ma  connaissance,  nous  fait  connaître  ce 
côté  de  l'administration  camérale  est  le  vol.  num.  19  de  la  série 
Introitus    et    exitus   des     Archives    du   Vatican,    avec     le    vol- 

1.  L'ouvrage  le  plus  récent  qui  présente  un  aperçu  général  est  le  volume 
du  R.  P.  KœNiG,  S.  J.,  Die  paepslliche  Kammer  unter  Clemens  V  und 
lohann  XXII.  Wien,  1894.  J'ai  pu  ajouter  un  certain  nombre  de  détails  dans 
les  Introductions  aux  deux  volumes  :  Die  paepsflichen  Kollektorien  in 
Deutschland  waehrend  des  XIV.  Jahrhunderts,  Paderborn,  1891  ;  et  Die 
Rûckkehr  der  Paepste  Urhan  V.  und  Gregor  XI.  von  Avignon  nach  Rom, 
Paderborn,  1898  (Quellen  und  Forschungen  aus  dem  Gebieteder  Geschichte, 
her.  von  der  Gorres-Gesellscbaft,   t.  111  et  t.  VI). 


.392  .I.-P.    KIRSCH 

nuin.  378  de  la  même  série,  lequel,  dans  sa  première  partie, 
contient  les  mêmes  notes  que  le  num.  19.  Ce  reg^istre  porte  le 
nom  de  Liber  de  diversis  *  ;  on  y  a  noté  des  recettes  et  des 
dépenses  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  les  Lihri  ordinarii.  Nous 
pouvons  le  conclure  des  notes  marginales  que  nous  y  lisons  en 
plusieurs  endroits.  Parfois,  en  effet,  des  recettes  enregistrées  ont 
été  annulées  avec  l'indication  du  motif.  Istiid  vacat  et  est  cancel- 
latum  quia  scriptum  est  in  lihro  ordinario  aniii  XVIII^  (p.  ex. 
num.  19,  fol.  7).  J'ai  comparé  pour  les  recettes  des  années 
1318  à  1319  et  1329  à  1330  du  pontificat  de  Jean  XXII  le  vol.  19 
avec  les  Lihri  ordinarii  de  ces  mêmes  années,  num.  24  et 
num.  29  de  la  série  Introitus  et  exitus  ;  ceux-ci  ne  contiennent 
pas  ce  qui  se  trouve  dans  l'autre  registre.  Le  num.  19  est  un 
registre  original,  dans  lequel  certaines  catégories  de  recettes  et 
de  dépenses  extraordinaires  furent  notées  durant  tout  le  ponti- 
ficat de  Jean  XXII  au  fur  et  à  mesure  qu'elles  furent  faites.  C'est 
un  manuscrit  du  plus  haut  intérêt  pour  l'étude  de  l'administra- 
tion financière  pendant  cette  époque. 

Parmi  les  recettes  enregistrées  dans  ce  A'olume  nous  trou- 
vons des  sommes  qui  furent  versées  par  un  «  auditor  causarum  )>. 
C'est   ainsi  cjue  nous  lisons    par  exemple  num.   19.  fol.  28: 

Anno  tercio. 

Die  XIIII*  mensis  Novembris  anno  a  nativitate  domini  MCCC 
XVIII".  dominus  Raimundus  Juvenis,  scolasticus  Petragoricensis, 
auditor  causarum  camere  domini  nostri  pape  de  obventionibus  pro 
inhobedientiis,  forefactis,  legatis  defunctorum  relictis  camere  et  aliis 
obventionibus  curie  a    die    ultima  aprilis   anno    a    nativitate   Domini 

1.  Num.  i9,  fol.  loi  ;  num.  .378,  titre  de  la  première  page  non  numéro- 
tée. —  La  notice  consacrée  par  M.  J.  de  Loye  dans  son  volume  sur  les 
Archives  de  la  Chambre  apostolique  au  XIV"  siècle.  Paris  1899,  p.  118,  au 
num.  378  de  la  série  Introitus  et  exitus  ne  correspond  pas  avec  mes  notes 
et  avec  linventaire  que  j"ai  fait  en  1888.  Depuis  ce  temps,  un  remanie- 
ment des  archives  de  la  caméra  eut  lieu  pour  extraire  des  deux  séries  Intr. 
et  exitus  et  Collectoriae  les  volumes  contenant  les  Obligationes  et  solutio- 
nes,  dont  a  fait  une  série  à  part  (Voir  J.  de  Loye,  1.  c.  p.  181  ss.,  et  l'ou- 
vrage de  Mgr  Baumgarten,  Untersuchungen  und  Urkunden  ûber  die 
Caméra  collegii  cardinalium  fur  die  Zeit  von  1 295- 1437 ,  Leipzig  1898, 
p.  iii-xxiiiV  Peut-être  à  l'occasion  de  ce  remaniement  le  volume  ancien 
num.  378  fut-il  coté  autrement. 


DEUX    FONCTIONNAIRES    DE    LA    CHAMBRE    APOSTOLIQUE  393 

MCGCXVII     usque    ad     dieni    primam     mensis    iioveinhris    de    anno 
Domini  MGGGXVIII  per  ipsum  receptis  assignavil  : 

MXXXVIII  flor.  auri 

XVIII  den.  cum  ag-no  de  auro 

II  den.  cum  massa  de  auro. 

Item  assignavit  1111°'^  lassias  granatas  et  très  tassias  plenas  et  quin- 
que  cloquearia  de  argento  ponderis  in  universo  VI  niarch.  minus 
medio  cart. 

Item  très  décrétâtes  cum  aparatu  [sic)  et  unum  librum  decreti  et 
duas  summas  Innocencii  et  summam  Hostien.  vocatam  copiosam  et 
duodecim  quinternos  unius  summe  Hostien.  non  complète  et  sextum 
librum  decretalium  cum  aparatu  Joannis  Monachi  et  unum  libellum 
Joannis  de  Blauosco  et  unum  librum  medicine  vocatum  \  iaticum. 

En  marge,  une  autre  main  a  ajouté  :  Nichil  assignavit  de 
sigillo  * . 

Peut-être  s'agit-il  ici  d'un  juge  du  tribunal  de  la  justice  crimi- 
nelle. Mais  voici  d'autres  textes  qui  me  semblent   plus   clairs  : 

Dans  la  même  catégorie  de  recettes  enregistrées  dans  ce 
volume,  nous  rencontrons  un  «  vice  auditor  curie  camere 
domini  nosf ri  pape  »,  lequel  doit  avoir  exercé  les  mêmes  fonc- 
tions que  Y  auditor  lui-même.  Au  fol.  29  nous  lisons  la  notice 
suivante  : 

Anno  VII. 

Anno  a  nativitate  Domini  MGCGXXIII"  die  XVIII*  mensis  Augusti, 
magister  Stephanus  de  Pinu,  prepositus  Sistaricen.  viceauditor  curie 
camere  domini  nostri  pape,  qui  curiam  predictam  tenuerat  et  rexerat  a 
die  XXVIIP  mensis  novembris  de  anno  Domini  MCGGXXI°  usque  ad 
diem  XXIIIP"  mensis  februarii  de  anno  Domini  MGGGXXII"  assi- 
gnavit de  emolumento  sigilli  predicte  curie  predicto  tempore 
recepto 

GLXXXIIII  flor.  auri 

II  den.  ad  agnum  de  auro 

V  lib.  XIIII  sol.  V  den.  Tur.  gross.  cum  o  rolunda. 

1.  Plus  bas,  fol.  28v  une  autre  indication  de  ce  genre  commence  ainsi  : 
Anno  VI".  —  Item  eodem  anno  de  bonis  per  ipsum  auditorem  receptis  ab 
illis  personis  eeclesiasticis,  que  in  curia  Romana  decesserant  intestate  et  a 
condempnatis  in  curia  sua  assignavit  (e<c.). 


39^ 


.1.-1'.     KIRSCH 


Item  de  pecunia  recepta  per  mayistrum  Sicardum  Atfredi.  notarium 
dicte  curie,  de  emolumento  dicti  .«.igilli  a  dicta  die  XXIII*  mensis 
febroarii  de  anno  Domini  MCCCXXII  usque  ad  diem  ultimam  augusti 
eiusdem  anni  assignavit  dictus  magister  Sicardus 

111-=  VI  (306)  ftor.  auri 

W  libr.  V  sol.  Tur.  gross.  cum  o  rotunda 
XI  sol.  XI  den.  Tur.  gross.  cum  o  longa 
XI  den.  \'iennen. 

Ces  notes  nous  font  connaître  rexistence  d'un  tribunal  spécial 
(curia)  de  la  Chambre  apostolique,  avec  son  ju^e  {auditor  cau- 
sarum)  et  son  greffier  [notarius,  sous  le  pontificat  de  Jean  XXII. 
Avant  ce  pape  je  ne  trouve  mentionnée  nulle  part  une  institution 
pareille.  L'auditeur  de  la  curie  camérale  existait-il  sous  les  pré- 
décesseurs de  Jean  XXII  ?  Il  m'est  impossible  pour  le  moment 
de  résoudre  cette  question.  Peut-être  cette  charge  fut-elle  créée 
seulement  par  ce  pape,  à  la  suite  des  nombreuses  réservations  de 
bénéfices  ecclésiastiques  renouvelées  ou  instituées  par  lui.  La 
décrétale  de  Clément  IV  Licet  ecclesiarum  du  2o  août  1263 
réserva  au  Saint-Siège  le  droit  exclusif  de  conférer  tous  les 
bénéfices  qui  avaient  appartenu  à  des  clercs  morts  au  siège 
même  de  la  curie  romaine  *.  Boniface  VIII.  Clément  V  et  surtout 
Jean  XXII  lui-même  ont  encore  élargi  le  cadre  de  ces  réserva- 
tions ;  ce  dernier  pontife  en  particulier  ajouta  aux  bénéfices 
réservés  par  ses  prédécesseurs  tous  ceux  qui  étaient  devenus 
vacants  par  une  disposition  du  pouvoir  central  relative  au  pré- 
bendaire  ~.  Le  même  pape  prit  une  autre  disposition  relative 
aux  bénéfices  ecclésiastiques,  par  laquelle  le  nombre  des  cas,  dans 
lesquels  le  pouvoir  central  seul  pouvait  disposer  d'une  prébende 
vacante,  fut  encore  augmenté.  Par  sa  bulle  <<  Exsecrabilis  ». 
Jean  XXII  défendit  à  tous  les  membres  du  clergé  de  réunir 
dans  une  seule  main  deux  ou  plusieurs  bénéfices  auxquels  était 
attachée  la  cura  animarum.  La  Collation  de  tous  les  bénéfices 
qui  devenaient  vacants  par  cette  disposition  fut  encore  réservée 
au  pape  seul-^   Or.  ces  réservations  entraînaient  souvent,  peut- 

1.  Corp.  iur.  can.   Sextus,  lib.  III,  tit.  iv.  c.  2  (éd.  Friedberg,  II,    1021). 

2.  Décrétale   <(  Ex  debito  »  dans  les  Extrav.   comm.    lib.   I,  tit.  III,  c.  4 
fCorp.  iur  can.  éd.  Friedberg,  II,  1240,  s). 

3.  Constitution  «  Exsecrabilis  »   dans  les  Extrav.  Joanni^   XXII,    tit.  III, 
cap.  un  (Corp.  iur.  can.  éd.  cil.  II.  1207-9.) 


DEUX    F0NCT10>'i\AIKES    DE    LA    CHAMBRE    APOSTOLIQUE  395 

être  même  toujours  sous  Jean  XXII,  des  conséquences  finan- 
cières :  les  revenus  d'une  prébende  qu'un  clerc  avait  possédée 
contrairement  à  ces  lois  ecclésiastiques,  de  même  que  les  revenus 
qui  provenaient  ou  étaient  censés  provenir  d'un  bénéfice  pendant 
la  vacance,  devaient  être  versés  dans  le  trésor  de  la  Chambre 
apostolique.  Dans  le  dernier  de  ces  deux  cas,  il  n'y  avait  ordi- 
nairement aucun  motif  de  faire  un  procès  proprement  dit.  Mais  il 
en  était  autrement  lorsqu'un  prébendaire  avait  été  en  possession 
d'un  ou  de  plusieurs  bénéfices  ecclésiastiques  d'une  manière 
illicite.  Ici  des  contestations  étaient  presque  inévitables,  et  on 
peut  s'imaginer  que  toutes  les  questions  qui  se  présentaient  dans 
cette  matière  ne  pouvaient  pas  être  résolues  par  voie  adminis- 
trative, mais  qu'il  fallait  dans  certains  cas  recourir  à  des  procédés 
judiciaires.  Les  ((  inhobedientie  »  dont  il  est  question  dans  le 
texte  cité  plus  haut  (p.  105)  me  semblent  être  des  délits  de  ce 
genre  :  refus  de  payer  les  taxes  ou  de  restituer  les  revenus  de 
bénéfices  dans  certains  cas,  qui  tombaient  sous  les  constitutions 
pontificales  dont  nous  venons  de  parler.  En  effet,  les  délits  de 
droit  commun  et  la  procédure  criminelle  étaient  de  la  compétence 
d'autres  tribunaux  de  la  curie.  La  caméra  n'avait  en  principe 
que  des  attributions  financières  ;  nous  devons  en  conclure  que 
l'auditeur  de  sa  curie  était  compétent  seulement  dans  des  procès 
qui  se  rattachaient  aux  questions  financières.  Une  notice  qui  se 
trouve  au  fol.  36  du  vol.  num.  19  confirme  ce  que  nous  venons 
de  dire.    Nous  y  lisons  ce  qui  suit  : 

Die  XII*  mensis  Julii  de  anno  qiio  supra  (ISIS)  dominas  Paulus  de 
Bonafide,  canonicus  Bellimontis,  prier  prioratus  de  Veiteriis  Vabren. 
diocesis  de  condempnatione  mille  florenorum  in  quibus  camere  domini 
nostri  pape  per  ipsiuscamereauditorem  extiteratcondempnatusassigna- 
vit  permanum  Bernardi  de  Bonafide  procuratoris  sui  V'^  (500)  flor.  auri. 

Dicta  condempnatio  fuit  pro  eo,  quia  fructus  prepositure  Bellimontis 
tempore  quo  vacabat  dispositioni  sedis  apostolice  réservâtes  receperat 
dictus  Paulus  *. 

Les  textes  de  notre  regristre  mentionnent  encore  une  seconde 


i.   La  seconde  moitié   de  la  somme   de  1000  flor.   d'or  iul  payée  un    peu 
plus  tard. 


396 


J.-P.    KIRSCH 


catég-orie  d'afîaires  de  la  Chambre  apostolique  à  régler  par  lin- 
termédiaire  de  son  auditor  :  les  leg-s  faits  à  la  caméra  et  la  suc- 
cession des  personnes  ecclésiastiques  qui  venaient  à  mourir  au 
siège  de  la  curie  romaine  sans  avoir  fait  de  testament.  Ceci  doit 
être  compris  non  seulement  des  nombreux  clercs  attachés  au 
service  de  la  curie,  mais  encore  des  autres  membres  du  clergé 
qui  sV  trouvaient  de  passage,  pour  traiter  leurs  affaires,  et  qui 
mouraient  pendant  leur  séjour  au  lieu  de  résidence  de  la  curie.  Il 
paraît  que  les  biens  laissés  par  ces  clercs  défunts,  lorstjue  ceux-ci 
n'avaient  pas  fait  de  testament,  devenaient  la  propriété  du 
Saint-Siège.  Ici  encore  on  comprend  facilement  1  intervention 
d'une  autorité  judiciaire  attachée  à  la  Chambre  apostolique.  A 
l'occasion  des  actes  qui  émanaient  de  l'auditeur  de  la  Chambre 
et  qui  étaient  munis  du  sceau  de  celui-ci,  on  percevait  une  taxe 
dont  le  produit  devait  être  versé  dans  la  caisse  de  la  caméra  : 
c'est  Vemolumentum  sigilli  dont  il  est  question  dans  les  textes 
cités  et  ailleurs,  comme  par  exemple  dans  une  note  au  fol.  Oo"  : 

Item  anno  prerlicto  MCCCXWII  die  XXVIII'  mensis  aug^usti 
dictas  magister  Guillermus  Gipberti  de  pecunia  par  ipsum  recepta  de 
emoluniento  dicti  sio;iUi  curie  auditoris  caméra  in  quatuor  mensibus 
proxime  preteritis  terminatis  in  kalendis  huius  presentis  mensis 
augusti  asignavit  (.s;'c)  caméra  supradicte 

CLXXXXVIII  flor.  auri 

Y  libr.  et  II  sol.  VIII  den.  Tur.  gross.  cum  o  rotunda 

XVI  den.  ^'iennen. 

Ce  sont  des  sommes  assez  rondes  pour  le  temps  relativement 
court  dans  lequel  elles  furent  perçues. 

Mes  notes  ne  me  fournissent  pas  d'autres  détails  pour  le 
moment  sur  ce  juge  du  tribunal  de  la  Chambre  apostolique,  et 
bien  des  questions  restent  encore  en  suspens,  notamment  celles 
qui  concernent  ses  rapports  avec  la  Chambre  apostolique  et  le 
camerarius  domini  papae.  De  même  nous  voudrions  connaître 
plus  en  détail  quelle  était  la  nature  des  procès  que  Yauditor  avait 
à  juger  et  quelle  était  sa  position  vis-à-vis  des  autres  auditeurs 
des  différents  tribunaux  de  la  curie.  Peut-être  des  recherches 
ultérieures    nous  vaudront-elles  une  connaissance  plus  complète 


DKL'X    KONCTION.NAIKES    DE    LA    OIlAMBKE    APOS ICJLIQLE  397 

du  fonctionnement  de  la  curia  camcrac  et  de  son  auditor  pendant 
le  XIV''  siècle.  Ajoutons  encore  qu'une  réorganisation  des  taxes 
à  percevoir  par  cette  curia  fut  faite  au  commencement  du 
XV*  siècle  par  l'archevêque  de  Narbonne,  François  de  Gouzié, 
camérier  du  pape  d'Avig-non  Benoît  XIII.  Le  registre  num.  377 
de  la  série  Introitus  et  exitus  contient  des  renseignements  à  ce 
sujet  '. 

Un  autre  fonctionnaire  encore  de  la  curie  pontificale  avait  des 
rapports  officiels  avec  la  Chambre  apostolique  :  le  Procureur  du 
fisc  [procurator  fiscalis).  Comme  son  titre  l'indique,  il  était  le 
représentant  officiel  de  l'Eglise  romaine  pour  tout  ce  qui  con- 
cernait les  revenus  temporels  et  il  avait  la  charge  de  sauvegar- 
der les  droits  de  la  papauté  relativement  à  ses  possessions.  Il 
n'avait  donc  pas  d'attributions  judiciaires,  mais  il  représentait, 
devant  les  tribunaux  de  la  curie  et  ailleurs,  l'Eglise  romaine 
comme  partie  quand  des  droits  de  propriété  de  celle-ci  étaient 
engagés.  Ces  fonctions  devaient  mettre  le  procurator  fiscalis  en 
relations  assez  suivies  avec  la  caméra,  et  quand  celle-ci  au 
XI v^  siècle  avait  fini  par  embrasser  toute  l'administration  finan- 
cière de  la  papauté,  le  procureur  du  fisc  semble  être  devenu  un 
fonctionnaire  de  la  Chambre. 

Comme  pour  tant  d'autres  membres  de  la  curie  romaine,  la 
position  officielle  et  les  attributions  du  procurator  fiscalis  sont 
loin  d'être  nettement  définies  et  clairement  limitées.  Nous 
devons  avouer,  en  général,  que  notre  connaissance  de  la  vaste 
administration  de  la  curie  pontificale  au  moyen  âge  est  encore 
bien  vague.  Quelques  notes  tirées  des  registres  de  la  Chambre 
apostolique  contiibueront  à  nous  faire  connaître  un  peu  plus 
clairement  les  fonctions  du  procurator  fiscalis. 

Celui-ci  intervient  dans  plusieurs  documents  publiés  par  les 
RR.  PP.  Bénédictins  à  la  suite  de  l'introduction  des  Regesta 
démentis  V.  Il  s'agit  de  l'acquisition  de  quelques  immeubles 
dans  la  ville  d'Avignon  sous  le  pontificat  du  pape  Benoît  XII, 
qui,  comme  on  sait,  a  commencé  la   construction  du  palais  pon- 


1.  Voir  J.  DE  LoYE,  Les  archives  de  laChainbre  apostolique  au  XIV^  siècle 
(Bibliotht'que  des  Ecoles  franc,  de  Roma  et  d'Athènes,  fasc.  LXXX,    Paris, 

1899,  p.  117). 


398  .l.-P.    KIRSCH 

tifical  dont  le  R.  P.  Ehrie  S.  J.  nous  a  donné  1  histoire  '.  Par 
acte  du  30  janvier  133(i,  le  trésorier  pontilical  fit  lacquisition 
du  palais  qui  avait  appartenu  au  défunt  cardinal  Arnaud  de 
Via,  neveu  de  Jean  XXll.  Cet  acte  fut  passé  dans  la  caméra 
domini  pape,  et  parmi  les  témoins  nous  voyons  figurer,  à  côté 
des  clericicamere,le  procurafor  fiscalis  qui  était  alors  Ludovicus 
de  Petragrossa,  archiprêtre  de  l'église  de  Viviers  '.  Quelques 
mois  plus  tard,  le  pa])e  échangea  ce  palais  contre  le  palais  épis- 
copal  d'Avignon,  lequel  avait  été  la  résidence  de  Jean  XXII  et 
devint  dès  lors  la  propriété  de  l'Eglise  romaine,  tandis 
que  la  maison  du  cardinal  Arnaud  passa  comme  palais  épisco- 
pal  à  l'église  d  Avignon.  A  1  occasion  de  cet  échange,  qui  fut 
passé  devant  deux  commissaires  pontificaux  nommés  par 
Benoit  XII  par  bref  du  o  juin  1336,  le  représentant  de  l'église 
romaine  fut  le  procurafor  fiscalis.  nommé  dans  l'acte /jrocura^or 
domini  pape  et  ecclesie  Romane,  tandis  que  l'église  d  Avignon 
était  représentée  par  son  évèque  Jean  de  Cojordan.  Ce  fut 
encore  le  procureur  du  fisc  qui  reçut  la  remise  du  palais  devenu 
propriété  de  la  papauté  '.  Cette  intervention  nous  fait  connaître 
une  partie  des  fonctions  du  procurator  fiscalis  comme  représen- 
tant du  pape  dans  des  transactions  d'immeubles  faites  par  l'in- 
termédiaire de  la  Chambre  apostolique  ou  de  délégués 
particuliers.  Un  autre  côté  de  ses  attributions  nous  est  révélé 
par  un  procès  intenté  par  le  collecteur  pontifical  Jean  Guilaherti 
à  1  évèque  et  au  chapitre  de  la  cathédrale  de  Wurzbourg  sous  le 
pontificat  d  Innocent  VI  ^.  L'accusation  portée  contre  l'évêque  et 
le  chapitre  de  Wurzbourg  par  le  collecteur  fut  des  plus  graves. 
Celui-ci  avait  été  nommé  par  bulle  pontificale  archidiacre  de  la 
cathédrale  de  Wurzbourg,  et  un  canonicat  de  celle-ci  lui  avait 
été  réservé.  Au  mois  de  mars  1338,  un  archidoyenné  et  une  pré- 
bende   se   trouvant  vacants,    le    collecteur    envoya    trois    clercs 

1.  Franc.  Ehrle  S.  J..  De  historia  palatii  Romanorum  Pontificum  Avi- 
nionensis,  dans  le  vol.  1  de  ÏHislnria  hihliothecae  Boni.  Pont.  Rome 
1890. 

2.  Regestum  Clemenfif  V,  vol.  I.   Prolefromena,  p.  ccXvii. 

3.  Ihid.,  p.  ccxviii  ss. 

4.  Les  fragments  des  actes  de  ce  procès  sont  réunis  dans  le  vol.  110  de 
la  série  Cotlecforiae  aux  archives  du  Vatican.  Les  feuilles  n  y  sont  pas 
numérotées. 


DEUX    FONCTIONNAIRES    DE    LA    CFIAMBRE    APOSTOLIOLE  ^VM) 

d  entre  ses  familiares  comme  délégués  à  Wurzbourg-  pour 
prendre  possession  en  son  nom  de  ces  bénéfices  ecclésiastiques 
et  des  revenus  qui  y  étaient  attachés.  Les  délégués  furent  très 
mal  reçus.  D'après  le  récit  de  la  bulle  pontificale  de  citation 
dirigée  contre  Févêque,  sous  la  date  du  24  avril  1358,  les  servi- 
teurs de  quelques  chanoines  de  la  cathédrale  se  précipitèrent  sur 
les  délégués  pendant  que  l'un  de  ceux-ci  lisait  la  bulle  de  nomi- 
nation dans  la  cathédrale  elle-même,  leur  arrachèrent  le  docu- 
ment pontifical  et  les  firent  prisonniers  pour  les  remettre  au  che- 
valier Jean  Atker,  rector  de  la  ville  au  nom  de  l'évêque.  Les 
hommes  de  celui-ci,  aidés  par  les  serviteurs  des  chanoines, 
lièrent  les  mains  et  les  pieds  des  délégués  et,  sans  autre  forme  de 
procçs,  les  jetèrent  dans  le  Mein,  oîi  ils  périrent  misérablement. 
On  prétendit  à  Avignon  que  ce  meurtre  n'était  que  la  consé- 
quence d'un  décret  arrêté  par  l'évêque  et  le  chapitre,  défendant 
sous  peine  de  mort  à  quiconque,  clerc  ou  laïque,  de  porter  à 
Wurzbourg  et  d'y  publier  un  document  pontifical  contenant  une 
grâce  accordée  par  le  pape  ou  une  décision  de  droit  ecclésias- 
tique. Quand  ces  faits  furent  connus  à  la  curie,  le  pape  chargea, 
puisqu'il  s'agissait  d'un  fonctionnaire  de  la  Chambre  aposto- 
lique, le  camérier  et  le  trésorier  de  faire  une  enquête.  Sur  le 
rapport  de  ceux-ci,  l'évêque  et  les  dignitaires  du  chapitre  de 
Wurzbourg  furent  cités  avec  le  rector  de  la  ville  et  son  com- 
plice principal  à  comparaître  personnellement  devant  le  pontife, 
tandis  que  le  chapitre  de  la  cathédrale  devait  envoyer  un  procu- 
reur ayant  les  pouvoirs  nécessaires.  Les  accusés  n'attendirent 
pas  que  le  terme  indiqué  pour  leur  comparution  fût  échu  ;  vou- 
lant prévenir  l'action  qui  leur  avait  été  intentée,  ils  envoyèrent 
des  délégués  pour  prouver  leur  innocence.  Le  pape  désigna  Guy 
de  Boulogne,  cardinal-évêque  de  Porto,  et,  plus  tard,  François 
de  Aptis,  cardinal-prêtre  de  Saint-Marc,  comme  juges  dans  cette 
affaire.  Dans  le  procès  instruit  par  ces  deux  cardinaux,  le  pro- 
curator  fisc  a  lis  fut  le  représentant  de  la  Chambre  apostolique, 
laquelle  plaida  la  cause  de  son  collecteur  contre  l'évêque  et  le 
chapitre  de  Wurzbourg.  Dans  les  actes  du  procès,  les  deux 
parties  en  présence  sont  toujours  le  procureur  du  fisc  et  l'évêque 
avec  le  chapitre  de  Wurzbourg.  La  copie  d'un  acte  du  cardinal 
Guy  passé  dans  le  palais  de  celui-ci,  à  Villeneuve  près  d'Avignon, 


400 


.l.-P.     KtRSCH 


lé  16  juillet  1338.  porte  en  marge,  à  côté  du  passage  concernant  la 
demande  des  représentants  de  l'évèque  et  du  chapitre  à  être  admis 
il  prouver  leur  innocence,  la  remarque  suivante  :  Attende  quod 
super  istis  erat  vocanda  pars  vidolicet  procurator  fiscalis.  La 
supplique  adressée  à  Innocent  l\\  après  le  départ  du  cardinal 
Guy,  dans  le  but  de  faire  désigner  par  le  pape  un  autre  juge, 
commence  par  la  phrase  suivante  : 

Dignetur  Sanclitas  \'estra  causam  el  causas  civiles  et  etiam  crimi- 
nales  omnes  et  singulas  que  vertitur,  vertuntur  ac  verti  sperantur  el 
verti  possunt  inter  procuratoreni  tiscalem  ex  una  parte  et  rev.  patrem 
dominum  Albertum,  episcopuni  Herbipolen.  et  venerabiles  vires 
dominos  Albertum  de  Hossenborgh  prepositum,  Henricum  decanum, 
Radulfum  de  Homborgh,  Krastonem  de  Hanouwe  et  Johannem  de 
Grumbach  et  ceteros  canonicos  et  capitulum  ecclesie  predicte  necnon 
Johannem  Atker  militem  ac  rectorem  et  custodem  dicte  civitatis  Her- 
bipolen. ac  Haselach  familiarem  Radulfi  prœdicti  et  omnes  alios  et  sin- 
gulos  quorum  interest  et  qui  sua  putaverunt  interesse  coniunctim  seu 
divisim,  super  quibusdam  conspirationibus,  statutis  et  ordinationibus, 

inhobedienciis  et  rebellionibus  factis  et  commissis  per  eos com- 

mittere  alicui  de  reverendis  patribus  dominis  sancte  Romane  ecclesie 
cardinalibus  audiendam  et  decidendam  cum  dependentiis  emergen- 
tibus  yetc). 

A  la  suite  de  cette  demande,  le  pape  chargea  le  cardinal 
François  de  Aptis  d'instruire  le  procès  et  de  prononcer  la  sen- 
tence, le  27  novembre  1358.  Le  29  de  ce  mois,  le  doyen  du  cha- 
pitre de  Wurzbourg.  qui  s'était  rendu  en  personne  à  Avignon, 
comparut  devant  le  cardinal  pour  demander  la  citation  du  procu- 
rator fiscalis  pour  traiter  la  cause  dont  il  s'agit.  Quelqu'un  a 
ajouté  en  marge  de  la  copie  du  protocole  :  Attende  quod  pet  Ht 
citari  procuratorem  fiscalem  et  non  advocatum.  En  efîet,  à  côté 
du  procureur  nous  rencontrons  aussi  dans  d'autres  documents 
l'avocat  du  fisc,  lequel,  comme  son  nom  l'indique,  avait  à  plaider 
les  causes  dans  lesquelles  le  procureur  était  engagé  comme  par- 
tie. Deux  jours  plus  tard,  le  cardinal  accorda  au  doyen,  en  pré- 
sence et  avec  l'assentiment  de  l'avocat  du  fisc,  un  délai  jusqu'au 
premier  janvier  suivant  pour  comparaître  de  nouveau  personnelle- 
ment devant  le  tribunal,  nisi  fuerit  huinano  impedimento  detemp- 


DEUX    FONCTIONNAIRES    DE    LA    CHAMBRE    APOSTOLIQUE  401 

tus  vel  forte  concordaret  curn  doininis  camerario  et  thesaurario 
domini  nnstri  pape  super  contentis  in  comniissione  supra  scripta. 
C'était  donc  réellement  comme  représentants  de  la  Chambre 
apostolique  que  le  procureur  et  l'avocat  du  fisc  agissaient  dans 
toute  cette  affaire.  Le  même  terme  du  l"""  janvier  avait  déjà  été 
assigné  auparavant,  le  18  septembre,  au  procureur  de  l'évêque 
»  de  Wurzbourg-  dans  une  audience  où  s'étaient  trouvés  en  présence 
du  juge  le  procurator  fiscalis,  maître  Jacques  de  Sainte-Agathe^ 
et  le  procureur  de  la  partie  adverse.  Dans  la  suite  du  procès, 
c'est  toujours  le  procureur  du  fisc  qui,  nomine  et  vice  caméra 
apostolice,  soutient  les  accusations  portées  par  celle-ci  contre 
l'évêque  et  le  chapitre  de  Wurzbourg.  Le  procès  instruit  par  le 
cardinal  François  resta  sans  résultat  et,  en  1360,  le  collecteur 
Jean  Guilaberti  reprit  personnellement  à  Avignon  l'action  judi- 
ciaire contre  ses  adversaires.  Son  représentant  avait  obtenu  du 
pape  la  désignation  d'un  autre  juge  dans  la  j^ersonne  de  Geral- 
dus  de  Podiofulconis,  sacri  palatii  apostolici  causaruni  auditor. 
Le  3  juillet,  Jean  Guilaberti  comparut  devant  ce  juge  et  obtint 
de  lui  une  citation  contre  l'évêque  et  le  chapitre  de  Wurzbourg, 
Le  même  jour,  le  procureur  du  fisc  de  son  côté  également  fît 
citer  ceux-ci  en  justice.  Dans  les  actes  du  procès  nous  lisons  à 
ce  sujet  la  note  suivante  : 

Eadem  vero  die  i^M  Julii)  constitutus  corani  eodem  domino  auditore 
in  platea  palatii  apostolici  venerabilis  et  circumspectus  vir  dominus 
Petrus  de  Gampanhaco,  procurator  fiscalis  domini  nostri  pape,  dicens 
quod  sua  intererat  venire  ad  hanc  causam  pro  officio  camere  domini 
nostri  pape,  petiit  contra  Albertum  episcopum  et  omnes  alios  in  pre- 
dicta  commissione  nominatos  sibi  citationem  personalem  et  per  edic- 
tum  concedi. 

C'est  donc  au  nom  de  la  Chambre  apostolique  et  pour  repré- 
senter les  droits  de  celle-ci  que  le  procureur  du  fisc  intervint 
dans  le  procès  même  après  que  celui  qui  se  croyait  blessé  dans 
ses  droits  avait  pris  en  main  personnellement  la  poursuite  de  sa 
cause.  La  Chambre  continuait  à  soutenir  son  collecteur  dans  le 
procès  qui,  au  fond,  ne  regardait  que  celui-ci  personnelle- 
ment. 

Les  actes,  qui  ne  sont  conservés  qu'en  partie,  ne  nous  font  pas 
Mélanges  Paul  Faire.  26 


402 


J.-P.    KIRSCH 


connaître  l'issue  du  procès.  Ils  ne  contiennent  pas  d'autres  ren- 
seig'nemenls  non  plus  sur  le  rôle  du  prociu^ator  fiscalis.  Ce  que 
nous  venons  d'en  extraire  peut  contribuer  néanmoins  à  nous 
montrer  quelques  détails  sur  les  rapports  qui  existaient  entre  la 
Chambre  apostolique  et  le  procureur  du  fisc  pontifical.  Pour  les 
autres  questions  concernant  la  position  de  ce  fonctionnaire  vis-à- 
vis  du  ca/?ierarfus  et  de  la  caméra  apostolica,  nous  ne  pouvons 
que  répéter  ce  que  nous  avons  dit  au  sujet  de  l'auditeur  de  la 
Chambre.  Espérons  que  des  recherches  ultérieures  nous  éclaire- 
ront toujours  davantag-e  sur  1  administration  de  cette  institution 
si  importante  de  la  curie  romaine  au  moyen  âge. 

J.-P.  Kirsch. 


LA 

SUITE  DE  LA  CHRONIQUE  D'UZERCHE 

(1320-1373) 


Description  du  manuscrit.  —  Le  manuscrit  Reg.  lat.  303  se 
présente  sous  la  reliure  ordinaire  en  chagrin  rouge  donnée  par 
Alexandre  VIII  aux  manuscrits  de  la  reine  Christine  de  Suède, 
après  les  avoir  fait  entrer  en  1690  dans  la  Bibliothèque  Vati- 
cane.  Cette  reliure  porte,  au  dos,  les  indications  suivantes. 
Dabord,  à  l'encre  noire  et  en  gros  caractères  très  apparents,  la 
cote  303  placée  au  sommet.  Puis,  l'un  sous  l'autre  et  chacun 
entre  deux  nervures,  sont  frappés  cinq  écussons  dorés  :  les  trois 
premiers  donnent  les  armes  du  pape,  le  quatrième  celles  de  la 
reine  de  Suède  et  le  cinquième  celles  du  cardinal  Bibliothécaire 
Lorenzo  Brancati  de  Lauria  '.  Enfin,  à  l'encre  noire  et  en  petits 
caractères  peu  apparents  sous  les  armes  du  cardinal,  la 
cote  434. 

Le  plat  intérieur  en  parchemin  et  le  feuillet  de  garde  qui  suit, 
également  en  parchemin,  datent  de  la  même  époque  que  la 
reliure  extérieure.  Sur  le  plat,  la  cote  répétée  de  la  même  main 
qu'au  dos  :  303.  Sur  le  feuillet  de  garde,  chiffré  1,  et  à  son 
verso,  la  mention  du  contenu  :  Historia  Veteris  et  Novi  Testa- 
menti.  Est  Pétri  Comestoris  Historia  Ecclesiastica. 

Le  manuscrit  se  compose  de  169  ff.  en  parchemin  mince  et  de 
mauvaise  qualité,  chiffrés,  soit  à  l'époque  de  la  reliure,  soit 
depuis,  2-170.  Le  f°  4,  pris  au  hasard,  mesvire  212'"'"  de  large 
sur  SOo""'"   de  haut.    Le  texte  est  à  deux  colonnes,   d'une    encre 


1.  Mar.  Guauxacci.  Vitse  et  res  gestœ  pontificum  romanorum  et  S.  R.  E. 
Cardinaliuin  a  Clémente  X  usque  ad  Clementeni  XII,  t.  I,  Romœ  1751. 
Venant.  Monaldini,  in-4'%  col.  173-178. 


404  GEORGES    DE    MAMEYER 

très  noire,  avec  rubriques  et  initiales  en  carmin  ;  les  initiales  se 
présentent  généralement  à  moitié  en  marg'e  de  la  colonne  où 
elles  se  trouvent  ;  les  trous  naturels  du  parchemin,  quand  ils  se 
rencontrent  non  pas  en  marge  mais  dans  l'intérieur  des  colonnes, 
sont  cerclés  dun  filet  également  au  carmin.  Les  lignes  du  texte 
sont  réglées  à  la  mine  de  plomb  ;  en  marge,  une  piqûre  préa- 
lable de  compas  correspond  à  chacune  d'elles.  Le  nombre  des 
lignes  n'est  pas  absolument  fixe.  Ainsi,  au  P  2  r°,  la  2"  colonne 
a  47  lignes;  au  f"  106  v",  la  1''^  colonne  en  a  o2  ;  au  f"  loo  r°,  la 
1'"''  colonne  46,  au  f"  167  v°,  la  l"^  colonne  ol.  Le  scribe,  en 
approchant  de  la  lin  de  son  travail,  craint,  semble-t-il,  un 
manque  de  parchemin  et  augmente  le  nombre  des  lignes. 

Les  apparences  paléographiques  indiquent  la  seconde  moitié 
du  xiii'"  siècle  pour  la  transcription  du  texte. 

En  raison  de  la  disparition  du  f"  1,  le  f '^  8  a  été  remonté  sur 
onglets  de  parchemin  à  l'époque  de  la  reliure  ;  de  même,  l'ont  été 
les  fî.  2  et  7  ;  de  même  plus  loin,  les  tï".  33  et  34. 

Dans  la  marge  supérieure  du  f°  3  r'',  se  remarque  la  cote  à 
l'encre  :   17,  en  caractères  du  xvii*^  siècle. 

L'assemblai^'e  actuel  des  160  11",  du  manuscrit  en  21  cahiers  est 
le  suivant  : 

Sur  onglets,  le  f"  2. 
1°  tr.  3-6. 
Sur  onglets,  les  il".  7  et  8  ;  au  l)as  du  f°  8  \^  et  en  marge,   la 

signature  :  .1,  '^ 

2°  iî.  0-16;  au  bas  du  f"  16  v°  la  signature  :                           .IL  "^ 

3"  tF.  17-2i-,  avec  la  signature  :                                               .111.  ■•• 

4°  ir.  2o-32,  signature  :  .IIII.  '^ 

Sur  onglets  les  ff.   33  et  3i. 

o'*  IF.  35-42,  signature  :  .V.'^ 

6°  iF.  43-50,  signature  :  .VI.  •' 

•  7"  fF.  51-58,  signature  :  "                                             .VIL  '^ 

8°  tF.  59-66,  signature  :  .VIII.  "^ 

9°  tF.  67-74,  signature  :  .VIIII.  "? 

10°  iF.  75-82,  signature  :  .XL '^ 

11°  fî.  83-90,  signature  :  .X. 

12"  fF.  91-98,  signature   :  .XIL 


9 


9 


SUITK    DE    LA    CIIROMOrE    D'rZEliCHK  405 

13°  lî.  09-106,  signature  :  .XIII.  ■> 

14°  IF.  107-114,  signature  disparue  presque  en  totalité  :[.XIIII.]'' 

15°  ff.   115-122,  sans  signature. 

16°  fr.  123-130,  sans  signature. 

17°  ff.  131-138,  sans  signature. 

18°  ft\   139-146,  sans  signature. 

19°  ff.  147-154,  sans  signature. 

20°  ff.  155-162,  sans  signature. 

21°  IT.  163-170,  sans  signature. 

Le  manuscrit  se  compose  donc  actuellement  d'un  cahier  de 
4  ff.  suivi  de  20  cahiers  de  8  iT.  Le  premier  cahier  était  primiti- 
vement de  8  tî.  comme  les  suivants  :  les  3  ff.  remontés  sur 
onglets  qui  l'entourent,  avec  la  signature  placée  au  bas  du  der- 
nier, en  donnent  la  preuve  ;  sept  feuillets  subsistent  sur  huit  et 
c'est  le  premier  de  tous  qui  a  disparu.  Entre  le  4*^  et  le  5*^  cahiers 
sont  intercalés  2  ff.  indépendants.  Sauf  le  19''  et  le  21'',  chacun 
des  cahiers  porte  une  réclame,  au  verso  de  son  dernier  feuillet, 
dans  la  marge  inférieure  et  dans  langle  intérieur.  Mais  les 
14  premiers  seuls  ont  été  signés,  au  centre  de  la  même  marge, 
de  ./.  '^  à  [.XIII I A  '^ 

Maintenant,  il  y  a  lieu  de  relever  les  mentions  suivantes  : 

Au  f°  2  r°,  1""  colonne,  lincipit  : 


R 


EVER  E  N  D  0 
pat  Ai    et    duo    siio 
G  II  illlmo  cli  gra  se- 
rt 0  t}\ensi    archiepo 
Pet  rus    scimiis    xpi 
pbr    Trecensis    ait  a 
honani     et     exituin 
beatum.  Causa  sus- 
cepti  lahoris  fuit  instans  peticio 
sociorum   qui   cum    hj/storiam 
sacre  scpte 


t06  GEORGES    DE    MANïEYER 

Au  f°  32  y",  2"  colonne,  lexplicit  : ineranf,  suivi  de  la 

réclame  :  pcrtinrfebanff/iie. 

Au  f°  33  r°,   1'''  colonne,  l'incipit  :  sacerdote  iudeorum ; 

puis,  l'explicit  de  la  2*"  colonne  : in. 

Au  f**  33  V,  ]'■''  colonne,  l'incipit  :  tahulis ;  puis,  l'explicit 

de  la  2*^  colonne  : supradixiinus  epy. 

Au  î°  34   r",    1''*  colonne,    l'incipit  :  facta  a  suis ;  puis, 

l'explicit  de  cette   l''^'  colonne  : filio  sy/nonis  proseqiientes. 

Le  restant  de  ce  reclo  est  demeuré  blanc. 

Au  f°   3i    V",    1'"''  colonne,   l'incipit  :  phaniurn  dixisse ; 

puis,  l'explicit  de  la  2^*  colonne  : .  .  .  .  collatione. 

Au  f°  3o  r'\  ]'■''  colonne,  l'incipit  :  pertingehaufque 

Au  î°  114  v",  l'explicit  de  la  2°  colonne  : onia  siimmo. 

Au  f°  llo  r",  d'abord,  au  haut  de  la  marge  et  en  petits  carac- 
tères, l'invocation  du  scribe  : 

Sci  sps  ad  sif  ndh  gra 

Puis,  une  rubrique  :  De  commendafione  iôhis  hyrchani, 
suivie  de  l'incipit  :  [M]ortuo  symone  qui  ulfimus 

Au  f"    169  r",   l'explicit  : in  cathacurnhis,    suivi    de  la 

rubrique  finale  :  Explicit  historia  actus  apostolorum. 

Pour  terminer,  une  note  additionnelle,  écrite  d'une  autre  main 
et  relative  à  la  sépulture  de  chacun  des  apôtres,  dont  voici  l'in- 
cipit et  l'explicit  : 

Secundum  Epifanium informationuni. 

Le  f"  169  v"  est  blanc.  Le  f°  170  et  dernier  l'était  également  ; 
mais,  dans  le  courant  du  xiv'^  siècle,  plusieurs  mains  y  ont  inscrit 
différentes  mentions  historiques  dont  le  texte  sera  transcrit  ci- 
après. 

Ces  constatations  faites,  rien  n'est  plus  facile  que  de  restituer 
l'état  primitif  du  manuscrit.  La  numérotation  actuelle  des  feuil- 
lets intervertit  deux  fois  à  tort  leur  ordre  réel,  par  suite  de  deux 
erreurs  préalables  du  relieur.  Au  lieu  de  laisser  le  10''  cahier 
entre  le  9*^  et  le  1  V\  l'ouvrier  l'a  reporté  entre  le  11'^  et  le  12'^  ;  puis 
il  a  inséré,  entre  le  4''  et  le  5*^  cahiers,  deux  feuillets  dont  la  place 
se  trouvait  en  réalité  entre  le  14*^  et  le  lo"".  De  plus,  il  a  pris  le 
verso  véritable  du  second  de  ces  deux  feuillets  pour  son  recto.  Les 


SUITE    DE    LA    CHRONIQUE    d'cZERCHE  407 

reliures  d'Alexandre  VIII,  fort  solides  et  belles  d'aspect,  étaient 
donc  quelquefois  exécutées  sans  un  examen  suffisant  de  la  dis- 
position intérieure  des  manuscrits.  Si  la  numérotation  actuelle 
continue,  par  commodité,  à  être  employée,  il  faut  donc  la  dis- 
poser ainsi  qu'il  suit  pour  rétablir  Tordre  réel  des  feuillets  : 
ff.  2  à  32,  3o  à  74,  83  à  90,  75  à  82,  91  à  114,  33,  34  verso, 
34  recto,  115  à  170. 

Le  manuscrit  comptait  donc,  primitivement,  21  cahiers  de 
8  fî.  chacun,  plus  2  tî.  supplémentaires  entre  le  14**  et  le  15® 
cahiers,  c'est-à-dire  en  tout  170  feuillets.  Le  f'^  l,  actuellement 
disparu,  devait  être  blanc  comme  le  f"  170  et  dernier.  L'exis- 
tence des  2  feuillets  supplémentaires  entre  les  14*^  et  15"  cahiers 
s'explique.  Il  s'agissait,  en  effet,  de  faire  transcrire  YHistoire 
Scolastique  de  Pierre  Gomestor '.  Ce  travail  fut  réparti  entre 
deux  scribes  et  le  premier  devait  en  exécuter  les  deux  premiers 
tiers;  le  second,  le  tiers  restant.  Dans  ce  but,  le  premier  reçut 
quatorze  cahiers  de  parchemin,  avec  la  mission  de  transcrire  le 
texte  jusqu'au  !•""  chapitre  du  second  livre  des  Machabées  inclu- 
sivement ~  ;  mais,  en  réalité,  quoiqu'il  eût  augmenté  à  la  fin  le 
nombre  des  lignes  de  ses  colonnes,  il  se  trouva  avoir  besoin  de 
deux  feuillets  supplémentaires  pour  terminer  sa  tâche.  Il  avait 
mal  pris  ses  mesures.  Le  second  scribe  reçut  sept  cahiers  de  par- 
chemin qui  lui  suffirent  exactement  pour  transcrire  le  texte  depuis 
le  2'^  chapitre  du  second  livre  des  Machabées  •^,  après  avoir  fait 
une  invocation  préliminaire  au  Saint-Esprit  qui  pleinement  lui 
accorda  la  grâce.  Il  se  contenta  de  mettre  une  réclame  à  la  fin 
de  chacun  des  cahiers  sans  les  chiffrer,  tandis  que  son  collègue, 
sans  oublier  la  réclame,  avait  chiffré  les  siens. 

Histoire  du  manuscrit.  —  Cette  transcription  du  texte  de  l'His- 
toire scolastique,  dans  la  seconde  moitié  du  xiii''  siècle,  fut  proba- 
blement faite  pour  l'abbaye  de  Saint-Pierre  d'Uzerche,  au  diocèse 
de  Limoges  ^.  Du  moins,  le  manuscrit  qui  la   contenait  ne   tarda 

1.  J.-P.  MiGXE.  Patrologix  séries  secunda,  t.  CXCVIII,  col.  1053-1722. 
Le  Reg".  303  ne  donne  pas  les  additions. 

2.  Ihid.,  col.  10o3-ly24. 

3.  Ihid.,  col.   152U-1722. 

4.  Gall.  Christ.,  édil.  altéra  D.  P.  Piolin,  t.  2.  Parisiis,  Palmé  1873,  col. 
385-593. 


408  GEOBGES    DE    MANTEYER 

pas  à  être  acquis  par  cette  abbaye  et  à  entrer  dans  sa  biblio- 
thèque. En  effet,  le  dernier  feuillet  du  manuscrit,  resté  blanc, 
fut  utilisé  par  six  scribes  successifs  pour  écrire  neuf  notices 
diverses,  datées  de  1320  au  3  mars  1373,  dans  l'ordre  matériel 
suivant  : 

Au   f°  170  r°,  du   scribe   Ail'"''  notice  contenant  les   dates    de 

1320.  de  1321  et  ensuite  des  13,  15,  19,  21  mai, 

16  juin,  27  août  1321  K 
Du   scribe    B  :    2*^    notice    contenant  les   dates  du 

5  octobre  1320  et  du  1 1  janvier  1333/4. 
Du  scribe  B  :  3''  notice,  4  mai  1335. 
Du  scribe  B  :  4*^  notice,  29  décembre  1335. 
Du  scribe  C  :  5«  notice,  21  juin  1348. 
Du  scribe  D  :  6"  notice,  20  septembre  1370. 
Au  fo  170  v°,  du  scribe  E  :  7''  notice,  29  mai  1342. 

Du  scribe  F  :  8"  notice,  30  juin,    l'''"  et    2  juillet 

1354. 
Du  scribe  D  :  9'=  notice,  3  mars  1372/3. 

Sur  neuf  notices,  celle  du  5  octobre  1320  au  11  janvier  1334 
est  relative  au  viens  Sancte  Eularie^  celle  du  20  septembre  1370 
à  la  c'witas  Lemovicensis  :  les  sept  autres  concernent  la  viUa 
Uzercensis.  On  remarque  dans  celle  du  13  mai  1321  l'expres- 
sion :  in  dominio  nostro  Usercensi^  dans  celle  du  29  mai  1342  la 

phrase  :    fuit    prof.estatum in    ahhatis    prejudicium 

neque  suse  Jurisdictionis  nec   suoruni fieri  exsequfio- 

neni:  enhn,  dans  celle  du  l''"' juillet  135i,  la  mention  spéciale  de 
l'assaut  donné  sans  succès  au  monastcrium.  Il  est  donc  certain 
que  les  neuf  notices  historiques  en  question  ont  été  écrites 
dans  l'abbaye  Saint-Pierre  d'Uzerche  par  six  abbés  ou  moines 
de  ce  monastère,  dans  l'ordre  chronologique  qui  suit,  peu  diffé- 
rent de  l'ordre  matériel  adopté  par  eux. 

Le  premier  (scribe  A)  écrivit  la  l'*^  notice  sur  le  début  du 
recto,  entre  le  27  août  1321  et  le  11  janvier  1334. 

Le  second  (scribe  B)  écrivit,  entre  le  11  janvier  1334  et  le 
4  mai  1335,  la  2"^  notice;  puis  la  3%  entre  le  4  mai  et  le  29 
décembre  1335;  enfin  la  4«',  entre  le  29  décembre  1335  et  le 
29  mai  1342.  Ces  2%  3"=  et  4*^  notices  se  suivent,  sur  le  recto, 
immédiatement  après  la  l'"^. 


SUITE    DE  LA    CHRONIQUE    d'uZERCHE  409 

Le  troisième  par  ordre  de  dates  (scribe  E\  laissant  le  recto  et 
passant  au  verso  du  feuillet,  y  écrivit  la  7^  notice,  entre  le 
29  mai  1342  et  le  21  juin  1348/ 

Le  quatrième  ( scribe  Ci,  reprenant  le  recto  du  feuillet,  y  écri- 
vit la  o''  notice  entre  le  21  juin  1348  et  le  30  juin  1354. 

Le  cinquième  (scribe  F),  laissant  à  son  tour  le  recto  et  reve- 
nant au  verso,  y  écrivit  la  8*^  notice,  entre  le  2  juillet  13oi  et  le 
20  septembre  1370. 

Enfin  le  sixième  (scribe  D)  commença  par  achever  de  remplir 
le  recto  du  feuillet  avec  la  ô""  notice,  entre  le  20  septembre  1370 
et  le  3  mars  1373;  puis,  il  écrivit  la  9*^  et  dernière,  à  la  suite  de 
la  S"  et  au  bas  du  verso,  après  le  3  mars  1373. 

Ces  passages  successifs  du  recto  au  verso,  dus  au  3''  et 
au  o*'  scribe,  puis  inversement  du  verso  au  recto,  dus  au  4"  et  au 
6"^,  s'expliquent  par  le  fait  que  chacun  à  son  tour  choisissait  de 
préférence  la  page  où  restait  le  plus  d'espace  libre,  sans  se 
croire  tenu  d  écrire  immédiatement  à  la  suite  de  son  prédéces- 
seur. 

Chacune  de  ces  neuf  notices  a  dû  être  transcrite,  sinon  sur  le 
moment  même  des  événements  quelle  relate,  du  moins  peu 
après  :  on  en  a  la  preuve  pour  la  2^  et  la  3*^. 

La  9*"  notice  se  réfère  à  un  fait  passé  anno  domini  M"  CCC^ 
LXXII,  die  jovis  post  festum  beati  Matliie  apostoli  que  fuit 
tercia  dies  mardi  ef  secunda  XD^.  Ainsi,  l'usage  de  1  abbaye 
d'Uzerche  était  de  faire  commencer  l'année  après  le  3  mars, 
soit  à  l'Annonciation,  soit  à  Pâques,  et  cette  date  est  en  réalité 
celle  du  jeudi  3  mars  1373  selon  le  style  actuel.  Par  conséquent 
la  2''  notice  donne  la  date  du  mardi  11  janvier  1334,  selon 
le  style  actuel,  et  non  pas  du  mardi  12  janvier  1333.  Comme 
Uzerche  se  trouvait  dans  le  diocèse  de  Limoges,  on  peut  préci- 
ser :  antérieurement  à  l'an  1301,  le  style  suivi  avait  été  celui 
de  l'année  à  Pâques;  mais,  depuis  1301,  il  s'agit  du  style  de 
l'année  à  l'Annonciation'. 

On  reconnaît  dans  ces  neuf  notices  du  13  mai  1321  au  3 
mars  1373,  écrites  par  les  moines  d'Uzerche  sur  le  dernier  feuil- 
let resté   blanc   de  l'Histoire  Scolastique  qui  forme  le  Bec/,    lat. 

1.  A.  GiRY,  Manuel  de  Diplomatique,  Paris,  1894,  p.  116. 


410  GEORGES    DE    MA^TEYER 

303,  la  suite,  sans  contestation  possible,  des  notices  également 
relatives  à  Uzerche  et  datées  des  15,  28  mai  1276,  11  août,  5 
septembre  1290,  4  avril,  19  mai  1291,  23  février  1317  et  14 
juin  1320  qui  se  trouvent  transcrites  dans  le  ms.  lat.  4893  de 
la  Bibliothèque  nationale  ^. 

Ces  manuscrits,  actuellement  à  Paris  et  à  Rome,  proviennent 
tous  deux  de  l'abbaye  Saint-Pierre  dUzerche.  Les  moines  de 
cette  abbaye  lèsent  utilisés,  l'un  de  1276  à  1320,  puis  l'autre  de 
1321  à  1373  pour  y  insérer  les  événements  qui  les  intéressaient: 
le  procédé  est  le  même.  Ces  notices  de  1276  k  1373,  écrites 
ainsi  à  Saint-Pierre  d'Uzerche  se  présentent  comme  une  conti- 
nuation de  la  chronique  de  Guillaume  Godel,  moine  de  Saint- 
Martial  de  Limoges  qui  s'arrêtait  en  1273  ~. 

Les  historiens  qui  s'occupent  du  xiv''  siècle  trouveront,  dans  la 
nouvelle  série  encore  inédite  dont  le  texte  suit,  quelques  dates  et 
quelques  détails  permettant  de  préciser  certains  faits  intéres- 
sants. Qu'il  suffise  de  mentionner  l'exécution  judiciaire  des 
soixante  lépreux  d'Uzerche  du  13  mai  au  27  août  1312  ;  commen- 
cée, sur  le  cri  de  l'opinion  publique,  avant  l'ordonnance  royale 
du  21  juin  elle  prit  fin  sur  celle  du  16  août.  Les  indications 
fournies  par  cette  notice  complètent  utilement  les  documents 
les  plus  récemment  signalés -^  Les  mères,  malgré  la  justice, 
attiraient  à  elles  leurs  petits  enfants  sur  le  bûcher  et  cherchaient 
à  les  défendre  du  feu  :  cette  scène  horrible  forme  .  devant  les 
yeux  un  tableau  saisissant.  Qu'on  y  joigne,  en  ce  qui  concerne 
la  guerre  de  cent  ans,  la  surprise  de  la  ville  d'Uzerche  le  30  juin 
1354  par  les  Anglais  ;  ils  durent  l'abandonner  le  2  juillet  après 
l'avoir  mise  k  feu  et  k  sang,  mais  sans  avoir  réussi  à  emporter 
d'assaut  l'abbaye.  Qu'on  y  joigne,  enfin,  la  prise  de  Limoges  le 
20  septembre  1370  par  le  Prince  noir,  après  un  siège  de  trois 
semaines  ^  ;  le  pillage  et  l'incendie  suivirent  encore,  naturelle- 

1.  Le  texte  en  est  publié  dans  le  Rec.  des  Hist.  des  Gaules,  t.  21,  18o5, 
pp.  760-761. 

2.  AuG.  PoTTHAST.  BUjl.  fiisf.  inedii  œvi,  zweile  auflage,  1896,  p.  o57. 

3.  J.-M.  Vidal.  La  poursuite  des  lépreux  en  1321  d'après  des  documents 
nouveaux.  Rome,  Ph.  Cuggiani,  1900,  in-S"  (Extrait  des  Annales  de  Sainl- 
Louis-des-Franrais,  iv"  année,  fasc.  IV,  juillet  1900,  pp.  419-478). 

4.  D'après  M.  J.  Moisant,  ce  siège  aurait  duré  plus  d"un  mois  (Le 
Prince  Noir  en  Aquitaine,  Paris,  Picard,  1894,  p.  148). 


SUITE    DE    LA    CHRONIQUE    d'uZERCHE  411 

ment,  ce  succès  des  Ang-lais.  Ils  emmenèrent  entre  autres,  dans 
leur  retraite,  Tévêque  avec  les  abbés  de  Saint-Martin  et  de 
Saint- Augustin.  En  dehors  de  ces  trois  faits  d'ordre  politique  et 
de  l'exécution  d'un  criminel  qui,  opérée  par  la  justice  royale, 
lésait  la  juridiction  de  l'abbaye  sur  Uzerche,  l'attention  des 
moines  ne  paraît  avoir  été  frappée  que  d'une  manière  intermit- 
tente par  les  tremblements  de  terre  et  les  incendies  dont  le 
voisinasre  eut  à  souilVir. 

Le  dernier  feuillet  k  utiliser  du  manuscrit  ayant  été  ainsi 
rempli  en  un  demi-siècle,  tout  porte  à  croire  que  celui-ci  demeura 
dans  la  bibliothèque  de  labbaye  jusqu'aux  troubles  du  xvi'^  siècle 
et  à  la  formation  des  cabinets  d'amateurs  de  cette  époque. 

Dans  la  seconde  moitié  de  ce  siècle,  l'abbaye,  subit,  en  effet 
le  pillage  des  protestants  :  son  cartulaire  lui  fut  enlevé  par  eux 
et  porté  à  Bergerac.  Les  moines  d  Uzerche  réussirent  à  le  rache- 
ter plus  tard  *  ;  mais  la  dispersion  violente  de  leur  bibliothèque 
était  chose  faite. 

On  retrouve  leur  Pierre  Comestor,  au  xvïi®  siècle,  dans  la 
bibliothèque  d'Alexandre  Petau  à  Paris  -  ;  de  là,  il  passe  en 
1630  dans  celle  de  la  reine  Christine  de  Suède.  Lorsqu'elle  fît 
dresser,  vers  1660,  le  catalogue  des  manuscrits  qui  lui  apparte- 
naient, il  reçut  comme  cote  le  n°  17  que  l'on  lit  encore  à 
l'encre,  au  f"  3  r°,  comme  on  l'a  noté  ci-dessus.  C'est,  en 
effet,  la  cote  sous  laquelle  il  figure  dans  ce  catalogue,  tel  qu'il 
a  été  publié  quatre-vingts  ans  plus  tard  par  Montfaucon  3. 
En  1690,  il  entra  à  la  Bibliothèque  Vaticane  et  se  trouva  du 
nombre  de  ceux  dont  la  reliure  fut  bientôt  refaite  en  chagrin 
rouge,  sous  l'autorité  du  cardinal  Bibliothécaire  Lorenzo  Brancati 
de  Lauria.  A  ce  moment,  il  reçut  dans  le  fonds  provenant  de  la 


1.  A  propos  du  cartulaire  d'Uzerche,  voir  Baluze  :  Historiée  Tutelensis 
libri  très,  Parisiis  Typ.  reg.  1717,  pp.  82d-8oO.  Voir  aussi  VHisloire  des 
Capitulaires  des  rois  français.,  par  M.  de  Chiniac...  Paris,  Benoit  Morin, 
1779,  in-8,  pp.  ix-xvi,  249-265.  Ce  cartulaire  vient,  d'ailleurs,  d'être  édité  par 
M.  J.-B.  Champeval,  à  Paris,  Picard,  et  Tulle,  Craufîon,  1901,  in-8,  de  o44  pp. 

2.  Sous  l'indication  suivante  de  son  catalogue  :  Pétri  Comesloris  Historia 
Ecclesiastica  119-251.  (B.  de  Montfaucon.  BilAiotheca  Bibliothecarum 
Manuscriptorum  nova,  Parisiis,  Briasson,  t.  I,  1739,  p.  68). 

3.  Sous  l'indication  suivante  :  17.  Pétri  Comesloris  Historia  Scholastica 
(B.  DE  Montfaucon.  Bihl.  Bihliotli.  manuscr.  nova,  t.  I,  1739,  p.  14). 


412 


GEORGES    DE    MANTEYER 


Reine  le  n°  434  comme  cote  nouvelle  :  on  l'a  notée  comme 
subsistante  au  bas  du  dos  à  lencre  noire  et  en  petits  caractères 
peu  apparents.  Enfin,  au  début  du  xviii''  siècle,  dans  le  remanie- 
ment de  ce  fonds,  il  reçut  la  cote  définitive  303  qu'il  porte, 
on  la  vu,  au  sommet  du  dos  ainsi  que  sur  le  plat  intérieur,  à 
l'encre  et  en  gros  caractères  très  apparents. 

Rome,  '21  mai  1898  —  Manteyer,  7  septembre  1900. 

Georges  de  Mantever. 


TEXTE  DE  LA  CHRONIQUE  DUZERCHE  (1320-1373) 

I  '.        1320:  mercredi  13,  vendredi  [15].  mardi  [19],  jeudi  ^21"  mai, 
mardi    16   juin,  jeudi  27  août  1321. 

Noverint  universi  quod,  anno  Domini.  M'\CCC°.XX'',  reges  et  princi- 
pes terre  statuerunt  quod  omnes  leprosi  signum  déferrent  de  panno 
lineo,  ut  inter  omnes  alios  agnoscerentur  ;  et,  inde,  introivit  tanta 
iniquitas  in  omnibus  leprosis  de  regno  quod  inter  se  conspiraverunt 
et  secrète  ordinaverunt  ut  per  eos  omnes  fontes  et  omnes  aque  de 
mundo  venenarentur  et  toxicarentur,  taliter  quod  omnes  utentes 
aut  bibentes  ex  illis  subito  morerentur,  aut  leprosi  fièrent:  et  de  hoc, 
per  confitionem  ipsorum,  infraannum  vicesimumprimum  -,  in  omnibus 
aquis  et  fontibus  fecerunt  suum  posse.  Unde,  ad  comburendum  omnes 
confitentes  condempnati  fuerunt  ;  et,  bac  ratione,  est  sciendum  quod 
anno  Domini. M'^CCC*^. XX. primo,  diemercurii  in  crastinum  sanctorum 
Nerei  et  Achillei,  tercio  ydus  maii,  in  dominio  nostro  Usercensi  ^,  très 
leprosi  cum  maiori  matrona  cremati  fuerunt.  Item,  sequenti  die 
veneris,  similiter  undecim  tam  homines  quam  mulieres.  Item,  sequenti 
die  martis,  septem  tam  homines  quam  mulieres.  Item,  sequenti  die 
jovis,  octo  tam  homines  quam  muheres.  parvi  et  magni.  Item, 
sequenti  mensejunio,  die  martis  ante  festum  corporis  Xpisti,  eadem 
ratione  cremati  fuerunt  similiter  quindecim  tam  homines  quam 
mulieres:  de  quibus  erant  alique  habentes  infantulos  in  cunabulis  et, 
ultra  voluntatem   dominii,  ipsos  in  ignem   traebant  et  suptus   se    pre- 


1.  Les  numéros  I.  II,   III,  IV,  V  et   VI  distinguent  chacun  des  six   rédac- 
teurs successifs. 

2.  Le  rédacteur  avait  d'abord  écrit,  après  primuin,  les  mots  rlie  mercurii 
qu'il  a  effacés  pour  continuer  par  in  omnibus. 

3.  Uzerche,  Corrèze,  arr.  Tulle. 


SUITE    DE    LA    CMROiMQLE    D'uZEIiCHE  413 

dictos  ponebant  et  de  igné  quantum  poterant  defendebant.  Item, 
sequenti  mense  augusto  eodem  anno  ^  die  iovis  ultima  mensis  predicti, 
sexto  calendas  mensis,  quindecim  tam  mulieres  pregnantes  quam 
pueri.  tam  masculi  quam  femelle  qui  remanserant,  omnes  clausi  fue- 
runt  in  quadam  domo  leprosie  de  las  corsaria.s  -  ut  ibi  perpétue  in 
pane  et  aqua  linirent  dies  suos;  et,  in  introitu  domus,  omnes  panier 
iueruut  cum  quadam  clave  fervente  faucibus  sigillati  ut,  si  quis  ipso- 
rum  evaderet,  inter  alios  nosceretur;  et  infram  ensem  fuerunt  resoluti, 
ratione  testimonii  terrarum,  et  hinc  inde  habierunt  liberi  prout 
ante. 

II.  5  octobre  1320,  mardi  [11  janvier]  1333/4. 

Nota  quod  anno  Domini.  M°.  CCG*^.  XX°.,  III*^  nonas  octobris,  cre- 
matus  fuit  viens  sancle  Eularie  ^  ante  vesperos  ;  et  iterum,  in  aliqua 
parte,  anno  Domini  .M".CCG'\XXX°.Iir,  die  martis  post  Hpiphaniam, 
post  vesperos. 

[i]  mai  1335. 

Nota  quod  anno  Domini.  M".  CGC".  XXX*^  quinto,  in  crastinum 
sancte  Crucis  de  mayo,  cremate  fuerunt  quadraginta  ''  et  octo  domos  ^ 
in  villa  L'zercensi,  in  parroquia  Béate  Marie  de  Becharia,  circa  terciam 
in  momento. 

Vendredi  29  décembre  1335. 

Nota  quod  die  veneris  post  Natale  Domini,  in  festo  sancti  Tome 
martyris,  quarto  kalendas  ianuarii,  in  ortu  solis,  factus  fuit  terremotus 
magnus  per  universum  orbem,  clamante  ahere  clamore  magno  tan- 
quam  si  essent  tonitrua  magna,  aut  voces  aquarum  multarum,  anno 
Domini  .M".GGG».XXX".  quinto. 

III.  [29  mai]  1342. 

-Anno  .M°.CGG''.XLII''.,  régnante  Philippo  Francorum  rege,  quo 
tempore    Glemens   .\'I"'.    Lemovicensis    dyocesis  oriundus   fuerat  de 

1.  Le  rédacteur  avait  d'abord  écrit,  après  a/i/îo,  les  mots  in  die  iovis  ullinia 
mensis  pi^eclicli  qu'il  a  efTacés  pour  continuer  par  die  iovis,  etc. 

2.  Las  Corsai-ias.  Localité  des  environs  d'Uzerche  à  déterminer. 

3.  Sainte-Eulalie,  Corrèze,  arr.  Tulle,  cant.  et  comm.  Uzerche  ;  à  1  kilo- 
mètre d'Uzerche. 

4.  Le  rédacteur  avait  d'abord  écrit  sexaginla,  mot  qu'il  a  remplacé  par 
quadraginta. 

3.  Sic. 


414  GEORGES    DE    MANTEYER 

•novo  creatus,  vir  quidam  proditor,  oniicida,  agressorque  itinerum 
coadiinalus  cum  quadam  mulLiludine  sibi  similium  qui  proditioneni 
machinaverant  multarum  bonarum  villarum  ac  destructionem  aliqua- 
rum,  qui  lohannes  de  Pessat  ^  vocabatur,  ia  Corporis  Xpisti  vigilia 
per  Grimoardum  de  Sancto  (lenesio  domicellum  servieutemque  armo- 
rum  regium,  cum  magna  gentium  armorum  multitudine,  ad  villam 
Userchie  fuit  diligenter  adductus  pro  sui  corporis  exsequtione,  secun- 
dum  delictorum  suorum  mérita  probata  et  per  ipsum  confessata, 
gravissima  facienda.  Verumptamen,  antequam  ad  predictum  exse- 
quendum  negocium  prossederetur,  fuit  protestatum  et  declaratum  in 
abbatis  preiudicium  neque  sue  iurisdictionis  nec  suorum,  de  quo  sunt 
instrumenta  publica,  non  fieri  exsequtionem  prefati  hominis  ibidem. 
Quibus  quidam  peractis,  de  domini  nostri  régis  mandato,  seu  officia- 
riorum  suorum  cum  peritorum  concilio,  per  quendam  carnificem  fuit 
predictus  lohannes  in  quatuor  partes  divisus,  capite  cum  intestinis  et 
épate  separatus.  De  quibus  quatuor  qarteriis,  duo  fuerunt,  cum  capite, 
intestinis  et  épate,  in  parte  illa  sancte  Eulalie,  in  quibusdam  per  pre- 
dictum carnilicem  suspensi  arboribus  seragii  in  duobus  exciti!)us 
loci  predicti,  astantibus  gentibus  multis  armatis,  relictis  duobus 
ceteris  quarteriis  in  platea  predicte  ville  Userchie,  sub  fida  custodia, 
dum  reliqui  suspendebantur.  Quo  facto,  prefati  duo  quarterii  illius 
loliannisinalia  parte  ville  Userchie  per  quam  itur  versus  Donziniacum  ^ 
in  aliis  duabus  arboribus  seragii  eadem  die  per  supradictum  carnifi- 
cem fuere  suspensi,  sequentibus  eum  pro  custodia,  dum  fiebat  exse- 
qutio,  gentibus  armis.  Que  sic  de  predicto  lohanne  de  Pessat,  suis 
exigentibus  meritis  peracta  fuerunt  die  et  anno  supradictis  ut  ceteris 
de  cetero  transeat  in  exemplum. 

IV.  Samedi  21  juin  1348. 

Item,  anno  Domini  .M°.GCC°.XL°.VIIP.,  die  sabbati  post  festum 
Corporis  Xpisti  ,.XI''.  kalendas  iulii,  factus  fuit  terremotus  magnus  in 
villa  Uzercensi,  ante  nonam. 

V.  Lundi  [30  juin],  mardi  [.!•''"]  et  mercredi  [2  juillet]  1354. 

Nota  quod  anno  Domini.  M''.CGC°.  quinquagesimo  1111°.,  die  lune 
post  festum  beati  lohannis  baptiste,  circa  mediam  noctem,  latrones  et 

1.  On  Pessac?  Probablement  Payzac,  Dordogne,  arr.  Noatron,  cant. 
Lanouaille  ;  ou,  plus  bas,  Peyzac,  arr.  Sarlat,  cant.  Montignac. 

2.  Donzenac,  Corrèze,  arr.  Brive. 


SUITE  m:  LA  CHRONIQUE  d'uzerche  415 

omicide,  qui  se  Anglissi  apellabant,  furlive  et  latenler  inl'ra  villam 
Uzerchie  cum  scalis,  dormientibus  custodibus,  par  muros  inlraverunt 
et  in  introitu  carrerie  cum  mag;na  falsitate  plurimos  occidenint  et  in 
prima  domo  de  platea  videlicef  fabri  ignem  miserunt  et  totam  carre- 
riam  platée  cremaverunt  et  per  totam  noctem  domos  et  ospicia  depre- 
dare  non  sessaverunt  et  homines  et  mulicres  et  infantes  prisionarios 
prindiderunt  ;  et  die  martis  in  crastinum  monasterium  assallierunt,  sed 
per  totum  diem  intrare  non  A-aliierunt,  et  die  mercurii  sequentis 
totam  villam  usque  prope  pontem  penitus  cremaverunt  et  postea  sirca 
meridiem,  dimissis  XXX  et  II  de  eorum  sossietate  mortuis  et  plurimis 
ad  mortem  vulneratis,  cum  verecundia  et  rubore  confusi  resse- 
cerunt, 

VI.  [20  septembre]  1370. 

Nota  quod  anno  Domini.  M°.CGC''.LXX".  in  vigilia  sancti  Mathei 
apostoli,  civitas  Lemovicensis  '  fuit  capta  per  dominum  principem  - 
qui  ipsam  tenuit  cicuatam  per  .III.  septimanas  ;  dicta  vero  civitas 
fuit  combusta,  penitus  destructa,  disruta,  spoliata  et  penitus  desolata  ; 
monasteria  et  ecclesie  depredata  et  polluta  ab  interectionibus  homi- 
num  ;  sacresancte  reliquie  et  ornamenta  queque  ablata  et  asportata  ; 
crucifïîxi  et  sanctorum  ymag"ines  expoliati  et  rupti  ;  domini  episco- 
pus,  abbates  sancti  Martini  et  sancti  Aug'ustini  et  offîciales  capti  et 
ducti. 

Jeudi  3  mars  1372/3. 

Nota  quod  anno  Domini.  M'\GGC''.LXXII°.,  die  jovis  post  festum 
beati  ^lathie  apostoli  que  fuit  tercia  dies  marcii  et  secunda.  XL*^.,  circa 
gualli  cantum,  fuit  in  villa  Uzerchie  maximus  terre  motus,  pontifficatus 
sanctissimi  in  Xpisto  patris  domini  Gregorii  pape  .XI'.,  Régnante 
Karrolo  Rege  Francorum. 

1.  Limoges,  Haute-Vienne. 

2.  Edouard  prince  de  Galles,  dit  le  Prince  Noir,  fils  d'Edouard  111  ;  né  à 
Woodstock  le  15  juin  1330,  mort  le  8  juillet  1376  (Diction,  of  national 
biography,  t.  XVII,  pp.  90-101). 


LA    FAILLITE     DES    BUONSIGNORI 


Parmi  les  maisons  de  banque  italiennes  du  xiii''  siècle,  il  n'en 
est  peut-être  aucune  de  comparable,  pour  la  puissance  financière 
et  la  grandeur  du  rôle  politique,  à  la  société  fondée,  au  plus 
tard  vers  1250,  par  les  Siennois  Orlando  et  Bonifazio  Buonsi- 
gnori  ^,  continuée  après  eux  par  leurs  descendants  et  les  descen- 
dants de  leurs  associés,  et  communément  appelée,  vers  la  fin  du 
siècle,  «  la  grande  banque  de  Sienne  »,  Major  Tabula  Senensis. 
Entrée  au  service  de  la  Chambre  apostolique  -  au  temps  d'Inno- 
cent IV,  elle  lui  demeura  attachée,  sauf  ime  courte  interruption 
sous  Grég-oire  X,  jusqu'à  la  lin  du  pontificat  de  Nicolas  IV.  Pour 
ne  rappeler  que  le  plus  mémorable  des  services  rendus  par  elle 
à  la  papauté,  elle  a  beaucoup  contribué,  par  ses  avances  d'arg'ent, 
au  succès  de  l'expédition  de  Charles  d'Anjou  •^.  Mais  quelques 
années  à  peine  après  avoir  été  congédiée  par  la  Chambre,  elle 
s'effondrait  brusquement,  en  même  temps  que  quelques-unes  de 
ses  concurrentes  de  Lucques  ou  de  Florence  ^.  Désastre  financier 
qui  préludait  à   la  crise,   bien  autrement  célèbre,   dans  laquelle 


1.  La  première  mention  que  j'en  connaisse  est  de  1250  (Berger,  Les 
registi^es  d'Innocent  IV,  n"  481  :J). 

2.  Sur  les  relations  des  banquiers  en  général  avec  la  Chambre,  à  la  fin 
du  xin«  siècle,  on  peut  consulter  Schneider,  Die  finanziellen  Beziehungen 
der  floreniinischen  Bankiers  zur  Kirche  von  4285  bis  i30i.  J'ai  fait  agréer 
par  la  Faculté  des  lettres  de  Paris  et  j'espère  pouvoir  publier  prochainement 
une  thèse  latine,  De  niercatorihus  camer'œ  apostolicse  sœc.ulo  XIII. 

3.  Cf.  mon  mémoire  :  Clément  IV  et  les  banquiers  italiens,  dans  le 
Compte  Rendu  du  troisième  Congrès  scientifique  international  des  catho- 
liques. 

4.  Les  Ricciardi,  de  Lucques  (cf.  des  lettres  de  Bouiface  VIII,  Beg.  Vat., 
49,  fol.  311  V  et  312;  et  de  Clément  V,  Registres,  n"'  2294-2296y  ;  et  les 
Mozzi,  de  Florence  (cf.  Peruzzi,  Storia  del  coniniercio  e  dei  hanchieri  di 
Firenze,  Appendice,'^.  56;  Reg.  Clem.  V,  4367-4369). 


LA    FAILLITE    DES    BUONSIfiNORI  417 

sombrèrent,   quelque   trente  ans   plus    tard,   au   commencement 
de  la  g-uerre  de  Cent  Ans,  les  Bardi  et  les  Peruzzi. 

Des  documents  conservés  aux  Archives  d'Etat  de  Sienne 
jetaient  déjà  quelque  lumière  sur  cette  faillite  des  Buonsignori. 
Le  9  août  1298  ',  quelques  membres  de  cette  société  présentaient 
une  pétition  aux  Neuf-.  Ils  rappelaient  d'abord  l'ancienne  pros- 
périté de  leur  maison  de  banque,  la  confiance  que  lui  avaient 
témoig-née  beaucoup  de  papes,  de  prélats,  de  princes  ;  les  services 
divers  qu'elle  avait  rendus,  par  ses  agences,  à  la  commune  de 
Sienne  et  à  ses  ambassadeurs  en  divers  lieux.  Tout  récemment, 
la  discorde  s'était  mise  dans  la  société,  et  par  suite  de  bruits  per- 
fides semés  par  des  rivaux,  une  panique  s'était  produite,  tous 
les  créanciers  réclamant  à  la  fois  leur  remboursement.  Jusqu'alors, 
on  avait  pu  faire  face  aux  premières  exig-ences,  et  payer  jusqu'à 
concurrence  de  200.000  florins;  mais  bien  que  la  banque  fût  en 
réalité  solvable,  la  difficulté  qu'elle  éprouvait  à  recouvrer  ses 
propres  capitaux,  souvent  immobilisés  dans  des  entreprises  loin- 
taines, faisait  craindre  qu'elle  ne  fût  forcée  de  suspendre  ses 
paiements.  Les  pétitionnaires  demandaient  :  1''  que  le  conseil 
de  Sienne  décourag-eàt  ceux  qui  propageaient  la  panique,  et  pour 
cela  décidât  que  chaque  associé  ne  serait  pas  tenu  des  dettes 
communes  au-delà  de  sa  part  de  propriété  -^  ;  2°  qu'on  accordât 
un  délai  à  la  société  ;  3°  qu'on  priât  le  pape  d'intervenir  auprès 
des  créanciers  qui  appartenaient  au  personnel  de  la  curie.  Ils 
offraient  d'accepter  des  liquidateurs  nommés  jDar  les  consuls  de 
la  mercanzia  de  Sienne.  —  Le  conseil  intervient  en  effet  ;  on 
oblige  les  associés  à  accepter  pour  arbitre  de  leurs  différends  le 
podestat  de  la  ville  et  une  commission  de  marchands  ;  le  podestat 
fut  chargé  de  contraindre  à  rendre  leurs  comptes  tous  les  agents 
de  la  société  *.  Le  détail  de   ce    qui  suit  n'est  pas  connu  par  les 


1.  Archives  d'État  de  Sienne,  Consiglio  générale  LIV,  fol.  4b;  analysé 
dans  Tonimasi,  Istoria  di  Siena,  II,  141. 

2.  Ce  collège  des  Neuf  formait  depuis  1283  la  magistrature  suprême  à 
Sienne. 

3.  Cela  était  contraire  à  la  règle  générale,  qui  voulait  que  dans  les  socié- 
tés du  type  le  plus  ordinaire,  le  type  cotnpngnia  (cf.  Goldschmidt,  Hand- 
buch  des  Ilandelsrechts,  I,  271)  la  responsabilité  fût  solidaire  et  illimitée. 

4.  Archives  de  Sienne,  Consiglio  Générale,  LIV,  fol.  89  v". 
Mélanges  Pnul  Fahre.  2" 


418  E.    JORDAN 

documents  siennois  ;  on  verra  jdIus  loin  comment  Boniface  VIII 
essaya,  en  elîet,  d  abord  de  sauver  la  société,  puis  ensuite 
de  sauvegarder  au  moins  les  intérêts  de  la  Chambre.  La 
catastrophe  n'ayant  pu  être  évitée.  Clément  V,  en  1307, 
faisait  séquestrer  les  biens  des  Buonsignori  en  Ang-leterre, 
et  recouvrer  leurs  créances  au  profit  de  la  Chambre  '.  Le 
5  juillet  de  la  même  année,  Philippe  le  Bel  écrivait  aux  Siennois 
pour  se  plaindre  que  les  Buonsignori,  qui  lui  devaient  oi.OOO  livres 
tournois,  se  fussent  dérobés  par  la  fuite,  et  demander  qu'on  lui 
assurât  satisfaction  -.  N'ayant  rien  obtenu,  malg^ré  la  bonne 
volonté  témoignée  d'abord  par  Sienne  '.  il  se  vengea  en  faisant 
saisir  dans  tout  son  royaume  les  personnes  et  les  biens  des 
marchands  siennois  qui  s'y  trouvaient,  et  en  les  obligeant  à 
répondre  pour  leurs  nationaux.  En  vue  d  indemniser  ces  victimes 
de  la  mauvaise  foi  des  Buonsignori.  le  conseil  de  Sienne  résolut 
enfin  de  faire  saisir  et  vendre  les  biens  de  ces  derniers,  par  les 
soins  des  consuls  de  la  mercanzia  ^. 

L'affaire  n'en  resta  pas  là.  Elle  eut  un  épilogue  sous  Clément  VI, 
épilogue  que  nous  révèlent  précisément  les  documents  que  je 
me  propose  de  faire  connaître  dans  cet  article,  c'est-à-dire  : 
1°  Le  procès-verbal  dune  enquête  à  1  effet  d'établir  le  montant 
des  créances  restées  dues  par  la  société  des  Buonsignori  à  la 
Chambre  apostolique,  les  noms  des  débiteurs  et  l'état  de 
leurs  biens.  Ce  procès-verj^al  forme  un  petit  registre  conservé 
aux  Archives  du  Vatican  où  il  est  relié  dans  un  volume  des 
registres  de  Clément  VI,  n"  76  de  la  série  d'Avignon,  fol.  487- 
525  ^.  2"  Les  pièces  d'un  procès  intenté  aux  héritiers  Buonsignori 
pour  les  contraindre  à  s'exécuter.  Ces  pièces  ont  été  transcrites 
sur  un  cahier  relié  actuellement  dans  le  registre  Collectorix  S8o 
(folios  283-298;  des  Archives  du   Vatican  ^.  Ce    cahier,  en   fort 

1.  Registres  de  Clément  V,  n'>  2296. 

2.  Cette  lettre  a  été   publiée  par   M.    Ch.-V.    Langlois  (Notices  et  docu- 
ments relatifs  à  l'histoire  de  France,  dans  la  Revue  historique,  LX,  317). 

3.  Le  conseil  avait  décidé  d" élire    une    commission  chargée   de  rafïaire 
{ihid.,  n.  2). 

4.  Archives  d'État  de  Sienne,  Pergani'^ne,  2  février  1308. 

•j.  On   en  trouvera  une  description   dans   de    Loye,  Les  Archives   de    la 
Chambre  apostolique  au  XIV''  siècle,  p.  20o. 
6.  De  Loye,  ouv.  cité,  p.  161. 


LA    FAILLITE    DFS    BUONSIGNORl  419 

mauvais  état  (le  haut  de  presque  tous  les  feuillets  est  rongé  ou 
arraché)  est  de  plus  mutilé  du  ou  des  premiers  feuillets.  Le 
folio  283  commence  en  effet  au  milieu  de  la  bulle  de  Clément  VI 
ordonnant  les  poursuites. 

Le  2  mars  134i,  Clément  VI  adressait  la  lettre  suivante  à 
Pietro  Vitali,  primicier  de  l'Eglise  de  Lucques  et  à  Francesco 
dei  Marzi,  0.  M.,  son  chapelain  K 

Clemens  episcopus,  servus  servorum  Dei,  dilectis  filiis  Petro  Vitali, 
primicerio  Lucane  ecclesie,  et  Francisco  de  Marziis,  ordinis  fratrum 
Minorum,  cappellano  nostro,  salutem  et  apostolicam  benedlctionem. 
Perduxit  nuper  fidedigae  relationis  assertio  ad  nostri  apostolatus  audi- 
tuni,  quod  olim  tempore  felicis  recordationis  Niccolaipape  quarti,  pre- 
decessoris  nostri,  de  pecuniis  ad  ipsum  predecessorem  et  cameram 
suam  spectantibus  summam  octoginta  milium  florenorum  auri  vel  circa 
pênes  mercatores  societatis  de  Bonsegnoribus  de  Seuis,  tune  tempo- 
ris  existentes,  sub  nomine  depositi  vel  alias  tradita  sint  vel  etiam  assi- 
gnata  ;  quodque  de  summa  hujusmodi  prefato  predecessori  vel  Ecclesie 
Romane  nequaquam  postmodum  extitit  satisfactum.  Nos  igitur, 
cupientes  indempnitati  ejusdem  camere,  quantum  cum  Dec  possumus, 
super  hiis  providere,  discretioai  vestre,  de  qua  fiduciam  in  Domino 
gerimus  specialem,  per  apostolica  scripta  committimus  et  mandamus, 
quatenus  super  premissis  et  ea  quomodolibet  tangentibus  veritatem, 
viis  et  modis  quibus  melius  et  utilius  fieri  poterit,  simpliciter  et  de 
piano,  sine  strepitu  et  figura  judicii,  solerti  et  fideli  adhibita  diligentia 
inquirentes,  quascunque  scripturas  publicas  vel  privatas  que  de  pecu- 
niis hujusmodi  mentioncm  quoquomodo  facerent,  vel  ad  premisso- 
rum  probationem  fuerint  opportune,  per  quascunque  personas  eccle- 
siasticas  vel  seculares  cujuscunque  status,  ordinis,  dignitatis  vel 
condictionis  existant,  etiam  si  pontilicali  vel  quavis  alia  confulgeant 
dignitate,  apud  quas  fuerint,  vobis  exhiberi  plenarie  faciendo,  ab  here- 
dibus  seu  bonorum  detentoribus  mercatorum  societatis  predicte  qui 
erant  tempore  quo  pecunia  hujusmodi  per  eos  fuit,  ut  prefertur, 
recepta,  exigere  ac  recipere  cum  integritate  curetis,  nostro  et  Ecclesie 
predicte  nomine,  totam  illam  pecuniam,  quam  ipsos  habuisse  ac  récé- 
pissé repereritis  de  pecuniis  et  bonis  predecessoris  et  Ecclesie  predicto" 
rum,  contradictores  — Non  obstantibus  —  Invocato  —  \^olumus  autem 
quod  eos  a  quibus  pecuniam  ipsam  receperitis,  et  quorum  nomme 
fuerit  persolula,  possitis  absolvere  plenius  et  quilare  de  hiis  que  vobis 

i.  Reg.  Avin.    76,  fol.  487. 


420  E.    JORDAN 

fueriiit  persoluta,  faciendo  super  hoc  duo  conHci  consimilia  publica 
instrumenta,  quorum  une  panes  solventes  ipsos  dimisso,  reliquum  ad 
nostram  cameram  mittere  fîdeliter  studeatis.  Dat.  apud  Villamnovam, 
Avinionensis  diocesis,  VI  nouas  martii,  pontilicatus  nostri  anno 
secundo. 

Les  délégués  se  mirent  aussitôt  en  devoir  dobéir.  Ils  dres- 
sèrent la  liste  suivante  de  questions,  à  poser  à  chaque  témoin. 

In  primis  utrum  ipse  recordetur  de  tempore  quo  papa  Nicolaus  IIII 
de  quo  lit  mentio  in  dicto  rescripto  apostolico  cathedram  beati  Pétri 
obtinebat. 

Utrum  sciât  vel  audiverit  dici  quod  mercatores  et  socii  societatis 
de  Bonsignoribus  de  Senis  tempore  ipsius  pape  Nicolai  receperint 
nomine  Romane  Ecclesie  et  ejus  camere  aliquas  quantitafes  pecunie 
nomine  depositi  seu  commande  ais  facte  de  illis  pro  dicta  Ecclesia  et 
ejus  caméra. 

Utrum  sciverint  vel  dici  audivarint  quantam  quantitatem  et  sumniam 
pecunie  receperint  mercatores,  socii  et  societas  supradicti. 

Utrum  sciant  vel  audiveriut  dici  quo  tempore  facta  fuerunt  talia 
deposita  seu  commande  dictis  sociis  etsocietati. 

Utrum  sciant  vel  audiveriut  dici  ubi  sint  aliqui  libri,  instrumenta 
vel  scripture  ipsorum  sociorum  at  societatis  et  ad  ipsos  spectantes  at 
panas  quem  vel  quos. 

Utrum  cognoscant  filios  et  heredes  dictorum  mercatorum  et  qui  sint. 

Utrum  extent  bona  mobilia  vel  immobilia  vel  possessiones  dictorum 
sociorum  et  que  at  qualia  et  ubi  sint  posita  et  par  quos  datinaantur. 

Utrum  da  predictis  sint  publica  vox  et  fama  et  ubi  et  apud  quos. 

Les  délégués  siég-èrent  au  monastère  de  San  Vigilio,  de  l'ordre 
des  Gamaldules.  à  Sienne.  L'enquête  commença  le  8  juillet  1344 
pour  se  terminer  le  13.  On  entendit  trente  témoins,  savoir  : 
Frater  Silvester  de  Senis,  prieur  des  Dominicains  de  Sienne 
(sa  déposition  est  au  fol.  488  v")  ;  Fr.  Gerardus  domini  Luti  de 
Senis,  0.  P.  (fol.  489)  ;  Fr.  Eneas  de  Senis,  0.  P.  (fol.  490)  ; 
Fr.  Ghristophorus  de  Tholomeis,  0.  P.  (fol.  490  v°)  ;  Fr.  Ambro- 
sius  de  Golle,  0.  P.  (fol.  491  v°)  ;  Dominus  Guido  Bondelmon- 
tis,  canonicus  Senensis  fol.  492);  Fr.  Jacol^us  de  Montececerone, 
0.  P.  (fol.  493  v°j  ;  Fr.  Gerinus  Guccii  de  Montaninis.  0.  P. 
(fol.  494)  ;  Fr.  Franciscus  lilius  Ture  de  Senis,  ord.  Cartusien- 
sis    (fol.  493)  ;   Dominus    Ginus    rector   hospitalis  Sancte   Marie 


LA    FAILLITE    DES    HLONSIGNORI  421 

délia  Scala  de  Senis  (fol.  49G)  ;  Dominus  Niccolaus  domiui  Ban- 
dini  de  Senis  (fol.  496  v")  ;  Dominus  Angélus  Granelli  de  Tho- 
lomeis  miles  de  Senis  (fol.  497)  ;  Narius  Bruni  de  Senis  (fol. 
497  v°)  ;  Minus  Guidi  de  Tholomeis  (fol.  498)  ;  Naddinus  Guccii 
de  Senis  (fol.  497  y°)  ;  Poppus  Naldi  de  Senis  (fol.  499  V)  ; 
Beringnone  Chiavelli  de  Senis  (fol.  oOO)  ;  Dominus  Niccola  Con- 
tis  jurisperitus  de  Senis  (fol.  500  v°)  ;  Ceccus  Ghini  de  Senis 
(fol.  501)  ;  Marsilius  Scecti  de  Senis  (fol.  502);  Ceccus  domini 
Gori  de  Senis  (fol.  502  v'')  ;  Dominus  Gualterius  domini  Gerii 
de  Senis  (fol.  503)  ;  Sjmon  ser  Jacobi  de  Senis  (fol.  503  v°)  ; 
Angélus  Frederici  de  Senis  (fol,  504)  ;  Conte  Jacobi  de  Senis 
(fol.  504);  Frater  Naldus  Johannis  de  Senis,  0.  M.  (fol.  505); 
Fr.  Johannes  de  Sancto  Georgio  de  Senis,  0.  M.  ;  Fr.  Jaco- 
bus  Thosi,  0.  M.  ;  Fr.  Jacobus  de  Martiis,  0.  M.  ;  Fr.  Mannus 
Guiduccini,  0.  M.  (fol.  505  v"). 

Les  délégués  déclarent  ensuite  être  allés  interroger  le  17  juil- 
let, aux  environs  de  Sienne,  Bindo  de  Sienne,  protonotaire  du 
pape;  mais  le  procès-verbal  de  l'interrogatoire  manc{ue. 

Il  serait  tout  à  fait  inutile  de  publier  in  extenso  les  dépositions. 
Beaucoup  n'offrent  aucun  intérêt,  soit  que  les  témoins  déclarent 
ne  rien  savoir,  soit  qu'ils  restent  dans  le  vague,  soit  qu'ils  ne 
fassent  que  se  répéter  les  uns  les  autres.  Nous  nous  bornerons 
à  faire  connaître,  par  analyses  ou  par  extraits,  les  plus  curieuses, 
en  classant  les  renseignements  d'après  les  articles  du  question- 
naire. 

Quant  au  premier  de  ces  articles,  l'immense  majorité  des 
témoins  n'avait  aucun  souvenir  remontant  au  temps  de  Nicolas  IV. 

Sur  le  second,  certains  témoins  ne  savent  rien.  D'autres 
ignorent  si  les  Buonsignori  étaient  débiteurs  de  la  Chambre, 
mais  parlent  de  dépôts  nombreux  faits  chez  eux  par  des  prélats 
en  cour  de  Rome. 

Ainsi,  entre  autres_,  frère  Enée  de  Sienne  : 

«...  Respondit  et  dixit  se  nunquam  scivisse  vel  audivisse  dici  quod 
recordaretur,  quod  dicti  socii  tenerentur  Romane  Ecclesie  vel  ejus 
camere,  tamen  audivit  dici  midtotiens  et  a  pluribus  de  quibus  non 
recordalur  quod  ipsi  socii  et  societas  tenebaulur  multis  el  diversis  pre 


422  E.    JORDAN 

latis  ratione  dcpositi  eisdem  sociis  l'acli  in   Roniana    ciiria,    et  multis 
aliis  personis.  » 

Frère  Jacques  de  Monte-Cetrone  fait  une  déposition  analogue 
pour  le  fond,  en  y  ajoutant  un  renseig-nement  intéressant. 
Boniface  VIII,  précisément  pour  sauvegarder  les  intérêts  de  ces 
prélats  déposants,  aurait  essayé  de  mettre  un  terme  aux  que- 
relles qui  ébranlaient  la  société  des  Buonsignori. 

«  Respondit  dicens  se  nichil  inde  scire  de  contentis  in  ipso  articule. 
Audivit  tamen  dici  quod  dominus  Bonifatius  papa  VIII  fecit  requiri 
dictes  socios  do  dicta  societate  Bonsegnorum  ut  convenirent  insimul 
et  repararent  ipsam  societatem  que  jam  erat  in  discordia  et  divisione, 
ad  hoc  ut  prelati  multi  qui  pecunias  suas  deposuerant  in  magnis  quan- 
titatibus,  ut  ferebatur,  pênes  dictes  seties,  quas  dicti  prelati  nunquam 
petuerant  recuperare,  possent  eorum  hujusmedi  pecunias  a  dictis 
sociis  redibere.  Interregatus  a  quibus  audivit,  respendit  quod  in  civq- 
tate  Senensi  et  in  quibuscunque  partibus  ubi  d  ici  us  frater  erat  cen- 
ventualis,  a  multis  et  diversis  personis,  de  quorum  nominibus  non 
recordatur.  » 

Frère  Ambroise  de  Colle  confirme  le  fait  de  l'intervention  de 
Boniface  ;  mais  il  en  donne  une  autre  explication.  Ce  sont  les 
intérêts  mêmes  de  la  Chambre  que  le  pape  aurait  voulu  défendre. 

«  Super  secundo  articule  interregatus  respondit  dicens  se  inde 
nichil  scire  nisi  in  tantum  qued  quande  prelati  qui  de  neve  creabantur 
per  deminum  Benifacium  papam  VIII,  tune  setii  de  dicta  societate 
cenfitebantur  se  nemine  camere  apestelice  habere  in  depesitum  quan" 
titates  débitas  per  ipses  prelates,  pro  communi  servitie  camere. 

Interregatus  quomede  scit,  respondit  et  dixit  quod  ita  publiée 
ferebatur  in  Romana  curia  dum  ibi  esset  aliquande  ac  etiam  in  civi- 
tate  Senensi,  et  quod  ipse  dominus  Bonifatius  papa  fecit  omnes 
ipses  seties  requiri  qued  ipsi  se  convenirent  apud  Castrum  Pie- 
bis  ut  inibi  discerdiam  que  erat  inter  ipses  soties  sedarent  ac  reinte- 
grarent  se  invicem  ut  repararetur  dicta  societas  que  jam  erat  divisa  et 
in  discordia.  Et  qued  dictus  dominus  papa  hoc  faciebat  fieri  ex  eo  quia 
de  hujusmedi  divisione  dicta  caméra  mullum  dampnifîcabatur,  quo- 
niam  ipsa  societas  multa  cemmoda  olïerebat  dicte  camere  dum  esset  in 
statu  pacifiée,  sicut  publiée  de  hoc  ferebatur  ;  quia  dictus  frater,  ut 
asseruit,  erat  semper  cum  ipsis  sotiis  in  dicte  Castre  Plebis. 


LA    FAILLITE    DES    BUO>SIGiNORI  423 

Avec  cette  déposition,  on  voit  que  nous  abordons  le  c^roupe 
des  témoins  qui  connaissent  la  situation  jadis  occupée  par  les 
Buonsiji^nori  à  la  cour  pontificale  et  les  opérations  qu'ils  accom- 
plissaient pour  la  Chambre.  Ambroise  de  Colle  signale  une  des 
plus  ordinaires  :  les  prélats  promus  par  le  Saint-Siège  et  embar- 
rassés pour  s'acquitter  du  commun  service  qu'ils  devaient  à 
cette  occasion,  empruntaient  aux  banquiers  de  la  Chambre;  iL 
sufïisait,  sans  déplacement  de  fonds,  que  ceux-ci  inscrivissent 
le  montant  de  la  taxe  à  lavoir  du  Saint-Siège.  L'opération  don- 
nait lieu  à  la  rédaction  de  deux  obligations,  l'une  des  prélats  vis- 
à-vis  des  banquiers,  l'autre  des  banquiers  vis-à-vis  du  trésor 
apostolique. 

On  remarquera  que  les  souvenirs  de  frère  Ambroise  sont  sûre- 
ment inexacts  sur  un  point  ;  c'est  sous  Nicolas  IV,  en  dernier 
lieu,  et  non  sous  Boniface  VIII,  que  les  Buonsignori  avaient  été 
au  service  de  la  Chambre.  Ils  ne  sont  jamais  mentionnés, 
comme  banquiers  officiels,  dans  les  registres  de  ce  dernier  pape. 

La  plupart  des  autres  témoignages  confirment  en  termes 
généraux  qu'il  était  de  notoriété  publique  que  les  Buonsignori 
étaient  restés  endettés  envers  le  Saint-Sièç^e.  Un  seul  fait 
exception,  Marsiglio  «  Scecti  »,  qui  prétend  avoir  entendu  dire 
que  la  balance  était  au  contraire  en  leur  faveur.  Marsiglio 
ajoutait,  et  d'autres  témoins  disent  avec  lui,  que  Clément  V 
avait  déjà  poursuivi  le  remboursement  des  créances  de  la  curie. 
On  a  vu  plus  haut  que  les  registres  de  Clément  V  confirment 
cette  assertion. 

Deux  groupes  de  témoignages  fournissent  l'occasion  de  relever 
certaines  particularités  intéressantes  dans  l'organisation  des 
maisons  de  banque  italiennes,  et  dans  la  situation  des  banquiers 
de  la  Chambre  vis-à-vis  du  Saint  Siège. 

L'usage  ordinaire  des  banques  italiennes  était  que  chacun  des 
associés  était  responsable  sur  tous  ses  biens  de  tout  le  passif 
social.  C'est  précisément  à  cette  règle  que  les  Buonsignori  avaient 
sollicité  en  leur  faveur,  du  conseil  de  Sienne,  une  dérogation 
générale.  Nos  dépositions  nous  apprennent  que  quelques-uns 
d'entre  eux  essayèrent  de  négocier  des  concordats  particuliers 
avec  le  Saint-Siège. 


424 


E.    JORDAN 


Déposiiion  de  frère  Gerino  di  Guccio  dei  Monlnnini.  «  ...  Respon- 
dit  et  dixit...  quod  audivit  a  Guccio  pâtre  suo  siniililer  ex  eo  quia  ipse 
Guccius  et  Montaniiius  ejus  frater  sive  germanus  carnalis  et  patruus 
dicti  fratris  Gerini  procurabant  cum  domino  Johanne  Gaietani  cardi- 
nali  olim  et  tune  Sedis  Apostolice  legato  in  Tuscia  '  ut  ipse  dominus 
delegatus  impetraret  a  domino  papa  pro  eis  absolutionem  et  remissio- 
nem  de  parte  continq-ente  eos  ad  restiluendum  Romane  Ecclesie  pro 
dicto  Gerio  de  Montnninis  avo  dicti  fratris.  Et  quod  ipse  frater  testis 
scripsit  manu  sua  cpiamplures  lilleras  ro<;alorias  predicto  quondam 
domino  legato  ex  parte  dictorum  patris  sui  et  patrui,  seu,  si  bene 
recordatur  priori  Pisano  ordinis  sancti  Johannis  Jerosolimitani,  super 
impetratione  gratie  remissionis  predicte.  » 

Déposition  de  frère  François,  fils  de  Tura  de  Sienne.  «  Audivit 
dici  a  ser  Petro  Alberti  de  Senis,  quod  Tura,  pater  dicti  fratris  Fran- 
cisci,  et  patruus  ejus,  fratres  carnales,  fdii  quondam  Gerii  Montanini 
superius  nominati,  qui  fuil  unus  de  dictis  sotiis,  si  voluissent,  poterant 
se  concordare  cum  ecclesia  Romana  de  eo  quod  ipsi  tenebantur  ipsi 
ecclesie  Romane  ratione  dicti  Gerii  a\  i  dicti  fratris  loquentis,  et  quod 
dictus  serPetrus  consuhiit  multum  super  bujusmodi  concordia  facienda 
eisdem  fratribus  filiis  dicti  Gerii...   » 

Dun  autre  côté  la  cour  de  Rome,  non  contente  de  la  garantie 
que  lui  offrait  la  responsabilité  solidaire  et  illimitée  des  associés, 
prenait  hypothèque,  quand  il  s'agissait  de  banquiers  de  la 
Chambre,  sur  les  biens  personnels  de  chacun  deux.  C  est  à  cet 
usage  que  font  allusion  plusieurs  dépositions.  Un  témoin,  Nad- 
dino  di  Guccio,  dit  que  personne  n'osait  acheter  les  biens  des 
Buonsignori,  à  raison  de  leurs  dettes  vis-à-vis  de  la  cour  de 
Rome.  Mine  dei  Tolomei  (dont  la  déposition  est  reproduite  en 
substance  par  Cecco  di  Ghinoi,  entre  dans  plus  de  détails  : 

«  Super  secundo  articulo  interrogatus  respondit  et  dixit  quod  nescit 
de  dicto  debito  Romane  Ecclesie  per  dictos  sotios,  nisi  auditu,  et  hoc 
quia  postquam  dicta  societas  defecit  jam  sunt  fere  anni  quinquaginta, 
audivit  ipse   testis  dici  a  domino  Moschiato  de  Senis,  fratre  germano 


1.  Il  s'agit  du  cardinal  Jean  Orsini,  créé  sous  Jean  XXII,  en  1316 
(Eubel,  Hierarchia  Caiholica  Medii  Aevi,  14),  légat  en  Italie  de  1326  à  1334. 
Peut-être  du  fait  rapporté  ci-dessus  doit-on  conclure  que  Jean  XXII  aussi 
avait  adressé  des  réclamations  aux  Buonsignori. 


LA    FAILLITE    DES    BUONSIGNORI  42o 

sive  carnali  quondani  doniini  Ricciardi  cardinalis  de  Senis  ' ,  quod  dictus 
dominus  cardinalis,  qui  l'aciebat  emi  terras  et  possessiones  in  comi- 
tate  Senensi  ad  faciendum  construi  quedain  monasteria,  scripserat 
sibi  dicto  domino  Moschiato  quod  non  audereL  eniere  de  posses- 
sionibus  dictorum  sotiorum  et  sotietatis  ex  eo  quod  ipse  erant  omnes 
obligate  Ecclesie  Romane  ratione  mag'narum  quantitatum  pecuniarum 
in  quibus  dicti  sotii  et  sotietas  de  Ronsig'noribus  tënebatur  dicte  Ecclesie 
Romane...  » 

Telles  sont  les  principales  dépositions  sur  l'article  2.  le  plus 
intéressant.  Sur  la  date  des  dépôts  faits  aux  Buonsig-nori,  aucun 
témoin  ne  sait  rien.  Il  en  est  de  même,  en  général,  quant  au  mon- 
tant total  de  leurs  dettes.  Quelques  déposants  parlent  vague- 
ment de  très  grosses  sommes.  Deux  seulement  citent  un  chiffre. 
Frère  Gerino  di  Guccio  parle  de  60  à  70.000  florins  ;  Cecco  di 
Gliino  de  80  à  100.000.  On  verra  que  ces  évaluations  ne  diffé- 
raient guère  de  ce  que  la  Chambre  admit  être  la  réalité. 

Frère  Silvestre  de  Sienne,  frère  Enée,  et  plusieurs  autres, 
firent  savoir  qu'une  grande  quantité  de  livres  et  d'écritures,  se 
rapportant  à  la  société,  étaient  entassés  en  grand  désordre  et  en 
mauvais  état  dans  une  chambre  du  couvent  des  Frères  Prê- 
cheurs ;  le  tout  aurait  été  apporté  par  un  certain  Pepo,  frère 
dudit  Enée. 

Quant  aux  biens  des  héritiers  Buonsignori,  la  plupart  des 
témoins  les  ignorent,  ou  savent  qu'ils  sont  considérables,  sans 
pouvoir  préciser.  Mais  quelques-uns  font  des  dépositions  ([ui 
peuvent  être  d'un  certain  intérêt  pour  l'histoire  locale  siennoise. 

Déposition  de  frère  Cristoforo  dei  Toloniei  :  «...  Respondit  dicens 
quod  dicti  socii  et  descendentes  habent  multas  possessiones,  ignora- 
bat  tamen  ubi  erant  posite,  excepto  quod  bene  novit  quod  descen- 
dentes domini  Bonsignoris  tenent  castra  Montis  Jovis  et  Montis  Nigri 
ac  Potentini  ^  sita  in  comitatu  Senensi  ;  tamen  commune  Senense  non 
habet  ibi  dominium  aUquod.  » 


1.  Riccardo  Petroni  de  Sienne,  créé  cardinal-diacre  de  Saint-Eustache 
en  1298  (Eubel,  op.  cit.,  p.  12). 

2.  Sur  les  trois  bourgs  de  Monte-Giovi,  Monte  Nero,  et  Potentino,  dans 
le  Val  d'Orcia,  qui  passèrent  plus  tard  aux  Salimbeni,  cf.  Repetti,  Dizionario 
delta  Toscana,  III,  399  et  447,  et  IV,  629. 


426  E.    JORDAN 

'Déposition  de  Giiido  di  Buondel monte   « Respondit  dicens  quod 

extant  bona  dicti  domiiii  Nicolai  Novell!  iiifrascripta  castra  videliceL  : 
de  Montejovis  et  Montisnigri  sita  in  comitatu  Senensi,  cum  eorum 
possessionibus,  juribus  et  jurisdiclionibus,  ac  bonis  mayni  valoris  in 
circumstantiis  et  conllnibus  bonorum  ipsorum. 

Giampolus  vero  lilius  dicti  domini  Uguiccii  habet  castrum  de  Casa- 
novola  ^  cum  multis  possessionibus  et  jurisdictionibiis  in  circumstantiis 
et  confinibus  dicti  castri.  Guillelmus  et  Niccolaus  fralres,  filii  Landi 
olim  Guillelmi  qui  fuit  unus  de  principalibus  sociis  de  quibus  supe- 
rius  non  lit  mentio  in  dicta  societate,  habet  castrum  de  Monteanti- 
quo  ^  cum  multis  possessionibus  et  jurisdictionibus.  Ileredes  Gerii 
Montanini  predicti  habent  multas  possessiones  et  magnas  et  domos, 
videlicet  infra  civitatem  Senensem  juxta  ecclesiam  Sancti  Pétri  Sca- 
larum  domos  et  palatia  nobilissima.  Item  et  alias  possessiones  opulen- 
tissimas  in  comitatu  Senensi  loco  dicto  la  Montagna.  Et  ut  credebatur 
et  dicebatur  possessiones  heredum  Gerii  predicti  valent  communi 
estimatione  centum  milia  librarum  Senensium  parvorum.  Heredes 
autem  domini  Orlandi  predicti,  videlicet  domini  Deus  et  Bartholomeus, 
habent  castrum  de  Pari,  castrum  Castilionis  juxta  Farnam,  castrum 
Gavorani  •',  et  multas  alias  possessiones  in  locis  qui  dicuntur  al  Pog- 
giolo  et  Campoflorum.  Et  in  civitate  domos  et  palatia  nobilissima  ^. 
De  aliis  vero  dixit  se  non  bene  recordari.  » 

Déposition  de  frère   François    fils   de    Tura  de  Sienne  « dixit 

quod  nescit  de  aliquibus  bonis  dictorum  sotiorum,  nisi  de  bonis  dicti 
patris  sui.  Interrogatus  que  bona  sunt  et  ubi  sunt  posita,  respondit  et 
dixit  quod  domus  et  possessiones  terrarum  et  vinearum  posita  ad 
Rixianum  et  a  Montagna  districlus  Senensis.  Novit  etiam  de  bonis 
dicti  domini  Manfredi  et  dicti  domini  Fatii  que  sunt  in  dicto  dis- 
trictu  posita  loco  dicto  a  Grotli.  » 


1.  Probablement  Casenovole  di  Pari  dans  le  Val  d'Ombrone  (Repetti,  I, 
512). 

2.  Monte  Antico  dans  le  Val  d"Ombrone  (Repetti,  I,  93). 

3.  Orlando,  dont  Bartolommeo  et  Dec  étaient  les  fils,  était  un  Malavolti 
(cf.  plus  loin).  Sur  Pari  dell'  Ardenghesca  et  Castiglion-di-Farma,  dans  le 
Val  di  Mersa,  sur  Gavorrano,  dans  la  Maremme  entre  Massa  et  Grosseto,  sur 
les  droits  qu'y  avaient  les  Malavolti  et  leurs  démêlés  avec  Sienne  et  Massa, 
cf.  Repetti,  IV,  59,  I,  594,  II,  416. 

4.  On  sait  qu'un  des  beaux  palais  du  moyen  âge,  à  Sienne,  est  le  palais 
Buonsig'nori. 


LA    FAILLITE    DES    BUONSIGNORI  427 

L'audition  des  témoins  terminée,  les  délégués  se  mirent  en 
devoir  de  rechercher  au  couvent  des  Dominicains  les  écritures 
qu'on  leur  avait  signalées.  Le  récit  de  leurs  opérations  (trop  long 
pour  être  publié),  ne  manque  pas  d  un  certain  piquant.  Les 
papiers  provenant  des  Buonsignori  formaient  un  amas  confus 
dans  une  des  caves  du  couvent,  où  on  les  avait  abandonnés 
depuis  de  longues  années.  Ils  n'intéressaient  plus  personne, 
personne  n'étant  plus  tenté  de  revendiquer  une  succession  aussi 
mauvaise.  Le  procès-verbal  décrit  en  termes  pittoresques  cet 
entassement  de  caisses  éventrées  et  pourries  laissant  échapper 
leur  contenu  de  livres  et  de  parchemins  déjà  à  moitié  réduits 
en  poussière.  On  trouva  entre  autres  choses  les  registres  de 
recettes  de  la  dime  perçues  par  les  agents  de  la  société  en 
Angleterre,  en  Ecosse,  et  dans  l'Italie  centrale  et  septentrio- 
nale ;  et  deux  livres  presque  concordants,  exclusivement  consa- 
crés aux  opérations  que  la  société  faisait  avec  la  Chambre.  Les 
délégués  les  firent  emporter  et  dépouiller  par  leur  notaire.  Le 
procès-verljal  nous  a  conservé  le  signalement  suivant  de  l'un 
d'entre  eux, 

«  Qui  quidam  liber  continebat  in  se  folia  sive  cartas  numéro  cen- 
tum  XLI,  sicut  per  numei'um  singula  carta  sic^nata  erat,  incipiens  a 
secundo  folio  signato  pro  prima  carta.  In  cujus  prime  carte  sive  folii 
principio  et  summitate,  in  prima  pag^ina  scriptum  erat  sic  vide- 
licet  : 

In  nomine  Domini  Ameii.  In  questo  liuro  ene  scripte  tucto  cio  chêne 
apo  la  compagnia  delà  munela  delà  décima,  et  di  quelle  che  atiene 
ala  Terra  Saucta.  recevuli  in  diversi  parti,  et  tucto  quello  che  avemo 
pagato  et  prestato  per  la  decta  ragione,  chom'  apare  partitamente 
innanzi. 

In  secunda  vero  carta  sive  folio  dicti  libri  in  principio  prime 
pagine  ipsius  folii  scriptum  erat  sic,  videHcet  : 

In  nomine  Domini  Amen.  La  chiesa  di  Roma  et  la  Terra  Santa 
debbono  avère  LV  libre  X  s.  I  d.  \'enigiani  grossi  vintisepte  di  di 
giugno  anni  settantesei,  i  quali  ebbe  Ditaviva  Benelii  nostro  compagne 
in  Vinegia  d'Aldiano  di  Trevigi  priore  di  Santa  Maria  Magiore,  et 
fuoro  delà  décima  di  Trevigi.  Feciene  carta  per  mano  di  Gaio  notaio 
di  Trevigi  chom'  apare  ali  avuti  di  Dietaviva  al  liuro  d'anno  setlante- 
nove  aie  centoquarantequatro  carte  in  una  suma  di  mille  VP  IIII 
libr.  VIIII  s.  X  d.  di  piccioli. 


428  E.    JORDAN 

■  Il  y  a  ensuite  une  lacune  ;  la  description  du  manuscrit 
reprend  seulement  avec  le  folio  14  ;  et  le  notaire,  au  lieu 
de  le  transcrire  intégralement,  s'est  généralement  borné  à 
relever  ce  qui  1  intéressait,  c'est-à-dire  le  total  de  chaque  page 
en  vue  de  dresser  un  total  général  des  recettes  et  des  dépenses. 
Les  quelques  renseignements  qu'il  donne  accidentellement  sur 
Torigine  de  quelques  recettes  pourraient  être  utilisées  pour  une 
histoire  du  décime  de  Lyon  et  des  autres  taxes  analogues  dans 
le  dernier  quart  du  xiii*  siècle  ;  ils  sont  malheureusement  trop 
fragmentaires  pour  apprendre  grand'chose. 

En  même  temps  que  ces  registres,  on  trouva  un  certain 
nombres  de  lettres  revêtues  du  sceau  de  la  société  écrites  par  les 
représentants  de  la  société  à  Rome  à  ses  chefs  ou  capitaines  rési- 
dant à  Sienne.  Je  les  reproduis  ci-dessous  ;  elles  sont  un  inté- 
ressant spécimen  de  correspondance  d'affaires  en  langue  vulgaire 
à  rapprocher  entre  autres  des  lettres  déjà  publiées  par 
MM.  Paoli  et  Piccolomini  '.  et  Emiliani-Giudici  "- ;  et  elles  nous 
font  connaître  quelque  chose  du  très  orageux  règlement  de 
comptes  qui  eut  lieu  entre  Nicolas  IV  et  ses  banquiers.  Ces 
difficultés  furent  peut-être  la  cause  pour  laquelle  les  Buonsignori 
et  plusieurs  de  leurs  confrères  quittèrent  la  Chambre,  sûre- 
ment sous  Célestin  V,  et  peut-être  dès  les  derniers  mois  du 
pontificat  de  Nicolas  l\.  On  pourrait,  d'un  passage  de  la 
première  lettre,  inférer  que  les  Chiarenti  seuls,  et  peut-être  avec 
eux  les  Frescobaldi,  étaient  restés  au  service  de  ce  pape. 

«  ïenores  ^  quarumdam  litterarum  transmissarum  per  sotios  et  fac- 
tures sotietatis  de  Bonsignoribus  in  Curia  Roniana  tune  temporis 
conimorantes,  sotiis  dicte  sotietatis  Senis  commorantes  [sic]  in  ell'ectu, 
videlicet. 

In  quadani  littera  sic  transraissa  sic  continetur  inter  cetera  vide- 
licet. 

Domino  Fazio,  Bonaventiira  et  Compagai  in  Siena,  domino  Nic- 
colo  et  compagni  di  corte  salutem  etc. 


1.  Lettere  lolyari  del  secolo  XIII  scritte  da  Senesi. 

2.  Storia  politica  dei  Municipi  italiani,  IV,  231 -2i0. 

3.  Ces  lettres  occupent  les  folios  524  et  519  (il  y  a  eu  une  interversion  de 
folios  à  la  reliure). 


LA    FAILLITE    DES    BUONSIGNORI  429 

Noi  non  dovemo  dare  ala  chiesa  di  Roma  veruno  denaio  per  Terra 
Santia  senza  quella  dTnghilterra,  anzi  dovemo  avère  sopressa  da  octo- 
milia  liorini  d'oro,  choli  L"  milia  [sic)  tornesi  grossi  che  furo  prestati 
in  Acri,  et  rabbatuto  cio  che  dovavanio  avère  [da]  la  caméra  per  lo 
tempo  di  papa  Martino.  Ancho  dovemo  avère  da  novemilia  fiorini 
d'oro  perla  compra  di  parela  et  per  altre  spese  l'acte  uele  provincie 
de  la  chiesa  di  Roma. 

Somma  ne  die  dare  la  chiesa  dicesepte  milia  liorini  d'oro,  rabbactuto 
cio  che  prestato  avemo  per  li  facti  de  Rengno. 

La  décima  d"Inj;hilterra,  ched  e  pervenuta  a  mano  delà  nostra 
compagnia  in  Inghilterra  et  in  corte  si  e  tretequatromilia  marche 
sterlinni,  dei  quali  noi  avemo  renduti  XX"  V*^  marche,  et  chosi  dimora 
XIII"  V  ^  marche  et  rebbactendone  li  XMI"  fiorini  d'oro  ch'avere 
dovemo,  chôme  dicie  di  sopra,  si  compesiamo  che  la  chiesa  di  Roma 
die  avère  oggi  da  noi  X"  ¥"=  marche  sterlinni. 

Li  Mozzi,  segondo  la  scripta  che  diero  unguano  ai  cardinali  sum- 
manno  da  X"  marche,  rabbactuto  cio  che  dovieno  avère  dala  chiesa  di 
Roma. 

Li  Ricciardi  secondo  la  scripta  che  diero  summanno  XIIII" 
marche. 

Li  Pulci  secondo  la  scripta  che  diero  summanno  III"  marche. 

Summa  questa  décima  d'Inghilterra  XXX\'^I1"  V*^  marche  ster- 
lini. 

Lo  Rex  di  Francia  die  dare  ala  chiesa  di  Roma  dugiento'^  libre  di 
tornesi  li  quali  lo  papa  si  a  tucti  conceduti  a  Chiarenti  che  so  suoi 
speziali  mercatanti,  dei  quali  ne  so  gia  ricevuti  et  venuti  a  mano  de- 
la  decta  compagnia  LX^  libre  e  piu  e  li  altri  ricoglono  ciascun  di  '. 

Li  Frescobaldi  si  anno  di  denari  di  Terra  Santia  XII"  fiorini  d'oro. 
Ancho  e  conceduto  alloro  la  décima  de  Cestelle,  che  so  cinquanteduo 
milia  libre  di  tornesi,  dei  quali  anno  gia  ricevuti  da  VI"  libre,  li  altri  si 
procacciano  d'avere  ciascun  di  ^. 


\.  Le  31  mai  1289,  Nicolas  IV  avait  accordé  à  Philippe  le  Bel,  pour 
l'affaire  d'Aragon,  un  déchue  triennal,  sur  le  produit  duquel  devaient  être 
prélevées  20U. 000  livres  tournois  «  pour  les  charges  et  nécessités  de  l'ÉgHse 
romaine  »  i  l.anglois.  Les  Registres  de  Nicolas  IV,  n"  1004).  Le  3  août  1291 
[ihid.  n"  7379),  il  accréditait  les  Chiarentipour  encaisser  le  deuxième  terme 
dû  sur  celte  somme,  à  échoir  le  1^'"  novembre  suivant. 

2.  Grégoire  X  s'était  réservé,  pour  les  frais  de  son  passage  personnel  en 
Terre  Sainte,  la  dime  des  revenus  des  ordres  de  Citeaux  et  Prémontré  (cf. 
sa  bulle  du  31  juillet  1274,  dans  Ch,  Y.  Langlois,  Le  Règne  de  Philippe  III 
le  Hardi  ,  p.  419  .  Ce  produit  devait  on  être  tenu  en  réserve  pour  le  compte 


430  E.    JORDAN 

•  Summa  tucta  questa  décima  di  Francia  e  d'Inghilterra  se  fusse 
tucta  racolta  III*^  LV"  libre  di  tornesi,  dei  quali  verebbe  per  compa- 
gnia  da  LVIIII"  libre  tornesi  etc. 

Facta  XII  di  di  septembre  LXXXXI. 

In  quadam  alla  etiam  littera  sic  missa  de  curia  inter  cetera  sic 
continetur. 

Domino  Fatio  etc.  Et  per  questa  cagione  i  cardinali  che  so  sopra 
la  décima  fuoro  insieme  oggi  so  tre  di,  et  ebbero  li  consorti  et  noi  et 
l'ecero  venire  tucte  le  scritte  de  le  nostre  ragioni  credendole  trovare 
tucte  assectate,  et  facte;  etellino  trovaro  quasi  facto  niente  perche  dal 
compangnie  al  camerlengo  si  a  grandissimi  dibacti  perch'esso  ci  mecle 
a  dosso  moite  cose  che  non  vi  debbono  essere,  ne  noi  nelli  a! tri  non 
li  potemo  chiarire  corne  ne  bisongnarebbe  ;  che  nela  caméra  si  a  assai 
carte  sopra  noi,  et  spezialmente  delà  décima  del  primo  mezzo  anno 
che  fu  pagata  a  Rex  di  Francia  ',  et  di  cha  non  avemo  veruna  quit- 
tanza,  ne  li  nostri  di  Francia  non  cellanno  ancho  mandate. 

Ancho  si  a  nela  caméra  sopra  noi  et  consorti  di  II"  VIII'-  XXII 
marche  sterlini  delà  décima  di  Scozia  le  quale  fuoro  facte  in  Inghil- 
terra . 

E  li  decti  denari  e  compagni  noslri  e  de  consorti  li  riconobero  in 
corte  un  altra  îiata  et  fecierne  carta  com  piu  denari  et  clielle  di  prima 
non  si  feciero  rendare,  ne  ne  presero  quittanza.  Noi  le  mostriamo  per 
le  nostre  scritte  chôme  questo  fuei  errore  ;  non  ci  danno  fede  se  allro 
non  veghono. 


du  Saint-Siège.  Le  14  avril  1290  (E.  Langlois,  Les  Registres  de  Nicolas  IV; 
n°  4.302)  Nicolas  IV  réclama  au  roi  de  France  le  produit  du  décime  de 
Cîteaux  (évalué  ici  100.000  livres). 

1.  Il  résulte  d'une  bulle  de  Nicolas  III  du  31  mars  1280  fKaltenbrunner, 
Mitteilungen  aus  dem  Vatikanischen  Archiv  I,  n°  22o)  que  Grégoire  X  avait 
chargé  le  roi  de  France  de  faire,  en  attendant  la  croisade  générale,  les 
dépenses  courantes  pour  la  défense  provisoire  de  la  Terre  Sainte.  Pour 
l'indemniser,  il  ordonna  de  lui  verser  la  moitié  du  produit  de  la  premiière 
année  du  décime  dans  les  autres  pays  de  la  chrétienté.  L'opération  se  fit 
par  l'intermédiaire  de  banquiers.  Le  registre  des  Archives  du  Vatican 
Collectoriœ  213,  qui  contient  les  comptes  des  collecteurs  du  décime  de 
Lyon  ;  registre  dont  quelques  fragments  ont  été  publiés  par  Munch  [Pavelirje 
Auntiers  Reijsukahs-nçf  Dagbôrjer,  1-14),  Fabre  {Les  Décimes  ecclésiastiques 
dans  le  royaume  d'Arles  de  1278  à  1283,  Annales  du  Midi,  1892,  p.  .371), 
et  dans  les  Monumenta  Vaficana  Ilungariœ,  I,  1,  et  dont  j'espère  donner 
bientôt  une  édition  complète,  renferme  de  nombreuses  traces  de  ces  mou- 
vements de  fonds.  —  Cf.  dans  Ch.  V.  Langlois,  Le  Règne  de  Philippe  le 
Hardi,  p.  444,  l'arrêté  de  comptes  du  21  octobre  1283  entre  Martin  IV  et 
Philippe  III. 


LA    FAILLITE    DES    lîUONSlGNORI  431 

Anco  s'a  molti  tlibacti  da  noi  alloro  per  cagione  del  cambio  dele 
monelc. 

Siche  li  decti  tre  cardinali  vedendo  tacti  debacli  fuorne  molto  cor- 
rucciati,  et  pur  feciero  mettare  ia  iscritta  cio  che  ciascuna  compa- 
gnia  dovie  dai'e  di  rimanente  scgondo  le  ragioni  facte  per  lo  camer- 
lengo  et  per  li  due  niercatauti  che  luoro  posti  accio. 

Et  puosero  che  li  Ricciardi  debbono  dare  XV'II"  VI'-  marche. 

I  Mozzi  XXVII^'  marche. 

Fescobaldi  III^  marche. 

I  Pulci  VIII"  ce  marche. 

Xoi  XVI  "  III'^  marche,  rabbactuti  tucti  i  denari  delà  prestanza  che 
faciemo  a  papa  Martino  et  tucti  i  denari  ch'avemo  prestati  per  le 
bisongne  de  Rengno,  et  cieto  mille  oncie  che  prestamo  per  compagnia 
sopra  le  gioie  di  Piero  di  Ragona. 

Unde  noi  respondemo  che  pro  fermo  noi  non  dovavamo  tanto  dare, 
et  di  cio  fuoro  moite  parole  da  loro  a  noi  ;  e  ellino  per  iscire  ora  da 
cheste  riecte  et  per  ispacciare  chello  channo  affare  a  Rex,  si  ne 
comandoro  che  quello  che  giustamente  ne  parea  essere  gravati,  noi  il 
dovessemo  dire,  et  ne  partirci  da  vero,  accio  ch'ellino  non  abbiano 
matera  di  potercine  domane  tare  vergongna. 

Unde  ciascuno  compeso  sua  ragione.  E  li  Ricciardi  tornero  sua 
ragione  a  XV"  II<^  marche.  I  Pulci  a  VI"  Yl"  marche.  I  Frescobaldi  a 
IIP' marche,  chom"  ess'  eranno.  Xoi  a  XII"  V'IIP  marche.  Li  Mozzi 
vogliono  tornare  la  loro  a  X"  marche.  I  cardinali  noU'anno  assentito 
nemica,  et  dicono  i  Mozzi  et  è  vero,  ch'el  camerlengo  ha  messi 
adosso  molti  denari  ch'elli  ebbero  in  Francia  dalla  lore  compagnia  per 
messer  Symone  del  corso  delà  décima  del  primo  mezzo  anno,  le  quali 
elli  tucta  pagaro  a  Rex  di  Francia  ;  ma  ellino  noi  possono  mostrare 
bene  e  ehiaro,  siche  i  cardinali  si  tenghono  fermi  et  pur  voglono  da 
loro  XXI"  marche,  etc. 

Facta  Venardi  VIIII  di  di  maggio  LXXXXII. 

In  quadam  alia  littera  sic  continetur  videlicet  : 

La  nostra  ragione  avemo  veduta  per  noi  stessi  et  troviamo  che  noi 
dovemo  dare  di  rémanente  ala  chiesa  di  Roma  intorno  a  XL"  libre 
tornesi,  per  che  potete  vedere  ch'avemo  assai  allare,  etc. 

Facta  gioveddi  assera,  XXMII  di  di  febr.  LXXXXI  ' 

In  quadam  alia  littera  sic  continetur  videlicet  : 

Chôme  scritlo  v'avemo  per  altra  lectera,  la  nostra  ragione  delà 
décima  avemo  veduta  per  noi  stesse,   et  dovemo  dare  di  rinianente  ala 

1.  Vieux  style  ;  lire  1292. 


432  E.    JORDAN 

chieza  di   Roma    da    XL"   libre    di    tornesi,    et    verannosi  pagare    ala 
Sangiovanni  proxima  che  viene,  etc. 

Facta  lunedi  sera  111  di  marzo  LXXXXI  *. 

Outre  ces  lettres,  d'autres,  mentionnées  dans  le  procès-verbal 
de  recherches,  mais  non  transcrites,  se  rapportaient  à  un  épi- 
sode qu'aucun  autre  document  ne  nous  sig-nale.  Boniface  Vlll 
(sans  doute  après  linsuccès  de  sa  tentative  de  conciliation)  avait 
actionné  la  société  en  remboursement  de  ce  quelle  devait  à  la 
Chambre,  et  notamment  interdit  à  ceux  des  Buonsignori  qui 
résidaient  à  la  Curie  de  s'en  absenter. 

L'enquête  dont  nous  venons  de  décrire  les  phases  aboutit  à 
constater  que  les  héritiers  Buonsignori  restaient  redevables  à  la 
Chambre  de  80.000  florins  d'or.  Alors  commença  la  seconde 
phase  de  l'atFaire  -.  Par  lettre  datée  d'Avignon,  le  7  des  ides 
d'avril  de  sa  troisième  année  (7  avril  1343),  Clément  VI  chargeait 
François,  évèque  de  Lacedogna,  Pierre  Vitali,  et  Guillaume 
Truel,  chanoine  d'Auxerre,  de  recouvrer  cette  créance.  Ceux-ci, 
établis  à  Florence,  citèrent  les  intéressés  à  comparaître  devant 
eux  dans  le  délai  de  trente  jours.  Nous  reproduisons  le  préam- 
bule de  cette  citation,  cjui  fait  connaître  les  noms  des  intéressés. 

«  Franciscus  miseratione  divina  Laquedonensis  episcopus,  Petrus 
Vitalis,  primicerius  Lucanus,  et  Guillelmus  Truelli  canonicus  Autisio- 
dorensis,  judices  delegati  et  commissarii  ad  infrascripta  per  Sedem 
Apostolicam  specialiter  deputati,  nobiUbus  et  discretis  viris  dominis 
Xicholao  domini  Philippi,  Conticino  domiui  Nicholay,  Ciampolo 
domini  Hugonis,  Facio  Landi  domini  Facii  dicte  Cicognino,  Guil- 
lelmo  et  Nicholao  Landi,  Ciampolo  lilio  Bonsegnoris,  de  Bonsigno- 
ribus,  dominis  Barlholomeo  et  Deo  filiis  domini  Orlandi  de 
Malavoltis,  Gilio  et  Deo  filiis  Xichole  de  Malavoltis,  Johanai  Tare 
Gerii  Montanini,  Ricardo,  Petro  et  Johanni  filiis  Bonaventure  de 
Martiis,  Silvio  et  Diuo  nepotibus  dicti  Bonaventure,  Thomasso  et 
Renaldo  filiis  Manfredi  de  Balzeitis,  Nicholao  et  Tollo  iiliis  Facii 
Berignonis,  Vannuccio  filio  Bei^ignonis,  Angelo  et  Benvennuto 
filiis   Bernardini    Angeli,    Bonaventure   [domini    Manfredi]...  Ambro- 

1.  Même  remarque. 

2.  Contenue  comme  il  a  été  dit  plus  haut  dans  le  n"  383  de  la  série  des 
Collectorise,  fol.  283. 


LA    FAlLLlTi:    UES    BUONSIGNORI  433 

sio singulis    filiis,     heredibus    et     descendeii    !  tibus] [Bon] 

segnoribus  de  Senis   nuncupala  et  presertim     infra[scriptorum]  vide- 

licel et  Hugonis  olim  domini  Orlandi,  de  Bonsegnoribus,  Bonse- 

gnori  domini  Or  [landi] domini  Orlandi,    Gerini  Monlanini,  Man- 

fredi  Bonaventure  Bernardini,  Bandi  Ildebrandi,  Facii  Berignonis, 
Mini  olim  Ranerii,  Jacobi  Ranucchini,  Angeli  quondam  Benvenuti, 
Bartholoniei  et  Vanni  olim  Henrigi  Jacobi,  Mei  supradicti  domini 
Orlandi,  Jacobi  Thomassii,  Ture  Bartholoniei,  Thofani  quondam 
Benedicti,  Mini  Bartholoniei,  Ghini  quondam  Ancelini,  Bindi  Clariti, 
Jacobi  quondam  Orlandi,  Arboris  olim  Bernardini,  Pagni  Gilioti, 
Manfredi  Ranuccii,  Naddi  quondam  domini  Orlandi  Bartholoniei, 
Couradi  olim  Berignonis,  Tholomei  quondam  Manentis,  olim  socio- 
runi  de  societate  predicta,  ac  omnium  aliorum  et  singulorum 
sociorum  de  societate  eadeni,  necnon  sociis  ipsis  quibuscunque 
olim  et  ad  presens  de  dicta  societate  et  eoruni  singulis  ceterisque 
possessoribus,  detentoribus,  vel  occupatoribus  hereditario  vel  alio 
quovis  jure  vel  titulo  bonoruni,  possessionum  et  juriuni  ipsorum 
sociorum  in  toto  vel  in  parte,  salutem  in  Domino  et  maudatis  nostris 
ymo  verius  apostolicis  firniiter  obedire.  « 

La  liste  ci-dessus  est  mutilée  par  suite  de  mauvais  état  du 
manuscrit.  On  peut  en  restituer  ou  en  suppléer  les  noms  grâce 
aux  procès-verbaux  des  notilîcations  faites  de  cette  assig-nation 
et  aux  procurations  données  par  les  assignés,  dont  la  teneur  a 
été  insérée  à  la  suite.  Ces  documents  font  encore  connaître  les 
noms  de  Johannes  et  Minus  Tofani  de  Ranuccinis  ;  Domina 
Becchuccia,  uxor  olim  Andrée  domini  ^lini  de  Tholomeis  et 
olim  iîlia  domini  Mini  de  Ranuccinis  ;  Ang^elus  Manentis  ;  Bona- 
venture et  Conte  et  Bartholomeus  filii  domini  Manfredi  de  Senis  ; 
Spinellus  et  Gonradus  lîlii  quondam  Guillelmi  Gonradi  de  Senis  ; 
Petrus  Landi  de  Ranucciis  ;  Petrus  Neri  de  Ranucciis  ;  Ambro- 
sius  Mei  de  Ranucciis  ;  Lippa,  Guadagnola  et  Prosperina  filie 
quondam  Arboris  Bernardini. 

Les  assignés  chargèrent  de  leurs  intérêts  Ser  Nicolao  di  Ser 
Viviano,  notaire,  et  quelques  autres.  Ils  adoptèrent  le  même 
système  de  défense,  prétendant  n'avoir  pas  hérité  de  leurs 
auteurs.  Toutes  les  procurations  donnent  de  pleins  pouvoirs  aux 
procurateurs 

Mélanges  Paul  Fabre.  2.s 


434  E.    JORDAN 

•  «  salvo  semper,  dicto  et  expresse  quod  predicti  procuratores  vel 
aller  eorum  per  aliqueni  actum.  vel  confessionem  vel  responsionem 
quem  facerent  vel  aller  ipsorum  faceret  non  possint  prediclum 
[talem]  constituentem  fore  heredeni  dicli  domini  ijalis]  nec  ipsum 
constiluenlem  immiscuissc  hereditali  predicte  ;  nec  etiam  possinl 
ipsi  vel  aller  eorum  aliquid  ag:ere  sub  quocunque  tenore  verborum 
cujus  causa  vel  occasione  predlctus  consliluens  possit  obligari  honeri- 
bus  hereditariis  seu  hereditali  dicli  talis]  vel  convinci  seu  dampnari 
ut  hères  vel  successor  dicli  Ualis].   » 

De  plus.  Ser  Xicolao,  constitué  en  présence  des  juges  délé- 
gués, le  25  juin,  souleva  l'exception  d'incompétence.  Il  réclama 
deux  : 

«  Sibi  fîeri  el  dari  in  publicam  forniam  copiam  jurisdiclionis  ipso- 
rum et  etiam  cujuscunque  delegationis  el  commissionis  in  eos  vel 
aliquem  eorum  facte  per  Sedem  Apostolicam  et  etiam  copiam  omnium 
rescriptorum  ex  quibus  pretenderenl  aliquam  jurisdiclionem  habere 
contra  predictos  quorum  est  procurator  el  pro  quibus  comparet  vel 
aliquem  ipsorum  ;  et  etiam  congruum  el  decens  tempus  et  lerminum 
sibi  assignare  peliit  ul  possit  sapientes  suos  el  predictorum  quorum 
est  procurator  el  curator,  qui  sunl  in  civilale  Seneusi,  in  qua  predicti, 
quorum  est  procurator  et  curator,  el  pro  quibus  comparet.  originem 
et  moram  Irahunl  et  Iraxerunt.  consulere.   » 

Mais,  sans  s'arrêter  k  ces  chicanes,  et  après  quelques  délais 
laissés  aux  intéressés  pour  comparaitre  en  personne,  les  juges, 
le  4  juillet,  rendirent  leur  sentence  dont  voici  le  dispositif. 

« Pronunciamus.  decernimus  et   declaramus,  auclorilate   apos- 

tolica  supradicta  qua  fung-imur  in  hac  parle,  omnes  el  singulos  socios 
ipsos  et  ipsorum  sociorum  premorluorum  heredes  el  bonorum  ipso- 
rum possessores  et  cetentores  merito  contumaces,  et  eorum  contu- 
macia  exig-ente  et  iu  contumaciam  eorum  hujusmodi  decernimus 
tenutam  et  corporalem  possessionem.  bonorum  ipsorum  hujusmodi  et 
de  bonis  el  in  bonis  olim  sociorum  predicte  sotietatis  et  solietatis 
ipsius  et  premorluorum  heredum  apprehendendam  esse  el  deberi 
apprehendi  nomine  Romane  Ecclesie  et  ejus  camere  pro  mensura 
debiti  declarali,  et  apprehensam  dicto  nomine  teneri.  et  eam  per  nos 
vel  alios,  loco  nostri  et  nomine  dicte  Romane  Ecclesie  et  ejus  camere, 
quos   ad    hoc   duxerimus  deputandos    vel    quibu<    hoc   commiserimus, 


LA    FAILLITE    DES    BUONSIGNORI  435 

apprehendere  intendimus  usque  in  valorem  et  extimationem  sufficien- 
tem  pro  debito  supradicto  et  pro  modo  debiti  in  cilatione  nostra 
hujusmodi  et  in  litteris  nostris  citationis  ipsius  declarati » 

La  suite  de  l'affaire  est  connue  par  Tommasi.  La  sentence  ne 
put  être  exécutée,  Sienne  ayant  pris  fait  et  cause  pour  les 
condamnés,  qui  par  eux-mêmes  ou  leurs  familles  y  jouaient  un 
rôle  considérable  et  y  avaient  une  g-rande  influence.  A  cette  occa- 
sion, la  ville  fut  frappée  d'interdit.  Elle  n'en  fut  relevée  qu'en 
avril  1347,  à  la  suite  d'un  concordat  que  les  Buonsignori  avaient 
conclu  avec  la  Chambre  et  par  lequel  ils  s'étaient  engagés  à^lui 
payer  46.000  florins  en  seize  annuités  '. 

Ainsi  prit  fin  ce  grand  procès,  qui  m'a  paru  mériter  d'être 
remis  en  lumière.  Il  est  fâcheusement  caractéristique  des  procé- 
dés de  la  finance  du  moyen-âge;  car  il  est  difficile  de  ne  pas 
qualifier  de  frauduleuse  la  banqueroute  des  Buonsignori,  et  de 
choquants  les  procédés  de  leurs  héritiers,  répudiant  'purement  et 
simplement  leur  succession,  tout  en  restant  riches  et  considé- 
rables, et  enfouissant  dans  les  caves  d'un  couvent,  pour  les  y 
laisser  moisir  à  leur  aise,  les  titres  qui  auraient  pu  leur  rappeler 
le  souvenir  gênant  de  leurs  dettes.  Cette  affaire  témoigne  aussi 
bien  curieusement  de  l'espèce  de  ténacité  intermittente  que  le 
Saint-Siège  portait  dans  les  affaires  financières  comme  dans  les 
questions  politiques  ;  oubliant  parfois,  en  apparence,  ses  préten- 
tions, les  réveillant  toujours,  à  un  moment  donné,  et  n'admet- 
tant jamais  qu'on  lui  opposât  aucune  prescription.  Elle  atteste 
aussi  l'extrême  importance  que  les  contemporains  attachaient  à 
ces  puissantes  banques,  qui  touchaient  à  tant  d'intérêts  publics 
et  privés  ;  qui  étaient,  pour  les  villes  italiennes,  comme  des  ins- 
titutions nationales,  que  l'on  soutenait,  avec  lesquelles  on  se 
solidarisait  ;  leur  ruine  était  une  calamité  publique,  que  papes 
ou  cités  s'efforçaient  de  conjurer,  exactement  comme  de  nos 
jours  les  gouvernements  peuvent  s'employer  à  prévenir  quelque 
grande  catastrophe  de  Bourse. 

E.  Jordan. 

1.  Tommasi,  Historia  di  Siena,  II,  306. 


UN     «    TRIOMPHE     DE      LA      MORT 


PIETRO    LORENZETTI 


On  sait  qu'il  n'existe  aucun  document  d  archives  qui  nous  per- 
mette de  nommer  1  auteur  des  admirables  fresques  du  Campo- 
santo  de  Pise,  le  Triomphe  de  la  Mort,  le  Jugement  Dernier,  la 
Vie  des  Anachorètes.  Vasari  attribuait  les  deux  premières  à 
Andréa  Orcagna  (aidé  de  son  frère  Xardo  dans  la  peinture  de 
l'Enfer),  la  troisième  à  Pietro  Lorenzetti.  Il  est  difficile  de 
déduire  exactement  les  raisons  qu'il  en  eut.  A-t-il  confondu  avec 
Andréa  Orcag-na  le  mystérieux  Andréa  da  Firenze  qui,  après 
avoir  décoré  pour  les  Dominicains  de  Florence  la  chapelle  dite 
des  Espagnols  dans  le  cloître  de  Santa  Maria  Novella,  passa 
les  dernières  années  de  sa  vie  à  peindre,  pour  les  Dominicains 
de  Pise,  gardiens  du  Camposanto.  les  grandes  fresques  voisines 
de  celles  qui  nous  occupent,  la  Vierge  glorieuse  et  les  histoires 
de  saint  Piainier  '  ?  Ou,  plus  simplement,  s'est-il  souvenu,  devant 

1.  L'histoire  de  cet  Andréa  da  Firenze  est  des  plus  singulières,  et  Gae- 
tano  MiLANEsi,  à  la  suite  de  Boxaim,  s'est  efforcé  inutilement  à  lui  resti- 
tuer une  personnalité,  en  l'identifiant  à  un  des  nombreux  peintres  du  nom 
d'Andréa  que  nous  connaissons  à  cette  époque,  non  par  des  œuvres,  il  est 
vrai,  mais  seulement  par  un  texte.  N'était  l'incontestable  document  publié 
par  BoNAiNi,  qui  mentionne  un  paiement  à  lui  fait  le  13  octobie  1378 
{style  pisan,  lisez  1377),  alors  qu'un  autre  document  certifie  qu'Orcagna 
était  mort  dès  avant  le  17  janvier  1376  (style  florentin,  lisez  1377),  il 
y  aurait  plus  d'une  raison  de  le  confondre  avec  Orcagna,  dont  il  rappelle 
avec  plus  de  sécheresse  la  manière.  Mais  une  discussion  sur  Andréa  da 
Firenze  sortirait  du  cadre  de  cette  étude  ;  je  nie  contenterai  d'affirmer,  contre 
des  opinions  récentes,  qu'il  est  évidemment  l'auteur  des  trois  grandes 
fresques  de  la  Chapelle  des  Espagnols  (et  non  point  seulement  de  deux 
de  ces  fresques),  et  que  la  Madone  glorieuse  du  Camposanto  ne  peut  avoir 
été  peinte  que  par  lui.  V.  Bonaini,  Memorie  inédite,  Pise,  1846,  p.  lOa-107 
et  141  ;  MiLANESi,  dans  Vasari,  éd.  Sansoni,  Florence,  1878,  vol.  I,  p.  533, 
note  o;  Kraus,  Gesch.  der  christl.  Kunst,  Il^r  Bd.,2e  Abth.,p.  146,  166-167. 


UN    «    TRIOMPHE    DE    LA    MORT    »    DE    PIETRO    LORENZETTI  437 

les  fresques  dePise,  des  fresques  peintes  à  Florence  par  les  frères 
Orcag'na  dans  la  chapelle  Strozzi,  à  Santa  Maria  Novella,  et  sur 
la  grande  paroi  de  droite  de  Santa  Croce  '  ?  Quant  à  Pietro 
Lorenzetti,  en  l'absence  de  toute  preuve  assurée  qu'il  ait  jamais 
travaillé  à  Pise,  il  nous  faut  admettre  que  l'opinion  de  Vasari,  à 
moins  d'en  faire  une  hypothèse  forgée  à  plaisir,  a  dû  reposer 
sur  quelque  tradition  ancienne,  ou  sur  la  connaissance  dune 
peinture  analogue  de  ce  maître. 

Sans  insister  sur  les  descriptions  que  donnèrent  de  nos 
fresques  des  historiens  tels  que  le  P.  délia  Valle,  Morrona, 
Lanzi,  Rosini,  Grassi,  il  suffira  de  dire  que  les  attributions  de 
Vasari  demeurèrent  incontestées  jusqu'à  la  publication  du  g-rand 
ouvrage  de  Crowe  et  Gavalcaselle.  Ces  érudits,  admettant  sans 
discussion  Pietro  Lorenzetti  pour  auteur  de  la  troisième  des 
fresques,  se  trouvèrent  conduits  à  lui  attribuer  également  les 
deux  autres  par  une  série  de  comparaisons  très  ingénieuses  et 
justes  ~.  Ils  avaient  raison  de  donner  aux  trois  fresques  un  seul 
et  même  auteur  ;  avaient-ils  raison  de  reconnaître  en  cet  auteur 
un  Lorenzetti?  Leur  opinion,  généralement  acceptée,  fut  contre- 
dite par  M.  Thode  et  M.  Supino,  qui  revendiquèrent  les  fresques 
pour  l'école  pisane,  en  la  personne  de  Francesco  Traini  ^.  Dans 
son  récent  et  considérable  ouvrage  sur  le  Camposanto  de  Pise^, 
M.  Supino  a  précisé  et  fortifié  ses  arguments.  Ils  sont  assez  con- 
vaincants pour  que  l'on  puisse  leur  donner  adhésion,  tout  en 
réservant,  peut-être,  cette  part  minime  de  doute  que  laissent  les 
plus  belles  démonstrations,  lorsqu'elles  ne  sont  pas  appuyées 
d'une  preuve  irréfutable. 

Les   ressemblances  sont  frappantes  entre  certaines  têtes  des 


1.  Vasari,  éd.  1878,  vol.  1,  p.  GOO-601. 

2.  Storia  délia pittura  in  Italia,  vol.  II,  Florence,  1883,  p.  l(i3-16o. 

3.  H.  Thode,  Studieii  zur  Geschichfe  der  ital.  Kunst  iin  XIV  Jahrhun- 
dert,  dans  Repertorium  fur  Kunstwissenschaft,  Xl^""  Bd.,  1888,  p.  1-22. 
L'étude  intitulée  Der  Meistervoni  u  Triumphe  des  Todes  »  m  Pisa  (p.  13-20), 
où  sont  exposés  pour  la  première  fois  les  arguments  en  faveur  de  Traini, 
est  précédée  d'une  minutieuse  analyse  des  œuvres  de  Pietro  Lorenzetti 
(p.  1-13). —  1.  B.  Supino,  //  Trionfo  délia  morte  e  il  Giudizio  Universale  nel 
Camposanto  di  Pisa,  dans  Archivio  sforico  delVArte,  ann.  YII,  fasc.  l,Rome, 
1894. 

4.  L  B.  Supino,  Il  Camposanto  di  Pisa,  Florence,  Alinari,  1896. 


438  ANDRÉ    PÉRATÉ 

retables  peints  par  Traini  pour  légiise  de  Sainte-Catherine  de 
Pise,  et  d'autres  têtes  de  nos  fresques,  particulièrement  du 
Jugement  Dernier.  11  n'y  a  nul  obstacle  à  imaginer  que 
l'auteur  d'une  composition  tliéologique  aussi  forte  que  le 
Triomphe  de  saint  Thomas  puisse  être  également  celui  de 
l'immense  trilogie  qui  résume  les  aspirations  monacales 
du  moyen  âge  ;  les  Dominicains  d'ailleurs  étaient  là  pour 
l'inspirer.  Peintre  des  Dominicains  dans  leur  église  de  Sainte- 
Catherine,  il  était  naturel  que  Traini  le  fût  également  au 
Camposanto,  qui  était  leur  œuvre;  et  c'est  à  d'illustres  Domini- 
cains tels  que  Fra  Bartolommeo  da  San  Concordio,  Fra  Cavalca 
ou  Fra  Giordano  da  Rivalto,  l'honneur  de  Pise,  que  sont  dues 
évidemment  les  nombreuses  inscriptions  métriques  qui  encadrent 
et  qui  expliquent  le  Triomphe  de  la  Mort  ^.  Les  dates  enfin  sou- 
tiennent assez  bien  l'hypothèse.  Un  curieux  document  publié 
par  M.  Simoneschi  -  semble  ruiner  définitivement  la  théorie  qui 
faisait  de  Traini  un  élève  d'Orcagna  ;  le  Francesco  que  M.  Mila- 
nesi  nous  montre  dans  l'atelier  d'Andréa  Orcagna,  «  in  hotegha 
delV Andréa  ^  »,  n'est  évidemment  pas  Francesco  Traini.  Dès 
1322,  Traini  était  considéré  par  ses  concitoyens  comme  un 
peintre  de  valeur.  S  il  acheva  son  instruction  auprès  de  quelque 
maître  renommé,  ce  ne  put  être  qu'auprès  de  Simone  Martini^ 
qui  peignait  en  1320  à  Pise  son  délicieux  retable  de  Sainte-Cathe- 
rine ^.  En  1338,  loin  d'aller  travailler  dans  les  ateliers  florentins, 
Traini  recevait  des  élèves  dans  son  atelier  pisan.  C'est  encore 
à  Pise  que  nous  le  retrouvons  en  1344,  année  où  il  achève  le 
retable  de  saint  Dominique  pour  l'église  de  Sainte-Catherine  ^. 

1.  Ces  inscriptions,  en  partie  détruites,  ont  été  retrouvées  et  publiées 
intégralement,  d'après  une  copie  du  xv«  siècle,  par  le  savant  directeur  de 
la  Marciana  de  Venise,  M.  le  prof.  Salomone  Morpurgo,  qui  les  a  rapprochées, 
dans  un  ingénieux  commentaire,  des  œuvres  analogues  de  la  littérature  de 
ce  temps  [Le  epigrafi  volgari  in  rima  del  «  Trionfo  délia  Morte  »,  del 
«  Giudizio  Universale  e  Inferno  »  e  degli  «  Anacoreti  »  nel  Camposanto  di 
Pisa,  dans  UArte,  ann.  II  (1899),  fasc.1-3). 

2.  L.  Simoneschi,  Xotizie  e  questioni  intorno  a  Francesco  Traini,  Pise, 
Simoncini,  1898,  p.  21-23. 

3.  Vasari,  éd.  1878,  vol.  I,  p.  613,  note  2. 

4.  Les  panneaux  en  sont  dispersés  aujourdhui  entre  le  Musée  civique  et 
le  Séminaire  archiépiscopal. 

o.   BoNAiNi,  Memorie  inédite,  p.  123-124. 


UN    «    TRIOMPHE    DE    LA    MORT    »    DE    PIETRO    F.ORENZETTI  439 

Et  il  est  vraisemblable  que  le  Triomphe  de  la  Mort  fut  peint  peu 
de  temps  après  la  terrible  peste  de  i3i8,  qui  dépeupla  la  vallée 
de  FArno.  Il  y  a,  on  le  voit,  de  fortes  raisons  pour  attribuer  au 
maître  pisan,  pénétré  de  la  grâce  siennoise  et  de  la  sévérité  flo- 
rentine, l'exécution  d'une  desœuA'res  les  plus  extraordinaires  de  la 
peinture  italienne.  Ajoutons,  ce  que  nous  n'avons  pas  dit  encore, 
que  la  grande  trilogie  se  complète,  sur  le  mur  en  retour,  d'autres 
compositions  de  même  style,  le  Crucifiement,  la  Résurrection  et 
l'Ascension.  Ces  fresques,  très  abîmées,  souillées  d'afTreuses 
retouches,  attirent  peu  l'attention  ;  pourtant  elles  se  rattachent 
étroitement,  par  le  caractère  des  fig-iu-es  et  par  leur  encadrement, 
au  Triomphe  de  la  Mort  et  aux  fresques  voisines  ;  elles  sont 
l'œuvre  du  même  auteur,  ou,  si  l'on  préfère,  des  mêmes  auteurs  ^. 

Tout  ce  plaidoyer  en  faveur  de  Traini  nous  permet  donc  de 
déclarer,  avec  M.  Supino,  qu'il  a  sans  doute  peint  les  fresques  du 
Camposanto,  et  que  peut-être  n'était-il  pas  incapable  d'en  conce- 
voir l'idée.  Mais,  sur  ce  dernier  point,  nous  sommes  plus  disposés 
à  reconnaître  avec  Gavalcaselle  que,  s'il  y  avait  à  ce  moment  des 
peintres  capables  de  cette  conception  grandiose,  c'étaient  assu- 
rément les  Lorenzetti.  Et  l'hypothèse  de  Cavalcaselle,  qui  a  paru 
si  plausible  à  tant  de  critiques,  eût  été  singulièrement  fortifiée 
s'il  eût  connu  une  peinture  qui  a,  semble-t-il,  échappé  à  l'étude 
de  tous  les  historiens  d'art. 

Cette  peinture,  exposée  à  l'Académie  des  Beaux- Arts  de  Sienne 
depuis  dix  ans,  offre  tous  les  caractères  des  œuvres  des  frères 
Lorenzetti,  et  particulièrement  de  Pietro,  auquel  d'ailleurs  l'at- 
tribue le  catalogue  du  regretté  comte  Palmieri  Nuti  ~.  Elle  est 
malheureusement  dans  un  état  pitoyable,  sans  retouches,  mais 
usée  à  tel  point  par  des  lavages  que  certaines  figures  en  ont 
presque  entièrement  disparu  "\  Dans  ses  dimensions  restreintes, 

1.  Vasari  les  atti-ibnait  à  Buffalniacco.  M.  Thode  a  le  premier  reconnu 
leur  parenté  avec  les  fresques  voisines  [Reperl.fùr  Kiinstwissenschaft,  1888, 
p.  13-20). 

2.  La  peinture,' sur  panneau  de  bois  (H.  0,  60,  L.  1,  20),  porte  le  n°  37 
de  la  salle  2,  au  catalogue  publié  en  1893  {Catalogo  délia  Gnlleria  del  R. 
Istituto  provincinle  di  belle  nrfi  in  Siena,  p.  36-37).  Elle  provient  du  couvent 
supprimé  de  Monnagnese,  remplacé  par  les  Ecoles  pour  jeunes  filles  pauvres 
de  S.  Niccolo. 

3.  11  en  existe  une  photographie,  aussi  bonne  qu'il  est  possible,  exécu- 
tée par  M.  Lombardi,  de  Sienne  (n°  2139  de  son  catalogue). 


440  ANDRÉ    PÉRATÉ 

ce  petit  panneau  résume  le  vaste  drame  de  la  vie  humaine,  ce 
qu'on  peut  appeler  l'allég^orie  du  Péché  et  de  la  Mort. 

Le  drame  commence  dans  le  lointain.  A  gauche,  dans  une 
zone  idéale,  sorte  de  montagne  boisée  que  délimite  l'outremer 
plus  foncé  du  ciel,  l'histoire  de  la  faute  originelle  est  contée 
selon  les  règles  de  la  tradition  primitive.  Trois  groupes,  sur  un 
même  plan,  représentent  successivement  la  défense  signifiée  par 
le  Seigneur  à  Adam  et  à  Eve,  puis  la  désobéissance,  à  l'instiga- 
tion du  serpent  à  tête  de  femme,  de  qui  Eve  a  reçu  la  pomme 
qu'elle  offre  à  Adam,  enfin  la  terreur  du  châtiment  :  Adam  et 
Eve,  accablés,  sont  assis  à  l'abri  des  arbres.  Le  Paradis  terrestre 
est  enclos  d'une  sorte  de  haie  de  feuillages  jaunâtres,  le  gazon 
semé  de  fleurs  bleues,  blanches  et  rouges;  et  les  figures,  en 
camaïeu  bleu,  ont  des  rehauts  d'or  et  de  blanc.  Tout  ce  prologue, 
avec  ses  petites  figures  comme  entrevues  à  travers  un  voile  d'ou- 
tremer, reste  très  conforme  à  la  donnée  des  miniatures  byzan- 
tines et  carolingiennes.  Plus  bas,  c'est  l'expulsion  du  Paradis  : 
l'homme  et  la  femme,  vêtus  de  toisons  de  bêtes,  l'un  jîortant 
une  houe,  l'autre  dévidant  une  quenouille,  s'éloignent  avec  effroi, 
chassés  par  le  geste  noble  et  violent  d'un  grand  ange  aux  ailes 
de  flamme,  et  devant  eux  s'élance  la  Mort  pour  leur  montrer  la 
route.  Le  sol  qu'ils  commencent  à  fouler,  la  campagne  siennoise, 
apparaît  mamelonné;  pierreux,  coupé  de  profonds  ravins  et  de 
maigres  gazons.  Plus  bas  encore,  la  scène  se  rapproche  de  nous, 
et  voici  que  le  premier  acte  du  drame  s'achève  par  le  meurtre 
d'Abel  Le  jeune  pâtre  est  étendu  sur  le  sol  près  de  la  massue 
qui  Fa  frappé,  et  Gain  debout,  la  tête  levée,  semble  écouter  dans 
les  cieux  la  voix  qui  le  maudit;  et  l'on  distingue  à  peine  la  fumée 
de  leurs  sacrifices,  l'une  qui  monte  droite  A'ers  le  ciel,  l'autre 
qui  rampe  et  s'enfonce  dans  la  terre.  L'n palmier,  adroite,  sépare 
ce  dernier  épisode  du  premier  acte  de  la  grandiose  composition 
qui  emplit  tout  le  centre  du  panneau. 

Ce  second  acte,  le  Triomphe  de  la  Mort,  a  été  conçu  par  le 
peintre  avec  une  hardiesse  nouvelle  et  sublime.  Les  morts  gisent 
sur  le  sol.  Tous  ont  été  fauchés,  pape,  empereur,  cardinal,  clercs 
et  laïcs,  et  guerriers  couverts  de  leur  armure  ;  lamentable  amas 
au-dessus  duquel  surgit  la  Croix  où  le  Rédempteur  lui-même 
agonise.  Et  la  grande  figure  de  la  Mort  aux  ailes  noires  s'élance 


UN    «    TRIOMPHE    DE    LA   MORT    »    DE    PIETRO    LOREiNZETTt  441 

audacieusement  et  brandit  la  faux  au-dessus  de  la  tête  de  celui 
en   qui  est  la  Vie  :  Mors  et  Vita  diiello  —  conflixere  mirando. 


Un  «jTriomphe  de  la  Mort  »  de  Pietro^Lorenzetti  (partie  centrale). 

L'allégorie  nous  est  expliquée  par  un  vieillard  à  long-ue  barbe 
blanche,  en  qui  nous  pouvons  reconnaître  Isaïe,  prophète  de  la 
Passion  divine  :  debout  au  pied  de  la   Croix,  il  tient  de  la  main 


442 


ANDRE    PERATE 


gauche  une  longue  banderole  déroulée,  sur  laquelle,  d'un  doigt 
impérieux,  vSa  main  droite  indique  une  inscription,  hélas  1  aujour- 
d'hui effacée.  Parmi  les  morts,  un  moine,  un  franciscain,  tient 
aussi  un  long  parchemin  déroulé  où  plus  rien  ne  se  peut  lire. 
Eniîn.  debout  en  face  l'un  de  l'autre  sur  le  rebord  du  cadre,  un 
vieil  anachorète,  sorte  de  nain  barbu,  tout  enfoncé  dans  son 
capuchon,  et  la  main  appuyée  à  son  bâton,  et  un  vieux  bourgeois 
de  Sienne,  tenant  une  bourse  de  la  main  gauche  (ne  serait-ce 
pas  plutôt  quelque  maître  de  philosophie,  tenant  le  sac  qui  ren- 
ferme l'écritoire?)  brandissent  deux  autres  grands  cartels;  et,  là 
aussi,  toute  inscription  a  disparu.  —  Plus  loin  vers  la  droite, ^ce 
sont  encore  deux  étudiants  qui  discutent,  soutenant  du  geste  leur 
dialectique;  derrière  eux  se  prolonge  l'amas  des  cadavres,  têtes 
renversées,  cheveux  épars,  bras  étendus  tragiquement.  Plus 
haut  passent  les  heureux  de  la  vie,  ou,  plus  simplement,  les 
vivants  heureux  de  vivre  encore  ;  car,  les  premiers,  viennent  deux 
vieux  mendiants  à  face  grimaçante  et  racornie,  l'homme  et  la 
femme,  appuyés  à  leurs  bâtons,  et  regardant  avec  stupeur  le 
Christ  en  croix  qui  meurt  pour  eux.  Puis  les  riches  et  les  joyeux  : 
deux  jeunes  femmes  qui  se  penchent  vers  les  cadavres,  et  la  plus 
grande,  épouvantée,  a  saisi  l'autre  par  le  poignet.  Une  noble 
dame,  d'aspect  mûr,  les  suit  d'un  air  tranquille  et  majestueux. 
Enfm  ce  sont  deux  jeunes  seigneurs  qui  reviennent  de  la  chasse, 
l'un  tenant  son  arc.  l'autre  un  faucon  sur  le  poing,  et  ils  causent 
avec  animation,  tandis  que  leurs  chiens  les  observent  et  attendent. 
Toute  la  scène  se  développe  au  pied  d'une  belle  colline  boisée 
que  couronne  un  grand  château  crénelé  entouré  d'arbres  et  de 
murs  ;  d'autres  collines  fuient  à  l'horizon,  et  des  nuages  glissent 
dans  le  ciel. 

Le  dernier  acte  tlu  drame  se  passe,  comme  le  premier,  dans  le 
lointain  et  l'azur.  A  l'extrémité  droite  du  panneau,  le  Christ 
Juge  apparaît  dans  une  gloire  elliptique  que  soutiennent  six  séra- 
phins d'un  rouge  de  feu  ;  quatre  d  entre  eux,  ceux  du  haut  et 
ceux  du  bas,  soufflent  en  d'immenses  clairons.  Le  Juge  est 
assis,  les  pieds  posés  sur  l'arc-en-ciel  ;  des  rayons  émanent  de 
son  corps.  Son  vêtement  est  écarté  à  droite,  pour  montrer  la 
plaie  du  côté  ;  et  des  deux  mains  abaissées,  l'une  est  ouverte, 
pour    les    bons,  l'autre  fermée,  pour    les   méchants.    Toutes   les 


UN  «  TRIOMPHE  DE  LA  MORT  ))  DE  PIETRO  LORENZETTl     443 

règles  de  riconographie  byzantine  sont  fidèlement  observées  dans 
cette  représentation  du  Juji;enient.  A  droite  et  à  gauche,  la 
Vierge  et  le  Précurseur,  agenouillés  sur  les  nuages,  implorent  le 
Rédempteur,  et,  au  dessous,  deux  anges  de  couleur  brune 
tiennent  la  Croix  surmontée  de  Técriteau,  et  dont  le  pied,  où 
est  encore  fixé  un  clou,  ruisselle  de  sang;  en  même  temps  ils  pré- 
sentent les  autres  instruments  de  la  Passion.  Au  bas  de  la  scène, 
un  groupe  d'élus,  dont  l'un  porte  une  grande  croix  sur  l'épaule, 
à  la  suite  d'un  ange  qui  montre  le  ciel,  s  élance  d'un  mouve- 
ment superbe,  dans  un  flottement  de  draperies  bleuâtres,  vers  la 
gloire  entrevue,  et  plus  loin  c'est  à  peine  si  l'usure  alîreuse  du 
tableau  laisse  deviner  la  contre-partie,  les  ailes  noires  de  la  Mort 
pourvoyeuse  de  Satan. 

Telle  apparaît,  dans  sa  simplicité  puissante,  la  plus  belle  et  la 
plus  complète  peut-être  des  allégories  religieuses  conçues  par 
l'art  du  moyen  âge.  On  en  a,  dès  maintenant,  saisi  les  rapports 
proches  ou  lointains  avec  les  fresques  de  Pise.  Mais  il  convient 
de  préciser  ces  rapports.  Rappelons-nous,  au  musée  des  Uffîzi,  le 
tableau  attribué  à  Pietro  Lorenzetti  qui  représente  la  Vie  des 
Anachorètes  ^  C'est  un  panneau  qui  a  été  entièrement  repeint  au 
xvi°  siècle;  mais  on  peut  encore  y  reconnaître,  dans  les  attitudes, 
dans  les  proportions  des  figures,  certains  caractères  qui  rappellent 
de  très  près  le  panneau  que  nous  venons  de  décrire.  Cette  pein- 
ture est  un  peu  plus  grande  que  la  nôtre  ;  mais  il  en  existe  une 
autre,  que  nous  ne  connaissons  que  par  la  mention  qu'en  ont 
faite  Rosini,  Milanesi  et  Cavalcaselle,  de  dimensions  moindres, 
voisine  par  le  sujet  de  la  fresque  du  Camposanto.  Ce  dernier 
panneau,  qui  a  passé  de  la  maison  Frosini  aux  mains  du  peintre 
Rimedio  Fezzi  de  Pise,  qui  l'a  vendu  à  lord  Lindsay,  doit  être 
resté  en  Angleterre  -.  On  comprend  l'importance  de  ce  rappro- 
chement. Voici  donc  deux  tableaux  contemporains,  tous  deux  de 
Pietro  Lorenzetti,  dont  l'un  représente  la  Vie  des  Anachorètes, 
dont  l'autre  résume  les  allégories  qui  se  développent  au  Campo- 
santo en  trois  grandes  fresques,  le  Crucifiement,  le  Triomphe  de 
la  Mort  et  le  Jugement  Dernier.   Ces  peintures  sont  antérieures 


1.  Peut-être  Vasain  l'a-t-il  connu. 

2.  Le  panneau   des  UlTizi   mesure  H.  0,  74,    L.   2,   09.    Sur  l'autre    pan- 


444  ANDRÉ    PÉRATÉ 

aUx  fresques  de  Pise.  Le  fait  qu'on  peut  les  attribuer  de  façon 
certaine  à  un  Lorenzetti  suffirait  presque  à  le  démontrer;  mais  il 
est  bon  d'insister  sur  quelques  caractères  intrinsèques  de  la  pein- 
ture de  Sienne,  pour  montrer  quelle  doit  être,  non  un  résumé 
après  coup,  mais  au  contraire  un  résumé  par  avance  des  fresques 
pisanes. 

L'allég-orie,  à  Pise,  s'est  morcelée.  Le  drame  central  est  divisé, 
avec  une  puissance  moindre.  La  faute  orig-inelle  n'est  point  racon- 
tée en  cette  partie  du  Camposanto  ;  nous  la  trouvons  à  l'autre 
extrémité,  en  des  fresques  plus  tardives  ;  mais  est-ce  qu'on  ne 
songe  pas  au  g-roupe  de  Gain  et  d'Abel,  de  notre  panneau,  en 
voyant,  dans  la  bordure  du  Triomphe  delà  Mort,  à  Pise',  le 
buste  d'un  squelette  qui  tient  en  mains  un  cartel  avec  l'inscription 
tragique:  Secundus  natiis  Abcl^  primas  morfuus;  et,  plus  loin, 
le  buste  de  Gain,  une  massue  k  l'épaule,  avec  ce  cartel  :  Primus 
nafus  Kain,  prinius  homicida'^  L'idée  s'est  transformée  sous  la 
main  de  l'artiste,  qui  cherchait  jolus  d'unité  dans  cette  nouvelle 
expression  de  l'allégorie  ;  mais  comme  elle  est  restée  bien  con- 
forme au  génie  d'un  Lorenzetti  !  La  figure  de  la  Mort  n'a  plus 
l'audace  de  lutter  contre  Dieu  même  ;  elle  ne  fauche  que  les 
humains  ;  et  le  Grucifiement  est  narré  à  part,  selon  la  donnée 
habituelle,  d'ailleurs  avec  une  prolixité  de  détails  qui  est  bien  de 
tradition  siennoise.  Le  Triomphe  de  la  Mort  sur  les  heureux  de 
ce  monde  est  amplifié  ;  mais  c'est  le  même  amas  de  cadavres  aux 
pieds  de  la  grande  faucheuse,  ce  sont  les  mêmes  seigneurs  et  les 
mêmes  dames  réunis  à  Pise  en  une  conversation  charmante,  et 
qui  ne  songent  encore  qu'à  bien  vivre.  Et  nous  ne  voyons  plus 
dans  la  fresque  ces  vieux  mendiants  qui  regardent  le  Ghrist 
mourir;  mais  l'idée  s'est  fortifiée  en  se  traduisant  dans  le  groupe 
merveilleux  et  digne  d'un  Breughel  de  ces  estropiés  qui  gesti- 
culent en  apjDeiant  la  cruelle  qui  les  dédaigne.  La  cavalcade  sur- 
prise par  la  vue  des  trois  cercueils  est  une  illustration,  inconnue, 
semble-t-il,  aux   Lorenzetti,  du  dit  des  Trois  Morts  et  des  Trois 

neau,  v.  (RosiniI  Lettere  pittoriche  sul  Camposanto  di  Pisa,  1810,  p.  52; 
MiLANESi,  dans  Vasari,  éd.  1878,  vol.  I,  p.  473,  note  2  ;  et  Cavalcaselle, 
Storia,  vol.  III,  188.5,  p.  199-200,  et  note  1  de  la  p.  200. 

1.  Premier  et  second  médaillons,  à  l'extrémité  gauche  de  la  bordure 
supérieure. 


UN    «    TRIOMPHE    DE    LA    MOKT    »    DE    PIETRO    LORENZETTI         445 

Vifs  K  Quant  à  la  conclusion  du  drame,  à  ce  Jugement  Dernier  pré- 
senté par  Lorenzetti  selon  les  traditions  byzantines,  on  sait  ce  qu'il 
est  devenu  dans  la  grande  composition  de  Pise,  où  respire  toute  la 
poésie  de  Dante.  Mais  cette  ébauche  que  donne  notre  panneau  a 
été  développée  par  Pietro  Lorenzetti  lui-même  en  des  fresques 
importantes  de  l'hôpital  de  la  Scala  de  Sienne,  où  Ton  voit  d'un 
côté  le  Christ  Juge,  de  l'autre  la  Résurrection  des  Morts,  qui 
s'élancent  avec  une  ardeur  admirable  de  leurs  cercueils  ouverts  -. 

Enfin  que  1  on  veuille  bien  penser  au  rôle  que  jouent  dans 
notre  panneau  les  professeurs  de  morale  chrétienne,  prophète, 
moines  et  laïcs,  et  à  ces  grands  parchemins  déroulés  où  durent 
se  lire  autrefois  des  inscriptions  analogues  à  celles  de  Pise.  On 
sait  quelle  place  ont  tenue  dans  les  fresques  des  Lorenzetti  des 
inscriptions  de  ce  genre  ;  on  sait  qu'elles  étaient  une  spécialité  de 
l'Ecole  de  Sienne  ^.  N'est-ce  point  là  un  appoint  d'importance 
pour  les  défenseurs  de  la  thèse  siennoise  ? 

Que  conclure?  Nous  n'avons  voulu  aucunement  démontrer 
que  les  fresques  de  Pise  ne  sont  pas  l'œuvre  de  maitres  pisans, 
et  nous  croyons  au  contraire  qu'elles  ont  été  exécutées  par  Traini 
et  ses  élèves.  Mais  l'invention  n'en  est  point  pisane,  et, 
puisque  nous  ne  savons  rien  des  fresques  d'Orcagna  à  Santa  Groce 
(lesquelles  d'ailleurs  durent  être  peintes  après  celles  de  Pise), 
cette  brève  étude  revendiquera  l'honneur  de  l'idée  première  de  la 
plus  illustre  peinture  du  moyen  âge  pour  l'un  des  plus  grands 
maîtres  et  des  moins  connus  du  xiv®  siècle  italien,  Pietro  Loren- 
zetti. 

André  Pératé. 


1.  V.  sur  les  nombreuses  représentations  de  ce  thème  populaire  la  nou- 
velle édition  de  l'ouvrage  de  P.  Vigo,  Le  Danze  macabre  in  Italia,  Bergame, 
1901. 

2.  Ces  fresques  seront  prochainement  publiées  par  la  Gazette  des  Beaux- 
A/'ts,  dans  une  étude  d'ensemble  sur  les  frères  Lorenzetti. 

3.  V.,  au  Palais  Communal  de  Sienne,  la  Maestà  de  Simone  Martini  et 
les  fresques  de  la  Sala  dei  Xove,  d'Ambrogio  Lorenzetti. 


UN     NOUVEAU     MANUSCRIT 

DE     LA     BIBLIOTHÈQUE     DE     PÉTRARQUE 


Depuis  l'essai  de  restitution  de  la  bibliothèque  de  Pétrarque, 
qui  a  été  fait  en  1892  et  qui  a  groupé  38  mss.  annotés  par  le 
premier  des  humanistes ^  un  seul  numéro  a  été  ajouté  à  cette 
liste,  c'est  le  ms.  lat.  2201  de  la  Nationale  de  Paris,  contenant 
deux  traités  de  Cassiodore  et  de  saint  Augustin,  et  de  précieux 
autographes  du  possesseur  ;  M.  Léopold  Delisle  l'a  reconnu  et 
étudié  en  1896"-.  Nous  allons  en  décrire  un  second,  également 
conservé  à  Paris  parmi  les  livres  de  la  ((  librairie  »  des 
Visconti  à  Pavie,  et  dont  l'intérêt  est  assez  sérieux  pour  les 
études  pétrarquesques. 

On  sait  dans  quelles  déplorables  conditions  se  lit  le  texte  des 
œuvres  latines  de  Pétrarque,  défigurées  presque  toutes  dans  les 
éditions  par  des  fautes  de  lecture  ou  d'impression  multipliées. 
Bien  peu  de  parties  ont  été  l'objet  dune  publication  satisfai- 
sante. Nous  avons  eu  la  fortune  de  retrouver  et  de  signaler  aux 
éditeurs  à  venir  les  mss.  autographes  de  trois  de  ces  œuvres,  le 
Bucolicum  carmen,  le  traité  De  ignorantia,  la  Biographie  de 
César,  ainsi  qu'un  ms.  du  De  Viris  illustrihus,  d'un  texte  beau- 
coup plus  complet  que  les  autres,  et  qui,  par  sa  provenance, 
a  presque  l'intérêt  d'un  manuscrit  original -^  On  devra  joindre  à 
cette  série  le  ms.   lat.  6069  T  de  la  Nationale  de  Paris,  qui  con- 


1.  Cf.  Pétrarque  et  rhumanisme.  Paris,  1892,  p.  96-97. 

2.  Notice  sur  un  livre  annoté  par  Pétrarque.  Tiré  des  Notices  et  extraits, 
t.  XXXV,  2«  partie.  Paris,  1896,  20  p.  et  2  planches.  Cf.  Bulletin  critique, 
1896,  p.  705;  Revue  critique,  1897,  t.  II,  p.  127. 

3.  Le  De  Viris  illustrihus  de  Pétrarque.  Notice  sur  les  mss.  originaux  sui- 
vie de  fragments  inédits.  Tiré  des  Notices  et  extraits,  t.  XXXIV,  I""^  partie. 
Paris.  1890. 


NOLVEAU    MANLSCRU     DE    l.A    UlliLlOTIIÈQLE    DE    PÉTRARQUE         447 

tient  une  des  œuvres  importantes  de  Pétrarque,  le  Liber  Rerum 
Mémo r a  rida  ru  m . 

Ce  manuscrit  de  62  fî.  de  parchemin,  qui  porte  sur  la  g-arde 
l'écusson  en  couleur  des  Sforza  et  les  initiales  de  Galeazzo- 
Maria,  est  entré  dans  la  bibliothèque  de  Blois  en  même  temps 
que  les  autres  livres  des  Visconti  et  des  Sforza*.  Il  a  été  entre 
les  mains  de  Pétrarque,  écrit  sans  doute  par  un  des  copistes 
qu'il  entretenait  à  demeure  dans  sa  maison,  et  le  texte  prend 
tout  aussitôt  de  cette  provenance  une  autorité  particulière.  Il  est 
difficile,  sauf  en  un  petit  nombre  de  cas.  de  désigner  les  correc- 
tions que  Pétrarque  a  faites  lui-même  au  texte  de  son  copiste  ; 
plusieurs  lecteurs  ont  revisé  le  manuscrit.  Mais  son  écriture  est 
reconnaissable  au  premier  coup  d'oeil  en  deux  notes  marginales, 
du  type  de  celles  qu'il  a  multipliées  sur  ses  livres  pendant  la 
deuxième  partie  de  sa  vie.  On  trouve  au  f.  2  :  Nota  quod  Macro- 
bius  non  fuit  ignobilis  scriptor  [éd.  Bas.  394]  ;  au  f.  22  :  Nota  de 
Clémente  Sexto,  quod  quicquid  legebat  et  audiehat  obliuisci  non 
poterat  [éd.  Bas.  409].  Ces  notes  sont  par  elles-mêmes  insi- 
gnifiantes ;  mais  elles  donnent  au  texte  sa  valeur  et  assurent  la 
provenance  du  manuscrit. 

Il  contient  les  quatre  livres  des  Res  Memorandae,  tels  que  les 
éditions  les  donnent,  avec  un  certain  nombre  de  variantes  dans 
les  rubriques,  qui  appartiennent  bien  à  l'auteur  lui-même  ;  on 
remarque  notamment  les  divisions  à  l'intérieur  des  livres,  indi- 
quées par  des  lettres  ornées  à  rinceaux  assez  importants  et  qui 
sont  les  suivantes  :  f.  18.  De  facetiis  et  salibus  illustrium  ;  f.  19', 
Tractatus  de  mordacibus  iocis\  f.  23,  T.  de  ingénia  paupertatis  ; 
f.  28,  T.  de  sapientia;  f.  44',  T.  de  oraculis  ;  f.  47.  T.  de  tribus 
Sibyllis  ;  f.  48,  T.  de  vaticiniis  furentum  ;  f.  48',  7 .  de  presa- 
giis  morientum  ;  f.  49'  T.  de  somniis  ;  f.  34',  T.  de  auspicum 
disciplina;  f.  59,   T.  de  ominibus  et portentis. 

\Jexplicit  du  IV''  livre,  au  fol.  62,  est  suivi,  sans  rubrique 
nouvelle,  du  morceau  latin  Admiraberis  lector,  qui  annonce  un 
tractatus   sur  la   modestie,  et  par  les   anecdotes  sur  Tibère  qui 


1.  Sa  place  dans  la  bibliothèque  de  Blois  est  indiquée  parla  note  d'usage 
au  feuillet  de  garde  :  Super  tabula  eloquentie  quinta  in  pariete  uersus  hos- 
tium   liber  primus. 


448  PIERRE    DE    NOLHAC 

terminent  le  texte  dans  les  éditions.  La  dernière  citation  est  le 
mot  rapporté  par  Suétone  :  Boni  pastoris  esse  tondere  pecus,  non 
deglutire.  Pétrarque  ajoute  :  Finge  parem  in  reliquis  '  qiiid 
sanctius^  aut  melius  respondisset  Augustus?^.  Les  éditions  s'ar- 
rêtent ici,  ce  qui  termine  assez  singulièrement  une  œuvre  de 
cette  étendue.  Le  texte  continue  dans  le  manuscrit  par  le  mor- 
ceau inédit  suivant  : 

Guius  est  illud  inprimis  memorabile  quod  imitari  uoluisse  Tybe- 
rius  reor,  cuius  enini  in  potestate  reges  erant  et  terrarum  domini,  cui 
parebant  Imperatores  gentium,  qui  quidquid  ambit  Oceanus  arbitrio 
suo  temperabat,  domini  appellationem  uelut  probrum  aliquod  atque 
ignominiani  detestatus  est.  Itaque  dum  eo  ludos  inspectante  in  mimo 
forte  clausula  hec  occurrisset  :  O  dominum  equum  et  bonum,  etomnis 
populus, 

Laus  Deo. 

Malgré  sa  formule  finale,  il  est  évident  que  le  copiste  a  eu  en 
main  uii  texte  inachevé.  Sans  que  je  puisse  expliquer  pourquoi, 
Pétrarque  a  gardé  le  ms.  dans  cet  état,  sans  y  ajouter  aucune 
indication  ;  je  crois  du  moins  devoir  faire  constater  qu'il  ne  con- 
sidérait pas  son  ouvrage  comme  terminé  et  que  le  Tractatus  de 
modestia^  illustré  par  un  seul  exemple,  était  destiné  à  faire  le 
commencement  d'un  V'' livre. 

Le  plan  du  travail  se  prêtait  d'ailleurs  parfaitement  à  une 
composition  indéfinie,  et  Pétrarque  aurait  pu  ouvrir  encore  mainte 
rubrique  nouvelle.  Conçues  sur  le  modèle  du  livre  de  Valère- 
Maxime,  les  Res  Meniorandae  sont  un  recueil  d'anecdotes  et  de 
biographies  réunies  dans  un  but  d'enseignement  moral.  L'huma- 
niste n'a  pas  craint  d'y  recueillir,  contrairement  à  ses  habitudes, 
de  nombreux  souvenirs  sur  ses  contemporains  et  de  mêler  aux 
compilations  tirées  de  l'antiquité,  les  récits  et  les  témoignages 
sur  son  propre  temps  ~. 

1.  Petrarcae  opéra  ornnia.  Bâle,  1581,  p.  495. 

2.  Pour  montrer  l'intérêt  qu'on  aura  à  citer  le  texte  d'après  le  ms.  de 
Paris,  voici  les  variantes  qu'apportent  les  premières  lignes  du  morceau  sur 
Dante  : 

Ed.  Bas.  i68i,p.  427.  Ms.  Par.  6069  T,  f.  22\ 

Dantes  Aligherius  Dantes  Allegherius 

paruni,  per  contumaciam  parumper  contumatior 

ac  studiosis  ac  fastidiosis 

Canem  Magnum  Canem  Magnum  Veronensem 


NOUVEAU    MAiNUSCRlT    DE    LA    lil  liLIOTIlÈ  QUE    DE    PÉTRARQUE       449 

Le  manuscrit  est  dig-ne  d'attention  à  un  autre  point  de  vue. 
Non  seulement,  il  est  dune  ornementation  soig-née  et  presque 
riche  qui  permet  de  l'adjoindre  à  la  série  qu'on  a  fait  connaître 


^,. 


i-Di/- 


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îo  q^hvac  jHiunîU  a  m^ivû  r  ' 
(lutc  îTîcc  rol4n*l  ^pcciïïnc  noîic 
m\  1?  q^  mulnr  ctuiiîT  cUnei^ 
^muô  uuxTUV  mtcr  oïiatz  Hucc 


^ 


il 


des  mss.  à  miniatures  de  la  bibliothèque  de  Pétrarque ',  mais 
encore  il  nous  apporte,  dans  la  première  de  ses  lettres  ornées,  un 
curieux  portrait  du  poète. 

Notre  bibliophile  pouvait  avoir  la  pensée  de  faire  peindre  en 
cet  endroit  son  propre   portrait.   On  figurait  assez  souvent  l'au- 


1.  Voir  notre  étude,  accompagnée  de  planches,  publiée  dans  la  Gazette 
archéologique  de  1889,  et  celle  de  M.  Eugène  Mùntz,  sur  la  grande  minia- 
ture du  Virgile  de  Milan,  parue  dans  le  mrmo  rccuoil  on  1887. 

Mélanges  Paul  Fahre.  29 


450  PIERRE    DE    NOLHAC 

teur  au  frontispice  de  ses  livres;  mais  là  où  nous  trouvons 
d'ordinaire  un  Cicéron  de  fantaisie  ou  un  Aristote  en  bonnet  de 
docteur,  notre  ms.  nous  met  en  présence  dune  image  singulière- 
ment précise  et  vivante  '. 

Un  cape  d'un  brun  rougeàtre,  doublée  de  vert,  encadre  le 
visage  d'un  vieillard  qui  se  présente  de  trois  quarts.  Deux 
longues  rides  sillonnent  le  front  tout  entier  ;  l'œil  se  bride  ;  la 
bouche  reste  fine  au-dessus  du  large  menton  rasé.  On  doit  noter 
encore  la  longueur  du  nez  et  la  douceur  des  prunelles  bleues. 
Ceux  des  traits  qu'il  est  possible  de  comparer  au  profil  du  ms. 
du  De  Viris^  sont  en  parfaite  concordance. 

Ce  profil,  publié  par  nous  en  1890,  a  promptement  fait  dis- 
paraître de  l'usage  tous  les  portraits  plus  ou  moins  authentiques 
qu'on  avait  l'habitude  de  reproduire  3.  H  se  trouve  aujourd'hui 
en  tête  des  éditions  les  plus  autorisées  du  Canzoniere.  Il  n'avait 
pas  été  difficile  de  démontrer  que  ce  noble  profil  pouvait  être 
considéré  comme  l'image  la  plus  certaine  du  poète.  N'était-il  pas 
en  tête  d'un  ms.  de  son  De  Viris  illustribus,  offert,  peu  d'an- 
nées après  sa  mort,  à  son  dernier  protecteur,  François  de  Car- 
rare, par  Lombardo  délia  Seta,  le  plus  fidèle  et  le  plus  dévoué 
de  ses  disciples  ?  Il  y  avait  dans  cette  double  provenance  une 
garantie  qui  devait  assurer  à  ce  dessin,  d'ailleurs  non  dépourvu 
de  valeur  d'art,  le  respect  qu'il  a  obtenu. 

1.  J'avais  gardé  le  souvenir,  par  mes  notes  d'Italie,  d'un  .  portrait 
absolument  semblable  au  nôtre  dans  l'initiale  ornée  d'un  manuscrit  de 
Venise  contenant  des  œuvres  de  Pétrarque,  Marc.  Lat.  Cl.  VI,  n.  86. 
M.  Salomon  Morpurgo  a  bien  voulu  vérifier  obligeamment,  d'après  une  pho- 
tographie, l'identité  des  deux  images.  La  seule  différence  serait  que 
les  yeux  s'allongent  et  regardent  un  peu  moins  en  amande  et  moins  à 
gauche  ;  la  cape,  dans  la  miniature  de  Venise,  est  d'un  rouge  assez  vif. 

2.  Bibliothèque  Nationale  de  Paris,  Lat.  6069  F,  feuillet  de  garde.  Ce 
portrait  a  été  exécuté  pour  François  de  Carrare,  seigneur  de  Padoue,  le 
dernier  en  date  des  protecteurs  de  Pétrarque. 

3.  La  première  publication  a  été  faite  par  la  Gazette  des  Beaux-Arts, 
1890,  t.  I,  p.  65  ;  le  même  recueil  vient  de  donner  le  nouveau  portrait  dont 
il  est  ici  question,  1901,  t.  1,  p.  293.  Un  profil  de  Pétrarque,  peint  dans  le 
Vat.  Za/.3198  et  dont  l'extrême  intérêt  a  été  mis  en  lumière  par  un  mémoire 
du  R.  P.  Cozza-Luzi  [Archivio  Storico  dell'arte,  189o,  p.  238-242),  offre  de 
grandes  analogies  avec  le  portrait  an  De  viris.  —  Depuis  que  cette  note  est 
rédigée,  le  magnifique  ouvrage  dû  à  MM.  le  prince  d'Essling  et  Mûntz, 
Pétrarque,  ses  études  d'art,...  V illustration  de  ses  écrits,  Paris,  1902,  a 
reproduit  ces  trois  portraits  dans  l'important  chapitre  consacré  à  l'icono- 
graphie du  poète. 


NOUVEAU    MANUSCRIT    DE    LA    BIBLIOTHÈQUE    DE    PÉTRARQUE       451 

C'est  encore  un  manuscrit  parisien  des  œuvres  latines  de 
Pétrarque  qui  nous  apporte  aujourd'hui  un  second  portrait,  d'un 
caractère  assez  dilîérent,  mais  dont  l'intérêt  iconographique  n'est 
pas  moindre.  On  pourra  même  en  trouver  l'autorité  plus  sûre 
encore,  puisqu'il  a  été  exécuté,  non  seulement  du  vivant  de 
Pétrarque,  mais  encore  sur  son  ordre   et  sous  ses  propres  yeux. 

Pierre  de  Nolhac. 


JEANNE     D'ARC 

ET     LA     PROPHÉTIE     DE     MARIE     ROBINE 


Les  interrogatoires  que  firent  subir  à  Jeanne  d'Arc  les  prélats 
et  docteurs  réunis  k  Poitiers  au  mois  de  mars  1 429  ne  nous 
sont  malheureusement  point  parvenus.  Nous  ne  possédons  pas 
davantage  le  compte  rendu  des  délibérations  dont  la  vocation 
de  Jeanne  fut  l'objet  à  ce  moment  critique.  On  sait  cependant  — 
tel  est  du  moins  le  sens  de  la  déposition  faite,  vingt-sept  ans 
plus  tard,  par  l'avocat  Jean  Barbin*  —  qu'un  de  ces  examina- 
teurs, Jean  Erault,  professeur  de  théologie,  cita  en  faveur  de  la 
Pucelle,  au  cours  de  la  discussion,  une  prophétie  émanée  dune 
certaine  «  Marie  d'Avignon.  » 

C'était  sous  Charles  VI.  Marie  d'Avignon  était  venue,  dit-on, 
trouver  le  roi  et  lui  avait  annoncé  que  le  royaume  traverserait 
de  grandes  calamités.  J'ai  eu,  lui  avait-elle  dit,  de  nombreuses 
visions  à  ce  sujet.  Quantité  d  armes  me  sont  apparues;  j'ai  eu 
peur,  un  instant,  d'être  obligée  de  les  porter  moi-même  :  il  me  fut 
dit  de  ne  rien  craindre,  qu'elles  ne  m'étaient  pas  destinées,  mais 
bien  à  une  pucelle  qui  viendrait  après  moi  et  délivrerait  le 
royaume.  Jean  Erault  ne  doutait  pas,  en  1429,  —  toujours 
d'après  le  témoignage  de  Jean  Barbin,  —  que  cette  pucelle 
annoncée  par  Marie  d'Avignon  ne  fût  Jeanne  d'Arc  elle- 
même. 

Il  m'a  paru  curieux  de  rechercher  ce  que  fut  cette  Marie 
d'Avignon,  dont  tout  ce  qu'on  savait  jusqu'ici  est  qu'elle  se 
confond  sans  doute  avec  une  certaine  «  Marie  Robine,  dite  la 
Gasque  d'Avignon,  »  dont  les  «  visions  »  sont  rappelées  dans 
un  mémoire  inédit  du  milieu  du  xv^  siècle,  découvert  par  Jules 

1.  J.  Quicherat,  Procès   de  condamnation  et  de  réhabilitation  de   Jeanne 
d'Arc,  t.  III,  p.  83. 


JEANNE    d'arc    ET    LA    PROPHÉTIE    DE  MARIE    ROBINE  453 

Quicherat  •.  Des  documents  de  diverses  natures,  de  provenances 
française,  romaine  ou  espag-nole,  vont  nous  fournir,  à  cet  égard, 
des  renseig-nements  beaucoup  plus  détaillés. 

Robert  Gervais,  évêque  de  Senez,  dans  le  livre  qu'il  intitule 
prétentieusement  Myrrha  elccta,  pour  indiquer  qu'à  l'aide  de 
cet  «  aromate,  »  comme  il  appelle  son  ouvrage,  il  prétend  dissi- 
per les  «  puanteurs  »  du  schisme,  nous  apprend  que  Marie 
Robine  était  originaire  d'((  Essach,  »  au  diocèse  d'Auch  "'.  Cette 
localité  porte  aujourd'hui  le  nom  de  Héchac  et  fait  partie  de  la 
commune  de  Soublecause,  dans  le  département  des  Hautes- 
Pyrénées  3.  Ainsi  s'explique  le  surnom  de  «  Gasque  »  ou  de 
Gasconne  donné  à  Marie  Robine.  On  va  voir  quelle  circonstance 
la  fît  également  désigner  sous  le  nom  de  Marie  d'Avignon. 

Elle  souffrait,  vers  l'année  1387,  d'une  maladie  réputée  incu- 
rable. Or,  il  n'était  bruit  alors  que  de  miracles  opérés  à  Avignon, 
sur  la  tombe  d'un  cardinal  de  dix- huit  ans,  le  pieux  et  noble 
Pierre  de  Luxembourg.  Marie  Robine  fit  comme  tant  d'autres  : 
elle  prit  le  chemin  d'Avignon.  «  Très  simple  en  Dieu  et  très 
dévote  et  catholique  créature,  »  ainsi  que  la  dépeint  le  célèbre 
Philippe  de  Mézières,  elle  se  sentit  appelée  auprès  du  bienheu- 
reux :  elle  vint  et  fut  guérie. 

Les  circonstances  de  sa  cure,  réputée  miraculeuse,  firent  d'au- 
tant plus  d'impression  sur  ses  contemporains  que  le  pape  d'Avi- 
gnon Clément  VII  y  avait  pris  une  part  personnelle.  La  chré- 
tienté, est-il  besoin  de  le  rappeler  ?  était  alors  partagée  entre 
deux  pontifes  rivaux.  Théologiens  et  canonistes  opposaient  l'un 
à  l'autre  Clément  VII  et  Urbain  VI  ;  de  part  et  d'autre,  on  invo- 
quait d'excellents  arguments,  et  la  question,  au  fond,  était  si  déli- 
cate qu'on  n'est  peut-être  pas  encore  parvenu  à  la  trancher  défi- 
nitivement. C'est  dire  avec  quelle  joie,  dans  le  camp  clémentin, 
on  crut  s'apercevoir  que  le  Ciel  lui-même  se  prononçait  en  faveur 
du  pape  d'Avignon,  en  lui  accordant  le  don  des  miracles.  Marie 
Robine  fut  l'occasion  de  cette  agréable  constatation. 

1.  Aperçus  nouveaux  sur  Vhistoire  de  Jeanne  d'Arc  (Paris,  1850,  in-8°), 
p.  73. 

2.  «  Cuidara  mulieri  vocate  Maria  Robine,  loci  de  Essach,  Auxita- 
nensis  diocesis.   »  [Bibl.  nat.,  vas.  latin  1467,  fol.  52  r".) 

3.  Arr.  de  Tarbes,  cant.  de  Castelnau-Rivière-Basse.  —  La  forme 
(c  Eschac  »  se  trouve  encore  dans  Expilly. 


4o4  NOËL    VALOIS 

•Que  s'était-il  passé  au  juste  ?  Je  ne  saurais  le  dire.  Philippe 
de  Mézières,  le  seul  écrivain  qui  nous  renseigne  à  cet  égard, 
se  borne  à  de  rapides  allusions  à  des  circonstances  qu'il 
sait  connues  de  la  plupart  de  ses  lecteurs  •.  Je  crois 
comprendre  que  la  malade  éprouva,  dans  le  pied,  puis  dans  la 
main,  des  contractions  subites  et  douloureuses.  Sa  main  notam- 
ment se  referma  et  demeura  crispée  en  serrant  la  corde  de  je  ne 
sais  quelle  clochette.  C'est  alors  qu'intervint  Clément  VII  ;  il 
invoqua  probablement  Pierre  de  Luxembourg-  et  donna  sa  béné- 
diction :  il  n'en  fallut  pas  plus  pour  rendre  aux  membres  de  la 
malade  leur  souplesse  normale.  A  ce  propos,  Philippe  de 
Mézières  donne  à  entendre  que  la  confiance  qu'insjDirait  aux  par- 
tisans de  Clément  sa  légitimité  s'accrut  grandement  par  suite  de 
ce  prétendu  miracle,  et  l'auteur  déjà  cité  de  la  Mijrrha  electa  y 
voit  positivement  l'indice  d'une  désignation  providentielle.  Dieu, 
pour  lui,  a  parlé  :  les  fidèles  s'en  reposeront  dorénavant  sur  son 
témoignage,  certains  qu'il  ne  saurait  les  induire  en  erreur  ;  à  cette 
occasion  même,  il  répète  le  mot  de  Richard  de  Saint-^'ictor  : 
Domine^  si  error  est.  a  te  ipso  decepti  sumus  '-. 

Cette  guérison  dut  avoir  lieu  entre  1387  et  1389  ;  elle  est,  en 
effet,  postérieure  à  la  mort  de  Pierre  de  Luxembourg  {•j  2  juillet 
1387)  et  antérieure  à  celle  d'Urbain  VI  f-j-  15  octobre  1389j  ;  le 

1.  «  La  très  simple  en  Dieu  et  très  dévote  et  catholique  créature  Marie 
Robine,  appellée  des  parties  de  Gascoigne  par  revelacion  et  relacion  dudit 
benoist  cardinal,  son  pié  premièrement  tout  sain  et  à  grant  doleur  tortu 
en  un  moment,  et,  après,  sa  main  saine  et  ouverte  et  en  ung  moment  close 
et  restraincte,  tenant  la  corde  de  la  clochete,  à  la  seule  bénédiction  du 
Pasteur  Debonnayre  TClément  YIIj  du  pié  et  de  la  main  la  dicte  Marie 
publiquement  guérie,  en  sa  doulce  créance  conforte  ma  doulce  suer  en  son 
élection...  >■>  (Songe  du  Vieil  pèlerin  ;  Bibl.  nai.,  ms.  français  22542,  fol. 
108  r".) 

2.  «  Et  nichilominus  miracula  facta,  divina  Providentia  ordinante.  ex 
fide  B.  Pétri  apostoli,  per  sanctissimum  in  Christo  patrem  et  dominum 
dominum  Clementem  VII  cuidam  mulieri  vocate  Maria  Robine...,  que 
secundum  cursum  nature  non  poteral  ciïrari,  bec  quidem  omnia  predicta 
protestantur  ipsum  dominum  Clementem  VII  predictum  esse  verum 
monarcham  universalis  Ecclesie  catholice...,  ita  ut  cum  omni  confidencia 
possimus  domino  Deo  dicere  verba  Ricard!  que  ipse  dicit  in  prologo  sui 
primi  libri  de  Trinitate  :  Domine,  si  error  est,  a  te  ipso  decepti  sumus  !  » 
(Myrrha  electa,  loco  cit.)  — Cette  dernière  phrase  est  empruntée  au  chap.  ii 
du  livre  pr,  et  non,  comme  le  dit  Robert  Gervais,  au  Prologue  du  De  Tri- 
nitate. 


jean>:e  d'arc  et  la  prophétie  de  marie  robine  455 

traité  de  Robert  Gervais  où  il  en  est  question  est  lui-même 
rédigé  du  vivant  de  ce  pape  * . 

La  miraculée  de  Héchac  parvint  donc  aussitôt  à  la  célébrité. 
Elle  demeura  en  Avignon,  ou  revint  s'y  fixer.  Nous  l'y  retrou- 
vons, dans  tous  les  cas,  en  1395. 

A  cette  date,  Marie  Robine  mène  la  vie  de  recluse.  Elle  s'est 
enfermée  dans  un  petit  oratoire  situé  dans  l'enceinte  même  du 
cimetière  de  Saint-Michel,  où  se  trouve  la  sépulture  de  Pierre 
de  Luxembourg.  Le  fait  nous  est  révélé  par  une  bulle  de 
Benoît  XIII,  du  3  janvier  1395  -,  qui  montre,  en  même  temps,  à 
quel  point  la  protégée  de  Clément  VII  était  en  honneur  auprès  du 
successeur  de  ce  pontife.  Benoît  XIII  pourvoit  à  tous  les  besoins 
de  la  sainte  femme  :  elle  entendra  chaque  jour  une  messe  dite 
dans  son  oratoire  par  un  prêtre  de  son  choix,  qui  lui  servira  de 
confesseur  ;  elle  pourra  également  choisir  une  servante  honnête. 
Le  pape  prélève,  à  cet  elTet,  une  somme  assez  considérable, 
60  florins  d'or  d'Avignon,  sur  les  offrandes  faites,  chaque 
année,  à  la  chapelle  construite  sur  le  tombeau  de  Pierre  de 
Luxembourg.  Marie  Robine  étant  un  témoignage  vivant  de  la 
puissance  du  saint,  il  ne  croit  pas  détourner  ces  aumônes  de  leur 
destination  en  les  affectant  à  l'entretien  d'une  recluse  qu'il  met 
par  là  même  en  état  de  poursuivre,  sous  les  yeux  des  pèlerins, 
ses  édifiantes  austérités  :  24  florins  assureront  donc  la  vie  de 
Marie  Robine,  24  autres  le  traitement  de  son  aumônier;  12  enfin 
serviront  de  gages  à  sa  servante.  Les  religieux  Célestins  d'Avignon, 
auxquels,  précédemment,  le  pape  avait  attribué  les  offrandes 
faites  au  tombeau  de  Pierre  de  Luxembourg,  sont  astreints  à 
servir  cette  rente,  en  deux  termes,  et  un  retard  de  plus  de  vingt 
jours  dans  un  de  ces  payements,  doit  entraîner,  pour  le  prieur, 
l'excommunication,  pour  les  religieux,  la  suspense  et  l'interdit  pour 
le  couvent,  sans  compter  la  déchéance  momentanée  du  droit 
d'administrer  les  deniers  provenant  des  offrandes.  Par  ce  luxe 
de  pénalités,  on  peut  juger  de  l'importance  que  Benoît  XIII 
attachait  au  maintien  de  la  résidence  de  Marie  Robine  dans  le 
cimetière  de  Saint-Michel  d'Avignon. 


1.  N.  Valois,  La  France  et  le  Grand  Schisme  d'Occident,  t.  I,  p.  375. 

2.  Pièces  justificatives,  I. 


456  NOËL  VALOIS 

•La  recluse  ne  tarda  pas  à  être  doublée  d'une  voyante.  La 
preuve  en  était  fournie  déjà  par  Jean  du  Bois,  auteur  fort  peu 
connu  d'un  mémoire  adressé  à  Charles  VII,  en  1445^,  que  Jules 
Quiclierat  a  eu  le  mérite  de  signaler  le  premier  -.  Mais  cette  cir- 
constance est  encore  mieux  établie  par  le  livre  même  dont  Jean 
du  Bois  n'avait  fait  que  citer  des  extraits,  je  veux  parler  du 
Livre  des  révélations  et  visions  de  Marie  Bobine,  dont  un  exem- 
plaire subsiste  dans  le  ms.  520  de  la  Bibliothèque  de  Tours  ^. 
On  y  découvre  qu'une  première  fois  la  voyante  se  crut  chargée 
par  Dieu  de  transmettre  à  Charles  VI  des  ordres  relatifs  aux 
schisme.  Puis  la  voix  céleste  se  fit  entendre,  une  seconde  fois,  à 
Marie  Robine,  le  22  février  1398  :  «  Va,  lui  dit-elle,  trouver  le 
((  roi.  Dis-lui...  qu'il  procure  l'union  de  l'Eglise  par  les  moyens 
«  que  j'ai  déjà  indiqués,  et  qu'il  se  garde  de  faire  ou  de  laisser 
((  faire  soustraction  d'obédience  à  Benoît  XIII  ».  C'était,  en 
effet,  le  moment  où,  lasse  des  tergiversations  du  pape  d'Avi- 
gnon, la  cour  de  France  songeait  sérieusement  à  se  retirer  de  son 
obédience,  k  Cet  expédient,  poursuivit  la  voix,  a  pour  principes 
«  l'orgueil,  l'envie  et  l'avarice...  Dis  aussi  au  roi  qu'il  opère  la 
«  réforme  dans  l'Eglise  :  les  prélats  d'aujourd'hui  appliquent  à 
«  rebours  les  préceptes  de  l'Evangile...  Dis  lui  de  fonder  dans 
«  chaque  diocèse  trois  maisons  ou  collèges,  un  pour  les  indi- 
«  gents  et  les  vieillards,  un  pour  les  pauvres  étudiants,  le  troi- 
«  sième  en  vue  de  la  défense  des  Eglises  contre  les  ennemis  de 
«  la  foi...  »  Si  Charles  VI  manquait  de  suivre  ces  recomman- 
dations,   son    salut  éternel   n'était  pas   compromis  ;  mais,  aban- 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  français  5734,  fol.  41-64. —  La  date  delà  rédaction  est 
précisée  dans  un  passage  qui  se  trouve  au  fol.  55  v°. 

2.  <(  A  cejerespons  selon  ceu  que  dit  Marie  Robine,  dicte  la  Gasque  d'Avi- 
gnon, en  une  vision  que  Dieu  luy  demonstra,  comme  elle  recite  en  icelle 
vision,  comment  Dieu  mandoitau  roy  de  France  par  la  dicte  Marie  que  il  ne 
fist,  ne  permist  estre  fait  substraction  audit  pape...  Pour  ce  leur  faudroit 
remonstrer  ce  que  recite  Marie  Robine,  la  quelle  dit  que  Dieu  luy  demons- 
tra comment  il  reprenoit  le  pape  Benedic  de  ce  qu'il  ne  se  estoit  voulu 
consentir  à  faire  cession  de  sa  papalilé...  Item,  dist  Marie  Robine  qu'elle 
demanda  quelle  retribucion  seroit  faicte  audit  roy  de  France,  s'il  faisoit 
ceste  reparacion  de  l'Eglise,  comme  dit  est  :  luy  fut  respondu...  »  (Ms.  cité, 
fol.  48  r°,  50  r»,  60  r».) 

3.  Ms.  du  xv"  siècle,  provenant  de  l'abbaye  de  Marmoutier.  Fol.  115  r°  : 
«  Sequuntur  quedam  visiones  ac  revelationes  facte  Mai-ie  Rubine,  alias  dicte 
Vasconensi,  super  facto  Ecclesie  et  pape  ac  régis  Francie.  » 


JEANNE   d'arc    ET    LA    PROPHÉTIE    DE    MARIE    ROSINE  4o7 

donné  de  Dieu,  livré  aux  impulsions  de  sa  propre  fantaisie,  il 
devait  abréger  le  cours  de  sa  vie  mortelle,  au  lieu  qu'en  se  con- 
formant à  ces  prescriptions,  il  était  sûr  de  réussir  d'une  façon 
merveilleuse  dans  ses  entreprises  et  d'obtenir  pleine  victoire, 
non  seulement  sur  tous  les  chrétiens,  mais  sur  une  grande 
partie  des  Sarrazins. 

Cette  «  révélation  »  paraît  avoir  vivement  impressionné  la 
recluse.  Elle  adressa  au  roi  de  France  une  lettre  contenant  le 
récit  de  toute  sa  vision.  Puis,  au  bout  de  quelques  mois,  durant 
lesquels  sa  réputation  de  voyante  n'avait  fait  que  s'affermir,  ses 
extases  ayant  eu  pour  témoins  parfois  de  grands  personnages, 
tels  que  Marie  de  Bretagne,  reine  de  Sicile  ',  elle  sortit  de  sa 
retraite  et  osa  entreprendre  le  voyage  de  Paris  ;  c'était  pour 
mieux  remplir  la  mission  dont  elle  se  croyait  désormais 
investie. 

Nous  la  retrouvons,  effectivement,  le  2  juin,  à  Paris,  cher- 
chant à  se  faire  entendre  des  membres  du  concile  national  qui, 
depuis  cinq  jours,  discutaient  la  question  de  la  soustraction 
d'obédience.  Bravement  elle  se  présenta  au  Palais  de  la  Cité, 
disant  avoir  des  ordres  d  En  haut.  Elle  eut  beau  faire  :  on  refusa 
de  l'écouter.  Invitée  à  rentrer  chez  elle  et  à  y  demeurer  jusqu'à 
ce  qu'on  la  fît  appeler,  elle  obéit;  mais,  le  soir  même,  la  voix 
céleste  lui  prescrivit  de  nouveau  de  mettre  la  crainte  de  Dieu  au- 
dessus  de  la  crainte  des  hommes  :  «  Va,  lui  dit-elle,  va-t-en 
«  vers  ces  prélats  chaque  fois  qu'ils  se  rassembleront.  Courage 
«  et  hàte-toi!  Tu  trouveras  grâce  devant  moi.  » 

J'ignore  si  Marie  Robine  renouvela  sa  tentative  et  fut  plus 
heureuse  une  autre  fois.  En  tout  cas,  il  n'en  est  fait  mention 
dans  aucun  des  comptes  rendus  ou  relations  du  concile  de 
Paris,  et  l'intervention  de  la  voyante  n'empêcha  pas  la  royauté 
de  décréter,  à  l'issue  de  cette  assemblée,  la  soustraction  d'obé- 
dience. 

Marie  Robine  cependant,  à  Paris  comme  à  Avignon,  conti- 
nuait d'éprouver  des  extases,  le  6  juin,  par  exemple,  jour  de  la 
Fête-Dieu,  pendant  quelle  entendait  la  messe  dans  son  oratoire, 
puis  le  9  et  le  10  novembre.  Ce  dernier  jour,  la  voix  divine 
qu'elle  croyait  entendre  lui  enjoignit  de  transmettre   ses  ordres, 

1.  Le  26  et  le  27  avril  1398. 


458  •soi'h  VALOIS 

par  écrit,  aux  maîtres  en  théologie  de  TUniversité  de  Paris  : 
«  S'il  y  en  a  parmi  eux  d'idolâtres,  qu'ils  brisent  leurs  idoles  ; 
«  ils  acquerront  ainsi  la  force  de  renverser  les  idoles  des  autres. 
«  Dis  leur,  ajoutait  la  voix,  qu'ils  cessent  de  se  glorifier  :  leurs 
«   œuvres  sont  peu  méritoires  '.  » 

La  présence  de  la  voyante  à  Paris  ne  passa  pas  inaperçue. 
C'est  ce  que  nous  apprend  un  chroniqueur  attaché  à  la  cour  de 
Benoît  XIII,  dont  l'œuvre,  singulièrement  instructive,  n'était 
jusqu'ici  connue  que  par  les  emprunts  que  lui  avait  fait  l'histo- 
rien Zurita.  D  après  Martin  d'Alpartil.  dont  le  R.  P.  Ehrle  a 
bien  voulu  me  communiquer  le  récit  complet,  par  lui  retrouvé  et 
transcrit  en  Espagne,  Marie  Robine  réussit  tout  au  moins  à  con- 
vaincre la  reine  qu'elle  jouissait  auprès  du  pape  dun  crédit 
considérable  :  Isabeau  de  Bavière  résolut  donc  de  se  servir  d'elle, 
probablement  pour  tâcher  de  fléchir  l'obstination  de  Benoît  XIII. 
Elle  la  renvoya  escortée,  entre  autres  compagnons,  d'un  clerc  et 
d'un  théologien,  appelés  sans  doute  à  faire  entendre  au  pape 
d'utiles  exhortations. 

C'est  vers  le  mois  de  mars  1399  que  Marie  Robine  reparut  à 
Avigfnon.  Elle  v  retrouva  Benoît  XIII  assiégé  ou  du  moins 
bloqué,  dans  son  Palais,  par  les  troupes  du  sacré  collège.  Vaine- 
ment elle  sollicita  la  permission  de  communiquer  avec  lui  dans 
l'intérêt  de  l'union.  Les  cardinaux,  qui  faisaient  bonne  garde 
autour  du  rocher  des  Doms.  virent  d'un  mauvais  œil  une  pro- 
tégée du  pape  qui  ne  sut  peut-être  pas  justifier  du  mandat  qu'elle 
avait  reçu  de  la  reine.  Jean  de  la  Grange,  cardinal  d'Amiens, 
alla  jusqu'à  faire  arrêter  le  clerc  et  le  théologien  qui  accompa- 
gnaient Marie  Robine.  Il  les  relâcha  peu  de  jours  après,  mais 
pour  leur  faire  reprendre  en  hâte  le  chemin  de  Paris. 

Marie  Robine  se  borna  donc  à  poursuivre  dans  son  oratoire 
du  cimetière  de  Saint-Michel  sa  vie  de  pénitente.  Elle  y  fut 
favorisée  de  nouvelles  visions,  par  exemple,  les  6,  12,  13  et  18 
mai,  le  12  octobre  et  le  P'"  novembre  1399.  Un  jour,  il  lui  arriva 
de  se  croire  transportée  dans  la  demeure  de  saint  Jean  l'Evangé- 


1.  Tous  ces  détails  sont  empruntés  au  Livre  des  révélations  de  Marie 
Robine,  dont  on  trouvera  plusieurs  extraits  parmi  nos  Pièces  justifi- 
catives. 


JEANNE    d'arc    ET    LA    PROPHÉTIE    DE    MARIE    ROBINE  459 

liste,  dont  elle  admettait  la  survivance,  suivant  une  croyance 
assez  répandue  dans  Tantiquité  et  au  moyen  âge'.  Le  saint 
apprit  d'elle,  avec  stupéfaction,  la  prolongation  du  schisme  et 
ne  trouva  moyen  de  1  expliquer  que  par  quelque  manque  de  foi 
dont  se  serait  rendue  coupable  l'I^glise  d'Occident.  Il  promit  de 
prier  pour  l'union  et  tint  parole  aussitôt  ;  il  implora,  à  cet  effet, 
la  miséricorde  divine  à  l'issue  dune  messe  dite  par  le  Christ  lui-^ 
même  en  présence  de  saint  Pierre,  de  saint  Paul,  de  saint  Lau- 
rent et  de  saint  Nicolas  :  curieuse  scène  dont  la  description,  dans 
le  livre  de  Marie  Robine,  ne  manque  pas  d'une  certaine  poésie 
étrange  ^. 

Dans  ces  derniers  temps  de  sa  vie,  la  recluse  d'Avignon 
paraît  plus  que  jamais  pénétrée  de  tristesse  et  d'indignation  à 
la  vue  des  fautes  du  clergé.  C'est  l'impression  quelle  rapporte 
surtout  de  sa  «  visite  »  du  jour  de  la  Pentecôte  à  la  vallée  de 
Josaphat.  Elle  y  a  vu  comparaître  devant  le  Christ  tous  les 
curés  du  monde,  chacun  suivi  de  son  troupeau,  les  prieurs,  les 
abbés,  les  évèques,  les  archevêques,  le  pape  et  douze  cardinaux. 
Leurs  habillements  étaient  somptueux,  mais  leurs  paroles  men- 
songères. Un  patriarche  hypocrite  y  parlait  au  nom  de  tous,  et 
l'on  ne  peut  s'empêcher  de  penser  au  patriarche  d'Alexandrie, 
Simon  de  Cramaud,  porte-parole  habituel  du  clergé  de  France  à 
cette  époque.  Une  immense  clameur  s'était  élevée  soudain  vers  le 
tribunal  de  Dieu,  cri  de  vensreance  de  tous  les  hommes  morts 
par  la  faute  des  prélats.  Le  châtiment  aurait  été  immédiat  sans 
l'intervention  de  la  Vierge,  qui,  faisant  valoir  l'approche  de 
l'année  jubilaire,  —  elle  allait  commencer,  en  effet,  le  25  décembre, 
—  avait  obtenu  de  son  Fils  un  sursis  de  vingt  mois  et  de  qua" 
rante  jours  ^. 

Il  n'est  pas  jusqu'aux  papes  d'Avignon  dont  la  conduite  n'ait 
causé  à  Marie  Robine  une  pénible  désillusion.  Clément  VII,   ce 


1.  «  Dicit  ei  Jésus  :  <(  Sic  eum  volo  nianerc  donec  veniam,  quid  ad  te? 
tu  me  sequere.  Exiit  ergo  sermo  iste  inter  fratres  quia  discipulus  ille  non 
moritur.  »  (Joann.,  XXI,  22,  23.)  Cf.  Isidore  de  Séville,  De  orlu  et  obitu 
Patrum,  43,  et  un  article  d'A.  Sabatier,  dans  VEncyclopédie  des  sciences 
religieuses  (t.  VII,  p.  176). 

2.  Ms.  520  de  Tours,  fol.  120,  121. 

3.  Ibid.,  fol.  122-124. 


460  NOËL  VALOIS 

pontife  auquel  on  attribuait  une  part  dans  sa  guérison,  avait 
perdu  toute  sa  confiance.  Elle  ne  le  croyait  plus  quand  il  lui 
apparaissait  pour  lui  annoncer  une  vision  surnaturelle  ;  elle  ne 
le  croyait  plus,  parce  que,  de  son  vivant,  il  l'avait  déçue,  il  lui 
avait  menti  '.  Benoît  XIII  lui-même,  dont  elle  avait  reçu  tant  de 
marques  d'intérêt,  était  blâmé  de  n'avoir  pas  promis  dune  façon 
claire  et  nette  d'abdiquer  au  cas  où  son  rival,  le  pape  de  Rome, 
voudrait  en  faire  autant  -.  On  voit  que  la  recluse  ne  se  laissait 
guère  tromper  par  les  engagements  illusoires  que  Benoît  XIII 
avait  consenti  à  prendre,  pour  apaiser  ses  adversaires,  le  10  avril 
précédent  '^. 

Enfin  Marie  Robine  avait  perdu  probablement  jusqu'à  l'es- 
poir de  modifier  la  conduite  de  la  royauté.  Déjà,  si  le  gouver- 
nement persévérait  dans  sa  politique,  elle  voyait  la  France 
devenir  la  proie  de  l'Antéchrist  4,  des  flots  de  sang  couler  à  tra- 
vers le  royaume  et  l'insurrection  victorieuse  jeter  Charles  VI  à 
bas  du  trône  ^  Une  de  ses  dernières  paroles  semble  avoir  été 
une  prédiction  de  l'anéantissement  de  la  capitale  ^'. 

En  proie  à  ces  sombres  pressentiments,  Marie  Robine  expira 
le  16  novembre  1399.  Elle  avait  eu  le  temps  d'affirmer  une  der- 
nière fois,  devant  la  mort,  la  réalité  et  l'origine  divine  de  ses 
révélations  '^. 

1.  Pièces  justificatives,  U. 

2.  «  El  recitavit  omnino  [Jhesusj  concilium  quod  ipse  tenuerat  sursum, 
et  reprehendit  dominum  nostrum  papam  Benedictum  de  hoc  quod  non  con- 
cesserat  cessionem  manifestam  in  casu  quo  adversarius  suus  fuisset  ad  hoc 
concors.  »  (  Ms.  520  de  Tours,  fol.  124  r°.) 

3.  Martène  et  Durand,  Amplissiina  collectio,  t.  VII,  c.  636. 

4.  «  Lucrabitur  regem  et  xii  pares  Francie...  Et  hoc  intelligitur  si  rex 
Francie  et  alii  continuent  modum  quem  inceperunt.  »  (Ms.  cité,  fol. 
125  r°.) 

5.  Voici  les  paroles  que  Marie  Robine  met,  le  12  octobre  1399,  dans  la 
bouche  de  Dieu  :  «  Nos  autem  mandavimus  régi  Francie  quod  ipse  reparet 
débite  status  Ecclesie  militantis,  et  ipse  nichil  vult  facere  pro  nobis.  Nos 
deponemuseum  de  sedibus  suis  per  médium  subjectorum  suorum,  et  erunt 
aliqui  eorum  qui  morientur  in  magnis  fluminibus  sanguinis,  et  nostri  erunt 
veri  martires.  »  IhicL,  fol.  126  r".) 

6.  «  Dicetur  :  Hic  fuit  Parisius.  »  {Ihid.,  fol.  127  v"  ;  cf.  fol.  15  r°.) 

7.  «  Hec  igilur  omnia  et  alias  revelaciones  quas  Maria  tradidit,  ipsa 
posuit  correction!  S.  matris  Ecclesie  et  omnium  quorum  interest.  Et  in 
articulo  mortis  sue  eas  tenuit  et  asseruit  fore  veras  et  a  Deo  sibi  revelatas. 
Et  in  illa  fide  migravit  ad  Dominum  die  dominica,  hora  misse,  infra 
octabas  B.  Martini,  anno  Domini  1399.  »  (Ibid.,  fol.  128  r».) 


JEANNE    d'arc    ET    LA    PROPHÉTIE   DE    MARIE    ROBINE  461 

J'ai  tenu  à  faire  connaître  avec  quelque  détail  une  existence 
mêlée  à  de  grands  événements  et  une  œuvre  ignorée  jusqu'ici, 
où,  à  côté  du  merveilleux,  l'histoire  peut  glaner,  ainsi  que  dans 
la  plupart  des  prophéties  de  l'époque,  d'utiles  indications.  Le 
confesseur  de  Marie  Robine  est  sans  doute  l'auteur  de  la  rédac- 
tion du  Livre  de  ses  révélations  ;  présent  à  plusieurs  de  ses 
extases,  il  écrivait  sous  sa  dictée  ou  sous  son  inspiration.  C'est 
ainsi  que  procédait  probablement  le  confesseur  d'une  autre  illu- 
minée du  même  temps,  Constance  de  Rabastens  '.  Les  «  visions  n 
de  Marie  Robine  ont  l'avantage  d'être  toutes  datées  d'une  façon 
précise  :  au  nombre  de  douze,  elles  s'échelonnent  entre  le 
22  février  1398  et  le  1^'"  novembre  1399.  Dune  sincérité  évidente, 
elles  révèlent  un  état  desprit  qui  doit  être  celui  d'une  grande 
partie  de  la  plasse  populaire,  en  France,  à  cette  époque  :  elles 
respirent,  à  la  fois,  un  tendre  intérêt  pour  le  malheureux  roi 
Charles  \  I,  une  vive  rancune  à  l'égard  du  clergé,  rendu  princi- 
palement responsable  du  schisme,  un, ardent  désir  de  réforme  et 
d'union.  Leur  place  est  marquée  à  coté  des  prophéties  de  Hilde- 
garde,  de  sainte  Brigitte,  d'Ermine,  de  Télesphore  et  de  tant 
d'autres,  dont  l'influence  a  été  considérable,  et  dont  on  sait 
maintenant  tirer  de  précieuses  indications  tant  sur  les  mœurs 
que  sur  les  idées  de  la   dernière  partie  du  moyen  âge  ~. 

Nous  nous  sommes  laissés  entraîner  bien  loin  de  Jeanne  d'Arc. 
Il  est  temps  d'y  revenir.  Une  fois  en  présence  du  Livre  des  révé- 
lations de  Marie  Robine  conservé  dans  le  manuscrit  de  Tours, 
j'y  ai  recherché  avec  curiosité,  et  j'ai  eu  le  regret  de  n'y  point 
trouver  le  passage  où  la  voyante  prédisait,  suivant  le  témoignage 
de  Jean  Barbin,  la  venue  d'une  vierge  guerrière  qui  délivrerait  le 
royaume.  Rien,  dans  les  douze  visions  de  1398  et  de  1399,  qui, 
de  près  ou  de  loin,  puisse  s'interpréter  comme  l'annonce  de  la 
mission  de  la  Pucelle. 


1.  A.  Pages  et  N.  Valois,  La  proj)hétesse  de  Rabastens  et  le  Grand 
Schisme,  dans  les  Annales  du  Midi,  1890,  p.  243. 

2.  Parmi  les  travaux  récents  publiés  dans  cet  ordre  d'idées,  v.  surtout 
Kampers,  Kaiserprophelien  und  Kaisersagen  ini  Mittelalter  (Munich,  1895) 
et  J.  Rohr,  Die  Prophétie  im  leizten  Jahrhundert  vor  der  Reforniation  als 
Geschiehtsquelle  und  Geschichtsfaktor,  dans  Ilistorisches  Jahrbuch,  t.  XIX 
(1898),  p.  29  et  447. 


462  NOËL    VALOIS 

Il  est  bien  question  d'armes,  à  diverses  reprises,  dans  les 
visions  de  Marie  Robine.  Le  2()  avril  1398  notamment,  la  recluse 
aperçoit  une  roue  de  feu  à  laquelle  sont  fixées  trois  mille  quatre 
cent  cinquante  épées  et  d'innombrables  flèches.  Mais  la  pensée 
ne  lui  vient  pas  un  seul  instant  que  ces  armes  lui  soient  desti- 
nées à  elle-même,  encore  moins  à  une  future  libératrice  du 
royaume.  Ce  sont  des  armes  veng-eresses  suspendues  sur  la  tête 
du  genre  humain  coupable,  et  dont  l'intervention  de  la  Vierge 
Marie  conjure  seule,  pour  le  moment,  les  effets  foudroyants  K 

Aussi  Jean  Bréhal,  l'inquisiteur  qui  poursuivit  avec  tant  de 
zèle  la  réhabilitation  de  Jeanne  d'Arc,  se  garda-t-il  d'évoquer  le 
souvenir  de  Maine  Robine.  Dans  un  mémoire  qu'il  composa  vers 
1455,  il  cite  comme  se  rapportant  à  Jeanne  de  prétendues  pro- 
phéties de  Bède  et  de  Merlin  ;  il  énumère  même  plusieurs 
saintes  femmes  précédemment  favorisées  de  révélations  célestes  : 
mais  il  passe  entièrement  sous  silence  les  visions  de  la  recluse 
d'Avig-non  -. 

Faut-il  donc  rejeter  dans  le  domaine  de  la  légende  le  fait 
rapporté  par  Jean  Barbin  en  1456,  ou  admettre  que  Jean  Erault, 
en  1429,  s'est  mépris  sur  le  sens  des  prophéties  de  Marie 
Robine?  C'est  l'une  de  ces  deux  hypothèses,  à  vrai  dire,  qui 
offre  le  plus  de  probabilité. 

Et  pourtant  il  n'est  pas  tout  à  fait  impossible  que  Jean  Érault 
ait  tenu  le  langage  qu'on  lui  prête,  et  qu'en  le  tenant,  il  ait  cité 
avec  exactitude  une  prophétie  de  Marie  Robine.  Remarquons 
que  le  fait,  auquel  il  se  réfère,  de  la  venue  de  la  voyante  à  Paris 
et  de  sa  démarche  auprès  du  roi,  est  attesté  non  seulement  par 
Martin  d'Alpartil,  mais  par  le  Livre  des  révélations.  Si  la 
mémoire  de  Jean  Erault  s'est  montrée  fidèle  sur  ce  point,  peut- 
être  l'a-t-elle  servi  ég-alement  bien  quant  au  reste.  A  lire  atten- 
tivement le  Livre  des  révélations^  on  s'aperçoit,  d'ailleurs,  qu'il  ne 
contient  pas  toutes  les  visions  de  Marie  Robine  3.   Il  y  manque 


1.  Pièces  Justificatives,  II. 

2.  P.  Lanéry  d'Arc,  Mémoires  et  co?isultations  en  faveur  de  Jeanne  d'Arc 
par  les  Juges  du  procès  de  /réhabilitation  (Paris,  1889,  in-8°),  p.  400,  402, 
418,  450,  451,  453. 

3.  «  Hec  igitur  omnia  et  alias  revelationes  quas  Maria  tradidit,  ipsa 
posuit  correctioni  S.  matris  Ecclesie...  »  (Ms.  cité,  fol.  128  r°.) 


JEANNE    DARC    ET    F.A    PHOPIIK IIE    DE    MAHIE    ROSINE  463 

même  précisément  la  vision  au  cours  de  laquelle  la  recluse  crut 
recevoir,  pour  la  première  fois,  des  instructions  à  l'adresse  de 
Charles  VI  ^.  Ces  instructions  étaient  relatives  aux  moyens  de 
terminer  le  schisme  ;  mais  rien  n'empêche  de  supposer  qu'elles 
avaient  également  trait  aux  moyens  de  sauver  le  royaume,  et 
l'annonce  de  la  vierge  guerrière  et  libératrice  a  pu  y  trouver 
place  à  côté  des  recommandations  d'ordre  purement  religieux. 
Une  rédaction  plus  complète  des  révélations  de  Marie  Robine 
dans  laquelle  se  trouvait  le  récit  de  cette  vision  a  pu  exis- 
ter et  parvenir  à  la  connaissance  de  Jean  Erault.  Ou  encore 
l'examinateur  de  Poitiers  a  pu  recueillir,  à  cet  égard,  un  rensei- 
gnement oral. 

Nous  n'avons,  ce  qui  est  fâcheux,  aucune  donnée  certaine  sur 
la  personnalité  de  Jean  Erault.  Si  pourtant  il  se  confond,  comme 
il  y  a  lieu  de  le  croire,  avec  un  certain  Jean  Héraud  du  diocèse 
de  Clermont.  il  aurait  commencé  vers  1393  à  étudier  en  la  faculté 
de  théologie  de  Paris  ~.  Sa  présence  dans  la  capitale  au  moment 
de  la  visite  qu'y  fit  Marie  Uobine,  en  1398,  lui  aurait,  en  ce  cas, 
permis  de  se  renseigner  sur  le  langage  tenu  au  roi  par  la 
vo vante  avisrnonnaise. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances, 
il  est  difficile  de  dire  si  les  prophéties  de  Marie  Robine  purent, 
en  1429,  fournir  un  argument  plausible  en  faveur  de  la  vocation 
patriotique  de  Jeanne  d'Arc '^. 

Noël  Valois. 


1 .  «  Faciat  unionem  in  Ecclesia  per  média  illa  que  ego  ei  par  te  alias  man- 
davi.  »  {Ihid.,  fol.  115  r".) 

2.  H.  Denifle,  Chartularium  Universitatis  Parisiensis,  t.  IV,  p.  89. 

3.  Plusieurs  auteurs  se  sont  figuré  que  les  révélations  de  «  Marie  d'Avi- 
gnon »  avaient  été  faites,  non  à  Charles  VI,  mais  à  Charles  VII  lui-même. 
Cette  erreur  a  passé  de  l'Histoire  générale  de  France  de  Scipion  Dupleix 
(Paris,  1629.  iu-fol.,  t.  II,  p.  829)  dans  Les  mémorables  journées  des  Fran- 
çois du  P.  Antoine  Gérard  (Paris,  1047,  in-4'',  p.  131)  et  jusque  dans  VHis- 
toire  de  France  de  Henri  Martin  \t.  VI,  p.  136).  On  a  même  été  jusquà  pré- 
tendre que  le  souvenir  de  cette  prédiction  avait  été  évoqué  par  le  roi  à 
Chinon,  lors  de  la  première  annonce  de  la  venue  de  la  Pucelle  (Baudot  de 
Juilly.  Histoire  de  Charles  Vil,  Paris,  1697,  in-12,  t.  I,  p.  336;  Rapin  de 
Thoyras,  Histoire  d'Angleterre,  la  Haye,  1724,  in-4°,  t.  IV,  p.  57;  marquis 
de  Cambis-Velleron,  Annales  historiques  d'Avignon;  ms.  2779  d'Avignon, 
fol.  32  V»). 


464  NOËL  VALOIS 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES 

I.     BULLi;    DE    BENOIT    XIII,     DL'    3    JANVIER     1395,    ATTRIBUANT 

UNE    PENSION    A    MARIE    ROBINE    ET    A    SON    CONFESSEUR 

Dilecte  in  Christo  lilie  Marie  Robiiie,  Auxitane  diocesis,  salutem, 
etc.  Devocionis  tue  sinceritas  qua  nos  et  Romanam  Ecclesiam  reve- 
reris,  necnon  laiidabilia  tue  pietatis  et  virtutis  mérita,  super  quibus 
apud  nos  lidedignorum  commendaris  testimonio,  promerentur  ut  illa 
tibi  libenter  concedamus  que  tibi  fore  conspicimus  oportuna.  Nos 
igitur  ut  lu,  que,  sprelis  mundanis  oblectacionibus,  in  arto  quodam 
oratorio  infra  cimiterium  S.  Michaelis  sito  in  parochia  ecclesie  S. 
Desiderii  Avinionensis  constructo,  sub  austeritate  vite,  Altissimo 
diceris  laudabiliter  familiari,  in  hujusmodi  tuo  laudabili  proposito 
persistere,  tuque  et  unus  presbyter,  confessor  tuus,  qui  missam 
cotidie  in  tua  presencia  celebrabit,  et  una  servitrix  honesta,  que  tibi 
serviet,  quos  duxeris  eligendos,  valeatis  sustentari,  providere  volentes 
leque  favore  prosequi  gracioso,  tuis  in  hac  parte  supplicationibus 
inclinali,  libi  de  et  super  obvencionibus,  oblacionibus  et  emolumentis 
ad  capellam  sépulture  recolende  memorie  Pétri  S.  Georgii  ad  \'elum 
Aureum  diaconi  cardinalis,  de  Luczembourch  vulgariter  nuncupati, 
in  eodem  cimiterio  quiescentis,  proventuris,  pensionem  annuam  sexa- 
ginta  flnrenorum  auri  nionete  Avinionensis  communiter  currentis,  tibi 
videlicet  pro  tuis  supportandis  viginti  quatuor,  et  pro  presbytero  alios 
viginti  quatuor  ac  servitrice  predictis  alios  duodecim  florenos,  sexa- 
ginta  llorenorum  predictorum,  vel  procuratori  tuo  ad  hoc  légitime 
constituto,  per  priorem  pro  tempore  existentem  et  dilectos  filios  con- 
ventum  monasterii  Avinionensis  ordinis  S.  Pétri  confessons,  medieta- 
tem  videlicet  in  Resurrectionis  dominice,  et  aliam  medietatem  sexa- 
ginta  florenorum  hujusmodi  in  celebritatis  Omnium  Sanctorum 
festivitatibus  annis  singulis  persolvendam,  apostolica  tibi  auctoritate 
concedimus,  constituimus,  depulamus  et  assignamus.  Volumus  autem 
quod,  si  idem  prior  et  conventus  hujusmodi  pensionem  annuatim  pre- 
dictis terminis,  aut  saitim  infra  viginti  dies  terminos  ipsos  immédiate 
sequentes,  non  persolverint,  ut  prefertur,  eo  ipso  singulis  terminis  et 
viginti  diebus  predictis  elapsis,  nisi  a  te  super  hoc  dilacionem  habue- 
rint,  ipsi  prior  excomunicacionis  et  conventus  suspensionis  sentencias 
incurrant,  dictumque  monaslerium  ecclesiastico  subjaceat  interdicto, 
ac  iidem  prior  et  conventus  ab  administracione  obvencionum,  oblacio- 


JEANJiE    d'arc    et    LA    l'UOPHÉTIE    DE    MARIE    ROBINE  463 

num  et  emolumenlorum  hujnsmodi  supensi  existant,  ipsique  prior  ab 
excommunicacionis  et  conventus  suspensionis  sentenciis  absolvi  et 
interdictum  hujusmodl  relaxari,  ac  iideni  prior  et  conventus  ad  admi- 
nistracionem  dictorum  bonorum  restitui  nequeant,  donec  de  ipsa  pen- 
sione  tibi  et  presbytero  ac  servitrici  predictis  tune  débita  fuerit 
intègre  satisfactum.  Non  obstanlibus  quibuscunque  constitulionibus 
apostolicis  ac  statutis  et  consuetudinibus  monasterii  et  ordinis  predic- 
tnrum  conlrariis  juramento,  conlirmacione  apostoiica  vel  quacunque 
lirmitate  alia  roboratis,  aut  si  eidem  priori  et  conventui  a  Sede  apos- 
toiica, [videlicetj  a  felicis  recordacionis  Clémente  papa  \'I1,  predeces- 
sore  nostro,  indultum  existât  quod  ad  solucionem  alicujus  pensionis,  et 
presertim  super  obvencionibus,  oblacionibus  et  emolumentis  prefatis 
quibusvis  personis,  et  cujuscunque  diyniLatis  aut  preeminencie  exis- 
tant, minime  teneanlur  et  ad  idcompelli,  aut  quod  interdici,  suspendi 
vel  excommunicari  non  possint  per  lilteras  apostolicas  non  i";icientes 
plenani  et  expressam  ac  de  verbo  ad  verbum  de  induJlo  luijusmodi 
mencionem,  et  quibusvis  aliis  privilegiis,  indulgenciis  et  litteris  apos- 
tolicis generalibus  vel  specialibus,  quorumcunque  tenorum  existant, 
per  que  presentibus  non  expressa' vel  lotaliter  non  inserta  eiïectus 
earum  impediri  valeat  quomodolibet  vel  dilTerri,  et  de  quibus  quo- 
rumque  totis  tenoribus  habenda  sit  in  nostris  litteris  mencio  specialis. 
Volumus  autemquod,  quamprimum  ab  hac  luce  migraveris,  dicta  pensio 
cesset  penitus  et  expiret.  rSuUi  ergo,  etc.,  nostre  concessionis,  consti- 
tucionis,  deputacionis,  assignacionis  et  voluntatis  infringere,  etc. 
Datum  Avinione,  III  nonas  januarii,  anno  primo. 

Gratis  ubique  de  mandato. 

(Arch.  du  Vatican,  Reg.  Avenion.  III  Benedicti  XIII,  fol.  t97  v".) 


II.    EXTRAITS    DU    LIVRE    DES    REVELATIONS    DE    MARIE    ROBINE 

Sequuntur  quedam  visiones  ac  revelationes  facte  Marie  Rubine,  alias 
dicte  Vasconensi,  super  facto  Ecclesie  et  pape  ac  régis  Francie.  Et  primo 
sequitur  epistola   per  eam  missa  Karolo,   régi    Francie,    in  tali  forma. 

Excellentissime  princeps  et  mi  metuendissime  domine,  placeat  vobis 
recordari  super  rébus  per  me  vobis  alias  narratis  dominica  proximo 
preterita.  Namque,  prout  dixi  vobis  alias,  quadam  die,  videlicet  prima 
veneris  quadragesime  anni  Domini  1397,  ego  indigna,  existens  in 
oratione  et  desiderio  ardenti  super  salvatione  anime  A^estre,  vidi 
visionem  quamdam  valde  mirabilem,  et  audivi,  ac  intellexi  vocem 
quamdam  per  virtutem  divinam  et  secundum  Dei  voluntatem  me 
alloquentem  et  dicentem  michi  :  "  \'ade  ad  rogem  Francie  et  die  ci  ex 
Mélanges  Paul  Fabre.  30 


466  NOËL   VALOIS 

parte  mea  quod  me  nolit  oblivisci,  quoniam  causam  non  habet  hoc 
faciendi  :  nam  ego  eum  feci  et  exaltavi  super  omnes  homines  hujus 
mundi.  Gastigo  etiam  eum  quando  michi  placel  et  bonum  etiam 
videtur,  ut  pater  dulcls.  VA  tu  remorare  eidem  verbum  contentum  in 
sacra  Scriptura,  seilicet  :  Malediclus  est  horno  qui  confiJit  in  homiiie, 
et  henedictiis  est  ille  qui  confidil  in  Deo  '.  Habeal  igitur  illam  erga 
populum  suum  pletatem  quam  vult  me  habere  ad  ipsum.  Faciat 
unionem  in  Eccle^ia  per  média  illa  que  ego  ei  per  te  alias  mandavi  ;  et 
caveat  ne  substractionem  pape,  seilicet  Benedicto  XIII°,  faciat,  neceam 
fieri  permittat  ;  ymo  eam  toto  posse  suo  impediat,  quoniam  hec  tria 
peccata  mortalia,  videlicet  superbia,  invidia  et  avaricia,  eam  guber- 
nant  et  tieri  procurant.  Die  etiam  quomodo  apud  Deum  non  sunt 
accepta  omnia  consilia  hominibus  complacentia,  et  quod  faciat  repara- 
tionem  in  Ecclesia  mea  super  statibus  qui  sunt  michi  displiciti  et 
odiosi.  Deus  enim  oslendit  in  anno  gracie  et  tempore  passionis  sue 
status  ei  placentes  et  qui  teneri  debebant  a  prelatis,  qui,  tociens  quo- 
ciens  contrarium  agunt,  operantur  et  contra  Dominum  et  contra  se 
ipsos.  Non  enim  colorare  possunt  verbis  vel  factis  neque  cooperire 
quod  nunc  deberent  in  tantuni  super  eis  dolere  in  quantum  eis  com- 
placent  et  ipsi  delectantur  in  eisdem.  Die  etiam  ei  quod  in  qualibet 
diocesi  faciat  très  mansiones  sive  collegia  vel  etiam  plures  vel  paucio- 
res,  juxta  reditus  in  eisdem  existentes  :  quarum  una  sit  dedita  pro  pau- 
peribus  et  personis  indigentibus  bene  approbatis  in  paupertate  et  fide- 
litate,  necnon  pro  antiquis  senibus  laborare  non  valentibus,  altéra  vero 
sit  data  pro  pauperibus  scolaribus,  ut  studeant  et  addiscant  scientiam 
quamlibet  utilem  et  probabilem  et  necessariam  ad  insti[t]uendam 
vitam  humanam  et  ad  relevandam  fidem  eamque  docendam  ignoran- 
tes ;  aliam  vero  mansionem  tribuat  sive  fundet  pro  detTendendis  eccle- 
siis  ab  infidelibus  inimicis  fidei  catholice  ;  vivatque  prelatus  eum 
duobus  servitoribus  in  administratione  earumdem  ecclesiarum, 
habendo  tantum  unum  animal  ad  equitandum,  siquando  etiam  contin- 
gat  eum  infirmari,  vel  ita  senem  efiici  quod  laborare  in  negociis 
Ecclesie  ambulando  nequeat.  »  ïuncque  michi  supervenit  quedam  nova 
cogitatio  talia  in  me  premeditans  :  0  domine,  Deus  pater  omnipotens, 
quam  ei  retributionem  dabis,  si  faciat  ut  tu  vis  et  dicis  ?  Gui  cogita- 
tioni  vox  predicta  talia  respondit.  dicens  :  «  Nemo  scit,  nisi  solus  Deus. 
Ego  enim  dabo  ei  vitam  perpetuam,  nec  senciet  penas  fetidas  et  cor- 
ruptas  infernales  ;  ymo  de  omnibus  malis  per  eum  perpetratis  punietur 
in  bac  mortali  vita,  daboque  ei  etiam  victoriam  super  omnes  homines 
christianos    et    super    unam   magnam   partem    Sarracenorum.  Sed,   si 

i.   Jérémie,  XVII.  'J,  7. 


JEANNE    d'abc    ET    LA    PROPHÉTIE    DE    MARIE    ROBINE  467 

eorum  que  ei  mando  fecerit  contrarium,  ego  non  juvabo  eum  in  factis, 
nec  etiam  agam  contra  eum,  sed  dimittam  eum  ire  et  adimplere 
voluntates  suas,  per  quas  se  ipsum  destruet  abreviando  terminos  sucs 
hujiis  mortalis  vite.  Verumptamen  ipse  propter  hoc  non  amittet 
vitam  eternam  ;  non  tamen  habebit  victoriam  super  homines  terrenos 
sive  inimicos  suos.  Dico  etiam  tibi  quod,  si  rex  faciat  istud  preceptum 
et  alia  que  ei  mandavi  in  lege  mea,  ipse  plus  fructifîcabit  in  factis  et 
proficiet  in  agendis  quam  aliquis  alius  in  cenlum  annis  citra.  Et  si 
ipse  querit  a  te  quis  tibi  hec  dixit,  responde  ei  :  Dominas  dominan- 
tium  Deus.  » 

(Bibl.  de  Tours,  nis.  520,  fol.  115  r».) 

Anno  Domini   1398,  3*  mensis  junii,    Maria   Rubina   ivit  mane  ad 

Palacium    régis    pro   habenda  audientia  in   Goncilio   prelatorum,    ad 

dicendum  eis  preceptum  quod  a  Domino  eral  ei   factum,  ut  dicit.     Et 

intravit   Concilium  prelatorum;   sed  repuisa    fuit  sine   audientia  :    et 

fuit  ei  dictum  quod  iret   ad  cameram  suam  usque  quo  mandaretur  ei. 

Et  tune  ipsa  non  expeotavit  plus,  sed  récessif  juxta  eorum  preceptum 

et  ivit  ad  cameram  suam.  Et,  dum  in  caméra  sua  oraret  hora  fere  circa 

finem  diei  et  principium  noctis,  audivit  quamdam  vocem,  sed  vocife- 

rantem  non  vidit.  Que  ei  sic  ait  :  «  Ego  dixi  tibi  quod  tu  non  dubites 

magis  hominem  quam  me  ;  ego   in  brevi  loquar  tibi.  \'ade  totiens  ad 

eos  quotiens  tu  scies  eos  esse  congregatos,   usquequo  ego  dicam  tibi. 

Festina  ergo   et  fac  diligentiam  tuam,    et   sic   tu   eris  absolnta  coram 

me.  » 

{Ihid.,  fol.  118r°.) 

Anno  autem  ut  supra,  die  lune  ante  festum  Penthecostes  Domini, 
papa  Glemens  ultimate  defïunctus  apparuit  Marie,  hora  tertiarum, 
existenti  in  oratorio  suo,  dicens  ei  :  «Maria,  sta  in  Domino  et  custodi 
te  a  peccato  tantum  quantum  poteris,  quia  in  die  Penthecostes  Domini 
ostendentur  tibi  aliqua  que  nunquam  vidisti,  nec  similia  illis.  »  Et  tune 
disparuit.  Et  nichil  aliud  dixit  ei.  Et  in  illa  visione  propter  defectus 
suos  quos  ipsa  viderai  in  vita  sua,  dubitabat  in  dictis  suis,  cogitans 
in  mente  sua  :  «  Tu  defecisti  mihi  invita  tua  :  et  nunc  tu  posses  michi 
etiam  defficere.  » 

Item,  die  martis  sequenti,  idem  papa  eum  angelo  suo  apparuerunt 
Marie,  hora  ut  supra,  et  angélus  ejus  locutus  est,  papa  Clémente 
nichil  dicente,  dicens  Marie  sic  :  «  Maria,  non  dubites  in  illo  quod 
papa  Clemens  dixit  tibi  :  illud  enim  erit  verum.  Et  in  vita  sua  men- 
titus  est  tibi,  modo  non  potest  amplius  tibi  mentiri.  »  Maria  respon- 
dit  :  «  Fiat  voluntas  Greatoris  mei.  »  Et  tune  ambo  disparuerunt. 
[Ibid.,  fol.  121  y.) 


NOTES     SUR    UNE 

ANCIENNE     TRADUCTION     FRANÇAISE 
DES     ÉCONOMIQUES     D'ARISTOTE 


La  traduction  française  des  Économiques  d'Aristote  exécutée 
pour  le  roi  Charles  V  par  Nicole  Oresme  a  joui  d'une  assez 
grande  célébrité.  L'exemplaire  original  de  cet  ouvrage  est  con- 
servé à  la  Bibliothèque  d'Avranches  *,  et  la  Bibliothèque  Natio- 
nale n'en  possède  pas  moins  de  cinq  anciennes  copies  (n°^  123, 
204,  208,  9106  et  2Ï219  du  fonds  français).  Une  édition  en  a 
été  publiée  en  1489  par  Antoine  Vérard -. 

Il  existe  une  autre  traduction  française  des  Economiques,  un 
peu  postérieure  à  celle  de  Nicole  Oresme.  Laurent  de  Premier- 
fait  en  est  l'auteur  ;  c'est  du  moins  sous  le  nom  de  cet  écrivain 
qu'elle  nous  est  parvenue.  Elle  eut  beaucoup  moins  de  succès 
que  les  traductions  de  divers  ouvrages  de  Gicéron,  de  Sénèque 
et  de  Boccace  sorties  de  la  plume  de  Laurent  de  Premierfait. 
Je  ne  sais  pas  si  elle  a  été  encore  signalée.  Elle  se  trouve  dans 
le  ms.  375  du  Musée  Condé  à  Chantilly,  volume  copié  au  milieu 
du  XV''  siècle,  et  qui  a  successivement  appartenu  à  Jacques 
d'Armagnac,  duc  de  Nemours,  à  Jean  du  Mas,   chambellan   de 

1.  Voir  la  notice  que  j'ai  publiée  sur  ce  manuscrit  dans  la  Bibliothèque 
de  V École  des  Chartes,  1869,  t.  XXX,  p.  601. 

2.  Cette  traduction  occupe  les  22  premiers  feuillets  de  la  troisième  partie 
du  volume  qu'Antoine  Verard  a  consacré  à  l'édition  de  la  traduction  des 
Politiques  et -des  Economiques  par  Nicole  Oresme.  Cette  troisième  partie, 
dont  les  cahiers  sont  signés  A,  B,  C,  et  DD,  contient,  à  la  suite  des  Econo- 
miques, «  la  table  des  expositions  des  fors  motz  de  Politiques  »  et  se 
termine  par  cette  souscription  :  «  Ce  présent  livre  de  Politique  fut  |1 
achevé  le  Vlll''    jour   d'aoust    mil  quatre  cens   quatre  vings   et  neuf,    par 

Il  Anthoine  Verad,deniourantà  Paris,  |  sur  le  pont  Nostre  Dame,  à  Tymage 
sainct  ||  Jehan  TEvangeliste,  ou  au  Palais,  en  ||  la  grant  salle,  auprès  de 
la  chappelle  ||  où  on  chante  la  messe  de  messeigneurs  ||  les  presi- 
dens.  » 


TRADUCTION    FRANÇAISE    DES    ÉCONOMIQUES    d'aRISTOTE 


469 


Charles  VIII,  et  du  connétable  Anne  de  Montmorency.  Les 
Economiques  y  occupent  les  feuillets  183-197,  à  la  suite  de  la 
version  des  Ethiques  dédiée  à  Charles  V  par  Nicole  Oresme.  Je 
vais  en  citer  quelques  passages  en  reg-ard  desquels  on  trouvera 
la  traduction  de  Nicole  Oresme.  Le  rapprochement  montrera 
que  Laurent  de  Premierfait  s'est  borné  à  remanier  la  traduction 
de  Nicole  Oresme,  dont  il  a  souvent  confondu  les  gloses  avec  le 
texte  d'Aristote. 


NICOLE    ORESME 


Ci  commence  le  livre  appelle 
Yconomique,  lequel  composa 
Aristote,  et  ouquel  il  détermine 
de  gouvernement  de  maison  ;  et 
contient  n  petiz  livres  partialz. 


Ou  premier  il  détermine   gene- 
raulement  de  toutes  les  parties  de 


LAURENT    DE    PREMIERFAIT 

Cy  commence  le  livre  de  Yco- 
nomiques  dAristote,  que  Aristote 
compila  pour  le  grant  Alexandre, 
translaté  par  maistre  Laurens  de 
Premierfait. 

Après  le  livre  de  Politiques 
composé  par  Aristote,  prince  des 
philosophes  peripatetiques,  et 
jadis  maistre  du  grant  Alexandre, 
qui  régna  en  Grèce  et  tint  grant 
seigneurie  es  païs  du  midi  et  de 
orient,  assés  pertinente  chose  est, 
après  cestui  livre  de  Politiques, 
mettre  et  joindre  le  petit  livre  de 
Yconomiques,  qui  seulement  est 
divisé  en  deux  parties,  dont  chas- 
cune  contient  petit  nombre  de 
chappitres.  Et  en  ce  livre  en 
somme  Aristote  baille  et  declaire 
aux  hommes  la  fourme  et  manière 
de  honnestement  vivre  et  de  gou- 
verner la  chose  domestique,  c'est 
assavoir  la  chose  de  une  chas- 
cune  particulière  maison,  en 
laquelle  est  ou  préside  homme  ou 
femme  et  les  deux  conjoinctz  par 
mainage,  ou  autre  privé  persone 
font  chief  en  la  maison. 

Le  premier  de  ces  petiz  livres 
contient  sept  chappitres   gênerai- 


470 


L.    DELISLE 


maison,      et     contient     vu     cha- 
pitres. 


Le  premier  chapitre  est  le  pro- 
heme,  ou  il  met  son  intencion,  et 
déclare  aucunes  choses  qui  sont  a 
son  propos. 


Ou  secont  chapitre  il  met  en 
gênerai  les  parties  materieles  de 
maison,  et  tracte  en  especial  de  la 
partie  appellée  possession. 


ment,  ou  il  traitte  et  détermine  de 
toutes  les  parties  appartenans  a 
la  maison,  et  des  communicacions 
qui  sont  et  doivent  estre  en  chas- 
cune  maison,  bien  gouvernée  et 
entre  les  choses  d'icelle. 

Ou  premier  chapitre,  qui  fait  le 
prouchain  du  premier  livre,  Aris- 
tote  met  son  entencion,  endeclai- 
rant  aucunes  choses  servans  au 
propos  d'icelles  que  il  entend  à 
dire  en  cestui  livret. 

Ou  second  chapitre  Aristote 
met  generalment  les  parties  maté- 
rielles de  la  maison,  et  en  espe- 
cial il  traitte  d'icelle  partie  que 
on  nomme  possession  ou  héritage, 
c'est  a  dire  de  biens  mobiles  et 
immobiles. 


CHAPITRE    I 

Le  premier  chapitre  est  le  pro- 
heme,  ou  il  met  son  intencion 
et  déclare  aucunes  choses  qui 
font  ^  a  propos. 

Yconomique  et  politique  ne 
diffèrent  pas  seulement  tant 
comme  diffèrent  maison  et  cité, 
lesqueles  choses  sont  les  subjectz 
ou  les  matières  de  ces  sciences. 

Glose.  Quar  maison  est  ce  de 
quoy  tracte  yconomique,  et  cité 
est  ce  de  quoy  tracte  politique. 


CHAPITRE    I 

Cy  s'ensuit  le  premier  chap- 
pitre  fait  en  lieu  de  proheme  ou 
de  prologue. 

Science  yconomique  et  aussi 
politique  pas  seulement  ne 
diffèrent  tant  comme  diffèrent 
une  privée  maison  et  une  cité 
commune,  qui  sont  les  com- 
muns noms  des  matières  diffu- 
sément traittées  es  deux 
livres  de  Politiques  et  de  Ycono- 
miques,  qui  sont  deux  sciences 
pratiques  quant  a  la  greigneur 
partie  d'icelles.  Car  yconomique 
traitte  seulement  de  bien  gouver- 
ner une  et  chascune  maison  en 
singulier     et    en    particulier.    Et 


1.  qui  sont  à  son  propos  principal.  Édit. 


TRADUCTION    FRANÇAISE   DES    ÉCONOMIQUES    D  ARISTOTE 


471 


Texte.  Maiz  avecques  ce  elles 
différent  en  ce  que  politique  est 
de  plusieurs  princes,  et  ycono- 
mique  est  monarchie  ^ 


politique  traitte  de  bien  gouver- 
ner, ordonner  et  régir  une  cité 
commune  atout  ung  peuple.  Mais 
je  dis  oultre  que  ces  deux  sciences 
diffèrent  entre  elles  telement  que 
politique  considère  plusieurs 
princes  seigneuriaux  ensemble, 
mais  yconomique  est  nommé[e] 
monarchie,  c'est  à  dire  seigneurie 
pertinent  a  ung  seul  homme  ou 
femme. 

Car,  ainsi  comme  assés  appert 
par  le  chappitre  viii''  du  tiers 
livre  de  Politiques,  trois  manières 
sont  de  bonne  et  droitte  policie. 
En  l'une  de  ces  trois,  que 
l'en  nomme  royaume,  ung  seul 
homme  tient  le  souverain  prin- 
cipat,  et  si  est  autrement  nommé 
monarchie.  Et  en  chascune  des 
deux  autres  policies,  qui  sont 
nommées  aristocracies  et  com- 
munes policies,  plusieurs  hommes 
tiennent  le  principat.  Mais  en 
toute  bonne  yconomie  est  un  et  un 
seul  homme  seigneur,  pourquoy 
tele     seigneurie    est    proprement 

nommée   monarchie.   Car    monos 

en  grec  signifie  ung,  et  archos 
signifie  prince.  Et  cestui  monar- 
che,  en  maintes  escriptures  divines 
et  humaines,  est  nommé  pater 
familias. 

CHAPITRE     U  CHAPITRE    II 

De  (5/c)  maison  est  partie  ce  que  Homme     ou     femme    qui     ont 

a    humain    entendement,  et  aussi       humain     entendement,     et    aussi 
possession  e[s]t  partie  de  maison -.       qui    ont    possessions    des    choses 

1.  est  d'une  monarchie.  Édit. 

2.  Se  maison  est  partie  de  cité  selon  humain  entendement,  aussi    posses- 
sion est  partie  de  maison.  Éd. 


Glose.  Quar,  si  comme  il  appert 
par  le  viii''  chapitre  du  tiers  de 
Politiques,  trois  espèces  sont  de 
bonne  policie.  En  une,  c'est  assa- 
voir en  royaume,  un  seul  tient  le 
souverain  prince  et  est  monarche, 
et  en  chascune  des  deus  autres, 
qui  sont  aristocracie  et  commune 
policie,  pluseurs  tiennent  le 
princie.  Maiz  en  toute  bonne 
Yco[no]mie  un  seul  est  seigneur, 
et  pour  ce  elle  [est]  dite  monar- 
chie \  de  monos  en  grec,  qui  est 
un,  et  de  archos,  que  est  prince 
ou  seigneur,  et  cellui  que  l'en 
appelle  en  latin  pater  familias. 


472 


L.     DELISLE 


Glose.  11  entent  par  maison 
communité  domestique  avecques 
les  appartenances. 

Texte.  Et  comme  ainsi  soit  que 
de  chascune  chose  la  nature  est 
trouvée  par  coj^noissance  en  ses 
parties  très  petites,  semblablement 
est  il  de  maison. 

Glose.  Quar  de  chascune  chose 
qui  est  composée,  la  congnois- 
sance  de  ses  parties  la  fait  cong- 
noistre,  et  donques  convient  il 
congnoistre  les  parties  de  maison, 
et  pour  ce  dit  il  après  : 

Texte.  Ktdecedisoit  un  appelle 
Esyodus  que  en  maison  convient 
que  le  seigneur  soit  première- 
ment, et  la  femme  et  le  beuf  qui  are 
la  terre,  et  ceste  chose,  c'est  assa- 
voir le  beuf,  est  premièrement 
pour  grâce  et  afin  d'avoir  nour- 
rissement,  et  l'autre  chose,  c'est 
la  femme,  est  pour  grâce  des 
enfans. 

Glose.  Pour  les  concevoir  et 
nourrir.  Et,  si  comme  il  appert 
ou  premier  chapitre  de  Poli- 
tiques, le  beuf  qui  are  est  es 
povres  gens  en  lieu  de  ministre 
ou  de  cerf.  Et  donques  ces  trois 
parties  sont  nécessaires  a  maison 
quelconque,  tant  soit  petite  ou 
povre,  c'est  assavoir  le  seigneur 
et  sa  femme,  et  qui  les  serve. 
Quar  se  aucune  de  ces  trois 
choses  defîailloit  en  un  hostel,  ce 
ne  seroit  pas  maison  complète- 
ment et  proprement  selon  la 
première  institucion  naturele, 
maiz  seroit  maison  imparfaite  ou 


mondaines,  sont  partie  de  maison, 
cest  a  dire  communité  domes- 
tique, avec  les  autres  circons- 
tances pertinens  a  yconomie.  Or 
est  ainsi  que  de  chascune  chose 
mondaine  la  nature  et  naissance 
est  trouvée  et  congneue  en  ces 
parties  très  petites,  et  ainsi  est  il 
des  parties  de  maison  ;  car  de 
chascune  chose  composée  et  faitte 
de  diverses  parties,  la  cognois- 
sance  de  ces  parties  fait  icelles 
congnoistre,  et  convient  doncques 
congnoitre  les  parties  de  la  mai- 
son. 

Et  pour  ce  disoit  Esiodus,  ung 
philosophe  grec,  que  en  maison 
bien  ordonnée  convient  estre  au- 
cun homme  seigneur,  et  la  femme 
et  le  beuf,  ou  autre  beste  qui  are 
la  terre,  qui  rende  fruiz  conve- 
nables a  vie  humaine,  et  de  toutes 
autres  bestes  le  beuf  est  conve- 
nable a  maison  pour  linable  cause 
d'avoir  par  son  labeur  neccessaire 
en  commun  nourrissement.  Et  la 
femme  est  la  maison  pour  finale 
(sic)  grâce  et  cause  d'avoir  enfans, 
qui  hereditent  et  succèdent  au 
père  et  a  la  mère  et  aux  posses- 
sions de  la  maison.  La  mère  aussi 
est  pour  concevoir  et  nourrir  ses 
enfans. 

Ces  trois  parties  doncques  sont 
neccessaires  a  maison  quelconque, 
c'est  assavoir  le  seigneur  et  sa 
femme  et  le  beuf,  qui  largement 
signifie  chascun  servant  de  mai- 
son. Et  se  aucune  de  ces  trois 
choses  faillent  en  la  maison,  lors 
pas   ne    seroit  maison   propre   ne 


TRADUCTION    FRANÇAISE    DES    ÉCONOMIQUES   D  ARISTOTE 


473 


diminute,  et  comme  chose   muti-       acomplie,    selon    la     première    et 
lée  et  tronchée.  naturelle  institucion,  mais  seroit 

maison  imparfaitte  et    diminuée. 

Cy  fine  le  premier  livre  d'Yco- 
nomiques. 

LIVRE    II  LIVRE  II 

Ci  commence  le  seeont  livre  de  Et    commence   le    second  livre 

Yconomique,  ouquel  il  détermine  qui  contient  viii  chappitres. 
en  especial  et  plus  complètement  En  cestui  second  livre   de  Yco- 

de  communicacion  nupcial  ou  de  nomiques   Aristote   especialement 

mariage,    et     contient     vni     cha-  détermine   et    plus  complètement 

pitres.  de  communicacion  nupciale,  c'est 

a  dire  mariage,  et  contient  cestui 

livre  VIII  particuliers  chappitres. 


CHAPITRE     I 

Ou  premier  chapitre  il  déter- 
mine comment  la  femme  se  doit 
avoir  ou  regart  des  choses  autres 
que  son  mari. 

Il  convient  que  la  bonne  femme 
ait  dominacion  et  seigneurie  sus 
toutes  les  choses  qui  sont  dedenz 
la  maison,  et  que  elle  ait  la  cure 
de  toutes  ces  choses  selon  les 
lays  escriples. 

Glose.  Aristote  met  en  ce  cha- 
pitre VI  règles.  Et  ceste  première 
est  a  entendre  que  la  femme  ait 
la  cure  et  la  garde  et  ordenance 
des  choses  qui  sont  ou  vont  aval 
l'ostel,  maiz  non  pas  de  toutes 
universalment,  si  comme  des  tré- 
sors du  mari  ou  de  teles  choses. 
Item  il  n'est  pas  a  entendre    que 


CHAPITRE    I 

...  Et  commence  le  premier 
chappitre,  ouquel  Aristote  déter- 
mine comment  la  femme  doit 
faire  au  regars  des  choses  qui 
sont  autres  et  differens  de  choses 
pertinens  au  mary. 

Il  convient  que  la  bonne  femme 
de  chascune  maison  ait  l'égale  sei- 
gneurie sur  toutes  choses  qui 
sont  dedens  la  maison,  et  que 
aussi  elle  ait  la  cure  et  solicitude 
de  toutes  choses  domestiques, 
selon  les  lois  publiques.  Et  par 
ceste  première  règle'  nous  enten- 
dons que  la  femme  ait  la  cure  et 
la  garde  des  choses  qui  discourent 
et  sont  en  la  maison,  mais  non 
pas  généralement  de  toutes  choses, 
comme  de   trésors,    de  joiaulx  et 


1.   Laurent   de    Premierfait  ou  le  copiste  a  oublié  l'annonce   des  règles 
posées  par  Aristote. 


474 


I..     DELISLi: 


elle- ait  tele  dominacion  que  elle 
les  puisse  aliéner  ou  vendre  fors 
aucunes  petites;  et  pour  ce  dit  il 
«  selon  les  lays  »,  quar  les  législa- 
teurs seulent  mettre  lays  et  esta- 
tus  sur  telles  choses. 

Texte.  Item  elle  ne  doit  souf- 
frir que  nul  entre  en  la  maison  se 
le  mari  ne  la  commandé. 

Glose.  C'est  a  dire  contre  sa 
voulenté,  et  ce  monstre  il  après  par 
III  raisons. 


de  précieuses  marchandises,  sans 
riens  aliéner  ne  vendre  ou  preju" 
dice  de  la  maison. 


Item  la  bonne  femme  ne  doit 
souffrir  que  aucun  homme  ou 
femme  estrange  entre  en  la  mai- 
son, se  le  mary  ne  le  veult  ou 
commande,  ainsi  comme  nous  le 
monstrerons  cy  après  par  trois 
raisons... 


CHAPITRE    II 


Ou  secont  chapitre  il  monstre 
comment  la  femme  se  doit  avoir 
ou  regart  de  son  mari. 


Maiz  pour  certain  c'est  chose 
décente,  avenante  et  appartenante 
que  femme  bien  composée  et  bien 
ordenée  prengne  les  meurs  de  son 
mari,  et  que  elle  les  impose  à  sa 
vie  comme  lays  et  règles,  et  ait 
opinion  que  ces  meurs  et  ces  lavs 
luy  furent  imposées  de  Dieu 
quant  son  mari  et  elle  furent 
conjoinz  ensemble  par  mariage  et 
par  fortune. 

Glose.  C'est  a  entendre  des 
meurs  qui  ne  sont  vicieuses,  si 
comme  en  veillier,  en   dormir,  en 


CHAPITRE   II 

Ou  second  chappitre  Aristote 
monstre  la  forme  selon  laquelle 
la  bonne  femme  se  doit  maintenir 
au  regard  de  son  mary  en  bonne 
yconomie  de  maison. 

Nous,  ou  premier  chappitre  de 
ce  second  livre,  avons  monstre 
par  règles  et  conclusions  comment 
la  bonne  femme  doit  faire  au 
regard  des  choses  qui  sont  autres 
et  differens  des  choses  pertinens 
au  mary  de  la  maison,  usant  de 
bonne  yconomie.  Mais  ores  pour 
certain  est  chose  décente  et  perti- 
nent montrers  que  femme  bien 
assignée  et  ordonnée  en  coustumes 
honestes  prengne  et  ensuive  les 
approuvées  et  loables  coustumes 
de  son  mary,  et  que  par  toute  sa 
vie,  elle  garde  et  impose  a  soy 
comme  droittes  lois  patriennes  et 
comme  droittes  règles.  Et  si  con- 
vient que  la  femme  ait  certain 
opinion  et  créance  que  les  lois  du 
mary  lui  furent  imposées  de  par 
Dieu,    quant     elle    et    son     mary 


TRADUCTION    FRANÇAISE    DES    ÉCONOMIQUES    D  ARISTOTE 


475 


boire  et  mengier  sobrement,  et  en 
teles  choses.  Quar  quant  aus 
temps  et  aus  lieux  et  a  la  quan- 
tité et  qualité  des  choses  et  aus 
autres  circonstances,  elle  se  doit 
conformer  a  la  voulenté  de  son 
mari.  Et  en  ce  elle  fait  le  plaisir 
de  Dieu,  si  comme  il  appert  par  le 
texte,  quar  adonques  les  mariages 
estoient  faiz  es  temples  par  la 
gent  sacerdotal,  qui  comman- 
doient  de  par  Dieu  a  la  femme 
ceste  obédience. 

Et  de  ce  que  il  dit  Et  par 
fortune^  l'en  doit  savoir  que 
nature  encline  a  mariage,  et  il 
est  accompli  par  consentement  de 
voulenté,  maiz  que  cestuy  ait 
ceste  {sic),  ce  est  en  partie  et 
communément  a  fortune. 

Texte.  Et  se  elle  seuffre  et 
porte  paciemment  et  humblement 
ces  choses,  elle  gouvernera  legie- 
rement  la  maison  ;  et  se  non,  elle 
aura  plus  fort  à  faire. 

Glose.  Quar  se  le  mari  veult 
une  chose  et  elle  vueille  l'autre, 
ilz  seront  a  descort.  Après  il  met 
un  aultre  enseiernement. 


Texte.  Et  pour  se  est  ce 
chose  avenante  et  appartenante 
que  elle  soit  d'un  courage 
avecques  son  mari  et  se  acorde  a 
lui  et  le  serve  jouxte  son  vouloir, 
non  pas  seulement  quant  il  eschiet 
et  que  il  vient  a  prospérité  des 
choses  et  a  autre  gloire. 

Glose.  Par  prospérité   il   entent 


furent  conjoinctz  par  mariage  et 
par  fortune,  qui  de  par  Dieu 
prinst  et  tient  grande  seigneurie 
sur  les  choses  mondeines.  Car, 
selon  toutes  lois,  mariages  ont 
esté  et  sont  solemsnisez  et  con- 
fermés  par  les  prestres,  qui  à  la 
femme,  estant  dedens  les  temples 
des  Dieux,  commandoient  ceste 
obédience  en  toutes  choses 
honestes  et  utiles. 


Et  se  la  femme  souffre  et  porte 
en  pacience  et  en  humilité  ces 
choses  icy  dictes,  elle  gouver- 
nera legierement  et  bien  la  mai- 
son. Et  se  elle  est  mal  conseillée 
et  résiste  aux  justes  lois  de  son 
mary,  elle  aura  plus  dure  chose  à 
faire  et  a  souffrir  ;  car  par 
diverses  voulentés  femme  et  mary 
venroient  a  descort  et  a  haynes, 
par  quoy  toute  leur  yconomie 
périra. 

Or  affiert  doncques  pour  autre 
enseignement  que  en  yconomie 
pertinent  et  belle  chose  soit 
que  la  femme  soit  d'un  courage 
avecques  son  mary  et  concor- 
dant a  lui,  et  quelle  le  serve 
selon  sa  voulenté  honneste,  et 
non  pas  tant  seulement  quant  il 
eschiet  que  le  mary  vient  a  pros- 


476 


L.     DELISLE 


richeces,     et    par    autre    gloire    i  perité  et  richesse  et  a  autre  gloire 

entent  honneur.  de  honneur  mondaine,   mais  mes- 

Texte.  Maiz   meisme  en  adver-  mement  en  temps  de  adversité  et 

site.  de  fortune. 


FIN    DC     DERMEK    CHAPITRE 

Texte.  Pour  lesqueles  choses  il 
est  bien  convenable  que  lomme 
et  la  femme  considèrent  en  propre 
et  en  commun. 

Glose.  Quar  aucunes  choses 
sont  propres  au  mari,  et  aucunes 
propres  a  la  femme,  et  aucunes 
communes  aus  deus  ou  a  toute  la 
maison. 


Texte.  Justement  et  a  touz  tant 
aus  Dieux    comme    aus   hommes. 

Glose.  En  obéissant  aux  lays 
divines  et  aus  lays  humaines,  et  en 
rendant  a  chascun  ce  qui  est  sien, 
selon  le  commandement  de  Dieu 
qui  dit  Reddite  que  sunt  Cesaris 
Cesari,  et  que  sunt  Dei  Deo. 

Texte.  Et  appartient  que 
Tomme,  tant  comme  il  a  vie,  con- 
sidère et  pense  moult  de  soy  avoir 
justement  a  sa  femme  et  a  ses 
filz  et  filles  et  a  ses  parens. 

Glose.  En  attribuant  et  faisant 
a    chascun     les    honneurs    et   les 

1.  Le  ms.  povie  considérant. 

2.  Propices  dans  le  ms. 


FIN    DU      DERNIER     CHAPITRE 

Pour  conclure  toutes  les  choses 
dessus  dictes,  nous  disons  que 
convenable  chose  est  que  le  mary 
et  la  femme  considèrent  '  en 
propre  et  en  commun  pour  et 
envers  les  choses  domestiques, 
desquelles  les  aucunes  sont 
propres  -  au  mary,  comme  nego- 
ciacions,  c'est  à  dire  marchan- 
dises et  fortes  euvres  de  corps, 
et  aucunes  sont  propres  a  la 
femme,  comme  est  la  nourriture 
des  enfans  et  l'adressement  des 
utencilles  de  la  maison  ;  et 
aucunes  choses  sont  communes 
au  mary  et  a  la  femme,  comme 
sont  la  garde  et  la  distribucion 
des  biens  de  la  maison.  Il  con- 
vient doncques  que  le  mary  et  la 
femme  considèrent  en  propre  et 
en  commun,  justement,  envers 
tous,  tant  les  Dieux  comme  les 
hommes,  en  obéissant  aux  lois 
divines  et  humaines,  et  en  ren- 
dant a  chascun  sa  propre  chose. 

Va  appartient  aussi,  que,  tandis 
que  Tomme  vit,  il  tousjours  con- 
sidère et  pense  moult  en  son 
courage  a  soy  justement  maintenir 
envers  sa  femme,  ses  enfans  et  ses 
parens,  afin  qu'il  attribue  et  face 
a  chascun  telz  honneurs  et  prouffît 


TRADUCTION    FRANÇAISE    DES    ÉCONOMIQUES    d'aRISTOTE  ïll 

biens    que    len     luy     doit     faire      comme  il  leur  doit,   selon  ce   que 

jouxte   ce    que    fu    dit  ou    quart       nous    deismes    ou   lui'-    précèdent 

chapitre.      ¥A     me     semble    que      chappitre  de  cestui  présent  nostre 

les    textes     sont    corrompuz      en       livre  de  Yconomiques. 

ceste  partie   ou  est  dit  :   eum  qui 

hahef  l'ifam.  Et  n  y  a  pas  bonne 

construction. 

Cy  Une  Yconomique.  Cy  fine  le  livre  d'Yconomiques 

d'Aristote,  translaté    par   maistre 
Laurens  de  Premierfait.   Explicit. 

L.   Delisle. 


LES 

PREMIERS     HISTORIENS 


DES      MOSAÏQUES     ROM  A  lA  ES 


I 

L'attention  des  lettrés  du  Bas  Empire  et  du  moyen  âge  sest 
portée  sur  les  mosaïques  longtemps  avant  que  la  science  des 
antiquités  chrétiennes  eût  pris  naissance.  La  richesse  de  la 
matière  première,  l'intérêt  que  ces  monuments  otfraient  au  point 
de  vue  de  1  histoire  relig-ieuse,  les  inscriptions  qui  les  accompa- 
gnaient, voilà  les  trois  points  qui  ont  tout  d'abord  frappé  les 
poètes  et  les  chroniqueurs,  les  hagiographes  et  les  épigraphistes. 
Grâce  à  un  concours  de  circonstances  si  favorable,  nous  possé- 
dons, sur  les  vicissitudes  de  cet  art,  des  informations  infiniment 
plus  complètes  que  sur  celles  de  la  peinture  ou  de  la  sculpture  ', 
sans  compter  le  secours  que  nous  pouvons  tirer  des  mono- 
grammes, des  portraits  historiques,  des  documents  de  toute 
espèce  contenus  dans  les  mosaïques  encore  existantes,  surtout 
dans  celles  de  la  Ville  Eternelle. 

Les  poètes  sont  les  premiers  qui  se  soient  occupés  des 
mosaïques  :  c'est  à  Saint  Damase,  à  Prudence,  à  Saint  Pau- 
lin de  Noie,  que  nous  devons  les  descriptions  les  plus 
anciennes. 

Le  premier  en  date  parmi  les  recueils  épigraphiques  consacrés 
à  la  ville  de  Rome,  le  célèbre  Itinéraire  d'Einsiedeln,  composé 
au  viii^  siècle  par  quelque  disciple  d'Alcuin,  nous  a  conservé 
un  certain  nombre  d'inscriptions  chrétiennes  et   parmi  elles  plu- 

■1.  Voy.,  entre  autres,  J.  de  Schlosser  :  Beilrsege  zur  Kunslçjeschichte  aus 
den    Quellen  des  frûhen  Mittelalters,  Vienne,  1892. 


LES    PKEMIEUS    HISTORIENS    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  i71) 

sieurs  inscriptions  tracées  sur  des  mosaïques  (Arc  de  Saint- 
Pierre,  —  Abside  de  Sainte-Anastasie,  —  Abside  de  Saint- 
Pancrace,  etc.  ').  Les  services  que  nous  rend  ce  recueil  sont  de 
deux  sortes  :  il  nous  apprend  d'abord  que  les  inscriptions  en 
question  existaient  déjà  au  viii*^  siècle;  en  second  lieu,  il  nous 
fournit  la  leçon  exacte  et  authentique  de  celles  d'entre  elles 
qui  depuis  ont  pu  éprouver  des  chang-ements  ou  des  mutila- 
tions. L'auteur  ne  s'intéresse  d'ailleurs  qu'à  l'épigraphie  et 
omet  même  de  nous  dire  si  les  inscriptions  qu'il  reproduit 
sont  ou  non  en  mosaïque. 

Le  document  le  plus  précieux  que  nous  possédions  sur  l'his- 
toire des  arts  à  Rome,  du  iv®  au  ix«  siècle,  le  Liber  Pontifîcalis, 
d'une  exactitude  si  méticuleuse,  quand  il  s'agit  d'enregistrer  les 
vases  d'or  ou  d'argent  ou  les  étoffes  brodées  donnés  aux  églises 
de  la  Ville  Eternelle,  ne  prononce  pas  une  seule  fois,  avant  le 
v*'  siècle,  le  mot  «  musibum  »  -.  Il  emploie  à  la  vérité  quelques 
termes  offrant,  du  moins  dans  la  majorité  des  cas,  un  sens  ana- 
logue. Quand  il  dit  par  exemple  qu'une  église  a  reçu  une  déco- 
ration d'une  beauté  merveilleuse  —  ((  mirœ  pulchritudinis  »,  — 
il  y  a  lieu  de  croire  qu'il  entend  parler  de  mosaïques.  Je  suis 
assez  disposé  également  à  traduire  parfois  de  cette  manière 
l'expression  de  <(  metalla»,  si  fréquente  dans  la  vieille  chronique 
papale  :  elle  n'est  pas  toujours  synonyme  de  marbres,  et  la 
preuve  c'est  quelle  figure  à  peu  près  invariablement  dans  les 
inscriptions  des  mosaïques  d'émail,  où  elle  forme  d'ordinaire  la 
fin  du  premier  vers  : 

Aurea  concisis  surgit  pictura  metallis 

Dans  le  passage  suivant  surtout  le  doute  n'est  pas  permis  : 
<(    Absidam  [sanctae  Praxedisj    musibo    opère    ornatam,     variis 

1.  Publié  par  Mabillon  dans  ses  Vêlera  Analecta  (t.  IV.)  ,  par  Haenel 
dans  YArchiv  fur  Philologie  (t.  V,  119-138),  par  M.  Jordan,  dans  sa  Topo- 
graphie der  Stadt  Boni  im  Alterthum  [l.  II,  p.  646-663;  Berlin  1871),  par 
Urlichs,  dans  son  Codex  Urbis  Romœ  lopographicus  (p.  59-79). 

2.  Le  mot  «  musibum  »  fait  son  apparition  dans  la  biographie  d'Hilaire 
(461-468)  :  «  fecit...  lacum  porphyi-eticum...  undique  ornatum  ex  musibo..* 
{Liber  Pontifîcalis,  éd.  Duchesne,  t.  I,  p.  243). 


480  EUGÈNE    MUNTZ 

decenter  coloribus  decoravit.  Simili  modo  et  arcum  triumphalem 
eisdem  metallis  mirum  in  modum  perficiens  compsit  '.» 

L'arc  triomphal  en  question  n'étant  orné  que  de  mosaïques,  et 
non  de  marbres,  le  mot  de  «  metalla,  »  ne  saurait  avoir  ici  que 
la  première  de  ces  deux  significations  -. 

Pour  les  mosaïques  des  époques  suivantes,  le  Liber  Pontifica- 
lis  nous  fournit  des  dates,  plus  ou  moins  approximatives,  et  rien 
de  plus.  Les  auteurs  de  cette  compilation,  d'une  inintelli- 
gence si  rare,  n'ont  jamais  eu  l'idée  de  demander  des  renseigne- 
ments à  ces  peintures,  dont  plus  d'une  est  une  page  d'histoire  ; 
les  portraits  qui  y  figurent,  les  inscriptions  qui  les  accom- 
pagnent, sont  restés  lettre  morte  pour  eux,  tandis  que  leur 
confrère  Agnelli,  le  biographe  des  archevêques  de  Ravenne, 
tirait  un  parti  si  brillant  des  monuments  du  même  genre  con- 
servés dans  sa  ville  natale  ^. 

Ce  n'est  donc  point  à  l'aide  des  mentions  si  sommaires  du 
Liber  Pontificalis  qu'il  est  possible  de  reconstituer  les  ouvrages 
perdus,  ou  de  fixer  Tàge  de  ceux  qui  sont  parvenus  jusqu'à  nous. 

Nous  trouverons  un  secours  plus  efficace  dans  un  document 
antérieur  à  la  dernière  rédaction  du  Liber  Pontificalis  :  je  veux 
parler  de  la  lettre  adressée  par  Adrien  1"  à  Gharlemagne,  à 
l'occasion  du  second  concile  de  Nicée  et  de  la  discussion  relative 
au  culte  des  images.  Le  saint  pape  y  passe  en  revue  les  églises 
que  saint  Sylvestre  ou  ses  successeurs  du  iv*'  siècle  ont  fait 
décorer  de  peintures  ou  de  mosaïques  :  <(  in  primo  sancto  conci- 
lie saepius  ostensum  est,    quia  S.    Silvester  papa,  et  Gonstanti- 


1.  Lib.  Pont.,  in  vita  Paschalis  I  S;  éd.  Duchesne,  t.  II,  p.  "j4. 

2.  Voir  cependant,  dans  la  vie  de  Léon  III,  §  xcii  it.  II,  p.  .3031  les 
expressions  «  marmorum  metallis  ornavit,  »  et  «  metallis  marmoreis 
platonas  posuit.  »  (Liber  pontificalis,  t.  II,  p.  306).  L'acception  du 
mot  «  metallum  »,  comme  synonyme  de  mosaïques,  est  restée  inconnue  à 
Ducange  et  à  ses  continuateurs,  y  compris  M.  Fabre.  il  faut  également  rec- 
tifier sur  ce  point  la  traduction  donnée  par  M.  de  Rossi  du  mot  «  metallum  » 
i>(  E  noto  che  metalla  negli  storici  epigrammi  delle  nostre  basiliche  signi- 
fica  lastre  marmoree  ».  Bullettino,  t.  V,  p.  65). 

3.  Comparés  à  la  chronique  romaine,  le  Liber  Pontificalis  de  Naples  et 
surtout  celui  de  Ravenne  peuvent  passer  pour  de  vrais  chefs-d'œuvre  de 
science  et  de  goût.  —  La  composition  de  celui  de  Ravenne  a  exigé  plusieurs 
années;  il  y  est  question  de  faits  qui  se  sont  passés  en  839,  en  841,  etc. 


LES    PREMIERS    HISTORIE.NS    DES    MOSAigUES     ROMAINES  481 

nus  christianissimus  imperator  venerati  sunt  sacras  imag-ines... 
tani  in  musivo  quamque  in  caiteris  historiis  cutn  sacris  imagini- 
bus  ornatis  *  ». 

C'est  un  épigraphiste  qui  nous  a  rendu  pendant  cette  période 
les  services  les  plus  incontestables.  L'auteur  du  célèbre  «  Codex 
palatinus  »,  que  Gruter,  qui  l'a  publié-,  attribuait  au  xv"^  siècle, 
mais  qui  est  en  réalité  du  xi''  •^,  a  transcrit  avec  une  prédi- 
lection marquée  les  inscriptions  métricpies  de  la  plupart  des 
mosaïques  de  la  Ville  Eternelle,  mais  il  n'a  pas  poussé  la  curio- 
sité plus  loin. 

Jamais  il  ne  nous  apprend  de  quelle  espèce  d'ouvrages  ces 
vers  faisaient  partie  («  in  paradiso  beati  Patri,  —  in  fonte  ejus- 
dem  Ecclesiae,  etc.  »  :  voilà  les  seuls  renseignements  qu'il  joint 
à  ses  transcriptions  ;  souvent  même  il  néglige  de  nous  dire  où  se 
trouvent  les  épigraphes  qu'il  s'est  plu  à  copier.  Ce  n'est  donc 
qu'en  les  combinant  avec  d'autres  documents  recueillis  par  lui 
que  nous  pouvons  en  tirer  parti;  ajoutons  que,  ces  conditions 
remplies,  le  recueil  nous  est  du  plus  grand  secours,  puisqu'il  nous 
donne  le  moyen  de  reconstituer,  à  l'aide  de  ces  inscriptions  dont 
la  plupart,  sans  lui,  ne  seraient  pas  parvenues  jusqu'à  nous,  la 
décoration  des  principales  basiliques  de  Rome. 

D'autres  documents  encore,  datant  du  moyen  âge,  —  chro- 
niques, vies  de  saints,  etc.  —  doivent  être  pris  en  considération. 
Mais  comme  ils  ne  touchent  à  notre  sujet  que  d'une  manière 
accidentelle,  on  ne  les  signalera  pas  ici. 


II 

Le  moyen  âge  proprement  dit  et  la  Renaissance  à  ses  débuts 
sont  d'un  faible  secours  pour  l'histoire  de  l'art  chrétien  primitif. 
En  ce  qui  concerne  les   mosaïques,   à   peine    s'ils  en  font   men- 

1.  Labbe,  Sacrosancta  Concilia,  t.  VIII,  p.  1591. 

2.  Insc.  roman.  Corpus,  p.  mclxiii-mclxxvii. 

3.  De  Rossi,  Inscripiiones,  i.  I,  p.  vu,  note  3. 

Mélanges  Paul  Fabre.  31 


482  EUGÈISE    MIJNTZ 

tion  :  ne  leur  demandons  pas  de  les  décrire,  ils  en  seraient  inca- 
pables, tant  leur  attention  est  absorbée  par  d'autres  spectacles. 
Les  sépultures  des  martyrs  d'abord,  les  ruines  antiques  ensuite  : 
voilà  ce  qui  frappe  les  pèlerins  qui  se  succèdent,  des  siècles 
durant,  dans  la  Ville  Eternelle.  Les  créations  des  papes  n'arri- 
veront jamais  à  égaler  dans  leur  estime  les  glorieux  souvenirs 
de  l'Empire  romain.  Obélisques  et  statues  équestres,  arcs  de 
triomphe  et  cirques,  thermes  et  amphithéâtres,  c'est  là  ce  qui,  à 
leurs  yeux,  faisait  de  Rome  la  capitale  du  monde;  les  basi- 
liques chrétiennes  pâlissaient  à  côté  de  ces  ruines  colossales. 
Excusons  leur  partialité  :  jusqu'à  nos  jours,  sur  ce  sol  si 
souvent  ravagé,  les  vestiges  de  la  puissante  antiquité  n'écrasent- 
ils  pas  l'œuvre  des  <(  secoli  di  mezzo  »  !  De  là  vient  que  les  Iti- 
néraires, la  Notitia  ecclesiarum  urbis  Bomœ  ',  la  Descriptio 
plenaria  totius  Urbis,  la  Graphia  aurese  urbis  Bomœ,  les  Mira- 
bilia,  nous  apportent  si  peu  d'éclaircissements  sur  les  incrusta- 
tions des  églises  romaines. 

Les  monographies  composées  dans  la  ville  même  ne  témoignent 
guère  d'une  indifférence  moindre  pour  cette  classe  de  monuments. 
L'histoire  de  la  basilique  vaticane,  écrite  au  xii^  siècle  par  le 
chanoine  Pierre  Mallius  -,  sert  tout  au  plus  à  nous  apprendre  si 
telle  ou  telle  mosaïque  existait  encore  de  son  temps  ;  bien  sou- 
vent même  il  est  impossible  de  savoir  si  l'auteur  parle  de  visu, 
ou  s'il  se  contente  de  copier  le  Liber  Pontificalis.  Les  anciennes 
descriptions  du  Latran  et  de  Sainte-Marie-Majeure  contiennent 
des  données  un  peu  plus  précises,  mais  seulement  sur  deux 
mosaïques,  celle  de  la  façade  du  premier  de  ces  sanctuaires  et 
celle  de  l'abside  du  second. 

Il  ne  faut  pas  davantage  se  faire  illusion  sur  l'intérêt  des 
recueils  épigraphiques  appartenant  à  la  fin  du  moj^en  âge. 
La  presque  totalité  des  inscriptions  en  mosaïque  n'avait-elle  pas 
déjà  été  relevée  par  les  collectionneurs  des  âges  précédents  et 
en  particulier  par  l'auteur  du  manuscrit  palatin!  Quant  aux 
notes  qui   accompagnent  ces  recueils,  elles  ne  nous  apprennent 


1.  De  Rossi,  Roma  sotlerranea,  t.  I,  p.  138. 

2.  Copie  manuscrite  à  la  Chigienne  :  G.  III,  74. 


LES    PREMIERS    HISTORIENS    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  483 

rien  de  nouveau.  Cette  observation  s'applique  au  recueil  espa- 
gnol de  la  Bibliothèque  Chigi  :  Inscriptiones  ecclesiarum 
Romanœ  urbis,  collecise  a  Carollo  de  Secua,  Antonio  Bosio  et 
Joanne  Severano  (p.  42  ;  église  S.  S.  Sylvestre  et  Martin  : 
«  Sergius  hanc  coepit  »)  '. 


III 

La  Renaissance,  qui  a  remis  au  jour  tant  de  chefs-d'œuvre 
de  l'antiquité  classique,  a  inauguré  pour  les  monuments  de 
l'antiquité  chrétienne  une  période  de  vandalisme  qui  s'est  pro- 
longée jusque  fort  avant  dans  le  xviii"^  siècle.  Sans  doute,  bien 
des  peintures,  bien  des  mosaïques  des  premiers  temps,  avaient 
été  détruites  pendant  le  moyen  âge,  mais  elles  ne  l'avaient  du 
moins  pas  été  au  nom  des  principes  du  goût.  Il  était  réservé  à 
Nicolas  V,  à  Sixte  IV,  à  Léon  X,  à  Sixte  V,  à  Paul  V,  d'entre- 
prendre des  démolitions  systématiques,  de  joncher  de  ruines  les 
abords  des  deux  grands  sanctuaires  de  la  Ville  Eternelle,  le 
Latran  et  le  Vatican.  Leur  exemple  n'a  trouvé  que  trop  d'imita- 
teurs jusqu'à  une  époque  bien  rapprochée  de  nous. 

Les  savants  partagèrent  pendant  longtemps  cette  intolérance; 
c'est  aux  antiquités  classiques  exclusivement  que  profitèrent 
leur  premiers  elTorts. 

Flavius  Blondus  de  Forli,  dont  la  Rama  instaurata  marque 
un  progrès  si  considérable  dans  le  mouvement  archéologique  du 
xv^  siècle,  fait  peu  de  cas  des  monuments  chrétiens  ;  dans  sa 
description  de  Saint-Pierre,  par  exemple,  il  ne  mentionne  même 
pas  les  mosaïques  qui,  de  son  temps,  y  reluisaient  encore  sur 
toutes  les  parois. 

Mapheus  Veggius,  dont  le  sujet  même,  le  traité  de  Bebus 
memorabilibus  Basilicœ  S.  Pétri,  comportait  un  examen  plus 
approfondi  des  productions  de  l'art  chrétien  primitif,  ne  leur 
témoigne  pas  moins  d'indifférence. 

1  .  Voir  sur  tous  ces  ouvrages  :  de  Rossi,  Inscriptiones.  —  Piper,  Einlei- 
tung  in  die  monumentale  Théologie  (p.  800  et  suiv.). 


484  EUGÈNE    MUNTZ 

Les  artistes  imitaient  Tinsouciance  des  archéologues.  L'auteur 
du  célèbre  recueil  de  la  Barberine,  Giuliano  da  S.  Gallo  ',  ne 
nous  a  transmis  que  quelques  rares   croquis  d'édifices  chrétiens. 

Ce  sont  : 

Fol.  18.  le  plan  de  Sainte-Sophie  de  Constantinople  ; 

Fol.  31.  la  '<  meta  dvina  del  oto  face  di  dentro  del  batesimo  di 
Costantino  in  Roma  ))  ; 

Fol.  41.  \°  Peintures  et  incrustations  de  Sant-Andrea  in  Bar- 
bara (publiées  dans  le  jBu^/e////20  de  M.  de  Rossi^  1871,  pi.  I-IV 
et  texte,  p.  9  et  ss.  i. 

Fol.  38,  le  mausolée  de  Théodoric,   etc. 

Il  en  est  de  même  de  la   plupart  des  auteurs  du  xvi''  siècle  -  : 

Albertini,  lauteur  de  l'opuscule  de  Septeni  Mirabilihus  urbis 

Romœ  3,  Andréa  Fulvio,    dont  le   traité  De  Basilicis  et   Templis 

sub  christiano  rilu  excitatis  n'est  guère  qu'une  simple   énumé- 

ration,    Alberti  ^,    Lucio   Fauno  5,    Lucio   Mauro  ^,    Marliani  ', 

\.  Barb.  822  c  Questo  libro  è  di  Gitiliano  di  PVancesco  Giamberti  archi- 
tecte nuovamenleda  San  Gallo  chiamato,  con  molti  disegni  misurati  e  tratti 
dallo  anticho,  chominciato  a.  d.  n.  s.  MCCCCLXV  in  Roma.   » 

2.  Dans  le  second  volume  de  ses  Inscriptiones  christanse  Urbis  Roinœ 
septimo  sœculo  antiquiores  (1888),  M.  de  Rossi  ne  s'est  malheureusement 
occupé  que  des  auteurs  antérieurs  au  xvi^  siècle. 

3.  Opiisculum  de  Mirahilibus  novae  et  veteris  Urbis  Ronise.  La  première 
édition  est  de  laiO  (préface  datée  de  1309;  ;  la  seconde  de  1515;  puis 
l'ouvrage  a  été  réimprimé  dans  De  Roma  prisca  et  nova  varii  auctores 
(Rome,  chez  Mazzocchi.  lo23).  L'édition  de  l.")08,  dont  parle  Ranghiasi,  l'au- 
teur de  la  Bihliografia  slorica  délia  cittk  e  luoghi  dello  Statopontificio  [Rome  ; 
1792-1793)  ne  saurait  être  identique  avec  le  de  Stationihus  Urbis  Romœ, 
qu' Albertini  lui-même  cite  à  chaque  page  de  ses  Mirahilia,  car  ce  dernier 
ouvrage  semble  n'avoir  jamais  vu  le  jour.  Un  autre  opuscule  du  même 
auteur,  sorti  en  1510  des  mains  de  Mazzocchi,  ne  se  co  mpose  que  de  7  feuil- 
lets :  Septem  Mirabilia  orbis  et  urbis  Rimm,  Florenlime  civitatis  cum  epy- 
taph.  put.  Citons  encore,  du  même,  le  Memoriale  di  moite  Statue  et  Pic- 
ture  che  sono  nella  inclyta  cipta  di  Florenlj-a  (1310,  réimprimé  à  la  suite  du 
t.  11  de  l'éd.  allem.  de  l'Histoire  de  la  Peinture  de  Crowe  et  Cavalcaselle). 

4.  Antiquitates  Urbis.  1327,  fol.  XCVII  V  ~   XCVIIIl. 
3.  De  Antiquitatibus  Urbis  Romœ...  Venise,  1548,   1349,   1332,  1533,  1558 
1559. 

6.  Le  Antichità  délia  città  di  Roma.  Venise,   1362. 

7.  Urhis  Romœ  Topographia.  Rome,  1544.  —  Venise,  1388  —  Oettinger 
{Archives  historiques;  Carlsruhe,  184!  ;  p.  413'  cite  en  outre  des  éditions 
de  1534,  de  1339,  de  1330,  de  1532,  de  1573,  de  1622. 


LES    PREMIERS    HISTORIE>S    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  48o 

Gamucci  ',  Panciroli  2,  et  une  infinité  d'autres    historiens  de  la 
seconde  moitié  du  xvi®  siècle. 

Le  premier,  l'illustre  moine  véronais  Onofrio  Panvinio  comprit 
l'importance  des  antiquités  chrétiennes,  non  seulement  au  point 
de  vue  de  1  histoire  ecclésiastique,  mais  encore  à  celui  de  l'art 
proprement  dit.  Ce  travailleur  infatig-able,  qui,  pour  parler  avec 
Montfaucon  [Musœum  italicinn,  t.  Il,  p.  279),  «  omnes  quotquot 
antea  scripserant  eruditis  suis  lucubrationibus  obscuravit  »,  et 
qui  mourut  à  trente-huit  ans  (I068),  en  nous  laissant  un  œuvre 
dont  l'étendue  et  la  portée  nous  remplissent  encore  aujourd  hui 
d'admiration,  doit  être  considéré  comme  le  vrai  père  de  l'archéo- 
log-ie  chrétienne. 

Dans  son  traité  de  Sepfem  Urhis  ecclesiis  '\  il  décrit  les  basi- 
liques de  la  Ville  Eternelle  avec  une  précision  inconnue  avant  lui  ; 
la  topographie,  l'âge,  le  style,  les  ornements  de  ces  monuments 
sont  soumis  à  la  critique  la  plus  pénétrante  ;  à  une  connaissance 
approfondie  des  documents  d'archives  et  des  inscriptions  se 
joint  chez  l'auteur  uu  goût  d'une  sûreté  remarquable,  du  moins 
eu  égard  à  son  époque  ;  beaucoup  de  ses  jugements  n'ont  rien 
perdu  de  leur  autorité. 

L'histoire  du  Latran  et  celle  du  Vatican  ont,  en  particulier, 
été  éclairées  par  Panvinio  d'une  lumière  nouvelle.  Le  cardinal 
Mai  n'ayant  publié  dans  son  Spicilegium  Romanum  (t.  IX)  que 
des  extraits  de  ces  deux  ouvrages,  il  nous  faudra  toujours  recou- 
rir au  manuscrit  original,  dont  heureusement  nous  possédons 
d'assez  nombreuses  copies. 

Non  moins  précieuses  sont  les  notes  prises  par  Panvinio  dans 
ses  visites  ^aux  églises.  M.  de  Rossi  a  le  premier  signalé  l'impor- 

d.  Le  Antichità  délia  città  di  Romu.  Venise,  1365,  1369,  1380,  1388. 

2.  /  Tesori  nascosti  nell'  aima  città  di  Borna.  Rome,  1600. 

3.  Rome,  1370.  —  Une  édition  italienne,  due  à  M.  Ant.  Lanfranchi,  parut, 
la  même  année,  dans  la  même  ville, 

4.  Le  traité  de  Basilicœ  Vatican^  Prœstantia  figure  à  la  Bibliothèque  du 
Vatican,  dans  les  Archives  de  la  Basilique  du  Vatican,  sous  le  n"  10  g,  à  la 
Barberine,  à  la  Chigienne,  sous  le  n°  g.  111,  74,  à  la  Bibliothèque  nationale 
de  Paris,  sous  le  n"  3179  du  fonds  latin. 

Voy.  les  Annales  de  Vlnstitut  de  Correspondance  archéologique,  1862, 
p.  228-230,  le  Bulletin  de  M.  de  Rossi,  1867,  p.  63,  1870,  p.  110  (éd.  franc.), 
la    Borna    sotlerranea,  t.  1.  —  Atti   e    Memorie  drlle   BB.  Deputazioni   di 


486 


EL'GENE    MUNTZ 


tance  des  manuscrits  conservés  à  la  Vaticane  (n"*  3451,  6780  ', 
en  même  temps  qu'il  a  fait  connaître  les  difficultés  presque  insur- 
montables qu'offre  le  déchiffrement  de  ces  caractères  microsco- 
piques, tracés  à  la  hâte  pour  l'usage  exclusif  de  l'auteur  ', 

On  chercherait  en  vain  dans  les  dictionnaires  biographiques 
ou  bibliographiques  le  nom  de  Pompeo  Ugonio,  l'auteur  de 
YHistoria  délie  Stadoni  di  Roma  flo88j.  Et  cependant  les  manu- 
scrits de  cet  érudit  archéologue,  conservés  soit  à  la  Bibliothèque 
Barberine,  soit  à  la  Bibliothèque  de  Ferrare,  abondent  en  infor- 
mations inappréciables  3. 

Par  contre,  le  grand  analyste  de  l'Eglise,  Baronius,  a  fait 
preuve  d'une  indifférence  coupable  pour  les  productions  de  l'art. 
Sans  doute  une  curiosité  poussée  trop  loin  aurait  juré  avec  Tim- 
portance  et  la  gravité  de  la  matière,  mais  même,  à  ne  se  placer 
qu'au  point  de  vue  de  l'histoire,  que  de  renseignements  pré- 
cieux les  peintures  ou  les  mosaïques  des  églises  romaines  n'au- 
raient-elles pas  pu  lui  fournir  î  L  histoire  de  pontificats  tels 
que  ceux  de  Sylvestre,  de  Damase,  de  Léon  III,  de  Pascal  I, 
de  Léon  IV,  ne  saurait  être  complète  sans  le  tableau  de  leur 
activité  artistique. 

Dans  son  édition  du  Martyrolofje  aussi,  Baronius  aurait  pu 
tirer  un  parti  bien  plus  considérable  de  l'iconographie  chrétienne; 
mais  à  peine  si  de  loin  en  loin  il  daigne  consulter  une  mosaïque, 
une  peinture  des  premiers  siècles. 


Sloria  patria  per  le  Provincie  niodenesi  e  parnumsi,  1872,  l.   VI,  p.   207-227 
(article  de  M.  Ronchini  sur   Panvinio,  avec  douze  lettres  inédites  . 

1.  Le  manuscrit  n°  3i39  de  la  Vaticane  est  un  gros  volume  rempli  de 
dessins  de  bas-reliefs,  de  vases,  etc.  ;  ainsi  que  de  quelques  rares  dessins 
d'édifices  consacrés  au  culte  chrétien  TéglisL'  de  SS.  Cosme  et 
Damien),  avec  des  notes  fort  sommaires.  L'on  n'y  trouve  ni  dessins  de 
peintures,  ni  dessins  de  mosaïques. 

2.  (Cod.  vat.  6780).  «  La  scrittura  del  Panvinio,  clie  è  sempre  strana- 
mente  varia  e  mista  di  parti  quasi  calligrafiche  con  parti  quasi  stenogra- 
fîche,  quivi  (dans  le  passage  cité)  è  d'una  minutezza,  negligenza  e  fretta, 
che  a  prima  giunta  mi  fecero  disperare  del  trarne  un'  intera  lezione.  Ma  a 
poco  a  poco  ho  deciferato  quasi  tutto  lo  scritto,  eccetto  poche  parole  che 
lascero  in  bianco  »  i  De  Rossi,  Bullellino,  18()7,  p.   63). 

3.  J'ai  analysé  quelques-uns  de  ces  recueils  dans  la  Revue  de  l'art  chré- 
tien de  1898,  (p.  111-113  ;;  mais  il  reste  énormément  à  faire. 


LES    PREMIERS    IIISTORIE.NS    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  487 

Ajoutons  que  c'est  sous  les  auspices  de  Baronius,  titulaire  de 
l'église  des  SS.  Xérée  et  Achillée,  que  s'est  accomplie  la  res- 
tauration brutale  de  cet  édifice,  restauration  qui  a  eu  pour 
résultat  de  mutiler  la  mosaïque  et  d'y  supprimer  le  monogramme 
de  Léon  III,  que  P.  Ugonio  y  avait  encore  vu  et  dont,  sans  lui, 
nous  aurions  ignoré  l'existence. 

Une  mention  toute  particulière  doit  être  accordée  aux  savants 
étrangers  qui,  vers  cette  époque,  commencèrent  à  s'occuper 
d'une  manière  suivie  de  l'étude  des  antiquités  romaines  :  ils 
n'ont  pas  manqué  d'imitateurs  dans  les  temps  modernes  et  les 
grandes  publications  des  d'Agincourt,  des  Bunsen,  des  Roller, 
sont  là  pour  nous  dire  ce  que  la  Ville  Eternelle  doit  de  recon- 
naissance aux  ultramontains.  Parmi  les  Espagnols,  citons  Ciac- 
conio  ^  ;  parmi  les  Flamands^  de  \A  inghe  et  Lheureux  -,  qui 
s'associèrent  aux  recherches  de  Bosio  ;  parmi  les  Allemands, 
Gruter  et  Gretser  (ce  dernier  possédait  un  dessin  du  Triclinium 
du  Latran). 

La  France  s'occupa  moins  de  ces  études.  L'archéologie  clas- 
sique absorba  toute  l'attention  de  ses  érudits  ou  des  artistes,  tels 
que  Monjosieu,  du  Pérac,  Périer,  Boissard. 


IV 


Au  xvii^  siècle  enfin,  l'étude  des  vénérables  restes  de  la  pein- 
ture en  mosaïque,  alors  encore  si  nombreux  à  Rome,  forma 
l'objet  d'études  assidues,  dignes  d'un  tel  sujet, 

Jacques  Grimaldi  (-]-  1623)  leur  consacre  une  longue  suite  de 
dissertations,  en  partie  encore  inédites,  que  j'ai  essayé  de  faire 
connaître  dans  un  mémoire  spécial  ^. 

i.  Voy.  mon  travail  sur  Les  Sources  de  l'Archéologie  chrétienne  dans  les 
Bibliothèques  de  Rome,  de  Florence  el  de  Milan.  Extr.  des  Mélanges  publiés 
par  VEcole  française  de  Rome,  t.  VIII.  Rome  1888. 

2.  Jean  l'Heureux  (Macarius),  Har/ioglypta  sive  Picturœ  et  Sculpturx 
sacrœ  antiquiores  prsesertimquœ  Roniœ  reperiuntur,  publié  parle  R.  P.  Gar- 
rucci.  Paris,   1836. 

3.  Ricerche  inlorno  ai  Lavori  archeologici  di  Giaconio  Grimaldi.  Flo- 
rence.  1881. 


488 


EUGÈNE    MUMV, 


Nicolas  Alemanni  (1583-1626)  publie  en  1623  son  érudite  dis 
sertation  de  Lateranensibus  Parietinis. 

Puis,  c'est  une  moisson  de  notes  précieuses  recueillies  par 
Severano  ',  Torrigio  ^,   Fioravante  Martinelli  3,  et  bien  d'autres. 

Vers  la  même  époque,  le  chevalier  Cassiano  del  Pozzo  com- 
pose le  précieux  recueil  de  dessins,  aujourd'hui  une  des  gloires 
de  la  Bibliothèque  du  château  de  Windsor  ;  digne  pendant  des 
albums  conservés  à  la  Bibliothèque  Barberini  K 

Cette  collection  mérite  une  analyse  étendue,  car  elle  n'a  jus- 
qu'ici fait  l'objet  d'aucun  travail,  même  sommaire. 

Les  dessins  exécutés  par  les  soins  de  del  Pozzo  offrent,  sauf 
quelques  exceptions,  autant  de  fidélité  qu'on  en  peut  attendre 
de  reproductions  datant  du  xvii''  siècle  ^.  Je  ne  m'attacherai  ici 
qu'à  la  partie  intitulée  :  ((  Mosaïci  antichi  »,  reliée,  un  peu  au 
hasard,  en  deux  volumes,  et  n'en  donnerai  qu'une  analyse  très 
sommaire,  le  temps  m'ayant  manqué  pour  en  dresser  un  inven- 
taire détaillé,  et  pour  procéder  à  des  identifications  (j'ai  laissé 
de  côté  ceux  des  dessins  qui  manquent  de  légendes  ou  que  je 
n'ai  pu  reconnaître).  Telles  quelles,  ces  notes,  j'en  ai  la  convic- 
tion, ne  seront  pas  dépourvues  d'utilité  pour  les  travailleurs. 

Tome  I 

Fol.  1.  Mosaïque  de  la  basilique  de  Sainte-Praxède  (la  Vierge 
assise  de  la  chapelle  S.  Zenon).  —  Voy.  aussi  le  fol.  8. 
2.   Les  Quatre  Anges  de  la  Ajoute  du  même  sanctuaire. 


1.  Memorie  snc/^c  délie  Sette  Chiese  di  Borna.  Rome.  1630. 

2.  Le  sacre  Grotte  Vaticane.  Rome,  1G39.  —  La  Bil^liothèque  Barberini 
possède  de  Torrigio  (mianuscrit  XLVIII,  n°  112)  un  <<  Discorso  de  Corpi 
trovati  al  sepolcro  di  S.  Pietro  (année  1626)  ». 

3.  Ronia  ex  ethnica  sacra.  Rome,    1633. 

4.  Voy.  sur  ces  dernières  mes  Sources  de  VArchéolorjie  chrétienne. 

3.  M.deRossi  [Bullettino,  1871,  p.  17,  cf.  édition  franc.,  p.  42)  n'a  connu 
ce  recueil  que  par  les  communications  que  lui  avaient  faites  quelques-uns 
do  ses  correspondants.  Il  cite,  entre  autres,  le  dessin  reproduisant  la  mar- 
queterie de  l'église  Sant-Andrea  in  Barbara.  Voyez  aussi  l'article  de  M.  Conze 
dans  ÏArchœol.  Anzeiger  de  1864,  p.  240,  et  l'article  de  M.  Motze  dans 
les  Nachrichten  der  Kgl.  Gesellschaft  der  Wissenschaften  in  Gôttingen 
(14  février  1872,  p.  62-68).  —  Lumbroso,  Cassiano  del  Pozzo,  p.  46. 


LES    PREMIERS    HISTORIENS    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  489 

3.  Les  Agneaux.  Sainte  Agnès,  etc.  ici. 

4.  Ses  Andréas,  ici.,  etc. 
o.   S.  Pierre,  S.  Paul,  id. 

6.  Sca  Maria,  Ses  Johannis  {sic),  id. 
10.   «  S.  Urbano  papa  Quinto  »,  de  face,  trônant  et  bénissant, 
tenant    de  la  gauche   le   modèle    d'une    église  ;    la    tiare   n'est 
enrichie  que  d'une  seule  couronne. 

13.  ((  S.  Lucina,  S.  Laurentius,  S.  Paulus,  iys.  xc.  S.  Petrus, 
S.  Stephanus,  S.  Sixtus  ». 

14.  Mosaïque  de  la  tribune  de  l'église  Sainte-Cécile.   (Ciam- 
pini,  Vefera  Monimenta,  t.  II,  pi.  52). 

17.  Arc  triomphal  de  Sainte-Marie  du  Transtévère  (D'Agin- 
court,  pi.  18.  6). 

18.  Id. 

19.  Id. 

22.  Partie   gauche  de  l'arc  triomphal  de  Saint-Paul-hors-les- 
murs  :  agios  pavlys. 

24.  Plan  des  peintures  de  la  basilique  de  Saint-Laurent  hors- 
les-murs. 

25.  Basilique  de  Sainte-Marie-Majeure.  Adoration  des  Mages 
(Personnage  assis  entre  quatre  anges).  —  Ciampini,  t.  I,  pi.  40. 

26.  Id.  Le  Massacre  des  Innocents.  Hierusalem. 

27.  Id.  Le  Mariage  de  la  Vierge.    Au-dessous,  un  groupe  de 
personnages  ;  à  droite  trois  anges. 

28.  Id.  L'Etimacia,  entre  S.  Pierre   et  S.  Paul  :   Xistus  epis- 
copus  Plebi  dei. 

32,  Partie  gauche  de  l'arc  triomphal  de  Sainte  Praxède. 

33,  Mosaïques    de    Sainte-Marie-Nouvelle.   (Ciampini,   t.    Il, 
pi.  53). 

34,  Mosaïque  de  l'ancienne  abside  de  Saint-Pierre  :  «  Innocen- 
tius  PP.  III,  w  etc.  Excellente  copie  qui  mériterait  d'être  publiée. 

35,  Sainte-Praxède.  Concha  de  l'abside. 

36,  Id.    Entrée    de    la   chapelle   S.   Zenon   (Ciampini,     t,    II, 
pi.  48). 

37,  38,  39.  Plans,  ambons,  inscriptions,  etc.,  non  spécifiés. 

40.  Le  Christ  debout  bénissant. 

41.  Mosaïque  de  l'église   Saint-Théodore   'dans  le  même  état 
qu'aujourd'hui). 


41^0  ELTiÈNE    MVNTZ 

42.    Partie  droite  d  un  arc  triomphal  avec  ce  vers  léonin 
Quam  qui  portavit  nos  XPS  ad  astra  levavit. 


44.   Partie  g-auche  du  même  arc  : 

Arbor  sacra  crucis  fit  mundo  semita  lucis. 


Dans  Pécoinçon,  un  Prophète  tenant  un  philactère  : 
Ecce  concipiet  et  pariât  fdium. 

Les  Symboles  des  Évang-élistes. 

45.    Mosaïque  de  l'arc  de  la  basilique  de  Saint-Laurent  hors- 
les-Murs,  avec  lindication  des  parties  restaurées. 
46  y°.  «  S.  Valerianus.  S.  Tyburtius.  S.  Urbanus.    » 

47.  Le  Christ  trônant.  «  S.  Ipolitus,  S.  Laurentius.  Innocentius 
papa  IIIL  Gullielm.  papa  [sic]  nepos  diacon.  S.  Stefan.,  S.  Eus- 
tathius.  » 

48.  La  mosaïque  absidale  de  la  basilique  de  Saint-Clément. 

49.  Peintures  de  l'oratoire  du  Latran  : 


Sustulit  hoc  primo  templum  Galixtus  ab  imo, 


etc. 


Chalisto  pp.  II.  Anastasius  IIIL 

30-62.  Peintures  de  l'histoire  de  Saint-Laurent  dans  la  basi- 
lique de  Saint-Laurent  hors-les-murs  (d'Agincourt,  pi.  99). 

62-64.  L'Histoire  du  Diable  peinte  dans  le  porche  de  la  même 
ég-lise  (d'Ag-incourt,  pi.  99-8).  Beaucoup  de  parties  manquent 
déjà  dans  ce  dessin. 

6o.  Id.  Quando  beatus  Laurentius   pedes   lavavit  Christianis. 

66-79.  Id.  (d'Ag-incourt.  pi.  9o  . 

80.  Mosaïque  absidale  de  SS.  Cosme  et  Damien. 

81.  Côté  gauche  de  l'arc  triomphal  de  Sainte- Praxède. 

82.  Id.  Côté  droit. 

83.  Id.  Les  Vieillards  de  gauche. 

84.  "  Pitture  nel  volto  délia  capella  superiore  dietro  alla  tri- 
buna  in  Santa  Pudentiana  ».  Les  quatre  symboles  des  Evangé- 
listes,  1  agneau  au  centre,  avec  des  inscriptions. 

85.  Peinture  d'une  chapelle  à  Sainte-Pudentienne  (Ciampini, 
t.  II,  pi.  6j.  Scène  de  Prédication  et  Scène  de  Baptême. 


LES    PREMIERS    HISTORIENS     DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  491 

98.  «  Sca  Praxedes,  Ses  Petrus,  Sca  Pudentiana.  »  Trois 
figures  en  pied. 

91.  Peinture  représentant  le  pape  en  train  de  revêtir  un  sur- 
plis. C'est  ce  dessin  même  que  del  Pozzo  a  communiqué  à  Ciam- 
pini  [De  Sacris  A^dificiis,  p.   14,  pi.  IV). 

94.  Mosaïque  absidale  de  S.  Andréa  in  Barbara  (Giampini, 
t.  I,  pi.  76).  Le  Christ  et  six  apôtres. 

95.  L'arc  triomphal  de  SS.  Cosme  et  Damien  avec  les  sept 
candélabres. 

Tome  II 

Peintures  de  Catacombes,  Sarcophages,  Ambons,  Verres 
dorés.  Miniatures,  Tombeaux,  etc. 

Fol.  11.  Mosaïque  de  la  façade  de  la  basilique  de  Sainte- 
Cécile  (DAgincourt,  pi.  18,  10). 

Fol.  16.  Mosaïque  de  Tare  triomphal  de  la  basilique  de  Saint- 
Paul  hors-les-murs  (Manquent,  à  gauche,  les  deux  bras  de  saint 
Paul  et  à  droite,  le  bras  droit  de  saint  Pierre).  Les  deux  ani- 
maux évangéliques  de  gauche  ont  disparu. 

Placidiae  pia  mens  operis  decus  homne... 
Gaudet  pontificis  studio  splendere  Leonis. 

Fol.  17.  Même  basilique.  La  mosaïque  de  l'arc  de  la  tribune. 
Agios  Paulus,  Agios  Petrus,  etc. 

Fol.  18.  La  mosaïque  de  Sainte-Pudentienne. 

Fol.  22.  Le  pape  Urbain  V.  «  Come  il  SS.  Pp.  Urbano  V  dette 
labito  alla  Congregatione  delli  Giesuati  l'anno  1367  del  mese  di 
Giugno  )). 

Fol.  23.  «  0  stupendo  miracolo  che  operô  in  Madona  Tera- 
dina  dal  Monte  d.  Sca.  M*  in  Casciano  ».  Peinture  très  curieuse. 

Fol.  24-26.  Peinture  de  Saint-Laurent  hors-les-murs.  (D'Agin- 
court,  pi.  99). 

Fol.  27.  Peintures  de  Catacombes,  Sarcophages,  Instruments 
de  martyre,  etc. 

Fol.  38.  Mosaïque  de  San  Martino  dai  Monti. 

Vir|,^o    Maria   sahitalur,    stupet,   annuil  et    gravidatur. 
(D'Agincourt,  pi.  105,  5). 


492 


EUGENE    MUNTZ 


Fol.  41.  Mosaïque  de  Sainte-Marie  in  Cosmedin  à  Ra venue 
(Ciampini,  t.  II,  pi.  23j. 

Mosaïque  de  Sainte-Agathe.  Cf.  fol.  46. 

Fol.  42.  Saint  Sébastien  attaché  à  un  poteau.  Deux  enfants 
tirent  sur  lui. 

Fol.  43.  Mosaïque  de  la  façade  de  l'ancien  Latran.  Le  pape 
revêtu  des  ornements  pontificaux.  Cf.  t.  I,  fol.  91. 

Fol.  61.  Mosaïque  de  la  basilique  de  Saint-André  in  Bar- 
bara (?).  (Ciampini,  t.  I,  pi.  2o?). 

Fol.  62.  Charlemagne.  Mosaïque  du  Triclinium  du  Latran.  — 
Basilique  de  Sainte-Suzanne. 

Fol.  6i-.  Mosaïque  absidale  de  Saint- André  in  Barbara.  Le 
Christ  et  six  apôtres  ;  des  deux  derniers  de  gauche,  il  ne  subsiste 
que  les  tètes. 

Fol.  78.  Id.  Le  Christ  et  deux  des  apôtres  decrauche.  «  Salus 
totius  generis  humani.  »  (Ciampini,  t.  I,  pi.  77  i. 

Fol.  79.  Id.  Quatre  Apôtres. 

Fol.  80.  Id.  Trois  Apôtres. 

Fol.  81.  Id.  Trois  Apôtres. 

Fol.  82.  Mosaïque  de  l'abside  de  Sainte-Pudentienne  (repro- 
duction très  défectueuse). 

Fol.  8.3.  «  Beatus  Urbanus,  p.p.  V.  Sctissimus  dnus  noster 
Urbanus.  Papa  V.  »  Tous  deux  assis,  trônant;  les  tiares  diffè- 
rent; lune  porte  des  gemmes,  l'autre  des  couronnes. 

Fol.  87.  «  Ses  Gelasius  pp.  11,  etc.  Scus  Urbanus,  pp.  II.  » 

Fol.  88.  Mosaïque  de  la  basilique  de  Saint-Marc  à  Rome. 

Id.  Mosaïques  de  l'arc  des  SS.  Nérée  et  Achillée. 

Fol.  90.  Mosaïque  de  l'arc  triomphal  de  Sainte-Praxède  (côté 
droit). 

Fol.  92.  '(  Ses  Gregoriuspp.  Ses  Alexander  pp.  II  ».  etc. 

Fol.  96.  Basilique  de  Sainte-Cécile.  Mosaïques  du  côté  droit. 
La  Vierge  et  des  Vieillards. 

Fol.  99.  Id.  Côté  gauche. 

Les  études  poursuivies  avec  plus  ou  moins  de  persévérance 
par  les  savants  dont  les  noms  viennent  d'être  énumérés  trou- 
vèrent leur  consécration  dans  l'imposant  monument  que  l'illustre 
prélat     romain     Ciampini     ('1633-1698),    l'auteur     des     Vetera 


1 


LES    PREMIERS    HISTORIENS    DES    MOSAÏQUES    ROMAINES  493 

Moni/nenta  et  du  De  Sacris  yEdipciis  é\e\^  aux  mosaïques,  soit 
de  l'Italie,  soit  de  l'Allemagne,  soit  de  l'Orient. 

Dans  l'évolution  de  l'archéologie  chrétienne,  il  est  impossible 
de  faire  abstraction  d'un  tel  facteur  :  c'est  une  des  pierres  angu- 
laires de  l'édifice  dont  notre  génération  achève  de  poser  les  der- 
nières assises. 

Il  est  fâcheux  que  de  nombreuses  inexactitudes  déparent  les 
planches  insérées  dans  les  deux  ouvrages  capitaux  de  Ciampini 
et,  qui  pis  est,  que  le  style  des  originaux  soit  altéré  partout. 

Citons  ici  quelques-unes  des  taches  : 

Sur  la  planche  2S,  représentant  la  mosaïque  de  Saint-Laurent 
hors-les-murs,  c'est  saint  Laurent  qui  tient  et  l'église  et  la  croix 
et  le  livre. —  Schnaase  a  répété  la  même  erreur,  sans  doute  parce 
qu  il  aura  fait  exécuter  sa  gravure  d'après   celle  de  Ciampini. 

Les  figures  de  l'arc  triomphal  de  Sainte-Praxède  sont  représen- 
tées imberbes  et  le  pape,  incrusté  sur  la  «  concha  »  n'a  pas  de 
moustache  ! 

Sur  la  planche  représentant  Justinien  et  sa  cour,  à  Saint- 
Vital  à  Ravenne,  tous  les  personnages  sont  imberbes  !  etc. 

Après  avoir  signalé  les  grands  inconvénients  qu'il  peut  y 
avoir  à  s'inspirer  trop  exclusivement  du  texte  et  des  planches 
des  Vetera  Monimenta,  il  faut  mettre  en  garde  aussi  contre 
les  accusations  trop  passionnées  dont  leur  auteur,  par  suite  d'une 
réaction  facile  à  comprendre,  a  été  l'objet  dans  les  derniers 
temps  K  Eu  égard  à  la  valeur  absolue  de  son  ouvrage  et  eu  égard 


1.  «  Puisque  l'occasion  se  présente,  qu'il  me  soit  permis  de  dire  toute  ma 
pensée  sur  Ciampini.  Il  est  coutumier  de  semblables  distractions;  que  Ton 
étudie  seulement  sa  mosaïque  de  Capoue,  et  l'on  verra  qu'il  note  entre  les 
mains  du  Pèi'e  i_,ternel  un  sceptre  terminé  par  une  croix,  contrairement  à 
la  gravure,  et  qu'il  nomme  sainte  Agnès  un  personnage  que  le  dessin  quali- 
fie de  sainte  Agathe.  Des  erreurs  analogues  fourmillent  par  centaines  dans 
cet  ouvrage  mal  fait,  que  la  librairie  ancienne  s'obstine  encore  à  coter  à 
des  prix  très  élevés,  sans  doute  h  cause  de  sa  rareté.  Qu'on  se  persuade 
donc  bien,  une  fois  pour  toutes,  que  son  texte  ne  vaut  pas  mieux  que  ses 
dessins.  C'est  plutôt  la  faute  de  son  époque,  qui  n'entendait  rien  aux 
choses  du  moyen  âge  que  la  sienne  à  lui,  qui  ne  manquait  ni  de  bonne 
volonté  ni  de  sagacité.  Mais  je  ne  puis  m'expliquer  que  si  souvent  encore 
il  soit  cité  comme  autorité  quand  toutes  ses  assertions  sont  si  contestables 
et  surtout  qu'il  ait  pu  fournir  la  substance  des  brochures  et  articles  publiés 
par  MM.  Parker,  Crosnier,  Martigny  et  Barbet  de  Jouy,  pour  les  mosaïques 


494 


EUGENE    MUNTZ 


à  l'époque  à  laquelle  il  écrivait,  il  ne  mérite  pas  tant  de  sévérité. 
Que  l'on  pense  aux  nombreux  monuments  sauvés  par  lui  de 
l'oubli!  Sans  lui.  il  ne  resterait  pas  de  vestige  des  mosaïques  de 
Sainte-Sabine,  de  la  chapelle  Saint-Jean  au  Latran  ou  du  dôme 
d  Aix-la-Chapelle.  Rappelons  aussi  ses  elîorts  pour  porter  la 
lumière  dans  ce  thème  jusqu'alors  si  obscur,  pour  expliquer  les 
sujets,  par  exemple  ceux  des  mosaïques  de  Sainte-Marie-Majeure. 

Les  Vetera  Monimenta  et  le  De  Sacris  JEdificiis  sont  à  peu 
près  tout  ce  qui  nous  reste  de  Ciampini.  Ses  notes  manuscrites 
paraissent  avoir  disparu,  et  l'on  ne  saurait  trop  en  déplorer  la 
perte.  Du  moins  toutes  les  recherches  que  j'ai  faites  à  la  Vaticane 
sont  jusqu'ici  demeurées  stériles.  L'espoir  qu'avait  fait  naître 
en  moi  un  passage  d'une  lettre  d'Estiennot  à  Mabillon  *  a  égale- 
ment été  déçu. 

Le  seul  de  ses  manuscrits  relatifs  à  l'archéologie  chrétienne  que 
possède  la  Vaticane  est  celui  qui  contient  le  dessin,  publié  par 
Paciaudi  et  par  M.  de  Rossi^,   de  la  peinture  du  Cœlius. 

Parmi  les  lettres  adressées  à  Ciampini  je  n'ai  trouvé,  à  la 
Bibliothèque  du  Vatican,  que  celles  de  Gattula  qui  offrent 
quelque  intérêt  pour  nous.  Elles  se  rapportent  à  la  mosaïque  , 
aujourd'hui  détruite,  de  la  cathédrale  de  Capoue  '^. 

Cette  étude  ne  dépassera  pas  le  xvii^  siècle,  car  désormais  les 
sources  manuscrites  ne  nous  offrent  plus  qu'un  faible  intérêt. 
C'est  dans  les  ouvrages  imprimés,  surtout  dans  les  somptueuses 
publications  de  M.    de   Rossi,  que  les  archéologues   de  l'avenir 


de  Rome  et  de  Ravenne.  —  Un  tel  engouement  et  de  telles  sympathies  font 
reculer  nos  études  de  deux  siècles  ».  ')<h^r  Barbier  de  Montault  :  Annales 
archéologiques,  1869,  p.  296. 

1.  «  Ciampini.  Le  palais  a  pris  tous  ses  manuscrits  et  ses  papiers  pour 
la  Bibliothèque  Vaticane.  »  Lettre  d'Étiennot  à  Mabillon.  22  juillet  1698 
(Valéry,  Correspondance  inédite  de  Mabillon  et  de  Montfaucon  avec  l'Italie; 
Paris,  1846,  t.  III,  p.  15).  —  L'auteur  dun  article  inséré  dans  VArchivio 
storico  ilaliano  de  1866  (t.  III,  1'''=  partie,  •  p.  168)  parle  de  pièces  d'ar- 
chives et  de  volumes  i<  i  quali  stanno  tuttora  nell'  archivio  accompagnât! 
ai  monoscritti  délie  biblioteche  Pio,  Carpegna,  Ciampini  e  di  varie  chiese 
di  Roma  e  formano  nella  sala  detta  délie  Miscellance  un  complesso  di  forse 
ottomila  volumi  ». 

2.  Bullettino,  1868,  p.  59. 

3.  Janelli,  Sacra    Guida...  délia  chiesa  cattedr^le  di  Caoua  ;  Naples,  1858, 
p.  18-19.  Cf.  mes  Notes  sur  les  Mosaïques  chrétiennes  de  r Italie,  IX,   p.  3. 


LES  pri:mu:rs   iiistouii:.\s  dks  mosaïoi-ks  ko.mai.nks  i05 

auront  à  puiser.  D'autre  part,  aucun  danger  de  vandalisme  ne 
menace  plus,  espérons-le  du  moins,  les  trop  rares  reliques  de  la 
peinture  chrétienne  parvenues  jusqu'à  nous.  Seuls  les  restaura- 
teurs, parfois  pires  que  les  vandales,  troublent  encore  notre 
quiétude.  Ne  négligeons  rien  pour  conjurer  leurs  entreprises  à 
l'aide  de  bonnes  photographies  ou  de  bons  relevés  en  couleur  : 
c'est  en  multipliant  ces  sortes  de  documents  que  notre  génération 
remplira  le  mieux  ses  obligations  envers  ses  aînées  comme 
envers  la  postérité. 

Eugène  Mûntz. 


TABLE 


Pages . 

Liste  des  collaborateurs  et  souscripteurs v 

DiGARD  (Georges),  Etude  sur  l'œuvre  historique  de  Paul  Fabre xi 

Note  biographique xxxi 

Liste  des  publications  de  Paul  Fabre xxxii 

Mgr  Duchesne,  De  Vorigine  des  évêchés  et  provinces  ecclésiastiques 

dans  le  Bruttium  et  la  Lucanie 1 

MoN'OD  (Gabriel),  Sur  un  passage  de  Paul  Orose 17 

KuRTH  (Godefroy),  De  la  nationalité  des  comtes  Francs  au  VI^  siècle . .  23 

Châtelain  (Emile),  Fragments  de  Grégoire  le  Grand  en  semi-onciale .  35 

Delehaye  (Hippolyte,  S.  J.  ,  Saint  Cassiodore 40 

MoRiN   fD.  Germain),    L'inscription  de  Clernatius  et    la    légende  des 

onze  mille  vierges 51 

Omont  (Henri),  Trois  diplômes  Carolingiens 65 

Bourgeois    Emile),  L'assemblée  de  Mersen 72 

Pfister  (Christian),  L'archevêque  de  Metz  Drogon  [S23-S56) 101 

Imbart  de  la  Tour,   Les  colonies  agricoles  et  l'occupation   des  terres 

désertes  à  l'époque  Carolingienne 146 

Bresslau  (Harry),  Les  plus  anciennes  chartes  du  monastère  de  Sainte- 

Afra,  à  Augsbourg 172 

FouRNiER  (Paul;,  De  quelques  collections  canoniques  issues  du  décret 

de  Burchard 189 

Prou  (Maurice),  jEa^amen  de  la  charte  de  fondation  de  Saint-Léonard 

de  Bellême,  confirmée  par  Philippe  Z" 215 

Blondel  (Georges),  Etude  sur  les  droits   régaliens  et  la  constitution 

de  Boncaglia 236 

Enlart  (Camille),  De  l'influence  germanique  dans  les  premiers  monu- 
ments gothiques  du  Xord  de  la  France 258 

NovATi  (François),  Un  poème  inconnu  de  Gautier  de  Châtillon 265 

Auvray   (Lucien),    Un  poème  rythmique  et   une  lettre   d'Etienne  de 

Tournai 279 

DiGARD  (Georges),  La  fin  de  la  seigneurie  de  Tusculuni 292 

Ottenthal  (Emil  von).  L'administration  du  Frioul  sous  les  patriarches 

d'Aquilée 303 

GuiRAUD  (Jean),  Saint  Dominique  a-t-il  copié  saint  François  ? 321 

Grauert  (H.),  Jourdain  d'Osnabruck  et  la  «  Noticia  sseculi  » 330 

Berger  (Samuel),  Une  bible  française  copiée  en  Italie 353 

Mélanges  Paul  Fahre.  32 


498  ïAisLi: 

Bertaux  (Emile),  Le  mausolée  de  l'empereur  Henri  Vil  à  Pise 365 

Delaborde  (H. -François),  Un  registre  égaré  du  trésor  des  Chartes.  .  .  .  380 
Kirsch  (Mgr  J.-P.),  Xote  sur  deux  fonctionnaires  de  la  Chambre  apos- 
tolique au  XIF"  siècle 390 

Manteyer  (Georges  de),  La  suite  de    la  chronique  d'Uzerche   [1320- 

4373) 403 

Jordan  (Edouard),  La  faillite  des  Buonsignori 416 

Pératé  (André),  Un  «  Triomphe  de  la  .Mort  »  de  Pietro  Lorenzetti .  .  .  .  436 
NoLHAC   (Pierre   de).    Un    nouveau    manuscrit    de    la   Bibliothèque  de 

Pétrarque 446 

Valois  (Noël),  Jeanne  d'Arc  et  la  prophétie  de  Marie  Bobine 452 

Delisle  (Léopold),   Notes  sur   une  ancienne  traduction   française  des 

u  Economiques  »  d'Aristote 468 

MiJNTZ  (Eugène),  Les  premiers  historiens  des  mosaïques  romaines 478 


MAÇON.  PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS. 


I 


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V 


Cf. 


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I 


-    CM 


W 


Mélanges  Paul  Fabre* 

IICAL  INSHTUTt  or  MEDIA'- 
59  QUEEN'S  FARK  CRëSl-c;. 
TORONTO— 5,    CAl^ADJ», 

23024  • 


Eb 


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